Le fond des mers et l’inconscient

Ce jour-là, j’étais un peu tendu, anxieux, bref : pas très dans mon assiette, alors je me suis dit va au cinéma, va voir ce film dont on parle comme d’un chef d’œuvre et que tu as tellement envie de voir car, en plus, tu as rarement été déçu jusqu’ici par les films japonais, qu’ils soient de Kitano, de Kurazawa, de Kore-Eda ou – justement ! – de Naomi Kawaze. Va voir ce film au titre liquide et dont les images que tu as déjà vues (bande-annonce !) montraient le calme d’une île et la souplesse de deux corps jeunes nageant au fond des mers. C’était un début d’après-midi, il n’y avait que trois autres spectateurs dans le cinéma, j’ai pu donc choisir la meilleure place et je me suis immergé pendant deux heures, dans ce silence reposant, légèrement empli par la douceur du vent et les éclats des vagues. Au début du film, après une brebis blanche que l’on égorge, la nuit tombe et la tempête fait déferler les vagues sur une plage déserte – et sur une petite jetée aussi, vite recouverte. Tout à coup on voit un corps inerte entre deux eaux, la face tournée vers les algues, le dos vers le ciel. Un gros tatouage. Nous ne sommes pas seuls à regarder. Un enfant, ou plutôt un ado, aussi est là. C’est le garçon. La fille, elle, on la verra bientôt, avec son père qui lui prépare des jus de fruits. On devine déjà que la mère est malade. On murmure autour de cette absence. La mort est évoquée. Pourtant c’est une chamane, autrement dit presque une déesse… comment les dieux peuvent-ils mourir ? Mais « Papy Tortue », le vieillard qui pêche assis sur son rocher, lui, il sait bien que les chamanes ne sont que des intermédiaires. Le film se déroule au rythme des vagues. Bientôt on saura que l’homme retrouvé noyé était l’amant de la mère du garçon. Bientôt, on verra la mère de la fille, dont les forces s’amenuisent… les trois personnes, la fille, la mère, le père feront reposer leur tête chacun sur les genoux de l’autre, sauf le père qui, bien sûr, lui n’aura personne pour se reposer.

stiilthewaterLa scène où la mère est à fin de vie, allongée, souffrante, mais entourée par les siens et par des hommes et femmes de l’île, tous respectueux envers leur chamane, et qui lui chantent des mélodies anciennes est l’une des plus belles scènes que j’ai jamais vues au cinéma. Ces chants et cette musique sortent du fond des âges. Les cadrages font de chaque plan un trésor d’émotion. Les gens de cette île pensent que les humains sont d’abord des esprits éternels, qui ne font qu’un petit séjour sur terre de manière incarnée, et que mourir c’est retourner chez soi. Bienheureux peuples aux traditions chamaniques… j’aimerais aussi penser cela.

En parallèle à cette mort annoncée, ou plutôt à cet effacement d’un être dans le brouillard de l’au-delà, la vie, elle, s’éveille. La fille a réussi à calmer la rébellion du garçon, contre sa propre mère, à qui il reproche de ne plus vivre avec son père (parti à Tokyo) et elle l’a emmené dans l’élément liquide, lui qui déclarait avoir peur de l’océan (car il est vivant), d’où les longues brasses sous-marines. Suivies de la rencontre de leurs corps sur une plage déserte.

034099Je suis ressorti de ce film incroyablement détendu, je ne savais pas que la vision d’un film pouvait apporter autant de bien être. D’où cela venait-il ? Nul doute que la place prise par la mer / mère y est pour quelque chose. Voir s’agiter des corps au fond de l’eau a quelque chose à voir avec notre inconscient qui, lui-même, est comme un abîme océanique traversé par les formes fugitives qui hantent nos rêves, la nuit. Et le tableau, autour de la mère qui meurt (en contraste avec la mer qui, elle, vit, comme le dit le garçon) est là comme pour compenser le chagrin de la perte que nous éprouvons tous au soir de notre vie, surtout quand la fin de vie d’une mère ou d’un parent proche ne se passe pas tout à fait comme on aurait pu le souhaiter, en tout cas pas dans cette belle sérénité. Ce film, sans nul doute, donc, parle à l’inconscient. Mais n’est-ce pas la fonction du cinéma en général, que de nous montrer sur écran nos aspirations, nos craintes et nos fantasmes ?

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Un petit homme, face à l’immonde

Modiano-Foto-JF Robert-modds-183x228Il y a ce qu’on n’aurait jamais imaginé : l’entreprise de réhabilitation du régime de Vichy, l’affirmation que le Maréchal, après tout, ce n’était pas si mal, que Vichy a sauvé des Juifs, il y a comme une nostalgie, il y a pour la première fois depuis 1945 ce coup de force idéologique visant à re-légitimer la droite, toute la droite, extrême comprise, pour qu’on en finisse paraît-il avec ces accusations soi-disant calomnieuses selon laquelle elle aurait collaboré, trahissant le peuple et la nation… et puis il y a en face de cela, de cette entreprise immonde, un petit homme qui, à l’oral, ne sait pas aligner trois mots, qui bafouille tout le temps, mais qui a écrit, et qui écrit encore sur ces années là, avec minutie, avec documents et c’est à lui que les jurés de Stockholm viennent de remettre le Prix Nobel de littérature. Quelle opposition, quel contraste, entre d’un côté ce retour de la haine, ces meetings (à Béziers ces jours-ci) et de l’autre, un Prix Nobel. Certains commentateurs d’outre Atlantique auraient attiré l’attention sur ce fait-là : que le Prix Nobel va à un écrivain qui a évoqué la mémoire des millions de Juifs morts en camp et qui vit, dans un pays, la France, où l’on craint toujours une recrudescence de l’antisémitisme, et que cela n’est sûrement pas dû au hasard. Un roman exemplaire de Modiano, que je viens de relire, est Dora Bruder (1997). Les tentatives, par l’auteur, de retrouver les traces d’une jeune fille à propos de qui il avait vu dans la presse un avis de recherche lui donnent le prétexte à digressions et réminiscences sur une époque pas si éloignée :

Parmi les femmes que Dora a pu connaître aux Tourelles se trouvaient celles que les Allemands appelaient « amies des juifs » : une dizaine de Françaises « aryennes » qui eurent le courage, en juin, le premier jour où les juifs devaient porter l’étoile jaune, de la porter, elles aussi, en signe de solidarité, mais de manière fantaisiste et insolente pour les autorités d’occupation. L’une avait attaché une étoile au cou de son chien. Une autre y avait brodé : PAPOU. Une autre : JENNY. Une autre avait accroché huit étoiles à sa ceinture et sur chacune figurait une lettre de VICTOIRE. Toutes furent appréhendées dans la rue et conduites au commissariat le plus proche. Puis au dépôt de la Préfecture de police. Puis aux Tourelles. Puis, le 13 août, au camp de Drancy. Ces « amies des juifs » exerçaient les professions suivantes : dactylos. Papetière. Marchande de journaux. Femme de ménage. Employée des PTT. Etudiantes. (Dora Bruder, p. 140 édition Folio).

