Ôé ! cri d’alarme

Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie

 Oe-AdieuJ’ai dit que je lisais le livre de Kenzaburo Ôé « Adieu, mon livre » lors de mon court séjour au Japon, j’ai dit que j’attendais de lui beaucoup, en tant que réflexion sur la vieillesse, l’atteinte d’une fin de vie et de carrière, beaucoup en termes de sagesse. Maintenant que je suis arrivé au bout de ce livre (que j’ai eu du mal à lâcher, bien que pourtant il ne fût pas tellement drôle, ni tellement « à suspense », encore moins affriolant, mais bien plutôt par instant ennuyeux, parfois répétitif), je suis tout étonné car ce n’était pas finalement ce que j’attendais, mais autre chose, qui me laisse perplexe, m’a bousculé, dérangé en fin de compte. Ce livre est par instant récit rocambolesque, il narre l’existence de deux petits vieux, si l’on peut dire ainsi (bien que n’ayant pas encore atteint l’âge de soixante-dix ans, ils se qualifient eux-mêmes de vieillards), qui sont tout sauf « sages » et côtoient plutôt la folie, mais une folie bien particulière, peut-être cette folie raisonnable qu’il nous faut pour survivre. Il me vient justement à l’esprit que l’un des précédents romans de Ôé, du temps de sa pleine forme triomphante, avait justement pour titre : « Dites-nous comment survivre à notre folie ». Mais ici, c’est une forme de folie qui nous fait survivre. Comme je l’ai mentionné dans mon précédent billet, le livre se bâtit d’abord sur un hommage à Eliot : le poète anglais fournit à l’écrivain du roman, le double de Ôé lui-même, ici dénommé Chôkô Kogito, le nom de la maison qu’il a faite construire sur les plans de son ami architecte Shigeru : la Maison-Gerontion, d’après le titre du poème : « Me voici un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie./ Je n’étais pas au brûlant défilé/ je n’ai pas combattu dans la pluie chaude/ …/ Ma maison est une maison délabrée ». Mais l’influence d’Eliot ne reste pas là, il fournit également ces vers : « Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie », et Shigeru de poursuivre : « Tu sais, Kogi, je dis ça parce que j’ai moi-même une idée en tête. Je ne veux pas dire que leur crainte de la crainte et de la frénésie soit la seule chose qui me fasse agir. Non ! Mais s’il se trouve des hommes de notre âge qui ne se sentent pas concernés par ces vers, je n’en veux rien savoir, je ne veux pas les fréquenter… ». Il faut donc un projet fou pour continuer à vivre. Et quel projet fou ? Nous sommes dans un Japon post-Hiroshima (et même post-Fukushima) qui a connu le traumatisme de la guerre, de la défaite, de l’humiliation… période marquée plus que nous ne croyons par la folle entreprise et le suicide de Mishima, une obsession. Pourtant Ôé et Mishima sont aux deux extrêmes du spectre politique japonais, Mishima ayant adhéré aux positions les plus fascisantes et Ôé au contraire s’étant fortement engagé contre le nationalisme nippon, mais le second n’en éprouve pas moins une fascination pour le premier, car lui, au moins, a osé quelque chose et ne s’est pas cantonné dans une attitude intellectuelle confortable. C’est là, comme il est dit dans le livre, « le problème Mishima », qui nous vaut, à nous lecteurs occidentaux peu au fait des évènements, la lecture de longues digressions sur ce qu’il aurait pu advenir d’une issue différente de l’affaire. On sait que le grand écrivain japonais, auteur du « Temple d’Or », avait convaincu une partie des Forces Spéciales d’Auto-défense de se révolter et de prendre le pouvoir. De fait, l’aventure se solda par un lamentable échec que l’écrivain conclut par le suicide. Mais que serait-il advenu « si » ? si par exemple, il avait survécu, fait de la prison et s’il était réapparu quelques années plus tard, avec son aura de grand écrivain « ayant osé » ? Aurait-il été vu comme un leader ? Ce problème alimente la discussion entre les deux vieux amis mais aussi avec leurs étudiants. Que faire de l’exemple de Mishima ? L’architecte Shigeru – le « double » de Kogi, au sens où, très jeune, ils ont été présentés ainsi l’un à l’autre – a bien, comme il le dit, en effet, une idée derrière la tête, et il va d’autant plus y soumettre son ami que celui-ci est diminué par la convalescence suite à un accident dont nous n’apprendrons que fort tard dans le récit (et de manière quasi anodine) la stupéfiante origine. Le constructeur a planifié la destruction. Face à la violence globale qui règne dans le monde, on ne peut, théorise-t-il, réagir que par des mini-violences locales, sorte d’attentats terroristes suffisamment nombreux pour déstabiliser la machine gigantesque qui domine le monde : il suffirait pour cela de placer des explosifs aux bons endroits dans les tours urbaines. Vivre en étant une sorte d’Urban Bomber en quelque sorte, rien que ça. L’écrivain n’y croit pas, au début, et pense sincèrement que tout ceci n’est que jeu et mise en scène, mais il finit bien par se rendre à l’évidence : ces jeunes gens qui viennent travailler chez lui et qui pour cela enferment son pavillon dans des tubulures d’échafaudage, ces jeunes femmes qu’on lui envoie pour l’aider dans sa vie quotidienne ou lui faire la lecture dans le texte de T.S. Eliot, tous sont impliqués dans l’action ou la série d’actions prévues par l’architecte. Que penser ? Rêve de vieux fou ou bien, à l’aune de la réalité japonaise, seule issue possible à tenter face à l’inéluctabilité de la catastrophe qui, tôt ou tard (de cela, Ôé est convaincu) finira par arriver ? De fait, l’écrivain Kogito, pour limiter les dégâts, s’offrira comme victime expiatoire, c’est sa maison qui sautera (non sans avoir fait une victime humaine) et lui, partira se réfugier définitivement dans les forêts de sa chère île de naissance, Shikoku. On doit voir ici sans doute une image de la grande contradiction où se meut Ôé, entre un pacifisme intransigeant maintes fois exprimé dans ses essais, et une violence qui le fascine en fin de compte, contradiction qu’il résout en apparence par une sorte d’immolation symbolique, ou en tout cas, d’autodestruction de son image médiatique.

The-Fukushima-nuclear-pla-007Fukushima, nov. 2011

Au plan littéraire, le roman d’Ôé est remarquable par l’usage qu’il fait de la notion d’intertexte (un concept inventé dans les études littéraires des années soixante et qui se trouve particulièrement bien illustré ici), autrement dit des multiples autres textes que Ôé connait et auxquels il se réfère sans cesse, formant la trame souterraine du livre. Comme on retrouvait Doris Lessing chez Geneviève Brisac, on retrouve sans cesse de multiples auteurs, affleurant sous la plume d’Ôé : T.S. Eliot évidemment, mais aussi Dostoïevsky, bien entendu, dont Les Démons forme une sorte de modèle pour l’action principale, à moins que ce ne soit l’Idiot qui, tout à coup, apparaisse au devant de la scène, mais pas seulement : Céline est aussi convoqué (et aussi Pierre Gascar, un romancier français qu’on ne lit plus beaucoup). Etonnant chez un écrivain japonais (mais Ôé a été très marqué par la culture française), surtout un écrivain japonais « de gauche », mais le Robinson du Voyage a fortement impressionné, dans le roman, l’écrivain Kogi, dont le dernier rêve de roman est d’écrire son histoire. Oui, écrire un ultime roman, ce pourrait être celui-là. L’architecte Shigeru ne justifie-t-il pas aussi son entreprise folle par la volonté d’aider Kogi à finaliser ce projet romanesque ? En somme, la trame dostoïevskienne aiderait à mettre en place un dispositif réel qui n’aurait d’autre but que de donner les éléments nécessaires à la production d’un grand roman qui, lui-même, aurait suffisamment de force pour influer sur la réalité, en instillant des idées subversives chez ses jeunes lecteurs… On voit le problème d’Ôé, et même son obsession, qui est de trouver la formule qui permettra enfin à l’écrivain de peser sur la réalité du monde. Que peut la littérature ? crier suffisamment fort pour détourner, ne serait-ce qu’un instant, le cours des choses qui, inéluctablement, conduit au cataclysme (nucléaire, on le devine). Il répond ainsi à une interview par la jeune femme, Shinshin, invitée là pour parfaire son anglais en lui faisant lire du Eliot :

– Alors ma question est la suivante : avez-vous jamais cru que les puissances nucléaires allaient d’elles-mêmes mettre en place un programme d’abolition de cet armement ?
– La mise en garde des scientifiques parlant d’un « hiver nucléaire » a influencé les deux camps durant la guerre froide ; aussi, après l’écroulement de l’Empire soviétique, oui, j’ai eu un véritable espoir.
– Mais un espoir déçu !
– En effet.
– Est-ce que vous espérez voir de votre vivant l’abolition mondiale des armes atomiques ? Si vous n’entretenez pas un tel espoir, affirmez-vous tout de même qu’il faut continuer à argumenter contre les armes nucléaires ? Bien sûr, c’est votre droit ! Vladimir dit que vous aimez citer une phrase d’un Français d’autrefois, mentionné dans un ouvrage du professeur Musumi :
L’homme est condamné à disparaître. Soit. Mais il disparaîtra en résistant.

