Modeste hommage à un Prix Nobel surpris

Touché (et amusé) par l’attribution du Prix Nobel à Patrick Modiano, je reprends simplement le billet que je lui consacrai lors de la sortie de l’un de ses derniers romans « L’horizon ». J’étais à Lisbonne, en accompagnateur de C. et j’avais acheté le livre juste avant de monter dans l’avion. C’était le 20 mars 2010.

Quel primesautier ce Modiano, quel style fluide, enlevé, qui vous donne envie d’écrire comme lui. «Depuis quelques temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives». Autrement dit des personnes évanescentes, des fantômes qui passeraient, associés à des lieux bien réels, mais qui seraient improbables, car n’ayant pas de psychologie, d’état d’âme, ni de moi profond. Leur histoire elle-même serait vague, floue, imprécise. Quand sommes-nous ? Par quelques indices on peut deviner un léger aujourd’hui, et que le gros de l’histoire a eu lieu quarante ans avant. Mais il y a quarante ans, c’était quoi ? Bon, allez, mai 68, mais n’y comptez pas. Et cette manifestation, cette charge de CRS près de l’Opéra, quand les passants étaient obligés de refluer vers la bouche de métro, quand lui, Bosmans, crut se faire étouffer, quand il rencontra pour la première fois la petite Margaret Le Coz, qui fut blessée à l’arcade sourcilière et qu’il emmena à la pharmacie, c’était pour quoi, pour quelle cause ? Et ce Boyaval qui persécute Margaret, qui est-il ? Existe-t-il seulement ? Il la poursuivait depuis Annecy, curieux personnage, un psycho-rigide sans doute. Pour s’en débarrasser, elle avait accepté d’aller au cinéma avec lui, mais il était resté raide sur son siège, juste légèrement penché en avant lorsque l’intrigue devenait violente. Et ce couple menaçant, elle le menton en avant, altière, et lui en faux torero, qui vont au devant de Bosmans, tendant la main, exigeant un dû mystérieux, sont-ce vraiment ses parents, comme il le dit ? Rien n’est sûr, tout se complique comme eût dit Sempé. Il y a des rapports entre Modiano et Sempé d’ailleurs, tous ces petits personnages qui viennent de nulle part pour retourner vers nulle part mais qui dans l’entre deux nous entretiennent d’un instant. Le temps chez Modiano n’est qu’un vaste présent, d’ailleurs il n’est pas rare que le « il » de la narration se mue en « je », même si c’est du passé dont il s’agit. Qu’importe ? Quant à l’avenir, n’en parlons pas. «Et vous, comment vous envisagez l’avenir ?» avait demandé brusquement le docteur Poutrel à Bosmans et à Margaret. Yvonne Gaucher avait souri de cette question. L’avenir… Un mot dont la sonorité semblait aujourd’hui à Bosmans poignante et mystérieuse. ». Quelle est la force qui anime les personnages ? Il semble n’y en avoir qu’une, c’est peut-être la force la plus authentique (en cela, Modiano est très moderne) : le hasard. Le doux, le merveilleux hasard.

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La fin de Santorin – 1

Premier épisode : Björk à la rencontre des anciens minoens

???????????????????????????????Plus loin que Naxos, Paros, toutes ces îles en « os »… Björk s’embarqua pour l’île de Santorin, dont on lui avait dit le plus grand bien, elle contrastait avec les autres, ayant surgi de la mer par l’effet de secousses telluriques. Un volcan était apparu, qui, au cours des âges s’était effondré comme un pauvre soufflé, ne restait que la caldeira c’est-à-dire le bord du cratère, tel un chapelet d’îles en rond enfermant en son sein le vieux souvenir d’un cratère éteint, mais, qui sait ? qui peut-être un jour se réveillerait. C’était un soir de septembre, la traversée s’était faite dans des conditions idéales. Il n’y avait plus qu’à débarquer. La foule des touristes s’était donc concentrée dans les énormes calles qui contenaient les motos, les voitures, les camions, de gros semi-remorques qui portaient sur leur flanc, écrit en caractères grecs, le mot « métaphore », mis ici pour déplacement, transport, déménagement, pas du tout pour une figure littéraire, car si cela avait été le cas, nous aurions depuis longtemps quitté le réel, errant parmi les tropes et les figures de style. Ce qui peut-être n’allait pas tarder, d’ailleurs. Mais à ce moment-là, rien ne laissait deviner la suite. Bien que les regards des passagers attendant que s’ouvrent les gigantesques portes animées par des vérins hydrauliques, fussent, il est vrai, des plus anxieux. Ils étaient ces regards, tous dirigés vers ces portes, il régnait un silence d’angoisse et on voyait même certains vacanciers trépigner et se tordre d’impatience, mais en silence, certains même se rongeant les poings.

???????????????????????????????Enfin les portes s’ouvrirent et ce fut la ruée vers l’extérieur, une ruée pathétique vers des quais déjà encombrés par les taxis, les camionnettes, les minibus qui attendaient, dont les conducteurs s’étaient détachés pour un temps afin, simplement, d’agiter des petites pancartes à destination des nouveaux arrivants, où l’on pouvait lire : « hôtel Périssa », « hôtel Caldeira », « pension Georgios » etc. et les bergers des troupeaux touristiques parquaient leurs ouailles momentanées dans des enclos de fortune en leur disant : « mettez-vous là, on va venir vous chercher » et quand « le groupe » était complet, effectivement, ils venaient nous chercher et nous faisaient monter dans leurs carrioles pour des destinations que la plupart des touristes ignoraient, alors vous pensez, Björk… Il atterrit loin du centre urbain et esthétique de l’île, en bordure d’une plage de sable noir, dans un bloc de béton qu’on venait de construire et où l’on n’avait pas encore eu le temps de mettre les serviettes, les verres à dent, les bouts de savon, un bloc de béton vaguement rehaussé de marbre pour améliorer les abords de la piscine, mais le marbre, s’il enjolivait ces bords les rendait dangereux aussi, car « slippery », comme indiquait une pancarte jaune et rouge, les couleurs du danger. Björk était un peu déçu car ce qu’il voyait autour de lui ne changeait en rien par rapport à n’importe quelle plage lambda du pourtour de la Méditerranée, les parasols en paille étaient tous pareils, les estivants traînaient leurs grolles avec la même nonchalance qu’ils auraient eu à Boujan-plage. Sauf que le sable était noir. Sinistre pressentiment. Mais se dit-il, demain ce serait mieux : à nous la promenade sur la corniche, de Fira, la capitale, à Oia, la bourgade à l’autre bout de l’île, la fameuse promenade dont il avait lu dans son guide qu’un jour des années trente, Sartre et Simone de Beauvoir avaient dû la faire à rebours, leur bateau les ayant déposés à Oia et eux ayant leur hôtel à Fira. En pleine nuit, avec les valises à bout de bras, ça n’avait pas dû être drôle, ni pour Jean-Paul, ni pour Simone, qui avait bien dû le houspiller un peu, en lui disant : « je te l’avais bien dit, pourquoi tu t’es pas renseigné avant ? » et lui de lui répondre que c’était ça la liberté. Sa liberté. Mais en attendant, ça retardait le moment de se mettre au lit. Après une traversée qui n’avait pas été si facile, en tout cas longue, car plus longue que de nos jours, les navires n’ayant pas alors toutes les ressources de célérité offertes par la technique moderne. Bref. Ces temps-là sont enfuis. Années trente… si proches et si lointaines. Et après une nuit où le vent avait soufflé en rafales, faisant claquer portes et volets, courbant les roseaux et les bambous qui ne faisaient qu’un timide obstacle au déferlement des bourrasques, Björk se présenta à l’arrêt du bus local à destination de Fira, bus qui entrait d’abord dans le bourg de Perissa, entre les hôtels un peu cheap, les magasins de tubas et autres outils de plongée, les cafés déserts et les restaurants qui offraient tous les mêmes mets à consommer, salades évidemment grecques, souvlakis et gyros ainsi appelés probablement parce qu’ils venaient de la découpe d’une viande embrochées sur un axe rotatif, puis qui après un demi-tour – le bus – , attaquait la côte par une route moderne, juste un peu sinueuse, traversant le bourg commercial où habitaient les gens, les vrais gens comme disent les politologues et les chercheurs d’authentique dans ce monde factice, mais où aucun touriste ne s’arrêtait car tous n’avaient qu’une idée en tête : voir Fira et son prolongement sur la crête : les villages de Firostefani et d’Imerovigli, voire au-delà Oia dont on a déjà dit qu’il serait la destination finale de Björk. En route, notre héros songeait à ce qu’avait été autrefois cette île, à l’époque de la civilisation minoenne, souvent encore considérée ici comme « préhistorique » car coïncidant en partie avec le néolithique. La Crète était si proche et les échanges si intenses entre elle et les Cyclades. Proximité telle, pensait Björk, qu’il avait fallu que quelqu’un attribuât à l’explosion volcanique de Santorin (14ème siècle avant JC) la responsabilité de la disparition des minoens. Mais non quand même, on en est revenu de cette idée depuis, car les dates ne collaient pas, mais en tout cas, ladite explosion et ses cendres avaient englouti des villes et des villages dont on ne retrouva la trace qu’au siècle dernier au cours de fouilles effectuées plus au sud dans l’île, faisant émerger Akrotiri, Pompéi de poche, mais riche aussi en peintures murales, bijoux et restes d’une population qui s’était enfuie, elle, à la différence de celle des abords du Vésuve, à bord de barques et d’embarcations de fortune pour se réfugier peut-être justement sur l’île de Crète… On peut s’arrêter un moment ici. Après tout, il n’y a pas le feu : on peut bien stopper cinq minutes, le temps de lire ce qu’en dit Wikipedia, toujours instructif :

