« F » comme F…

AVT_Zeev-Sternhell_7583L’historien Zeev Sternhell – je ne le connaissais, pour ainsi dire, pas jusqu’ici – est apparu soudainement dans le débat avec une étonnante clarté. C’était sur France-Culture dans l’émission « La grande table » – 2ème partie, la semaine dernière. Cette clarté m’a enthousiasmé et je me suis rué vers la première librairie venue pour acheter l’un de ses livres (je n’ai trouvé, outre son dernier paru, qui est un livre d’entretiens et de mémoires, que « Les anti-Lumières », publié en 2006). Plus que jamais en ces temps maussades, nous avons besoin de clarté : que l’on dise qu’un chat est un chat, un voleur un voleur, et un fasciste un fasciste… Zeev Sternhell n’est pas très apprécié par les historiens de l’école française, bien qu’ayant été lui-même un élève de René Rémond, ou, du moins, ses thèses sont reçues avec farouche désir de les combattre. L’une de ses thèses est celle-ci : depuis au moins le XVIIIème siècle, on peut, en France, résumer les luttes idéologiques en un combat entre deux tendances fondamentales : celle qui défend les Lumières (que Sternhell qualifie joliment de « franco-kantiennes », tout en ne négligeant pas ces autres Lumières qui nous sont venues des îles britanniques, avec Locke et Hume) et celle qui défend le contraire, à savoir les « anti-Lumières ». Deux France, deux visages de la France, va-t-il jusqu’à dire. Et ces Anti-Lumières (reprises en France, à vrai dire, suite aux œuvres de Burke et de Herder, mais renforcées par les écrits de Taine, de de Maistre et de Maurras) forment le creuset idéologique d’une droite dure qui réapparaît chroniquement dans notre histoire, droite dure confinant au fascisme. Pour lui, en effet, les Croix de Feu du colonel de La Rocque n’étaient rien d’autre qu’un mouvement fasciste, parallèle à ce que furent les adorateurs de Mussolini en Italie, le parti nazi en Allemagne ou la phalange de Primo de Rivera en Espagne. Cette thèse a scandalisé le micro-monde des historiens français, lorsqu’elle est apparue, tant, pour eux, et par conséquent pour nous, les Français qui ont subi l’enseignement dispensé dans nos écoles, il était hors de question d’admettre que la France ait pu être, aussi, un terreau pour le fascisme. Or, dit Sternhell, et on peut le croire là-dessus, outre que le mouvement des Croix de Feu présentait bien les traits essentiels de cette idéologie, il aurait pu remporter un joli score aux élections législatives de 1940 si elles avaient pu avoir lieu… un score, dit encore Sternhell (et nous y voilà !), tout à fait comparable à celui remporté par Marine Le Pen lors des dernières élections. Mais quels sont ces traits essentiels ? C’est, bien sûr, ici, que le débat est le plus âpre : entre ceux qui ont, du fascisme, une définition restreinte (au point que, finalement, elle ne conviendrait qu’au parti qui s’est déclaré explicitement « fasciste ») et ceux qui, comme l’historien, en ont une définition plus large. Dans « La grande table », il les énumérait ainsi :
L’affichage d’une doctrine qui se prétend « ni de droite, ni de gauche »,
– Un nationalisme dur allié à un anti-marxisme virulent,
– Le refus des Lumières et de ce qu’elles ont apporté au monde en matière de conception des libertés individuelles,
– Le refus de l’idée que la société existe pour le bien de l’individu, et non le contraire,
– Le refus de l’idée de l’Etat comme simple instrument entre les mains des individus,
– Le refus des valeurs universelles des Lumières et de la Révolution Française,
– Le refus des valeurs humanistes de ces mêmes Lumières,
– L’appel à la dictature,
– L’appel à l’unité de la Nation (qui doit être vue comme une équipe sportive, dixit Brasillach)

