Au Bourget… sur les pas d’Echenoz

Je l’ai déjà dit ici : pendant huit ans près de mon lieu de naissance. A combien ? cinq kilomètres à vol d’oiseau, pas plus, et puis n’y être jamais allé, avoir ostensiblement tourné le dos à ces années du passé, celles de mes cinq, de mes dix, de mes quinze, ou de mes vingt ans ; après je suis parti, je n’ai jamais voulu regarder derrière moi, le petit appartement du quatrième étage en immeuble à loyer modéré, le trois pièces cuisine où j’avais ma chambre, celle qui avait un balcon donnant sur l’avenue, où je me sentais étouffer – mais aussi, c’était une époque où je fumais… des gauloises bleues, fallait bien faire comme tout le monde, en l’occurrence le monde : mes copains d’alors, se réunissant au Café de l’Avenir à la sortie du Lycée, aujourd’hui Eugène Delacroix, seul lycée de la Seine-St-Denis pendant longtemps, qui reste aujourd’hui sans doute le seul du canton, en tout cas de la zone maintenant regroupée sous la dénomination « communauté de communes de l’aéroport du Bourget » – où je recevais une fois ou deux ma copine mais ce n’était guère facile, toujours sous l’œil des parents… alors dès que j’avais pu partir… Tous les moyens auraient été bons, j’avais même essayé le Québec, et j’avais réussi à obtenir une bourse, mais au même moment, on me proposait un poste en province. Grenoble, la Montagne, c’était « nice », c’était frais, c’était vivant. Mais attention à la solitude quand même.

Et puis tant d’années après… revenir. Saint-Denis, le métro, le RER, les constructions nouvelles, les autoroutes, mais toujours au-dessus, dans le ciel gris ou dans le ciel calme, les avions blancs qui s’en vont atterrir sur les pistes dugnysiennes.

Mardi dernier, c’était la dernière séance, le clap de fin. Il y avait quelques vins à bulles, des côtelettes et du saumon fumé, tout cela pour fêter notre départ à A. et à moi, et après ce festin, après les au revoir, les à bientôt hasardeux qui peut-être ne seront pas si « bientôt », après le cadeau sympa (ils auraient voulu me payer des chaussures de marche mais n’avaient pas ma pointure, n’empêche que c’est une belle idée pour un départ), projeté que j’étais, en plein soleil, sur ce parvis en forme de gare, aux cabines métalliques vertes qui attendent leurs bus en partance vers Gonesse, la porte de la Chapelle, Stains ou La Courneuve, comme une gare de Greyhound, sauf que dans une gare Greyhound, ils vont vers Mexico, San Diego, Portland ou Seattle, mais qu’importe, tout du même, non ? pourvu qu’on voyage… j’ai cherché celui qui me rapprocherait le plus de la petite ville banlieusarde du Bourget. Aucun n’y allait directement, mais l’un, après trente-huit minutes – un bail, pour faire cinq kilomètres… – me déposerait à la gare RER de La Courneuve – Aubervilliers : il n’y aurait plus qu’une station d’ici la gare du Bourget.

D’où vint ce déclic ? De la lecture, probablement, de cette courte nouvelle que Jean Echenoz a insérée en fin de son dernier ouvrage, « Caprice de la reine » et qui justement s’appelle… « Trois sandwiches au Bourget ».

v_9782707323705« Le premier samedi du mois de février, m’étant couché très tard la veille, je me suis aussi levé très tard et j’ai décidé d’aller manger un sandwich au Bourget. Cette résolution, je la méditais depuis un certain temps […] c’était en vérité la première fois que je tentais de m’y rendre, pour des raisons trop longues à expliquer. Je n’y étais donc jamais allé. Je n’y connaissais personne. Je n’avais rien à y voir. »

J’aurais pu dire sensiblement la même chose… sauf que nous étions en juin et non en février, que j’avais déjà mangé, que j’y étais déjà allé (mais c’était il y a plus de quarante-cinq ans) et que, bien que n’y connaissant actuellement personne, j’avais bel et bien des choses à y voir…