Vers 1450 av. J.-C., les palais sont de nouveaux détruits, ce qui marque le début du déclin de la civilisation minoenne. Pendant longtemps, la fin de la civilisation minoenne fut associée à l’explosion du volcan de Santorin, qui aurait entrainé une série de séismes dévastateurs, une couche de cendres volcaniques et un puissant raz-de-marée qui balaya toute la côte nord de la Crète, anéantissant la flotte minoenne29. Cette théorie fut mise en avant dans les années 1930 par Spyridon Marinatos qui attribua la destruction de la villa des lys à Amnisos à l’explosion du volcan30. Si cette théorie fut mainte fois reprise, elle commença à être contredite puis quasi abandonnée à partir des années 1980. Les archéologues estiment que l’explosion du volcan eut lieu vers la fin du XVIIe siècle av. J.-C. et non vers 1450 av. J.-C. De plus, ils admettent que la destruction des palais est issue de 3 catastrophes différentes intervenues à un intervalle de 70 à 100 ans. La première, vers 1620-1600 av. J.-C., due à l’explosion de Santorin, eut un effet limité, les palais ayant été immédiatement réparés. La seconde vers 1520-1500 av. J.-C., limitée elle aussi, eut pour conséquence l’abandon de certains palais et demeures (Galatas, Amnisos, Vathypetros, Sitia). La troisième, plus importante, eut des conséquences plus sérieuses, et de nombreux sites importants furent abandonnés. Tous les centres palatiaux semblent avoir été détruits et incendiés, sauf celui de Knossos. Dans certains villages, comme à Myrtos Pyrgou, seules les demeures plus importantes des gouverneurs locaux sont détruites alors que le reste des habitations est intact30.

En écartant la thèse de l’éruption volcanique, d’autres théories sont mises en avant pour tenter d’expliquer le déclin de la civilisation minoenne, comme les séismes, les incendies, la conquête mycénienne et les actions guerrières à l’intérieur et à l’extérieur de la Crète.

???????????????????????????????Voilà donc pour la civilisation minoenne. Entre temps, le bus local a franchi les faubourgs de la ville, là où peut-être on trouverait des hôtels à des prix abordables, et se range en marche arrière sur la place de la gare routière, près de l’édifice moderne qui abrite le musée archéologique où donc, on peut admirer les fresques de cette lointaine époque, singes bleus rigolos aux queues formant arabesques, figures d’Africains ou de femmes énigmatiques et parées d’or.

***

Björk s’était alors baladé sur la crête, mais ce qu’il avait vu l’avait profondément déconcerté : certes des murs blancs éclatants et des toits bleus et arrondis, mais qui ne semblaient plus abriter des demeures ordinaires, tous les logis ayant été convertis en hôtels de luxe et en studios quatre étoiles. Quand on prenait un café glacé, là en haut, dominant la baie et les ruelles en pentes descendant en cascades vers la limite du rocher volcanique, on entendait les bruissements de toutes les langues parlées par les foules innombrables et le regard ne faisait que ricocher de palais en palais et de piscine en piscine. La rue principale semblait une tranchée que l’on avait creusée entre des étals de bijoutiers et de marchands d’orfèvrerie. On lui avait bien dit qu’à plusieurs couches de roches éruptives s’était superposée une couche de béton, mais plus encore, il voyait qu’à la surface de celle-ci, s’échappait comme une vapeur d’or.

FIN du premier épisode

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L’Art et l’Incarnation: le Pérugin

visuels_tablette_4Pourquoi j’ai retenu mon souffle en visitant l’exposition sur le Pérugin qui se tient en ce moment au musée Jaquemart-André… Ce n’était pas seulement parce que tant de beauté asphyxie, c’est aussi parce qu’en entrant dans cette période artistique unique (fin du XVème siècle), on accède, en un instant, à la force d’une conception du monde : celle du christianisme. Formé comme je l’ai été à l’école du matérialisme dialectique, il me faut un temps très long pour comprendre quelque chose des élans mystiques, de la foi religieuse et surtout, de ce fameux mystère « de l’incarnation » dont on nous rebat les oreilles : qu’est-ce au juste que cela ? que le divin s’est fait homme ? ou bien plutôt, et plus précisément : s’est fait chair, c’est-à-dire corps. Cela n’aura été que par l’art que j’aurai réussi à percevoir un brin de ce qui est tellement en dehors, a priori, de la rationalité. Le Pérugin tient une place de choix dans l’art : issu de l’Ecole de Florence, il se coltine avec les fresques de la Sixtine puis avec les peintres vénitiens, avant d’ouvrir la voie à Raphaël. Mais c’est sa première période qui m’impressionne le plus, celle pendant laquelle, d’abord inondé par la magie de l’architecture, il met en scène des drames chrétiens en se servant de l’espace pour faire surgir au premier plan des corps. Et quels corps… d’abord celui du Christ mort. Je remercie Nancy Huston d’avoir un jour (dans « Infrarouge », page 40) attiré mon attention sur celui qui figure en la National Gallery de Dublin : (voir https://rumeurdespace.wordpress.com/2011/06/25/mort-grace-et-disgrace-a-la-national-gallery-de-dublin/) mais là où elle voyait un Christ guilleret et affriolant, on verra plutôt la froideur du cadavre. Le Pérugin est peut-être le premier à avoir osé si bien étaler la raideur cadavérique en travers du premier plan d’un tableau. Comme s’il fallait rappeler le poids qu’a le corps, vivant ou mort, mais encore plus peut-être mort que vivant, dans la tradition chrétienne. Le Musée n’a pas fait venir La Pieta de Dublin, mais à la place, il donne à voir une Pieta datée d’environ 1473, avec Saint Jerôme et Marie-Madeleine, tempera sur toile figurant sur une bannière (gonfalon) qui servait aux processions.

