La revendication démocratique dans nos manifestations
« Democratia ! » criait-t-on dans les rues de Tel Aviv et de Jerusalem jusqu’en octobre 2023, « démocratia ! » crie-t-on dans les rues d’Athènes, « no kings ! » crie-t-on en Amérique… Et dans les rues françaises, crie-t-on à la démocratie ? La demande de pouvoir d’achat et la misère sociale pas seulement en milieu lycéen et étudiant occultent la revendication démocratique, l’affrontement voulu par l’État prime sur le débat. Cette revendication est pourtant présente dans une grande partie des cortèges, de manière implicite, presque tue, comme si ce n’était pas le moment d’en parler. Ou alors sous l’aspect de la dénonciation du RN : « La jeunesse emmerde le Front National », « siamo tutti antifascisti » mais sans dire plus. Dans d’autres parties, on se moque bien de la démocratie et le vœu d’égalité ne subsiste que sous la forme restreinte d’une égalité de biens à consommer, ne se crie pas mais se manifeste par des actes de vol et de pillage. La société marchande expose ses marchandises à la convoitise de tous, les nantis peuvent s’en saisir aisément, pourquoi les non-nantis ne le feraient-ils pas ? La démocratie ne serait plus alors que l’égalité devant les biens de consommation. Alors qu’ailleurs, elle semble être autre chose. Mais quoi ?
Démocratie libérale, capitalisme et attitude face à la violence
De nombreux courants, attachés de près ou de loin à l’anarchisme, ou à la pensée marxienne, ont fait la critique de la démocratie au sens de la démocratie libérale, qui, de fait, ne serait que la forme d’état adaptée au capitalisme, dominée par une seule classe sociale : la bourgeoisie. C’est en fonction des intérêts de cette dernière que les lois sont faites, y compris celles qui protègent la propriété privée ou le « droit au travail ». Cela, on le sait. Allons-nous pour autant adopter une attitude « anti-démocratique » qui reviendrait in fine à prôner la violence ?
Ernst Lohoff, penseur de la critique de la valeur, explique, dans un séminaire qui s’est tenu en juillet de cette année1, que la démocratie libérale a été, durant la période dite « du capitalisme fordiste », le pendant « politique » du capitalisme libéral, accompagnant un rapport quasi-égalitaire entre classe ouvrière et bourgeoisie (travail et capital, pour le dire simplement, où chacun des deux termes s’appuie sur l’autre). Il y avait un sens à ce qu’on imagine que « l’Etat » se mette en position d’arbitre en accordant à la première quelques bénéfices des luttes qu’elle menait. Cette situation est aujourd’hui totalement dépassée (dans ses luttes récentes, la classe ouvrière a toujours perdu, traduction du fait que désormais, le capital ne vit plus du travail des classes exploitées mais de sa structuration financière). Le Capital n’en est plus à faire des concessions : tout est pour lui, partout dans le monde et surtout aux Etats-Unis. Dans ce contexte, adopter une attitude anti-démocratique revient à faire son jeu, car il se nourrit désormais avec délectation de notre violence (« Quelques gradins plus haut, les hommes et les femmes d’affaire ne se privent pas d’applaudir » écrit Raoul Vaneigem). La loi des casseurs nourrit celle de l’État policier, qui est l’exo-squelette du Capital. L’ordre a besoin du désordre pour régner, dit encore Vaneigem2. Lorsque les choses vont trop loin selon les médias asservis et que l’État veut récupérer sa mise, eh bien, c’est facile, il suffit de donner un gros coup de peur et de ranger discrètement ses auxiliaires black blocks et autres au magasin des accessoires. Comme c’est bizarre… il ne s’est rien passé tout à coup, et les bagarres de CRS sont comme des scénographies planifiées, ils ne sont pas attaqués mais font comme si3.