Dans sa retraite, à Shikoku, après l’incident, Chôkô l’écrivain ne fait plus qu’une chose : ramasser des signes, dit-il, les signes annonciateurs : « qu’est-ce que je cherche en procédant ainsi ? des chôkô, des signes ! N’importe quoi qui corresponde à l’un des termes anglais que je t’ai énumérés : des signes, des indications, des indices, des évidences, des symptômes. Je cherche dans tous les articles, courts ou longs, des signes indiquant une situation anormale et je les note. C’est l’entreprise que je poursuis et rien d’autre. Que se passe-t-il dans ce monde où nous survivons encore ? Tout d’abord au niveau de l’environnement, mais pas uniquement […] Parfois, se produit un évènement qui est ressenti comme crucial. Alors on assiste à une avalanche de commentaires énumérant les signes précurseurs et montrant le processus d’accumulation qui a mené à cette situation. Mais moi, ce que je fais, c’est de poursuivre la récolte de tous les infimes signes précurseurs avant que l’évènement ne se produise. Au-delà, à l’horizon de leur amoncellement, se profile la voie qui va vers le point de non-retour, la destruction complète, irréparable. Dans le cas du Japon des années 1920-1930, nous connaissons, toi et moi, de nombreux ouvrages qui retracent ce processus. Les signes annonciateurs que je décris veulent, à l’échelle mondiale, tracer à l’avance cette trajectoire ».

Faut-il y voir l’impuissance de l’écrivain ? Y voir le fait qu’il ne puisse faire autre chose que noter, espérant que les autres (les enfants, dit-il) se saisiront de ses notes pour enfin, enfin, avoir l’idée d’agir ?

Shigeru, à la fin, offre ces quatre vers à l’écrivain qui va sur sa fin :

Les vieillards doivent être des explorateurs
Ici-et-là n’importe pas
Il nous faut toujours nous mouvoir
Au sein d’une autre intensité.

Pas de repos donc, surtout pas.

On lira ici une intéressante étude sur l’écrivain japonais : http://www.laviedesidees.fr/Kenzaburo-Oe-ou-la-barbarie-du.html. Ecrivain difficile, dont la pensée politique n’est pas sans ambiguïté. Lors du dîner de colloque auquel je participais, j’avais en face de moi deux intellectuels japonais, un mathématicien et un philosophe, j’aurais aimé approfondir avec eux une discussion sur Ôé notamment. Difficile dans l’ambiance d’une taverne (et dans un anglais approximatif), mais quand même j’ai obtenu ceci : que, paraît-il, il aurait beaucoup de disciples dans le monde intellectuel (à noter aussi mon émerveillement quand le philosophe me fit part de son admiration pour… Jean Cavaillès, un autre héros résistant !).

 

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Second vent

Le 24 novembre au matin, j’ai pris la ligne Yokosuka, vers Kamakura. Au départ en gare de Yokohama, je n’avais pas vu que le train en partance se composait de plusieurs parties et que l’une d’elles était composée de wagons de luxe pour lesquels je n’avais pas le billet approprié. C’est une charmante jeune femme en tenue traditionnelle qui est passée dans le couloir. Me voyant démuni du sésame, elle se montra désolée, ou fit semblant de l’être, poussant des cris d’orfraie et se voilant la face comme si elle avait vu quelque chose qu’elle n’aurait pas du voir. J’ai fini par comprendre et j’ai bien voulu immédiatement quitter ma place et rejoindre un wagon plus prolétaire. A l’arrivée en gare de Kamakura, il fallait naturellement changer pour poursuivre vers le quartier de Hase, c’est un petit train électrique, de la ligne dite Enoden, qui mène au Daibutsu. Grosse affluence dans cette petite ville touristique (mais d’un tourisme avant tout national). Le Grand Bouddha est à 400 mètres de la gare. Dès qu’on entre dans l’enceinte, on est pris par la majesté de la figure de bronze. Ses treize mètres de haut, son visage épanoui large de deux mètres, ses lourdes oreilles pendantes, sa bouche, où se dessine une moue bien significative d’un détachement qui est parfois proche du dégoût, tout cela nous surplombe. Sérénité, détachement, abandon à soi-même, regard lointain sur le murmure du temps. Il est possible d’entrer à l’intérieur de la structure, ce qui permet d’apprécier l’ingéniosité de la technique d’assemblage des plaques de bronze. Ce Bouddha géant date de 1252 et a traversé les tremblements de terre et les tsunamis sans encombre. Toutefois, pour plus de sûreté, on a entrepris récemment des travaux qui permettent au corps de se mouvoir librement par rapport à sa base, en cas de séisme, ainsi qu’une consolidation de son cou. Je suis resté un long moment à tourner autour, recherchant tous les points de vue, essayant de me concentrer sur les traits de son visage. Les gens autour de moi, souvent des familles, avaient l’air heureux, c’était une fête pour eux, ils achetaient des cartes postales et se photographiaient face à la statue de bronze.

???????????????????????????????Le long de la rue qui redescend vers la gare, des rues transversales permettent d’accéder à divers temples, d’abord le premier, peu connu, que je visite quasi seul, le temple Kosoku ji, qui fut la résidence forcée du disciple Nichiro du grand prêtre zen Nichiren, après que celui-ci eût été banni et que le seigneur Mitsunori eût décidé de mettre à l’ombre les hérétiques. Mais, revirement de l’histoire, Mitsunori lui-même devint disciple de Nichiren et convertit sa demeure en temple tout dévolu à sa gloire. Effectivement, en montant dans la colline, derrière le petit temple, on voit une grotte où, vraisemblablement, Nichiro fut prisonnier. Nichiren eut d’ailleurs bien d’autres disciples : en lisant le livre de Ôé (« Adieu, mon livre ») j’apprends par hasard qu’il est à la source de la secte Sokka Gakaï dont on parlait beaucoup dans les années soixante et qui se proposait comme alternative au parti politique dominant. Pour l’heure, ce qui est surtout remarquable, c’est le petit jardin autour de l’édifice religieux, la richesse de sa végétation et de sa flore, mandarines et citrons s’épanouissant dans la chaleur humide au milieu de magnifiques bonzaïs, probablement de plusieurs siècles.

kamakura06Deux rues plus loin, un temple beaucoup plus imposant : Hasedera, connu entre autres choses pour son Bouddha sculpté dans du bois de camphrier (et évidemment recouvert d’une pellicule d’or), le Hase Kannon, photo interdite. Nettement moins émouvant que le Daibutsu, mais tout autant historique, il relève d’une légende datant du 7ème siècle, lorsqu’un moine découvrit un immense tronc de camphrier dans lequel, pensait-il, on pouvait sculpter au moins deux figures de Bouddha. L’une fut mise à la mer loin du lieu de sa découverte, mais elle refit surface tout près, ce qui constituait un gage de protection pour les paysans du lieu.

Un chemin conduit vers un point dominant d’où l’on découvre une vue magnifique sur la baie toute proche. Cette petite ville ressemble à celles que nous avons vues il y a trois ans dans les médias, submergées par le tsunami, et on se dit que celle-ci aussi serait vite engloutie.

Je reprends ma route, flânant au milieu des échoppes qui vendent toutes sortes de colifichets, objets de trois fois rien mais si joliment empaquetés… J’ai même vu un grand magasin spécialisé uniquement dans… les boîtes à musique ! Au bout de la rue : la plage, et sur la plage (au sable un peu terne), des vacanciers, jeunes ou moins jeunes, et des surfeurs qui semblent marcher sur l’eau, et quelques bateaux de pêche en attente de départs.

