La société du spectacle – 3 – de Marx au taguage

[suite à ma critique de la Société du Spectacle, où l’on verra que la valeur esthétique fournit la base d’un sens de la beauté déjà présent dans les civilisations non capitalistes, alors que, dans le capitalisme, elle est une sur-marchandise, mais pouvant donner lieu aussi à des activités en dehors de la marchandise.]

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Marx a défini le salaire des travailleurs comme la part de la valeur qu’il fallait leur attribuer afin qu’ils se reproduisent, c’est-à-dire la juste somme d’argent leur permettant de satisfaire leurs besoins afin qu’ils survivent et continuent à assurer la tâche qu’ils effectuaient jusqu’alors. Au temps de Marx en effet, on parlait principalement de besoins, on pensait que l’argent gagné allait prioritairement à la satisfaction des besoins.
Ce faisant, Marx se cantonnait dans une optique matérialiste.
A aucun moment, il ne s’est soucié de « denrées spirituelles », à aucun moment il n’a songé que les travailleurs avaient peut-être d’autres besoins que de se reproduire matériellement. Autrement dit à aucun moment il n’a pensé qu’ils puissent avoir des désirs. C’est à une époque très récente, vers l’après seconde guerre mondiale, qu’on en est venu à percevoir que les travailleurs devaient devenir aussi des consommateurs et que la consommation ne pouvait se limiter aux denrées de subsistance : à partir du moment où l’on produisait des biens en nombre de plus en plus important et où des mécanismes de concurrence apparaissaient, tablant sur différents aspects des marchandises produites, y compris bien entendu leur aspect esthétique, il fallait susciter le désir des consommateurs potentiels. Alors les producteurs s’entourèrent d’une masse d’auxiliaires pour mieux faire vendre : designers, publicitaires, agents de marketing, psychologues etc. autrement dit, la dimension du sujet devint de plus en plus importante. Et le travail dit « productif » a de plus en plus laissé la place à du travail « non-productif orienté vers la consommation » (ce qui devait aller de soi dès le début puisque dans l’optique du Capital, la consommation étant le complément de la production, on peut influer sur l’une ou sur l’autre pour un même effet : l’augmentation de la valeur). Et pourtant cela ne modifia pas l’approche marxiste, qui maintenait sa vision étroitement « matérialiste ». Or, cette dimension fait entrer en jeu comme on l’a déjà suggéré, la dimension esthétique. Le pôle esthétique de la marchandise, non conceptualisé par Marx et les marxistes traditionnels repose sur cette dimension, qui est alors mise en tension avec le capital lui-même.

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Reprenant (en l’adaptant) l’idée de mon ami Jean Caune, exposée dans son ouvrage récent « les deux foyers de la culture » (ed. L’Harmattan), on pourrait postuler que le couple « valeur d’usage / valeur d’échange » et l’unité « valeur esthétique » occupent les deux foyers d’une ellipse que décrit un bien produit. Plus il se rapproche du premier foyer, évidemment, plus il s’éloigne de la valeur esthétique : c’est le moment où le capital tente par tous les moyens d’abaisser le coût esthétique de la marchandise ; mais au contraire, plus il se rapproche du second foyer, plus il s’éloigne de valeur d’usage / valeur d’échange : la dimension artistique entre alors en compte de façon prépondérante, elle a surtout comme objectif de nourrir le sujet producteur / consommateur pour qu’il perpétue et même accroisse son désir, lui permettant de mieux consommer ou, tout simplement, de mieux vivre de manière à perpétuer son comportement dans la société. (Noter qu’il y a toujours cette ambiguïté liée au fait que mieux vivre, c’est toujours mieux conforter la forme présente de l’organisation sociale, d’où la quasi impossibilité de s’en sortir par un effort volontaire, ce qui reviendrait à souhaiter du mal-vivre1 !). Mais la figure de l’ellipse est encore trop élémentaire : il existe aussi une façon dynamique de la voir et dont dispose le Capital, qui est de tenter de faire recouvrir l’un des deux foyers par l’autre… mais cela est-il vraiment possible ? Les luttes culturelles visent à empêcher que le recouvrement complet soit atteint, à faire toujours naître une marge d’esthétique liée à notre désir au sein de la pire domination par la marchandise.