2_-_le_perugin_-_pieta_-_perouseLa manière est plus fruste que celle des Pieta futures, il y a moins de douceur et de modelés, davantage d’aigus, qui font penser à une persistance du gothique, mais on est touché par la pâleur, presque la verdeur de ce corps dont on sent que la mort l’a désarticulé. Curieusement, il semble petit, mettant ainsi en évidence la stature imposante de la Vierge, qui le tient presque comme elle a dû le bercer lorsqu’il était enfant. Mais le corps n’est pas seulement destiné à être montré nu, livide, il est aussi le réceptacle des inscriptions, des blessures, des offenses qui lui sont faites, comme s’il fallait rappeler qu’après l’incarnation, il y a toujours dans ce que nous disons ou écrivons une part de lutte avec la chair. D’où ces saints suppliciés, ces gisants et ces ressuscités. Une fresque extraordinaire prêtée par la Pinacothèque Communale de Deruta (petite ville non loin de Pérouse) montre deux saints : Saint Romain et saint Roch, l’un est richement vêtu, avec un pourpoint pourpre et des bas rouges, mais l’autre est plutôt vêtu comme un mendiant, ses hordes brunes cachent mal la culotte blanche (on dirait aujourd’hui un simple slip), et surtout il nous montre de sa main droite sa blessure, qui saigne encore, une blessure qui n’est pas très belle et pourrait s’infecter. Cette douleur contraste évidemment avec son visage, plutôt rubicond, plutôt satisfait, séduisant probablement, sous son canotier jaune. Que veut-il nous dire ainsi ? que la chair est faite pour les souffrances comme pour le plaisir ?

3_-_le_perugin_-_saint_romain_saint_roch_et_vue_de_deruta_-_derutaOn notera incidemment le rôle que Le Pérugin fait jouer ici à l’architecture (reproduction d’un petit village en bas de la toile, Deruta au XVème siècle) et à ses éléments, ainsi la brique mise de travers où le saint a déposé son pied, qui achève de détacher réellement ces deux personnages du fond rouge devant lequel ils sont situés.

Plus tard, Le Pérugin connaît un immense succès : la chapelle Sixtine entre autres (la période romaine) puis il découvre d’autres manières de mettre en valeur les corps, lorsque ceux-ci sont nimbés de lumière ou bien lorsqu’ils sont richement parés et que le peintre alors doit s’appliquer à rendre la somptuosité des étoffes et des fourrures. De cette époque date cette éblouissante Marie-Madeleine dont le nom est brodé en lettres d’or sur le haut de sa robe (le plaisantin de passage, se trompant sur l’auréole finement ciselée, se demandera peut-être comment il se fait qu’elle a un casque audio sur les oreilles).

11_-_le_perugin_-_sainte_marie_madeleine_-_florencePlus tard encore, et toujours dans la bonne tradition chrétienne, le thème des tourments que subit la chair réapparaîtra, mais sous un jour profane, quand la marquise de Mantoue lui demandera un tableau sur le thème de l’affrontement entre le désir amoureux et le devoir de chasteté, ce qui donnera, de la part du peintre ombrien ce fameux « combat de l’Amour et de la Chasteté », qui finit par embellir les collections du duc de Richelieu, mais que la marquise, elle, n’apprécia pas tant que cela. Elle aurait préféré une peinture à l’huile plutôt qu’une tempera, certes, mais peut-être aussi était-elle déçue de cet ensemble un peu fade, aux traits convenus. De cette période dite « profane » (vers 1490), on aimera mieux, peut-être Apollon et Daphnis, tout en suavité et finesse. On dit que l’on y voit Apollon enseignant à Daphnis à jouer de la flûte… c’est évidemment d’un esprit assez coquin, comme quoi l’obsession à représenter l’incarnation n’empêche pas la légèreté et la distraction…

13_-_le_perugin_-_le_combat_de_lamour_et_la_chastete_-_louvrePuis, on le sait, Raphaël prit le relais et il semble qu’on ne sache plus très bien qui influence qui, en tout cas le Pérugin des dernières années semble satisfait des recettes trouvées au début du XVIème siècle et qui firent la gloire de Sanzio, et qu’il applique d’une manière peut-être schématique. Il meurt de la peste en 1523, à l’âge d’à peu près 75 ans.

Je retrouve en feuilletant un livre que Georges Didi-Huberman consacra à Fra Angelico (« Fra Angelico – Dissemblance et Figuration », réédité en collection Champs-arts chez Flammarion) ce texte, qui va dans le sens de mes réflexions :

Le mystère de l’Incarnation définit, depuis les Pères grecs et Tertullien en Occident, le lieu ambigu et fascinant dans lequel le christianisme a dû poser, ou plutôt reposer le problème de l’image, en sons sens concret comme en son sens théologique, face au judaïsme biblique et face au paganisme antique. Il s’agissait, face au judaïsme biblique, d’affirmer la visibilité de Dieu en tant que Christ, qui est à la fois Dieu en personne et image de Dieu ; il s’agissait, face au paganisme antique, d’affirmer une image qui pût échapper aux malfaisantes séductions de l’idolâtrie. Entre les deux, la problématique de l’Incarnation ouvrait l’image à un fonctionnement que l’on a ici nommé le visuel – quelque chose qui tentait de tirer le regard au-delà de l’œil, le visible au-delà de lui-même, dans les régions terribles ou admirables de l’imaginaire et du fantasme. (présentation, p. 14)

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L’île aux murets de pierres sèches

???????????????????????????????Que faire, où aller après Naxos, l’île aux murets qui se prolongent indéfiniment. Après ces gros bourgs, au centre de l’île, au pied du sommet, le plus haut des Cyclades, là où paraît-il Zeus lui-même passa son enfance puisqu’il fallait bien que le plus puissant des dieux eût une enfance quelque part, mille mètres de hauteur, sous nos souliers légers, avec la mer tout autour, et les autres îles, dont certaines sont à peine habitées, voire pas du tout, sauf peut-être une chapelle blanche, comme ici il y en a partout, au sommet d’une colline, y vit-il un quelconque ermite ? si oui, vite, allons lui rendre visite, mais j’en doute… au village, attendre le bus sous un platane en suivant des yeux le cortège d’un enterrement, la petite vieille, morte, en son cercueil qui demeure ouvert et les vieux qui discutent, en Grec bien sûr, ce qui fait que nous n’y comprenons rien, mais on devine, ils se parlent de leurs soucis, de leurs familles, de l’ado qui ne fiche rien, des impôts qui ont augmenté et au retour, tous et toutes reparaîtront, sauf la vieille en son cercueil pardi, celle-là, on l’aura mise de côté et enfin enfermée, tous et toutes avec à la main un petit paquet , dans le papier, on devine la boule de pain, ou des biscuits peut-être, et deux ou trois vieilles s’attardent près de l’arrêt du bus, et des hommes vont s’asseoir au bistrot d’en face. Et commandent. Cafés, ouzo. Bref, que faire et où aller après Naxos, l’île des kouros, ces gros blocs abandonnés en forme de personnages géants, gisant par terre, dans les fourrés, à moitié cassés, inachevés par le sculpteur qui a fait venir le marbre des carrières proches, l’île est pleine de marbre, les chemins même qui dévalent la colline et retombent sur les villages endormis sont dallés de marbre.

???????????????????????????????Et les kouros, eux, ont glissé au long des siècles, mille sept cent before Christ. Près de l’un, une vieille a ouvert un café de plein air, plein de chats qui circulent entre les jambes, qui vend du café, des petits pots de miel, des fiasques d’huile d’olive. On marche entre les cistes et les figuiers de barbaries, le long de ces murets de pierres qui s’étirent et s’étirent, on remonte vers un château, près du village de Tsikalariou, seuls dans le maquis déserté, sorte de lande sous un soleil qui écrase, le chemin contourne le promontoire, la roche noire, les murs en ruine du kastro, doigt écorché vers le ciel brûlant.