La contestation de l’indépendance du pouvoir judiciaire comme ressort de l’extrême-droite
Au sein de la démocratie libérale, la justice est une justice de classe, néanmoins un invariant doit subsister, indépendamment du régime social : son autonomie par rapport au pouvoir exécutif. C’est ce que revendiquait le peuple israélien, au moins jusqu’en octobre 2023 et l’attaque terroriste du Hamas. Mais il semble l’avoir abandonné aujourd’hui. Les régimes d’extrême-droite qui se mettent en place dans le monde, ou qui visent à se mettre en place, en Inde, en Turquie, en Israël, aux Etats-Unis, en Italie, en Argentine, au Chili, en Colombie (pour les premiers), en France, en Allemagne, au Brésil pour les seconds, commencent par mettre en cause le pouvoir judiciaire. Les juges « politisés ». La « confiscation » du pouvoir aux mains de personnes « non élues » n’ayant soi-disant pas de compte à rendre au peuple, alors que, disent ces nouveaux pouvoirs, lorsqu’une élection a eu lieu, tout le pouvoir doit être entre les mains de ceux qui ont été élus. Comme cela, plus d’ennui : le nouveau pouvoir fait littéralement ce qu’il veut. S’il a en projet de faire « re-migrer » ceux qui ont migré vers son pays, en dépit de toute convention et de tout respect de la personne humaine, il peut le faire ! S’il veut rétablir la peine de mort dans un pays où elle a été abolie, il peut le faire ! Et ainsi de suite…
Dans le cas d’Israël, relaté dans l’excellent documentaire de Noam Pinchas : Israël, comment sauver la démocratie, passé sur Arte, le massacre du 7 octobre commis par le Hamas a enrayé des manifestations qui ont duré près de trois ans. Une sorte d’urgence à défendre leur patrie qu’ils estimaient attaquée a submergé la fièvre démocratique des protestataires. Triste preuve que lorsque les régimes « illibéraux » tiennent à faire passer leurs lois anti-démocratiques ils ont toujours la ressource de l’intervention étrangère et de la guerre. Eventualité qui peut advenir dans les prochaines années en ce qui concerne la France et plus globalement l’Europe. Comment ne pas imaginer que sous l’effet d’une attaque de drones russes, l’opinion ne fasse fi désormais de toute revendication démocratique ? Comment ne pas penser alors qu’il s’agirait d’un arrangement entre des pouvoirs dictatoriaux installés parmi nous ?
La conception de la démocratie issue de 1789
La conception de la démocratie qui a prévalu jusqu’ici en de nombreux endroits du monde, que l’on qualifiera aussi bien de « libérale » que de « bourgeoise » voire de « démocratie formelle » dérive de notre Révolution de 1789, la seule révolution au monde qui ait répondu aux critères définitionnelles qu’en a donné le marxisme traditionnel, à savoir le changement de classe dominante, la victoire d’une classe sur une autre, en l’occurrence la bourgeoisie sur la noblesse avec le corollaire que la classe victorieuse devienne hégémonique : c’est elle désormais qui dicte les lois et impose ses règles. Dans la tradition marxiste on a objecté que l’histoire n’était pas finie puisqu’il restait une classe dominée et que tôt ou tard celle-ci ferait entendre ses droits et finirait par s’imposer aux autres classes, provoquant l’avènement d’une société désormais sans classes puisque sans classe « dominée ». Mon prof d’histoire marxiste des années soixante avait une théorie là-dessus : la révolution faisait le tour du monde, celle de 89, restée inachevée, cédait la place à celle 1917 avant que peut-être enfin elle ne nous revienne pour s’achever non sans avoir au passage submergé l’Amérique. Un de mes amis marxistes et non des moindres (inventeur de l’analyse du discours dans les années 80) était également persuadé qu’il fallait que la révolution nous revienne des Etats-Unis, qu’une révolution prolétarienne marquée du sceau des Amériques aurait eu bien plus d’impact et de succès que celle venue de Russie. Tous les délires et toutes les divagations étaient encore possibles en ces années 60/80 qui n’avaient connu encore ni la chute du mur de Berlin, ni le conservatisme au pouvoir aux Etats-Unis, autrement dit les Reagan et les Bush avant que cela ne culmine avec l’aventure trumpienne. Mon prof d’histoire ne s’attardait pas sur le fait que loin d’avoir été une révolution analogue à 1789, la « révolution » d’octobre 1917 n’avait été qu’un coup d’état perpétré par une bande ultra-minoritaire mais très armée qui, au lieu de faire disparaître l’État n’avait fait que le renforcer de la manière la plus terrible qui soit en termes de massacres, d’arrestations et d’envois au Goulag. Mais ça ne faisait rien à l’époque : le grand parti de la classe ouvrière continuait de proclamer que la vraie démocratie, la démocratie « réelle », était là-bas, du côté de Moscou. Une partie de l’extrême-gauche actuelle ne s’est pas défaite de cette croyance. Plus tard, avec les succès du maoïsme, il fut déclaré que la vraie démocratie était plutôt du côté de Beijing : pendant la Révolution dite « culturelle », la jeunesse radicale avait su mettre au pas la génération précédente qui avait eu l’audace de croire encore dans les vertus de l’éducation et de la transmission des savoirs. Certains, que d’aucuns qualifient parfois « d’ultra-gauche » (tablant sur la distinction à faire entre « extrême-gauche », encore liée au léninisme, et « ultra-gauche » qui en serait sortie) en ont gardé comme une nostalgie. Dans les deux cas, il y a fausse route et l’histoire nous a montré où cela menait. Alors, refaire 89 ou passer à autre chose ?
