Bouddhisme en Isère

montchardon-11-80da4En surplomb de la vallée de l’Isère, à la verticale d’Izeron, le hameau de Montchardon et son Centre Tibétain de Karma Mygyur Ling : un peu de Tibet en Dauphiné, un silence rempli des mantras qui ne sont dits qu’en pensée par la multitude des apprentis ; l’agitation ne vient que par le claquement des drapeaux, ou, très rarement, la sonnerie d’une cloche grave indiquant l’irruption d’un moment singulier (fin d’une session de méditation par exemple). J’achète deux livres à la librairie : une anthologie des plus beaux textes tibétains choisis par Mathieu Ricard et le recueil de poèmes Mudra écrits par Chögyam Trungpa, et traduits par Patrick Mandala. Chögyam Trungpa (1940 – 1987) fut un grand maître du bouddhisme ayant influencé Allen Ginsberg. En retour, celui-ci lui fit connaître Rimbaud et Apollinaire. Doté d’une destinée singulière et solitaire, Chögyam s’est retrouvé en Angleterre après sa fuite du Tibet, où il se sentit très seul, et eut un accident de voiture qui lui fit connaître de longues semaines d’hôpital au cours desquelles son chemin spirituel devait se préciser. A l’occidental naïf, relativement dépourvu de culture bouddhique, ce qu’il écrit semble étrange, déviant par rapport à une série d’idées préconçues sur le bouddhisme. Ainsi se méfie-t-il de tout effet de secte, et même refuse-t-il de monnayer son savoir à un moment où cela lui aurait permis d’éviter un trop fort sentiment de solitude et de pauvreté. Il paraît errer tel un mendiant, hors des chemins battus et se reconnaissant seulement dans une lignée minoritaire, celle de Petrül Rinpoche (1808 – 1887) et de Jigmé Lingpa (1729 – 1798). Voici ce qu’il dit d’ailleurs à ce sujet :

La grande bénédiction de cette lignée victorieuse m’a sauvé de la moderne et bruyante bande de perroquets qui pérorent comme sur une place de marché à propos des précieux joyaux des enseignements que sont Mahamudra, Maha Ati et Madhyamika

Dans un de ses chants (celui de la séparation) il écrit aussi, s’adressant à son premier maître, Gangshar Wangpo :

La connaissance de l’être est le maître accompli.
Où que j’aille, il est à mon côté ;
Comme le maître n’est autre que moi reposant en lui,
Eloigne-moi de ceux qui parlent au nom d’une secte ou d’un groupe.

et aussi :


Eloigne-moi des dieux que fabrique l’humanité

 Après son accident, il écrit, à l’hôpital général de Newcastle, un véritable hymne à l’amour (L’amour est quelque chose de profond, / D’infiniment profond,/ En vérité, il est le flux/ De l’univers. / Sans amour rien n’est créé.), et, dans un autre poème : personne n’est dans et ne tombe dans. / Personne n’est possédé par un autre.

Son geste lyrique ne manque pas d’élégance :

Si la lune apparaît dans le ciel –
Cela suffit pour montrer la grâce de ton geste
Si la lune apparaît dans ton esprit –
Comment, alors, en montrer la grâce ?

Dans sa belle préface, Fabrice Midal insiste encore sur la particularité du bouddhisme pratiqué par Chögyam Trungpa : loin de la recherche d’une quiétude, voire d’un calme mental reposant, comme sont sûrement tentés de les rechercher maints adeptes de la méditation en terre occidentale, qui voient là un moyen thérapeutique, pendant que leurs gourous y voient souvent… une source de profit, le lama-poète cherche surtout à libérer un espace – peut-on le dire « intérieur » alors que la tradition philosophique en question ne voit guère de distinction entre intérieur et extérieur ? – En langage technique, dit Midal, « Chögyam Trungpa a toujours refusé de dissocier shamanta et vipashyana, l’attention et la présence ouverte. Plus radicalement même, cette pratique ne fait sens que dans la perspective ultime du Maha Ati selon laquelle il n’y a rien à acquérir, rien à changer, où l’esprit et l’espace ne sont plus distincts ».

Peut-on voir dans ces textes une leçon pour l’avenir, quand l’homme et la femme, revenus de tout, et particulièrement de toutes les idéologies, comprendront qu’il n’y rien à attendre d’une vague « humanité », ou d’un quelconque dieu, seulement à attendre d’eux-mêmes et de la force de leur pensée.

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(Past and present, calligramme et calligraphie tibétaine de Trungpa Rinpoche)

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Rohmer qui revit deux fois

Farniente du mois d’août propice à trouver refuge dans les salles obscures, sur fauteuil rouge, au milieu des chuchotis, face à écran blanc, vite recouvert d’images comme prisme multicolore. Deux films ces temps-ci m’ont rempli de plaisir, moi qui étais seul pendant que C. explore l’intérieur des volcans (par ondes interposées).

our-sunhi-de-hong-sang-sooLe premier, coréen (comme il se doit…) et dû au maître Hong Sang Soo, le deuxième, français, œuvre d’une jeune débutante, Léa Fazer. Le film de Hong Sang Soo, le « Rohmer coréen » d’abord. Il est dans la ligne des précédents, bien sûr. Voir Haewon et les hommes. Il s’agit de « Notre » Sunhi et de l’inépuisable sujet du rapport d’une jeune femme avec les hommes, et en même temps, de cet autre inépuisable sujet qu’est celui du rapport à soi-même et de comment définir son identité. Le  film est une parabole qui passe par deux points, tous deux figurés par une lettre, les deux versions d’une lettre de recommandation que Sunhi demande à son ancien prof de fac afin d’aller poursuivre ses études de cinéma aux Etats-Unis. La première lettre est, comment dire, modeste. Comme Mr Choi le lui a dit, elle ne contiendra que ce qu’il pense vraiment de l’étudiante. Trop réservée. Ayant du mal à faire participer les autres à ses projets. Mais intelligente. Gentille. Sans doute du talent, mais ayant peu eu encore l’occasion de le prouver. La seconde lettre est dithyrambique : les défauts se sont transformés en qualités. Entre les deux, quels points les séparent ? Evidemment Mr Choi est tombé amoureux, sentiment hélas partagé, bien trop partagé. Avec l’ancien petit ami de Sunhi, il s’agit d’un étudiant camarade de promotion, Munsu. Et même aussi avec un collègue de Mr Choi, Jaeheak, qui fait toujours office de sage et de confident, mais que Sunhi a embrassé à la sortie du café Aridan, lorsqu’elle était un peu éméchée. Les trois hommes se connaissent, se fuient, se rencontrent, tentent de s’ignorer, finalement repartent ensemble, sans elle, chacun pensant à elle qui, à sa façon, leur a, à tous, posé un lapin dans ce beau parc du Palais Changgyeong, à Séoul, où les feuilles mortes se ramassent à la pelle… Film beau et simple, à l’exemple des autres films du même réalisateur, tourné toujours dans les mêmes lieux, la même taverne, le même coin de campus, avec – c’est une constante esthétique chez Hong Sang Soo – des répétitions de séquences. La patronne de la petite taverne, qui fait le lien entre les personnages en commandant du poulet, frais et croustillant, les beuveries – autre constante des films de Hong sang Soo – les discours, qui se re-dupliquent face à des interlocuteurs différents comme pour mieux en évaluer les effets. Ici, l’insistance à dire que chaque personnage doit aller au bout de lui-même, que ce n’est qu’à atteindre ses limites que l’on se connaît soi-même. Sunhi, on en est maintenant sûr, quittera la Corée, n’aura choisi aucun de ces hommes, deviendra – peut-être – la grande réalisatrice de films qu’elle veut être.

maxresdefault1-710x353

_maestro____pio_marma___impose_son_jeu_2826_north_584x0Le film de Léa Fazer maintenant, où Eric Rohmer ne fait pas qu’être une référence lointaine, puisqu’il vit, sous les traits de Michael Lonsdale et sous la dénomination, très proche, de Cédric Rovère. Le film est d’ailleurs dédié à Rohmer et au jeune comédien Jocelyn Quivrin, mort dans un accident de voiture en 2009, la rencontre entre les deux personnes sur le tournage du dernier film du réalisateur, Les amours d’Astrée et de Céladon, fournissant la trame du scénario de ce film-ci (J. Quivrin est donné d’ailleurs comme co-scénariste). Henri, joué par Pio Marmaï, est un jeune apprenti comédien qui partage tous les codes de la jeunesse actuelle. Cédric Rovère est le maître cinéaste très âgé, mais qui, exploit pour son âge, reste ouvert à la modernité, tout en cultivant bien sûr les formes du passé. Le but ici est de tourner, avec très peu de moyen, en extérieur, dans un coin champêtre du centre de la France (près de Châteauroux) rien moins que l’Astrée d’Honoré d’Urfé… c’est peu dans la veine de notre Henri. Mais qu’importe : Henri a plu à Cédric et surtout, surtout, la belle Gloria (Deborah François) a plu à Henri. A partir de là, se développe une partition musicale et poétique, alternant l’émotion et l’humour, avec d’autres acteurs excellents (Alice Belaïdi, Dominique Reymond…) pour arriver à la fin du film, au festival de Venise, où, à la tribune de la conférence de presse, beau raccourci du film tout entier, les membres de la distribution récitent je fais souvent le rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime… , en guise de test de la qualité du son. Le plus bel hommage au cinéma qui soit, et même… l’envie de lire l’Astrée !

