Littérature en Suisse romande : Aubry, Greggio, Cornuz, Schifano

Morges – le château et « le livre sur les quais »

La Suisse encore une fois. Tout ce qu’elle a de confortable, d’amical, de chaleureux, entre le lac (Léman) et le Jura (vaudois)… Un village de toile tout temporaire le long des quais entre l’entrée du parc où coule la Morges et le Casino, et comme fond sonore le clapotis des vagues, le heurt des filins et le bruissement des conversations (pas d’annonces au haut-parleur, heureusement). Du 31 août au 2 septembre se tenait à Morges la manifestation littéraire « Le livre sur les quais ». (http://www.lelivresurlesquais.ch/) Elle avait quelques vedettes au programme pour attirer le chaland (Davis Foenkinos, Bernard Werber, Eric-Emmanuel Schmid…) mais elle réunissait surtout plus de deux cents auteurs, de Gwenaëlle Aubry et Pierre Assouline à Boualem Sansal et Jean Ziegler en passant par Christophe Boltanski, Jean-Noël Schifano, Metin Arditi ou Philippe Claudel et une foule d’écrivain-e-s moins connu-e-s. La littérature italienne était à l’honneur, c’est pourquoi l’on pouvait croiser Antonio Moresco (La petite lumière), Simonetta Greggio (Elsa, mon amour) et Gilda Piersanti (auteure de romans policiers). L’Afrique était là aussi, et bien là, représentée par Alain Mabanckou et Jean Bofane (Congo-Brazzaville et Congo-Kinshasa), et le Maghreb par Yasmina Khadra et Boualem Sansal, et la Suisse bien entendu (surtout romande) avec pour chef de file Metin Arditi (d’origine turque mais en Suisse depuis l’âge de sept ans) mais aussi toute cette foule d’écrivains romands que l’on connaît mal de ce côté-ci du Jura, les Darbellay, Bühler, Saussure, de Roulet etc. Asli Erdogan s’était faite excuser. Claire Chazal aussi. En revanche, Sepp Blatter était là… (présence bien incongrue!). Le cinéma était également présent, nous n’avons pas eu le temps d’en profiter, il devait pourtant être intéressant de rencontrer Patrice Leconte et Francis Reusser (le réalisateur de l’inoubliable Derborence)… à deux pas de la maison de Jean-Luc (qui, lui, n’était évidemment pas là). Le lac manifestait sa présence comme espace sur lequel la manifestation pouvait s’étendre, quittant les quais pour quelque aventure bien modeste – quelques ronds dans l’eau – pompeusement intitulée « croisière » qui emmène les visiteurs au gré des débats parfois plaisants (Ecrire l’Afrique avec les deux sus-nommés représentants du monde sub-sahélien) et d’autres fois plutôt houleux (car la houle absente de l’étendue aqueuse, il fallait bien sans doute qu’elle monte à bord, opposant Khadra, le romancier valeureux, à Del Valle, un idéologue d’extrême droite plutôt hargneux et méchant).

Morges – le lac Léman

Le samedi, dès le matin, par un vent qui s’engouffre sous les tables, relevant les nappes de papier, faisant s’envoler les programmes et forçant les auteurs à relever le col, j’entame mon parcours, m’approchant d’abord timidement d’Antonio Moresco, timidement parce qu’on ne peut être que timide face à un écrivain tel que lui, et par dessus le marché si timide lui-même. Comme il parle très peu français, et moi très peu l’italien, l’affaire est vite soldée, juste le temps de lui rappeler son passage à Grenoble pour présenter son livre « La petite lumière », un chef d’oeuvre autant de littérature fantastique que de retour sur soi-même et sur le monde de l’enfance.

A un autre bout de la salle, diagonalement opposée, une jeune femme discrète, cheveux courts, fin visage et lunettes à monture rouge, présente ses petits livres, prose poétique ou poèmes en prose on ne saurait choisir, son dernier étant un long monologue intérieur que lui a inspiré Henri Michaux avec sa Ralentie. Le livre s’intitule donc « Ma ralentie » et est publié chez l’éditeur suisse « éditions d’autre part », la femme discrète se nomme Odile Cornuz, (https://www.odilecornuz.ch/) et sa prose est un lent murmure, une douce interrogation de soi. Une confession poétique. Nous entrons dans la conversation sur la pointe des pieds. Elle est « neuchâteloise » mais plus spécifiquement chauds-de-fonnière et a, comme C., fréquenté le lycée Blaise Cendrars (dont je parlais ici il y a peu), et se souvient d’Yves Velan, cet écrivain de la génération d’avant (qui enseigna à ce même lycée). Encore jeune (39 ans), sa bio-biblio-graphie sur son site est déjà longue comme celle d’une vieille habituée des salons littéraires.

Comment passer la nuit ? Comment ne pas sursauter à tous les bruits non familiers ? Si proche de la mort, si près de cet amenuisement des forces, quasi l’extinction des feux. Tu revois toutes les bougies éteintes, les unes après les autres, tout au long de ta vie. Tu te revois dans ce mouvement – pas seulement les bougies d’anniversaire, de plus en plus nombreuses, puis les dizaines passent en symboles, le dix devient un, étrange, comme si ton âge rétrécissait – c’est l’épure, s’écrie la sagesse ; ta gueule rétorque l’enfance.
(Ma ralentie, extrait)

Odile Cornuz, Morges, 1er septembre, photo A.L.

Cet échange inespéré m’amène à arriver en retard à mon premier « débat » de la journée. Cave du château. Entre les vieilles hallebardes et les tentures du Moyen-Age, dialoguent Gwenaëlle Aubry et Simonetta Greggio. J’ai raté le début mais je devine tout de suite que la parole ici est dense du côté de la première et plutôt joyeuse de celui de la seconde. Aubry parle de « La folie Elisa » son dernier livreIl s’y agit de quatre femmes qui ont en commun de vouloir s’enfuir, et de se retrouver dans une même maison pour se réparer des événements qu’elles ont subis, dont l’attentat du Bataclan. Gwenaëlle Aubry dit que ces femmes ont vu s’effondrer des murs en leur intérieur pendant que des murs s’érigeaient à l’extérieur. Toutes les quatre quittent la scène à la fois littéralement (elles sont danseuse, comédienne, chanteuse rock) et métaphoriquement, pour se reconstruire, une par chambre de cette maison-refuge. Mais grave est la voix de l’auteure, et basse, et précipitée si bien qu’on ne comprend pas tout ce qu’elle dit. On entend des rumeurs de la guerre, des exils de migrants, surnage à un moment le nom « d’Enigma », la fameuse machine allemande dont on dit que Turing découvrit le secret, mais il n’était pas le seul à travailler, l’une des quatre femmes du roman avait un oncle à l’origine des feuilles perforées utilisées dans la solution du problème. Feuille, folia, folie… 