Un nouveau 89 ?
Ce que nous vivons en ce moment, une période pré-révolutionnaire ? Un nouveau 1789 ? beaucoup de choses nous en éloignent, outre l’évidente absence de projet politique tangible : 1789 ne connaissait pas l’équivalent des « black blocks », la marchandisation du monde n’avait pas encore eu lieu, créant la frustration puis l’avidité manifestée par les pilleurs et les casseurs en tous genres. « Black blocks » et pilleurs cassent l’élan révolutionnaire (même si on peut comprendre ce qui conduit à leurs attitudes), c’est leur contribution au capitalisme. Sans eux, on pourrait s’attendre à ce que d’énormes masses de gens se déplacent et bloquent nos villes et nos institutions. Les violences perpétrées par les groupes en marge des cortèges ne servent qu’à donner des justifications aux forces militarisées de l’État. Loin de ne s’en prendre qu’aux symboles du capitalisme (ce qui, en soi, n’est pas très malin non plus car on ne fera croire personne qu’en cassant une vitre de banque, on s’en prend au Capital), elles attaquent les édifices publics (mairies) où les gens ordinaires font les démarches administratives qui peuvent faciliter leur quotidien, les lieux où ils viennent se ravitailler, et des magasins tenus par des familles modestes (le magasin Farces et attrapes à Grenoble!) : il n’en faut pas plus alors pour diffuser des peurs par où s’engouffrent les forces de l’État. A se demander s’il n’y aurait pas quelque manipulation dans l’air, en plus du gaz lacrymogène.
On peut mille fois regretter que la classe ouvrière, du temps de sa splendeur, n’ait pas conquis les reines du pouvoir, tout en pensant que le pouvoir, du moins une certaine forme de ce pouvoir, aurait subsisté quand même, mais les choses sont là aujourd’hui : il n’y a pas de classe susceptible de faire une « révolution ». Et celle de 1789 restera à jamais, de ce point de vue, inachevée. Elle aura malgré ses défauts, réalisé une tâche d’ampleur démesurée : installer une notion de droit basée sur l’égalité théorique des êtres humains. La tension restera forte, pour toujours, entre cet « idéal » et la réalité, mais cette notion de droit à l’avantage d’introduire un écart, un hiatus par lequel peuvent s’engouffrer toutes les espérances de bonheur social, et elle ne doit être en aucun cas bafouée. Or c’est bien à cela que veulent aboutir autant les tenants de la révolte faisant fi de la démocratie (parce que « libérale ») que ceux du capitalisme à tendance oligarchique.