038078.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxtapisserie(1)(tapisserie représentant Astrée et Céladon au bord du Lignon)

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Toussaint (Avignon – V)

???????????????????????????????Pas que du théâtre, pas que de l’art contemporain, de la LITTERATURE aussi, même si évidemment, le théâtre fait déjà partie de la littérature, mais de celle qu’on lit à sa table ou bien qu’on écoute quand on nous la lit et même encore mieux, quand c’est l’écrivain qui nous lit sa prose – ou sa poésie. L’écrivain, ici, est Jean-Philippe Toussaint. Il nous lit sur une scène installée au sein du Musée Calvet, en extérieur, des passages de sa quadrilogie fameuse : Faire l’amour, Fuir, La vérité sur Marie, Nue, quatre saisons dans la vie de Marie Madeleine Marguerite de Montalte. On peut s’installer comme on veut. J’ai choisi une chaise au premier rang parce que j’avais l’impression que c’était le meilleur moyen de ne rien louper, mais j’aurais tout aussi bien pu choisir une chaise longue. La voix de Jean-Philippe Toussaint est douce et monocorde, elle est la porteuse idéale de ces textes qui, eux-mêmes, ont des périodes longues, une tonalité grise, de celle des petits matins où l’on a mal dormi, parce qu’il y avait du bruit dehors ou bien parce qu’on a fait un long voyage en avion, dix heures, douze heures, voire plus, qu’on aurait aimé dormir – on aurait peut-être du prendre un somnifère mais on déteste ça – mais qu’on n’a pas pu, ou si peu. D’ailleurs on était au milieu de la rangée, entre deux personnes corpulentes qui, elles, dormaient, et même bruyamment, et qu’on n’avait même pas la ressource de se lever pour aller faire un tour dans la carlingue, par exemple aller pisser, un truc comme ça, parce qu’il aurait fallu enjamber, dans une manœuvre périlleuse, l’une des deux personnes et son gros ventre. Je parle de ça, évidemment, vous l’avez compris, vous qui avez lu déjà le premier de ces récits, « Faire l’amour », parce que vous savez justement qu’au moment où commence le roman, les deux personnages principaux descendent d’un vol très long entre Paris et Tokyo, que personne n’est venu les attendre et qu’ils ont des tonnes de bagages à transférer dans un de ces hôtels dont Tokyo raffole, une tour, comme dans Lost in translation, leur chambre se situant au seizième étage, c’est peu direz-vous, mais cela leur permet quand même de très bien distinguer la Tokyo Tower et quelques buildings bien plus hauts du quartier de Shinjuku. Ils sont crevés mais ne peuvent pas dormir. Alors ils font l’amour. Toussaint lit imperturbablement son récit, au rythme où la nuit avance, où le récit de la nuit avance, avec détachement et distinction, le récit est précis, il s’étire et s’insinue dans nos têtes où se forment sans cesse de nouvelles images, pourquoi pas érotiques, Toussaint est un auteur incroyablement visuel. Il suffit de fermer les yeux et on voit tout ce qu’il nous dit, presque aussi bien qu’au cinéma – pas un hasard si lui-même met en scène certains de ses romans. Et il a de l’humour. Ca, on le sait, depuis « La salle de bain » ou « l’appareil-photo », mais il en fait preuve là aussi, dans ce premier roman du cycle dédié à Marie, bien que modérément. La séquence la plus drôle est celle où, faisant l’amour, justement, et Marie s’étant recouvert les yeux d’un de ces masques noirs qu’on distribue dans les avions, ce qui fait qu’elle ne voit rien, alors que lui, le narrateur, tel qu’il est disposé, voit très bien la chambre, un message s’allume sur l’écran du téléviseur, qui dit :  You have a fax. Please contact the central desk,  l’homme perdant alors tous ses moyens, il est obligé de se justifier en prononçant cette phrase absurde : on a un fax.  Après, bien sûr, les choses ne vont pas très bien, eux-mêmes ne vont pas très bien, et il est persuadé qu’ils vont vers leur rupture. Il sort de la chambre dans la nuit de l’hôtel, erre jusqu’à la piscine, où il nage. Il la retrouve dans le hall de l’hôtel (elle s’est décidée à aller chercher ce foutu fax). Ils sortent dans la nuit tokyoïte et là, ils sont saisis par un tremblement de terre…

Le surgissement d’une alarme, d’un signe, comme un message sur un écran, ou bien une sonnerie téléphonique, voilà ce qui a souvent une fonction dans ces récits, en général de dérangement, voire plus gravement d’avertissement d’un danger, d’un rapport soudain, comme le narrateur le dit lui-même dans « Fuir », avec la mort. C’est dans ce deuxième épisode de la vie de Marie qu’en effet survient, dans des conditions comparables, l’évènement d’une sonnerie de portable. Dans « Fuir », le train (entre Shanghaï et Pékin) a remplacé l’avion. Le narrateur y est en compagnie d’un inquiétant intermédiaire chinois pour les affaires de Marie, qui se nomme Zhang Xiangzhi, et d’une aimable jeune chinoise qui répond au doux nom fruité de Li Qi. Au moment où il entreprend de faire l’amour avec celle-ci dans un compartiment toilette du train rapide, la sonnerie de son portable, un portable que justement M. Zhang lui a offert et qui sert, comme on le devine, à maintenir un lien avec Marie, et qu’il a laissé dans son sac à dos, à l’extérieur du local exigu où il a commencé d’ôter du corps de Li Qi, les quelques centaines de grammes superflus qui le séparent de sa chair opaline, cette sonnerie retentit, le jetant dans un désarroi profond. Il se voit contraint de répondre. C’est Marie. Elle lui annonce la mort de son père (à elle).

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(photo J.P. Toussaint)

Dans un autre récit (« La vérité sur Marie »), il est question d’un pur-sang qu’il faut embarquer dans la zone de transit de l’aéroport de Narita, cela occupe le cinquième du roman et c’est fascinant : littérature où le texte est fait pour nous transporter dans un ailleurs indécidable, sommes-nous à Tokyo, chez nous, à Avignon ? je me souviens avoir lu ce passage dans le métro à Paris : j’étais dans ma bulle, et pourtant sur la ligne 13… Jean-Philippe Toussaint a un site Internet que je recommande : on y suit à la trace ses personnages et ses projets d’écriture, et ses projets de films. Lorsqu’en cette cour du musée Calvet, la lecture s’interrompt, on en voudrait encore et encore bien sûr, c’est comme une musique qui tout à coup s’est interrompue, ou comme un rêve, dont on a été réveillé trop tôt.

tokyoTokyo vu de la tour Mori

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L’art et la prison: la disparition des lucioles à Avignon

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Il n’y a pas que le Festival, à Avignon, lequel, du reste, est terminé. Il y a aussi de l’art contemporain. On se souvient de la magnifique exposition des Papesses, l’an dernier, dans la Fondation Lambert et au Palais des Papes. La Fondation Lambert est en travaux. Mais la direction, souhaitant continuer son travail de présentation d’œuvres majeures de l’art contemporain, a ouvert un autre espace pour sa nouvelle exposition, intitulée « La Disparition des Lucioles ». Et quel espace ! Une prison. C’est ici que le mot « ouvrir » prend tout son sens, tant l’opposition est forte entre ce terrible lieu d’enfermement et cette projection vers l’extérieur, vers « l’ouvert », en quoi peut se caractériser l’art contemporain. Un peu en contrebas du rocher des Doms, le long de la rue Banasterie, qui relie la place des Châtaigniers  à une petite porte sous les remparts, dans un quartier austère donc, pas très loin non plus de cette chapelle baroque magnifique – la Chapelle des Pénitents Noirs – les hauts murs de la prison Sainte-Anne. Dès l’entrée, on a froid dans le dos… les lourdes grilles sont toujours là, et on a même installé des mannequins en forme de gardiens pour restituer l’atmosphère qui régnait jusqu’à il y a encore très peu, puisque cette prison, la plus vétuste de France à l’époque, ne fut fermée qu’en 2004, à la demande d’Elisabeth Guigou. La Fondation Lambert l’a reprise en l’état, n’y a pas fait de travaux autres que de nettoyage et de coup de peinture en passant, en prenant bien soin de garder l’essentiel des traces de la souffrance accumulée.

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Appels au secours, cris de rage, messages sarcastiques ornent les murs et les portes des cellules. Impression contrastée : ces cellules sont aussi des lieux de fraîcheur, et l’on se dit qu’après tout ce pourraient être des lieux de recueillement… jusqu’à ce qu’on sente tomber sur soi l’effroi de se dire qu’en l’occurrence, ce recueillement serait un enfermement long, sans espoir, un étouffement de la pensée et de l’esprit. Qu’y aurait-il à chercher qu’y aurait-il à prendre de ces murs vides, hauts, de ces recoins sales et miséreux ? Les œuvres qu’on y expose aujourd’hui puisent pourtant de la force d’être enfermées entre ces murs, car toutes, plus ou moins, font référence aussi à la douleur, au mal, à ce que c’est pour l’âme d’être tenue recluse, avant qu’elle s’échappe par l’acte créateur de l’artiste.