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La valeur esthétique pourrait être comparée à la lumière car, de même que celle-ci a comme but apparent de faire briller ce qu’elle touche, elle a un but apparent semblable, mais qui n’est opératoire que dans la mesure où les corps qui la captent sont disposés à la recevoir et à la diffracter, elle tombe alors dans un univers social structuré en classes dont les membres n’ont pas tous ces dispositions, tout comme certains corps ne sont pas aptes à réfléchir la lumière. C’est là que son processus de diffusion rencontre la matérialité de la société de classes. Cela ne signifie absolument pas que la culture soit condamnée, mais cela introduit seulement un endroit où se noue une contradiction à résoudre. Contradiction autant du point de vue de ceux qui comptent utiliser cette valeur à leur profit que de ceux qui se sentent animés par elle.

On peut aussi dire que cette valeur est diversifiée et diversifiable, que tous les corps ne sont pas destinés à en capter la même modalité, de même que certains corps captent mieux le rouge que le vert, il est des formes de culture que certains agents préfèrent à d’autres, ce n’est pas une raison pour détruire alors une forme qui n’appartiendrait qu’à une catégorie sociale même « privilégiée ». il n’est pas sûr que demain elle ne viendra pas illuminer une autre catégorie. Quand Ernest Pignon-Ernest vient décorer les murs d’une cité à l’abandon près de Naples il ne se préoccupe pas de savoir si les gens qui recevront son œuvre sont ou non des personnes éduquées, et ces gens eux-mêmes ne se préoccupent pas de savoir si l’oeuvre vient d’un homme de la classe privilégiée, ils l’apprécient pour ce qu’elle est. Elle leur parle, simplement d’ailleurs parce qu’on a pris soin de les prévenir qu’il y avait là quelque chose qui avait quelque chose à leur dire. Il y a alors un nom qui caractérise aussi cette « valeur en soi » c’est le mot « beauté ». Cette valorisation touche les objets qu’elle affecte, elle les valorise à son tour. Que faire si tous les corps ne sont pas touchés si ce n’est déplacer leur base matérielle afin de les mettre davantage sous ses rayons de lumière. On pourra par exemple noter que la contre-culture s’intègre à la culture : le manga devient spectacle de haut intérêt par le biais du cinéma d’auteur, et le tag ou le street art intègre le domaine des arts plastiques.

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La valeur en soi c’est « ce que ça vaut d’un point de vue symbolique », la manière dont cela pénètre dans l’échange des mots et des significations, donc a à voir avec le symbolique, donc avec l’inconscient. Le sujet de l’inconscient se nourrit de cette valeur, c’est son flux entrant qu’il transforme ensuite en substance de sa vie. Un opérateur de conversion fait passer de la dichotomie usage / échange à la dichotomie signifiant / signifié qui instaure la dimension où peut vivre la valeur « symbolique », mais j’admets que ceci est assez mystérieux, concerne le moment où le sujet du besoin se transmue en sujet du désir. Noter qu’il existe une profonde correspondance entre ces deux dualités (ce n’est pas un hasard d’ailleurs si, historiquement le linguiste Saussure et l’économiste Walras sont contemporains). Evidemment, elles ne se recouvrent pas entièrement, de la valeur d’échange et de la valeur d’usage quel est le signifiant, quel est le signifié ? La valeur d’échange est-elle un symbole pour la valeur d’usage ou le contraire ? Dans le capitalisme, il se peut que la valeur d’usage n’existe plus que comme simple signifié pour un signifiant triomphant incarné par l’argent.