Une parmi d’autres des dizaines d’histoires évoquées dans ce petit livre de 145 pages que tout le monde peut lire avant de se prononcer sur les « bontés » du régime de Vichy…

dora-bruder-138747-250-400Drancy_-_dec_1942Le camp de Drancy, en 1942

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La fin de Santorin – 2

Deuxième épisode: où Björk s’envole dans les airs

Björk revint le lendemain, il avait du mal à s’arracher à la vision de cette petite mer intérieure, entre îles et paquebots de croisière, qui semblait abriter dans sa masse liquide des secrets venus des millénaires engloutis. Il était de nouveau à la terrasse du café où, la veille, il avait découvert le paysage et il regardait défiler la foule des touristes au sein desquels parfois il reconnaissait quelques silhouettes qu’il avait aperçues sur le ferry, lors de la traversée, comme cette fille élancée à qui il avait tout de suite trouvé des airs de danseuse, qui attendait, la nuit, à ses côtés, que le bateau accoste, et qui portait une légère jupette se retroussant au gré du vent, dévoilant alors le doux galbe de ses fesses dorées. Il voyait aussi des groupes débarqués de leur navire de croisière, un de ces « Costa – quelque chose », dont chaque membre arborait un insigne afin qu’il reconnaisse ses semblables, au cas où ils se perdraient, ce qui demeurait fort improbable étant donné l’ardeur qu’ils mettaient à se maintenir ensemble. Et au milieu de tout ça, des marcheurs, sac sur le dos, emboitant le pas de leur guide et qui discutaient entre eux matériel de haute technologie, chaussures et ampoules aux pieds. Drôle de petit monde se disait Björk, juste au moment où une bizarre secousse se fit ressentir et où comme un frisson d’angoisse se mit à parcourir les gens. Oui, on avait bien entendu une explosion. Et tous les regards inquiets de se tourner dans tous les sens. D’où provenait-elle. En se penchant un peu, et en regardant vers le sud de l’île, vers Akrotiri et l’endroit où des plages multicolores se succèdent, Björk vit un panache de fumée noire qui s’élevait dans le ciel paisible. Un entrepôt aurait explosé ? mais un entrepôt de quoi, au juste, pouvait-on s’enquérir dans une île manquant si manifestement d’industrie ? C’est alors qu’un nouveau tremblement se fit ressentir, plus fort que le précédent, comme une nouvelle explosion, mais bien plus proche, immédiatement suivie d’un nouveau panache de fumée noire.

thera_eruption_1950-300x198Les gens se levèrent précipitamment de la terrasse, et sans prendre la précaution de régler leur consommations, ils étaient déjà dans la rue, ayant rejoint les autres, les groupes et les marcheurs, la danseuse aussi peut-être, dans une bousculade inquiète. Les femmes appelaient leur mari, les parents leurs enfants. Björk restait un peu en retrait, cherchant le recul mais inquiet tout de même, quand son téléphone mobile se mit à retentir. Le numéro qui s’affichait était bien connu de lui : c’était son lien au Département des Affaires Etrangères, le DAE suisse, analogue au ministère du même nom, en France. Nous n’avons pas pris le temps de présenter Björk, un citoyen helvète en déplacement pour le compte de son administration, entretenant des liens assez amicaux avec Rudolf Rohrer, le conseiller fédéral actuellement en charge de ce département. Rien d’étonnant à ce « qu’ ils » lui envoient un message. Björk n’était peut-être pas un innocent touriste comme on a pu le croire initialement. Après tout, s’il était là, c’était peut-être aussi pour autre chose, peut-être pour glaner quelques renseignements, ou plutôt des confirmations de ce que l’on savait déjà dans les chancelleries et sur quoi on échangeait à mi-mots : l’île de Santorin était devenue stratégique depuis quelques années déjà. On parlait d’un centre de commandement de l’OTAN installé dans le cratère, et d’autres installations sous-marines. Son contact au DAE lui avait laissé un message : il devait se méfier et partir très vite car, contre toute attente, après le récent bombardement de Donetsk par l’OTAN, la Russie avait décidé de se rebeller en s’en prenant au commandement de l’organisation transatlantique en mer Egée. A peine avait-il pris connaissance du message qu’effectivement, les vibrations et les sourdes explosions recommençaient. Il vit un obus, à moins que ce soit carrément un missile, emporter le clocher d’une chapelle byzantine. L’odeur commençait à devenir âcre et les gens commençaient à descendre par n’importe quels moyens vers la mer, se laissant glisser le long des falaises, souvent tombant et roulant jusqu’en bas sans plus se relever, essayant de prendre d’assaut le petit funiculaire qui permettait de rejoindre le port, lequel bien vite fut saturé, puis en panne. D’autres couraient vers Oia en pensant qu’ils seraient plus à l’abri, mais tous voyaient bien que des bombardiers sillonnaient le ciel et que des missiles étaient lancés dont certains s’abîmaient en mer soulevant des geysers incroyables qui retombaient ensuite sur les paquebots croisières qui commençaient à prendre du gite. Désespérément, Björk tentait de rappeler son correspondant (« Vas-tu répondre, oui ? »). Mais rien, comme si toute communication était désormais coupée. Le ciel s’obscurcissait, c’était comme si ces bombes, ces explosions avaient fait se lever le vent, qui soufflait maintenant en rafales, emportant avec lui des nuages de granules volcaniques de couleur noire, de ces granules qu’on qualifiait de grains de sable lorsque la paix régnait et que les gens n’avaient pour seul soucis que d’aller sur la plage, et qui maintenant révélaient tout leur pouvoir de nuisance abrasive. Björk eut peur pour l’île toute entière, qu’il imaginait bien tout à coup basculer vers l’abîme, avec son chargement de luxe, ses ivoires, ses ambres et ses lauriers d’or et de diamants. Il eut un dernier coup d’œil vers l’écran de son smartphone. Miracle ! on lui parlait ! « tenez-vous prêt devant l’église orthodoxe, un hélico va venir vous chercher ». Il poussa un énorme soupir de soulagement tout en se demandant comment ils allaient faire pour l’extraire, lui seul, au milieu de cette cohue… mais déjà il percevait le point rouge grossir dans le ciel et malgré la bourrasque et le bruit des bombes, il entendait celui des palmes qui s’amplifiait, une échelle de corde se déroulait dont il n’avait plus qu’à saisir l’extrémité. Un rétablissement et ça y était. A ce moment, il vit tout près de lui la danseuse affolée : hors de question de l’abandonner. Alors qu’il avait déjà franchi quelques degrés de l’échelle, il l’agrippa de toutes ses forces pendant que l’hélicoptère prenait déjà de l’altitude. Il était temps. Il comprit au grondement intense qui parcourait l’île que la catastrophe était imminente. « les cons, ils ont réussi à déclencher un tremblement de terre »… c’était bien le cas en effet. On voyait maintenant, de là-haut, l’île s’ouvrir en deux, parcourue en son centre par une gigantesque faille dans laquelle s’écroulaient les maisons, les temples et les palais. Les derniers habitants ne purent, en guise de consolation, que voir en leurs derniers instants, cette scène magique : une danseuse en tutu qui s’élevait dans les airs, brassant l’air de ses longues jambes, comme sautant dans les galaxies et faisant du trapèze avec les étoiles, suspendue au filin d’un gros bourdon rouge doté d’une croix blanche et qui allait en diminuant dans le dernier bout de ciel qui fût d’un bleu intense.

photo: éruption à Fira (ou Thera) vers 1950

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Modeste hommage à un Prix Nobel surpris

Touché (et amusé) par l’attribution du Prix Nobel à Patrick Modiano, je reprends simplement le billet que je lui consacrai lors de la sortie de l’un de ses derniers romans « L’horizon ». J’étais à Lisbonne, en accompagnateur de C. et j’avais acheté le livre juste avant de monter dans l’avion. C’était le 20 mars 2010.