Gwenaëlle Aubry

Simonetta Greggio

Simonetta Greggio offre plus de clarté, son thème à elle est plus facile : Elsa MoranteElsa Morante, à la fois une lumière au XXème siècle (centre de gravité de la vie intellectuelle italienne, reliant Pasolini, Moravia, Fellini, et bien d’autres encore, dont ce Renato Caccioppoli dont je parlerai bientôt) et un monstre de hargne et de ténacité, dont on apprend qu’elle eut deux pères, l’un réel et biologique : l’amant de sa mère, qui lui rendait visite une fois par an (chaque fois pour un nouvel enfant!) et l’autre « officiel » pour l’état-civil, homosexuel qui passait le plus clair de sa vie au fond d’une cave… Les deux écrivaines s’entendent sur le rôle de la lecture : le lecteur est un écrivain à son tour dit Gwenaëlle, il réécrit l’oeuvre qui lui est tendue, et pour chacun de nous, lecteurs, à chaque fois un nouveau réseau de significations se révèle, faisant résonner au sein du livre des accords qui n’avaient peut-être encore jamais sonné ensemble.

Lapresse/Archivio Storico04-07-1948 Roma , Elsa Morante

Je me promets d’aller rencontrer ces deux femmes lorsqu’elles seront au stand qui leur a été attribué, et bien entendu de les lire dès que possible, et de reparler de leurs livres peut-être sur ce blog. Je retrouverai Simonetta Greggio mais jamais Gwenaëlle Aubry, rétive sans doute aux séances de dédicaces.

Renato Caccioppoli

La rencontre avec l’écrivaine italienne est joyeuse, comme je m’y attendais. Et elle est à l’origine d’une autre rencontre. Comme je lui parle d’autres livres ayant été publiés sur Elsa Morante (je pense à ce moment-là à celui, tout récent, de René de Ceccaty – bien documenté mais très mal écrit, ceci dit en passant), elle m’aiguille vers son voisin, qui n’est autre que Jean-Noël Schifano, auteur d’un livre de souvenirs sur l’écrivaine italienne (E.M. ou la divine barbare, chez Gallimard). Schifano est un grand connaisseur de l’Italie et plus particulièrement de Naples, dont il a écrit un dictionnaire amoureux. Il a été un grand ami de Morante, et me raconte qu’il lui a tenu la main jusqu’au bout, à en rendre Moravia jaloux. Elle lui faisait ses confidences et lui parlait entre autres de ce Renato déjà mentionné et qui lui donne le sujet de son dernier livre : Le coq de Renato Caccioppoli. Schifano parle de ce livre avec un enthousiasme et une générosité qui me conquièrent aussitôt, d’autant que je vois sur la quatrième de couverture que ce Caccioppoli fut un mathématicien de génie, internationalement connu à son époque (les années trente surtout) pour ses travaux en analyse fonctionnelle et ses résultats sur les fonctions analytiques à plusieurs variables. Mais s’il est un être de légende, ce n’est pas seulement pour cela, c’est aussi pour son opposition héroïque au fascisme. Le jour de la visite de Hitler et Mussolini à Naples, en 1938, il eut l’audace de chanter en public la Marseillaise, accompagné par un petit orchestre de bistro, ce qui lui valut la prison. Autre audace incroyable : Mussolini ayant interdit aux hommes de se promener avec de petits chiens tenus en laisse (genre chihuahua ou teckel) au prétexte que cela était un signe manifeste de pédérastie (!), Caccioppoli se fit amener un coq qu’il promena en laisse dans la ville. Il n’échappa à la prison et peut-être à l’exécution que grâce à l’entregent de sa tante, une grande chimiste, qui réussit à convaincre les autorités de Naples que le neveu était fou. Ah ! J’oubliais, cet homme incroyable était le petit-fils de Bakounine. Il se suicida en 1959 (à l’âge de 55 ans) d’une balle dans la nuque. Jean-Noël Schifano est heureux que je lui dise être (un peu) mathématicien, il pense que je vais d’autant plus aimer ce personnage et il n’a pas tort. Lui ne connaît rien aux mathématiques, me dit-il, il croit savoir que Renato travaillait sur les « irrégularités isopérimétriques » mais n’en sait pas plus. Il s’agit en fait d’un problème de théorie de la mesure dont l’origine, certes, est antique (comment trouver parmi des figures qui ont le même périmètre, celle qui a la surface la plus grande) mais dont les travaux de Caccioppoli (‘o genio comme on l’appelait à Naples) ont effectivement renouvelé les termes (grâce à la théorie de l’intégration dont il était un spécialiste). Avant de nous séparer (par une forte poignée de main extrêmement chaleureuse) il attire mon attention sur la personne à qui il a dédié ce livre : Luciana Pacifici… un bébé de huit mois. Faisant partie d’un convoi de Juifs envoyés à Auschwitz grâce aux bons soins d’un certain Gaetano Azzariti, « président du Tribunal de la race, conseiller juridique de Benito Mussolini et puis, dans la foulée, bras droit juridique de Palmiro Togliatti ». Jean-Noël Schifano, avec d’autres, réussit à faire débaptiser une rue qui portait le nom de ce sinistre personnage pour lui donner le nom de l’enfant. Volez, les Anges. (Je reparlerai sur ce blog de ce coq de Caccioppoli tant il en vaut la peine).