poster_79310Sternhell ne dit pas que le Front National est fasciste, il prend soin d’établir un distinguo et de dire qu’ « il s’inscrit dans la continuité d’une droite dure du XX-ème siècle ». Certes, la fille Le Pen n’en est pas à « appeler à la dictature », mais il est facile de voir qu’un slogan comme celui « de la préférence nationale » ou l’engagement à supprimer les soins médicaux apportés aux étrangers sans papiers via l’AME sont révélateurs d’un refus des valeurs universelles et humanistes des Lumières. De même que le nationalisme virulent (même si rendu moins attaquable sous le terme de « patriotisme ») est un évident appel à l’unité de la Nation qui existerait, en elle-même, à un niveau supérieur aux individus qui la peuplent et que le positionnement ambigu au plan économique (souvent relevé par les commentateurs comme « preuve » que le FN n’est pas vraiment « de droite ») est une illustration de la doctrine du « ni droite, ni gauche ».

Les définitions de Sternhell ont le mérite de donner des points de repère dans un débat qui a, je crois, de quoi nous stupéfier tant il va vers la confusion la plus totale. Un récent numéro du « Monde » (30 mai 2014) nous en donne l’exemple, on y trouve des intellectuels prétendument de gauche qui tendent à donner l’absolution au FN ainsi que la proclamation de « l’hégémonie culturelle – désormais acquise ! – de l’extrême droite en France » (attention à la vertu des performatifs : dire est ici contribuer à rendre vrai).

BOLTANSKI-Luc-photo-CDans une autre édition du magazine « La Grande table » (le lendemain…) le sociologue Luc Boltanski, lui aussi très clair, complétait l’image que nous pouvons avoir de la situation actuelle, laquelle est en effet bien confuse, en parlant de ces intellectuels, et ils sont toujours nombreux en de tels cas, qui sont prêts à basculer du côté du pouvoir fort, en partie peut-être parce qu’ils estiment avoir un avenir à assurer, mais aussi, disait-il, simplement par une sorte de « désir mimétique » qui s’empare des individus lorsque les repères ne sont plus très clairs… On notera qu’ici, peuvent être intégrés à la notion d’intellectuel, les journalistes, qui ont exactement ce comportement, dans leur plus grande masse. Il suffit d’avoir vu un Pujadas reprendre avec gourmandise le slogan soufflé par Marine Le Pen du FN « comme premier parti de France », ou bien de voir avec quel zèle les moindres « twitts » émis par elle ou l’un de ses sbires sont immédiatement repris par Le Monde.fr ou par FranceTVinfo (on aura vu cela lors de l’affaire, fabriquée de toutes pièces, du non-chant de La Marseillaise par Christiane Taubira), pour s’en convaincre. Un autre sociologue que l’on entend souvent sur F-C, Eric Fassin (de mon université !), a depuis longtemps théorisé ce mimétisme actuel, qui fait l’UMP copier le FN, puis le PS copier l’UMP… tout ceci donnant l’impression d’un glissement global « du peuple » vers la droite…

On en vient ici à la question « du peuple »… De quel « peuple » s’agit-il ? A vrai dire, comme le disait Boltanski, pour la droite, il y a toujours eu deux peuples : un « bon » et un « mauvais ». Dans les années trente, le bon peuple, c’était les paysans, les marins, les petits commerçants, tous attachés à une terre (ou une mer !…) et à des coutumes « bien de chez nous », et le mauvais, c’était les ouvriers, ceux qui avaient rompu le lien à la terre, qui s’adonnaient au vice ( !) et se laissaient manipuler par les organisations syndicales. Les choses ont changé de nos jours, où les paysans ne représentent plus grand-chose et où les ouvriers, empêchés d’agir par les victoires du capitalisme, ayant des organisations syndicales dont l’influence s’est réduite, se sont repliés eux-mêmes sur des perspectives individualistes (le petit pavillon, la voiture rutilante, sis dans des zones dites « péri-urbaines ») et font figure de défenseurs de nos valeurs « nationales ». Quant au « mauvais » peuple, pour le FN, il n’est autre que cette « alliance » supposée entre les « bobos » et les « minorités ethno-culturelles » (puisqu’il faut leur trouver un nom), les « bobos » offrant l’exemple du concept le plus flou qui soit, puisqu’on serait bien capable d’enrôler sous la même bannière la jeune technicienne à 1100 euros par mois qui n’a comme seul « défaut » que celui d’avoir des idées de gauche, et l’avocat parisien qui loge dans le Xème arrondissement… Le but étant encore et toujours de stigmatiser une partie de la population : ceux et celles qui ne pensent comme nous, ceux et celles qui nous combattent. Il est amusant (ou pas… c’est comme on veut voir les choses !) de voir que certains intellectuels, eux aussi sociologues, ou géographes, reprennent les mêmes termes et les mêmes catégories. Ils diront ainsi par exemple, avec tout le mépris qui sied, que « bien sûr, il est plus facile d’être tolérant et ouvert à 5000 euros par mois qu’à 500… »(*) (Christophe Guilly, toujours abondamment cité par « Le Monde »).