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La Critique de la Valeur (WertKritik), on le sait, se complète en Critique de la ValeurDissociation (WertAbspaltungKritik). La dissociation est l’événement qui se produit lorsque un « travail » (au sens biologique du terme) ne s’insère pas dans la dichotomie fondatrice de la marchandise : c’est une tâche nécessaire et pourtant elle n’est pas reconnue comme travail, c’est le cas des tâches reproductives, des tâches ménagères, des activités liées au care et à la santé publique, des tâches éducatives et de soin à l’égard des enfants le plus souvent assignées au genre féminin, c’est même ainsi que le genre féminin se trouverait constitué : par cette dissociation. Il y a dissociation semblable en ce qui concerne le couple signifiant / signifié : un type d’action symbolique, langagière, se refuse à entrer dans le processus de signification ordinaire (quand un mot correspond à une idée), et cela donne naissance à la poésie. Il n’y a pas de compréhension du texte poétique, surtout dans la poésie moderne, comparable à ce qu’est la compréhension d’un texte explicatif ou théorique, il n’y a pas de dénotation, de référence possible derrière les mots, mais seulement ce qu’ils évoquent et provoquent dans l’esprit d’un auditeur ou d’un lecteur. La dissociation langagière est aussi, on le sait, à la source de nombreux désordres psychiques. Antonin Artaud figure ici comme emblème, au point de rencontre du désordre mental (du moins de ce que la doxa dominante qualifie ainsi) et de la poésie.

La valeur esthétique est ainsi reliée à la valeur symbolique et à son mode propre de dissociation, elle se trouve ainsi au point de rencontre de la dichotomie signifiante et de la dichotomie fondatrice de la marchandise.

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On peut parler de la valeur esthétique comme d’une « sur-marchandise » : marchandise parce que coexistant avec la marchandise-spectacle, mais super-marchandise parce qu’elle n’a aucune valeur marchande en propre, elle existe dans un ciel supra-réel comme produisant de la valeur marchande à partir de sa non-valeur, elle lui donne en quelque sorte sa caution. La sur-marchandise génère de la marchandise, ayant alors une valeur marchande. Elle est aussi caractérisée comme « beauté », reposant effectivement sur les ressorts humains de l’esprit qui, depuis le début de l’humanité et grâce à l’évolution, ont rendu l’humain sensible à certaines formes, certains sons, certaines organisations symboliques de formes, de sons etc. Comme le travail chez Marx est identifié à une certaine dépense d’énergie musculaire, la beauté en tant que sur-marchandise générant elle aussi de la valeur marchande, est basée sur l’ensemble de structures que l’évolution a sélectionnées pour mettre en éveil le cerveau humain en provoquant en lui une sensation de plaisir. La beauté entre de ce fait dans la constitution du sujet de l’inconscient en tant que celui-ci est aussi sujet du plaisir.

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C’est à cause de cette sur-marchandise (mais qui hors du capitalisme doit être dénommée autrement) qu’on a scrupule à vouloir liquider la marchandise, tellement celle-ci nous paraît liée à la première, c’est vers elle que se retournent les amateurs d’art, les esthètes, constituant dès lors une classe sociale définie en dehors de la sphère de production, donc non pas une classe sociale au sens de Marx, mais plutôt au sens de Weber. Alors qu’elle peut exister et qu’elle existe bien sûr sans eux c’est-à-dire sans le rapport marchand. C’est le capitalisme qui donne l’impression que les deux sont liées : dans une formation sociale non capitaliste, ce n’est pas le cas, il suffit de se souvenir du rôle de la beauté dans les âges antérieures ainsi que dans les sociétés ethnographiques, où, à vrai dire, les sujets ne se posent pas la question « de la beauté » puisqu’ils la vivent consubstantiellement au travers des objets utilitaires et de culte qui les entourent. C’est pourquoi aussi peuvent exister à l’époque moderne des pratiques ayant pour objet la beauté (des murs, des moyens de transport, etc.) qui, volontairement, se défient complètement du monde de la marchandise et subsistent sans rapport marchand (c’est ici le cas des tagueurs en particulier, notamment de certains qui refusent explicitement et définitivement le rapport marchand).

1 Adorno a pointé ce paradoxe en maints endroits, notamment dans ses Minima Moralia.

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