???????????????????????????????Je reprends le train de la ligne Enoden, et entreprends d’aller voir quelques temples dans la ville de Kamakura, qui en est très riche. Après une lente remontée de la rue commerçante très encombrée, bordée de boutiques de souvenirs, de confiseries et de marchands de glaces, j’atteins le fameux Tsurugaoka Hachimangu, grand sanctuaire shintoïste très visité où les foules se massent pour faire leurs ablutions et acheter ces petits papiers ou ces petites plaques qu’ils mettent ensuite en évidence sur des étals de bois et qui contiennent les vœux qu’ils ont formulés, plus d’argent, la guérison, la réussite aux examens… Superstition superstition… Cérémonie au milieu du jardin (mariage ?), musique traditionnelle (curieux instruments).

???????????????????????????????Sur une enseigne de magasin dans Tsurumi-chuo, je vois écris « Second Wind », que je traduis par le second vent ; voilà qui me semble bien dans la manière japonaise, celle de Murakami par exemple, où le fantastique éclot d’un détail du quotidien. Mais il est vrai que, moins poétiquement, la vraie traduction serait plutôt : « second souffle » comme quand nous courons longtemps et qu’après un temps d’épuisement, nous retrouvons du punch. Il reste que me viennent à l’idée ces quelques lignes :

Le second vent, c’est celui qui se lève lorsqu’on ne l’attend pas, d’abord un filet étroit, présent tout en étant issu de nulle source apparente, qui ne charrie pas d’odeur, ne soulève aucune jupe tel un importun, car il est immatériel,

Et sans pouvoir sur les corps
N’en ayant que sur les esprits

Le second vent, c’est celui qui devient brûlure avec l’âge, puis bourrasque au moment de la mort, puisque c’est lui qui nous emporte, bien plus sûrement que la maladie ou la fatalité,

Nous emporte en silence,
tel un véhicule des sensations immatérielles.

Mais le lendemain…

Je me suis senti bien à Tokyo, ce matin-là, débarquant de mon train de la ligne Yamanote à la station Shibuya et trouvant un petit café tranquille où je pouvais me poser et préparer ma journée, court moment de solitude heureuse où je pouvais avec mon crayon, tracer ces quelques lignes, mais vers la fin de cette journée, la ville, le quartier des grands commerces m’ont submergé. La pluie a balayé mes espoirs. Je pensais pouvoir trouver cette voie parallèle dont j’ai parlé plus haut, un autre Japon, une ligne de force qui m’aurait fait rejoindre l’esprit du Grand Bouddha de Kamakura… Las, il n’y avait en écho que les images grotesques et les musiques braillardes diffusés sur les écrans géants des façades, et un déversoir continu de nourritures fades. Même les librairies avaient un goût de corruption. Je me suis tout à coup détourné de Tokyo, il était temps que je rentre chez moi.

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Le Bouddha de Kamakura – 2

D’autres photos du Daibutsu… (on ne s’en lasse pas)

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… et du petit port sur l’océan, juste à proximité (quartier de Hase, dans Kamakura, préfecture de Kanagawa)

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???????????????????????????????et du temple Hasedera

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Le Bouddha de Kamakura

???????????????????????????????Il est lourd et léger à la fois, ses 121 tonnes flottent dans l’air comme un reflet, il est haut (plus de 13 mètres) mais si haut… nous donnant si fort le sentiment du peu que nous avons accompli, son visage de deux mètres, ses oreilles (1m 90), sa bouche de 0m 80, la façon dont il fut assemblé, si ingénieuse en des temps si anciens (mille deux cent cinquante…) nous parlent d’un autre monde, de la sérénité et de l’abandon à soi-même. A l’observer encore, même en reproduction sur une photographie, ne finissons-nous pas par nous y voir, adoptant cette moue typique du détachement, de l’éloignement, les yeux mi-clos ne laissant passer des lumières du jour que la part adoucie, qui rend les contours mouvants, sortant de ce monde-ci pour aller vers un ailleurs où l’espace enfin serait franchi.

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Demain à Yokohama

 Avant que l’année ne se termine, j’ai encore un long voyage à faire. Le septième en une année, entre décembre et décembre. Chacun de ces longs voyages m’apparaît comme l’ultime, et pourtant il en vient d’autres, l’enchantement du monde ne se réduit pas. J’ai beaucoup de chance, ma profession m’a permis d’aller de place en place à l’occasion de colloques, conférences, séminaires, et malgré ma peur souvent (l’angoisse de la conférence à prononcer, des questions auxquelles je dois répondre), je me suis lancé chaque fois tête baissée. Ainsi demain : Tokyo, plus précisément Yokohama, le grand port. Je pars seul, avec des livres. Murakami, Oé. Je voudrais relire Kafka sur le rivage et lire le dernier Kenzaburô Oé (Adieu mon livre), le premier parce qu’il exalte l’innocence, et le second parce qu’il tente de percer à jour le mystère de la vieillesse… quand enfin l’homme vieillissant se dédouble entre un moi qui vit encore et un autre qui l’observe. Les longues heures d’avion ne seront sans doute pas de trop pour que j’apprenne un peu de cette sagesse.

kenzaburo-oeLendemain. En effet, j’ai lu Oé avec avidité, comme s’il allait me dévoiler quelque chose de nouveau. C’est un roman puissant, d’une facture très classique, on pourrait penser à Thomas Mann (je ne sais pas trop à vrai dire pourquoi ce nom me vient immédiatement à l’esprit, il doit y avoir des raisons). Le Prix Nobel japonais s’y met en scène dialoguant, après un accident qui demeure mystérieux au point où j’en suis de ma lecture, avec un vieil ami, qui pourrait être son « double ». La trame du roman s’organise d’ailleurs autour de cette notion de double, d’autre soi-même (avec des « côtés étranges »), voire de gémellité. Dans leur enfance, à tous deux, la mère de l’un lui a dit : « toi, tu as un double, un kagemusha, un enfant prêt à mourir pour toi. Lorsque tu traverses un moment douloureux, ça te donnera du courage de penser à cela, alors ne l’oublie pas ! ». Et de nombreuses années plus tard, alors que chacun a fait sa vie, l’un comme romancier illustre, l’autre comme architecte exilé aux Etats-Unis, ils se retrouvent et décident d’habiter proches l’un de l’autre dans une maison dite « maison-Gérontion » en hommage à un grand poème de T. S. Elliott, dont Oé s’avère être un grand admirateur, au point que toute son œuvre, peut-être, aurait dérivé de ce poème, qui commence ainsi : « Me voici, un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie. » Et qui se poursuit par un regret exprimé de « ne pas avoir combattu », où l’on comprend que le ressort de l’œuvre de l’écrivain japonais, c’est bien cela : ne pas avoir combattu avec les autres quand il était plus jeune et que c’était la guerre, ou bien ne pas avoir combattu avec les étudiants révoltés des années soixante-dix. Regret d’un manque d’engagement, de la part d’un grand admirateur, aussi, de Jean-Paul Sartre.

??????????????????????Arrivée à Yokohama. Un Narita Express y conduit. Mais comme j’ai réservé dans un Best Western qui se trouve dans le quartier de Tsurumi, il me faut dénicher le train qui me fera progresser de Yokohama central à la gare de Tsurumi. Je vous le dis, au cas où vous iriez : il faut prendre la ligne bleue. Après… trouvez l’hôtel par vous-même, il est très proche de la gare, sur une avenue irriguée de petites rues adjacentes où l’on peut trouver des autels discrets au coin des rues et de petites gargotes – mais les menus sont écrits exclusivement en japonais, alors on tire au sort. Je suis pas mal tombé. Le soir, je ressors. Près de la gare, je déniche un restaurant qui fait angle et s’est spécialisé dans la viande, surtout de bœuf. J’ai envie d’essayer. Vous choisissez une assiette de viande fraîche, on vous l’apporte et vous exposez tour à tour les petites tranches roses, au travers d’une grille, à la flamme d’un réchaud. C’est délicieux. Viande très tendre. A côté de moi (nous sommes au comptoir) un très jeune couple. La fille, cheveux courts et regard vif comme une héroïne de manga, rit en me voyant faire mes expériences gastronomiques, alors je ris aussi. Elle veut bien sûr savoir d’où je viens. L’évocation de la France suscite en elle immédiatement et curieusement, l’association d’idées avec le football (comme quoi finalement, la France serait bel et bien une nation footballistique…), mais c’est que son mec est un joueur de foot et qui a, sur son smartphone, toute une collection de photos de joueurs célèbres… Thierry Henry, Trézéguet, Zidane… Nous sympathisons. Ils me font goûter des plats qu’ils ont choisi (foie et poulet, toujours à cuire selon la même méthode). Je sens que je ne peux faire mieux que leur payer une tournée de bière… ils sont ravis. Continuant sur le foot et ne voulant pas être en reste, je leur dis que le Japon compte aussi de grands joueurs. Je leur fais l’étalage de mes faibles connaissances (mais assez pour les impressionner !) en leur disant qu’il fut un temps où ma ville possédait une équipe de foot pas si mauvaise qui possédait en son sein un international japonais célèbre. Quelle joie je leur fais, aussitôt, il me sort la photo du joueur en question, un certain Matsui, je crois, qu’effectivement j’avais vu jouer la seule fois où j’ai assisté « en vrai » à un match de foot. C’était au stade de Grenoble, et l’équipe locale avait été dévorée par l’ogre marseillais qui lui avait mis un but dès la première minute de jeu… Je me résous finalement à quitter mes deux jeunes nouveaux amis. Les quartiers de gare sont toujours agités. On dirait que les gens vont et viennent de manière affairée comme s’ils allaient rater leur dernier train.