A voir…

Nous savons bien, dans nos terres éloignées, qu’il est des revenus très élevés à refuser la tolérance, et des revenus très bas, au contraire, à l’accepter, par simple générosité et élan du cœur.

(*) La citation exacte est : « le multiculturalisme à 500 euros par mois, ce n’est pas la même chose que le multiculturalisme à 5000 euros ». A la page d’à côté, « le Monde » résume un entretien avec Olivier Roy par cette seule formule-titre : « C’est la fin du discours multiculturaliste en France », alors qu’il est question de bien d’autres choses dans ledit entretien (lequel est aussi à vrai dire très confus, on y lira ces déclarations définitives : « L’identité, c’est quand on a perdu la culture. On ne voit pas Proust parler d’identité (sic) »). Serait-ce que « Le Monde » prend ses désirs pour des réalités ?

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10 commentaires pour « F » comme F…

  1. Debra dit :

    A travers le résumé de Sternhell que vous citez ici (« depuis au moins le XVIII siècle on peut, en France, résumer les luttes idéologiques en un combat entre deux tendances fondamentales : celle qui défend les Lumières… et celle qui défend le contraire… »), je dois dire que ce… résumé constitue une simplification réductrice, à mes yeux. Autant dire que depuis l’aube du temps, le bien ? et le mal se livre une impitoyable lutte, non ? Juxtaposer des termes en les posant en opposés est… facile. Trop facile, d’ailleurs.
    Il y a deux ans, j’ai lu Elisabeth de Fontenay, dans « Actes de Naissance », que je recommande fortement. Madame reconnaît bien toute… l’ambiguïté des idéaux des Lumières.
    Pour moi, cette ambiguïté est inévitable, dans la mesure où tout idéal contient sa part… d’ombre, (n’en déplaise aux hommes et aux femmes qui aimeraient s’éclairer de lumières… électriques 24h/24). Les conséquences imprévues de son déploiement dans le monde. Son inévitable corruption, soumis aux effets corrosifs du temps. (Même les idéaux, et les idées sont mortels, quoique, certes, ils sont bien plus immortels que notre pauvre chair.)
    Ai-je dit ici que nous vivons de nouveau dans des temps révolutionnaires, et à de tels moments, « fair is foul and foul is fair » (ce qui est beau est hideux, le hideux est beau) (Macbeth). Cela veut dire que nous ne savons pas quoi penser, quoi croire, le monde est sens dessous dessus.
    Probablement le monde est toujours plus ou moins sens dessous dessus, mais, occupés à vaquer à nos (petites…) affaires, nous pouvons l’ignorer. Mais quand les petites affaires ralentissent, le chômage de masse arrive, nous avons… du temps… pour réaliser des choses que la course quotidienne nous épargne. (Perso, comme je n’aime pas courir, j’ai eu le luxe de pouvoir… réfléchir sur certaines questions qui cognent Monsieur et Madame Tout le Monde à l’heure actuelle, alors que beaucoup ne sont pas préparés pour être cognés.)
    Je ne vois aucune indication dans la tendance socialiste de ces trente dernières années que « la société existe pour le bien de l’individu ». Je vois au contraire que l’individu existe plutôt pour le bien de la société, le « bien public », et son désir, ses aspirations doivent être fondus dans le grand Tout. Et ce n’est pas la très grande faute du « capitalisme » (qui a bon dos…) que les choses sont ainsi.
    Je récuse l’universalisme des Lumières, et de la Révolution Française. Pour moi, la Révolution Française fut une catastrophe pour la France, qui continue à subir les effets dévastateurs de ses répercussions sur notre modernité. Je ne suis pas la seule à le penser, manifestement, mais je n’ai pas le crâne rasé, et je ne vote pas FN non plus.
    Deux dernières références, et pas les moindres :
    Dans une des pièces fondatrices de l’Occident, « Les Eumenides », Aeschyle pose les conditions de la transformation des forces destructrices en l’homme, la transformation d’une société basée sur un code d’honneur autour de la vengeance (ce n’est pas de la barbarie, c’est une AUTRE justice, point…) en nos sociétés modernes. A la fin des « Eumenides », Athéna propose aux déesses assoiffées de sang de prendre soin de, et de protéger les femmes lors de l’accouchement, ET… de défendre la polis contre les attaques d’étrangers. Une double mission, dont une, sanglante.
    Autrement dit, l’identité du groupe social est basée sur une NECESSAIRE exclusion qui délimite le groupe social tout en excluant celui et ceux qui n’y appartiennent pas.
    Personnellement, je crois que « nous » n’allons pas venir à bout de cette NECESSITE de définir un groupe social par le biais de l’exclusion, même si notre héritage COMMUN aux Lumières et au Christianisme voit d’un mauvais oeil toute forme d’exclusion (l’universalisme comme un rejet de l’exclusion).
    Freud aussi s’est interrogé sur ce problème dans ses textes sur « La négation » et ses Essais de Psychanalyse. Lui aussi… était pessimiste.
    Moi aussi, je suis pessimiste, et je l’assume. Je ne veux pas vivre dans le monde de… Disneyland, dernier avatar… très corrompu, de nos aspirations chrétiennes.

