Actualité de « L’idiot »

Saint Nicolas-2Après mon retour de Petersbourg, j’ai continué la lecture de « L’Idiot ». Il aurait été simple de dire que je relisais les grands classiques. En réalité, c’est la première fois que je lis ce roman. Et je me pose la question : « mais qu’est-ce que la lecture de l’Idiot peut apporter, en somme, à l’homme ou la femme du XXIème siècle ? ». Cette question me taraude : la réponse n’en est pas évidente, aussi me suis-je demandé plus d’une fois si je n’allais pas l’abandonner. Mais non, je continue, je m’accroche et y prends goût.

L-Idiot-Gerad-philippeJe suis étonné de lire des critiques et commentaires qui veulent faire à tout prix du prince Mychkine, une figure christique. J’ai lu ceci : parce que l’un des personnages – Hyppolyte Terentiev, le jeune étudiant phtisique – prête à l’idiot la pensée selon laquelle (p. 611 de l’édition Folio) « c’est la beauté qui sauvera le monde », alors, l’interprétation du roman doit être religieuse puisque, dans le christianisme, qu’est-ce que la beauté, sinon la figure du Christ ? Cela m’a énormément surpris. En réalité Mychkine est un être singulièrement innocent. Transposé en notre siècle, il serait un mathématicien « pur » (selon la division parfois un peu ridicule mais très en valeur en France, entre « maths pures » et « maths appliquées »), et appartiendrait à cette espèce de gens qui font des mathématiques (ou autre chose) simplement pour leur beauté intrinsèque. Pris dans cette beauté, et à cause de l’effort intellectuel énorme qui est demandé, il n’aurait plus assez de force pour autre chose, et notamment pour les relations d’intérêt, ni pour la concrétisation de ses désirs amoureux, tout ceci lui apparaissant comme secondaire, négligeable. Mais n’étant pas mathématicien pur, ni poète, le prince Mychkine a trouvé une parade pour se mettre à l’abri : la maladie, l’épilepsie. Noter qu’un brillant mathématicien peut être aussi un épileptique. Il peut être aussi un autiste, comme on laisse entendre que cela serait le cas du mathématicien… russe (justement !) Perelman, qui a résolu la conjecture de Poincaré – exploit scientifique énorme qui lui a valu la médaille Fields… qu’il n’est pas allé chercher car, a-t-il dit, « on ne fait pas des mathématiques pour gagner des médailles ». « Ni gagner de l’argent ». L’Idiot est une ode au désintéressement, au refus d’attribuer à l’argent une valeur quelconque : c’est donc cela qu’il nous apporte, à nous lecteurs du XXIème siècle, abreuvés que nous sommes d’apologies du papier monnaie.

Le prince, qui hérite d’une belle somme, est prêt à la dépenser en actions bienfaisantes, de manière illimitée. Lorsqu’un escroc se présente pour lui extorquer des milliers de roubles, inventant une histoire où le prince l’aurait floué, celui-ci ne se rebiffe presque pas : certes l’histoire est fausse, mais si celui qui la raconte se livre à un tel expédient, c’est probablement qu’il est malheureux, plus malheureux en tout cas que le prince… lequel devrait donc bien lui donner un petit quelque chose pour rétablir ce déséquilibre de fortune… psychique. On n’a pas besoin ici de convoquer la figure « du Christ ». C’est, disons simplement, celle d’un esprit qui découvre le monde à la manière des enfants. Car de tels raisonnements sont bien sûr enfantins, non dans un sens péjoratif évidemment, mais dans un sens éminemment valorisant, car l’enfant nous aide à redécouvrir le monde, et les rapports entre les êtres qui le peuplent.

nastassiaCe qui nous étonne sans cesse à la lecture de Dostoïevski – enfin, à ce qu’il me semble – c’est le caractère parfois irrationnel en apparence des réactions des personnages, du moins si l’on s’en réfère aux codes établis – lesquels ne doivent guère se différencier du XIXème siècle à nos jours. Ce n’est bien sûr qu’une apparence : là est le génie » de l’écrivain, qui consiste à dessiner en creux une cohérence relevant de l’indicible, au sens de « ce qui doit être tu ». Ainsi, cette Nastassia Philippovna, mais aussi cette Elisaveta Prokofievna, nous semblent-elles agir de façon hiératique. La première a coutume de s’enfuir à chaque fois que son mariage va être prononcé, elle se refuse au prince au nom d’arguments qui nous étonnent, surtout quand on devine qu’elle en est réellement amoureuse, quant à Elisaveta, elle peut d’un moment à l’autre, porter un protagoniste dans son cœur puis le rejeter avec violence. C’est comme si, en apparence encore, ces personnages étaient vierges de toute conscience de leurs intérêts et trouvaient motif à leurs actions ailleurs, dans un autre monde que celui où ils vivent. La vérité est que Nastassia est une personne qui souffre psychiquement de manière intense. Les mœurs du temps ont sûrement contraint Dostoïevski à s’exprimer de manière dissimulée. On nous raconte que Nastassia a été élevée par le voisin de son père, ce comte Totski, qui en fit plus tard sa maîtresse. Au XXIème siècle, cela signifie simplement qu’elle a été violée, victime d’un inceste qui l’a remplie de honte jusqu’à la fin de ses jours et que de là vient son désir de dépravation (apparent) et son refus de toute relation amoureuse heureuse.

Aglaia, fille d’Elisaveta, est aussi une figure admirable, précurseure des héroïnes de Virginia Woolf, de celles qui, du fond de l’oppression exercée contre les femmes au sein des sociétés traditionnelles, revendiquent leur liberté, notamment celle de parler, de considérer celui qui sera leur époux non comme un maître, mais comme un égal à qui elles pourront dire librement à chaque instant ce qu’elles ont sur le cœur. Elle pense bien sûr que le prince pourrait être celui là, et sûrement, il l’est. Mais qu’a-t-il, ce gros nigaud – serait-on tenté de dire ! – à refuser le bonheur qui lui est offert pour prétendre s’engager à soulager le malheur de la blonde Nastassia… Est-ce alors de là, de cette inclination à se sacrifier pour sauver la brebis égarée que naît la légende de l’idiot comme figure christique ? Là encore, devons-nous souscrire à cette interprétation ? Après tout, ne s’agit-il pas, aussi, de goûter à l’ivresse du renoncement (« l’ivresse de la non-joie » disait Gaston Bachelard à propos de la passion des mathématiques).

Bref, les personnages mis en relief sont surtout des innocents inoffensifs ou bien des victimes, se jetant désespérément à la tête les uns des autres leurs aveux et leurs confessions sans jamais parvenir à saisir leur vérité, bien qu’ils la cherchent avec passion. On est à mille lieux du cynisme qui prévaut dans la majeure partie de la littérature contemporaine.  On mesurera la distance séparant Dostoïevski… du triste Houellebecq. La beauté et la violence de tels romans, auxquelles nous sommes déshabitués, où les trouvons-nous aujourd’hui ? Une hypothèse à laquelle je me risque : au cinéma principalement. Ne faudrait-il pas aujourd’hui chercher l’équivalent d’un Dostoïevski chez un Scorcese, prenant pour héros des personnages absolus qui se mettent en dehors des conventions pour de multiples raisons, et s’en servant pour dépeindre, par une sorte de jeu de contrastes entre les personnages qui tiennent le devant de la scène et le milieu dans lequel ils évoluent, son siècle, avec plus ou moins de bonheur ?

Cette référence au roman dostoïevskien peut paraître une curieuse façon de réagir aux désordres de notre temps… ce qui y est dépeint en étant si éloigné. On ne trouvera évidemment pas de recette qui s’applique à la situation actuelle, en particulier politique. On trouvera seulement l’expression d’une sincérité et d’une fraîcheur qui nous manquent, et qui étaient présents avant que ne se produisent les bouleversements de tout un siècle, et que, peut-être, il faudrait retrouver.