??????????????????????????????????????????????????????????????rue et autel à Yokohama, quartier de Tsurumi

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En toute… Bonnefoy (poésie et politique)

BONNEFOY YvesSans vouloir aucunement porter ombrage à Patrick Modiano, qui mérite amplement son Nobel, il reste que deux grands poètes contemporains francophones en méritent un depuis longtemps, Philippe Jacottet et Yves Bonnefoy. Ayant souvent déjà parlé du premier sur ce blog, je voudrais aujourd’hui parler du second. D’abord, ce qui m’a mis en tête la pensée d’Yves Bonnefoy, c’est le rappel, aperçu sur FB (je dis bien « aperçu » car hélas les réseaux sociaux sont tous à la fois parents et enfants de l’éphémère… ce que vous saisissez à une heure de la journée, pas sûr que vous arriviez à le retrouver quelques heures plus tard, enfoui que c’est devenu sous un flot constant de « nouvelles », d’alertes diverses, de protestations de vos « amis » sur tel ou tel fait qui se déroule au Québec, en Equateur, en Mongolie… quand ce ne sont pas les photos du petit dernier ou bien l’annonce captivante qu’Untel a mangé fort bien dans un restaurant de Stockholm…), rappel donc d’une conférence qu’il prononça en 2000 à « l’Université de tous les savoirs » sur le thème de la parole poétique. Que peut-elle ? Que signifie-t-elle ? Quel type de connaissance apporte-t-elle (puisqu’il faut bien de temps en temps adopter le point de vue des philosophes analytiques) ? Ensuite… oui, bien sûr, j’ai glané de ci de là (chez les bouquinistes du bord de la Seine notamment) quelques œuvres éparses du poète sous la forme de plaquettes discrètes aux titres hiératiques : « Rue traversière », « Immobilité de Douve », « Le lieu d’herbes », « Les planches courbes », « Ce qui fut sans lumière »… Ajoutons que je fus marqué pour la vie par la lecture, vers l’âge de mes vingt ans, du magnifique volume sur Rimbaud, publié dans la collection « écrivains de toujours ». Où il est dit d’ailleurs, préfigurant une réponse possible à la question du type de connaissance apportée :

Quel ouvrage de poésie a jamais été entrepris pour « communiquer » un sentiment, une connaissance, une pensée ? Un poète a pour souci d’inventer, de vérifier, c’est là vivre et ce n’est pas dire – il ne dira que conséquemment […] Et si le poème achevé peut valoir pour tous les hommes et femmes, c’est parce que son auteur n’a rien voulu qu’être soi, dans une expérience privée. (p. 112)

A13U89onZwLLa question que pose Yves Bonnefoy, on l’a compris, est celle de l’existence possible d’un « autre savoir », à côté de celui qui prévaut en général et s’illustre principalement dans la méthode scientifique, un savoir que l’on pourrait qualifier de « poétique ». Une question qui n’est pas nouvelle, ayant surgi aussi dans la philosophie, à propos notamment de la possibilité d’un « savoir phénoménologique ». Beaucoup d’auteurs qu’on peut rattacher au courant positiviste (sans qu’il y ait là d’intention péjorative), de Piaget à Bouveresse par exemple, ont répondu par la négative. Il faut lire entre autres le réquisitoire de ce dernier contre ce qu’il appelle une « bigoterie littéraire », dans son livre de 2008, « La connaissance de l’écrivain », en stigmatisant une conception « qui voit dans la littérature une forme de connaissance supérieure de la réalité, qu’il ne faut surtout pas essayer de discuter et d’analyser réellement, et autour de laquelle il convient d’entretenir au contraire une atmosphère de mystère indispensable à la préservation de sa valeur et de son autorité particulières ». Or, il me semble justement que ce n’est pas quelque chose que l’on peut reprocher à Yves Bonnefoy, qui ne dédaigne nullement entrer sur le terrain de la discussion avec des outils de la connaissance rationnelle, des concepts linguistiques notamment. De plus, il ne prétend pas que la forme de connaissance à laquelle il en appelle soit nécessairement « supérieure » à l’autre. Il dit simplement que les deux se partagent le travail, en quelque sorte… Réfléchissant à ce qui peut bien faire l’essence de la poésie, et à pourquoi on attribue la qualité du « poétique » à des œuvres si dissemblables les unes des autres (de Villon à Artaud, de Ronsard à Chateaubriand et même à Proust), il s’arrête à la façon dont un type de parole a affaire directement avec la « matière sonore », alors que le « discours » en général traite du conceptuel. Il est un fait que dans notre usage quotidien de la langue, le concept l’emporte : il s’agit, grosso modo, d’utiliser des mots qui codent les différents aspects d’un objet, de manière à en reconstituer une image, une représentation pour notre esprit. L’usage du concept culmine dans la science où la « représentation » se fait « modèle ». On a souvent décrit, à juste titre, l’activité scientifique comme visant à « modéliser la réalité », c’est-à-dire à mettre à la place de l’objet une sorte de « maquette », souvent virtuelle, qui en restitue les aspects essentiels, du moins, ceux parmi ses aspects qui nous concernent au moment de l’étude. Cette démarche, qui va de pair avec une mise entre parenthèses du sujet observant, et qui vise à fabriquer un monde objectif, parfait reflet de la réalité, a parfois été remise en cause par des scientifiques : on schrodingercitera en particulier Erwin Schrödinger, sur qui le philosophe Michel Bitbol avait écrit, dans les années quatre-vingt-dix, une passionnante étude, intitulée « L’élision » pour indiquer justement que la condition pour faire apparaître un monde objectif parfaitement analysable au moyen de la connaissance était l’évacuation du sujet, opération qui ne se fait jamais sans un reste (au même titre que l’élision d’une lettre dans un mot, qui demeure marquée par un accent circonflexe, par exemple en français), ce reste étant alors l’insistance de certaines apories du savoir qu’on dira « conceptuel ». Yves Bonnefoy note ainsi que le savoir conceptuel est impuissant à saisir le temps. Nous savons en effet que les physiciens n’intègrent le temps dans leurs équations que comme simple variable t (supposée varier continument sur la droite réelle) et que pour beaucoup d’entre eux, il s’agit d’une nécessité technique mais qu’en fait le temps n’existe pas réellement en physique (voir ici le billet que j’avais rédigé autrefois sur un petit livre de Carlo Rovelli). Le temps n’existerait que comme produit de l’interaction entre le sujet humain et le monde physique, et donc, dès lors qu’on a chassé le sujet du monde pour favoriser la pensée conceptuelle, deviendrait hors d’atteinte, du moins pour cette dernière. Comment donc « connaître le temps », au sens où l’on dit aussi « se connaître soi-même » ? Il faudrait pour cela revenir en pensée à un moment précédant « l’élision », ou bien aussi, comme le disent des penseurs ou des méditants relevant de traditions plutôt orientales (bouddhisme…), au moment précédant « la séparation » (celle par laquelle s’est institué un sujet, justement). Bonnefoy voit dans la poésie une telle tentative, autrement dit l’essai d’en revenir à un moment préliminaire au logos, où la parole est encore toute empreinte de sa matière sonore, où les mots sont utilisés non pas d’une manière représentationaliste et conventionnelle, mais dans un rapport direct à la sensation (le voir, l’entendre, le toucher même) et à l’intuition du temps, et où « la forme, c’est le son comme autre chose que ce qu’il est dans le discours de la signification, le son comme présence pleine ». La poésie est ainsi ce qui nous permet d’être plus présents, plus attentifs, de cette attention, de cette vigilance, dont nous avons tellement besoin dans nos rapports avec les autres (et avec nous-mêmes !) si nous voulons peser un minimum sur la qualité de notre vie, et surtout celle des vies, vies des êtres qui nous entourent.