Quel primesautier ce Modiano, quel style fluide, enlevé, qui vous donne envie d’écrire comme lui. «Depuis quelques temps, Bosmans pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives». Autrement dit des personnes évanescentes, des fantômes qui passeraient, associés à des lieux bien réels, mais qui seraient improbables, car n’ayant pas de psychologie, d’état d’âme, ni de moi profond. Leur histoire elle-même serait vague, floue, imprécise. Quand sommes-nous ? Par quelques indices on peut deviner un léger aujourd’hui, et que le gros de l’histoire a eu lieu quarante ans avant. Mais il y a quarante ans, c’était quoi ? Bon, allez, mai 68, mais n’y comptez pas. Et cette manifestation, cette charge de CRS près de l’Opéra, quand les passants étaient obligés de refluer vers la bouche de métro, quand lui, Bosmans, crut se faire étouffer, quand il rencontra pour la première fois la petite Margaret Le Coz, qui fut blessée à l’arcade sourcilière et qu’il emmena à la pharmacie, c’était pour quoi, pour quelle cause ? Et ce Boyaval qui persécute Margaret, qui est-il ? Existe-t-il seulement ? Il la poursuivait depuis Annecy, curieux personnage, un psycho-rigide sans doute. Pour s’en débarrasser, elle avait accepté d’aller au cinéma avec lui, mais il était resté raide sur son siège, juste légèrement penché en avant lorsque l’intrigue devenait violente. Et ce couple menaçant, elle le menton en avant, altière, et lui en faux torero, qui vont au devant de Bosmans, tendant la main, exigeant un dû mystérieux, sont-ce vraiment ses parents, comme il le dit ? Rien n’est sûr, tout se complique comme eût dit Sempé. Il y a des rapports entre Modiano et Sempé d’ailleurs, tous ces petits personnages qui viennent de nulle part pour retourner vers nulle part mais qui dans l’entre deux nous entretiennent d’un instant. Le temps chez Modiano n’est qu’un vaste présent, d’ailleurs il n’est pas rare que le « il » de la narration se mue en « je », même si c’est du passé dont il s’agit. Qu’importe ? Quant à l’avenir, n’en parlons pas. «Et vous, comment vous envisagez l’avenir ?» avait demandé brusquement le docteur Poutrel à Bosmans et à Margaret. Yvonne Gaucher avait souri de cette question. L’avenir… Un mot dont la sonorité semblait aujourd’hui à Bosmans poignante et mystérieuse. ». Quelle est la force qui anime les personnages ? Il semble n’y en avoir qu’une, c’est peut-être la force la plus authentique (en cela, Modiano est très moderne) : le hasard. Le doux, le merveilleux hasard.

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La fin de Santorin – 1

Premier épisode : Björk à la rencontre des anciens minoens

???????????????????????????????Plus loin que Naxos, Paros, toutes ces îles en « os »… Björk s’embarqua pour l’île de Santorin, dont on lui avait dit le plus grand bien, elle contrastait avec les autres, ayant surgi de la mer par l’effet de secousses telluriques. Un volcan était apparu, qui, au cours des âges s’était effondré comme un pauvre soufflé, ne restait que la caldeira c’est-à-dire le bord du cratère, tel un chapelet d’îles en rond enfermant en son sein le vieux souvenir d’un cratère éteint, mais, qui sait ? qui peut-être un jour se réveillerait. C’était un soir de septembre, la traversée s’était faite dans des conditions idéales. Il n’y avait plus qu’à débarquer. La foule des touristes s’était donc concentrée dans les énormes calles qui contenaient les motos, les voitures, les camions, de gros semi-remorques qui portaient sur leur flanc, écrit en caractères grecs, le mot « métaphore », mis ici pour déplacement, transport, déménagement, pas du tout pour une figure littéraire, car si cela avait été le cas, nous aurions depuis longtemps quitté le réel, errant parmi les tropes et les figures de style. Ce qui peut-être n’allait pas tarder, d’ailleurs. Mais à ce moment-là, rien ne laissait deviner la suite. Bien que les regards des passagers attendant que s’ouvrent les gigantesques portes animées par des vérins hydrauliques, fussent, il est vrai, des plus anxieux. Ils étaient ces regards, tous dirigés vers ces portes, il régnait un silence d’angoisse et on voyait même certains vacanciers trépigner et se tordre d’impatience, mais en silence, certains même se rongeant les poings.

???????????????????????????????Enfin les portes s’ouvrirent et ce fut la ruée vers l’extérieur, une ruée pathétique vers des quais déjà encombrés par les taxis, les camionnettes, les minibus qui attendaient, dont les conducteurs s’étaient détachés pour un temps afin, simplement, d’agiter des petites pancartes à destination des nouveaux arrivants, où l’on pouvait lire : « hôtel Périssa », « hôtel Caldeira », « pension Georgios » etc. et les bergers des troupeaux touristiques parquaient leurs ouailles momentanées dans des enclos de fortune en leur disant : « mettez-vous là, on va venir vous chercher » et quand « le groupe » était complet, effectivement, ils venaient nous chercher et nous faisaient monter dans leurs carrioles pour des destinations que la plupart des touristes ignoraient, alors vous pensez, Björk… Il atterrit loin du centre urbain et esthétique de l’île, en bordure d’une plage de sable noir, dans un bloc de béton qu’on venait de construire et où l’on n’avait pas encore eu le temps de mettre les serviettes, les verres à dent, les bouts de savon, un bloc de béton vaguement rehaussé de marbre pour améliorer les abords de la piscine, mais le marbre, s’il enjolivait ces bords les rendait dangereux aussi, car « slippery », comme indiquait une pancarte jaune et rouge, les couleurs du danger. Björk était un peu déçu car ce qu’il voyait autour de lui ne changeait en rien par rapport à n’importe quelle plage lambda du pourtour de la Méditerranée, les parasols en paille étaient tous pareils, les estivants traînaient leurs grolles avec la même nonchalance qu’ils auraient eu à Boujan-plage. Sauf que le sable était noir. Sinistre pressentiment. Mais se dit-il, demain ce serait mieux : à nous la promenade sur la corniche, de Fira, la capitale, à Oia, la bourgade à l’autre bout de l’île, la fameuse promenade dont il avait lu dans son guide qu’un jour des années trente, Sartre et Simone de Beauvoir avaient dû la faire à rebours, leur bateau les ayant déposés à Oia et eux ayant leur hôtel à Fira. En pleine nuit, avec les valises à bout de bras, ça n’avait pas dû être drôle, ni pour Jean-Paul, ni pour Simone, qui avait bien dû le houspiller un peu, en lui disant : « je te l’avais bien dit, pourquoi tu t’es pas renseigné avant ? » et lui de lui répondre que c’était ça la liberté. Sa liberté. Mais en attendant, ça retardait le moment de se mettre au lit. Après une traversée qui n’avait pas été si facile, en tout cas longue, car plus longue que de nos jours, les navires n’ayant pas alors toutes les ressources de célérité offertes par la technique moderne. Bref. Ces temps-là sont enfuis. Années trente… si proches et si lointaines. Et après une nuit où le vent avait soufflé en rafales, faisant claquer portes et volets, courbant les roseaux et les bambous qui ne faisaient qu’un timide obstacle au déferlement des bourrasques, Björk se présenta à l’arrêt du bus local à destination de Fira, bus qui entrait d’abord dans le bourg de Perissa, entre les hôtels un peu cheap, les magasins de tubas et autres outils de plongée, les cafés déserts et les restaurants qui offraient tous les mêmes mets à consommer, salades évidemment grecques, souvlakis et gyros ainsi appelés probablement parce qu’ils venaient de la découpe d’une viande embrochées sur un axe rotatif, puis qui après un demi-tour – le bus – , attaquait la côte par une route moderne, juste un peu sinueuse, traversant le bourg commercial où habitaient les gens, les vrais gens comme disent les politologues et les chercheurs d’authentique dans ce monde factice, mais où aucun touriste ne s’arrêtait car tous n’avaient qu’une idée en tête : voir Fira et son prolongement sur la crête : les villages de Firostefani et d’Imerovigli, voire au-delà Oia dont on a déjà dit qu’il serait la destination finale de Björk. En route, notre héros songeait à ce qu’avait été autrefois cette île, à l’époque de la civilisation minoenne, souvent encore considérée ici comme « préhistorique » car coïncidant en partie avec le néolithique. La Crète était si proche et les échanges si intenses entre elle et les Cyclades. Proximité telle, pensait Björk, qu’il avait fallu que quelqu’un attribuât à l’explosion volcanique de Santorin (14ème siècle avant JC) la responsabilité de la disparition des minoens. Mais non quand même, on en est revenu de cette idée depuis, car les dates ne collaient pas, mais en tout cas, ladite explosion et ses cendres avaient englouti des villes et des villages dont on ne retrouva la trace qu’au siècle dernier au cours de fouilles effectuées plus au sud dans l’île, faisant émerger Akrotiri, Pompéi de poche, mais riche aussi en peintures murales, bijoux et restes d’une population qui s’était enfuie, elle, à la différence de celle des abords du Vésuve, à bord de barques et d’embarcations de fortune pour se réfugier peut-être justement sur l’île de Crète… On peut s’arrêter un moment ici. Après tout, il n’y a pas le feu : on peut bien stopper cinq minutes, le temps de lire ce qu’en dit Wikipedia, toujours instructif :