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1h28 avec Noam Chomsky

affichePas seulement avec Chomsky, bien sûr… mais aussi avec Gondry. Celui-ci ajoute sa patte, son graphisme, ses commentaires et aussi ses doutes, voire ses incompréhensions, tout cela pour ajouter une note plaisante, comme s’il s’agissait de mieux faire passer l’austérité du discours chomskyen. Ce film aurait ainsi deux partenaires : le discours et l’animation graphique. La plupart des critiques me semblent avoir surtout retenu le deuxième (j’ai même lu ceci : « le film a moins pour but de nous éclairer sur la pensée de Chomsky que sur les sources de la créativité de Gondry », dixit Marianne). Il faut reconnaître que la manière qu’a Gondry d’interviewer et de filmer est unique, et tient (presque) du coup de génie. Les interviews du grand linguiste sont innombrables sur le web, mais elles se font toujours de la même manière, la plus classique. On pose une question, Chomsky répond, l’interviewer s’efface, qu’il ait compris ou pas la réponse, on passe ensuite à la suivante. Le film de Gondry offre l’unique exemple où l’interviewer non seulement se montre mais ajoute ses mots, rature le texte, recommence s’il n’a pas compris, se demande s’il a réellement compris, avoue qu’il n’a pas compris, ou bien peste contre lui-même parce que son mauvais anglais ne lui a pas permis de formuler sa question adéquatement. Mauvais anglais qu’il ne cache pas d’ailleurs, et qui constitue la part la plus humoristique du film. Le spectateur qui, souvent, ne parle pas mieux anglais que Gondry, reste confondu devant tant d’audace : s’adresser à un intellectuel américain dans une langue si défectueuse… Il y éprouve du coup comme le sentiment d’une revanche (tant on peut subir d’humiliations à ne pas parler l’anglais de manière fluente, dans la communauté scientifique comme à l’extérieur). Tout cela ne va pas, bien sûr, sans une certaine complaisance, comme si le texte devait s’effacer sous le commentaire. Car enfin, la partie graphique et gondryenne n’est pas la principale (d’autant que les spaghettis colorés qui envahissent l’écran à intervalles réguliers finissent par fatiguer…) n’en déplaise aux thuriféraires du cinéaste.

titleLa partie principale, sur laquelle les divers critiques me semblent passer bien vite, ce sont les mots de Chomsky, l’exposé, pour une fois, de sa philosophie, ou plus exactement de sa contribution à la philosophie de l’esprit. On a souvent tendance à oublier que le linguiste est aussi philosophe et qu’il peut dialoguer d’égal à égal avec Quine, Searle ou Dennett. Dommage que ses propos dans ce film n’aient pas été plus repris et commentés… J’ai même parfois cru comprendre que certains trouvaient ça « banal », ou qu’ils restaient sur leur faim, alors que ce qu’il dit bouscule nombre d’idées reçues. Ainsi, tenez, par exemple, presque tout le monde vous dira que les symboles et les expressions que nous utilisons dans le langage désignent (ou « dénotent ») des entités du monde extérieur. Le nom « vache » renvoie ainsi à l’objet physique (pardon, un animal) « vache ». C’est un implicite communément admis : aucun manuel élémentaire qui parlerait du lien entre signifiant et signifié n’omettrait de représenter ce dernier par le dessin de l’animal communément appelé « vache »… Ainsi, « vache » réfère à des attributs physiques immédiatement repérables sur le dessin. Dans les livres de sémantique formelle, on partira de l’idée centrale qu’un nom commun est représenté par un ensemble (« vache » ? l’ensemble de toutes les vaches… « la vache du voisin » ? cet individu particulier qui se trouve sélectionné par le déterminant défini au moyen de « du voisin », parmi l’ensemble de toutes les vaches et ainsi de suite). Chomsky s’inscrit en faux contre cette idée, qui n’est pas plus « scientifique » ou « productive » que ne le fut pendant des siècles, avant l’arrivée de Galilée et de Newton, l’idée que les corps lourds tombaient ou que la vapeur s’élevait pour rejoindre simplement leur lieu naturel. C’est notre esprit (au sens d’esprit/cerveau, expression mixte souvent reprise par Chomsky pour insister sur son caractère éminemment biologique) qui projette ses objets et ses catégories sur le monde. Le lien entre nos mots et les réalités extérieures (qui n’en demeurent pas moins visées) ne peut s’établir qu’a posteriori, parce que quelque chose l’a déclenché, ce lien n’est jamais « donné ». Les mots ne sont jamais que l’expression d’aptitudes innées à différencier les concepts, dont notre esprit serait doté comme résultat de l’évolution. Les concepts se distinguent par des traits ou propriétés, dont on n’a même pas encore commencé de faire l’inventaire, tels que le fameux trait de « continuité psychique », qui perturbe Gondry au point qu’il à en fasse quelque chose de mystérieux, sorte de processus par lequel notre cerveau établirait ou rétablirait des connexions. Mais, et cela est révélateur du bruit introduit par le plasticien, Gondry est sur une fausse piste. Si nous opérons un retour au texte, nous verrons que Chomsky n’utilise cette expression que pour dire qu’il s’agit d’un trait affectant certains concepts, comme celui de personne ou d’animal, et que ce trait ne semble pas « appris ». Ainsi, pour l’enfant, dans un conte de fées qu’on lui lit, que la vache se transforme en chameau tout en demeurant elle-même est quelque chose de naturel. Les peuples totémiques sont également habitués à de telles transformations : l’homme continue à exister dans le totem. D’autres concepts, comme celui de rivière, fonctionnent un peu différemment. La rivière Charles, qui coule à proximité du MIT, reste elle-même sous des quantités de transformations : on peut détourner son cours, renouveler son eau… sauf évidemment si on solidifie son contenu de manière durable (en en faisant du verre par exemple), si on le recouvre d’une couche d’asphalte et si on fait rouler dessus des automobiles… Les transformations admissibles pour qu’on puisse toujours désigner un objet de la même manière ne dépendent alors pas de cet objet, de sa réalité physique, mais du système conceptuel avec lequel travaille notre cerveau. Et la sémantique devrait s’attacher à faire l’étude de ces transformations permises au lieu de se perdre dans des calculs (de valeurs de vérité) souvent dénués de signification, car le point de vue « externaliste », sur lequel se fondent la plupart des études formelles, induit, comme biais, l’apparition de problèmes insolubles (tel la question du vague… quand dit-on qu’un énoncé comme « Charles est chauve » dénote le vrai ?).

noam-chomsky-michel-gondry-is-the-man-who-is-tall-happyOr, quatre-vingt pour cent des linguistes continuent à ânonner la fable des connexions directes avec la réalité. Si cette fable était correcte, nous dit Chomsky, nous serions des « anges »… autrement dit nous n’aurions pas besoin d’un organe biologique pour en prendre connaissance. Notre esprit serait transparent.

A noter ceci, si je peux me permettre d’ajouter mon grain de sel : cette incarnation de l’esprit, c’est-à-dire son plongement dans l’univers régi par les lois de la physique et de la biochimie, n’est-elle pas justement de nature à permettre de comprendre comment nous parvenons à la connaissance ? A vrai dire, est-il encore question « d’accéder à la réalité » si nous y sommes déjà plongés ? La tradition positiviste a marqué sa surprise face au fait que nous serions capables, nous humains, par nos moyens de générer les mathématiques, de forger les outils qui nous permettent de comprendre la manière dont le monde physique fonctionne (cette surprise est connue sous le nom de « paradoxe de Wigner » : « the unreasonable effectiveness of mathematics in natural sciences »). Or, on commence à comprendre aujourd’hui que c’est parce que justement notre esprit subit les mêmes lois que celles de la physique qu’il est capable de les décrire. Lors du passionnant colloque de Petersbourg de fin avril, Klaus Mainzer, un physicien et épistémologue allemand de l’Université Technologique de Münich, montrait que les équations qui permettent de rendre compte du surgissement dans la matière des « patterns » qui, par la suite, donneront les structures de l’univers sont les mêmes que celles qui rendent compte de la reconnaissance de ces mêmes « patterns » par notre esprit, rendant sans objet l’étonnement de Wigner.

Finalement, Chomsky nous apporte une autre vision sur le fonctionnement de l’esprit, persuadé qu’il est – sans doute à juste titre – que si nous voulons comprendre comment cela fonctionne, nous sommes mieux avisés d’aller y voir du côté d’une « science naturelle » que de la philosophie classique. Si le spectateur moyen de ce film dépasse le stade de la fascination opérée par l’animation gondryenne, il aura accès à quelques clés importantes pour aborder la question du langage et de l’esprit. Mais ceci est une condition forte… et suppose que ledit spectateur adopte une position radicalement différente de celle offerte par maints critiques de ce film, ceux pour qui, par exemple, « distorsions du sens et erreurs de compréhension font naître des images infiniment plus riches que la pauvreté de l’exactitude » (encore dixit Marianne). La pauvreté de l’exactitude… pour le moins une formule malheureuse… Attention que la recherche d’une beauté graphique n’ait pas pour résultat l’introduction d’un bruit nuisible à la compréhension du discours…

(billet modifié le 21 mai)

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La parole enseignante a-t-elle une fin?