619ewPKICGLIl y aurait ainsi un lien entre poésie et… politique, mais pas bien sûr au sens où l’on entend ce mot trop souvent (il ne s’agit évidemment pas de celle qu’on dit « politicienne », mais même pas de cette politique qui se croirait rationnelle en pesant le pour et le contre de telle décision, attribuant à tous les critères le même poids, et de ce fait même réduisant à néant le choix fondamental qui serait celui de la vie avant tout), au sens où la vraie « révolution », ce serait celle où chacun(e) porte attention au bonheur de l’autre. Un petit livre circule en ce moment… il est signé d’un « comité invisible » (aïe, je vais me faire taxer de dangereux anarchiste) et il tente de tracer des pistes pour ceux qui en ont assez des « procédures », des « assemblées parlementaires », assez d’une conception de la démocratie limitée à ces dernières et qui s’avère finalement bien peu démocratique, et qui aboutit à ce que l’on voit autour de nous (récupération de nos peurs par les fascistes, affrontements sanglants, totale surdité des gouvernants…). Curieusement, ce petit livre retrouve les accents du poète, là où il dit, notamment : « Seul un déploiement omnilatéral d’attention – attention non seulement à ce qui est dit, mais surtout à ce qui ne l’est pas, attention à la façon dont les choses sont dites, à ce qui se lit sur les visages comme dans les silences – peut nous délivrer de l’attachement aux procédures démocratiques. Il s’agit de submerger le vide que la démocratie entretient entre les atomes individuels par un plein d’attention les uns pour les autres, par une attention inédite au monde commun ». Il dit aussi : « au XIIème siècle, lorsque Tristan et Yseult se retrouvent nuitamment et conversent, c’est un « parlement » ; lorsque des gens, au hasard de la rue et des circonstances, s’ameutent et se mettent à discuter, c’est une « assemblée ». Voilà ce qu’il faut opposer à la « souveraineté » des assemblées générales, aux bavardages des parlements : la redécouverte de la charge affective liée à la parole, à la parole vraie ». Alors, Bonnefoy : penseur politique, aussi ? cela ne serait pas étonnant tant nous sentons bien que le politique est avant tout affaire de langage et qu’au premier rang des « réformes » à effectuer… devrait figurer une action sur le langage, sur notre usage de la langue en tant que c’est lui qui fait lien entre les « atomes individuels ».

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Geneviève Brisac : la littérature et la vie

x28a9hyIl faut écouter l’interview que Geneviève Brisac donne sur le site de Médiapart, assez longue (38 minutes), et passionnante. Je n’avais jusqu’ici guère entendu parler d’elle, ou bien ne m’y étais-je pas intéressé. Je l’ignorais, je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait à dire. Dommage. Maintenant j’en sais un peu plus, de quoi aller bien vite en librairie pour me procurer son dernier roman, que je vous conseille : Dans les yeux des autres (éditions de l’Olivier).

Couv Dans les yeux des autres

Dans ses romans, Geneviève Brisac reprend sans s’en cacher des méthodes romanesques éprouvées par d’autres, ici notamment celle de Doris Lessing dans « Le carnet d’or ». Il s’agit en effet d’une femme, Anna Jacob – mais l’héroïne de Lessing s’appelait aussi Anna – ex-écrivaine, qui s’est autrefois vivement investie dans les mouvements de libération des années soixante-dix, et qui remet le nez dans ses carnets : prétexte pour une grande remontée vers ces temps anciens où le mot « Liberté » s’écrivait un peu partout : dans les mœurs, dans la politique, à propos des femmes, de la famille, des homosexuels, dans les rapports entre les peuples aussi (que n’a-t-on parlé de luttes de libération nationale…) et même dans l’éducation. C’est dire combien les temps ont changé. Roman d’amertume, alors ? où l’on étalerait ses désillusions ? Non, justement. Geneviève Brisac a ce beau projet qui consiste, loin de nous faire pleurer sur nous-mêmes, à revivifier ces temps anciens, à les faire revivre pour tenter d’en assurer la transmission.

Dans son interview, elle revient notamment sur les luttes féministes de ces années-là, ce qu’elles ont permis de conquérir, et qui est toujours susceptible d’être remis en question, toujours attaqué d’ailleurs (par les mouvements d’extrême-droite autant que par des chroniqueurs haineux). Etonnamment, la haine des femmes se porte bien de nos jours (Zemmour…), comme si toute une frange (une fange) de la masculinité dévoilait son vrai visage, celui de n’avoir fait que semblant d’aimer les femmes (afin d’assouvir leurs besoins sexuels de mecs et surtout, de tenir leur place dans le jeu des rivalités inter-masculines) mais en réalité d’avoir toujours voulu les contraindre et les humilier. Horreur d’une lutte ancestrale qui se meut en guerre dès que se présentent enfin des opportunités pour elles d’affirmer leur rôle au sein de la société.

Rien qu’à propos de la littérature, Geneviève Brisac indique à quel point le poids des hommes est écrasant, comme si on ne laissait guère aux femmes le droit de s’exprimer, comme s’il y avait une littérature propre aux femmes que les hommes dignes de ce nom ne sauraient lire (elle parle de ces hommes qui sont prêts à faire cadeau de livres écrits par des femmes à leur mère, leur belle-mère, leur femme, leur sœur mais qui jamais, au grand jamais ne liraient ces livres – là, j’avoue, je suis un peu estomaqué). Elle parle aussi de l’horrible Nabokov qui refusait de faire une conférence sur Jane Austen parce qu’il ne voulait pas s’abaisser à parler d’une femme écrivaine (et moi toujours de me demander ce que l’on trouve à Nabokov et surtout à son Lolita, encensé dans tout l’Occident, ce qui m’a toujours paru paradoxal de la part de pays si pointilleux sur les marques d’affection que l’on peut porter en public à des enfants…). Ce qu’elle dit là n’est bien sûr pas nouveau. Nécessiterait d’être réfléchi et nuancé. Je suis surpris de son propos qui affirme que lorsqu’on cherche des écrivaines « acceptées », on tombe toujours sur Marguerite Duras et Nathalie Sarraute et c’est à peu près tout… surpris car à un moment de ma vie, je m’étais mis au contraire à penser que la littérature était devenue une affaire de femmes, et de quelles femmes ! Je ne lisais plus que Nancy Huston, Annie Ernaux, Marie N’Diaye, Lorette Nobécourt, Danielle Sallenave, Jeanne Benameur et j’aurais pu lire aussi Véronique Olmi, Brigitte Giraud, Lydie Salvaire voire même… Amélie Nothomb (bon, là, je sais, je pousse un peu question vraie littérature). Et maintenant je lis Geneviève Brisac. Et puis, je me suis repris bien sûr et j’ai vu qu’il y avait des hommes que je lisais, et quels hommes aussi, comme Jean-Marie Le Clézio, Olivier Rolin, Jean-Philippe Toussaint, Laurent Mauvignier, Sorj Chalandon et… Patrick Modiano. Donc, sur le plan strictement littéraire, ce serait plutôt fifty-fifty… Reste le plan commercial, et ceci est une autre histoire. Par exemple, Je n’ai jamais compris comment il se faisait qu’un aussi beau roman que « Grâce leur soit rendue », de Lorette Nobécourt, ne soit encore jamais sorti en livre de poche, (alors que sortent plein d’oeuvrettes de seconde zone, à la Foenkinos) et ne parlons pas de son dernier opus, « La clôture des merveilles »… et je ne sais pas très bien comment les listes pour les fameux prix sont établies, par des jurés évidemment en majorité masculins… et qui décide, dans les maisons d’édition, de la date de parution d’un livre, qui sera plus ou moins propice à son inscription sur les fameuses listes de l’automne…

AVT_Lorette-Nobecourt_2902Lorette Nobécourt

Nul ne saurait nier qu’il y a encore un ordre masculin régnant dans la société. Mais pour combien de temps ? Il se murmure dans certains milieux (recherche, éducation…) que les femmes ont déjà gagné la partie : les profs d’université sincères (même des hommes !) témoignent que leurs étudiantes sont meilleures que leurs étudiants : plus sérieuses, mieux concentrées, soucieuses de réussir (entre autre bien sûr parce qu’elles savent qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes). Si des domaines-clés de nos sociétés : éducation, santé, justice sont de plus en plus investis par des femmes, ce n’est pas, comme l’affirmait ce mandarin benêt d’Antoine Compagnon, « parce que ces domaines sont dévalués socialement » (quelle ânerie !), mais bien parce que les candidates sont meilleures que les candidats et loin de nuire à la valeur sociale de ces métiers, c’est au contraire leur valeur intrinsèque reconnue par tous (quoi de plus noble que soigner ? éduquer ? rendre la justice ?) qui rejaillit sur les femmes dans leur ensemble. Et si, après tout, il ne fallait voir dans les sordides zemourrades que des réflexes d’arrière-garde d’une gent masculine prise dans le désarroi face à une situation qui lui échappe ?