Vers 1450 av. J.-C., les palais sont de nouveaux détruits, ce qui marque le début du déclin de la civilisation minoenne. Pendant longtemps, la fin de la civilisation minoenne fut associée à l’explosion du volcan de Santorin, qui aurait entrainé une série de séismes dévastateurs, une couche de cendres volcaniques et un puissant raz-de-marée qui balaya toute la côte nord de la Crète, anéantissant la flotte minoenne29. Cette théorie fut mise en avant dans les années 1930 par Spyridon Marinatos qui attribua la destruction de la villa des lys à Amnisos à l’explosion du volcan30. Si cette théorie fut mainte fois reprise, elle commença à être contredite puis quasi abandonnée à partir des années 1980. Les archéologues estiment que l’explosion du volcan eut lieu vers la fin du XVIIe siècle av. J.-C. et non vers 1450 av. J.-C. De plus, ils admettent que la destruction des palais est issue de 3 catastrophes différentes intervenues à un intervalle de 70 à 100 ans. La première, vers 1620-1600 av. J.-C., due à l’explosion de Santorin, eut un effet limité, les palais ayant été immédiatement réparés. La seconde vers 1520-1500 av. J.-C., limitée elle aussi, eut pour conséquence l’abandon de certains palais et demeures (Galatas, Amnisos, Vathypetros, Sitia). La troisième, plus importante, eut des conséquences plus sérieuses, et de nombreux sites importants furent abandonnés. Tous les centres palatiaux semblent avoir été détruits et incendiés, sauf celui de Knossos. Dans certains villages, comme à Myrtos Pyrgou, seules les demeures plus importantes des gouverneurs locaux sont détruites alors que le reste des habitations est intact30.

En écartant la thèse de l’éruption volcanique, d’autres théories sont mises en avant pour tenter d’expliquer le déclin de la civilisation minoenne, comme les séismes, les incendies, la conquête mycénienne et les actions guerrières à l’intérieur et à l’extérieur de la Crète.

???????????????????????????????Voilà donc pour la civilisation minoenne. Entre temps, le bus local a franchi les faubourgs de la ville, là où peut-être on trouverait des hôtels à des prix abordables, et se range en marche arrière sur la place de la gare routière, près de l’édifice moderne qui abrite le musée archéologique où donc, on peut admirer les fresques de cette lointaine époque, singes bleus rigolos aux queues formant arabesques, figures d’Africains ou de femmes énigmatiques et parées d’or.

***

Björk s’était alors baladé sur la crête, mais ce qu’il avait vu l’avait profondément déconcerté : certes des murs blancs éclatants et des toits bleus et arrondis, mais qui ne semblaient plus abriter des demeures ordinaires, tous les logis ayant été convertis en hôtels de luxe et en studios quatre étoiles. Quand on prenait un café glacé, là en haut, dominant la baie et les ruelles en pentes descendant en cascades vers la limite du rocher volcanique, on entendait les bruissements de toutes les langues parlées par les foules innombrables et le regard ne faisait que ricocher de palais en palais et de piscine en piscine. La rue principale semblait une tranchée que l’on avait creusée entre des étals de bijoutiers et de marchands d’orfèvrerie. On lui avait bien dit qu’à plusieurs couches de roches éruptives s’était superposée une couche de béton, mais plus encore, il voyait qu’à la surface de celle-ci, s’échappait comme une vapeur d’or.

FIN du premier épisode

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L’Art et l’Incarnation: le Pérugin

visuels_tablette_4Pourquoi j’ai retenu mon souffle en visitant l’exposition sur le Pérugin qui se tient en ce moment au musée Jaquemart-André… Ce n’était pas seulement parce que tant de beauté asphyxie, c’est aussi parce qu’en entrant dans cette période artistique unique (fin du XVème siècle), on accède, en un instant, à la force d’une conception du monde : celle du christianisme. Formé comme je l’ai été à l’école du matérialisme dialectique, il me faut un temps très long pour comprendre quelque chose des élans mystiques, de la foi religieuse et surtout, de ce fameux mystère « de l’incarnation » dont on nous rebat les oreilles : qu’est-ce au juste que cela ? que le divin s’est fait homme ? ou bien plutôt, et plus précisément : s’est fait chair, c’est-à-dire corps. Cela n’aura été que par l’art que j’aurai réussi à percevoir un brin de ce qui est tellement en dehors, a priori, de la rationalité. Le Pérugin tient une place de choix dans l’art : issu de l’Ecole de Florence, il se coltine avec les fresques de la Sixtine puis avec les peintres vénitiens, avant d’ouvrir la voie à Raphaël. Mais c’est sa première période qui m’impressionne le plus, celle pendant laquelle, d’abord inondé par la magie de l’architecture, il met en scène des drames chrétiens en se servant de l’espace pour faire surgir au premier plan des corps. Et quels corps… d’abord celui du Christ mort. Je remercie Nancy Huston d’avoir un jour (dans « Infrarouge », page 40) attiré mon attention sur celui qui figure en la National Gallery de Dublin : (voir https://rumeurdespace.wordpress.com/2011/06/25/mort-grace-et-disgrace-a-la-national-gallery-de-dublin/) mais là où elle voyait un Christ guilleret et affriolant, on verra plutôt la froideur du cadavre. Le Pérugin est peut-être le premier à avoir osé si bien étaler la raideur cadavérique en travers du premier plan d’un tableau. Comme s’il fallait rappeler le poids qu’a le corps, vivant ou mort, mais encore plus peut-être mort que vivant, dans la tradition chrétienne. Le Musée n’a pas fait venir La Pieta de Dublin, mais à la place, il donne à voir une Pieta datée d’environ 1473, avec Saint Jerôme et Marie-Madeleine, tempera sur toile figurant sur une bannière (gonfalon) qui servait aux processions.