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    • sconsdut dit :

      Je suis en désaccord complet avec vous (Debra).

      Vous citez Echyle, mais vous passez à côté de quelque chose de très important, et qui constitue le coeur de l’Orestie. Dans les Euménides, il y a la mise en place d’un tribunal: la mise en commun de la parole au service de la Justice. C’est une entreprise de clarification, de délinéament des actions humaines.

      Qui plus est, vous ne pouvez pas échanger les termes « ennemis de la cité » et « étrangers » sans faire un anachronisme de 2500 ans. Pour plusieurs raisons, mais rapidement, un étranger n’est pas, de fait, un ennemi de la cité: il y a, après tout, une tradition très forte d’hospitalité (cf. Philémon et Baucis).

      Si la pièce d’Eschyle est une oeuvre majeure de la culture occidentale, ce n’est pas en tant qu’elle prone la construction d’une communauté par l’exclusion. Hugo disait:

      « Une sorte d’épouvante emplit Eschyle d’un bout à l’autre; une méduse profonde s’y dessine vaguement derrière les figures qui se meuvent dans la lumière. Eschyle est magnifique et formidable; comme si l’on voyait un froncement au-dessus du Soleil…  »

      Bref, de la lumière avant toute chose !

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  2. alainlecomte dit :

    Eh bien, c’est là où nous divergeons. Je ne suis pas du tout d’accord. Ce que vous dites est caractéristique justement de ces « anti-Lumières » et risque fort de nous conduire au chaos. Il faut choisir. Définir un groupe social par le biais de l’exclusion, c’est cela qui est trop facile, et qui a conduit à la barbarie du siècle dernier.

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  3. La montée du « lepénisme » est due à l’abandon de l’affirmation haute et claire des valeurs de gauche.
    Lire ici, dans un commentaire, le rejet de ce qu’a apporté la Révolution française (dans les commissariats de police, grâce à Pierre Joxe quand il fut ministre de l’Intérieur, la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » est encore affichée), et une sorte d’éloge de l’exclusion… montre à quel niveau la « réflexion » de certains est tombée.