Mais revenons à Geneviève Brisac et à ce par quoi elle alimente notre réflexion. Sa conception de la littérature, qui s’illustre dans cette volonté de tissage : tissage de son œuvre avec celle des autres, de ceux et celles qui l’ont précédée (Doris Lessing, Marina Tsvetaïeva, Rosa Luxemburg, Virginia Woolf… en qui elle se reconnaît), prise en compte d’une vie propre de la littérature : les livres nous parlent. Nous prenons un livre au hasard dans notre bibliothèque, ou mieux : un livre tombe, s’échappant d’un rayonnage, et nous l’ouvrons à une page apparemment au hasard, mais aussitôt nous saute aux yeux ce que nous voulions lire, ce qui peut-être va éclairer notre journée. Dans « Dans les yeux des autres », un passage des lettres de Kafka à Milena jaillit ainsi sous le regard d’Anna : « Ecrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement ». Est-ce elle alors qui ajoute cette phrase magnifique : « Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route » ? Il y a ainsi un monde littéraire. Il ne faut pas croire que les romans obéissent à une épistémologie réaliste, celle qui pose qu’il y a un réel brut et que le meilleur livre est celui qui se contente de l’observer. Comme en science, d’ailleurs, il faut des hypothèses. Les théories sont des créations de l’esprit qui sont mises en contact avec la réalité (par le biais d’appareillages sophistiqués qui n’ont rien à voir avec l’observation brute, mais qui sont eux-mêmes, comme le disait Gaston Bachelard, des « théories matérialisées »). Les œuvres de littérature aussi, même si, là, les « appareillages » ne sont pas des machines mais des lecteurs. Vous, moi, tout le monde. Il est dommage que les philosophes – surtout les philosophes… « analytiques » ! -qui s’intéressent à la « connaissance littéraire », comme Jacques Bouveresse ou Pascal Engel (des mecs, bien sûr…) ne se mettent pas à l’écoute des écrivain(e)s plus souvent – mais il est vrai, ils les considèrent de haut, avec condescendance, comme souvent les épistémologues ont considéré les scientifiques, aux uns les tâches astreignantes, aux autres les réflexions d’ordre général – au lieu d’aller ressortir des visions archaïques à la Renan, et de condamner au « thaumaturgique » ( !) les théoriciens de la littérature qui n’auraient pas une vision très terre à terre de leur objet…

laurent-mauvignier-accueilLaurent Mauvignier

Si Geneviève Brisac peut être qualifiée d’écrivaine « engagée », c’est bien parce qu’elle s’engage corps et âme dans son écriture : pas question ici d’écrire un livre qui ne correspondrait pas à ce qui l’habite, parfois depuis longtemps, et cela sans considération de « ce qui se fait » (pour être vendu…) ni obligation de publier deux ou trois livres par an. On reconnaît tout de suite les écrivains qui s’engagent ainsi dans leur œuvre, sans concession « au marché », et on reconnaît aussi chez les meilleurs, des moments où il leur arrive de faillir à cette règle. Ainsi de Laurent Mauvignier, justement, que je mentionnais tout à l’heure, que j’ai tant admiré dans ses premiers romans (et surtout dans « Des hommes ») et qui vient de nous infliger un ouvrage qui, manifestement, est sur commande (même s’il ne relève pas d’une commande explicite faite par son éditeur) tellement il correspond à l’air du temps, aux destinations obligées, aux thèmes à la mode, déjà mille fois ressassés (la vacuité des voyages, l’ennui du tourisme, l’angoisse d’être pris dans une attaque terroriste, le Chili qui a servi de terre d’accueil aux anciens Nazis, la peur de se retrouver avec un grand père nazi – thème déjà travaillé par Lorette Nobécourt, justement, dans « Grâce leur soit rendue »…, le Ngorongoro, réserve keynianne où les touristes vont en 4×4 observer les lions, avec la bêtise mâle d’un des hommes qui veut aller au-devant du danger… et puis Rome, évidemment, comme destination obligée, La Trinité des Monts, la piazza di Spagna… ce n’est plus un roman, c’est le Guide du Routard !), s’inscrivant presque dans la foulée de cet autre auteur très à la mode, qui promène sa moue désenchantée sur les plateaux télé et même sur les scènes de spectacle, moue qui lui sert en quelque sorte de marque commerciale… [et quelle écriture sans surprise : « Très vite ils tournent sur la gauche pour remonter vers la piazza di Spagna, dont il espère trouver les fameuses marches recouvertes de fleurs rouges ou fuchsia, comme il avait vu une fois à Pâques » (p. 223)… « ils se sont arrêtés pour manger une glace. Peter a fait son petit discours sur Marco Polo rapportant les sorbets et la glace de ses lointains périples » (p 225) et quand ils en sont à Saint Louis des Français, on sait, on sait qu’ils vont parler du Caravage ! – comme si toujours, il fallait que l’écrivain fasse du poids, rajoute des lignes en faisant étalage de sa culture, laquelle en l’occurrence et une nouvelle fois, ne dépasse pas celle d’un guide touristique standard…]. J’aime la charge menée par Geneviève Brisac contre la littérature de divertissement, qui s’avère tellement ennuyeuse parce que remplie de conventions et que surtout, surtout, elle ne veut pas déranger le lecteur, ou bien contre cet autre défaut des livres (de ceux surtout qu’on retrouve aux kiosques des gares), et aussi, ajouterai-je, du cinéma contemporain, qui est le sentimentalisme. Plus facile de le voir d’ailleurs dans les sorties de films (puisqu’on nous parle beaucoup plus encore des sorties de films que des sorties de livres), comme par exemple le récent « Samba » (suite aux « Intouchables », je précise ici que je n’en ai vu que la bande-annonce) qui noie le drame des sans papiers dans le mélodrame niais, comme si les militants de la cause des sans papiers n’étaient participants à ce juste combat que par manque affectif, désir de rencontre etc. Façon habile de déplacer le problème, qui est d’abord politique, en donnant au spectateur moyen la bonne conscience de s’émouvoir de situations individuelles, toujours tristes, bien sûr, sans pour autant lui offrir les moyens d’une analyse des causes et des systèmes. Geneviève Brisac dit, à juste titre, me semble-t-il, que plus les perspectives sociétales et politiques sont sombres, plus se répand ce sentimentalisme, comme simple échappatoire, soupape de sûreté qui évite aux âmes sensibles de se heurter trop frontalement aux réalités.