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Quand Echenoz arrive à la gare du Bourget, il enfile la rue Francis-de-Pressensé : c’est le première qui s’offre à lui en effet, mais le vieux Bourgétain préfèrera sans doute longer la voie ferrée en direction du pont à grande arche qui connecte la ville à sa voisine, Drancy, et à partir duquel commence l’avenue Jean Jaurès, qui est quand même plus représentative des activités commerciales et industrielles qui se déroulent en cette localité. Le vieux Bourgétain découvrira alors qu’en lieu et place des usines d’autrefois, aujourd’hui détruites, démantelées, délocalisées, bref rasées (l’Electromécanique devenue ensuite Alstom puis plus rien), on a construit de pas si moches cités, comme celle qui encadre le square Little Falls, ainsi dénommé en honneur de Charles Lindbergh, dont c’est la ville natale (Little Falls)… et le point d’arrivée (Le Bourget). Il sera un peu désorienté, le Bourgétain d’antan, et tournera plusieurs fois sur lui-même avant de se souvenir que la rue du Commandant Rolland, c’est là, et que ce fier immeuble en pierres meulières, hérissé de paraboles et tendu de linges en train de sécher, eh bien il était déjà là, datant probablement des années vingt, puisque ses propres parents, quand ils débarquèrent au Bourget en 1946, juste après un épisode trop long que je n’aurais le courage de relater ici, y trouvèrent une chambre pour se loger – c’était alors un hôtel, dénommé « le Splendid Hôtel », bien qu’il n’eût évidemment rien de splendide, cantonné qu’il était dans l’accueil de gens d’après guerre en recherche d’emploi, de lieu pour vivre, d’installation pour leur famille naissante. D’autant que j’allais naître, en effet. Il y a alors une dizaine de mètres à franchir pour atteindre le vrai lieu de son enfance, au Bourgétain ordinaire : une impasse (nommée « Cité Foy ») (heureusement qu’il n’a jamais pris au pied de la lettre cette indication qui aurait pu être prémonitoire). Tous les migrants qui retournent dans les lieux de jadis, presque sans exception, se lamentent sur le fait que « tout a disparu » et qu’ils ne retrouvent jamais la maison ou le jardin de leur enfance : je ne faillirai pas complètement à la règle… pourtant, je suis plus sensible à ce qui reste qu’à ce qui a disparu. Evidemment disparu le fragile pavillon de deux pièces au fond du jardin, qui se chauffait si mal en hiver – et seulement au charbon, comme est disparue la masure à l’entrée du jardin où vivait une très vieille dame, la mère du propriétaire, dont j’avais peur, et que je prenais pour une sorcière, disparue la côte qu’il fallait gravir, depuis la maison, pour rejoindre le portail, et qui donnait un bon tremplin pour s’élancer au volant de l’auto à pédales, quand on avait la force de traîner celle-ci jusqu’au sommet… mais pas complètement. Les traces, messieurs dames, les traces. Toujours les traces existent. Les jardins n’ont pas complètement disparu, pas même celui qui était sauvage, à l’abandon, à l’angle de la rue du Commandant Rolland et de la Cité Foy, ni donc, semble-t-il – bien que peu visible de la rue – le mien, dont je crois apercevoir encore le cerisier. Et toujours les pavillons de meulière, tout autour, qui semblent avoir vécu jusqu’ici sans qu’aucun des évènements ne les affecte, ni la guerre d’Algérie – je me souviens pourtant des pauvres voisins, une famille dont les deux fils durent y partir – ni mai 68, ni la gauche, ni la droite, ni Sarko, ni maintenant Hollande et la Valls aux reniements…

Le_Bourget_-_collège_Didier_DauratCollège Didier Daurat
(ex-école Edgar Quinet)

Echenoz n’a pas vu la rue Edgar Quinet, toute bordée d’arbres, où se tenait le groupe scolaire du même nom, une porte à chaque bout du bâtiment, au-dessus de l’une : « Ecole de filles », au-dessus de l’autre : « Ecole de garçons », aujourd’hui agrandie car flanquée d’un bâtiment beaucoup plus moderne qui donne sur l’Avenue de la Division Leclerc, et porte le nom de « collège Didier Daurat » (du nom d’un héros de la Postale). J’y ai fait « mes classes », du CM2 à la cinquième – avant d’être envoyé, rare privilège pour l’époque, vers ce lycée de Drancy que j’évoquais tout à l’heure.

Mais il a vu l’église. Comme je l’ai revue en ce chaud après-midi où je marchais, la veste à l’épaule, au long de cette avenue par où entrèrent les troupes de Leclerc, passant devant un square qui n’existait pas alors (aujourd’hui dédié à « Charles de Gaulle ») mais qui semble être érigé là où autrefois, il y avait la place centrale du Bourget, celle sur laquelle, en une dramatique journée de 1944, la population avait été rassemblée par l’armée allemande en vue d’être fusillée, et qui, paraît-il, dut sa survie aux supplications d’un maire (et notre propriétaire de nous dire, elle qui y était, que, tout le long de la négociation, elle tenait la main de son mari en lui disant pour le rassurer : « t’en fais pas, Charles, nous allons mourir ensemble »). Mais en face, le magasin, qui était un Monoprix à l’époque – l’endroit où j’achetai mes premiers livres de poche, je me souviens de « La neige en deuil » et d’un livre de Pierre Clostermann aux éditions « J’ai lu » – existe toujours, devenu simplement un « U express ». L’église donc, dont Echenoz dit :

« Il fallait bien admettre qu’elle était moche, vraiment moche, à ce point moche qu’elle en devenait touchante. Très discrète et presque effacée, elle semblait même si consciente de sa laideur qu’on ne pouvait concevoir que de l’affection pour elle ».

Et oui, et il est étonné, Echenoz, que cette église soit quand même classée « monument historique ». Et elle l’est. En vertu des combats qui s’y livrèrent lors de la guerre de 1870 – il faudrait ici, mais je commence à être long, rouvrir le livre de François Maspero : « Les passagers du Roissy-Express », qui raconte ça si bien (j’y reviendrai donc) et qui rappelle opportunément qui fut ce fameux « Commandant Rolland » dont j’ai déjà plusieurs fois rappelé l’existence par l’intermédiaire de la rue qui porte son nom.

Le_Bourget,_30_octobre_1870_(1878)_de_Alphonse_de_NeuvilleBataille de 1870 devant l'église du Bourget
(Alphonse de Neuville)

Eglise toute de guingois, malheureusement fermée en ce milieu d’après-midi, au-delà de laquelle s’ouvre l’espace plus particulièrement dédié à la chose aéronautique : musée de l’air et de l’espace, aéroport, devenu petit après la naissance d’Orly et, plus encore, de Roissy, route qui part vers la gauche et dont je sais qu’elle longe les pistes et va vers Dugny, où j’habitais après 1958… mais ceci est une autre histoire.

Retour par le 152, comme autrefois, mais sans aller jusqu’à la Porte de la Villette : désormais, le métro commence à La Courneuve.

photo-144devant l'église du Bourget, le 17 aout 1947
- le bébé, c'est moi, bien sûr -

											
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2 commentaires pour Au Bourget… sur les pas d’Echenoz

  1. Guy Chassigneux dit :

    « T’en fais pas Charles, nous allons mourir ensemble ». Que dire de plus fort?

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