Ouvèze / Où vais-je ?

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de faire partager à mes amis lecteurs et lectrices une balade touristique à deux pas de l’endroit où j’ai passé mon confinement. Le lieu de cette balade est cette région couramment appelée Drôme provençale alors que, historiquement, il ne semble pas qu’elle ait appartenu à la Provence, mais bien plutôt au Dauphiné, mais si l’on admet comme je l’ai lu quelque part que, géographiquement, il est possible de définir la Provence comme l’ensemble de tous les points d’où l’on peut percevoir le Mont Ventoux, alors nous sommes en Provence. La Drôme est un territoire enviable car morcelé en plusieurs zones souvent étrangères entre elles, avec chacune sa spécificité mais qui, réunies, donnent un bel ensemble, un condensé de paysages variés comme en ont peu de départements français. On y trouve un peu des Alpes à l’est, le massif du Vercors, plus au nord la Drôme des collines et la plaine de Valence, et plus au sud, les Baronnies, où je suis, sans compter bien sûr une partie de la vallée du Rhône, qui la sépare de l’Ardèche, le département frère et rival. J’ai connu dans ma jeunesse Vercors et plaine de Valence, je n’étais jamais, à l’époque, descendu si bas, je ne connaissais ni Nyons, qui figurait seulement sur le calendrier des postes, en noir et blanc, au titre de troisième sous-préfecture de la Drôme (les deux autres étant Crest et Die), ni Buis-les-Baronnies bien que ce village fût le lieu d’un des premiers romans que j’aie lus, étant enfant, et dont je ne me rappelle plus le titre, et qui me laisse, outre la dénomination du village, le parfum du chèvre-feuille puisque je crois me souvenir que le héros (ou l’héroïne, je ne sais plus) identifiait un endroit où il/elle était déjà passé(e) grâce à cette odeur… Récemment, nous (C. et moi) avons donc profité de l’élargissement possible du rayon d’action de nos balades en temps de confinement pour explorer la haute vallée de l’Ouvèze. L’Ouvèze est bien connue, c’est l’une de ces rivières, tellement paisibles et gaies en temps normal, argentées et coulant entre ronces et calcaires, qui parsèment notre région, mais qui en temps extraordinaire peuvent devenir des torrents tumultueux, provoquant des sortes de tsunamis pour les villages qu’elles traversent, ainsi est-ce l’Ouvèze qui, le 22 septembre 1992, traversant en furie la ville de Vaison-la-Romaine, fit 47 morts.

vallée de Sainte-Jalle

Le col d’Ey sépare la vallée de Sainte-Jalle où nous sommes, de celle de l’Ouvèze qui descend vers Buis, au sud. Mais si on remonte ladite vallée, on rencontrera sur la rive droite d’abord deux petits villages, Autanne et Vercoiran. Le premier est accroché à une pente raide, on y accède par une route étroite, avec peu de virages, qui monte directement vers ce bloc de fermes et de maisons de village, avec son petit cimetière qui ne contient guère plus de quatre ou cinq tombes à l’ombre de hauts cyprès. Nous nous garons là. Le reste, à faire à pied, conduit à une minuscule église dont la base est faite de deux bassins, était-ce un lavoir autrefois ? ou bien des fonds baptismaux ? Le livre de Patrick Ollivier-Elliott (très précieux) sur les villages des environs nous engage à entrer dans l’église, nous y verrions des tableaux anciens (XVIIIème), une Vierge dorée et un Christ polychrome, mais hélas, la porte est fermée. Plus haut que cette église et que quelques grandes bâtisses, un chemin s’élance entre vergers, vignes et champs d’oliviers, on a de là une vue resplendissante sur la vallée et l’on voit poindre le village suivant que nous pourrions atteindre à pied assez rapidement si nous n’avions laissé au cimetière, cette satanée voiture qu’on ne saurait laisser là… Alors, nous allons à Vercoiran, qui se divise en deux parties, celle du bas est au bord de la route, un ancien moulin aujourd’hui occupé par un restaurant et un magasin de charcuterie qui a très bonne réputation, et la plus élevée est celle que nous voyions de loin, construite en contre-bas d’un donjon massif posé à même le rocher. Une rue s’enroule autour de celui-ci, et une autre rue est un peu plus basse, certaines maisons doivent être au moins du XIIIème siècle. Au-delà de la base de ce donjon, s’étend une plaine, dominée par la courte chaîne de la Serrière, cette plaine contient des constructions plus récentes, et un banc en demi-cercle avec un bassin et une plaque commémorative. Reprenant la voiture, nous passons au Moulin, prendre quelques victuailles qui s’avéreront excellentes. La route continue sur cette rive droite de l’Ouvèze, se faisant parfois étroite, parfois surplombée de rochers en équilibre, et le village suivant est Sainte Euphémie sur Ouvèze. Une curieuse histoire fait de ce village une ancienne possession des princes de Monaco, histoire d’un lointain échange entre le royaume de Naples et… ce tout petit bout de terre de Provence. Ici, les religions se sont affrontées comme un peu partout dans le Sud-Est de la France (le Luberon a connu aussi son lot de batailles et de massacres), elles ont du trouver un modus vivendi puisque sur la même place, aux deux extrémités, on trouve ici l’église et le temple protestant. Ce dernier a toutefois l’air plus vivant que sa voisine d’en face : la maison est habitée. Je vois dans une lanterne, le programme des cultes et des réunions périodiques où se retrouvent les ouailles d’un peu toute la Drôme du Sud, de Nyons à La Motte-Chalencon. Le village fut fortifié, on y entrait par des portes qui restent en état, dans l’une d’elles sont accrochées de vieilles échelles qui servaient (et servent peut-être encore aujourd’hui?) à la cueillette du tilleul (le tilleul est une grande richesse des Baronnies). Sortant du village pour rejoindre la route, nos pas croisent ceux d’un aimable habitant des lieux qui nous renseigne sur une pancarte qui nous intrigue, posée contre un vieux mûrier, où il est dit que cet arbre fut planté en 1732. Nous savons ainsi que, cette année là, le roi Louis XV, afin de fêter son mariage avec Marie Leszczynska, offrit un peu partout des mûriers. La soie, autre richesse de la région. C’est l’hiver, tard en novembre, le soleil est déjà prêt à disparaître derrière les barrières de calcaire, nous n’aurons pas le temps de visiter Saint Auban sur l’Ouvèze, mais nous repasserons dans notre vallée par le col de Peyruergue.

