L’amour au temps du Grand Meaulnes

Relire Le Grand Meaulnes aujourd’hui, en plein 21ème siècle et si longtemps après la première lecture… qu’est-ce que cela nous fait ? C’est à l’occasion de la parution du volume consacré à Alain-Fournier en édition de La Pléïade (avec une présentation de Philippe Berthier), offert en cadeau, que l’aventure m’est arrivée. J’avais lu Le Grand Meaulnes dans ma prime jeunesse… comme tout le monde peut-être, mais alors que beaucoup l’ont lu par obligation scolaire, ce n’était pas mon cas. J’en avais entendu parler, on m’avait dit que compte tenu de mes goûts manifestés antérieurement, cela devait me plaire, mais cela ne m’avait pas plu autant que cela et peut-être en étais-je resté à la première partie. En tout cas je trouvais que cela n’atteignait ni la beauté ni l’intensité ressenties à la lecture de, par exemple, Nerval et ses Filles du feu… car Sylvie restait et allait toujours rester comme un chef d’œuvre de la littérature évocatrice de souvenirs d’enfance et d’adolescence (et il faut bien dire que la construction narrative de Sylvie est objectivement un chef d’œuvre, ce qui me fut révélé de façon particulièrement claire lorsque je lus le commentaire très subtil qu’en fit Raymond Jean, l’auteur, dans la collection Ecrivains de toujours, du volume sur Gérard de Nerval).

Cette première partie du livre me semble encore aujourd’hui un peu décevante, on y décrit les mœurs des jeunes élèves en cette fin de XIXème siècle, bagarres, jeux, dont jeux de séduction. Augustin Meaulnes est un grand type qui débarque un jour dans la maison du narrateur qui est en même temps celle du directeur de l’école (puisque le narrateur est le fils de celui-ci) et sa venue va bouleverser les habitudes des écoliers… On pourrait presque croire qu’il est semblable à l’invité qui surgit dans Théorème de Pasolini, dont je parlais la semaine dernière. Mais jamais cela n’atteindra ce niveau. Le narrateur est séduit, comme le sont la plupart des autres enfants. Les adultes sont décontenancés. On apprend à cette occasion que les mœurs scolaires de l’époque étaient très tolérantes à l’égard des escapades ou des arrivées à l’improviste dans la classe, mais peut-être était-ce que les travaux des champs devaient primer sur l’école… Le maître se confond souvent avec les enfants, partageant leur curiosité et leurs étonnements naïfs. Les élèves apportent leur contribution au ménage, à l’approvisionnement en bois, au déneigement. Dans cette première partie, le passage-clé, celui de la première rencontre entre Meaulnes et Yvonne de Galais dure très peu de temps, une demi-page peut-être, enchâssé dans le récit d’une fête comme Nerval aussi en évoquait le souvenir. Fête curieuse, donnée pour le retour du frère d’Yvonne, censé se fiancer avec une jolie jeune fille pauvre qu’il est parti chercher. Les gens des alentours sont arrivés à cheval, en calèche, il est question d’un bateau à moteur qui promène les paysans dans leurs beaux atours sur les étangs de Sologne (à moins que ce ne soit sur le Cher). C’est là que tout à coup, n’en croyant pas ses yeux, Meaulnes aperçoit cette jeune fille blonde, si belle, si pure. Instantanément, il sait qu’elle sera la femme de sa vie. Après quoi tout peut revenir au prosaïque, la fête se termine dans le désenchantement, le fiancé n’est pas venu, ou plutôt si, mais ce sera trop tard, de toutes façons il est arrivé seul, sans sa promise, qui, au dernier moment, s’est refusée. Meaulnes, qui est là par hasard (il s’était proposé d’aller chercher les grands-parents du narrateur à Vierzon mais s’est perdu en route) va trouver une bonne âme pour l’escorter jusqu’à six kilomètres du village où vivent les Seurel (nom du narrateur, François), et en chemin sera témoin d’une scène inquiétante, violente, qui aura plus tard des répercussions.

un château qui pourrait être celui du Grand Meaulnes, à Chedigny (Indre-et-Loire) dans les années soixante

La deuxième partie est comme une sorte d’attente. Il ne s’y passe pas grand-chose si ce n’est des scènes où s’affrontent les écoliers, où apparaissent deux bohémiens – c’est ainsi qu’on les nommait – qui jouent un jeu étrange. Ils entraînent les écoliers contre Meaulnes et le narrateur, mais en même temps, l’un des deux semble proche, quasi fraternel par rapport à Meaulnes. On a vite deviné qu’il n’est autre que Frantz, le frère d’Yvonne de Galais, qui a réchappé de sa tentative de suicide. Meaulnes part. Le domaine où a eu lieu la fameuse fête semble avoir disparu, être hors d’atteinte.