Jean-Noël Schifano – photo Gallimard

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Nancy Huston et Pol Pot

Quelle idée a eu Nancy Huston de se comparer à Pol Pot ? Croit-elle que sa colère à l’égard du genre masculin a quelque chose à voir avec la folie génocidaire du chef des Khmers Rouges ? Ou, si elle le croit, n’est-ce pas terriblement exagéré ? Nancy Huston, dont j’ai aimé jusqu’ici tous les romans, dont j’ai admiré le génie à se renouveler sans cesse, en apportant à chaque livraison une nouvelle exploration de formes narratives, Nancy Huston qui sait manier l’ellipse comme personne (voir son avant-dernier roman « Le club des miracles relatifs ») publie à cette rentrée un nouveau livre (roman ? récit ? histoire ? essai?) qui a cette particularité de se composer de deux récits juxtaposés : d’abord l’enfance et la jeunesse du dictateur cambodgien (plus ou moins imaginées par l’écrivaine), ensuite celles de la narratrice. Le récit pol-potien est énoncé à la seconde personne du singulier, autrement dit elle s’adresse à lui, sorte de familiarité qui rend un effet bizarre, on a envie de dire : te sens-tu si liée à lui ? Alors que le récit sur la narratrice est conjugué à la troisième personne. C’est sans doute qu’il faut prendre ses distances. On prend ses distances avec soi-même mais on tutoie le génocidaire. C’est un parti-pris… qui reste peu expliqué. Dans son introduction, Nancy Huston dit juste ceci : « pour mieux me glisser à l’intérieur du dictateur cambodgien, comprendre dans ses moments vulnérables, formateurs et déformateurs, cet homme qui m’est profondément étranger, j’ai choisi de le tutoyer. A contrario, pour parler de la jeune Canadienne déracinée qui ne m’est que trop familière, j’ai opté pour la précieuse distance littéraire qu’apporte la troisième personne ». Dont acte. Mais rien n’empêche de penser que la jeune Canadienne eût pu dire « je » et que son texte, du coup, n’en eût été que plus fort et que l’argument de l’altérité justifie peu qu’on dise « tu », comme si, ce faisant, on allait par un simple coup de baguette stylistique franchir la distance énorme qui nous sépare de qui nous est tellement étranger. Cela ressort d’un volontarisme qui offre peu de vraisemblance. Et puis, je suis surpris que l’auteure se qualifie de « jeune Canadienne déracinée » comme si le manque de racine était aussi devenu pour elle (après bien d’autres…) une sorte de tare dont on devrait s’excuser. Ne pas avoir de racine… n’est-ce pas la meilleure assurance de liberté ? Nous voici donc aux prises avec une Nancy Huston culpabilisée et culpabilisante (les deux vont souvent ensemble) se frappant la poitrine avec obstination sous prétexte que sa jeunesse fut concomittante à celle de nombreux leaders « révolutionnaires ».

Je m’attendais à ce qu’elle fît un bilan du genre de celui de Régis Debray (« Bilan d’une faillite »), se reprochant d’avoir adhéré dans les années soixante-dix à une pensée dite « marxiste » qui a envoyé des masses compactes d’êtres humains au fond des geôles d’un régime totalitaire. Je m’y serais retrouvé. Dois-je avouer que moi aussi, j’ai applaudi à l’entrée des Khmers Rouges dans Phnom-Penh le 15 avril 1975 (jour de mon anniversaire en plus, jour donc de mes vingt-huit ans) et qu’en conséquence je fus abasourdi d’apprendre deux jours plus tard qu’il n’y avait plus personne dans Phnom-Penh, que pendant toute cette période, les succès de la moindre guérilla m’enthousiasmaient (puisque c’était la preuve que nous allions vers un monde communiste) et que, plus tard, j’applaudis à la victoire des sandinistes au Nicaragua au point que je me demandai si, dans le fond, je n’irais pas y faire un tour afin de proposer mes services d’enseignant… Coopérer à Managua… quel rêve quand on sait aujourd’hui ce qu’est le régime sandiniste et le destin du dictateur Ortega. Il est certain que les jeunes béotiens des années soixante-dix qui en étaient comme moi à s’esbaudir à l’évocation (souvent dans « l’Humanité ») des succès remportés par les fronts divers ouverts ici et là (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Vietnam, Cambodge, Laos…) ont à assumer une certaine culpabilité de leur absence de clairvoyance sur les régimes qui se mettaient en place.

Mais avec Nancy Huston, ce n’est pas de cela qu’il s’agit et je ne lui ferai pas le reproche d’avoir été plus concernée par son statut de femme dans un monde machiste que par la grande cause du prolétariat mondial. Femme elle était, femme avant tout…

Nancy Huston

Et moi en tant qu’homme, qu’ai-je à dire ?

Je pourrais m’arrêter là… si je ne faisais partie de ces êtres humains qui pensent qu’entre hommes et femmes, il y a quelque part une essence commune, une « humanité » en quelque sorte, et qui permet de dialoguer. Peut-être cette humanité commune réside-t-elle simplement dans l’usage de la langue, si c’était le cas ce ne serait déjà pas si mal (je sais que la langue est scindée, sexuellement scindée ou « scindée selon le genre » si on préfère et que cela s’illustre particulièrement dans certaines cultures asiatiques comme au Japon où la langue des femmes est vraiment différente de celle des hommes, mais même en tenant compte de cela, il reste une faculté de langage par laquelle les êtres humains peuvent se parler et – peut-être – se comprendre).

L’idée de se comparer à Pol Pot ne lui est pas venue tout de suite, il fallait d’abord arriver à penser le Cambodge, ce pays où les gens sont souriants et ont une apparence de douceur et où pourtant il s’était passé quelques années plus tôt le pire des scenarii. Tout de go, au lendemain d’une victoire éclair, des gamins hirsutes, armés jusqu’aux dents mais marchant pieds nus avaient convaincu toute une population de quitter les villes, leur dirigeant ayant conçu le plan de les ramener au seul type de société qui vaille : le communisme primitif. L’individu devait disparaître, absorbé par le collectif. Plus aucune place n’était laissée au sentiment, à l’intimité ni à la morale (forcément « bourgeoise »). Dans un chaos indescriptible, jetés sur des routes s’égarant dans la jungle, les Cambodgiens devinrent ce que plusieurs films (Rity Panh) nous ont déjà montré, dont deux millions de cadavres laissant des montagnes d’ossements.

Soldat khmer rouge dans Phnom-Penh (AP Photo/Christoph Froehder)

Un jour, elle frémit en pensant à Pol Pot. Quand celui-ci s’appelait encore Saloth Sâr. Et aussitôt apparaît en elle, à ce qu’elle dit, l’évidence de ressemblances avec elle-même :
– dans la petite enfance ; cauchemars, sentiment d’exclusion…
– déménagements nombreux…
– sentiment d’insécurité pendant les premières années scolaires,
– initiation simultanée à l’érotisme et à la politique,
– manipulation, transformation en objet sexuel,
– expatriation vers la France,
– découverte à Paris du marxisme,
etc. etc.

Surtout : « après quelques années à Paris, ils se jettent à corps perdu dans la défense d’une cause : pour Saloth Sâr, la libération du Cambodge et, pour Dorrit – le nom qu’elle s’est choisie – celle des femmes. Cette passion militante confère à leur existence un sens nouveau, roboratif : c’est sous son inspiration qu’ils écrivent et publient leurs premiers textes. Enivrés par l’espoir d’une révolution, ils sont désormais non seulement souriants mais prêts à tout ».