C’est dur à croire, mais plus jamais, non plus jamais je n’aurai de cours à préparer… Cet après-midi, vers 14h 15, j’ai dit aux étudiants qui se trouvaient là : « vous continuerez ça l’année prochaine, mais ce n’est pas moi qui l’enseignerai car aujourd’hui, c’était mon dernier cours »… Stupeur. L’une a dit « waouh ! De toute votre vie ? », « Oui, j’ai dit, mon dernier cours de toute ma vie ». Un autre a dit : « vous allez être retraité, alors ? », « oui », et la première à demandé : « ça vous fait plaisir ? », « oui » , ai-je répondu, « mais qu’allez-vous faire ? », je n’ai pas répondu. Juste, évasivement : « plein de choses, dont m’occuper de mes petits enfants ». Et nous nous sommes séparés. A vrai dire, lorsque je disais ça, j’éprouvais une certaine émotion, mais en même temps, une absence de croyance, comme les gens qui portent un deuil mais ne s’en sont pas encore vraiment rendu compte. Il va me rester à gérer les examens et divers rapports. Des obligations liés à la recherche jusqu’à la fin de l’année, puis après… on verra. C’en sera fini en tout cas de ces petites épiphanies que j’aurai provoquées chez des esprits encore assez jeunes pour que la soif de connaître soit en eux une seconde nature, et que je croyais voir parfois s’ouvrir à une compréhension soudaine de ce pourquoi une idée pouvait découler d’une autre. Mon contact avec ces personnes, quelques garçons, mais surtout des filles, aura été, malgré la lourdeur du système éducatif, son caractère de plus en plus administratif, malgré aussi les conditions plutôt mauvaises dans lesquelles s’effectue l’enseignement aujourd’hui (encore que… il y a pire ailleurs) une multiplicité de petites joies, une potentialité de surprises dont je préfère ne garder en souvenir que les bonnes, perles dans les copies, naïvetés excusables ou questions surprenantes. Qui, à tout prendre, valaient mieux que des silences. Mais au fond, y a-t-il quelque chose que l’on comprenne de ces auditoires face à soi, qui miment la réception parfaite ? ne sont-ils pas les purs reflets de soi-même, de ce que l’on voudrait que soit la manière d’entendre ce que l’on dit ou professe, alors que ne s’y manifeste que le bruit mat que font des pierres envoyées contre un mur plein ? Ou bien, loin d’être ce mur opaque, ce genre d’auditoire agit-il comme celui d’un court de tennis, en apparence passif, mais qui, en vous rendant à chaque coup la balle, joue sa partie, même si de façon muette ? barthesNe faut-il pas accepter que, comme le disait ce bon Roland Barthes, « pour le professeur, l’auditoire étudiant est tout de même l’Autre exemplaire parce qu’il a l’air de ne pas parler – et que donc, du sein de sa matité apparente, il parle en vous d’autant plus fort » (Le bruissement de la langue, essais critiques IV, alentour de l’image). C’est de cette parole, très particulière, que Barthes a rapprochée de la parole psychanalytique – le professeur n’étant pas l’analyste, mais au contraire, l’analysé – que je serai donc privé. A moi désormais d’en retrouver l’équivalent ailleurs ou d’une autre façon, sauf à prétendre que l’analyse est désormais terminée. Ce dont je doute.

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Mon vieil ami Edgar

morinContrairement à ce que laisse entendre ce titre, je ne l’ai rencontré qu’une fois, et cela dans un cadre très officiel : il avait été désigné comme expert pour évaluer mon petit projet de recherche, dans le cadre d’un vaste programme du CNRS (« Sciences, Technologie, Société ») il y a longtemps, au début des années quatre-vingt – ce devait être en 83, exactement. Il s’agissait d’un entretien. Je le revois installé dans un fauteuil, dans une sorte de bureau un peu sombre, aux fenêtres voilées par un grand rideau blanc, dans un petit immeuble en haut du boulevard Saint-Michel, et moi assis en face de lui, pour lui vendre ma sauce. J’étais jeune, il avait l’âge de mon père. J’avais un projet qui consistait dans l’analyse des raisonnements effectués dans les diverses sciences, naturelles ou dites « humaines ». C’était un projet « pluridisciplinaire » et ça devait lui plaire, du reste il me mit un avis favorable. Il n’était pourtant pas un de mes « phares ». Je trouvais sa pensée trop floue, trop vague, pas assez « formalisée ». Je croyais à l’époque dans le structuralisme, celui d’Althusser, ou de Foucault, ou celui de Lévi-Strauss, je ne sais plus trop bien. Alors, « le paradigme perdu, la nature humaine », non, merci, très peu pour moi. Néanmoins cette rencontre avait été positive. Je garde le souvenir d’un homme chaleureux et à l’écoute. En sortant de ce bureau, je me sentais des ailes… Dire que j’en ai fait quelque chose par la suite, ça, c’est une autre histoire. Je faisais à l’époque de « l’analyse du discours », une sorte de bricolage se voulant discipline à part entière, très en vogue dans ces années-là, en France particulièrement (on est allé jusqu’à parler de « l’analyse du discours française » pour la distinguer de… de quelle autre analyse au juste ? peut-être d’une analyse pratiquée par les anglo-saxons, beaucoup plus à base de statistiques que « la nôtre »), qui prenait à son compte des bribes foucaldiennes (« l’Archéologie du Savoir »), des notions althussériennes (celle d’idéologie notamment) et les mêlait avec un soupçon de linguistique. On me dit que cette pseudo-discipline vit encore au sein de quelques centres universitaires et que même, en Sorbonne, il n’y a pas si longtemps, on fit lire à des étudiants des textes que j’avais commis sur ce sujet dans ces lointaines années… mais moi, ce que j’y vois aujourd’hui, c’est essentiellement un habillage au moyen de termes abscons d’un commentaire de texte plus ou moins habile tel qu’en pourrait produire le commun des mortels, loin d’une « science » donc, comme on avait pu l’imaginer dans ces époques parfois un peu délirantes, où on alla même jusqu’à croire qu’une bonne « méthode automatique » allait en un clin d’œil faire ressortir la vérité d’un texte, au-delà de sa « surface »…

Mais cela ne fait rien : le projet accepté et l’argent du projet en poche, je pus faire de belles découvertes, et même partir au Québec avec ma jeune compagne pour nous familiariser avec l’analyse de texte par ordinateur, biais détourné pour nous initier à d’autres choses, la programmation informatique, les théories linguistiques. Cela par la suite, nous devions en faire quelque chose.

9782818503911Avec qui était-il, Edgar, à cette époque ? avec Johanne ? avec Magda ? avec Edwige ? L’une d’elles sans doute, mais plus avec Violette. « Mon Paris, ma mémoire », livre publié l’an dernier, retrace ses aventures amoureuses, au milieu d’une vie intellectuelle fort riche, commencée sur le tas, à la sortie de la Résistance, pendant laquelle il appartenait, en tant que « sous-marin » communiste, à un réseau gaulliste. Après avoir été sans travail pendant quelques temps à la Libération, il se lance dans son premier ouvrage, « L’homme et la mort », travaillant d’arrache-pied dans les bibliothèques parisiennes, puis entre au CNRS, en un temps où la sociologie n’était même pas reconnue comme discipline autonome. Communiste souvent sur la ligne de rupture (il sera finalement exclu… à son grand soulagement) il lui arrive cependant de se trouver en phase avec la ligne du Parti, publiant « L’an zéro de l’Allemagne », où il dénonce la notion de peuple globalement coupable – ligne contraire à celle du PC jusque là – au moment précis où Staline, dans un revirement auquel il était habitué, condamnait Ehrenbourg pour avoir écrit : « Je ne connais qu’une sorte de bon Allemand, c’est un Allemand mort » ! On apprend dans ce livre que l’ami de Dionys Mascolo, de Marguerite Duras et de Robert Antelme, et donc de Mitterrand, ne vota pas pour ce dernier (ni pour son adversaire d’ailleurs) lors du deuxième tour des élections de 81, ni ne participa, bien évidemment, au défilé qui s’ensuivit sur la rue Soufflot, lui qui, probablement encore en ce temps-là, habitait face au Panthéon, au-dessus de la célèbre pharmacie Lhospitalier – ou peut-être n’y habitait-il plus, ce livre relate aussi la saga de ses déménagements, du plus riche vers le plus pauvre, quand ses divorces lui coûtent à chaque fois une partie de son patrimoine !