On en vient à douter qu’il ait vraiment existé. C’est là un point qui me semble central dans Le Grand Meaulnes : tout ce qui arrive n’est peut-être jamais arrivé, la fête fut peut-être un rêve puisque, d’ailleurs, personne n’est capable de la situer sur une carte, et donc la fille entraperçue par Meaulnes n’existe peut-être pas. C’est sans doute là ce qui a fait le grand charme de ce roman, le fait qu’il ait marqué les esprits de ceux qui l’ont lu : il se pourrait que tout cela ne soit qu’un songe.

Et pourtant la troisième partie nous remet dans le réel. Oui, la fête a eu lieu. Et par un retournement assez stupéfiant, il apparaît même qu’elle s’est déroulée… tout près de chez François Seurel, dans un village, le Vieux-Nançay, tellement connu que le narrateur y possède une partie de sa famille chez qui il vient passer des jours de vacances ! Ainsi le contenu du rêve était-il tout proche. Yvonne de Galais, que l’on croyait inaccessible, est là, visible sur simple demande ! Elle est très belle en effet, elle a juste le défaut que lorsqu’elle est troublée, cela se marque par des taches de rougeur sur le visage. Tout cela paraît étrange au lecteur, comme si une porte dérobée s’était ouverte tout à coup, comme si ce dont nous rêvions n’était « que cela », on appréhende déjà la dimension décevante de cette dernière partie. Yvonne confirme : le domaine n’existe plus. On l’a vendu et les acheteurs (des chasseurs) ont tout détruit sauf une maison à un étage où elle vit avec son père. Les chevaux ont été vendus aussi, sauf Belisaire, le très vieux cheval blanc qu’elle monte encore pour aller faire ses courses au village…. Ainsi, le rêve avait-il quand même une vague substance, sauf que certains de ses éléments sont apparus bien réels et que d’autres ont été détruits, balayés, forclos. Et alors, cette troisième partie va se poursuivre comme l’envers de la première : en détricotant ce qui avait été édifié à coups de sentiments, de pureté et d’idéalisme. Le narrateur, infatigable narrateur en qui l’on devinera un lointain parent du personnage central du Messager de Joseph Losey (ce brave petit gars qui consume sa vie dans la fonction d’intermédiaire entre un homme et une femme, et qui finalement en perdra toute possibilité de désir), va réunir Augustin et Yvonne, qui vont s’épouser. Alors tout est fini ? Tout finit bien ? Eh bien non, il faut tout un écheveau complexe de contraintes par lesquelles les personnages se sont liés (Augustin et Frantz notamment) pour que finalement le château de sable construit à grand frais s’écroule, submergé par un tsunami qui a tout l’air d’un fiasco, selon le terme introduit par Stendhal qui avait déjà théorisé ce qu’il advient à l’amoureux transi lorsqu’il a trop idéalisé l’objet de son amour… car on ne nous fera pas croire que ces deux là ont connu, même le temps d’une nuit de noce, l’épanouissement heureux d’une relation sexuelle correspondant à leurs envies.

Le messager (Joseph Losey) 1971

Ce n’est pas cette dimension décevante que je reprocherai au roman célèbre d’Alain-Fournier – qui, d’ailleurs n’a peut-être pas été perçue ainsi par les premiers lecteurs et encore moins par les malheureux enfants à qui on l’a donné à lire – mais l’enchevêtrement de coïncidences et de coups de théâtre qui ponctuent la fin du récit, qui n’apporte rien à ce que nous avions déjà deviné et ne fait que se conformer à la tradition des romans populaires et des feuilletons chers à l’époque.

Loin de ces imbroglios peu vraisemblables, le point essentiel est qu’à la fin, Meaulnes n’est plus le glorieux invité de Théorème, il est devenu un adolescent attardé incapable de vivre la passion qu’il éprouvait – ou croyait éprouver – pour Yvonne de Galais, et qui la laisse seule et enceinte d’un bébé qui aura du mal à naître, l’accouchement entraînant finalement la mort de la jeune mère. Brrrr… quelle issue sinistre. On pourrait imaginer une autre fin… peut-être Meaulnes pourrait-il continuer à fuir, mais François, le narrateur, lui, assumerait son rôle, nouerait une relation véritable avec Yvonne (qui ne serait pas morte en couches) et réaliserait enfin son désir.