Evidemment, il ne viendrait normalement à personne l’idée que « de nombreux déménagements », des « cauchemars », un certain sentiment d’exclusion pendant l’enfance, voire une expatriation ou… la découverte du marxisme (serait-ce à Paris!) puissent être à l’origine d’un désordre mental à ce point profond qu’on en infère la nécessité de détruire l’humanité. Et pourtant c’est un peu l’idée que semble avoir Nancy Huston… Pathétique tourment. Le parallélisme qu’elle établit entre les deux trajectoires met mal à l’aise. Avant le plein engagement de Saloth Sâr dans la lutte anti-impérialiste, il y eut, comme on sait – et peut-être était-ce là un déclic – les intenses bombardements américains, d’abord près de la frontière avec le Vietnam puis dans une zone de plus en plus étendue. Les B-52 larguaient leurs bombes et « quand le Congrès mit fin [à leurs] frappes en 1973, plus de deux millions de bombes et autres munitions s’étaient abattues sur les champs et les villages cambodgiens. Elles avaient tué ou blessé plus d’un million de personnes et anéanti les deux tiers des animaux de trait ». Dans le même temps, Dorrit passe entre les mains de plusieurs amants dont Adam, ami de son père, et Nathan, ami du précédent. Et il se passe quelque chose d’assez extraordinaire avec Adam, un type plutôt costaud… qui lui dit un matin qu’il y a des choses qu’elle ne sait pas encore. « Ah ? Quel genre de choses ? – Eh bien par exemple… je peux me tromper, mais il me semble que tu fais partie de ces femmes qui savent trouver du plaisir dans la douleur. – Tu as senti ça ? – Je crois, oui. – Ben… on peut essayer. » Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça dingue. Un type qui suppute que sa partenaire en amour aime souffrir… et celle-ci rétorquant benoitement « ah bon, si on essayait ». Pendant qu’ils font l’amour, il lui balance alors 14 gifles (pour passer le temps, elle les a comptées).

Quatorze gifles seraient ainsi le correspondant de deux millions de bombes. Mais pourquoi pas après tout ? Je suis fermement convaincu que la violence qui tombe sur un humain isolé n’est pas moindre que celle que l’on inflige à un groupe d’humains lorsqu’on la rapporte à la perception pure. Les cataclysmes qui se produisent dans un cerveau valent sans doute ceux que subit la Terre entière : c’est juste un changement d’échelle qui établit leurs différences. Néanmoins, on fera très attention de ne pas poursuivre l’analogie trop loin… Les Américains n’ont pas proposé aux Cambodgiens un largage de bombes en guise de divertissement érotique.

Ce livre est donc terrible. Terrible en ce qu’il révèle une béance, un gouffre dans la pensée : comment un être humain (une femme en l’occurrence) arrive à se penser subjectivement comme un terrain de bataille à l’échelle d’un pays, comment elle voit les tourments qu’on lui inflige (dont on ne peut pas ne pas penser à certains instants qu’ils sont désirés) comme autant de meurtres et d’incendies laissés par une guerre. N’est-ce pas le paroxysme du fantasme : éprouver son corps comme une métaphore d’une nation en guerre, assimiler la guerre des sexes à la guerre anti-impérialiste et se voir en héroïne d’un combat au même titre qu’un leader révolutionnaire. Disant cela, je ne cherche à aucun moment à minimiser la cause du féminisme : il faut bien finir par admettre que la violence infligée aux femmes est une réalité quotidienne, qu’elle dure depuis toujours et qu’il serait bon que cela cesse un jour(*) (car entre nous, je ne vois vraiment pas ce que les hommes y gagnent!) c’est juste que le rapprochement fait dans cet ouvrage est proprement renversant. Encore une fois, n’étant pas femme, il m’est presque impossible de juger la pertinence du propos, mais je constate simplement. Je constate la douleur, la souffrance, l’oppression… mais « en même temps », toujours en contrepoint, l’affirmation d’un désir, celui de paraître (paraître belle, paraître séduisante, s’enorgueillir – car Nancy Huston s’enorgueillit, qu’elle le veuille ou non – de ses conquêtes sexuelles, notamment parmi les hommes qui comptent en littérature – saura-t-on qui est ce monsieur D. qui apparaît à la page 176, « Juif new-yorkais dont l’oeuvre romanesque connaîtra bientôt une renommée mondiale », Philip Roth ?). On peut objecter certes que cette contrainte du plaire à tout prix est dictée par la société et donc par les hommes. A voir… il y a une réalité du désir aussi, et un réel de l’inconscient, comme on disait justement dans les années soixante-dix sous la férule de Lacan (aux séminaires duquel se rend d’ailleurs notre héroïne).

Arrivée à Paris, Dorrit-Nancy se rapproche des groupes féministes (Xavière Gauthier) et se lance dans l’écriture de pamphlets violents contre le genre masculin : « colère des femmes, soulevées contre les violences qu’elles ont endurées aux mains des hommes depuis la nuit des temps… pas de compromission ni de sécurisation possibles, le fusil pour combattre le fusil ». Elle en vient à penser qu’on pourrait bien exterminer la majeure partie de la gent masculine (« le ratio bouc / chèvres serait tout à fait suffisant : un homme pour vingt à vingt-cinq femmes ») et c’est là sans doute qu’elle s’assimile à Pol Pot… sauf qu’entre temps, bien sûr, Pol Pot est passé à l’acte.

Livre terrible, livre aussi qui nous laisse sur notre faim.

Car ce qui nous intéresse le plus après tout, c’est « après ». Oui, que se passe-t-il, après ? Pour Pol Pot, il suffit de chercher les informations sur Internet. Petit vieux misérable en résidence surveillée dans un coin reculé, il meurt à 73 ans, non sans avoir livré son dernier message à un journaliste américain venu l’interviewer : « est-ce que vous me trouvez l’air violent ? ».

Mais Nancy Huston, elle ? Nous n’aurons droit qu’à quelques lignes en fin d’ouvrage :

« Dorrit, elle aussi, va bientôt se marier… elle vient tout juste de rencontrer son futur mari. Elle aura des enfants, et même des petits-enfants. Contre toute attente, elle finira par aimer manger et faire à manger, rire aux éclats et se détendre au cours de longues soirées amicales ».

Bien. Très bien même. Nous sommes heureux pour elle. Mais c’est peu. Comment passe-t-on donc d’un Pol Pot en puissance à une aimable grand-mère qui aime bien rigoler ? C’est cela qui nous intéresse et c’est cela qu’elle ne nous dit pas.

(*) sur le sujet, rien de mieux que les monologues de Blanche Gardin, présentée comme « humoriste » parce qu’il faut bien donner une catégorie aux gens de spectacle mais qu’on pourrait plus justement, si le mot existait, qualifier de « tragédiste ».

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Art/Eté 2018

L’été n’est pas encore fini et pourtant on sent comme un essoufflement de sa part, laisserait-il place bientôt à la rentrée ? Voire pire encore… à l’automne. Cela paraît probable. Alors s’il nous faut tirer un bilan artistique de cet été en état de terminaison… je parlerai (un peu) de tous ces noms que j’ai rencontrés au cours de mes pérégrinations avignonnaises, arlésiennes et valaisannes. Je les mettrai par ordre alphabétique comme dans un dictionnaire qui serait un dictionnaire de rencontres.