Confrontation des récits et « glissement catastrophique »
La position des sujets humains dans l’Histoire est celle d’interprètes : comment allons-nous interpréter les soubresauts, les guerres, les invasions, les destructions, les changements de régime ? Quels récits avons-nous à notre disposition pour cela ? Il y en a plusieurs, évidemment le récit conservateur et le récit révolutionnaire (mais il y a aussi des récits religieux, voire ésotériques). Le récit marxiste traditionnel a mis en place une grille qui a prévalu tant que les mots de « classe ouvrière » désignaient une entité active et tangible, il est remplacé aujourd’hui par un récit « révolutionnaire » sans réelle base sociale puisque personne ne semble plus croire en des lendemains heureux. La révolution n’est plus qu’un souvenir, j’allais dire un souvenir de classe. L’approfondissement des connaissances auquel nous pouvons nous livrer, grâce notamment à une meilleure connaissance des rouages du capitalisme (ici le rôle de la critique de la valeur est fondamental) ne se traduit plus en des termes pratiques trouvant des débouchés « politiques » (ce dont d’ailleurs les principaux penseurs de la CDV nous dissuadent). Nos récits interprétatifs sont donc laissés à eux-mêmes, ils reprennent souvent des lambeaux des récits passés, se cramponnant à quelques idées qui eurent leur sens : « démocratie bourgeoise » « libertés formelles » etc. Le récit anarchiste veut nous convaincre qu’il n’y a guère de différences entre la démocratie libérale et le fascisme. De fait, nous assisterions bien en effet en ce moment à un glissement progressif de l’une vers l’autre. Mais cela n’entraîne pas une identité : le fascisme, c’est justement quand le pouvoir exécutif prend le contrôle du pouvoir judiciaire. Le glissement ne se fait donc pas sans une rupture « catastrophique4 ».
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Mon lecteur, s’il est arrivé jusqu’ici, sera peut-être déçu que je ne me prononce pas davantage sur la crise lycéenne et la crise du pouvoir d’achat à proprement parler. Cela tient à ce que ces crises s’inscrivent dans celle, plus globale du capitalisme. Difficile de s’attendre à ce qu’on en trouve des « solutions ». On pourra bien sûr ajuster quelques paramètres, modifier un peu Parcoursup, créer cinq cents postes là où il en faudrait dix fois plus et accorder quinze euros d’augmentation du SMIC, on n’aura rien résolu en profondeur. On pourra en chercher la cause dans le gouvernement actuel, et comme beaucoup de commentateurs l’ont fait, on pourra aussi s’étonner que les candidats à la présidentielle refusent de s’emparer de la question : ces mises en cause et questionnements resteront vains, de toutes façons, diront-ils tous, rien n’est possible. Ils diront que c’est à cause de la dette, en réalité la cause est plus profonde et doit être trouvée dans l’évolution du capitalisme financier. Il n’y a pas de dette qui vaille quand tant de valeur s’accumule entre les mains de quelques oligarques. Si la situation ne change pas, et on ne voit pas comment elle peut changer dans l’immédiat, il faut que les jeunes (oui, surtout eux) s’emparent de la question de manière beaucoup plus radicale, mettant en cause notamment les mécanismes de la démocratie. Ecrivant ces lignes, je tombe sur un article passionnant de la revue AOC, écrit par un certain Ivica Mladenovic, professeur à Belgrade et à la Sorbonne5. L’auteur décrit le processus démocratique mis en place par les étudiants serbes, qui a abouti à la chute du pouvoir précédent. La liste qui a gagné les élections avait été constituée en prenant soin à ce qu’aucun d’entre ceux qui l’ont constituée n’y figure : ils avaient tous fait des recommandations concernant les candidatures possibles en tenant compte des compétences et de la réputation des personnes. Le processus fut long mais aboutit néanmoins à un succès (qui n’est peut-être que provisoire, mais même si c’est le cas, on doit s’en contenter dans le monde présent).


« accueil » des lycéens – pancarte de la manif fu 31 octobre
1L’État-racketteur. Comment le berceau de la démocratie libérale devient son tombeau. Conférence donnée lors du séminaire d’été du groupe Krisis ‒ 2026, Traduit par Francine Meunier.
2Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande, ed. Libertalia, 2019
3Ce dont j’ai été témoin à Grenoble, ce 31 octobre où les charges de CRS place Gustave Rivet étaient sans commune mesure avec les petites provocations lancées à leur encontre par de jeunes gamins et gamines. Elles n’avaient pour but que de terroriser un peu plus les modestes manifestants dont je faisais partie, en coupant leur cortège en deux.
4« Catastrophe » ici entendu au sens de la théorie des catastrophes de René Thom.
5 « Un pouvoir illibéral vieux de 14 ans a été battu, le 25 octobre, par un mouvement sans chef, ni argent, ni appareil – mais endurant. Cette victoire sera étudiée longtemps dans les cours de politique comparée et d’économie politique. La Studentska lista, composée de gens nommés par des étudiants qui avaient décidé de ne pas se présenter eux-mêmes, a proposé une manière de corriger l’aristocratie élective ».