Au loin, la ville blanche, aussi dominée par un kastro, une demeure vénitienne, des ruelles encapuchonnées, des fleurs de bougainvilliers en collier, et le prolongement d’un îlet qui porte en son sommet l’encadrement d’une porte, celle dédiée à Apollon.

Chora Naxos - Apollon (3)

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Carte postale de Santorin

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L’inquiétant monsieur Gödel

Il avait mis à bas l’espoir de ses maîtres : non celui qu’ils avaient placé en lui, mais celui qu’ils avaient érigé pour leur propre omnipotence. Ses amis positivistes voulaient réduire l’indicible, ce que le langage des hommes ne pouvait atteindre. En mathématiques, borner la recherche à la seule machinerie était un leurre ; Kurt leur avait fourni un résultat destructeur construit avec le langage même qu’il était censé consolider.

Il n’avait jamais été un disciple aveugle du Cercle positiviste, il se révélait même être le loup dans leur bergerie, mais dans ce tout petit monde, il lui fallait creuser une place. Il avait besoin d’eux pour se stimuler ; ne pas se laisser porter par le Zeitgeist. Voilà aussi peut-être ce qu’il avait aimé en moi : ma candeur. J’acceptais mon intuition avec plus de naturel. Mes jambes lui ont plu, je l’ai retenu par ma radieuse ignorance. Il disait : « Plus je pense au langage, plus je suis stupéfié que les gens parviennent à se comprendre. » Il n’était, lui-même, jamais approximatif. Dans ce monde de beaux parleurs, il préférait le silence à l’erreur. Il aimait l’humilité face à la vérité. Il possédait cette vertu en quantité toxique ; craignant les faux pas, il en oubliait d’avancer. (Yannick Grannec, « La Déesse des petites victoires »)

Si Y. M. le logicien russe, du haut de la tribune du colloque auquel je participais en mai dernier à Saint-Petersburg, n’avait tout à coup, contre toute attente, au cours d’une table ronde qui réunissait une petite élite de savants russes, fait allusion, et même recommandé, comme distraction instructive, ce livre – il avait dit : this small book in French, « la déesse des petites victoââres » – sans doute ne l’aurais-je jamais acheté, ni donc a fortiori lu. Seulement voilà, au milieu d’une discussion savante, il avait ouvert le livre et lu en Français (tant pis pour ceux qui ne le comprenaient pas) ce passage :

Elle : Tu mens. Tous les hommes sont des menteurs.
Lui : Tout dépend de celui qui l’affirme. Est-ce une leçon de ton père ou de ta mère ? Syllogisme ou sophisme ?
Elle : Tu me causes chinois, ô monsieur le doctorant !
Lui : Si c’est ton père, tu ne pourras jamais savoir s’il ment ou non. Si c’est ta mère, sa vérité est contingente à son expérience avec les hommes.

Bien entendu, ceci n’était qu’une énième variation sur le paradoxe du menteur, inauguré par le mégarique Eubulide de Milet, puis repris sous sa forme la plus connue par Epiménide le Crétois… si un Crétois dit que tous les Crétois sont des menteurs alors ce qu’il dit est faux (puisqu’il est lui-même crétois), donc il existe un Crétois non menteur (d’après ce que dit l’énoncé), et c’est peut-être lui, auquel cas, il dit vrai et alors, en tant que Crétois, il est un menteur etc. On recommence : la boucle ne se clôt jamais et on ne saura jamais si le Crétois en question ment ou bien dit la vérité…

godelCe « paradoxe » ne concerne à vrai dire que de loin la contribution de Gödel à la science contemporaine : non, Kurt ne s’est pas contenté de recopier Epiménide… Peut-on juste penser que la structure de cet argument trottait dans sa tête quand il entreprit ce travail périlleux de répondre aux exigences des philosophes positivistes du Cercle de Vienne, et à Hilbert, qui souhaitaient que l’ensemble des mathématiques fût enrégimenté dans un système qui aurait permis de démontrer à coup sûr tout ce qui est vrai, à commencer par ce qui est vrai en arithmétique ? Un tel système, en le faisant fonctionner mécaniquement, aurait permis de délivrer tout ce qu’il y avait à savoir de vrai – de vrai en mathématiques, bien entendu.  Gödel prouve simplement qu’un tel système n’existe pas. Le raisonnement se fait par l’absurde : s’il en existait un, dans un tel système, on pourrait toujours construire un énoncé G qui se traduirait par : « G n’est pas démontrable ». D’où il s’ensuivrait que si cet énoncé est vrai, il n’est pas démontrable (d’après ce qu’il affirme) et s’il est faux, alors il serait démontrable, mais alors on serait dans un système inconsistant, puisqu’il serait capable de démontrer des choses fausses. Ajoutons que ceci est possible parce qu’on se focalise sur les énoncés de l’arithmétique et que le fait de pouvoir considérer les nombres entiers rend possible de coder tout énoncé logique par un nombre, comme au bon temps de notre enfance, lorsque nous inventions des codes secrets (« A » sera « 1 », « B » sera « 2 » etc. de sorte que BONJOUR soit le nombre 2015014010015021018 – en utilisant le 0 pour délimiter les lettres). Faisant cela, si tous les symboles utilisés dans le système formel candidat à la démonstration de formules d’arithmétique, sont codés et si le code est assez malin pour être injectif (à deux nombres différents correspondront deux formules différentes), chaque formule recevra un numéro. Imaginons qu’on soit même capable de dire par une formule ce que c’est pour une formule d’être démontrable, et donc aussi d’être non démontrable, alors une telle formule aura aussi son numéro. Si N est le numéro de la formule « la formule numéro K est non démontrable », on peut chercher à faire en sorte que les deux nombres, N et K coïncident. Si on y arrive – et on y arrive ! – alors, on obtient un nombre N0 qui est le nombre associé à la formule « la formule de nombre N0 est non démontrable ». Alors, si N0 est le nombre d’une formule vraie, la formule qui dit que la formule de nombre N0 est non démontrable est vraie, c’est donc que la formule de nombre N0 n’est pas démontrable et on a trouvé une formule vraie non démontrable… C’est aussi simple que ça, le théorème de Gödel… Evidemment, on sent qu’il y a des détails techniques, non abordés ici, dans cette démonstration. Mais on peut faire confiance à Gödel. Sa méticulosité était de nature à résoudre toutes les difficultés techniques.

Maintenant, que faire d’un tel théorème ?

Sans doute pas ce qu’ont voulu en faire toutes sortes de philosophes un peu fumeux, qui ont voulu y voir une faillite de la raison, voire, comme notre Régis Debray national, bon écrivain mais piètre philosophe, la preuve que le totalitarisme, ça ne pouvait pas marcher (comme si on avait besoin de passer par là pour le prouver !).

Le titre exact de l’article de Gödel était : Sur les propositions formellement indécidables des Principia Mathematica et des systèmes apparentés, apparemment donc l’ambition était modeste. Il se contentait de parler des propositions exprimées dans un système formel défini, celui mis au point par Russell dans les fameux Principia. On pourrait donc penser que le théorème est dépendant de ce système, et comme il s’agit de formules supposées exprimer des vérités arithmétiques, qu’il se rapporte aussi uniquement à l’arithmétique, ce qui en amoindrirait considérablement la portée… Or, les choses sont plus subtiles. Entre le résultat technique et le principe métaphysique que certains voudraient en tirer, il y a une marge, un spectre de réflexions qui mérite qu’on s’y arrête.