    Les médias ont évidemment leur part dans l’espace donné aux idées du FN : la fille Le Pen est une « bonne cliente » des plateaux de télé et des « matinales » de France Inter et autres.

    Le gouvernement actuel, et le chef de l’Etat, n’ont pas su, par leur timidité, leur mollesse, leur peur de faire référence au socle idéologique de gauche, endiguer le populisme et le rejet (notamment par l’abstention lors des dernières élections du 25 mai) de l’ensemble de la classe politique – sauf de ce parti extrémiste de droite, qui n’est évidemment pas encore « le premier parti de France » !

    Mais les présidentielles de 2017 s’annoncent mal si un barrage idéologique n’est pas mis en place face à ce déferlement « frontiste » nauséabond (pléonasme).

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  4. @ alainlecomte : je me suis souvenu avoir lu cet « édito » du « Monde » (des livres), daté du 29 mai, et titré abusivement : « Ces intellectuels qui dédiabolisent le FN ».

    Car dans l’article de Jean Birnbaum… un seul de ceux-ci est cité comme exemple : Pierre-André Taguieff (et on ne voit pas en quoi il serait de gauche) !!!

    Mais comme titre, c’est nettement plus porteur.

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    • alainlecomte dit :

      certes, Taguieff ne se dit plus de gauche, bien que je l’aie connu à une époque lointaine où il passait pour tel, mais Guilly, lui, est « de gauche », et même membre de la « gauche populaire », et je trouve son discours parfaitement ambigu à l’égard du FN.
      Par ailleurs, bien sûr il y a de la responsabilité du pouvoir socialiste actuel dans cet essor de la vague bleu marine mais il n’est pas inutile, à mon avis, d’insister sur le fait que ceci s’inscrit dans une histoire et que les prurits fascisants ont souvent surgi dès qu’en face, les positions étaient faibles (on peut aussi faire allusion au boulangisme…).

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  5. Debra dit :