2_-_le_perugin_-_pieta_-_perouseLa manière est plus fruste que celle des Pieta futures, il y a moins de douceur et de modelés, davantage d’aigus, qui font penser à une persistance du gothique, mais on est touché par la pâleur, presque la verdeur de ce corps dont on sent que la mort l’a désarticulé. Curieusement, il semble petit, mettant ainsi en évidence la stature imposante de la Vierge, qui le tient presque comme elle a dû le bercer lorsqu’il était enfant. Mais le corps n’est pas seulement destiné à être montré nu, livide, il est aussi le réceptacle des inscriptions, des blessures, des offenses qui lui sont faites, comme s’il fallait rappeler qu’après l’incarnation, il y a toujours dans ce que nous disons ou écrivons une part de lutte avec la chair. D’où ces saints suppliciés, ces gisants et ces ressuscités. Une fresque extraordinaire prêtée par la Pinacothèque Communale de Deruta (petite ville non loin de Pérouse) montre deux saints : Saint Romain et saint Roch, l’un est richement vêtu, avec un pourpoint pourpre et des bas rouges, mais l’autre est plutôt vêtu comme un mendiant, ses hordes brunes cachent mal la culotte blanche (on dirait aujourd’hui un simple slip), et surtout il nous montre de sa main droite sa blessure, qui saigne encore, une blessure qui n’est pas très belle et pourrait s’infecter. Cette douleur contraste évidemment avec son visage, plutôt rubicond, plutôt satisfait, séduisant probablement, sous son canotier jaune. Que veut-il nous dire ainsi ? que la chair est faite pour les souffrances comme pour le plaisir ?

3_-_le_perugin_-_saint_romain_saint_roch_et_vue_de_deruta_-_derutaOn notera incidemment le rôle que Le Pérugin fait jouer ici à l’architecture (reproduction d’un petit village en bas de la toile, Deruta au XVème siècle) et à ses éléments, ainsi la brique mise de travers où le saint a déposé son pied, qui achève de détacher réellement ces deux personnages du fond rouge devant lequel ils sont situés.

Plus tard, Le Pérugin connaît un immense succès : la chapelle Sixtine entre autres (la période romaine) puis il découvre d’autres manières de mettre en valeur les corps, lorsque ceux-ci sont nimbés de lumière ou bien lorsqu’ils sont richement parés et que le peintre alors doit s’appliquer à rendre la somptuosité des étoffes et des fourrures. De cette époque date cette éblouissante Marie-Madeleine dont le nom est brodé en lettres d’or sur le haut de sa robe (le plaisantin de passage, se trompant sur l’auréole finement ciselée, se demandera peut-être comment il se fait qu’elle a un casque audio sur les oreilles).

11_-_le_perugin_-_sainte_marie_madeleine_-_florencePlus tard encore, et toujours dans la bonne tradition chrétienne, le thème des tourments que subit la chair réapparaîtra, mais sous un jour profane, quand la marquise de Mantoue lui demandera un tableau sur le thème de l’affrontement entre le désir amoureux et le devoir de chasteté, ce qui donnera, de la part du peintre ombrien ce fameux « combat de l’Amour et de la Chasteté », qui finit par embellir les collections du duc de Richelieu, mais que la marquise, elle, n’apprécia pas tant que cela. Elle aurait préféré une peinture à l’huile plutôt qu’une tempera, certes, mais peut-être aussi était-elle déçue de cet ensemble un peu fade, aux traits convenus. De cette période dite « profane » (vers 1490), on aimera mieux, peut-être Apollon et Daphnis, tout en suavité et finesse. On dit que l’on y voit Apollon enseignant à Daphnis à jouer de la flûte… c’est évidemment d’un esprit assez coquin, comme quoi l’obsession à représenter l’incarnation n’empêche pas la légèreté et la distraction…

13_-_le_perugin_-_le_combat_de_lamour_et_la_chastete_-_louvrePuis, on le sait, Raphaël prit le relais et il semble qu’on ne sache plus très bien qui influence qui, en tout cas le Pérugin des dernières années semble satisfait des recettes trouvées au début du XVIème siècle et qui firent la gloire de Sanzio, et qu’il applique d’une manière peut-être schématique. Il meurt de la peste en 1523, à l’âge d’à peu près 75 ans.

Je retrouve en feuilletant un livre que Georges Didi-Huberman consacra à Fra Angelico (« Fra Angelico – Dissemblance et Figuration », réédité en collection Champs-arts chez Flammarion) ce texte, qui va dans le sens de mes réflexions :

Le mystère de l’Incarnation définit, depuis les Pères grecs et Tertullien en Occident, le lieu ambigu et fascinant dans lequel le christianisme a dû poser, ou plutôt reposer le problème de l’image, en sons sens concret comme en son sens théologique, face au judaïsme biblique et face au paganisme antique. Il s’agissait, face au judaïsme biblique, d’affirmer la visibilité de Dieu en tant que Christ, qui est à la fois Dieu en personne et image de Dieu ; il s’agissait, face au paganisme antique, d’affirmer une image qui pût échapper aux malfaisantes séductions de l’idolâtrie. Entre les deux, la problématique de l’Incarnation ouvrait l’image à un fonctionnement que l’on a ici nommé le visuel – quelque chose qui tentait de tirer le regard au-delà de l’œil, le visible au-delà de lui-même, dans les régions terribles ou admirables de l’imaginaire et du fantasme. (présentation, p. 14)

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L’île aux murets de pierres sèches

???????????????????????????????Que faire, où aller après Naxos, l’île aux murets qui se prolongent indéfiniment. Après ces gros bourgs, au centre de l’île, au pied du sommet, le plus haut des Cyclades, là où paraît-il Zeus lui-même passa son enfance puisqu’il fallait bien que le plus puissant des dieux eût une enfance quelque part, mille mètres de hauteur, sous nos souliers légers, avec la mer tout autour, et les autres îles, dont certaines sont à peine habitées, voire pas du tout, sauf peut-être une chapelle blanche, comme ici il y en a partout, au sommet d’une colline, y vit-il un quelconque ermite ? si oui, vite, allons lui rendre visite, mais j’en doute… au village, attendre le bus sous un platane en suivant des yeux le cortège d’un enterrement, la petite vieille, morte, en son cercueil qui demeure ouvert et les vieux qui discutent, en Grec bien sûr, ce qui fait que nous n’y comprenons rien, mais on devine, ils se parlent de leurs soucis, de leurs familles, de l’ado qui ne fiche rien, des impôts qui ont augmenté et au retour, tous et toutes reparaîtront, sauf la vieille en son cercueil pardi, celle-là, on l’aura mise de côté et enfin enfermée, tous et toutes avec à la main un petit paquet , dans le papier, on devine la boule de pain, ou des biscuits peut-être, et deux ou trois vieilles s’attardent près de l’arrêt du bus, et des hommes vont s’asseoir au bistrot d’en face. Et commandent. Cafés, ouzo. Bref, que faire et où aller après Naxos, l’île des kouros, ces gros blocs abandonnés en forme de personnages géants, gisant par terre, dans les fourrés, à moitié cassés, inachevés par le sculpteur qui a fait venir le marbre des carrières proches, l’île est pleine de marbre, les chemins même qui dévalent la colline et retombent sur les villages endormis sont dallés de marbre.

