Rohmer qui revit deux fois

Farniente du mois d’août propice à trouver refuge dans les salles obscures, sur fauteuil rouge, au milieu des chuchotis, face à écran blanc, vite recouvert d’images comme prisme multicolore. Deux films ces temps-ci m’ont rempli de plaisir, moi qui étais seul pendant que C. explore l’intérieur des volcans (par ondes interposées).

our-sunhi-de-hong-sang-sooLe premier, coréen (comme il se doit…) et dû au maître Hong Sang Soo, le deuxième, français, œuvre d’une jeune débutante, Léa Fazer. Le film de Hong Sang Soo, le « Rohmer coréen » d’abord. Il est dans la ligne des précédents, bien sûr. Voir Haewon et les hommes. Il s’agit de « Notre » Sunhi et de l’inépuisable sujet du rapport d’une jeune femme avec les hommes, et en même temps, de cet autre inépuisable sujet qu’est celui du rapport à soi-même et de comment définir son identité. Le  film est une parabole qui passe par deux points, tous deux figurés par une lettre, les deux versions d’une lettre de recommandation que Sunhi demande à son ancien prof de fac afin d’aller poursuivre ses études de cinéma aux Etats-Unis. La première lettre est, comment dire, modeste. Comme Mr Choi le lui a dit, elle ne contiendra que ce qu’il pense vraiment de l’étudiante. Trop réservée. Ayant du mal à faire participer les autres à ses projets. Mais intelligente. Gentille. Sans doute du talent, mais ayant peu eu encore l’occasion de le prouver. La seconde lettre est dithyrambique : les défauts se sont transformés en qualités. Entre les deux, quels points les séparent ? Evidemment Mr Choi est tombé amoureux, sentiment hélas partagé, bien trop partagé. Avec l’ancien petit ami de Sunhi, il s’agit d’un étudiant camarade de promotion, Munsu. Et même aussi avec un collègue de Mr Choi, Jaeheak, qui fait toujours office de sage et de confident, mais que Sunhi a embrassé à la sortie du café Aridan, lorsqu’elle était un peu éméchée. Les trois hommes se connaissent, se fuient, se rencontrent, tentent de s’ignorer, finalement repartent ensemble, sans elle, chacun pensant à elle qui, à sa façon, leur a, à tous, posé un lapin dans ce beau parc du Palais Changgyeong, à Séoul, où les feuilles mortes se ramassent à la pelle… Film beau et simple, à l’exemple des autres films du même réalisateur, tourné toujours dans les mêmes lieux, la même taverne, le même coin de campus, avec – c’est une constante esthétique chez Hong Sang Soo – des répétitions de séquences. La patronne de la petite taverne, qui fait le lien entre les personnages en commandant du poulet, frais et croustillant, les beuveries – autre constante des films de Hong sang Soo – les discours, qui se re-dupliquent face à des interlocuteurs différents comme pour mieux en évaluer les effets. Ici, l’insistance à dire que chaque personnage doit aller au bout de lui-même, que ce n’est qu’à atteindre ses limites que l’on se connaît soi-même. Sunhi, on en est maintenant sûr, quittera la Corée, n’aura choisi aucun de ces hommes, deviendra – peut-être – la grande réalisatrice de films qu’elle veut être.

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_maestro____pio_marma___impose_son_jeu_2826_north_584x0Le film de Léa Fazer maintenant, où Eric Rohmer ne fait pas qu’être une référence lointaine, puisqu’il vit, sous les traits de Michael Lonsdale et sous la dénomination, très proche, de Cédric Rovère. Le film est d’ailleurs dédié à Rohmer et au jeune comédien Jocelyn Quivrin, mort dans un accident de voiture en 2009, la rencontre entre les deux personnes sur le tournage du dernier film du réalisateur, Les amours d’Astrée et de Céladon, fournissant la trame du scénario de ce film-ci (J. Quivrin est donné d’ailleurs comme co-scénariste). Henri, joué par Pio Marmaï, est un jeune apprenti comédien qui partage tous les codes de la jeunesse actuelle. Cédric Rovère est le maître cinéaste très âgé, mais qui, exploit pour son âge, reste ouvert à la modernité, tout en cultivant bien sûr les formes du passé. Le but ici est de tourner, avec très peu de moyen, en extérieur, dans un coin champêtre du centre de la France (près de Châteauroux) rien moins que l’Astrée d’Honoré d’Urfé… c’est peu dans la veine de notre Henri. Mais qu’importe : Henri a plu à Cédric et surtout, surtout, la belle Gloria (Deborah François) a plu à Henri. A partir de là, se développe une partition musicale et poétique, alternant l’émotion et l’humour, avec d’autres acteurs excellents (Alice Belaïdi, Dominique Reymond…) pour arriver à la fin du film, au festival de Venise, où, à la tribune de la conférence de presse, beau raccourci du film tout entier, les membres de la distribution récitent je fais souvent le rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et que j’aime et qui m’aime… , en guise de test de la qualité du son. Le plus bel hommage au cinéma qui soit, et même… l’envie de lire l’Astrée !

038078.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxtapisserie(1)(tapisserie représentant Astrée et Céladon au bord du Lignon)

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Un commentaire pour Rohmer qui revit deux fois

  1. Quelle frustration de ne pas avoir accès à ces films… Je vais chercher, je vais trouver!
    Merci d’en parler!

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