    Merci à la personne qui m’a fait réfléchir sur la nécessité de différencier « étranger » et « ennemi ». Cette différence est capitale. (Je suis moi-même immigrée de première génération.)
    Mais je reviens à la conclusion des « Eumenides », pour insister sur le fait qu’A COTE du tribunal qu’Athéna instaure, tribunal composé de citoyens, il y a la nécessité de… ne pas exclure les Erinnyes, (des déesses d’un ordre ancien) et de leur trouver un emploi qui les mettra au service de la.. nation ? pays ? Et pourquoi pas la Mère Patrie ? Elles ont une double fonction de protéger les femmes sur le champ de bataille de la féminité (et oui, à la dernière nouvelle, vous savez qu’une femme risque toujours sa vie lors de son accouchement, et tous les progrès de la science et de la médecine ne vont pas éliminer ce risque) et de défendre le pays contre les étrangers ? qui l’attaquent et se rendent, de ce fait, ennemis. Aeschyle affirme ainsi l’impossibilité d’éliminer les forces à l’oeuvre dans les Erinnyes, et la nécessité de combiner avec elles. Le tribunal est du ressort des hommes, ET… les dieux (ou déesses) ont d’autres exigences, sur un autre plan, ou dans un monde parallèle, si vous préférez. J’y tiens beaucoup. L’homme et ses tribunaux ne peuvent pas tout résoudre.
    Aeschyle ne croit pas que nous allons TOUS pouvoir nous asseoir ensemble avec les grands sourires plaqués sur le visage, dans le meilleur des mondes (et quel meilleur des mondes…) pendant que, à côté, le lion fait des guiluis à l’agneau. Il ne croit pas dans ce monde là.
    Il semblerait que.. NOUS croyons en ce monde, et que nous voulons le faire advenir.
    Y arriverons-nous ? Peut-être. Mais, et je vous le demande, à quel prix ??
    Etant moi-même une personne… agressive et combative, je m’intéresse à cette question depuis longtemps.
    Dans « L’agression : une histoire naturelle du mal », Konrad Lorenz, grand scientifique qui observe le monde de mon prochain, l’animal, avec sensibilité et finesse, fait remarquer que les animaux… bagarreurs, agressifs sont, comme par magie, ceux qui sont capables de former des attachements, des liens qui reconnaissent une altérité de l’autre. Les animaux qui se regroupent en bandes, ou en bancs (de poissons), assurant ainsi une indifférenciation, ne se lient pas de cette manière. Indifférence et indifférenciation ont parti lié.
    Ceci colle avec mes observations du monde (humain) autour dans ses transformations actuelles.
    Pas de possibilité d’un lien fort positif sans possibilité d’un lien fort.. négatif.
    Pas d’amour sans haine.
    Et maintenant, les personnes ci-dessus, posez-vous la question.
    Pouvez-vous.. haïr ? Admettre que vous ressentez de la haine envers quelqu’un ?
    Comment réagissez-vous à l’idée de haïr votre.. prochain ?
    Pouvez-vous faire la différence entre haïr, reconnaître sa haine, et agir sur sa haine ?
    Ce sont trois registres différents, et j’y tiens, pour ne pas se laisser gagner par une confusion totale.
    Je précise encore une fois que je n’ai pas voté FN à la dernière élection. Que je n’écoute pas les médias non plus, d’ailleurs. Et que je suis… fière de cette réflexion qui m’a pris un temps considérable, tout comme l’écriture de ce commentaire m’a pris un temps considérable.
    Mais je constate qu’à l’heure actuelle, le FN est un des seuls partis politiques à poser sa légitimité autour de la question de la souveraineté. De ne pas vouloir dissoudre les… frontières du groupe social dans un grand tout qui aspire toujours à s’agrandir, d’ailleurs.
    Tiens… me vient à l’esprit le souvenir que les hommes et les femmes engloutis dans le tourbillon de la Révolution Française qui avait pu paraître…à nos ancêtres aussi dévastatrice que la guerre de 39-45 nous a paru à nous, avaient des aspirations… universelles qui ont envahi l’Europe à l’époque… La barbarie est toujours ? dans l’oeil de celui qui regarde. (Lire Chantal Thomas, « Les Adieux à la Reine » pour avoir un petit aperçu.)
    Il y aurait à dire sur l’impossibilité de commander l’amour du prochain, que ce soit par le biais d’une religion organisée, ou par une/DES.. idéologie(s) qui s’en inspirent, mais je m’abstiendrai maintenant.
    Franchement, je suis fatiguée des colonisations de toutes sortes…
    Et surtout fatiguée de nos programmes… évangélisateurs « bienveillants ».

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  6. alainlecomte dit :

    @Debra: votre point de vue mérite d’être écouté mais comprenez bien qu’il est le vôtre, uniquement, et on croit voir en lui plus la projection d’une subjectivité que l’expression d’une réflexion basée sur une quelconque rationalité. J’espère qu’il ne vous échappe pas qu’il n’est pas pertinent de se reporter aux espèces animales pour juger de ce qui est « la norme » ou de ce qui est souhaitable des comportements humains. L’espèce humaine est la seule à développer cette anomalie particulière qu’on appelle le langage, avec ce qui s’ensuit comme expression de la pensée et comme construction d’une raison. Notre histoire est une lutte pour dépasser les oppositions binaires (entre haine et amour…) ainsi que la prégnance des instincts. Il ne fait pas de doute que tout un chacun connaît des accès de haine, des mouvements agressifs, voire des envies de tuer. Et alors? Faut-il pour autant appeler de ses voeux la barbarie? S’il y a une finalité profonde à l’action politique, me semble-t-il, c’est bien de lutter contre les tendances constantes dans nos sociétés à « l’ensauvagement ». Je ne crois pas que les peuples les plus heureux soient les plus agressifs, ou alors s’ils ont connu les guerres et toutes sortes de combat dans leur histoire, souvent ils ont réagi en développant des pensées et des stratégies pour les préserver de cette violence qui est, je vous le concède, inhérente à l’homme. Je pense ici notamment aux différents peuples de l’himalaya (Ladakh etc.), pour la plupart de culture bouddhiste. Vous êtes bien libre de voter pour le FN si cela vous chante et si vous croyez reconnaître en lui le porteur de vos espérances, mises dans une société qui se protège de l’étranger, tôt chez vous transformé en ennemi, mais prenez garde à vous retrouver un jour au sein d’un Etat qui vous empêchera d’user de votre liberté de penser.