???????????????????????????????Et les kouros, eux, ont glissé au long des siècles, mille sept cent before Christ. Près de l’un, une vieille a ouvert un café de plein air, plein de chats qui circulent entre les jambes, qui vend du café, des petits pots de miel, des fiasques d’huile d’olive. On marche entre les cistes et les figuiers de barbaries, le long de ces murets de pierres qui s’étirent et s’étirent, on remonte vers un château, près du village de Tsikalariou, seuls dans le maquis déserté, sorte de lande sous un soleil qui écrase, le chemin contourne le promontoire, la roche noire, les murs en ruine du kastro, doigt écorché vers le ciel brûlant.

Au loin, la ville blanche, aussi dominée par un kastro, une demeure vénitienne, des ruelles encapuchonnées, des fleurs de bougainvilliers en collier, et le prolongement d’un îlet qui porte en son sommet l’encadrement d’une porte, celle dédiée à Apollon.

Chora Naxos - Apollon (3)

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Carte postale de Santorin

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L’inquiétant monsieur Gödel

Il avait mis à bas l’espoir de ses maîtres : non celui qu’ils avaient placé en lui, mais celui qu’ils avaient érigé pour leur propre omnipotence. Ses amis positivistes voulaient réduire l’indicible, ce que le langage des hommes ne pouvait atteindre. En mathématiques, borner la recherche à la seule machinerie était un leurre ; Kurt leur avait fourni un résultat destructeur construit avec le langage même qu’il était censé consolider.

Il n’avait jamais été un disciple aveugle du Cercle positiviste, il se révélait même être le loup dans leur bergerie, mais dans ce tout petit monde, il lui fallait creuser une place. Il avait besoin d’eux pour se stimuler ; ne pas se laisser porter par le Zeitgeist. Voilà aussi peut-être ce qu’il avait aimé en moi : ma candeur. J’acceptais mon intuition avec plus de naturel. Mes jambes lui ont plu, je l’ai retenu par ma radieuse ignorance. Il disait : « Plus je pense au langage, plus je suis stupéfié que les gens parviennent à se comprendre. » Il n’était, lui-même, jamais approximatif. Dans ce monde de beaux parleurs, il préférait le silence à l’erreur. Il aimait l’humilité face à la vérité. Il possédait cette vertu en quantité toxique ; craignant les faux pas, il en oubliait d’avancer. (Yannick Grannec, « La Déesse des petites victoires »)

Si Y. M. le logicien russe, du haut de la tribune du colloque auquel je participais en mai dernier à Saint-Petersburg, n’avait tout à coup, contre toute attente, au cours d’une table ronde qui réunissait une petite élite de savants russes, fait allusion, et même recommandé, comme distraction instructive, ce livre – il avait dit : this small book in French, « la déesse des petites victoââres » – sans doute ne l’aurais-je jamais acheté, ni donc a fortiori lu. Seulement voilà, au milieu d’une discussion savante, il avait ouvert le livre et lu en Français (tant pis pour ceux qui ne le comprenaient pas) ce passage :

Elle : Tu mens. Tous les hommes sont des menteurs.
Lui : Tout dépend de celui qui l’affirme. Est-ce une leçon de ton père ou de ta mère ? Syllogisme ou sophisme ?
Elle : Tu me causes chinois, ô monsieur le doctorant !
Lui : Si c’est ton père, tu ne pourras jamais savoir s’il ment ou non. Si c’est ta mère, sa vérité est contingente à son expérience avec les hommes.

Bien entendu, ceci n’était qu’une énième variation sur le paradoxe du menteur, inauguré par le mégarique Eubulide de Milet, puis repris sous sa forme la plus connue par Epiménide le Crétois… si un Crétois dit que tous les Crétois sont des menteurs alors ce qu’il dit est faux (puisqu’il est lui-même crétois), donc il existe un Crétois non menteur (d’après ce que dit l’énoncé), et c’est peut-être lui, auquel cas, il dit vrai et alors, en tant que Crétois, il est un menteur etc. On recommence : la boucle ne se clôt jamais et on ne saura jamais si le Crétois en question ment ou bien dit la vérité…

godelCe « paradoxe » ne concerne à vrai dire que de loin la contribution de Gödel à la science contemporaine : non, Kurt ne s’est pas contenté de recopier Epiménide… Peut-on juste penser que la structure de cet argument trottait dans sa tête quand il entreprit ce travail périlleux de répondre aux exigences des philosophes positivistes du Cercle de Vienne, et à Hilbert, qui souhaitaient que l’ensemble des mathématiques fût enrégimenté dans un système qui aurait permis de démontrer à coup sûr tout ce qui est vrai, à commencer par ce qui est vrai en arithmétique ? Un tel système, en le faisant fonctionner mécaniquement, aurait permis de délivrer tout ce qu’il y avait à savoir de vrai – de vrai en mathématiques, bien entendu.  Gödel prouve simplement qu’un tel système n’existe pas. Le raisonnement se fait par l’absurde : s’il en existait un, dans un tel système, on pourrait toujours construire un énoncé G qui se traduirait par : « G n’est pas démontrable ». D’où il s’ensuivrait que si cet énoncé est vrai, il n’est pas démontrable (d’après ce qu’il affirme) et s’il est faux, alors il serait démontrable, mais alors on serait dans un système inconsistant, puisqu’il serait capable de démontrer des choses fausses. Ajoutons que ceci est possible parce qu’on se focalise sur les énoncés de l’arithmétique et que le fait de pouvoir considérer les nombres entiers rend possible de coder tout énoncé logique par un nombre, comme au bon temps de notre enfance, lorsque nous inventions des codes secrets (« A » sera « 1 », « B » sera « 2 » etc. de sorte que BONJOUR soit le nombre 2015014010015021018 – en utilisant le 0 pour délimiter les lettres). Faisant cela, si tous les symboles utilisés dans le système formel candidat à la démonstration de formules d’arithmétique, sont codés et si le code est assez malin pour être injectif (à deux nombres différents correspondront deux formules différentes), chaque formule recevra un numéro. Imaginons qu’on soit même capable de dire par une formule ce que c’est pour une formule d’être démontrable, et donc aussi d’être non démontrable, alors une telle formule aura aussi son numéro. Si N est le numéro de la formule « la formule numéro K est non démontrable », on peut chercher à faire en sorte que les deux nombres, N et K coïncident. Si on y arrive – et on y arrive ! – alors, on obtient un nombre N0 qui est le nombre associé à la formule « la formule de nombre N0 est non démontrable ». Alors, si N0 est le nombre d’une formule vraie, la formule qui dit que la formule de nombre N0 est non démontrable est vraie, c’est donc que la formule de nombre N0 n’est pas démontrable et on a trouvé une formule vraie non démontrable… C’est aussi simple que ça, le théorème de Gödel… Evidemment, on sent qu’il y a des détails techniques, non abordés ici, dans cette démonstration. Mais on peut faire confiance à Gödel. Sa méticulosité était de nature à résoudre toutes les difficultés techniques.

Maintenant, que faire d’un tel théorème ?

Sans doute pas ce qu’ont voulu en faire toutes sortes de philosophes un peu fumeux, qui ont voulu y voir une faillite de la raison, voire, comme notre Régis Debray national, bon écrivain mais piètre philosophe, la preuve que le totalitarisme, ça ne pouvait pas marcher (comme si on avait besoin de passer par là pour le prouver !).

Le titre exact de l’article de Gödel était : Sur les propositions formellement indécidables des Principia Mathematica et des systèmes apparentés, apparemment donc l’ambition était modeste. Il se contentait de parler des propositions exprimées dans un système formel défini, celui mis au point par Russell dans les fameux Principia. On pourrait donc penser que le théorème est dépendant de ce système, et comme il s’agit de formules supposées exprimer des vérités arithmétiques, qu’il se rapporte aussi uniquement à l’arithmétique, ce qui en amoindrirait considérablement la portée… Or, les choses sont plus subtiles. Entre le résultat technique et le principe métaphysique que certains voudraient en tirer, il y a une marge, un spectre de réflexions qui mérite qu’on s’y arrête.