Arles – depuis l’église Sainte-Anne

Bendiksen, Jonas, photographe, né en 1977 à Toensberg (Norvège), expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’église Sainte-Anne : Le dernier Testament. S’est livré à une enquête sur les « nouveaux messies » dans le monde. Eh bien, il y en a plus que ce que l’on croit. Des givrés sans doute, mais aussi des rêveurs qui se sont abonnés aux idées fixes. Par exemple, dans les steppes sibériennes, un certain Vissarion (Sergei Anatolyevitch Torop), autrefois agent de la circulation, a créé une secte (« Eglise du Dernier Testament ») qui compterait, paraît-il, 10 000 disciples de par le monde, il rejoue la Cène et toutes les étapes de la vie du Christ. Que dis-je ? Il est le Christ réincarné. Ou au Japon, un certain Jesus Matayoshi, qui prêche sur le toit d’un petit camion Suzuki face à une foule indifférente (et vise un siège au Parlement) : il y croit aussi. Photos réalistes de grand format assez saisissantes… mais un peu inquiétantes aussi.

La Cène avec Vissarion (gros plan)

Depardon, Raymond, photographe, né en 1942 à Villefranche-sur-Saône, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’espace Van Gogh : Depardon USA 1968-1999. Un « grand » de la photographie, bien sûr (21 longs métrages, 60 livres publiés, agence Magnum, Prix Louis Delluc en 2008, expos au Grand Palais et au MUCEM). Photos noir et blanc sublimes qui nous rappellent la vraie Amérique, celle qui nous fascine encore : grandes étendues désertiques, structures d’enfermement des gratte-ciels new-yorkais, vendeurs de journaux, hamburgers, hot-dogs, motels incertains au bord des routes, petite bourgeoisie dans grosse Lincoln, mises en plies impeccables. Au Nouveau-Mexique : White Sands, en plein dans le désert un abri métallique pour une table de pique-nique avec une famille du dernier chic descendue de sa somptueuse voiture.

White Sands

Frank, Robert, photographe, né en 1924 à Zürich, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’espace Van Gogh : Sidelines. Un autre géant, plus encore peut-être que le précédent si c’est possible : en tout cas un père pour toute une génération. A commencé de bosser en Suisse pendant la seconde guerre mondiale, puis est allé à Paris, New-York dans les années d’après-guerre. A participé à la grande aventure des Kerouac et compagnie, d’où il résulte un livre magnifique, révolutionnaire en son temps, édité par Robert Delpire en 1958 : Les Américains. Préface de Kerouac. (on en a refait un tirage) : « Cette impression démente en Amérique quand le soleil brûle les rues et que la musique sort du juke-box ou d’un enterrement tout proche, voilà ce que Robert Frank a saisi dans de formidables photographies prises alors qu’il voyageait sur la route à travers presque quarante-huit Etats dans une vieille bagnole pourrie (grâce à une bourse Guggenheim) avec l’agilité, le mystère, le génie, la tristesse et l’étrange secret d’une ombre photographiant des scènes qui jusque-là n’avaient jamais été enregistrées sur la pellicule ».

Accident, sur la route 66

Graham, Paul, photographe, né en 1956 au Royaume-Uni, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à l’église des Frères-Prêcheurs : La blancheur de la baleine. Nous restons aux Etats-Unis. Cette exposition réunit trois séries de travaux réalisés entre 1998 et 2011 : American Night, a shimmer of possibility et The Present. Photos grand format, en couleurs. Paul Graham veut nous rendre sensibles à l’invisibilité, aux failles de notre système de perception visuelle. Le trop évident, par exemple, nous ne le voyons pas. La misère quotidienne, nous ne la voyons plus. Les papiers qui traînent, les mégots, les seringues, nous ne les voyons pas (enfin, ça dépend…). Alors pour cela, il fait voisiner de grandes photos très nettes où tout est explicite avec de grandes photos quasi-blanches où tout n’est vu qu’avec difficulté. Dans a shimmer of…, il fait des séries de photographies prises à quelques secondes d’intervalles. On reconnaît aisément de l’une à l’autre les mêmes personnages, mais ils ont changé de position, de place, d’allure. On s’attarde donc sur eux. Nous ne les aurions pas remarqués dans la rue, ils ont une deuxième vie sur ces vastes photographies qui sont comme des tableaux.

a shimmer of possibility

Guo, Yingguang, photographe née en 1983 à Beijing, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à la maison des Lices: La joie de la conformité. Photos et videos sur cet aspect terrifiant de la Chine contemporaine : les mariages arrangés. Un véritable marché auquel nos traditionnels vide-greniers ne peuvent rien envier. Yinguang Guo se place en caméra cachée et fait semblant d’être à vendre. Elle ne donne que son parcours universitaire : Master of Arts. Les vieilles viennent lui renifler sous le nez : « ça ne nous dit pas l’âge que vous avez », « je suis née en 1983 », la femme s’en va en tordant le nez.

Henno, Laura, photographe, née en 1976 à Croix (France), lauréate du prix Découverte des Rencontres d’Arles 2007, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à la commanderie Sainte-Luce : Rédemption. Toujours les Etats-Unis. Ici, Slab City au coeur du désert de Californie. Une vieille base de l’armée américaine abandonnée et dont il reste des semelles de béton (slabs) où peuvent venir s’amarrer toutes les jeunesses en détresse qui viennent là chercher une liberté illusoire dans un confort des plus précaires, refaisant des intérieurs de salon dans des camions et des bus rouillés, avec des enfants qui ont encore la possibilité d’aller à l’école comme seuls espoirs. Petites videos prises sur le vif qui nous font entendre des histoires presque aussi étonnantes que celle de la Turtle du livre de Gabriel Tallent.

Slab city

Kelly, Ellsworth, peintre né en 1923 à Newburgh (USA), décédé en 2015 à Spencertown (USA), est exposé en ce moment à la Collection Lambert, à Avignon sous le titre Lignes, Formes, Couleurs. Le roi de la « géométrie chromatique », bandes de couleurs qui vibrent les unes à côté des autres, changeantes selon l’angle du regard. Il n’étudie pas seulement la couleur, mais aussi la ligne, tirant d’objets concrets qu’il recopie (fleurs, fruits ou branches) l’abstraction pure de la ligne, une ligne sans contenu autre que la toile blanche.

Collection Lambert

Ellsworth Kelly

Li, Feng, photographe né en 1971 à Chengdu, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à la maison des Lices: Nuit blanche. Rencontres insolites dans les rues de Chengdu ou de Nanjing, l’envers du décor. De drôles de poupées mises en scène dans des paysages de tours modernes.

Li Feng

Loiseau, Christophe, photographe né en 1968 à Charleville-Mézières, expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, à Croisière : Droit à l’image. Les prisonniers (même à perpète) sont humains aussi. Christophe Loiseau a bénéficié d’une initiative de la direction de la maison centrale d’Arles pour les faire participer à des prises de vues d’eux-mêmes. Corps noués, visages fermés dans la nuit du décor carcéral.