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  7. Debra dit :

    Il me semble que nous avons un « dialogue » de sourds, Monsieur.
    Hier, j’ai passé ma journée en compagnie d’une amie, dans une promenade en montagne.
    Je me balade en robe, et sandales techniques, avec une bonne semelle.
    Mon amie n’a pas arrêté de me mettre en garde contre les risques que je prenais à ne pas porter des grosses godasses de montagne. Risque d’entorse, de piqûre de serpent.
    Hier soir, après la balade, j’avais un coup de soleil modéré, de ne pas avoir mis de crème solaire indice 50 sur le visage. Mes… amis se sont montrés très inquiets pour ma sécurité.
    Je me souviens de l’époque où des actes aussi… mineurs auraient été accueillis avec une certaine.. indifférence, et n’auraient pas mérité un commentaire. Plus maintenant. L’inquiétante obsession sécuritaire mine notre société, et réduit… nos libertés au moins autant, sinon plus, qu’une menace du FN, à mon avis. Qui sait si les barrières qu’on met à sa propre capacité de penser ou de réfléchir ne sont pas plus tangibles que les barrières qu’autrui peut installer ?
    Pour le statut de l’Homme, nous n’avons pas les mêmes croyances.
    Je vous invite à faire un petit tour chez Lorenz pour éventuellement approfondir les tenants et aboutissants de la pensée Darwinienne. Lorenz est un très grand scientifique. LUI.. prend le risque de faire des rapprochements entre les comportements humains et les comportements.. DES AUTRES ANIMAUX.
    Pour la haine, si je VOUS ai posé cette question, c’est parce que je connais des gens qui me disent NE PAS ressentir de la haine. Et je me souviens de.. Françoise (Dolto…) qui avait aussi dit ne pas ressentir de la haine.. Cela vous semble impossible ? Si c’est impossible, alors pourquoi certaines personnes disent-elles ne pas ressentir la haine ? (Ahhh… ces mots qui mènent la danse…)
    C’est quoi, la haine, au juste ?? Vous croyez que le dictionnaire en donne une définition « objective » ? Moi, non. Si on récuse l’autorité de la Bible comme livre sacré, je ne vois pas comment on pourrait admettre.. l’autorité du dictionnaire comme livre… sacré garantissant « l’objectivité »… au risque de détrôner un sacré au profit d’un autre.
    Je doute fort que nos ancêtres… éclairés étaient ignorants de ce paradoxe.
    Au fond, je n’ai rien contre le sacré, vous savez.
    Mais je deviens franchement.. mauvaise quand des personnes tapent sur le sacré avec la conviction que eux… ne sont pas soumises aux effets de la croyance…
    Bonne continuation à vous…

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  8. loranji dit :

    Ce qui différencie sans doute notre époque de celle des années trente, c’est sans doute que le fascisme doit s’y avancer plus masqué compte tenu du passif nazi. Durant les années trente (la Grande Guerre, le traité de Versailles), le fascisme avait pignon sur rue, tant dans les consciences que dans les couloirs des assemblées… d’ailleurs contaminées par l’anti-parlementarisme.
    Sans parler de l’antisémitisme théorisé et revendiqué de certaines ligues envers lesquelles Pétain n’a jamais caché sa sympathie (je parle toujours des années trente).
    Le « politiquement correct » ou « pensée unique » – comme on voudra – agace aujourd’hui les Lepenistes car il entrave leur parole qui est celle de la « révolution nationale »…

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