Si Le Grand Meaulnes apporte aujourd’hui quelque chose à ses lecteurs et lectrices, n’est-ce pas donc plutôt négativement, ou, en quelque sorte, en creux, puisque s’y dessine tout ce que nous voudrions que soit évité dans le drame – ou la comédie – de la relation humaine que l’on définit comme amour ? Qui en aucun cas ne doit conduire à la mort, ni même au remords, mais à la joie véritable.

Ce qui est frappant dans cette vision « romanesque » de l’amour au temps du Grand Meaulnes, c’est donc que l’on y parle peu de désir (même si, comme le suggèrent certains critiques, celui-ci est omniprésent, s’exprimant dans les paysages ou dans les rêves des adolescents, dont des rêves de voyage en ce qui concerne Meaulnes). Le corps d’Yvonne de Galais est évanescent. Si une petite fille naît de l’union des deux supposés amants, il aura bien fallu pourtant qu’à un moment les corps se rapprochent, se caressent, tendent l’un vers l’autre, or cela est absent du récit, on ne sait plus même très bien à quel moment cela a pu se produire puisque dès la nuit de noces, on nous présente Augustin Meaulnes comme tourmenté par un soucis bien plus grand (répondre à la promesse qu’il a faite à son beau-frère!). Mais cela était semble-t-il courant dans la littérature de l’époque… Comme si l’invention du désir était finalement récente, en tout cas sa traduction en mots, qui signifie sa prise en compte au niveau symbolique. Le temps du Grand Meaulnes serait ainsi celui de l’imaginaire et de la régression s’opposant à celui du symbolique, c’est-à-dire du récit qui s’organise autour du désir, là seulement où la jouissance peut apparaître, voire se dire (chez Duras par exemple). On apprend incidemment en lisant la préface que Le Grand Meaulnes est paru la même année que Du côté de chez Swann, y a-t-il symbole plus clair de l’opposition entre deux époques, l’une finissante et l’autre commençante ?

En lisant Le Grand Meaulnes aujourd’hui, j’ai cette impression que l’on ressent lorsqu’on explore un rêve qui nous a enchanté à ses débuts par ses couleurs vives, ses jeux innocents et qui vers la fin, a tourné au cauchemar. Rêve qui nous laisse avec notre angoisse de ne pas réussir à l’interpréter, face à un sentiment d’échec.

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7 commentaires pour L’amour au temps du Grand Meaulnes

  1. Pas relu ce livre depuis longtemps. D’après ce que tu en dis, il doit apparaître quelque peu suranné à l’époque actuelle (ou garde une valeur de témoignage historique sur la littérature telle qu’on l’entendait jadis).
    Je suis passé il y a quelques mois dans le village où se trouve la maison natale d’Alain Fournier – et le château tout près : elle est petite et quelconque, et le château, nous a dit le gardien, n’était pas visitable quand nous nous sommes présentés à sa loge.
    Bref, un genre de « fiasco »… touristique !!! 😉

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    • alainlecomte dit :

      c’est dans le Cher? J’ai relu Le Grand Meaulnes surtout par curiosité, afin de voir si j’avais raté quelque chose… mais non, je n’avais pas raté grand chose. Je crois que c’est la correspondance avec Jacques Rivière qui est la partie la plus intéressante d ce volume.

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  2. Debra dit :

    Je n’ai pas lu le livre. De toute façon je lis peu de littérature française, mea culpa. Si j’étais restée aux U.S., j’en aurais lu plus peut-être, mais dans ma situation, je me nourris de ce qui… me manque.
    Pour le désir absent, il me semble possible que nous avons du mal à imaginer actuellement que ce qui serait tu, ou caché… existerait sans être nommé, et en plein jour.
    C’est l’idéologie de l’époque qui voudrait ça. Pour ma part, je ne crois pas que c’est vrai, mais nous nous répétons que cela doit l’être.
    Me vient à l’esprit le roman de Goëthe, « Le Jeune Werther », pour une raison inexplicable.
    Mais je trouve bien plus réelle..POUR MOI une certaine littérature du passé que ce qu’on me sert sous le mot « littérature » à l’heure actuelle…
    Ça me donne (vaguement, et probablement de manière velléitaire….) envie de lire le roman pour voir si je vois les mêmes choses que vous.

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  3. PASCAL ENGEL dit :

    J’ai visité les lieux jadis,
    ce n’est pas la Sologne, pays de Genevoix et de Seignolle, mais le Cher, le Berry, plus La mare au diable que Raboliot. Mais le charme de Meaulnes tient comme vous le montrez parfaitement , à la filiation nervalienne. Très beau commentaire.

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  4. Debra dit :

    Ah… alors comme ça, je me sens moins seule… il vous arrive de vous tromper aussi ??…

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