Sailer, Gregor, photographe né en 1980 à Schwaz (Autriche), expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, au cloître Saint-Trophime : Le village Potemkine. Comme au bon vieux temps de l’impératrice Catherine quand son ministre Potemkine érigeait des façades en carton-pâte pour cacher la misère… mais ici ce sont de faux villages pour entraînement militaire, des cités arabes en plein désert pour simuler la guerre contre Daech ou de fausses villes allemandes en Chine pour montrer aux touristes… visions d’angoisse car aucune humanité n’est présente pour mettre un peu de vie. Le faux y est généralisé.

Soulages, Pierre, grand peintre français né en 1919 à Rodez, qu’il est inutile de présenter. A une rétrospective en ce moment à la Fondation Gianadda de Martigny (Valais, Suisse). Il a fait les vitraux de l’abbatiale de Conques. C’est le maître du noir absolu, qu’il a même baptisé « l’outrenoir ». Il y a des gens qui haussent les épaules, mais en général ils n’ont rien vu, ils ne se sont jamais plantés devant une de ses toiles immenses afin de ressentir en soi la complexité énorme que peut avoir un trait de brosse trempée dans la matière sombre, qui laisse sur la toile des stries, des reliefs et finalement une lumière sourde qui rugit comme un diamant sorti de l’ombre.

Soulages, peinture 260×202, 1963

Tabouret, Claire, peintre née en 1981 à Pertuis, est exposée en ce moment à la collection Lambert d’Avignon sous le titre : Les Veilleurs. J’aime beaucoup les tableaux de Claire Tabouret. Elle est experte en visages, des visages avec des couleurs mates, à plat, avec des teintes claires qui naviguent autour des formes et aussi parfois de drôles de taches qui maculent l’entour de la bouche ou des yeux, brouillant le regard, elle réunit aussi des visages dans de grandes compositions qui ressemblent à des photos d’école ou de choeur. L’une de ces compositions a été retenue comme affiche du festival In, les regards des enfants se posent sur nous comme des papillons envolés tout à coup d’un massif de fleurs.

affiche du festival d’Avignon

Wegman, William, photographe né en 1943 à Holyoke (USA), expose en ce moment aux Rencontres d’Arles, au palais de l’Archevêché : Etre humain. L’exposition la plus drôle, et pourtant ce chien, mille fois répété dans des décors toujours renouvelés est plein de mélancolie. Un braque de Weimar baptisé Man Ray… excellent dans tous les rôles d’humain, de chirurgien à blonde, de promeneur de chien à George Washington, parfois déguisé en cube ou en éléphant, vierge Marie ou Tamino…

Promeneur de chiens

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Anne Dufourmantelle – II (éloge du risque)

Second texte, aujourd’hui, recopié d’Anne Dufourmantelle (dans « L’éloge du risque »). Comme je le disais la semaine dernière, ce texte-ci a pour objet la perception, non au sens de cet appareil bio-cognitif qui regroupe nos sens et nous donne accès aux informations contenues dans le monde, mais à celui de la psychanalyse, selon lequel on pourrait certes donner la même définition (car il s’agit aussi d’un appareil qui nous donne accès au monde), mais en l’élargissant considérablement – le titre du chapitre est : « D’une perception infiniment plus vaste » – puisque désormais la perception n’est pas celle d’un « je », mais celle d’un système qui l’englobe, va bien au-delà (ou en deça?) de « je » puisqu’il se réfère à une antériorité. Faut-il « se laisser envahir par la perception », comme semble le suggérer Anne Dufourmantelle ? Permettre cela, selon elle, c’est permettre à ce qui, en nous, capte et enregistre les informations de penser et de rêver.

Notre perception est bien plus vaste que les frontières de ce que nous appelons « je ». Mon corps, ma voix, les pensées qui me visitent, les visions qui me traversent, « cela » en moi qui voit, qui respire, qui entend, ressent plus loin que moi. Si la perception est charnelle et se rend visible à nous, elle est aussi, pour une part, ce qui en nous est dans un rapport d’immanence au monde. Paradoxalement, plus nous sommes un corps percevant, moins nous sommes conscients de notre singularité. Ce qui nous est donné là, venu de cette perception au spectre si large qu’il déborde de tout côté la conscience, reste encrypté, enregistré jusqu’au moindre détail. « Cela » en nous qu’un jour Freud a appelé inconscient, se souvient, se remémore de tout, pour nous, à notre place. Et nous, en danseuse immobile, nous tournons sur nous-mêmes, les yeux affolés face au vide, essayant de tenir droit, en bons petits soldats remplis de certitudes.

[…]

On pourrait croire que l’on se laisse rêver, distraire, qu’on aime aimer et que l’on se réjouit de la solitude, mais qui serait dupe… Nous doutons de notre perception comme nous doutons de notre désir. Nous sommes tyrannisés par l’angoisse de ne pas nous réaliser, par la peur de manquer notre vie comme si là, tout près, résidait la « vraie » vie, l’existence pleine de sens pour qui saurait s’en emparer, en profiter pleinement. Ce doute est notre double, qui nous persécute de son étrange et insistante douceur. Se laisser envahir par la perception, par les images venues de notre capacité perceptive infiniment plus vaste que le moi, c’est permettre à tout ce qui en nous enregistre, comprend, capte, entend, démêle, entremêle, ce qui en nous contient des informations sur plusieurs générations et a l’intelligence de multiples personnes, de plusieurs genres, animal compris et végétal aussi sans doute, de penser, de rêver. Et si oui, quel est le risque ? Celui d’entrer dans le domaine de la pénombre, de l’indistinction apparente, de la confusion des sens et des genres, de cela que nous atteignons parfois avec l’ivresse et la drogue et l’insomnie et l’état amoureux et la panique : une extra-lucidité qui nous enlève le fardeau de cent mille vies […]

Construire du blanc avec de la lumière, abandonner les dettes d’enfance et les règles truquées des rôles auxquels nous nous prêtons, et toute une économie qui veut substituer au désir le besoin ? Eprouver « le dérèglement de tous les sens », écrivait Rimbaud. Traverser les frontières de la perception au risque de perdre les frontières de sa propre identité, qui le ferait de gaieté de coeur ?