DSC01130Plus tard, il m’est arrivé de le croiser, descendant le boulevard Saint-Michel, la casquette vissée, le pas volontaire, drapé dans un imperméable mastic, filant vers quelque rendez-vous mystérieux, ou bien de le voir et de l’entendre dans des débats, ainsi il y a quelques années à Grenoble (dans un des forums organisés par le journal « Libération ») où il dialoguait avec son vieil ami Claude Lefort (décédé depuis) et que les deux s’empaillaient sur l’idée du nécessaire « réenchantement de la politique », l’un (Edgar) y appelant, et l’autre (Lefort) hurlant qu’on avait déjà bien assez souffert des politiques « enchantées » (les lendemains qui chantent etc.). Finalement, je l’entendis donner l’intervention terminale lors d’un autre de ces forums, où il en appelait à la « métamorphose » de nos vies et de nos sociétés. L’ami Edgar montrait encore, à son grand âge, sa foi dans l’avenir et dans l’humanité, et cela en dépit de tout ce qui nous semble obscurcir l’horizon…

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Retour de Petersbourg

Je suis rentré hier de Saint-Petersbourg. Même s’il faisait un peu froid à cause du vent, le ciel est resté d’un bleu intense pendant cinq jours. Si je devais n’en retenir que deux ou trois choses, ce serait en premier cette vision éclair de quelques salles du deuxième étage du musée de l’Hermitage… où je me suis trouvé nez à nez avec des toiles que je n’avais jamais vues, ou que je ne connaissais que d’après des reproductions. Les richissimes familles princières du temps du dernier tsar avaient compris le génie des Manet, Gauguin, Marquet, Matisse, Derain, Picasso… Ils avaient acquis aussi des toiles de peintres que nous ne connaissons plus guère (Charles Cottet, Henri Moret, Jean Puy, Auguste Chabaud…) et que nous découvrons au gré d’accrochages sans fioritures. Voici deux ou trois toiles choc.

744px-Port-manech-henry-moretde Henri Moret: Port Manech, de 1896,
(car cette toile impressionniste de belle facture ne pouvait que me rappeler notre récent séjour, à C. et à moi, à l’île d’Ouessant).

Matisse - Le café arabeMatisse : le café arabe (de 1913)

Picasso- Portrait de Benet SolerPicasso: portrait de Benet Soler (de 1903)

531px-Pablo_Picasso,_1908,_Trois_femmes_(Three_Women),_oil_on_canvas,_200_x_185_cm,_Hermitage_Museum,_Saint_PetersburgPicasso : Trois femmes (de 1908)

Mais je retiendrai aussi l’affabilité de nos hôtes russes, leur souci que chacun de nous retire la meilleure impression possible de son séjour. Ce genre de manifestation est l’occasion pour les émigrés aux Etats-Unis ou en France de revenir au pays. Certains sont des sommités internationales. Mais ceux qui sont restés à Petersbourg (ou ailleurs en Russie) ou qui y sont revenus après un passage de courte durée en Occident n’ont pas grand-chose à leur envier sur le plan scientifique. Certains d’entre eux ont gardé quelque chose dans leurs manières, leur physique un peu voûté, leurs cheveux et moustaches grisonnantes, des personnages de Gogol ou de Tchékov. Deux ou trois parlent le Français mieux que l’Anglais. L’un me disait, lors du dîner officiel, qu’il était fier d’avoir côtoyé Jacques Chirac lors d’une réception au Consulat, et que celui-ci s’était révélé d’une réelle érudition quant à la littérature russe.

rue du centremariinskyarmée rougesculptures-2Et pour finir, les lumières des palais se reflétant dans la Neva quand je retraversais Petersbourg en taxi, tôt le matin (vers cinq heures, c’est-à-dire trois heures de chez nous) et que le jour n’était pas encore complètement levé…

Et à destination des initiés:

church thesis« La thèse de Church est fausse »(*)

(*) La thèse de Church, appelée aussi « thèse de Church – Turing » est la thèse (indémontrable) selon laquelle tout algorithme concevable par l’esprit humain peut être effectué par une machine de Turing, autrement dit par un ordinateur classique (à architecture dite « de von Neumann »).

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de Petersbourg en Leningrad – ou l’inverse

Voilà. Je n’ai pas dit ça avant. Mais je le dis : je pars pour Saint Petersbourg. C’est mon baptême de la Russie. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’y suis jamais allé avant. Même sous l’empire des soviétiques. Même quand Saint-Petersbourg s’appelait Leningrad. Jamais foulé le sol russe. Et bien il fallait que ça arrive un jour. C’est demain. Autant dire aujourd’hui. Chez moi, les voyages commencent toujours par des livres. Je ne peux pas m’en passer. Ce sont mes tranquillisants. Parfois mes euphorisants. C’est Rushdie (« le dernier soupir du Maure ») qui me fit lever de ma chaise pour aller sans attendre respirer l’odeur des épices, du poivre surtout, mais aussi de la cardamome, là-bas, du côté de Cochin. Cette fois, ce n’est pas un auteur particulier qui me pousse à prendre l’avion d’Air France tôt ce lundi de Pâques, non, c’est juste un de ces foutus colloques contre lesquels je pestais dans mon dernier billet, mais en ce cas, la littérature viendra comme calmant, récit de transition, aménagement d’un no man’s land imaginaire entre deux réalités, celle d’avant le départ et celle de l’arrivée. Ou de sas salutaire comme vous voulez, car j’ai toujours besoin de transition, j’ai du mal à « m’arracher » de là où je suis, de ceux et celle qui m’entourent, de leur amour surtout, pour aller là où je ne suis pas, et eux non plus. En l’occurrence, c’est évidemment… Dostoïevski (pas original) et encore plus précisément « L’Idiot » qui me servent de tampon. Car chez lui, tout se passe à Lenin- euh pardon Petersburg, puisque l’histoire commence lorsque le train qui vient de Varsovie entre en gare de Petersburg avant que le prince Mychkine et Rogojine ne se séparent, le premier s’orientant vers la Liteïnaïa et le second vers le Voznessenski.

Comme cela serait bien d’arriver à Petersburg (désormais j’oublierai le « saint », trop long à écrire) par le train, après un voyage éreintant qui vous aurait fait passer par Berlin et la petite ville de Eydtkühnen à la frontière – mais est-ce toujours à la frontière ? Elles ont tellement changé depuis, avec toutes ces guerres, ces déplacements de population, ces infamies.

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Je suis donc parti ce matin, j’ai pris l’avion, un vol de rien du tout, juste trois heures quinze, et me suis retrouvé à Poulkovo, le nom de l’aéroport, aéroport récemment sorti de terre, de verre et d’acier comme sont maintenant tous les aéroports que l’on fait dans le monde. Dès le débarquement à commencé pour moi l’obsédant travail – ça non plus, je ne peux pas m’en empêcher – de déchiffrage. Je me suis mis dans la tête les « ou », les « ia », les « ch », les « chtch », les « nié » et je me plante devant chaque suite de lettres, et la machine à décrypter part. C’était drôle tout à l’heure de découvrir qu’était écrit sur la carte « cheese cake » et même « New York cheese cake » ( !).