Le théorème d’incomplétude dit aussi qu’il existe une proposition qui n’est pas réfutable (puisqu’elle est vraie !) et qui pourtant n’est pas prouvable. Formulé de cette manière, on gomme la référence aux valeurs de vérité, on s’écarte de l’idée que le savoir se ramènerait toujours à un vis-à-vis entre un système formel d’une part, consistant en des expressions syntaxiques, des règles et des axiomes,  et un « modèle » d’autre part, c’est-à-dire un domaine d’objets muni de relations, ce n’est plus l’idée qu’il n’existerait pas de système formel permettant de prouver tout ce qui est « vrai » qui est mise en avant, mais l’idée qu’il n’existerait pas de système tel que, en lui, dès qu’une proposition n’est pas réfutable, elle est prouvable (ou bien, à l’envers, dès qu’une proposition n’est pas prouvable, elle est réfutable). Ce n’est pas parce que vous prouvez qu’il n’y a pas de réfutation explicite de A, que vous prouvez A ! De même, ce n’est pas parce que vous prouvez qu’il n’y a pas de preuve de A que vous le réfutez. (Après tout, on est habitué à penser que ce n’est pas parce qu’on n’a pas trouvé de preuve de la culpabilité d’un accusé qu’on a prouvé qu’il était innocent !).  Un ami logicien romain (M. A.), développant les idées du logicien français Jean-Yves Girard, montre que ce n’est pas de « modèles » opposés à des « preuves » (syntaxiques) qu’il s’agit, mais de deux niveaux de syntaxe. Les interpréter comme l’opposition entre syntaxe et sémantique revient à opter pour un certain « format », c’est-à-dire un point de vue non neutre sur les objets, une façon de voir parmi bien d’autres. Mais ce « format » n’est pas obligatoire. La question devient : existe-t-il un format, sous lequel on pourrait penser la logique dans son ensemble, qui serait tel que la question fondamentale de toujours savoir si, étant donnée une formule donnée, elle est prouvable ou réfutable, serait résoluble de manière positive. On arrive à prouver que, indépendamment du système particulier (celui des Principia ou un autre) et indépendamment de la discipline arithmétique, le théorème de Gödel permet d’affirmer que non.

Ainsi, rien n’abolira l’indétermination fondamentale, le choix indécidable entre d’un côté la prouvabilité, de l’autre la réfutabilité. Probablement parce que nous restons dans les limites d’un  langage, vu comme somme d’objets discrets, telles que le sont les machines (de Turing ou autres) d’ailleurs, et que ce n’est pas tant notre « raison » qui est en cause mais son rabattement sur une conception mécanique, voire mécaniciste (illustrée dans ce qu’on a appelé « l’Intelligence Artificielle »), le langage étant vu comme une machine égrenant une à une ses phrases, comme s’il n’y avait pas de fin, comme s’il était mu par un dispositif en dehors de nous-mêmes, conçu sans référence ni à un sujet ni à un corps, comme si les vérités éternelles pouvaient se trouver selon un tel mécanisme et donc sans nous. Ainsi, ce que le théorème de Gödel sanctionnerait, c’est l’idée que nous pouvons nous absenter de nos productions, le réel se racontant tout seul, sans notre point de vue de sujet.

Maintenant, si je retourne au roman de Yannick Grannec, je vois que, finalement, il est assez insignifiant, enfilant comme des perles de multiples anecdotes qui éclairent assez peu l’importance de Gödel dans l’histoire de la pensée… et, pour tout dire, sur la fin, assez ennuyeux.

PS : on pourra lire aussi sur Gödel, le livre, plus étoffé, de Pierre Cassou-Noguès, « Les démons de Gödel », sous-titré : « Logique et folie ». A n’en pas douter, Gödel était « fou », il croyait aux anges et aux démons et s’imaginait que ce qui empêchait d’obtenir la complétude d’un système, c’était quelque démon malfaisant, tapi dans un coin et, sur la fin de sa vie, il souffrit d’une grave paranoïa… Mais on le sait: les grands génies de la science ont souvent, hélas pour eux, connu le malheur et la folie.

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Réunion

Je n’étais jamais allé à l’île de La Réunion. Il a fallu que C. accepte de partir, dans le cadre de son métier, participer à une expérience de recueil de données sur l’activité volcanique du Piton de la Fournaise, pour que, projetant de la rejoindre, je prenne un long-courrier à destination de Saint-Denis. De Saint-Denis, nord de Paris, à Saint-Denis, nord de l’île, aurais-je pu titrer.

C. avait souffert lors de la phase professionnelle de son voyage. Il avait fallu rassembler à dos d’homme (et de femme, donc) les capteurs qui avaient été déposés quinze jours avant aux endroits les plus tordus, dans l’enclos de La Fournaise, sur des coulées de lave dont certaines étaient demeurées friables, coupantes, piégeuses – on s’enfonçait facilement, pire que sur un glacier, en encore plus traître car là où le précédent ???????????????????????????????marcheur avait mis le pied, il ne fallait pas mettre le sien, le pas précédent ayant fragilisé la cendre d’apparence solide mais qui ne l’était pas ; on imagine la lente progression, tôt le matin, dans des zones interdites au marcheur ordinaire, à chuter tous les trois pas, à craindre la tombée du brouillard qui rendrait la progression plus aléatoire encore, et sans le secours du moindre hélico en cas d’accident. Face cachée d’une expérience scientifique annoncée dans la presse parisienne (cf. Le Monde du 16 juillet 2014, un article de deux pages pleines dans le cahier « Science et Médecine »).

Mais quinze jours après le départ de C., cette dure expérience, avec résidence à la Plaine des Cafres, un endroit que j’ai vu ensuite, pas des plus jolis, entre un Simply Market et le magasin de coiffure « Remy Claire », jouxtant la Laverie des Plagnes, avec son lot de chômeurs confortant les murs, attendant la fermeture des magasins pour aller se pieuter dans leurs maisonnettes de bois, était achevée. A nous les plages et les requins, les marches et les ruisseaux d’eau pure.

Saint Leu, autrefois « Boucan de Laleu », petite bourgade balnéaire où nous avions réservé – grâce à l’entremise de A. – trois nuits dans un gîte en bordure d’océan (ou plutôt en bordure de route longeant l’océan, ce qui fait une petite différence), face au « spot » des surfeurs, justement – nous l’apprîmes par la suite – un de ces spots où un pauvre type s’était fait à moitié dévorer par un squale, fut notre première halte. Agrément de la baignade dans les lagons.