Le théorème d’incomplétude dit aussi qu’il existe une proposition qui n’est pas réfutable (puisqu’elle est vraie !) et qui pourtant n’est pas prouvable. Formulé de cette manière, on gomme la référence aux valeurs de vérité, on s’écarte de l’idée que le savoir se ramènerait toujours à un vis-à-vis entre un système formel d’une part, consistant en des expressions syntaxiques, des règles et des axiomes,  et un « modèle » d’autre part, c’est-à-dire un domaine d’objets muni de relations, ce n’est plus l’idée qu’il n’existerait pas de système formel permettant de prouver tout ce qui est « vrai » qui est mise en avant, mais l’idée qu’il n’existerait pas de système tel que, en lui, dès qu’une proposition n’est pas réfutable, elle est prouvable (ou bien, à l’envers, dès qu’une proposition n’est pas prouvable, elle est réfutable). Ce n’est pas parce que vous prouvez qu’il n’y a pas de réfutation explicite de A, que vous prouvez A ! De même, ce n’est pas parce que vous prouvez qu’il n’y a pas de preuve de A que vous le réfutez. (Après tout, on est habitué à penser que ce n’est pas parce qu’on n’a pas trouvé de preuve de la culpabilité d’un accusé qu’on a prouvé qu’il était innocent !).  Un ami logicien romain (M. A.), développant les idées du logicien français Jean-Yves Girard, montre que ce n’est pas de « modèles » opposés à des « preuves » (syntaxiques) qu’il s’agit, mais de deux niveaux de syntaxe. Les interpréter comme l’opposition entre syntaxe et sémantique revient à opter pour un certain « format », c’est-à-dire un point de vue non neutre sur les objets, une façon de voir parmi bien d’autres. Mais ce « format » n’est pas obligatoire. La question devient : existe-t-il un format, sous lequel on pourrait penser la logique dans son ensemble, qui serait tel que la question fondamentale de toujours savoir si, étant donnée une formule donnée, elle est prouvable ou réfutable, serait résoluble de manière positive. On arrive à prouver que, indépendamment du système particulier (celui des Principia ou un autre) et indépendamment de la discipline arithmétique, le théorème de Gödel permet d’affirmer que non.

Ainsi, rien n’abolira l’indétermination fondamentale, le choix indécidable entre d’un côté la prouvabilité, de l’autre la réfutabilité. Probablement parce que nous restons dans les limites d’un  langage, vu comme somme d’objets discrets, telles que le sont les machines (de Turing ou autres) d’ailleurs, et que ce n’est pas tant notre « raison » qui est en cause mais son rabattement sur une conception mécanique, voire mécaniciste (illustrée dans ce qu’on a appelé « l’Intelligence Artificielle »), le langage étant vu comme une machine égrenant une à une ses phrases, comme s’il n’y avait pas de fin, comme s’il était mu par un dispositif en dehors de nous-mêmes, conçu sans référence ni à un sujet ni à un corps, comme si les vérités éternelles pouvaient se trouver selon un tel mécanisme et donc sans nous. Ainsi, ce que le théorème de Gödel sanctionnerait, c’est l’idée que nous pouvons nous absenter de nos productions, le réel se racontant tout seul, sans notre point de vue de sujet.

Maintenant, si je retourne au roman de Yannick Grannec, je vois que, finalement, il est assez insignifiant, enfilant comme des perles de multiples anecdotes qui éclairent assez peu l’importance de Gödel dans l’histoire de la pensée… et, pour tout dire, sur la fin, assez ennuyeux.

PS : on pourra lire aussi sur Gödel, le livre, plus étoffé, de Pierre Cassou-Noguès, « Les démons de Gödel », sous-titré : « Logique et folie ». A n’en pas douter, Gödel était « fou », il croyait aux anges et aux démons et s’imaginait que ce qui empêchait d’obtenir la complétude d’un système, c’était quelque démon malfaisant, tapi dans un coin et, sur la fin de sa vie, il souffrit d’une grave paranoïa… Mais on le sait: les grands génies de la science ont souvent, hélas pour eux, connu le malheur et la folie.

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Réunion

Je n’étais jamais allé à l’île de La Réunion. Il a fallu que C. accepte de partir, dans le cadre de son métier, participer à une expérience de recueil de données sur l’activité volcanique du Piton de la Fournaise, pour que, projetant de la rejoindre, je prenne un long-courrier à destination de Saint-Denis. De Saint-Denis, nord de Paris, à Saint-Denis, nord de l’île, aurais-je pu titrer.

C. avait souffert lors de la phase professionnelle de son voyage. Il avait fallu rassembler à dos d’homme (et de femme, donc) les capteurs qui avaient été déposés quinze jours avant aux endroits les plus tordus, dans l’enclos de La Fournaise, sur des coulées de lave dont certaines étaient demeurées friables, coupantes, piégeuses – on s’enfonçait facilement, pire que sur un glacier, en encore plus traître car là où le précédent ???????????????????????????????marcheur avait mis le pied, il ne fallait pas mettre le sien, le pas précédent ayant fragilisé la cendre d’apparence solide mais qui ne l’était pas ; on imagine la lente progression, tôt le matin, dans des zones interdites au marcheur ordinaire, à chuter tous les trois pas, à craindre la tombée du brouillard qui rendrait la progression plus aléatoire encore, et sans le secours du moindre hélico en cas d’accident. Face cachée d’une expérience scientifique annoncée dans la presse parisienne (cf. Le Monde du 16 juillet 2014, un article de deux pages pleines dans le cahier « Science et Médecine »).

Mais quinze jours après le départ de C., cette dure expérience, avec résidence à la Plaine des Cafres, un endroit que j’ai vu ensuite, pas des plus jolis, entre un Simply Market et le magasin de coiffure « Remy Claire », jouxtant la Laverie des Plagnes, avec son lot de chômeurs confortant les murs, attendant la fermeture des magasins pour aller se pieuter dans leurs maisonnettes de bois, était achevée. A nous les plages et les requins, les marches et les ruisseaux d’eau pure.

Saint Leu, autrefois « Boucan de Laleu », petite bourgade balnéaire où nous avions réservé – grâce à l’entremise de A. – trois nuits dans un gîte en bordure d’océan (ou plutôt en bordure de route longeant l’océan, ce qui fait une petite différence), face au « spot » des surfeurs, justement – nous l’apprîmes par la suite – un de ces spots où un pauvre type s’était fait à moitié dévorer par un squale, fut notre première halte. Agrément de la baignade dans les lagons.