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On retrouve ainsi Belinde de Bruykheere et Jana Staerbak qui figuraient parmi les Papesses, mais on trouve aussi Gloria Friedmann et son « Cobaye » de terre et d’acier – conçu spécialement pour cette exposition – Roni Horn et ses photos de clowns grimaçants, l’artiste suisse Rémi Zaugg (« Quand fondra la neige, où ira le blanc ? ») ou bien l’artiste chinois Yan Pei-Ming, avec ses grandes peintures monochromes sur le thème de l’assassinat de Marat, et bien d’autres encore…

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???????????????????????????????On trouve aussi des témoignages bouleversants sur la vie en prison, notamment cette vidéo sur grand écran (dont j’ai oublié le nom de l’auteur) qui montre une main décrire le plan de l’édifice avec une voix off qui commente et raconte des anecdotes, des humiliations mais aussi parfois des jeux auxquels se livraient les prisonniers, rares moments de plaisir lorsqu’ils pouvaient percevoir de loin des gens amis qui leur faisaient des signes depuis là-haut, au jardin des Doms qui domine la prison, y compris celle qui, pour un peu de plaisir gratuit, montrait ses fesses et ses seins depuis là-haut. Les lucioles, pourquoi les lucioles ? en hommage à Pier Paolo Pasolini, qui écrivit ceci (que je recopie du blog de Bridgetoun) dans une de ses lettres :

La nuit dont je te parle, nous avons dîné à Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes montés vers Pierre del Pino, nous avons vu une quantité énorme de lucioles, qui formait des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu’elles s’aimaient, parce qu’elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumières, alors que nous étions secs et rien que des mâles dans un vagabondage artificiel.

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Exposition vue trop vite. Bousculés par les horaires imposés des spectacles, hélas. Revenir. Revenir. Mais on peut en voir plus sur ce beau site, ici et ici.

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Un jour off – « Trahisons » de Pinter et « Souterrain Blues » de Handke (Chronique d’Avignon 2014 – III)

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A Avignon, un jour off est loin d’être un jour sans. Peut-être n’y trouvera-t-on pas de grand choc culturel, de nouveauté radicale, de quoi nous faire vaciller sur nos fondements, mais au moins aura-t-on parfois, voire souvent, la possibilité d’une belle rencontre avec le théâtre dans sa forme la plus classique mais jamais épuisée : la salle à l’italienne (quand ce n’est pas une église ou un préau, bien sûr !) , un public qui retient son souffle et, sur scène, de riches décors (plutôt réalistes), des trios ou des duos d’acteurs et parfois des comédiens révérés, ayant donné leurs preuves.

L’interlocuteur absent

???????????????????????????????Ainsi cette année pouvait-on voir au Théâtre du Chêne Noir, à 18h15, Daniel Mesguich en acteur et metteur en scène d’une subtile pièce de Harold Pinter : « Trahisons » (Betrayal). En apparence un vaudeville : la femme, le mari, l’amant. Avec cela en plus que le mari est le meilleur ami de l’amant et vice-versa. On peut donc s’attendre à toutes les situations les plus périlleuses et les plus comiques. Mais ce n’est pas cela. A mêler si intimement trois personnes, dont les liens sont tellement surdéterminés, on parvient à faire naître les doutes les plus abyssaux : qui trompe qui, au fait ? Au début de la pièce, la femme, Emma (jouée par une très belle actrice, Sterenn Guirriec) parle avec son ex-amant, Jerry (Eric Verdin) dans un coin de pub londonien. Ils se revoient deux ans après leur rupture. Jerry est marié et père, Emma aussi, mère de deux enfants qu’a connus Jerry. Que viennent-ils faire ? Se sont-ils rencontrés par hasard ? Pas tout à fait, elle lui annonce sa rupture avec son mari, Robert (Daniel Mesguich). Celui-ci la trompait… et depuis longtemps sans que personne ne s’en aperçoive. Qu’il est déçu, Jerry : lui-même ne s’était rendu compte de rien. Sans compter que lorsqu’on est amis, n’est-ce pas, on se dit tout, non ? Eh bien, non, Robert n’a rien dit à son vieux copain. De quoi se sentir… trompé. Jerry et Emma se racontent donc leur vie en buvant des verres… « On remet ça ? » dit Jerry… moment de trouble pour Emma qui, dans le fond… remettrait bien ça, mais il s’agissait des consommations… Alors commencent des flashbacks sur la vie à deux, ou pardon, non, leur vie à trois… Comme on connaît  déjà par leur dialogue présent certains éléments de leur vie, on n’est pas surpris de les retrouver dans les séquences qui s’ordonnent en remontant le temps et qui s’emboitent l’une dans l’autre jusqu’à… la scène originelle, ou ce qu’on devrait peut-être considérer comme tel, autrement dit la première fois. Jerry et Robert travaillent dans le monde de l’édition, ils parlent donc de littérature, et celle-ci joue, dans la pièce, un rôle capital. Quand on y parle d’amour, on n’est jamais tout à fait sûr que cet amour s’attache à un livre, un auteur, ou bien à quelqu’un, Emma par exemple. Il est savoureux de voir comment un discours sur les livres peut être une manière de parler de ses liens amoureux… à moins qu’au contraire, parlant d’amour, nous ne parlions que des livres que nous avons aimés.

Trahisons

(photo site officiel de Daniel Mesguich)

L’astuce géniale de la mise en scène est de faire en sorte que dans toutes les scènes où deux personnages sont en présence… le troisième se tient toujours là, tapi dans l’ombre, ou bien au contraire étalé à la vue de tous, mais silencieux. Belle scène que celle où Jerry et Robert se sont rencontrés dans un restaurant et parlent boulot, chacun à sa table… Entre les deux ? la belle Emma, de rouge vêtue, s’étirant sur un lit d’hôtel. C’est très beau. Ils sont à Venise, Emma et Robert, et ont prévu un voyage dans l’île de Torcello (voyage raconté dans une séquence antérieur par Robert à Jerry). Ce voyage n’aura pas lieu. Robert revient de l’American Express avec une lettre qu’on lui a donnée pour Emma. Il commence par protester qu’on lui ait donné cette lettre qui ne lui était pas destinée… ces Italiens, quels négligents… et si c’était la lettre d’un amant ? On rit. Emma prend cette lettre, la lit… elle est obligée d’avouer qu’elle a été écrite par Jerry. « Je sais, dit Robert, j’avais reconnu l’écriture sur l’enveloppe »… et c’est là qu’elle lui avoue sa liaison… mais je savais, dit-il. Ah bon, tu savais, et tu ne m’en as rien dit ? voilà encore une trahison. Quant à savoir ce que pourrait en penser le pauvre Jerry… Lui ne saura que cinq ans plus tard que, pendant tout ce temps, Robert « a su »… Bien de quoi hurler son sentiment d’avoir été floué à la belle Emma quand cinq après, tout cela vient sur le tapis… Fascinante pièce de théâtre donc, avec un lointain parfum de psychanalyse, voire même de lacanisme : la succession des scènes en remontant vers l’origine, les jeux sur le signifiant et la lettre enfin, qui s’étale en grand et renferme le secret. Cette pièce met en évidence sous nos yeux que si jamais nous trahissons quelqu’un, nous ne savons pas vraiment qui est l’objet de cette trahison, et que nous sommes même autorisés à douter que cela puisse être quelqu’un d’autre que nous-mêmes.

Autre chose aussi  que révèlerait cette mise en scène: que, dans le jeu social, notre dialogue avec autrui convoque toujours un tiers et que c’est peut-être justement par là que le tout ne se désagrège pas, parce que chaque dyade tiendrait à une autre par le biais de cet interlocuteur absent. En somme, l’unité sociale de base serait la triade, avec toujours un terme mis en suspens, sélectionné à tour de rôle.

sterenn-guirriecOn a prétendu que Mesguich éclipsait les deux autres comédiens. Peut-être Eric Verdin est-il un ton en dessous, mais on a envie de déverser des bouquets de louanges à la belle Sterenn Guirriec. Le moment où elle sort du lit dans sa nudité chatoyante et provocante avec le plus pur naturel restera un grand moment dans ce festival off ! (Noter que Alexandre Ruby est à la fois le serveur de restaurant et celui qui fait bouger les décors, avec beaucoup de grâce).

Je retrouve dans ma bibliothèque le texte, en anglais, de la pièce, que j’avais acheté afin de faire une analyse formelle des dialogues (dans la mesure où Pinter est exemplaire sur le plan de la gestion de dialogue, comment avec le moins de mots possible, en dire autant ?). Je lis cet extrait de la critique du Times : « The play’s subject is not sex, not even adultery, but the politics of betrayal and the damage it inflicts on all involved ».

(Pour la petite histoire : Sterenn Guirriec est la comédienne que l’on voit dans cette video, face au président de la République, déclamer un fort beau texte lors de la cérémonie du 14 juillet 2012).