amandineDeux jours plus tard, nous étions sur les chemins du cirque de Mafate, gaillard(e)s, chaussures et bâtons de marche avec nous, suivant notre vaillante petite guide qui répondait au doux nom d’Amandine, et qui nous avait adjoint une troisième participante, B., impressionnante triathlonienne dont la haute taille lui permettait d’atteindre les mangues suspendues aux branches des manguiers fraîchement apportés du continent (indien ? africain ?) car évidemment, une bonne part de la végétation de l’île est d’origine externe (« exotique », on dit par opposition à ce qui est « endémique » et vient de l’île même, comme le bois de benjoin, le manioc marron, le bois de senteur blanc ou le latanier rouge). Amandine qui, dans sa vie antérieure, avait été chercheuse en éthologie, étudiant le destin des albatros et des pétrels sur l’île Crozet, avait réponse à tout, tant sur la flore que sur la faune, sur l’histoire que sur l’anthropologie. Elle connaissait les graines, les baies – comme le goyavier et le jamblon, dont les fruits donnent de bonnes confitures que les petits enfants des écoles vendent aux touristes par petits pots de deux euros afin de nourrir la cagnotte qui leur permettra peut-être un jour de voir la Tour Eiffel – nous disait ce qu’il fallait protéger à tout prix (les endémiques) et ce qu’on pouvait arracher car c’était devenu des espèces envahissantes (comme le bambou, le choka, les chouchous), nous conduisait vers les hauteurs des îlets pour admirer depuis là les beautés du relief : piton Maïdo, piton Cabris, chaîne des Calumets, piton carré, et nous introduisait chez les loueurs et loueuses de gîtes, nous faisant faire la connaissance de cet ancien facteur de 90 ans, monsieur Ivrin Pausé, qui vend en sa boutique l’histoire de sa vie, recueillie par une biographe, et qui a couvert à pied au cours de ses tournées, quatre fois et demie le tour de la Terre, et cela pendant quarante années de bons et loyaux services, et qui rencontra sa femme, Marie-Cécile, à l’âge de trente-six ans – elle en avait dix-sept de moins – « à l’époque, dit-il, la demande en mariage se faisait par écrit auprès des parents de la jeune fille. J’ai donc écrit des mots doux à son sujet, dans une lettre très respectueuse ». Et ils eurent huit enfants (dont hélas un mort-né). A la question qu’on lui pose sur sa définition de l’amour, il répond : « pour un couple, l’amour, c’est vivre en harmonie et s’aimer le plus possible durant toute sa vie. On s’unit pour la vie en se mariant. Et on doit conserver ce lien comme un trésor ». Et, à la question : « pour vous, quel est le sens de la vie ? », il répond : « Le sens de la vie est de peupler la Terre ».

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Amandine connaissait aussi l’histoire de l’île, et la raison des appellations données à de petits troupeaux de maisonnettes, appelés « îlets », prononcés « ilettes », dont certaines donnent le frisson, ainsi d’Ilêt à Malheur, dont on pressent bien qu’elle est liée à de sombres évènements : en l’occurrence ici, le massacre d’esclaves marrons par les escadrons de « chasseurs de noirs » (selon le titre du livre de Daniel Vaxelaire, intéressant récit qui se déroule dans les années 1740), alors qu’Ilêt à Bourse, avec son nom plus guilleret, renvoie tout simplement au moment où lesdits chasseurs recevaient leur rétribution, en fonction du nombre de mains et d’oreilles coupées qu’ils rapportaient (d’où peut-être la vraie origine de la désignation des Européens comme « z’oreilles »). Ces ravines, dont il faut atteindre le fond – souvent d’agréables trous d’eau limpide entre des rochers ronds et glissants – pour remonter ensuite les pentes, ces terrasses aériennes qui font face aux « pitons », ces fourrés sauvages d’où ne sortiront jamais des sangliers ou des cerfs puisqu’ils n’ont jamais appartenu au mobilier de l’île et que personne ne les a introduits – sauf, pour les cerfs, de manière protégée, en des endroits bien particuliers et clôturés, ces pentes verticales que l’on ne gravit pas car elles sont d’une roche volcanique qui s’effrite, furent les repaires, les bivouacs, les cachettes de ceux des esclaves, ramenés du Mozambique ou de Madagascar, qui finissaient par fuir, formant des colonies avec leurs propres règles sociales, se nourrissant d’herbes et de racines sauf à aller dérober dans la touffeur de la nuit, une poule, une chèvre sur les marges côtières, et qui furent poursuivis par les propriétaires blancs ou malgaches jusqu’à l’abolition de l’esclavage.

Après nous être séparés d’Amandine et de notre sympathique compagne, nous partîmes trouver refuge en Cilaos, petite ville au milieu d’un autre cirque, route extrêmement sinueuse, chaque virage chassant l’autre et même quelque part formant spirale, ce qui n’était pas sans me rappeler la ligne de chemin de fer (the « toy train ») grimpant de Baghdodra à Darjeeling, qui fait elle aussi boucles et re-boucles, revenant parfois sur ses traces, et finissant par se perdre dans un nuage, toujours accroché à flanc de colline, ou passant par des tunnels si étroits que les parois du véhicule – train, car ou voiture – s’égratignent presque au contact de la roche. Puis plus tard, faisions le tour de l’île par la côte et passions à l’est au lieu-dit « le Grand Brûlé » où des tonnes de lave viennent s’échouer dans la mer, en des coulées nommées par leur année, comme autant de repères historiques servant probablement à ponctuer des vies – « tiens tu te souviens, son baptême, en l’année de la coulée 1996 »… – et où la côte est battue par les vagues, bien plus violemment que vers Saint-Leu ou Saint-Gilles, pas pour rien qu’ici, c’est la côte « au vent », mais toujours ces sempiternels rappels de la dangerosité des squales…

???????????????????????????????Puis nous partîmes de l’île, ayant appris beaucoup sur ses animaux et sa flore, saluant au passage la détermination mise à maintenir tant de richesses naturelles – il faut que, dans deux ans, la Réunion pérennise son appartenance au « patrimoine de l’Humanité » – à soigner les dernières tortues marines au Centre Kelonia en interdisant leur capture, elles qui dans les temps anciens avaient donné une chair savoureuse pour les repas d’agapes et une matière première – la corne – qui permettait la confection d’objets ciselés, peignes, lunettes, bijoux, pour laquelle il existe toujours quelques artisans (quatre, nous dit-on) qui se partagent le stock restant, qu’ils travailleront une dizaine d’années encore ; à préserver les derniers pieds de bois d’origine, ainsi que les quelques oiseaux comme le paille-en-queue, le tec-tec et le « zoizo-la-vierge » qui volaient déjà dans l’île lorsque les premiers colons vinrent s’y implanter, en 1663, eux qui arrivaient en compagnie de quelques malgaches sur une terre ayant l’avantage d’être calme, inhabitée, où l’on pouvait commencer en toute quiétude de cultiver la terre et d’importer des cultures qui devaient s’épanouir comme celle du coton ou du café, voire même celle de la vanille, pour laquelle il fallut tout de même la sagacité d’un jeune esclave de 12 ans, qui fut, plus tard, au moment de l’affranchissement, nommé « Albius » par les maîtres (comme s’il n’y avait meilleur honneur pour récompenser un esclave noir que lui donner un nom qui signifié « blanc »), afin de trouver la voie de la production, qui passait par la fécondation, rendue impossible tout à coup parce que l’on avait transporté la plante sans avoir pris avec soi la petite abeille qui avait coutume de faire se conjoindre parties mâle et femelle… Il est drôle que justement, ce lundi 25 aout, à l’émission « On ne parle pas la bouche pleine » sur France-Culture, sur le coup de midi, on évoquait cette histoire, par la bouche de Sophie Cherer, auteure de romans pour la jeunesse, qui nous rappelait même que Proust y faisait allusion, page 500 de « Du côté de Guermantes », quand Mr de Bréauté, s’entretenant avec la duchesse de Guermantes, lui dit : « Le parfum de vanille qu’il y avait dans l’excellente glace que vous nous avez servie tout à l’heure, duchesse, vient d’une plante qui s’appelle le vanillier. Celle-là produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication. Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albius, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés ». Quel benêt, ce monsieur de Béautré… à moins que la responsabilité de cette naïveté soit à trouver dans les connaissances imparfaites de Proust lui-même.