Reste que bien sûr, le roman de Geneviève Brisac (comme d’ailleurs celui que j’ai tellement aimé, de Lorette N.) ne manque pas de quelques défauts (du moins, à mes yeux). Personnages emblématiques, fascinants, auxquels on se trouve attaché comme s’ils étaient réels, mais qui demeurent en même temps idéaux, comme des figurines de papier qu’ils sont toujours en dernière instance, trop beaux, parfois trop caricaturaux pour être vrais. Anna est une écrivaine torturée, Molly, sa sœur, une médecin engagée de toute son âme dans le soulagement à donner aux autres, deux femmes extrêmement généreuses. Elles ont eu, ont encore des amants. Comme ce Boris (Boris Yankel), homme doux et idéaliste qui s’engage aussi (justement !) dans la cause des sans papier. C’est un homme étrange, Boris, quoiqu’un homme dans lequel je me reconnaîtrais volontiers, un de ces hommes qui n’a pas perdu son enfance, qui trouve que, souvent, la conversation entre adultes ne vaut pas les mots que l’on peut échanger avec un enfant. Amateur de poésie. Issu d’Arménie. Fou des poètes de la Bucovine et de Cernowitz (là, Geneviève Brisac nous apprend beaucoup) comme cette Rose Ausländer. Mais que va-t-il faire en manifestant autant d’attention aux enfants des sans papier qu’il en vient à les re-baptiser du nom de ces poètes (Ilana Shmueli, Immanuel Weissglas, Heinz Kehlmann… )(*)? (n’est-ce pas un peu invraisemblable, aussi ?). Actions et attitudes qui ne seront pas comprises, et vont lui coûter cher d’ailleurs. Mais pourquoi ? Est-il nécessaire de camper des personnages qui vont si loin dans l’excès ? Liberté du romancier, de la romancière en l’occurrence, dira-t-on, prétexte aussi à toujours faire entrer davantage de littérature dans la littérature même. Tout comme Lorette N. baptisait tous ses personnages avec les prénoms de ses écrivains de prédilection (Alejandra, Virginia, Roberto…). Encore une marque de ce que la littérature, pour mieux nous parler du monde qui nous entoure, doit d’abord renvoyer à elle-même.

roseRose Ausländer

Post-scriptum : Boris leur a enseigné (aux enfants) des poèmes de cette Rose Ausländer :
Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres.
« Les enfants comprenaient parfaitement le sens de ce vers. Il était devenu un Opinel pour dépiauter la réalité. Un couteau à mille lames pour ouvrir, effiler, râper, creuser, sculpter la réalité ». On ne saurait mieux dire le rôle attendu des œuvres littéraires qui, loin d’être des « études de cas » relevant d’observations d’une réalité statique, sont des armes, des instruments pour faire apparaître une réalité qui nous échappe.

(*) Il va sans dire que, jusqu’ici, je n’avais jamais lu ces noms. De rapides recherches sur Internet m’ont révélé un pan entier de la poésie contemporaine que j’ignorais totalement. Celles et ceux qu’on appelle « les poètes juifs de Czernowitz » ont tous été en relation avec le grand poète allemand Paul Celan. Rose Ausländer lui est souvent comparée, mais on ajoute aussitôt en général que sa poésie est moins impénétrable, plus fluide, translucide en quelque sorte. « Rose elle fut et tenta d’être dans ce monde où « l’on avait mis les morts à table », et elle frêle femme, portera le MOT au plus haut » est-il écrit sur ce site dans un beau texte sur elle d’un certain Gil Pressnitzer.

Merci à Geneviève Brisac d’attirer notre attention vers ces poètes et de combler ainsi le trou béant de notre inculture.

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Le fond des mers et l’inconscient

Ce jour-là, j’étais un peu tendu, anxieux, bref : pas très dans mon assiette, alors je me suis dit va au cinéma, va voir ce film dont on parle comme d’un chef d’œuvre et que tu as tellement envie de voir car, en plus, tu as rarement été déçu jusqu’ici par les films japonais, qu’ils soient de Kitano, de Kurazawa, de Kore-Eda ou – justement ! – de Naomi Kawaze. Va voir ce film au titre liquide et dont les images que tu as déjà vues (bande-annonce !) montraient le calme d’une île et la souplesse de deux corps jeunes nageant au fond des mers. C’était un début d’après-midi, il n’y avait que trois autres spectateurs dans le cinéma, j’ai pu donc choisir la meilleure place et je me suis immergé pendant deux heures, dans ce silence reposant, légèrement empli par la douceur du vent et les éclats des vagues. Au début du film, après une brebis blanche que l’on égorge, la nuit tombe et la tempête fait déferler les vagues sur une plage déserte – et sur une petite jetée aussi, vite recouverte. Tout à coup on voit un corps inerte entre deux eaux, la face tournée vers les algues, le dos vers le ciel. Un gros tatouage. Nous ne sommes pas seuls à regarder. Un enfant, ou plutôt un ado, aussi est là. C’est le garçon. La fille, elle, on la verra bientôt, avec son père qui lui prépare des jus de fruits. On devine déjà que la mère est malade. On murmure autour de cette absence. La mort est évoquée. Pourtant c’est une chamane, autrement dit presque une déesse… comment les dieux peuvent-ils mourir ? Mais « Papy Tortue », le vieillard qui pêche assis sur son rocher, lui, il sait bien que les chamanes ne sont que des intermédiaires. Le film se déroule au rythme des vagues. Bientôt on saura que l’homme retrouvé noyé était l’amant de la mère du garçon. Bientôt, on verra la mère de la fille, dont les forces s’amenuisent… les trois personnes, la fille, la mère, le père feront reposer leur tête chacun sur les genoux de l’autre, sauf le père qui, bien sûr, lui n’aura personne pour se reposer.

stiilthewaterLa scène où la mère est à fin de vie, allongée, souffrante, mais entourée par les siens et par des hommes et femmes de l’île, tous respectueux envers leur chamane, et qui lui chantent des mélodies anciennes est l’une des plus belles scènes que j’ai jamais vues au cinéma. Ces chants et cette musique sortent du fond des âges. Les cadrages font de chaque plan un trésor d’émotion. Les gens de cette île pensent que les humains sont d’abord des esprits éternels, qui ne font qu’un petit séjour sur terre de manière incarnée, et que mourir c’est retourner chez soi. Bienheureux peuples aux traditions chamaniques… j’aimerais aussi penser cela.

En parallèle à cette mort annoncée, ou plutôt à cet effacement d’un être dans le brouillard de l’au-delà, la vie, elle, s’éveille. La fille a réussi à calmer la rébellion du garçon, contre sa propre mère, à qui il reproche de ne plus vivre avec son père (parti à Tokyo) et elle l’a emmené dans l’élément liquide, lui qui déclarait avoir peur de l’océan (car il est vivant), d’où les longues brasses sous-marines. Suivies de la rencontre de leurs corps sur une plage déserte.

034099Je suis ressorti de ce film incroyablement détendu, je ne savais pas que la vision d’un film pouvait apporter autant de bien être. D’où cela venait-il ? Nul doute que la place prise par la mer / mère y est pour quelque chose. Voir s’agiter des corps au fond de l’eau a quelque chose à voir avec notre inconscient qui, lui-même, est comme un abîme océanique traversé par les formes fugitives qui hantent nos rêves, la nuit. Et le tableau, autour de la mère qui meurt (en contraste avec la mer qui, elle, vit, comme le dit le garçon) est là comme pour compenser le chagrin de la perte que nous éprouvons tous au soir de notre vie, surtout quand la fin de vie d’une mère ou d’un parent proche ne se passe pas tout à fait comme on aurait pu le souhaiter, en tout cas pas dans cette belle sérénité. Ce film, sans nul doute, donc, parle à l’inconscient. Mais n’est-ce pas la fonction du cinéma en général, que de nous montrer sur écran nos aspirations, nos craintes et nos fantasmes ?

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Un petit homme, face à l’immonde

Modiano-Foto-JF Robert-modds-183x228Il y a ce qu’on n’aurait jamais imaginé : l’entreprise de réhabilitation du régime de Vichy, l’affirmation que le Maréchal, après tout, ce n’était pas si mal, que Vichy a sauvé des Juifs, il y a comme une nostalgie, il y a pour la première fois depuis 1945 ce coup de force idéologique visant à re-légitimer la droite, toute la droite, extrême comprise, pour qu’on en finisse paraît-il avec ces accusations soi-disant calomnieuses selon laquelle elle aurait collaboré, trahissant le peuple et la nation… et puis il y a en face de cela, de cette entreprise immonde, un petit homme qui, à l’oral, ne sait pas aligner trois mots, qui bafouille tout le temps, mais qui a écrit, et qui écrit encore sur ces années là, avec minutie, avec documents et c’est à lui que les jurés de Stockholm viennent de remettre le Prix Nobel de littérature. Quelle opposition, quel contraste, entre d’un côté ce retour de la haine, ces meetings (à Béziers ces jours-ci) et de l’autre, un Prix Nobel. Certains commentateurs d’outre Atlantique auraient attiré l’attention sur ce fait-là : que le Prix Nobel va à un écrivain qui a évoqué la mémoire des millions de Juifs morts en camp et qui vit, dans un pays, la France, où l’on craint toujours une recrudescence de l’antisémitisme, et que cela n’est sûrement pas dû au hasard. Un roman exemplaire de Modiano, que je viens de relire, est Dora Bruder (1997). Les tentatives, par l’auteur, de retrouver les traces d’une jeune fille à propos de qui il avait vu dans la presse un avis de recherche lui donnent le prétexte à digressions et réminiscences sur une époque pas si éloignée :

Parmi les femmes que Dora a pu connaître aux Tourelles se trouvaient celles que les Allemands appelaient « amies des juifs » : une dizaine de Françaises « aryennes » qui eurent le courage, en juin, le premier jour où les juifs devaient porter l’étoile jaune, de la porter, elles aussi, en signe de solidarité, mais de manière fantaisiste et insolente pour les autorités d’occupation. L’une avait attaché une étoile au cou de son chien. Une autre y avait brodé : PAPOU. Une autre : JENNY. Une autre avait accroché huit étoiles à sa ceinture et sur chacune figurait une lettre de VICTOIRE. Toutes furent appréhendées dans la rue et conduites au commissariat le plus proche. Puis au dépôt de la Préfecture de police. Puis aux Tourelles. Puis, le 13 août, au camp de Drancy. Ces « amies des juifs » exerçaient les professions suivantes : dactylos. Papetière. Marchande de journaux. Femme de ménage. Employée des PTT. Etudiantes. (Dora Bruder, p. 140 édition Folio).