L’homme blessé

souterrain-blues-Avignon-OffAutre pièce, autre genre. Au Collège de la Salle, le matin vers 11h45, se jouait « Souterrain Blues », de Peter Handke. Je ne connaissais pas ce texte de Handke… J’ai même cru un moment à une imposture, un texte qu’on aurait fabriqué avec des bouts de Handke mais qui ne serait pas de Handke lui-même. Je me trompais bien sûr, mais j’étais en partie excusable, ce texte étant paru en 2013 (et, me semble-t-il, dans une grande discrétion). Pourquoi mes doutes ? Je n’y retrouvais tout simplement pas le ton habituel de l’écrivain autrichien. Je lis quelque part que, dans cette pièce – qui se résume en fait à un quasi monologue – il a voulu rendre hommage à son compatriote Thomas Bernhardt. Amusant si l’on songe à la rivalité qui a opposé les deux grands des lettres autrichiennes, le second n’ayant que mépris pour le premier à qui, sans doute, il reprochait sa douceur, son sens de la poésie intimiste, là où il aurait fallu crier sa hargne et son dégoût pour le monde et à la face du monde. Ainsi sur ses vieux jours, Handke y viendrait lui-même à cette vitupération constante. Sauf que… une surprise viendra à la fin. L’interprète de la colère du poète à l’égard de ses contemporains est le comédien Yann Collette, rugueux et taillé à la serpe, un œil fixe, le geste saccadé. Il éructe et interpelle. Evidemment des spectateurs fictifs, bien qu’il en désigne de réels dans l’assistance. « Toi, là ! ». Personne n’a de grâce à ses yeux. Le vieux, l’homme d’affaires, l’enfant, le touriste, la femme élégante… tout le monde y passe. Ah… les femmes surtout, comme il les déteste ( !)… le bruit de leurs talons hauts, quel horreur, qui l’oblige, lorsqu’il l’entend se rapprocher, à changer de trottoir… C’est « souterrain blues » parce que c’est censé se dérouler dans le métro. Handke a appelé ça « un drame en vingt stations » (de métro, bien sûr). Les gens montent et descendent dans la rame, et personne ne répond aux insultes, ni aux quolibets.

« Toi, là, avec ton enfant sanglé sur la poitrine, à longueur de trajet : qu’est-ce que ton enfant t’a fait pour que tu l’obliges à voir sa mère tout le temps ?

Et toi avec ton visage crispé de législateur : quel genre de loi cela pourrait-il bien donner ? […]

Et toi, tu es celui qui joue du violoncelle après le bureau, en chantonnant sans arrêt. Dis, qui peut supporter la vie avec toi, qui ? La musique lie les êtres ? La musique sépare les êtres et comment ! »

(extrait de blogs.rue89.nouvelobs.com/balagan)

La surprise de la fin est qu’enfin une femme vient (Véronique Sacri), et relève le défi, et répond à l’homme du tac au tac, et lui met le talon là où ça fait mal, à la place du cœur, et oui, bien sûr, comme elle le dit elle-même, c’est trop court, cette intervention devrait durer au moins aussi longtemps que celle de l’homme blessé, alors qu’elle en occupe à peine le cinquième, il y a déséquilibre… mais tout à coup, on est rassuré. Il ne fallait pas prendre le monologue au pied de la lettre, Handke n’est pas devenu le double de Bernhardt, peut-on dire qu’au contraire, par ce pastiche couronné par l’intervention d’une femme qui terrasse le vitupérateur… il lui règle son compte ?

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Au bout de la garrigue : le Nalacharitham (chronique d’Avignon 2014 – II)

??????????????????????????????????????????????????????????????Petites routes, traversée du Rhône, fleuve épanoui en cet endroit, terre ocre et buissons de genets verts bouteille, petites carrières, maisons basses, chant des cigales, torpeur du soir, file de voyageurs / spectateurs claudiquant sur les pierres, spectatrices élégantes se tordant les pieds parce que chaussées de talons aiguille, pour arriver à la Carrière de Boulbon, magnifique emplacement, en usage pour le festival d’Avignon depuis, je crois, que Peter Brook décida d’y jouer le Mahabharata. Eh bien, justement, c’est la reprise dudit Mahabharata, mais dans une toute autre version, par un tout autre metteur en scène, et bien plus court, seulement une heure cinquante est prévue, là où autrefois, ce devait être huit ou dix heures… C’est un grand réalisateur japonais qui s’y colle, c’est Satoshi Miyagi (avec son Kanagawa Arts Theater), pour en réalité un court épisode, peu connu, de la grande épopée indienne : le Nalacharitam, c’est-à-dire l’histoire du roi Nala.

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???????????????????????????????La princesse Dayamanti, dont les courbes enchantent les hommes, tous les hommes, c’est-à-dire les mortels comme les immortels, autrement dit les dieux, s’est laissée choisir par le prince Nala, roi du Royaume de l’Ouest, au grand dam du dieu Kali qui la convoitait aussi, et qui décide de se venger. En représailles, il pénètrera dans le corps du roi afin de pousser celui-ci à des actes déraisonnables. Après douze années d’un mariage heureux qui a donné au couple deux beaux enfants, Kali passe à l’action : en quelques heures, Nala perd au jeu tout ce qu’il possède, depuis ses plus beaux destriers jusqu’à son royaume entier. Il a même joué, hélas, les habits de la princesse. Après une telle déchéance, il ne lui reste plus qu’à partir dans la forêt, laissant Dayamanti sous la protection de son oncle, le roi du Royaume du Sud. Mais Dayamanti, en épouse dévouée et sincère ne saurait laisser son conjoint dans l’errance et le malheur. Elle court à sa recherche, quitte à braver en chemin les pires dangers comme un troupeau d’éléphants en furie se ruant sur elle (une magnifique série de panneaux blancs géants, découpés en forme de trompes) ou bien un monstrueux serpent (vaporeux nuage de tulle). Après moult péripéties, elle retrouve sa tante, pendant que son infortuné mari, aidé par les dieux, est transformé en Vahakana, le cocher, qui doit aller enseigner le maniement des chevaux et des attelages à ce même roi du Sud. Pour le retrouver, Dayamanti use d’un stratagème : elle annonce qu’elle va se remarier, meilleure manière de faire sortir le loup du bois. Ce qui advient. Sous les coups des dieux complices de Nala, le démon Kali sort enfin du corps du roi de l’Ouest, qui peut retrouver sa belle. Las, son bonheur n’est pas complet : monsieur se permet d’avoir des doutes sur la fidélité de celle-ci car enfin… que cachait le fait qu’elle annonçât qu’elle voulait se remarier ? Ah, ces hommes jaloux… Fort heureusement, toutes les divinités viennent témoigner de la pureté du cœur de la princesse et que si elle a annoncé son remariage c’était bel et bien comme ruse et non avec une intention trouble. La fête des retrouvailles peut alors être donnée.

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??????????????????????Vu de ma modeste place, sise au tout dernier rang – le « U » pour les bien informés – ce que je vois, outre un immense mur de scène naturel fourni par la roche calcaire, c’est au loin un plateau circulaire (dont l’extrémité opposée à la scène passe derrière moi) sur lequel apparaissent et disparaissent des ombres inversées, entendez par là des formes blanches : acteurs mimant leur rôle, récitant, et ce qui ressemble à de grands découpages de papier pour figurer les monstres ou les arbres de la forêt. De temps en temps, les personnages secondaires, courant sur cet anneau, viennent faire mourir leur course derrière notre dos. Et, entre le public et la scène, juste en dessous de la ligne du regard, l’orchestre de percussions, une dizaine de musiciens, eux aussi vêtus de blanc, tapant sur leurs instruments avec de grands gestes, scandant l’histoire en alternance avec la voix du récitant, lui se tenant presque accroupi et, comme le spectacle ne manque pas d’humour, tout à coup disant des mots en français et même chantant… « Sur le Pont d’Avignon, on y danse, on y danse… ! ». A la fin, quand tout le monde sur scène est parti, la musique joue encore, tandis que chaque musicien tour à tour quitte sa place jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus qu’une, la chef, Ayako Terauchi. Vu de ma modeste place… je ne vois que ça et je trouve que c’est déjà beau. Imaginez tout de même ma rage quand je découvre a posteriori, sur des sites officiels ou des blogs amis, ces photos de gros plans de visages que je ne verrai jamais en vrai, et dont les spectateurs des derniers rangs seront à jamais frustrés… Ah bon, c’était ça, le Mahabharata de Miyagi ? je ne le savais pas. Comme un malvoyant qui découvre enfin le parfait usage de la vue et s’émerveille après coup de ce qu’il aurait du voir… s’il l’avait pu. J’ai pourtant commandé mes places très tôt… Dites, ceux qui savent et vont à Avignon souvent : il y a un truc ? je veux dire une manière de s’assurer de bonnes places, sur le devant si possible, lorsque les spectacles le demandent à ce point ?