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Bouddhisme en Isère

montchardon-11-80da4En surplomb de la vallée de l’Isère, à la verticale d’Izeron, le hameau de Montchardon et son Centre Tibétain de Karma Mygyur Ling : un peu de Tibet en Dauphiné, un silence rempli des mantras qui ne sont dits qu’en pensée par la multitude des apprentis ; l’agitation ne vient que par le claquement des drapeaux, ou, très rarement, la sonnerie d’une cloche grave indiquant l’irruption d’un moment singulier (fin d’une session de méditation par exemple). J’achète deux livres à la librairie : une anthologie des plus beaux textes tibétains choisis par Mathieu Ricard et le recueil de poèmes Mudra écrits par Chögyam Trungpa, et traduits par Patrick Mandala. Chögyam Trungpa (1940 – 1987) fut un grand maître du bouddhisme ayant influencé Allen Ginsberg. En retour, celui-ci lui fit connaître Rimbaud et Apollinaire. Doté d’une destinée singulière et solitaire, Chögyam s’est retrouvé en Angleterre après sa fuite du Tibet, où il se sentit très seul, et eut un accident de voiture qui lui fit connaître de longues semaines d’hôpital au cours desquelles son chemin spirituel devait se préciser. A l’occidental naïf, relativement dépourvu de culture bouddhique, ce qu’il écrit semble étrange, déviant par rapport à une série d’idées préconçues sur le bouddhisme. Ainsi se méfie-t-il de tout effet de secte, et même refuse-t-il de monnayer son savoir à un moment où cela lui aurait permis d’éviter un trop fort sentiment de solitude et de pauvreté. Il paraît errer tel un mendiant, hors des chemins battus et se reconnaissant seulement dans une lignée minoritaire, celle de Petrül Rinpoche (1808 – 1887) et de Jigmé Lingpa (1729 – 1798). Voici ce qu’il dit d’ailleurs à ce sujet :

La grande bénédiction de cette lignée victorieuse m’a sauvé de la moderne et bruyante bande de perroquets qui pérorent comme sur une place de marché à propos des précieux joyaux des enseignements que sont Mahamudra, Maha Ati et Madhyamika

Dans un de ses chants (celui de la séparation) il écrit aussi, s’adressant à son premier maître, Gangshar Wangpo :

La connaissance de l’être est le maître accompli.
Où que j’aille, il est à mon côté ;
Comme le maître n’est autre que moi reposant en lui,
Eloigne-moi de ceux qui parlent au nom d’une secte ou d’un groupe.

et aussi :

…
Eloigne-moi des dieux que fabrique l’humanité

 Après son accident, il écrit, à l’hôpital général de Newcastle, un véritable hymne à l’amour (L’amour est quelque chose de profond, / D’infiniment profond,/ En vérité, il est le flux/ De l’univers. / Sans amour rien n’est créé.), et, dans un autre poème : personne n’est dans et ne tombe dans. / Personne n’est possédé par un autre.

Son geste lyrique ne manque pas d’élégance :

Si la lune apparaît dans le ciel –
Cela suffit pour montrer la grâce de ton geste
Si la lune apparaît dans ton esprit –
Comment, alors, en montrer la grâce ?

Dans sa belle préface, Fabrice Midal insiste encore sur la particularité du bouddhisme pratiqué par Chögyam Trungpa : loin de la recherche d’une quiétude, voire d’un calme mental reposant, comme sont sûrement tentés de les rechercher maints adeptes de la méditation en terre occidentale, qui voient là un moyen thérapeutique, pendant que leurs gourous y voient souvent… une source de profit, le lama-poète cherche surtout à libérer un espace – peut-on le dire « intérieur » alors que la tradition philosophique en question ne voit guère de distinction entre intérieur et extérieur ? – En langage technique, dit Midal, « Chögyam Trungpa a toujours refusé de dissocier shamanta et vipashyana, l’attention et la présence ouverte. Plus radicalement même, cette pratique ne fait sens que dans la perspective ultime du Maha Ati selon laquelle il n’y a rien à acquérir, rien à changer, où l’esprit et l’espace ne sont plus distincts ».

Peut-on voir dans ces textes une leçon pour l’avenir, quand l’homme et la femme, revenus de tout, et particulièrement de toutes les idéologies, comprendront qu’il n’y rien à attendre d’une vague « humanité », ou d’un quelconque dieu, seulement à attendre d’eux-mêmes et de la force de leur pensée.

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(Past and present, calligramme et calligraphie tibétaine de Trungpa Rinpoche)

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Rohmer qui revit deux fois

Farniente du mois d’août propice à trouver refuge dans les salles obscures, sur fauteuil rouge, au milieu des chuchotis, face à écran blanc, vite recouvert d’images comme prisme multicolore. Deux films ces temps-ci m’ont rempli de plaisir, moi qui étais seul pendant que C. explore l’intérieur des volcans (par ondes interposées).

our-sunhi-de-hong-sang-sooLe premier, coréen (comme il se doit…) et dû au maître Hong Sang Soo, le deuxième, français, œuvre d’une jeune débutante, Léa Fazer. Le film de Hong Sang Soo, le « Rohmer coréen » d’abord. Il est dans la ligne des précédents, bien sûr. Voir Haewon et les hommes. Il s’agit de « Notre » Sunhi et de l’inépuisable sujet du rapport d’une jeune femme avec les hommes, et en même temps, de cet autre inépuisable sujet qu’est celui du rapport à soi-même et de comment définir son identité. Le  film est une parabole qui passe par deux points, tous deux figurés par une lettre, les deux versions d’une lettre de recommandation que Sunhi demande à son ancien prof de fac afin d’aller poursuivre ses études de cinéma aux Etats-Unis. La première lettre est, comment dire, modeste. Comme Mr Choi le lui a dit, elle ne contiendra que ce qu’il pense vraiment de l’étudiante. Trop réservée. Ayant du mal à faire participer les autres à ses projets. Mais intelligente. Gentille. Sans doute du talent, mais ayant peu eu encore l’occasion de le prouver. La seconde lettre est dithyrambique : les défauts se sont transformés en qualités. Entre les deux, quels points les séparent ? Evidemment Mr Choi est tombé amoureux, sentiment hélas partagé, bien trop partagé. Avec l’ancien petit ami de Sunhi, il s’agit d’un étudiant camarade de promotion, Munsu. Et même aussi avec un collègue de Mr Choi, Jaeheak, qui fait toujours office de sage et de confident, mais que Sunhi a embrassé à la sortie du café Aridan, lorsqu’elle était un peu éméchée. Les trois hommes se connaissent, se fuient, se rencontrent, tentent de s’ignorer, finalement repartent ensemble, sans elle, chacun pensant à elle qui, à sa façon, leur a, à tous, posé un lapin dans ce beau parc du Palais Changgyeong, à Séoul, où les feuilles mortes se ramassent à la pelle… Film beau et simple, à l’exemple des autres films du même réalisateur, tourné toujours dans les mêmes lieux, la même taverne, le même coin de campus, avec – c’est une constante esthétique chez Hong Sang Soo – des répétitions de séquences. La patronne de la petite taverne, qui fait le lien entre les personnages en commandant du poulet, frais et croustillant, les beuveries – autre constante des films de Hong sang Soo – les discours, qui se re-dupliquent face à des interlocuteurs différents comme pour mieux en évaluer les effets. Ici, l’insistance à dire que chaque personnage doit aller au bout de lui-même, que ce n’est qu’à atteindre ses limites que l’on se connaît soi-même. Sunhi, on en est maintenant sûr, quittera la Corée, n’aura choisi aucun de ces hommes, deviendra – peut-être – la grande réalisatrice de films qu’elle veut être.