Dans l’aérogare m’attendait un très jeune chauffeur de taxi, commandé par l’organisation du colloque pour me cueillir, « student ? », « no, I am just your driver ». Ah bon, mais étudiant quand même à l’université de technologie, me dit-il, travaillant à ses heures pour payer ses études… Et nous sommes partis sur les grands espaces. Il roulait très vite, sur des avenues à deux fois quatre voies, bordées de blocs d’immeubles séparés par des carrés d’herbe desséchée. Tout à coup je vis deux petites églises, l’une rose, l’autre bleue, surmontées de bulbes : on était bien en Russie. Puis l’habitat se densifiait, une place monumentale nous ouvrait les bras, c’était paraît-il la place de la Victoire, marquée par un obélisque et des statues de héros guerriers enveloppés dans leurs drapeaux. A droite immeuble géant à l’enseigne de la faucille et du marteau et juste devant… « Lénine ? ». « Da, Lenin», et l’immeuble c’est quoi ? c’était quoi ? « euh, comment on dit… la maison des gens comme Lénine », « ah bon, le siège du Parti Communiste, alors ? ». Oui ce devait être cela, aujourd’hui immeuble universitaire, avec bibliothèque etc. On ne dit même plus aujourd’hui « les communistes », on dit juste « les gens comme Lénine ». Nous étions maintenant dans le centre de cette ville, croisant des bulbes d’or étincelant, des flèches délicates dans le ciel très bleu d’un après-midi d’avril, des façades crémeuses et pastel… Un scoop : les Russes se promenant dans la rue nous ressemblaient étrangement… Fontanka, Sadovaïa, croisement avec Nevski Prospekt… l’avenue la plus célèbre aperçue rapidement, façades ocres, on devine de beaux magasins comme dans toutes les grandes villes du monde mais ils sont un peu cachés, sur la réserve, pas de brillant comme au long des rues parisiennes. Jardins d’été un peu gris, immeubles casernes le long de la Kamennoostrovski Prospekt jusqu’à mon hôtel dans l’île de Petrograd.

quartier de petersbourgimmeuble et jardins dans le quartier de Petrogradskaïa

Plus tard, j’irai à pieds, modeste promenade, jusqu’au quai Pesochnaïa, traversant le pont vers l’île Kamenni et là, reposant un peu mes pieds endoloris par des chaussures trop rigides (ah, ces chaussures neuves que j’ai prises pour faire élégant…), je m’allongerai sur l’herbe de la rive, regardant passer les avironneurs sur la petite Neva et, en contrebas de la berge, de vieux pêcheurs à la ligne, des gens promenant leur chien et des adolescents se tenant par la main et s’emportant par instant dans d’impulsives étreintes. Je me dirai que lorsqu’on erre ainsi, sans plan prédéterminé, au gré des pas, seulement guidé par un là-bas qui paraît plus lumineux, on perçoit un aspect des villes qui n’est plus celui des guides, mais celui où les gens vivent, avec les enfants que l’on promène au parc vers les jeux (beaucoup de poussettes en ce beau jour, probablement férié ici aussi), les vieilles qui claudiquent vers un banc et les hommes qui reviennent du magasin « Gastronom » avec des paniers chargés, où les murs sont sales et les bords de trottoirs jalonnés d’épaves rouillées et mortes de voitures abandonnées, vieilles Moskvitch d’autrefois, peintes en vert ou en bleu, aux vitres cassées, poussière gluante accumulée sans que jamais personne n’ait eu la volonté de ou n’ait été payé pour les évacuer loin d’ici comme cela aurait été le cas dans nos villes proprettes. On pourrait n’avoir qu’une vue extérieure et se dire qu’après tout, ce n’est que cela, une ville, la misère aussi, les vitres trouées des logements abandonnés, la saleté des trottoirs, les arrière-cours en friche mais on éprouve assez vite ce sentiment poignant que ce sont là maisons, rues, appartements qui ont connu bien plus que cette misère, au temps d’un siège qui emporta sept cent mille morts, puis derrière ces façades grises des immeubles reconstruits après la guerre, l’implacable terreur de la répression stalinienne s’abattant, tout cela s’étant produit du temps où la ville s’appelait Leningrad, et ô comme j’aimerais à ce moment-là qu’elle continue à s’appeler ainsi, pour que se perpétue le souvenir de ces heures où il fallut à ses habitants montrer un si indicible courage.

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Vent d’Ouessant

L’île d’Ouessant est en tenue de soleil, pas comme lorsque nous y étions venus il y a déjà deux ans, que c’était jour de grande tempête, avec des creux de cinq mètres et la pluie qui nous fouettait le visage lorsque nous ahanions sur nos bécanes de location, dans la montée du Stiff vers Lampaul. En ce milieu d’avril 14, on dirait au contraire que les vastes prairies en bordure d’océan, les friches de bruyère, les amas d’herbe spongieux, sont là pour qu’on y reçoive la lumière, avec juste un bruit de ressac à nos pieds, et de loin en loin les coups de masse de vagues sonnant contre un fond rocheux. Moutons dans les champs, maisons blanches en troupeaux, phares aux quatre coins de l’île, le Stiff, le Créac’h, la Jument et le Nividic, qui, dans les années trente, fut le premier électrifié (il avait fallu alors planter sur deux rochers, le Conçu et le Ker Zu, de gros pylônes de ciment pour y faire passer la ligne d’approvisionnement, mais aujourd’hui, sans maintenance, la ligne a disparu et ne restent que des bras impuissants à maudire les vents et les marées).

Pointe du Pern, sur les amas de rocs et de cailloux, l’horreur d’un dauphin échoué englué de mazout.

Ecrivant l’autre jour sur Marguerite Duras, je ne peux pas laisser sans précision ce que je disais, qui, depuis que j’ai fini de lire « le Ravissement de Lol V. Stein » me paraît impropre. Ainsi, le narrateur n’était pas ce regard extérieur voyant se dérouler les scènes autour de lui comme si de rien n’était. L’un des coups de théâtre du roman durassien consiste en ce qu’au tiers du texte à peu près, le narrateur se dévoile : « Tatiana présente à Lol Pierre Beugner, son mari, et Jacques Hold, un de leurs amis, la distance est couverte, moi. ». C’est stupéfiant. Je me suis un temps demandé ce que signifiait ce « la distance est couverte », je crois qu’il veut dire que ça y est, maintenant, il peut le dire que c’est lui, il a enfin couvert la distance qui le séparait de cette révélation : encore fallait-il qu’il en vienne au moment de son entrée en scène. On aurait pu penser aussi que le roman tout à coup changeait de narrateur, mais non, c’est bien lui, qui tout à coup se trouve autorisé à dire « je », bien que souvent par la suite, il revienne à « il », voire à « Jacques Hold ». La seule qui ne peut dire « je » ni être le point de vue à partir duquel on se place, c’est Lol V. Stein, justement, puisqu’elle est totalement habitée par un manque, manque à être, ivresse de ne pas exister, hormis dans la pulsion du regard. On en a beaucoup dit sur ce roman, le plus représentatif sans doute de l’état d’esprit (ou d’écrire ?) de Duras, celui d’ailleurs dont elle devait dire elle-même que les suivants en découlaient. Jacques Lacan y avait mis du sien, et sûrement à très bon escient, puisque ce roman se rapporte à l’inconscient, au signifiant, et donc à la psychanalyse. Ce qui parcourt le récit c’est l’absence d’un mot, le mot qui pourrait nommer ce qui s’est passé au début, à savoir le « rapt » du fiancé par la belle Anne-Marie Stretter, lequel s’accomplit sans que Lol ressente de la douleur, comme ces séquences de film ou de musique trop saturé où tout à coup un blanc apparaît ou un tunnel de silence : les oreilles nous bourdonnent, nous ne ressentons plus rien. Oui, mais qu’est-ce qui peut nommer alors ce vide ? Rien. Tout simplement rien, et le roman de Lola Valérie se réduit à cet absence, qui contamine ensuite toute sa vie, puis tous les gens qui l’approchent, y compris Tatiana (Karl), qui est son amie qui, dix ans auparavant lui avait tenu la main lors de cet évènement inouï, et y compris Jacques Hold, l’amant de Tatiana, et que Lol veut posséder afin de « rejouer », sur le mode névrotique, la scène originelle de l’abandon. Roman de la folie, et qui, comme tel, secoue le lecteur.

Alors maintenant, soutiendrai-je encore qu’il y a comparaison possible avec Le Clezio, celui du dernier « Tempête » ? Ce sont deux mondes, deux projets d’écriture très différents en réalité. Le Clézio est du côté solaire de la vie : il rajoute au monde cette beauté d’exister, beauté pleine qui manque en apparence à beaucoup d’hommes et de femmes, qui n’ont même pas conscience qu’elle existe, qu’elle pourrait être là, à portée de leurs mains, alors que Duras n’en a cure, elle avance dans le noir, et dit elle-même d’ailleurs qu’elle ne comprend pas tout à fait ses personnages, ils lui viennent, non pas d’elle, mais de l’écriture, et ce faisant elle parcourt les lignes de force de l’inconscient. Elle est médium au travers de qui parlent le désir, le manque, l’amour.