Une parmi d’autres des dizaines d’histoires évoquées dans ce petit livre de 145 pages que tout le monde peut lire avant de se prononcer sur les « bontés » du régime de Vichy…

dora-bruder-138747-250-400Drancy_-_dec_1942Le camp de Drancy, en 1942

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La fin de Santorin – 2

Deuxième épisode: où Björk s’envole dans les airs

Björk revint le lendemain, il avait du mal à s’arracher à la vision de cette petite mer intérieure, entre îles et paquebots de croisière, qui semblait abriter dans sa masse liquide des secrets venus des millénaires engloutis. Il était de nouveau à la terrasse du café où, la veille, il avait découvert le paysage et il regardait défiler la foule des touristes au sein desquels parfois il reconnaissait quelques silhouettes qu’il avait aperçues sur le ferry, lors de la traversée, comme cette fille élancée à qui il avait tout de suite trouvé des airs de danseuse, qui attendait, la nuit, à ses côtés, que le bateau accoste, et qui portait une légère jupette se retroussant au gré du vent, dévoilant alors le doux galbe de ses fesses dorées. Il voyait aussi des groupes débarqués de leur navire de croisière, un de ces « Costa – quelque chose », dont chaque membre arborait un insigne afin qu’il reconnaisse ses semblables, au cas où ils se perdraient, ce qui demeurait fort improbable étant donné l’ardeur qu’ils mettaient à se maintenir ensemble. Et au milieu de tout ça, des marcheurs, sac sur le dos, emboitant le pas de leur guide et qui discutaient entre eux matériel de haute technologie, chaussures et ampoules aux pieds. Drôle de petit monde se disait Björk, juste au moment où une bizarre secousse se fit ressentir et où comme un frisson d’angoisse se mit à parcourir les gens. Oui, on avait bien entendu une explosion. Et tous les regards inquiets de se tourner dans tous les sens. D’où provenait-elle. En se penchant un peu, et en regardant vers le sud de l’île, vers Akrotiri et l’endroit où des plages multicolores se succèdent, Björk vit un panache de fumée noire qui s’élevait dans le ciel paisible. Un entrepôt aurait explosé ? mais un entrepôt de quoi, au juste, pouvait-on s’enquérir dans une île manquant si manifestement d’industrie ? C’est alors qu’un nouveau tremblement se fit ressentir, plus fort que le précédent, comme une nouvelle explosion, mais bien plus proche, immédiatement suivie d’un nouveau panache de fumée noire.

thera_eruption_1950-300x198Les gens se levèrent précipitamment de la terrasse, et sans prendre la précaution de régler leur consommations, ils étaient déjà dans la rue, ayant rejoint les autres, les groupes et les marcheurs, la danseuse aussi peut-être, dans une bousculade inquiète. Les femmes appelaient leur mari, les parents leurs enfants. Björk restait un peu en retrait, cherchant le recul mais inquiet tout de même, quand son téléphone mobile se mit à retentir. Le numéro qui s’affichait était bien connu de lui : c’était son lien au Département des Affaires Etrangères, le DAE suisse, analogue au ministère du même nom, en France. Nous n’avons pas pris le temps de présenter Björk, un citoyen helvète en déplacement pour le compte de son administration, entretenant des liens assez amicaux avec Rudolf Rohrer, le conseiller fédéral actuellement en charge de ce département. Rien d’étonnant à ce « qu’ ils » lui envoient un message. Björk n’était peut-être pas un innocent touriste comme on a pu le croire initialement. Après tout, s’il était là, c’était peut-être aussi pour autre chose, peut-être pour glaner quelques renseignements, ou plutôt des confirmations de ce que l’on savait déjà dans les chancelleries et sur quoi on échangeait à mi-mots : l’île de Santorin était devenue stratégique depuis quelques années déjà. On parlait d’un centre de commandement de l’OTAN installé dans le cratère, et d’autres installations sous-marines. Son contact au DAE lui avait laissé un message : il devait se méfier et partir très vite car, contre toute attente, après le récent bombardement de Donetsk par l’OTAN, la Russie avait décidé de se rebeller en s’en prenant au commandement de l’organisation transatlantique en mer Egée. A peine avait-il pris connaissance du message qu’effectivement, les vibrations et les sourdes explosions recommençaient. Il vit un obus, à moins que ce soit carrément un missile, emporter le clocher d’une chapelle byzantine. L’odeur commençait à devenir âcre et les gens commençaient à descendre par n’importe quels moyens vers la mer, se laissant glisser le long des falaises, souvent tombant et roulant jusqu’en bas sans plus se relever, essayant de prendre d’assaut le petit funiculaire qui permettait de rejoindre le port, lequel bien vite fut saturé, puis en panne. D’autres couraient vers Oia en pensant qu’ils seraient plus à l’abri, mais tous voyaient bien que des bombardiers sillonnaient le ciel et que des missiles étaient lancés dont certains s’abîmaient en mer soulevant des geysers incroyables qui retombaient ensuite sur les paquebots croisières qui commençaient à prendre du gite. Désespérément, Björk tentait de rappeler son correspondant (« Vas-tu répondre, oui ? »). Mais rien, comme si toute communication était désormais coupée. Le ciel s’obscurcissait, c’était comme si ces bombes, ces explosions avaient fait se lever le vent, qui soufflait maintenant en rafales, emportant avec lui des nuages de granules volcaniques de couleur noire, de ces granules qu’on qualifiait de grains de sable lorsque la paix régnait et que les gens n’avaient pour seul soucis que d’aller sur la plage, et qui maintenant révélaient tout leur pouvoir de nuisance abrasive. Björk eut peur pour l’île toute entière, qu’il imaginait bien tout à coup basculer vers l’abîme, avec son chargement de luxe, ses ivoires, ses ambres et ses lauriers d’or et de diamants. Il eut un dernier coup d’œil vers l’écran de son smartphone. Miracle ! on lui parlait ! « tenez-vous prêt devant l’église orthodoxe, un hélico va venir vous chercher ». Il poussa un énorme soupir de soulagement tout en se demandant comment ils allaient faire pour l’extraire, lui seul, au milieu de cette cohue… mais déjà il percevait le point rouge grossir dans le ciel et malgré la bourrasque et le bruit des bombes, il entendait celui des palmes qui s’amplifiait, une échelle de corde se déroulait dont il n’avait plus qu’à saisir l’extrémité. Un rétablissement et ça y était. A ce moment, il vit tout près de lui la danseuse affolée : hors de question de l’abandonner. Alors qu’il avait déjà franchi quelques degrés de l’échelle, il l’agrippa de toutes ses forces pendant que l’hélicoptère prenait déjà de l’altitude. Il était temps. Il comprit au grondement intense qui parcourait l’île que la catastrophe était imminente. « les cons, ils ont réussi à déclencher un tremblement de terre »… c’était bien le cas en effet. On voyait maintenant, de là-haut, l’île s’ouvrir en deux, parcourue en son centre par une gigantesque faille dans laquelle s’écroulaient les maisons, les temples et les palais. Les derniers habitants ne purent, en guise de consolation, que voir en leurs derniers instants, cette scène magique : une danseuse en tutu qui s’élevait dans les airs, brassant l’air de ses longues jambes, comme sautant dans les galaxies et faisant du trapèze avec les étoiles, suspendue au filin d’un gros bourdon rouge doté d’une croix blanche et qui allait en diminuant dans le dernier bout de ciel qui fût d’un bleu intense.

photo: éruption à Fira (ou Thera) vers 1950

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