On se doute bien que si je parle avec émotion des écrits d’Anne Dufourmantelle, c’est parce qu’elle a fait notre admiration. Non seulement elle a écrit l’éloge du risque mais elle l’a vécu et en est morte. Qu’y a-t-il qui puisse nous laisser plus muets que le constat d’une pensée qui rejoint les actes qui la prolongent ? Cette femme était la compagne de Frédéric Boyer pour qui j’ai, sur ce blog, déjà confié aussi mon admiration (notamment à propos de ces deux livres : « Là où le cœur attend » et « peut-être pas immortelle » – poème consacré à la douleur d’avoir perdu l’aimée). Anne Dufourmantelle fait partie de ces êtres que l’on aurait aimé connaître (avec qui on aurait aimé être en analyse?) et qu’évidemment, on ne connaîtra pas, hormis par ses livres, auxquels il faut se reporter avec ferveur. Notre époque est tellement difficile à vivre, les prévisions sont tellement pessimistes que nous percevons confusément que rien ne s’améliorera tant que l’être humain ne sera pas disposé à descendre au fond de lui-même pour tenter d’identifier les causes les plus profondes de ses envies désastreuses, de comprendre les secrètes motivations d’un « moi » envahissant qui, sans arrêt, traduit, comme le dit la psychanalyste, « les désirs en besoins » et aboutit à cette situation bien connue où tout se résume en un équivalent-monnaie. Les objets technologiques ne correspondent plus à nos désirs (car nos désirs ne les ont jamais engendrés) mais à des besoins fantasmés, dont la réalisation épuise à tout jamais ressources énergétiques et beautés naturelles.

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Anne Dufourmantelle (1964 – 2017)

Une fois n’est pas coutume, je vais recopier quelques passages d’un auteur sans presque donner de commentaire. C’est parce que cet auteur, en fait une auteure (autrice?) est pour moi fondamentale. Philosophe et psychanalyste, elle a écrit, avant de mourir de la manière qu’on sait, quelques textes qui portent sur notre intime, développant une vision qui, à la lire, nous fait du bien car elle est plus explicative que de longs traités, qui seraient basés sur les neuro-sciences par exemple.

La psychanalyse, la référence à des penseurs difficiles (Derrida…) nous aident à démêler ce qui au fond de nous fait panique. Au-dedans de nous, ça hurle tout le temps, ça parle dans le désordre et ces paroles multiples parfois nous entraînent dans la panique, ou dans l’angoisse. Le discours psychanalytique ou philosophique au sens où l’entend Anne Dufourmantelle, nous aide à faire taire ce bruit.

Ceci dit, panique et angoisse sont deux choses différentes si l’on en croit le texte suivant. « L’angoisse n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère » dit Anne Dufourmantelle, alors que la panique, elle, est présente. L’angoisse, après tout, est consubstantielle à la vie, elle est ce qui se passe quand l’esprit essaie de se mettre en rapport avec lui-même, elle est le prix à payer. Pour quoi ? Pour notre liberté. La panique est enlisée dans le corps du maintenant, elle n’est pas liberté, elle est juste le moment où nous nous retrouvons en lutte avec nos démons, moment d’indécision où s’entend le fracas des armes, ou devrait-on dire plutôt des larmes. Anne Dufourmantelle nous explique ainsi ce qu’est l’angoisse. Dans un deuxième texte, elle nous parle de notre perception. Les deux sujets ne sont pas étrangers l’un à l’autre : l’angoisse limite notre perception. La panique encore plus. Car dans ces moments, nous sommes obnubilés par un « je ». Nous sommes persuadés que c’est un « je » qui parle, que nous sommes uniques, et cela renforce justement notre souffrance. Or, certes, un « je » se dit, mais il se dit à partir d’un fond, d’un espace, d’un écho, d’un temps d’avant, d’une antériorité. Présence de l’enfant en nous et, au-delà, devine-t-on, présence de celle de ceux qui nous ont précédé dans la lignée, père, mère, grands-parents… La « perception » au sens de notre inconscient n’est donc pas la perception des neuro-scientistes ou des cogniticiens, elle va au-delà. Elle rend compte d’un autre nous-même qui est peut-être celui qui se tient là à côté de nous et nous intime l’ordre « d’être mieux », de vivre mieux, nous fait sans arrêt douter de nous-mêmes en nous persuadant que nous ne sommes pas, ou pas encore, dans la « vraie vie ». Illusion pourtant (enfin, je le crois) car la seule vie est celle que nous vivons, il n’y en a pas d’autre et sûrement pas d’idéale ou de parfaite. Mais c’est comme si nous parlions dans une chambre d’écho avec une forte réverbération : nous aurions l’illusion d’être deux alors que nous ne sommes qu’un. Je ne sais pas si Anne Dufourmantelle évoque cela ou si c’est moi qui le rajoute à ce qu’elle veut dire. En tout cas, j’y pense car je me souviens d’avoir lu Clément Rosset, qui est d’une toute autre filiation philosophique, mais qui, lui aussi, dit que nous avons sans arrêt à lutter contre nos doubles alors que le Réel est un. Et qu’il ignore même la représentation.

L’angoisse est un écran de fumée jeté sur la conscience pour lui épargner d’avoir à faire la lumière sur ce dont elle ne veut rien savoir. La vérité dont l’angoisse nous protège est celle, le plus souvent, d’un combat qui fait rage et dont nous ignorons tout. Le mettre à jour nous obligerait à trancher entre deux ordres de loyautés indéfectibles, celle venue de l’enfance, de secrets et de généalogies tronquées, de mémoires de guerre et de silences sacrificiels hors de portée ou interdits, l’autre nous convoquant à une liberté détachée de tout passé. L’angoisse ressemble à une neige sur un paysage dévasté ; à première vue tout est blanc, intact, presque irréel. C’est seulement avec le dégel que les accidents du terrain apparaissent. L’angoisse, comme la neige, fait en sorte que rien ne se révèle, que tout reste enseveli sous l’anesthésie légère de ce froid mortel. Et pourtant le mal-être surgit, le ventre se noue, la tête est nauséeuse, le sommeil disparaît, les insomnies sont cruelles, vaines. L’angoisse ne peut pas empêcher le combat de refluer sur le territoire du corps, elle peut simplement tenter de le garder inconnu. On ne sait pas pourquoi, au fond, on est si chaviré. Le constat d’échec ne suffit pas à expliquer que l’émotion vous serre la gorge à en pleurer, chaque fois qu’on voudrait dire un mot. Elle attaque le corps pour que l’esprit ne sombre pas, pour garder la force de continuer un peu. C’est de notre esprit que se nourrit l’angoisse, mais c’est notre corps qu’elle nous réclame, et c’est le ventre noué et le souffle coupé qu’elle nous broie doucement de l’intérieur sans nous laisser reprendre vie. L’angoisse est un corps à corps presque entièrement immatériel. Son territoire de guerre est psychique mais son action est d’abord physique. Elle économise le vivant mais le fait aller doucement vers la mort.

L’angoisse est le risque qu’aucun de nous ne veut courir, car il atteint le sens même de ce qu’est « être ».