Ouessant, aujourd’hui le plaisir de ne rien faire qui ne soit ce que l’instant nous suggère. Une promenade en vélo au bord des gouffres de vagues, une contemplation de la mer, sans frein et sans hâte. Cet après-midi, j’ai fait deux aquarelles, l’une en regardant le phare de Creac’h et l’intérieur des terres, cabanes sur la crête des collines, bras levés des petits moulins, ces enfant immobilisés depuis longtemps au bord de la route, et l’autre en regardant la mer, entre deux rochers géants s’élevant vers le ciel, bleue presque verte, alternativement couvrant et découvrant de petits ilots. Le phare de Créac’h abrite le musée des phares et balises, nous y étions déjà venus, mais on ne se lasse pas de se faire conter ces histoires de naufragés, et de périlleux sauvetages. A l’entrée du musée il y a toujours la salle de cinéma qui porte le nom de Jean Epstein, on y voit toujours des vieux films des années trente, de lorsque les phares étaient des prouesses techniques et leurs gardiens des héros sur qui la France entière s’interrogeait. J’ai longuement réfléchi à ce que serait ma vie d’après, d’après ce que tout le monde appelle « la retraite », soit en la redoutant soit en y rêvant comme à un paradis de liberté. Je suis impatient de connaître cette impression, que je ne ressens toujours pas, bien qu’ayant presque fini ma tâche… ce fut une tâche somme toute assez pénible. Le métier de chercheur a toujours exigé qu’on se plie aux rites de l’évaluation par d’autres. Concours à passer, communications à faire accepter… à tout cela s’est ajouté ces dernières années, la nécessité de répondre à toujours plus d’appels d’offres afin de glaner les subventions qui tout simplement nous permettront de travailler, d’aller à ces foutus colloques, de rencontrer les collègues d’autres nationalités, etc. Enfin en terminer avec cela. Moi qui, quand j’étais très jeune, refusais de devoir passer des concours, j’aurai été servi, au cours de près de quarante-cinq ans de cette vie-là. A faire ce qui finalement nous pèse. Avec la consolation des voyages, certes. Japon, Brésil, Russie… ou lieux plus hypothétiques, tels que la Géorgie des années quatre-ving-dix… mais ces voyages sont toujours enfermés dans un carcan d’obligations, d’échanges contraints. Bientôt, j’en aurai fini de cela. Je pourrai lire, écrire et faire de l’aquarelle tout mon saoul, me mêler au monde sans arrière-pensée d’être jugé conforme à ce qu’il faut être.

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Encore lire et écrire, et vivre, et voir

marguerite-duras-2_604713Après ces intermèdes politiques, revenons un peu à l’écriture, à l’histoire de ce qui s’écrit, qu’on nomme parfois littérature. On fête les cent ans qu’aurait eu Marguerite Duras, voilà qui ne peut laisser indifférent. Qui ne peut qu’inciter à la relire, j’ai recommencé l’autre jour Le Ravissement de Lol V. Stein. Ce que j’aime le plus dans cette prose c’est la manière dont elle objective, rend visibles les scènes qui se déroulent autour du narrateur. Celui-ci, le narrateur, regarde. Il est regard. Pas étonnant que les récits de Marguerite puissent aussi aisément donner lieu à des films. Elle raconte. D’une voix sèche, neutre, que l’on entendrait par-dessus la rumeur de la mer, le tumulte des vagues. Bientôt, nous retournerons, C. et moi, à l’Ile d’Ouessant, là nous vérifierons ensemble cette façon dont l’écho de l’océan peut se mêler à la voix de Marguerite. Nous prendrons ses deux volumes d’œuvres complètes dans la Pléïade (en attendant que la suite annoncée ne sorte). Avant cela, j’aurai lu « Ecrire » qui est l’avant dernier texte signé par elle à avoir été publié. C’était en 1993. C’est là qu’elle raconte l’histoire de l’aviateur anglais, mort au dernier jour de la guerre, dans un village qui s’appelle Vauville. C’est la première partie de ce livre dont le titre donne l’intitulé de l’ensemble, elle y parle beaucoup de sa maison de Neauphle. Elle décrit aussi la mort d’une mouche et elle y mêle sa réflexion sur l’écriture. Elle pense qu’autour de nous, tout écrit et que c’est cela qu’il faut arriver à percevoir. On écrit sans y penser. Même la mort d’une mouche est motif à écrire, d’autant que dans cet évènement infime, se loge l’infini de la mort, ce qui nous incline à voir que tout l’univers, toute la vie, peuvent se tenir en un point de l’espace et du temps, lequel en une fraction de seconde tout à coup se fait un concentré de ce que nous pouvons ressentir. Alain Vircondelet, qui fut son biographe, vient de sortir un petit livre de souvenirs aux éditions « Mille et une nuits », il y évoque sa première rencontre avec la romancière, en 1969, quand, étudiant, il se décide à faire son mémoire de maîtrise sur elle, à une époque où l’Université la fuit comme si elle n’était pas convenable. Elle le reçoit, il est illuminé, fera son mémoire qui, ensuite, paraîtra en livre chez Seghers, mais, craignant son emprise, la fuit à son tour, pendant de longues années. Les autres textes évoquent plutôt la période de la fin. Elle écrit toujours mais sa prose est comme trouée, il me semble qu’elle ressemble à ces toiles d’araignée schizophrène qui oublient d’accorder leurs fils en certains endroits… Vircondelet situe l’apogée de la prose durassienne dans « L’amant » et illustre son propos d’une phrase, effectivement très belle, elle parle du grand salon du paquebot qui traverse l’océan, où éclate une valse de Chopin : « Il n’y avait pas – dit-elle – un souffle de vent et la musique s’était répandue partout dans le paquebot noir, comme une injonction du ciel dont on ne savait pas à quoi elle avait trait, comme un ordre de Dieu dont on ignorait la teneur ». Dans nos essais d’écrire, tous autant que nous soyons, puisque je pense que nous sommes nombreux à tenter d’écrire, qu’il s’agisse de poèmes cachés, d’amorces misérables de romans ou qu’il s’agisse de blogs, nous nous disons quand nous rencontrons ce genre de phrase sous la plume d’un(e) autre que nous n’aurions pas eu cette idée, que nous n’aurons peut-être jamais d’idée semblable, ce qui ne doit pas évidemment nous inciter à renoncer. Dans « Ecrire », vers la fin, Duras dit : « Ecrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait ».

ouessant1-jmg-le-clezio_316040A Ouessant, nous n’emporterons pas que Duras. Le Clézio, en parlant de vagues, vient justement de publier « Tempête » dont j’ai lu quelques pages. Lui aussi apporte au Verbe ses brassées de festivités. Lui accompagne ses personnages au plus près, dans le respect muet que l’on doit à la beauté de certains êtres. Dans la première nouvelle, qui se passe sur une île perdue du côté de la Corée du Sud, il suit les pas d’une pré-adolescente qui accompagne sa mère dans les flots à la recherche de coquillages, surtout des ormeaux, car c’est une île où les femmes vivent de ça, au péril de leur vie, de la cueillette des coquillages. Je ne sais pas « s’il se fait » de rapprocher Duras de Le Clézio, je ne sais pas si un jour ces deux-là se sont rencontrés, et s’ils se sont rencontrés, ce qu’ils ont bien pu se dire, ils n’ont pas la même voix, le même rythme, ce qu’on appelle le même « style » et pourtant on ressent en eux le même commandement à écrire, indépendamment de toute pression extérieure, de toute incitation à se plier à une mode ou à une « tendance actuelle », Duras dans son approfondissement de la présence de la mort et de son écriture conçue comme manière de la faire reculer, toujours plus, et Le Clézio dans son désir insatiable d’embrasser le monde, les continents et les îles, tous deux se rencontrant dans la part des océans.

Le week-end que nous venons de passer s’est fait en partie à bicyclette, (nous avons des Audacio, belles mécaniques légères comme des plumes mais que le mistral affronté de côté à tendance à emporter, quand il se prend dans les rayons), sur les routes de la Drôme, du côté de Grignan, et en partie dans les villages : Chantemerle, Clansayes, Roussas, Valaurie, La Garde Adhémar, villages en forme de conques, enceints de murailles et couronnés de donjons, à proximité d’églises romanes dont les cloches tintent à midi pour rappeler les promeneurs à pas lents qui sont souvent à deux, et se montrent les endroits où ils aimeraient vivre, entre deux glycines et des volets violets. En roulant sur la D56, ô surprise, une affiche nous apprenait le samedi que la salle des fêtes de Chantemerle les Grignan allait accueillir le soir même Las Hermanas Caronni, et à l’heure dite, nous étions au concert, émus d’entendre ces deux voix magnifiques, qu’elles accompagnent elles-mêmes de leurs talents à la clarinette et au violoncelle… Quand celle des deux qui est Laura commence à chanter, c’est comme un déchirement tellement ça vient de loin en elle, tellement ça vibre en accord avec le violoncelle. (Elles chantent des milongas, des tangos et comme elles ont voyagé, elles savent mêler à leurs rythmes argentins des musiques d’ailleurs, Algérie, Chine ou Réunion).