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Le Nalacharitam est, comme je l’ai dit plus haut, une partie peu connue du « Grand Roman Indien » (ainsi que l’on peut traduire le mot de « mahabharata »). C’est un des rares passages où le récitant se met hors de la guerre, il n’est ici question ni des Pandavas ni des Kauravas. La partie la plus célèbre de l’épopée, la « Baghavad Sita », est loin. Ni Krisna, ni Arjuna ne sont présents. C’est donc une digression. Un récit « à côté ». Satoshi Miyagi dit qu’il met homme et femme à égalité et qu’il porte la marque d’origines lointaines et mélangées : pas d’origine unique. Il dit : « dans ma recherche artistique, je réalise de plus en plus que chaque culture est le produit d’une hybridation de plusieurs cultures ». Dayamanti reconnaît son mari Nala, qui est grimé en Vahakana, au goût typique de la viande qu’il lui prépare, preuve que ces légendes viennent de peuples plus anciens, étrangers à l’hindouisme. Le spectacle donné est donc un fulgurant court-circuit entre le plus lointain des passés enfouis et la modernité d’aujourd’hui. Impression, dans cette carrière, d’être tout près d’un axe qui porterait le monde…

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Ô Diotima! (chronique d’Avignon 2014 – I : Hypérion)

Avignon. Comme chaque année maintenant depuis trois ans, mais peut-on dire « chaque année » si c’est seulement depuis trois ans ? J’ai commencé par planter ma tente, une petite, une rouge, sur l’île de la Barthelasse, près du pont Saint-Bénézet. Comme j’étais à pieds lorsque je suis arrivé, enfin je veux dire : pas tout à fait à pieds, en train plutôt, en TGV, veux-je préciser, mais comme j’étais à pieds – quand même – j’ai pris le taxi… pour arriver à mon emplacement carré, puis je suis allé, par le pont Daladier – tiens il n’y a qu’à Avignon qu’on s’en souvient, de celui-là – à pieds toujours jusqu’au centre Saint-Louis pour y ramasser les billets que j’avais commandés. L’un pour « Hypérion », l’autre pour « le Mahabharata » (à la carrière de Boulbon). Il faisait chaud, je transpirais. Qu’ai-je fait en attendant l’heure du spectacle hölderlinesque (donné au théâtre Benoit XII) ? Je ne m’en souviens même plus. J’ai dû prendre un verre. A moins que je n’aie rencontré les D. oui, ce doit être ça. C’est ce jour-là. Ils m’attendaient rue du Vieux-Sextier, ils étaient avec deux jeunes Avignonnaises dont l’une voulait à tout prix que tout le monde entende qu’elle sortait du conservatoire de Paris. Série Chant. Cantatrice si vous voulez. Soprano même. Je les ai quittés sur le coup de dix-sept heures. Non sans nous être promis de nous retrouver le lendemain, si possible pour aller voir et écouter la pièce mise en scène par Mesguich au Chêne Noir.

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f-0db-52e125235de61J’ai toujours voulu connaître Hölderlin. Sa renommée, façonnée dans les brouillards de l’Allemagne, parée de chants lyriques, rendue maudite par la rumeur de la folie, a bien voulu descendre jusqu’à moi, je crois que c’était aussi à cause de : « Est-ce vers l’étoile Hölderlin? Est-ce vers l’étoile Verlaine? » dans Aragon, chanté par Ferrat. Je n’ai pas trouvé le temps de le lire jusqu’ici, ou alors n’avais-je de son « Hypérion » qu’une vision fugitive, celle d’un échange de lettres un peu laborieux, Ô, Diotima! disait-il tout le temps. Ou bien c’était des exclamations à l’égard de Bellarmin ou d’Alabanda, une exaltation de l’Amitié, une passion pour la Grèce ancienne. Ce spectacle, mis en scène par Marie-José Malis, allait être une façon de m’immerger en lui.

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14ff25621aec2540a26758a61cc38a7f-lHölderlin, le Verbe en majesté. J’étais dérouté. La scène devant moi offrait à voir une petite taverne grecque : juste une terrasse, avec au-dessus, en caractères cyrilliques : ANDREAS CAFE, de l’autre côté la devanture d’un atelier Peugeot, avec une inscription en arabe, au milieu une affiche pour « El Iraqi Travel ». D’entrée de jeu, la metteuse en scène établissait un lien avec des évènements récents : mise à genoux des Grecs par la politique européenne, printemps arabe, Irak. Syrie aussi ? On aurait dû évoquer la Syrie, à tant faire, mais qui ose / peut parler de la Syrie et de ses enfants étouffés par les gaz (mis à part notre président, qu’il soit loué pour cela) ?

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J’étais déconcerté. Imaginez que chaque phrase d’un texte soit dite en détachant chaque mot, laissant entre eux un blanc durant en moyenne trois secondes… Imaginez que vous pensiez qu’il va y en avoir pour cinq heures (noter que les spectateurs ayant réservé leur place à l’avance avaient reçu une notification par mail leur indiquant que le spectacle allait avoir cette durée, contrairement aux trois heures initialement prévues) cinq heures de cette diction lente, par des comédiens statiques, en général vêtus de noir… de quoi déjà lorgner vers la sortie, de quoi se dire : à l’entracte, je me faufile, ni vu ni connu et je pars flâner dans la nuit avignonnaise.

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christophe-raynaud-de-lage-_-festival-davignon-tt-width-604-height-403Et puis, c’est la magie du théâtre. Le Verbe et la Beauté finissent par s’imposer. Au bout de deux heures, on s’habitue, d’autant que la diction devient plus fluide, surtout dans la bouche de certains comédiens. Et puis on finit par se prendre d’affection pour eux : le jeune blond avec sa mèche et son doux accent germanique, le grand avec sa voix grave, la femme toute de noir vêtue, déesse emportée, deux autres gaillards bruns, l’un plus petit que l’autre, méchu lui aussi, doté d’un léger strabisme, et puis surtout les deux plus jeunes : une très jolie jeune femme, au visage d’ange, à l’accent du sud et celle qui, la première fois qu’elle parait, est censée tenir le rôle d’un enfant, de l’Enfant, être au sexe indistinct, habillé comme un garçon. Et j’oubliais aussi une blonde aux longs cheveux, se tenant plus en retrait, parlant peu dans les débuts de la pièce, mais se révélant par la suite… Les rôles sont interchangeables, on passe de l’enfant à Diotima sans coup férir, voire même à Alabanda, l’autre lien affectif d’Hypérion. Quant à Hypérion lui-même, ce sont les cinq hommes tour à tour qui s’avancent sur le devant de la scène.

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Je reviens donc après l’entracte – évidemment, les deux tiers des spectateurs, eux, se sont envolés… – la deuxième partie peut se jouer dans une certaine intimité, pour ainsi dire. Nous sommes resserrés autour d’eux, nous les valeureux spectateurs survivants, et eux, les comédiens qui nous attendent sur scène comme s’ils étaient les hôtes et nous les invités, des invités qui tardent à revenir, dont on ne sait pas si finalement, ils viendront ou pas. J’ai oublié de dire que les lumières de la salle ne s’éteignent pas durant le spectacle, ce qui renforce le lien entre spectateurs et comédiens, je dirais même : ce qui responsabilise le spectateur, il n’a pas le sentiment d’être inaperçu (cela peut-être a gêné certains plus qu’on ne croit) ainsi pendant la première partie, lorsque j’étais perplexe et que je me demandais si j’allais partir, je me suis senti comme observé, vu par celui qui s’adressait à moi, pas observé d’une manière pointilleuse, ni avec reproche à l’égard de ce que je semblais penser pour qui me voyait, mais observé avec mansuétude (un mot utilisé par Hölderlin, d’ailleurs).

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Beauté des mots, charme des voix. Mais le texte ? Peut-être connait-on la trame : Hypérion, jeune homme exalté, voue une admiration éperdue à la Grèce ancienne qui représente à ses yeux le moment de l’Histoire où tout est possible : le monde grec, Athènes en particulier, est analogue à l’enfant qui n’a pas encore connu les conventions rigides de l’éducation ou du monde adulte. Grâce à cela peuvent s’épanouir Beauté, Vérité et Justice, c’est le commencement de l’art, de la philosophie, de la poésie. Au cours de ses pérégrinations du côté de Smyrne, il rencontre un jeune et beau chevalier du nom d’Alabanda. Premier coup de foudre. Les deux se rejoignent pour pleurer sur le sort de la Grèce actuelle ployant sous le joug ottoman et pour maudire la foule des esprits veules et endormis qui laissent s’accomplir le triomphe de la barbarie. Ils en appellent (déjà) … au printemps des nations. Mais Alabanda le déçoit, d’autant qu’il fréquente un groupe d’amis fanatiques qui lui semblent suspects. La déception le conduit à se morfondre dans Smyrne avant qu’il ne soit l’objet de son deuxième coup de foudre en la personne de la belle Diotima. Nouvelle extase, nouveau chant d’amour, les deux êtres à nouveau se comprennent et c’est Diotima qui donne à Hypérion la force et le courage de partir rejoindre Alabanda dans sa lutte contre l’occupant (« veux-tu t’enfermer dans le ciel de ton amour et laisser le monde, qui a besoin de toi, se dessécher et se glacer à tes pieds ? »). Alors Hypérion part au combat, qu’il livre aux côtés de son ami, mais las ! toute guerre est nuisible et comporte son lot de pillages et de massacres et l’armée « libératrice » n’est pas plus pure dans ses méthodes que celle qu’elle affronte. Nouveau désespoir d’Hypérion, qui rentrera en Allemagne non pour pleurer (bien qu’entre temps, Diotima soit morte) ni pour se résigner mais pour se tourner vers la Nature, non comme consolatrice mais comme source de toute beauté et de tout ce qui mérite que l’on s’engage pour le défendre.