amandineDeux jours plus tard, nous étions sur les chemins du cirque de Mafate, gaillard(e)s, chaussures et bâtons de marche avec nous, suivant notre vaillante petite guide qui répondait au doux nom d’Amandine, et qui nous avait adjoint une troisième participante, B., impressionnante triathlonienne dont la haute taille lui permettait d’atteindre les mangues suspendues aux branches des manguiers fraîchement apportés du continent (indien ? africain ?) car évidemment, une bonne part de la végétation de l’île est d’origine externe (« exotique », on dit par opposition à ce qui est « endémique » et vient de l’île même, comme le bois de benjoin, le manioc marron, le bois de senteur blanc ou le latanier rouge). Amandine qui, dans sa vie antérieure, avait été chercheuse en éthologie, étudiant le destin des albatros et des pétrels sur l’île Crozet, avait réponse à tout, tant sur la flore que sur la faune, sur l’histoire que sur l’anthropologie. Elle connaissait les graines, les baies – comme le goyavier et le jamblon, dont les fruits donnent de bonnes confitures que les petits enfants des écoles vendent aux touristes par petits pots de deux euros afin de nourrir la cagnotte qui leur permettra peut-être un jour de voir la Tour Eiffel – nous disait ce qu’il fallait protéger à tout prix (les endémiques) et ce qu’on pouvait arracher car c’était devenu des espèces envahissantes (comme le bambou, le choka, les chouchous), nous conduisait vers les hauteurs des îlets pour admirer depuis là les beautés du relief : piton Maïdo, piton Cabris, chaîne des Calumets, piton carré, et nous introduisait chez les loueurs et loueuses de gîtes, nous faisant faire la connaissance de cet ancien facteur de 90 ans, monsieur Ivrin Pausé, qui vend en sa boutique l’histoire de sa vie, recueillie par une biographe, et qui a couvert à pied au cours de ses tournées, quatre fois et demie le tour de la Terre, et cela pendant quarante années de bons et loyaux services, et qui rencontra sa femme, Marie-Cécile, à l’âge de trente-six ans – elle en avait dix-sept de moins – « à l’époque, dit-il, la demande en mariage se faisait par écrit auprès des parents de la jeune fille. J’ai donc écrit des mots doux à son sujet, dans une lettre très respectueuse ». Et ils eurent huit enfants (dont hélas un mort-né). A la question qu’on lui pose sur sa définition de l’amour, il répond : « pour un couple, l’amour, c’est vivre en harmonie et s’aimer le plus possible durant toute sa vie. On s’unit pour la vie en se mariant. Et on doit conserver ce lien comme un trésor ». Et, à la question : « pour vous, quel est le sens de la vie ? », il répond : « Le sens de la vie est de peupler la Terre ».

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Amandine connaissait aussi l’histoire de l’île, et la raison des appellations données à de petits troupeaux de maisonnettes, appelés « îlets », prononcés « ilettes », dont certaines donnent le frisson, ainsi d’Ilêt à Malheur, dont on pressent bien qu’elle est liée à de sombres évènements : en l’occurrence ici, le massacre d’esclaves marrons par les escadrons de « chasseurs de noirs » (selon le titre du livre de Daniel Vaxelaire, intéressant récit qui se déroule dans les années 1740), alors qu’Ilêt à Bourse, avec son nom plus guilleret, renvoie tout simplement au moment où lesdits chasseurs recevaient leur rétribution, en fonction du nombre de mains et d’oreilles coupées qu’ils rapportaient (d’où peut-être la vraie origine de la désignation des Européens comme « z’oreilles »). Ces ravines, dont il faut atteindre le fond – souvent d’agréables trous d’eau limpide entre des rochers ronds et glissants – pour remonter ensuite les pentes, ces terrasses aériennes qui font face aux « pitons », ces fourrés sauvages d’où ne sortiront jamais des sangliers ou des cerfs puisqu’ils n’ont jamais appartenu au mobilier de l’île et que personne ne les a introduits – sauf, pour les cerfs, de manière protégée, en des endroits bien particuliers et clôturés, ces pentes verticales que l’on ne gravit pas car elles sont d’une roche volcanique qui s’effrite, furent les repaires, les bivouacs, les cachettes de ceux des esclaves, ramenés du Mozambique ou de Madagascar, qui finissaient par fuir, formant des colonies avec leurs propres règles sociales, se nourrissant d’herbes et de racines sauf à aller dérober dans la touffeur de la nuit, une poule, une chèvre sur les marges côtières, et qui furent poursuivis par les propriétaires blancs ou malgaches jusqu’à l’abolition de l’esclavage.

Après nous être séparés d’Amandine et de notre sympathique compagne, nous partîmes trouver refuge en Cilaos, petite ville au milieu d’un autre cirque, route extrêmement sinueuse, chaque virage chassant l’autre et même quelque part formant spirale, ce qui n’était pas sans me rappeler la ligne de chemin de fer (the « toy train ») grimpant de Baghdodra à Darjeeling, qui fait elle aussi boucles et re-boucles, revenant parfois sur ses traces, et finissant par se perdre dans un nuage, toujours accroché à flanc de colline, ou passant par des tunnels si étroits que les parois du véhicule – train, car ou voiture – s’égratignent presque au contact de la roche. Puis plus tard, faisions le tour de l’île par la côte et passions à l’est au lieu-dit « le Grand Brûlé » où des tonnes de lave viennent s’échouer dans la mer, en des coulées nommées par leur année, comme autant de repères historiques servant probablement à ponctuer des vies – « tiens tu te souviens, son baptême, en l’année de la coulée 1996 »… – et où la côte est battue par les vagues, bien plus violemment que vers Saint-Leu ou Saint-Gilles, pas pour rien qu’ici, c’est la côte « au vent », mais toujours ces sempiternels rappels de la dangerosité des squales…

???????????????????????????????Puis nous partîmes de l’île, ayant appris beaucoup sur ses animaux et sa flore, saluant au passage la détermination mise à maintenir tant de richesses naturelles – il faut que, dans deux ans, la Réunion pérennise son appartenance au « patrimoine de l’Humanité » – à soigner les dernières tortues marines au Centre Kelonia en interdisant leur capture, elles qui dans les temps anciens avaient donné une chair savoureuse pour les repas d’agapes et une matière première – la corne – qui permettait la confection d’objets ciselés, peignes, lunettes, bijoux, pour laquelle il existe toujours quelques artisans (quatre, nous dit-on) qui se partagent le stock restant, qu’ils travailleront une dizaine d’années encore ; à préserver les derniers pieds de bois d’origine, ainsi que les quelques oiseaux comme le paille-en-queue, le tec-tec et le « zoizo-la-vierge » qui volaient déjà dans l’île lorsque les premiers colons vinrent s’y implanter, en 1663, eux qui arrivaient en compagnie de quelques malgaches sur une terre ayant l’avantage d’être calme, inhabitée, où l’on pouvait commencer en toute quiétude de cultiver la terre et d’importer des cultures qui devaient s’épanouir comme celle du coton ou du café, voire même celle de la vanille, pour laquelle il fallut tout de même la sagacité d’un jeune esclave de 12 ans, qui fut, plus tard, au moment de l’affranchissement, nommé « Albius » par les maîtres (comme s’il n’y avait meilleur honneur pour récompenser un esclave noir que lui donner un nom qui signifié « blanc »), afin de trouver la voie de la production, qui passait par la fécondation, rendue impossible tout à coup parce que l’on avait transporté la plante sans avoir pris avec soi la petite abeille qui avait coutume de faire se conjoindre parties mâle et femelle… Il est drôle que justement, ce lundi 25 aout, à l’émission « On ne parle pas la bouche pleine » sur France-Culture, sur le coup de midi, on évoquait cette histoire, par la bouche de Sophie Cherer, auteure de romans pour la jeunesse, qui nous rappelait même que Proust y faisait allusion, page 500 de « Du côté de Guermantes », quand Mr de Bréauté, s’entretenant avec la duchesse de Guermantes, lui dit : « Le parfum de vanille qu’il y avait dans l’excellente glace que vous nous avez servie tout à l’heure, duchesse, vient d’une plante qui s’appelle le vanillier. Celle-là produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication. Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albius, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés ». Quel benêt, ce monsieur de Béautré… à moins que la responsabilité de cette naïveté soit à trouver dans les connaissances imparfaites de Proust lui-même.

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