On a un sentiment étrange à parcourir une région où l’on s’est fixé sans jamais prendre le temps d’aller un peu plus loin, au-delà des premiers cols accessibles, cet-au-delà de Peyruergue nous est donc comme un pays étranger, confirmation qu’il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour être dépaysé et sentir en soi comme un léger inconfort. La nuit tombe. Nous sommes seuls au passage de ce col qui n’est rien du tout, mais le livre d’Ollivier-Elliott nous en apprend de belles. Comme son presque homonyme de l’Ardèche, le col de Peyrebelle, il y a ici une histoire d’Auberge Rouge, de ces lieux au XVIIème siècle où il ne faisait pas bon s’arrêter si on voulait échapper au couteau de l’aubergiste. On n’avait guère le choix que de tomber dans l’un ou l’autre cas : consommé ou consommateur. On raconte ainsi qu’un chevalier pressé qui voulait rejoindre Sainte-Jalle au plus vite, s’arrêta là-haut pour qu’on lui mette dans son écuelle un peu de pitance, de quoi tenir jusqu’à son but, on lui servit du ragoût, et le brave homme eut la surprise d’y découvrir… un doigt humain. On ne sait jamais si ces histoires sont vraies ou fabriquées pour faire régner la peur, toujours est-il que des siècles après… elles continuent de courir et rendent la plus innocente ruine aussi effrayante que le château de Barbe-Bleue. Dans la nuit donc, nous voyons des lumières, un nouveau gros château à flanc de colline, c’est La Batie-Verdun, puis plus loin Saint-Sauveur-Gouvernet et enfin la petite route qui grimpe vers notre village qui comporte en son nom la présence du mot « poët » qui ne signifie nullement quelque chose de poétique mais est de la même racine que les « puy » et les « pié » des environs et désigne seulement un promontoire (et qui, paraît-il, se prononce « poite » et non « pouète »).

Le lendemain, nous entendrons parler par des amis voisins de quelqu’un qui habite La Batie, le mot prononcé comme une banalité comme si à Grenoble nous évoquions une personne habitante de Saint-Martin d’Hères ou de La Tronche… mais le surgissement de ce mot en pleine conversation autour d’un verre sonnera en moi – allez savoir pourquoi – comme une sourde évocation du diable.

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4 commentaires pour Ouvèze / Où vais-je ?

  1. Guy Chassigneux dit :

    Quand je passais près de l’Ouvèze, me revenait immanquablement la chanson de Béart:
    Le vent et les mots nous séparent
    Jusqu’à la gare
    Des enfants rentrent de l’école
    Un moineau vole

    Et moi où vais-je, où vais-je
    Dans le sable et la neige
    Dans le temps disparu
    Dans la nuit je m’enfonce
    J’attends une réponse
    Elle ne viendra plus

    Et moi où vais-je, où vais-je
    Dans l’étrange manège
    Où je tourne sans but

    Je me cogne les membres
    Aux murs de cette chambre
    Où tu étais venue

    Et moi où vais-je, où vais-je
    Vers quel nouveau piège
    Vers quel amour tordu
    Vers quels bras sans visage
    Ces lèvres de passage
    Où sans toi je m’englue

    Vers quels amis de paille
    Quels bistrots de ripaille
    Où toutes bières bues
    On finit sous la table
    Et le corps misérable
    Et le cœur au rebut
    Je ne sais plus où est ma porte
    Ma clé est morte
    Un chien m’a suivi dans le square
    Où je m’égare

    Et moi, où vais-je, où vais-je
    Et par quel sortilège
    Tu m’es réapparue

    J’entends ma bien-aimée
    Ta voix dans la fumée
    De mon rêve diffus

    Où va ta vie nouvelle
    Ris-tu dans les ruelles
    Où nous avions couru

    Ou bien dans ta demeure
    Autant que moi tu pleures
    Comme un enfant perdu

    A cette heure tardive
    Dors-tu à la dérive
    Dans un corps inconnu

    Et moi, où vais-je, où vais-je
    Et toi qui te protège
    Et toi où t’en vas-tu

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  2. alainlecomte dit :

    Génial! Merci Guy pour cette chanson! c’est un beau cadeau!

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  3. Debra dit :

    Merci de me faire cette visite si agréable.
    J’ai adopté un petit coin de paradis en amont, à Aubres, comme je le dis, d’où je ne m’éloigne pas trop en été pendant la semaine où on y va : ce n’est pas l’Ouvèze, mais l’Eygues où je joue à la nymphe vieillissante, et retrouve mes origines aquatiques, sans toit fixe au dessus de la tête, entourée de livres, de tricot, de projets de courrier.
    J’essaierai de mettre mes pas un peu dans les vôtres, l’été prochain…

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  4. alainlecomte dit :

    l’Eygues et l’Ouvèze sont deux voies parallèles… mais vous franchirez sûrement le col pour aller de l’une à l’autre!

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