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Marie-José Malis, dans une interview qu’on peut trouver ici, fait une intéressante exégèse de la notion de Nature chez le poète allemand. Car il n’y a pas que l’Histoire pour rendre compte de l’humain, il y a aussi la Nature, celle-ci comme bloc en nous et à l’extérieur de nous, en tant que réserve d’infini et de beauté. Et c’est, semble dire Hölderlin, au terme d’un travail de réconciliation avec ce bloc, qui nous était familier dans l’enfance, que nous pouvons trouver la ressource nous permettant de dire que même lorsque tout est perdu, quand « l’Histoire est catastrophique » – ce qui semble bien être le cas en ce moment – il reste encore quelque chose dans le monde ou en nous qui demeure et qui nécessite que nous luttions pour le conserver, des fois qu’un jour futur, on ne sait jamais, un processus puisse exister qui soit capable d’en tirer un bonheur à partager entre tous.

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Mais ce texte, n’est-il pas aussi quelque peu ambigu, d’une ambigüité dont Hölderlin n’était sans doute pas conscient, étant mort en 1843, lorsque les appels à la « pureté » et à « l’absolu » se font un peu trop pressants ? Que veut dire le poète, au juste, quand il jette sa vindicte sur le peuple allemand, veule, étriqué, incapable de s’élever au niveau des idéaux, et qu’il dit que ce qu’il manque à un tel peuple, c’est qu’un homme enfin arrive, et lui montre le chemin ? Ou bien lorsqu’il dit « qu’être heureux, dans le langage des valets, c’est dormir » ? Mais qui sont les « valets » ? Ne peut-on aussi entendre sous ces paroles exaltées, un appel à un Ordre, qui serait en quelque sorte supérieur, conçu pour quelques « happy few » ? (« Les fils du soleil se nourrissent de leurs actes ; ils vivent de victoire ; ils tirent leur courage d’eux-mêmes, et leur force fait leur joie »). Beauté et inquiétude suscités par le Romantisme allemand. Pas un hasard peut-être si Heidegger s’est tant emparé du poète. Dans l’entretien donné à J-F. Périer et distribué avec le programme, il est dit par l’interviewer que « les nazis avaient imposé aux soldats de la Wehrmacht la lecture des textes de Hölderlin ». La réalisatrice a beau protester et dire qu’il s’agit là d’une lecture « infâme », assurer « qu’il n’y a aucune ambiguïté de Hölderlin », on ne peut s’empêcher de ressentir un doute. Non, bien sûr que le poète « prépare le nazisme » ou quelque chose de semblable, mais qu’il installe un discours qui risque à tout moment de sombrer dans la noirceur, et les références faites dans la mise en scène (par exemple à un poème de Celan, dit en allemand) seraient alors des sortes de garde-fous, de gestes de conjuration contre cette lecture qui serait effectivement ignoble.

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Je sors du spectacle vers 23 heures. Regagne ma petite tente, après avoir traversé dans la nuit étoilée, le pont Daladier, et marché le long du Rhône. Les étoiles ne sont pas seulement à se refléter dans l’eau du fleuve, elles sont aussi en moi, comme partie de l’immense Nature…

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Au Bourget… sur les pas d’Echenoz

Je l’ai déjà dit ici : pendant huit ans près de mon lieu de naissance. A combien ? cinq kilomètres à vol d’oiseau, pas plus, et puis n’y être jamais allé, avoir ostensiblement tourné le dos à ces années du passé, celles de mes cinq, de mes dix, de mes quinze, ou de mes vingt ans ; après je suis parti, je n’ai jamais voulu regarder derrière moi, le petit appartement du quatrième étage en immeuble à loyer modéré, le trois pièces cuisine où j’avais ma chambre, celle qui avait un balcon donnant sur l’avenue, où je me sentais étouffer – mais aussi, c’était une époque où je fumais… des gauloises bleues, fallait bien faire comme tout le monde, en l’occurrence le monde : mes copains d’alors, se réunissant au Café de l’Avenir à la sortie du Lycée, aujourd’hui Eugène Delacroix, seul lycée de la Seine-St-Denis pendant longtemps, qui reste aujourd’hui sans doute le seul du canton, en tout cas de la zone maintenant regroupée sous la dénomination « communauté de communes de l’aéroport du Bourget » – où je recevais une fois ou deux ma copine mais ce n’était guère facile, toujours sous l’œil des parents… alors dès que j’avais pu partir… Tous les moyens auraient été bons, j’avais même essayé le Québec, et j’avais réussi à obtenir une bourse, mais au même moment, on me proposait un poste en province. Grenoble, la Montagne, c’était « nice », c’était frais, c’était vivant. Mais attention à la solitude quand même.

Et puis tant d’années après… revenir. Saint-Denis, le métro, le RER, les constructions nouvelles, les autoroutes, mais toujours au-dessus, dans le ciel gris ou dans le ciel calme, les avions blancs qui s’en vont atterrir sur les pistes dugnysiennes.

Mardi dernier, c’était la dernière séance, le clap de fin. Il y avait quelques vins à bulles, des côtelettes et du saumon fumé, tout cela pour fêter notre départ à A. et à moi, et après ce festin, après les au revoir, les à bientôt hasardeux qui peut-être ne seront pas si « bientôt », après le cadeau sympa (ils auraient voulu me payer des chaussures de marche mais n’avaient pas ma pointure, n’empêche que c’est une belle idée pour un départ), projeté que j’étais, en plein soleil, sur ce parvis en forme de gare, aux cabines métalliques vertes qui attendent leurs bus en partance vers Gonesse, la porte de la Chapelle, Stains ou La Courneuve, comme une gare de Greyhound, sauf que dans une gare Greyhound, ils vont vers Mexico, San Diego, Portland ou Seattle, mais qu’importe, tout du même, non ? pourvu qu’on voyage… j’ai cherché celui qui me rapprocherait le plus de la petite ville banlieusarde du Bourget. Aucun n’y allait directement, mais l’un, après trente-huit minutes – un bail, pour faire cinq kilomètres… – me déposerait à la gare RER de La Courneuve – Aubervilliers : il n’y aurait plus qu’une station d’ici la gare du Bourget.

D’où vint ce déclic ? De la lecture, probablement, de cette courte nouvelle que Jean Echenoz a insérée en fin de son dernier ouvrage, « Caprice de la reine » et qui justement s’appelle… « Trois sandwiches au Bourget ».

v_9782707323705« Le premier samedi du mois de février, m’étant couché très tard la veille, je me suis aussi levé très tard et j’ai décidé d’aller manger un sandwich au Bourget. Cette résolution, je la méditais depuis un certain temps […] c’était en vérité la première fois que je tentais de m’y rendre, pour des raisons trop longues à expliquer. Je n’y étais donc jamais allé. Je n’y connaissais personne. Je n’avais rien à y voir. »

J’aurais pu dire sensiblement la même chose… sauf que nous étions en juin et non en février, que j’avais déjà mangé, que j’y étais déjà allé (mais c’était il y a plus de quarante-cinq ans) et que, bien que n’y connaissant actuellement personne, j’avais bel et bien des choses à y voir…

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Quand Echenoz arrive à la gare du Bourget, il enfile la rue Francis-de-Pressensé : c’est le première qui s’offre à lui en effet, mais le vieux Bourgétain préfèrera sans doute longer la voie ferrée en direction du pont à grande arche qui connecte la ville à sa voisine, Drancy, et à partir duquel commence l’avenue Jean Jaurès, qui est quand même plus représentative des activités commerciales et industrielles qui se déroulent en cette localité. Le vieux Bourgétain découvrira alors qu’en lieu et place des usines d’autrefois, aujourd’hui détruites, démantelées, délocalisées, bref rasées (l’Electromécanique devenue ensuite Alstom puis plus rien), on a construit de pas si moches cités, comme celle qui encadre le square Little Falls, ainsi dénommé en honneur de Charles Lindbergh, dont c’est la ville natale (Little Falls)… et le point d’arrivée (Le Bourget). Il sera un peu désorienté, le Bourgétain d’antan, et tournera plusieurs fois sur lui-même avant de se souvenir que la rue du Commandant Rolland, c’est là, et que ce fier immeuble en pierres meulières, hérissé de paraboles et tendu de linges en train de sécher, eh bien il était déjà là, datant probablement des années vingt, puisque ses propres parents, quand ils débarquèrent au Bourget en 1946, juste après un épisode trop long que je n’aurais le courage de relater ici, y trouvèrent une chambre pour se loger – c’était alors un hôtel, dénommé « le Splendid Hôtel », bien qu’il n’eût évidemment rien de splendide, cantonné qu’il était dans l’accueil de gens d’après guerre en recherche d’emploi, de lieu pour vivre, d’installation pour leur famille naissante. D’autant que j’allais naître, en effet. Il y a alors une dizaine de mètres à franchir pour atteindre le vrai lieu de son enfance, au Bourgétain ordinaire : une impasse (nommée « Cité Foy ») (heureusement qu’il n’a jamais pris au pied de la lettre cette indication qui aurait pu être prémonitoire). Tous les migrants qui retournent dans les lieux de jadis, presque sans exception, se lamentent sur le fait que « tout a disparu » et qu’ils ne retrouvent jamais la maison ou le jardin de leur enfance : je ne faillirai pas complètement à la règle… pourtant, je suis plus sensible à ce qui reste qu’à ce qui a disparu. Evidemment disparu le fragile pavillon de deux pièces au fond du jardin, qui se chauffait si mal en hiver – et seulement au charbon, comme est disparue la masure à l’entrée du jardin où vivait une très vieille dame, la mère du propriétaire, dont j’avais peur, et que je prenais pour une sorcière, disparue la côte qu’il fallait gravir, depuis la maison, pour rejoindre le portail, et qui donnait un bon tremplin pour s’élancer au volant de l’auto à pédales, quand on avait la force de traîner celle-ci jusqu’au sommet… mais pas complètement. Les traces, messieurs dames, les traces. Toujours les traces existent. Les jardins n’ont pas complètement disparu, pas même celui qui était sauvage, à l’abandon, à l’angle de la rue du Commandant Rolland et de la Cité Foy, ni donc, semble-t-il – bien que peu visible de la rue – le mien, dont je crois apercevoir encore le cerisier. Et toujours les pavillons de meulière, tout autour, qui semblent avoir vécu jusqu’ici sans qu’aucun des évènements ne les affecte, ni la guerre d’Algérie – je me souviens pourtant des pauvres voisins, une famille dont les deux fils durent y partir – ni mai 68, ni la gauche, ni la droite, ni Sarko, ni maintenant Hollande et la Valls aux reniements…