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_maestro____pio_marma___impose_son_jeu_2826_north_584x0Le film de Léa Fazer maintenant, où Eric Rohmer ne fait pas qu’être une référence lointaine, puisqu’il vit, sous les traits de Michael Lonsdale et sous la dénomination, très proche, de Cédric Rovère. Le film est d’ailleurs dédié à Rohmer et au jeune comédien Jocelyn Quivrin, mort dans un accident de voiture en 2009, la rencontre entre les deux personnes sur le tournage du dernier film du réalisateur, Les amours d’Astrée et de Céladon, fournissant la trame du scénario de ce film-ci (J. Quivrin est donné d’ailleurs comme co-scénariste). Henri, joué par Pio Marmaï, est un jeune apprenti comédien qui partage tous les codes de la jeunesse actuelle. Cédric Rovère est le maître cinéaste très âgé, mais qui, exploit pour son âge, reste ouvert à la modernité, tout en cultivant bien sûr les formes du passé. Le but ici est de tourner, avec très peu de moyen, en extérieur, dans un coin champêtre du centre de la France (près de Châteauroux) rien moins que l’Astrée d’Honoré d’Urfé… c’est peu dans la veine de notre Henri. Mais qu’importe : Henri a plu à Cédric et surtout, surtout, la belle Gloria (Deborah François) a plu à Henri. A partir de là, se développe une partition musicale et poétique, alternant l’émotion et l’humour, avec d’autres acteurs excellents (Alice Belaïdi, Dominique Reymond…) pour arriver à la fin du film, au festival de Venise, où, à la tribune de la conférence de presse, beau raccourci du film tout entier, les membres de la distribution récitent je fais souvent le rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime… , en guise de test de la qualité du son. Le plus bel hommage au cinéma qui soit, et même… l’envie de lire l’Astrée !

038078.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxtapisserie(1)(tapisserie représentant Astrée et Céladon au bord du Lignon)

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Toussaint (Avignon – V)

???????????????????????????????Pas que du théâtre, pas que de l’art contemporain, de la LITTERATURE aussi, même si évidemment, le théâtre fait déjà partie de la littérature, mais de celle qu’on lit à sa table ou bien qu’on écoute quand on nous la lit et même encore mieux, quand c’est l’écrivain qui nous lit sa prose – ou sa poésie. L’écrivain, ici, est Jean-Philippe Toussaint. Il nous lit sur une scène installée au sein du Musée Calvet, en extérieur, des passages de sa quadrilogie fameuse : Faire l’amour, Fuir, La vérité sur Marie, Nue, quatre saisons dans la vie de Marie Madeleine Marguerite de Montalte. On peut s’installer comme on veut. J’ai choisi une chaise au premier rang parce que j’avais l’impression que c’était le meilleur moyen de ne rien louper, mais j’aurais tout aussi bien pu choisir une chaise longue. La voix de Jean-Philippe Toussaint est douce et monocorde, elle est la porteuse idéale de ces textes qui, eux-mêmes, ont des périodes longues, une tonalité grise, de celle des petits matins où l’on a mal dormi, parce qu’il y avait du bruit dehors ou bien parce qu’on a fait un long voyage en avion, dix heures, douze heures, voire plus, qu’on aurait aimé dormir – on aurait peut-être du prendre un somnifère mais on déteste ça – mais qu’on n’a pas pu, ou si peu. D’ailleurs on était au milieu de la rangée, entre deux personnes corpulentes qui, elles, dormaient, et même bruyamment, et qu’on n’avait même pas la ressource de se lever pour aller faire un tour dans la carlingue, par exemple aller pisser, un truc comme ça, parce qu’il aurait fallu enjamber, dans une manœuvre périlleuse, l’une des deux personnes et son gros ventre. Je parle de ça, évidemment, vous l’avez compris, vous qui avez lu déjà le premier de ces récits, « Faire l’amour », parce que vous savez justement qu’au moment où commence le roman, les deux personnages principaux descendent d’un vol très long entre Paris et Tokyo, que personne n’est venu les attendre et qu’ils ont des tonnes de bagages à transférer dans un de ces hôtels dont Tokyo raffole, une tour, comme dans Lost in translation, leur chambre se situant au seizième étage, c’est peu direz-vous, mais cela leur permet quand même de très bien distinguer la Tokyo Tower et quelques buildings bien plus hauts du quartier de Shinjuku. Ils sont crevés mais ne peuvent pas dormir. Alors ils font l’amour. Toussaint lit imperturbablement son récit, au rythme où la nuit avance, où le récit de la nuit avance, avec détachement et distinction, le récit est précis, il s’étire et s’insinue dans nos têtes où se forment sans cesse de nouvelles images, pourquoi pas érotiques, Toussaint est un auteur incroyablement visuel. Il suffit de fermer les yeux et on voit tout ce qu’il nous dit, presque aussi bien qu’au cinéma – pas un hasard si lui-même met en scène certains de ses romans. Et il a de l’humour. Ca, on le sait, depuis « La salle de bain » ou « l’appareil-photo », mais il en fait preuve là aussi, dans ce premier roman du cycle dédié à Marie, bien que modérément. La séquence la plus drôle est celle où, faisant l’amour, justement, et Marie s’étant recouvert les yeux d’un de ces masques noirs qu’on distribue dans les avions, ce qui fait qu’elle ne voit rien, alors que lui, le narrateur, tel qu’il est disposé, voit très bien la chambre, un message s’allume sur l’écran du téléviseur, qui dit :  You have a fax. Please contact the central desk,  l’homme perdant alors tous ses moyens, il est obligé de se justifier en prononçant cette phrase absurde : on a un fax.  Après, bien sûr, les choses ne vont pas très bien, eux-mêmes ne vont pas très bien, et il est persuadé qu’ils vont vers leur rupture. Il sort de la chambre dans la nuit de l’hôtel, erre jusqu’à la piscine, où il nage. Il la retrouve dans le hall de l’hôtel (elle s’est décidée à aller chercher ce foutu fax). Ils sortent dans la nuit tokyoïte et là, ils sont saisis par un tremblement de terre…

Le surgissement d’une alarme, d’un signe, comme un message sur un écran, ou bien une sonnerie téléphonique, voilà ce qui a souvent une fonction dans ces récits, en général de dérangement, voire plus gravement d’avertissement d’un danger, d’un rapport soudain, comme le narrateur le dit lui-même dans « Fuir », avec la mort. C’est dans ce deuxième épisode de la vie de Marie qu’en effet survient, dans des conditions comparables, l’évènement d’une sonnerie de portable. Dans « Fuir », le train (entre Shanghaï et Pékin) a remplacé l’avion. Le narrateur y est en compagnie d’un inquiétant intermédiaire chinois pour les affaires de Marie, qui se nomme Zhang Xiangzhi, et d’une aimable jeune chinoise qui répond au doux nom fruité de Li Qi. Au moment où il entreprend de faire l’amour avec celle-ci dans un compartiment toilette du train rapide, la sonnerie de son portable, un portable que justement M. Zhang lui a offert et qui sert, comme on le devine, à maintenir un lien avec Marie, et qu’il a laissé dans son sac à dos, à l’extérieur du local exigu où il a commencé d’ôter du corps de Li Qi, les quelques centaines de grammes superflus qui le séparent de sa chair opaline, cette sonnerie retentit, le jetant dans un désarroi profond. Il se voit contraint de répondre. C’est Marie. Elle lui annonce la mort de son père (à elle).

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(photo J.P. Toussaint)

Dans un autre récit (« La vérité sur Marie »), il est question d’un pur-sang qu’il faut embarquer dans la zone de transit de l’aéroport de Narita, cela occupe le cinquième du roman et c’est fascinant : littérature où le texte est fait pour nous transporter dans un ailleurs indécidable, sommes-nous à Tokyo, chez nous, à Avignon ? je me souviens avoir lu ce passage dans le métro à Paris : j’étais dans ma bulle, et pourtant sur la ligne 13… Jean-Philippe Toussaint a un site Internet que je recommande : on y suit à la trace ses personnages et ses projets d’écriture, et ses projets de films. Lorsqu’en cette cour du musée Calvet, la lecture s’interrompt, on en voudrait encore et encore bien sûr, c’est comme une musique qui tout à coup s’est interrompue, ou comme un rêve, dont on a été réveillé trop tôt.

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