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Parcourir enfin la subtile BD écrite par Joseph Lambert sur Ann Sullivan et Helen Keller me faisait aujourd’hui sentir toute la joie que nous éprouvons à vivre, sentir et percevoir. Une joie que nous pourrions ignorer tant ces mouvements de l’âme et du corps nous semblent naturels, ce que nous avons bien tort de croire, car ceux qui en sont privés par accident ou maladie montrent par leur acharnement à les compenser, voire à les atteindre, combien ils sont précieux, et pas « donnés » du tout, mais au contraire construits, résultats d’équilibrations et de dosages complexes. Plus que la vie encore, le sentir et le voir sont miraculeux.

 

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Le 30 mars 2014 : un évènement prometteur à Grenoble

???????????????????????????????Au milieu de cette foule joyeuse qui venait de porter une nouvelle équipe à la mairie de Grenoble, je pensais que jusque là, je m’étais trompé. Il fallait que je le reconnaisse. La politique n’était pas mon fort.
J’avais fait confiance et je n’aurais peut-être pas du.
Sûrement pas du?
Sûrement pas du.

Analyser le pourquoi des attitudes en politique.

Pourquoi fait-on confiance, éprouve-t-on le besoin de le faire. Après tout, personne n’est là pour nous y obliger, mais si on regarde autour de soi beaucoup de gens font confiance.

Ou pas.

Beaucoup de gens ne font pas confiance, aussi. Le manque de confiance m’a toujours paru préjudiciable, comme s’il était marque d’une fin de l’espoir.

J’allais écrire « d’une fin de l’histoire ».

A première vue, la confiance est préférable à la défiance car elle signifie l’adhésion, une barrière contre la solitude. Refuser la confiance, n’est-ce pas se murer dans une obstination sauvage, un tantinet rebelle. Il y eut donc ma confiance. En des choix politiques, en un homme qui les incarnait, et ce, d’autant plus que cet homme et ces choix étaient rejetés par une masse grandissante de gens, voilà qui est étrange et a priori contradictoire avec ce qui précède, là, en somme c’était la confiance qui risquait d’isoler et la défiance rassemblait.

Mais elle rassemblait sur des bases qui sont loin d’être les miennes, le refus du mariage pour tous, la réticence devant l’impôt… et je ne voyais pas de tendance assez importante en impact et en nombre qui symbolisât une défiance que j’aurais estimé être sur des bases acceptables. Bien sûr, un front de gauche vitupérait, affichait une différence, mais il faisait comme si la sortie de crise ne pouvait relever que de recettes à la mode du « y a qu’a ». on entendit dire qu’il n’y a avait qu’à faire comme l’Argentine qui refusait de payer ses dettes – on a vu ce qu’il lui en a coûté depuis – ou que l’on pouvait s’inspirer du modèle sud-américain, aussitôt estampillé « socialisme du XXIème siècle », incarné par un Hugo Chavez, mort depuis, un modèle qui donne lieu à des combats de rue, et à plus de corruption encore que sous un ancien régime.

Il valait mieux donner confiance à F. H. Lui au moins… avait une vision saine de la réalité, et agissait en fonction d’elle et de contraintes bien réelles que personne ne peut nier: la dette, les marchés financiers, l’euro, un minimum de politique économique européenne commune.

Et puis aujourd’hui, je m’aperçois que la confiance n’est plus là.

Et que cela n’est certainement pas du à la soi-disant « victoire de la droite » aux élections municipales. Car la droite n’a pas gagné aux élections municipales. Une composante nationaliste et fachoïde peut-être… encore que. Victoire à la Pyrrhus diront certains, car il faut ensuite assurer ses arrières et puis dix villes sur des centaines, on a presque envie de dire que c’est anecdotique. La vague bleu marine existe cependant, elle est bel et bien là, notons que pour qu’elle existe il aura fallu de la part de ses instigateurs de sérieuses sourdines, preuve que le peuple qui les élit n’est peut-être pas autant acquis à leurs idées qu’on voudrait nous le laisser croire…

Mais la droite elle-même, celle que l’on qualifie généralement de « républicaine » , elle n’a fait que ramasser ce que les abstentionnistes lui ont laissé, lesquels, on peut le présumer, avaient fait partie deux ans auparavant de ceux qui avaient porté F.H. à la présidence, autrement dit « l’électorat de gauche ».

Ainsi, la gauche a battu cette tendance qu’on appelle « la gauche » (PS) et qui est de moins en moins… la gauche.

Existe-t-il une gauche? Voici le genre de question avec laquelle on a envie de se délecter si on est un passionné de conversations d’idées. Comme cette autre question: qu’est-ce qu’un peuple? Les historiens, les philosophes (comme Laurent Bouvet et Alain Badiou dialoguant sur le site de Mediapart) s’interrogent à juste titre sur la définition de la gauche, dont on sait qu’à l’origine elle est essentiellement un concept topographique, désignant ceux qui s’asseyaient « à gauche » dans les travées de l’assemblée nationale.

On a envie de dire, ou plutôt: j’ai envie de dire, que la gauche, c’est comme « le peuple », c’est un mouvement, quelque chose qui à certains moments de l’histoire, apparaît de manière fulgurante pour porter des idées en rupture avec l’ordre établi, vers plus de liberté et de justice.

Ce n’est pas une masse amorphe, un conglomérat, une institution, un parti. Parti de gauche, vous dites? Eh bien non, ça ne fait guère sens.

La gauche peut-elle passer à droite? Non, car si j’en crois ces deux mots: liberté et justice, ils définissent un cadre contraignant, auquel ne peuvent pas satisfaire n’importe quelles velléités portées par un parti extrémiste. On pourrait par exemple imaginer un parti oeuvrant, selon ses dires, pour plus de liberté, alors que sa conception de la liberté serait restreinte, soit limitée à un domaine (l’échange des biens par exemple) soit limitée à des personnes: la liberté pour les nationaux (comme dans la Grèce antique, la liberté des non-esclaves).

Si on est du côté de la liberté, c’est du côté de toute la liberté, cette liberté qui se définit, non comme une absence de déterminations, mais comme une connaissance objective de ces déterminations, et la reconnaissance du fait qu’elles agissent sur tous les humains sans distinction de classe, d’appartenance ethnique ou religieuse ou de choix d’orientation sexuelle.

Les partis que l’on qualifie en général de « droite » en sont loin.

Dans la soi-disant « gauche » incarnée par notre gauche de pouvoir actuelle, il y a parfois des discours qui nous font douter de cette conception de la liberté.

Quant à la justice… nous en parlerons un autre jour car la question me paraît encore plus complexe, mais il est difficile de penser qu’elle puisse être basée sur autre chose que l’égalité entre les êtres humains (hommes ou femmes).

Ces aspirations à la liberté et à la justice sont particulièrement marquées lors de certains évènements, révolutions ou mouvements, ou libérations à l’issue des guerres, qui succèdent à des périodes où une majorité des membres de la société, lesquels alors se constituent en un peuple, en ont été privés.

Voilà les bases, me semble-t-il, à partir desquelles on doit pouvoir évaluer l’orientation d’une ligne politique.

Or, évidemment, un premier ministre qui spécule sur la vocation d’une population caractérisée par son origine ethnique à s’insérer ou ne pas s’insérer sur notre territoire, ou bien qui refuse énergiquement l’idée d’un droit de vote donné aux étrangers, fût-ce simplement aux élections locales, est loin d’être un exemple parfait d’une attitude de gauche au sens où je viens d’essayer de la définir…

Au long du XXème siècle, les ouvriers ont été les porteurs de l’aspiration à plus de liberté et de justice, parce qu’ils étaient (et sont) bien sûr les plus privés de ces valeurs  Sur ce sujet, on ne peut que continuer à donner raison à l’analyse marxiste. L’extorsion de la plus-value sur le dos des travailleurs ne disparaît pas.