Le_Bourget_-_collège_Didier_DauratCollège Didier Daurat
(ex-école Edgar Quinet)

Echenoz n’a pas vu la rue Edgar Quinet, toute bordée d’arbres, où se tenait le groupe scolaire du même nom, une porte à chaque bout du bâtiment, au-dessus de l’une : « Ecole de filles », au-dessus de l’autre : « Ecole de garçons », aujourd’hui agrandie car flanquée d’un bâtiment beaucoup plus moderne qui donne sur l’Avenue de la Division Leclerc, et porte le nom de « collège Didier Daurat » (du nom d’un héros de la Postale). J’y ai fait « mes classes », du CM2 à la cinquième – avant d’être envoyé, rare privilège pour l’époque, vers ce lycée de Drancy que j’évoquais tout à l’heure.

Mais il a vu l’église. Comme je l’ai revue en ce chaud après-midi où je marchais, la veste à l’épaule, au long de cette avenue par où entrèrent les troupes de Leclerc, passant devant un square qui n’existait pas alors (aujourd’hui dédié à « Charles de Gaulle ») mais qui semble être érigé là où autrefois, il y avait la place centrale du Bourget, celle sur laquelle, en une dramatique journée de 1944, la population avait été rassemblée par l’armée allemande en vue d’être fusillée, et qui, paraît-il, dut sa survie aux supplications d’un maire (et notre propriétaire de nous dire, elle qui y était, que, tout le long de la négociation, elle tenait la main de son mari en lui disant pour le rassurer : « t’en fais pas, Charles, nous allons mourir ensemble »). Mais en face, le magasin, qui était un Monoprix à l’époque – l’endroit où j’achetai mes premiers livres de poche, je me souviens de « La neige en deuil » et d’un livre de Pierre Clostermann aux éditions « J’ai lu » – existe toujours, devenu simplement un « U express ». L’église donc, dont Echenoz dit :

« Il fallait bien admettre qu’elle était moche, vraiment moche, à ce point moche qu’elle en devenait touchante. Très discrète et presque effacée, elle semblait même si consciente de sa laideur qu’on ne pouvait concevoir que de l’affection pour elle ».

Et oui, et il est étonné, Echenoz, que cette église soit quand même classée « monument historique ». Et elle l’est. En vertu des combats qui s’y livrèrent lors de la guerre de 1870 – il faudrait ici, mais je commence à être long, rouvrir le livre de François Maspero : « Les passagers du Roissy-Express », qui raconte ça si bien (j’y reviendrai donc) et qui rappelle opportunément qui fut ce fameux « Commandant Rolland » dont j’ai déjà plusieurs fois rappelé l’existence par l’intermédiaire de la rue qui porte son nom.

Le_Bourget,_30_octobre_1870_(1878)_de_Alphonse_de_NeuvilleBataille de 1870 devant l'église du Bourget
(Alphonse de Neuville)

Eglise toute de guingois, malheureusement fermée en ce milieu d’après-midi, au-delà de laquelle s’ouvre l’espace plus particulièrement dédié à la chose aéronautique : musée de l’air et de l’espace, aéroport, devenu petit après la naissance d’Orly et, plus encore, de Roissy, route qui part vers la gauche et dont je sais qu’elle longe les pistes et va vers Dugny, où j’habitais après 1958… mais ceci est une autre histoire.

Retour par le 152, comme autrefois, mais sans aller jusqu’à la Porte de la Villette : désormais, le métro commence à La Courneuve.

photo-144devant l'église du Bourget, le 17 aout 1947
- le bébé, c'est moi, bien sûr -

							
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La maman de Rimbaud

J’ai peu écrit ces temps derniers… et ne me suis pas baladé sur le web… mes excuses à mes comparses blogueurs. La fin du printemps et le début de l’été donnent des fourmis aux jambes et une furieuse envie de « voir dehors » comment ça se passe, aller dans des fêtes à Nogent (eh oui…), revenir en auto par les belles autoroutes qui traversent la Bourgogne, le Lyonnais, effleurent les villes de Mâcon, Dijon, Châlon, Beaune, Sens, et toucher la Marne, que j’ai si peu connue dans ma vie.

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Depuis, lu un petit roman de la fille d’une collègue bien aimée, elle y parle de ses parents « qui habitent Joinville le Pont » – tous deux, nous irons, pon, pon – regarder guincher… J’ai vu ainsi le bouge Gégenne étaler ses tables et chaises blancs rouges sur une estrade de bois au long de la rivière, et puis aussi les péniches, les gens qui vont sur l’eau avec des sortes de planches de skateboard, en équilibre debout et pagayant mollement, vu les maisons très riches et le bistrot « chez Yvette Horner », la promenade inaugurée par Tino Rossi portant le lointain souvenir d’un maire qui s’appelait je crois Roland Nungesser…  A Nogent sur Marne, je me suis cogné la tête contre un tronc d’arbre surbaissé, mais pourquoi était-il si bas, l’animal, et j’ai donc aussi vu trente-six chandelles. A l’angle d’une impasse et de la rue François Rolland, s’élève la maison rustique de mon amie, ci-devant retraitée comme moi, et mère de la jeune romancière ci-dessus citée. La vigne vierge envahit ses murs (à la maison, pas à l’amie), et dans un jardin carré, assez vaste, ma foi, étaient tendues les nappes sur des tables, des tables de jardin bien sûr. Nous bûmes du vin blanc, bien sûr, mais pas de ce « petit » que de tous temps on a chanté, du Fendant que nous avions apporté de nos lointaines contrées. Et mangeâmes. Du fromage, des allumettes libanaises, du caviar d’aubergine fait par l’ami Laurent, des tartes de toutes sortes, des bouts de quiche et des biscuits salés. Pensant à la jeune romancière et lisant son roman après que je l’eusse acheté, un dimanche soir, à la librairie de Saint-Germain des Près, je me disais que le métier de parent était bien ingrat, que la tâche première des romancier(e)s débutant(e)s était toujours de crier leur ressentiment à l’égard d’honnis parents, alors que lesdits parents, ils font ce qu’ils peuvent, non ? Ainsi, ces parents-là ne méritaient probablement pas qu’on les snobe à ce point, laissant comprendre qu’ils ne pouvaient rien comprendre, justement, comme si les troubles et les émois d’une adolescente étaient forcément originaux, forcément nouveaux, forcément incompréhensibles… et comme un livre ne peut être acheté seul, mais seulement par paire, j’avais aussi acheté un volume dont le titre m’intriguait : « Madame Rimbaud ». Texte passionnant écrit par une certaine Françoise Lalande, et qui tente de revenir sur la mauvaise réputation acquise dans l’histoire par cette pauvre Vitalie, qui n’avait jamais demandé d’avoir un fils si imbuvable, si hautain, si arrogant, et c’était déjà bien beau qu’elle se soit sacrifiée pour lui et son frère Frédéric, et ses deux sœurs, pour mieux s’occuper d’eux. Et lui, que faisait-il ? il fuguait, l’irresponsable morveux.

