Au bout de la garrigue : le Nalacharitham (chronique d’Avignon 2014 – II)

??????????????????????????????????????????????????????????????Petites routes, traversée du Rhône, fleuve épanoui en cet endroit, terre ocre et buissons de genets verts bouteille, petites carrières, maisons basses, chant des cigales, torpeur du soir, file de voyageurs / spectateurs claudiquant sur les pierres, spectatrices élégantes se tordant les pieds parce que chaussées de talons aiguille, pour arriver à la Carrière de Boulbon, magnifique emplacement, en usage pour le festival d’Avignon depuis, je crois, que Peter Brook décida d’y jouer le Mahabharata. Eh bien, justement, c’est la reprise dudit Mahabharata, mais dans une toute autre version, par un tout autre metteur en scène, et bien plus court, seulement une heure cinquante est prévue, là où autrefois, ce devait être huit ou dix heures… C’est un grand réalisateur japonais qui s’y colle, c’est Satoshi Miyagi (avec son Kanagawa Arts Theater), pour en réalité un court épisode, peu connu, de la grande épopée indienne : le Nalacharitam, c’est-à-dire l’histoire du roi Nala.

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???????????????????????????????La princesse Dayamanti, dont les courbes enchantent les hommes, tous les hommes, c’est-à-dire les mortels comme les immortels, autrement dit les dieux, s’est laissée choisir par le prince Nala, roi du Royaume de l’Ouest, au grand dam du dieu Kali qui la convoitait aussi, et qui décide de se venger. En représailles, il pénètrera dans le corps du roi afin de pousser celui-ci à des actes déraisonnables. Après douze années d’un mariage heureux qui a donné au couple deux beaux enfants, Kali passe à l’action : en quelques heures, Nala perd au jeu tout ce qu’il possède, depuis ses plus beaux destriers jusqu’à son royaume entier. Il a même joué, hélas, les habits de la princesse. Après une telle déchéance, il ne lui reste plus qu’à partir dans la forêt, laissant Dayamanti sous la protection de son oncle, le roi du Royaume du Sud. Mais Dayamanti, en épouse dévouée et sincère ne saurait laisser son conjoint dans l’errance et le malheur. Elle court à sa recherche, quitte à braver en chemin les pires dangers comme un troupeau d’éléphants en furie se ruant sur elle (une magnifique série de panneaux blancs géants, découpés en forme de trompes) ou bien un monstrueux serpent (vaporeux nuage de tulle). Après moult péripéties, elle retrouve sa tante, pendant que son infortuné mari, aidé par les dieux, est transformé en Vahakana, le cocher, qui doit aller enseigner le maniement des chevaux et des attelages à ce même roi du Sud. Pour le retrouver, Dayamanti use d’un stratagème : elle annonce qu’elle va se remarier, meilleure manière de faire sortir le loup du bois. Ce qui advient. Sous les coups des dieux complices de Nala, le démon Kali sort enfin du corps du roi de l’Ouest, qui peut retrouver sa belle. Las, son bonheur n’est pas complet : monsieur se permet d’avoir des doutes sur la fidélité de celle-ci car enfin… que cachait le fait qu’elle annonçât qu’elle voulait se remarier ? Ah, ces hommes jaloux… Fort heureusement, toutes les divinités viennent témoigner de la pureté du cœur de la princesse et que si elle a annoncé son remariage c’était bel et bien comme ruse et non avec une intention trouble. La fête des retrouvailles peut alors être donnée.

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??????????????????????Vu de ma modeste place, sise au tout dernier rang – le « U » pour les bien informés – ce que je vois, outre un immense mur de scène naturel fourni par la roche calcaire, c’est au loin un plateau circulaire (dont l’extrémité opposée à la scène passe derrière moi) sur lequel apparaissent et disparaissent des ombres inversées, entendez par là des formes blanches : acteurs mimant leur rôle, récitant, et ce qui ressemble à de grands découpages de papier pour figurer les monstres ou les arbres de la forêt. De temps en temps, les personnages secondaires, courant sur cet anneau, viennent faire mourir leur course derrière notre dos. Et, entre le public et la scène, juste en dessous de la ligne du regard, l’orchestre de percussions, une dizaine de musiciens, eux aussi vêtus de blanc, tapant sur leurs instruments avec de grands gestes, scandant l’histoire en alternance avec la voix du récitant, lui se tenant presque accroupi et, comme le spectacle ne manque pas d’humour, tout à coup disant des mots en français et même chantant… « Sur le Pont d’Avignon, on y danse, on y danse… ! ». A la fin, quand tout le monde sur scène est parti, la musique joue encore, tandis que chaque musicien tour à tour quitte sa place jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus qu’une, la chef, Ayako Terauchi. Vu de ma modeste place… je ne vois que ça et je trouve que c’est déjà beau. Imaginez tout de même ma rage quand je découvre a posteriori, sur des sites officiels ou des blogs amis, ces photos de gros plans de visages que je ne verrai jamais en vrai, et dont les spectateurs des derniers rangs seront à jamais frustrés… Ah bon, c’était ça, le Mahabharata de Miyagi ? je ne le savais pas. Comme un malvoyant qui découvre enfin le parfait usage de la vue et s’émerveille après coup de ce qu’il aurait du voir… s’il l’avait pu. J’ai pourtant commandé mes places très tôt… Dites, ceux qui savent et vont à Avignon souvent : il y a un truc ? je veux dire une manière de s’assurer de bonnes places, sur le devant si possible, lorsque les spectacles le demandent à ce point ?

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Le Nalacharitam est, comme je l’ai dit plus haut, une partie peu connue du « Grand Roman Indien » (ainsi que l’on peut traduire le mot de « mahabharata »). C’est un des rares passages où le récitant se met hors de la guerre, il n’est ici question ni des Pandavas ni des Kauravas. La partie la plus célèbre de l’épopée, la « Baghavad Sita », est loin. Ni Krisna, ni Arjuna ne sont présents. C’est donc une digression. Un récit « à côté ». Satoshi Miyagi dit qu’il met homme et femme à égalité et qu’il porte la marque d’origines lointaines et mélangées : pas d’origine unique. Il dit : « dans ma recherche artistique, je réalise de plus en plus que chaque culture est le produit d’une hybridation de plusieurs cultures ». Dayamanti reconnaît son mari Nala, qui est grimé en Vahakana, au goût typique de la viande qu’il lui prépare, preuve que ces légendes viennent de peuples plus anciens, étrangers à l’hindouisme. Le spectacle donné est donc un fulgurant court-circuit entre le plus lointain des passés enfouis et la modernité d’aujourd’hui. Impression, dans cette carrière, d’être tout près d’un axe qui porterait le monde…

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2 commentaires pour Au bout de la garrigue : le Nalacharitham (chronique d’Avignon 2014 – II)

  1. brigetoun dit :

    de la supériorité des commentaires faits avec talent et réflexion sur les mots mis à chaud, avec faim et sommeil en embuscade !

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  2. alainlecomte dit :

    merci, c’est gentil, mais mes commentaires ne sont pas supérieurs aux vôtres. J’aime votre urgence à les faire.

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