Et pourtant, on a parfois l’impression que la gauche n’est plus tellement portée par la classe ouvrière,

soit que celle-ci simplement se détourne des valeurs essentielles de liberté et de justice, s’installant dans l’indifférence et l’abstention,

soit, plus gravement qu’elle adhère à des mouvements dont la seule fin est le maintien du statu quo. C’est que bien sûr, si l’on n’a plus confiance dans les organisations censées nous représenter, il ne reste guère qu’à se recroqueviller sur une position de maintien de ce que l’on a déjà, ses biens de consommation, sa petite propriété, son mode de vie qui, pour pauvre qu’il puisse être n’en est pas moins justement, un mode de vie.

Dans une telle situation, les porteurs de la gauche deviennent d’autres groupes qui ont, eux aussi après tout, de bonnes raisons (même si celles-là, Marx n’a pas eu le temps de les comprendre…) pour revendiquer des droits universels: certains membres de la jeunesse, les femmes, les homosexuels, les sans-papiers, les victimes de trop nombreux accidents sociétaux ou environnementaux… mais ils ne doivent évidemment pas oublier que les ouvriers existent toujours, au moins potentiellement, parmi eux.

Alors, qu’arrive-t-il? Lorsque ces groupes se fédèrent, peut émerger une nouvelle gauche, comme c’est le cas semble-t-il, justement, à Grenoble, lors de ces dernières élections municipales.

Une nouvelle gauche, réellement, au sens où chaque groupe qui la compose aspire, sous son angle propre, qui l’a constitué en tant que groupe, à la liberté et à la justice:

Les écologistes en tant qu’ils se font l’écho des revendications des habitants qui souffrent de devoir absorber un air irrespirable ou d’être exposés à de potentielles nuisances chimiques, radioactives, voire des poussières de carbone issues des industries nanotechnologiques,

les réseaux citoyens en tant qu’ils ont à défendre des causes ayant trait aux libertés: celle de circuler, celle de s’établir où bon nous semble (causes des sans papiers, de l’éducation sans frontières…),

le parti dit « parti de Gauche » aussi en tant qu’il se présente encore comme un défenseur des ouvriers,

et d’autres que je sais mal énumérer et que j’oublie sans doute au moment où j’écris ces lignes.

Voir une nouvelle gauche émerger est toujours émouvant. C’est un moment historique, au sens propre, là encore. C’est-à-dire au sens où il fait série avec d’autres moments de l’histoire, qui ont eu, chacun sa singularité, certes, mais qui néanmoins se ressemblent.

H._Dubedout0002Il y eut ainsi le surgissement à Grenoble à la fin des années soixante de ce qu’on a qualifié déjà de « nouvelle gauche » ou « deuxième gauche », incarnée par la personne d’un jeune ingénieur, Hubert Dubedout, accompagné d’une équipe de gens neufs et compétents uniquement intéressés par le bien commun, apparaissant au devant de la scène pour, d’abord, résoudre des problèmes techniques, puis pour proposer une nouvelle manière d’habiter la ville, élan qui hélas fut stoppé lorsque, quelques années plus tard, lors d’un épisode de reflux malheureux, la mairie fut confisquée par un forban et sa bande, le premier étant toujours là à essayer de revenir. (Lourd boulet d’ailleurs pour la droite locale, laquelle, en plus, ne brille pas par son intelligence… ).

1944-05_vercorsAvant ce surgissement, il y avait eu la Résistance, tellement active à Grenoble et les environs, tellement meurtrie dans le Vercors.

Et beaucoup plus avant… juste un an avant la Révolution, la journée des Tuiles, au cours de laquelle la population grenobloise, s’étant solidarisée avec son parlement, avait accueilli les troupes royales à coups de tuiles détachées de la toiture du bâtiment.

journeetuiles7jui...8grenoble-e12989Et puis il y eut aussi Stendhal, il y eut Choderlos de Laclos, et l’esprit libertin… qui n’était pas que dans les moeurs mais aussi dans les conceptions politiques.

stendhal1004056-Pierre_Choderlos_de_LaclosCette série semble s’être continuée ce 30 mars. Et je m’engage à suivre dans le détail les suites de cet évènement, créant tout de suite au sein de ce blog, une nouvelle catégorie: « Vie locale », pour y mettre mes espoirs, des témoignages, des descriptions de l’ambiance ici, dans notre ville, et des critiques aussi car il y aura bien des critiques aussi, non? qu’il faudra faire à certains moments.

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Echos de campagne

DL-2014-03-28Hier soir, après vingt heures, parvis de la MC2, un chapiteau était dressé pour recevoir l’ultime meeting de campagne de la liste écologiste. Comme toujours en ces circonstances, nous rencontrons quelques vieilles figures du militantisme comme mon vieil ex-collègue Robert C. historien, spécialiste d’histoire sociale, aujourd’hui retraité,  j’ai fait avec lui du syndicalisme dans ma jeunesse (SNESup), appartenu aux mêmes cercles crypto-PC… Il n’a guère dévié de ses idées. Il n’aimait pas beaucoup les socialos, il ne les aime toujours pas beaucoup, un reste des années cinquante. La guerre d’Algérie. Plus généralement : les guerres coloniales. Il dit que les gens ne connaissent pas leur histoire, qu’en 1956 déjà on s’était fait berner. Aux élections ils annonçaient la fin de la guerre en Algérie. Six mois après, non seulement ils ne l’avaient pas terminée mais ils en remettaient une couche. Deux ans plus tard ils votaient la Constitution de 1958, qu’ils n’ont pas reniée depuis. Agé, il dit qu’il n’a pas bien vu le temps s’écouler, qu’il n’a pas eu le temps de se faire aux changements. Il pensait trouver sous ce chapiteau surtout des jeunes, comme au pied des amphis qu’il avait tellement fréquentés, mais non, dit-il, ce sont surtout des plus vieux qui sont autour de nous, des têtes blanches. Mais bon, lui fais-je remarquer, pas que. Non pas que. Sur scène : deux musiciens de Sinsemilia, dont le chanteur, que j’ai bien connu autrefois, pensez : j’étais son prof de maths ! Il nous chante : « Un autre monde est possible », sur un rythme vaguement rap, vaguement slam. Il précise bien que c’est la première fois qu’il accepte de venir en soutien à une liste pour des élections, qu’il est là mais c’est avec une attitude d’expectative : il attend de voir, il ne donne pas un chèque en blanc. C’est d’ailleurs la teneur générale de cette soirée : les participants en ont tellement vu, tellement entendu, ils ont avalé tant de couleuvres, ont eu tant d’espoirs déçus… mais là, il y a peut-être un espoir, parce que l’enjeu est modeste : il est local, et que, localement, bien des choses peuvent advenir. Après tout, le maire a des pouvoirs… que les présidents n’ont pas, paradoxalement. Par exemple, le candidat vert, s’il est élu, en dépit de l’absence de loi donnant le droit de vote aux étrangers pourra quand même s’il le désire consulter les habitants de la ville quelle que soit leur nationalité. Si seulement Grenoble pouvait redevenir une ville d’expérimentation sociale… Certains orateurs ne sont pas très bons. Qu’importe. Christiane Taubira est la seule entorse à la règle de ne faire intervenir que des membres de la liste. Elle aurait du venir en personne. Quelles obscures interventions l’ont contrainte à rester à Paris? Elle se contente donc d’un message video. Un peu grandiloquent. Un peu pompeux. Grenoble, ville du savoir, de la science, des technologies, des bio- des nano- des cyber- … trop de mots glorifiant les techniques. Dans le cours des interventions, cela revient : Université, recherche, industrie, transferts de compétences, comme si l’on devait toujours, parlant des projets grenoblois, tirer sa révérence au monde technologique. Rien n’est possible sans l’innovation, sans la science. Les écologistes grenoblois sont en réalité très divisés : il existe une autre tendance (appelée « pièces et mains d’œuvre ») qui s’est illustrée au contraire par sa critique des technologies. On l’a enterrée un peu vite, alors que chacun est conscient que ce qu’il faudrait ici, c’est un vrai débat concernant le développement des nouvelles industries. Mais il n’en sera jamais question dans cette réunion pré-élections. Pas plus qu’il ne sera question de l’air que nous respirons, du diesel qui pollue, des routes qui nous asphyxient… Sans doute est-ce politique. Mieux vaut se faire tout petit avant le choc final, essayer surtout de ne pas faire peur. Mais après, après ? hein, après ? aurons-nous les vrais débats sur ce qui peut fâcher ?

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