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« F » comme F…

AVT_Zeev-Sternhell_7583L’historien Zeev Sternhell – je ne le connaissais, pour ainsi dire, pas jusqu’ici – est apparu soudainement dans le débat avec une étonnante clarté. C’était sur France-Culture dans l’émission « La grande table » – 2ème partie, la semaine dernière. Cette clarté m’a enthousiasmé et je me suis rué vers la première librairie venue pour acheter l’un de ses livres (je n’ai trouvé, outre son dernier paru, qui est un livre d’entretiens et de mémoires, que « Les anti-Lumières », publié en 2006). Plus que jamais en ces temps maussades, nous avons besoin de clarté : que l’on dise qu’un chat est un chat, un voleur un voleur, et un fasciste un fasciste… Zeev Sternhell n’est pas très apprécié par les historiens de l’école française, bien qu’ayant été lui-même un élève de René Rémond, ou, du moins, ses thèses sont reçues avec farouche désir de les combattre. L’une de ses thèses est celle-ci : depuis au moins le XVIIIème siècle, on peut, en France, résumer les luttes idéologiques en un combat entre deux tendances fondamentales : celle qui défend les Lumières (que Sternhell qualifie joliment de « franco-kantiennes », tout en ne négligeant pas ces autres Lumières qui nous sont venues des îles britanniques, avec Locke et Hume) et celle qui défend le contraire, à savoir les « anti-Lumières ». Deux France, deux visages de la France, va-t-il jusqu’à dire. Et ces Anti-Lumières (reprises en France, à vrai dire, suite aux œuvres de Burke et de Herder, mais renforcées par les écrits de Taine, de de Maistre et de Maurras) forment le creuset idéologique d’une droite dure qui réapparaît chroniquement dans notre histoire, droite dure confinant au fascisme. Pour lui, en effet, les Croix de Feu du colonel de La Rocque n’étaient rien d’autre qu’un mouvement fasciste, parallèle à ce que furent les adorateurs de Mussolini en Italie, le parti nazi en Allemagne ou la phalange de Primo de Rivera en Espagne. Cette thèse a scandalisé le micro-monde des historiens français, lorsqu’elle est apparue, tant, pour eux, et par conséquent pour nous, les Français qui ont subi l’enseignement dispensé dans nos écoles, il était hors de question d’admettre que la France ait pu être, aussi, un terreau pour le fascisme. Or, dit Sternhell, et on peut le croire là-dessus, outre que le mouvement des Croix de Feu présentait bien les traits essentiels de cette idéologie, il aurait pu remporter un joli score aux élections législatives de 1940 si elles avaient pu avoir lieu… un score, dit encore Sternhell (et nous y voilà !), tout à fait comparable à celui remporté par Marine Le Pen lors des dernières élections. Mais quels sont ces traits essentiels ? C’est, bien sûr, ici, que le débat est le plus âpre : entre ceux qui ont, du fascisme, une définition restreinte (au point que, finalement, elle ne conviendrait qu’au parti qui s’est déclaré explicitement « fasciste ») et ceux qui, comme l’historien, en ont une définition plus large. Dans « La grande table », il les énumérait ainsi :
L’affichage d’une doctrine qui se prétend « ni de droite, ni de gauche »,
– Un nationalisme dur allié à un anti-marxisme virulent,
– Le refus des Lumières et de ce qu’elles ont apporté au monde en matière de conception des libertés individuelles,
– Le refus de l’idée que la société existe pour le bien de l’individu, et non le contraire,
– Le refus de l’idée de l’Etat comme simple instrument entre les mains des individus,
– Le refus des valeurs universelles des Lumières et de la Révolution Française,
– Le refus des valeurs humanistes de ces mêmes Lumières,
– L’appel à la dictature,
– L’appel à l’unité de la Nation (qui doit être vue comme une équipe sportive, dixit Brasillach)

poster_79310Sternhell ne dit pas que le Front National est fasciste, il prend soin d’établir un distinguo et de dire qu’ « il s’inscrit dans la continuité d’une droite dure du XX-ème siècle ». Certes, la fille Le Pen n’en est pas à « appeler à la dictature », mais il est facile de voir qu’un slogan comme celui « de la préférence nationale » ou l’engagement à supprimer les soins médicaux apportés aux étrangers sans papiers via l’AME sont révélateurs d’un refus des valeurs universelles et humanistes des Lumières. De même que le nationalisme virulent (même si rendu moins attaquable sous le terme de « patriotisme ») est un évident appel à l’unité de la Nation qui existerait, en elle-même, à un niveau supérieur aux individus qui la peuplent et que le positionnement ambigu au plan économique (souvent relevé par les commentateurs comme « preuve » que le FN n’est pas vraiment « de droite ») est une illustration de la doctrine du « ni droite, ni gauche ».

Les définitions de Sternhell ont le mérite de donner des points de repère dans un débat qui a, je crois, de quoi nous stupéfier tant il va vers la confusion la plus totale. Un récent numéro du « Monde » (30 mai 2014) nous en donne l’exemple, on y trouve des intellectuels prétendument de gauche qui tendent à donner l’absolution au FN ainsi que la proclamation de « l’hégémonie culturelle – désormais acquise ! – de l’extrême droite en France » (attention à la vertu des performatifs : dire est ici contribuer à rendre vrai).

BOLTANSKI-Luc-photo-CDans une autre édition du magazine « La Grande table » (le lendemain…) le sociologue Luc Boltanski, lui aussi très clair, complétait l’image que nous pouvons avoir de la situation actuelle, laquelle est en effet bien confuse, en parlant de ces intellectuels, et ils sont toujours nombreux en de tels cas, qui sont prêts à basculer du côté du pouvoir fort, en partie peut-être parce qu’ils estiment avoir un avenir à assurer, mais aussi, disait-il, simplement par une sorte de « désir mimétique » qui s’empare des individus lorsque les repères ne sont plus très clairs… On notera qu’ici, peuvent être intégrés à la notion d’intellectuel, les journalistes, qui ont exactement ce comportement, dans leur plus grande masse. Il suffit d’avoir vu un Pujadas reprendre avec gourmandise le slogan soufflé par Marine Le Pen du FN « comme premier parti de France », ou bien de voir avec quel zèle les moindres « twitts » émis par elle ou l’un de ses sbires sont immédiatement repris par Le Monde.fr ou par FranceTVinfo (on aura vu cela lors de l’affaire, fabriquée de toutes pièces, du non-chant de La Marseillaise par Christiane Taubira), pour s’en convaincre. Un autre sociologue que l’on entend souvent sur F-C, Eric Fassin (de mon université !), a depuis longtemps théorisé ce mimétisme actuel, qui fait l’UMP copier le FN, puis le PS copier l’UMP… tout ceci donnant l’impression d’un glissement global « du peuple » vers la droite…

On en vient ici à la question « du peuple »… De quel « peuple » s’agit-il ? A vrai dire, comme le disait Boltanski, pour la droite, il y a toujours eu deux peuples : un « bon » et un « mauvais ». Dans les années trente, le bon peuple, c’était les paysans, les marins, les petits commerçants, tous attachés à une terre (ou une mer !…) et à des coutumes « bien de chez nous », et le mauvais, c’était les ouvriers, ceux qui avaient rompu le lien à la terre, qui s’adonnaient au vice ( !) et se laissaient manipuler par les organisations syndicales. Les choses ont changé de nos jours, où les paysans ne représentent plus grand-chose et où les ouvriers, empêchés d’agir par les victoires du capitalisme, ayant des organisations syndicales dont l’influence s’est réduite, se sont repliés eux-mêmes sur des perspectives individualistes (le petit pavillon, la voiture rutilante, sis dans des zones dites « péri-urbaines ») et font figure de défenseurs de nos valeurs « nationales ». Quant au « mauvais » peuple, pour le FN, il n’est autre que cette « alliance » supposée entre les « bobos » et les « minorités ethno-culturelles » (puisqu’il faut leur trouver un nom), les « bobos » offrant l’exemple du concept le plus flou qui soit, puisqu’on serait bien capable d’enrôler sous la même bannière la jeune technicienne à 1100 euros par mois qui n’a comme seul « défaut » que celui d’avoir des idées de gauche, et l’avocat parisien qui loge dans le Xème arrondissement… Le but étant encore et toujours de stigmatiser une partie de la population : ceux et celles qui ne pensent comme nous, ceux et celles qui nous combattent. Il est amusant (ou pas… c’est comme on veut voir les choses !) de voir que certains intellectuels, eux aussi sociologues, ou géographes, reprennent les mêmes termes et les mêmes catégories. Ils diront ainsi par exemple, avec tout le mépris qui sied, que « bien sûr, il est plus facile d’être tolérant et ouvert à 5000 euros par mois qu’à 500… »(*) (Christophe Guilly, toujours abondamment cité par « Le Monde »).

A voir…

Nous savons bien, dans nos terres éloignées, qu’il est des revenus très élevés à refuser la tolérance, et des revenus très bas, au contraire, à l’accepter, par simple générosité et élan du cœur.

(*) La citation exacte est : « le multiculturalisme à 500 euros par mois, ce n’est pas la même chose que le multiculturalisme à 5000 euros ». A la page d’à côté, « le Monde » résume un entretien avec Olivier Roy par cette seule formule-titre : « C’est la fin du discours multiculturaliste en France », alors qu’il est question de bien d’autres choses dans ledit entretien (lequel est aussi à vrai dire très confus, on y lira ces déclarations définitives : « L’identité, c’est quand on a perdu la culture. On ne voit pas Proust parler d’identité (sic) »). Serait-ce que « Le Monde » prend ses désirs pour des réalités ?

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