L’angoisse nous rappelle qu’être vivant n’est pas sans prix. Que ce prix même est exorbitant. Hors de toute mesure, et que nous n’aurons jamais assez de quoi le payer, qu’il nous faudra peut-être toujours être débiteur auprès d’un autre. Agissant souvent à retardement, elle n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère (comme par exemple dans la crise de panique), elle vient d’un temps antérieur, parfois antérieur à votre existence même, elle réclame ses droits à partir d’une autre scène. Elle est un théâtre d’ombres sans accès à la source lumineuse.

Nous sommes des maisons hantées par des plaintes dont on ne sait plus à qui elles appartiennent mais qu’on a fait nôtres. Ce qui nous reste, à nous, c’est une plainte à vif en travers du coeur. Et un manque lancinant, quotidien, qu’on tâche de maintenir à flot dans les limites du raisonnable. Selon les circonstances, ce sera un manque d’amour, de douceur, de reconnaissance, d’argent, d’enfant, de liberté, de plaisir, tout cela emmêlé, à vif. Avec pour seul témoin de ce manque, l’enfant que nous étions. Un enfant qui exige réparation au centuple et au même titre, au même endroit, devenu le tyran de l’adulte, son tourmenteur quotidien. Notre hantise est la sienne, parce que son temps à lui ne passe pas. Ne passera plus jamais. Il est le temps figé du trauma. Il arrive que l’analyse puisse accueillir ce manque […] L’enfant fantôme est reconnu, pour un temps il accepte de surseoir à l’économie infernale de la dette, son recouvrement impossible.

Le chemin de la liberté spirituelle, c’est la reprise, disait Kierkegaard. Comment dire à cet enfant, tu n’obtiendras pas réparation, pas à l’identique, peut-être pas du tout… Désenvoûter la maison hantée que nous sommes ce n’est pas faire que rien n’y soit arrivé, qu’il n’y ait pas eu de charniers de guerre à proximité, qu’un secret n’ait pas été scellé entre quatre murs. L’enfant en nous peut-il l’accepter ? Comment ne pas se résigner, mais l’aider à rendre grâce pour ce qui est.

Le mélancolique est celui qui refuse d’oublier, comme le rappelle Derrida. Contre toute raison qui voudrait l’apaisement et l’oubli, l’effacement progressif de la blessure par le temps, le mélancolique maintient sa douleur envers et contre tout. Ce qui fait dire à Derrida : « Il faut la mélancolie ». Alors faire la part à toute mélancolie, c’est-à-dire, admettre l’inguérissable, et du fait peut-être de l’accueillir comme ce qui ne pourra être comblé, souffrance qui ne pourra être allégée, le manque alors devient la matière même d’élévation du désir, le lieu d’une relance de vie, pas seulement d’une espérance, mais un mouvement qui porte la vie […] Le manque comme l’angoisse sont des faims spirituelles, les éprouver comme telles ne nous épargne pas leur négativité, voire leur morbidité, mais elles peuvent devenir un vecteur de puissance dont la liberté est le nom.

(extrait de « Eloge du risque », ed. Payot-rivages)

/à suivre/

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De la musique en économie libérale

Valais – au pied du Dolent

La Suisse est un pays riche et heureux. Tant mieux pour les Suisses. On dit souvent que c’est un pays de cartes postales, mais mieux encore, élaborant sur le fameux paradoxe de la carte et du territoire, on peut dire qu’elle est une carte postale d’elle-même. Apparemment, tout va bien en Suisse. Le président actuel de la Confédération, un certain Alain Berset (inutile de s’en souvenir, il changera l’année prochaine) est un bel homme affable qui semble dire à tout le monde : soyez heureux. Peu de risque de scandale, peu de risque d’attentat. La constitution helvétique a ceci d’intéressant que le Président a surtout une fonction symbolique, représentative, il a peu de pouvoir, en tout cas pas plus que ses six collègues du Conseil Fédéral. Et il change chaque année. Le viser dans un attentat n’aurait donc aucun sens, il peut négliger les problèmes de sécurité et probablement se déplacer de concert en concert ou de festival en festival sans garde du corps, du reste qui le reconnaîtrait ? Heureux pays qui ne risque pas une affaire Benalla en plein été…

Festival de Verbier (CH)

Long préambule pour annoncer la tenue d’un Festival, celui de Verbier. Festival de musique (classique) qui existe depuis vingt-cinq ans, et que l’on doit à l’amour de Barbara Hendricks pour ce coin du massif alpin. Elle avait épousé un riche suédois, un certain Martin T:son Engstroem qui est toujours à la tête du Festival. Mais, allez savoir pourquoi, en ce vingt-cinquième anniversaire de création, sur les plaquettes, les programmes, les affiches tous plus luxueux les uns que les autres, le nom de la cantatrice est occulté, elle n’existe plus, la pauvre, alors que son (ex-) mari, lui, trône.

Barbara Hendricks

Tout comme brillent les marques prestigieuses qui donnent leur concours à l’organisation. Ce 30 juillet, on y donnait, le soir, à la salle dite « des Combins », un concert avec l’orchestre du Festival sous la direction de Gabor Takacs-Nagy. En première partie « les septs paroles du Christ » de Haydn : difficile de faire plus ennuyeux. On avait cru bon de pimenter l’interprétation de cette oeuvre, qui a nécessairement sept parties, d’autant de lectures de textes dans plusieurs langues (anglais, allemand, français, russe, italien, hongrois) évoquant la guerre de 14 (Apollinaire y figurait heureusement) afin de commémorer (un peu en avance) le centième anniversaire de l’armistice. Intention louable, mais absence de traduction et surtout : peu de liens avec l’oeuvre de Haydn… Bref, tout cela vous avait l’air de cheveux sur la soupe. En deuxième partie, heureusement, nous fûmes rejoints par le pianiste Andras Schiff (ce devait être Radu Lupu, mais, malade, celui-ci demanda à être remplacé) pour une exécution magistrale du concerto n°4 de Beethoven suivi d’une mélodie de Schubert (Mélodie hongroise D. 817). Cela vous réveille un homme fatigué par une marche en pleine chaleur, l’après-midi, autour de la montagne de la Dotse.

Mais, comment dire… quelque chose n’y était pas. Le public, sans doute. Peu de jeunes. Beaucoup trop de têtes blanches, mais encore cela ne ferait pas trop de problème, après tout, les vieux (dont je suis) ont bien droit à leurs spectacles… non, ce qui choque ce sont les tenues, les robes un peu trop échancrées, les couches de maquillage trop épais, les voilettes blanches qui rappellent des époques surannées, ces mains gantées qui tiennent des coupes de Champ’ à 18 francs suisses (la coupe). Public restreint qui mêle les authentiques mélomanes (bien sûr il en existe) à ceux qui viennent là principalement pour paraître. Les places « bon marché » (ou « pas trop chers », c’est-à-dire 50 francs suisses) sont très peu nombreuses, elles forment une rangée du fond et quelques sièges sur les bords : elles sont très vite réservées. On s’attendrait à une salle pleine, mais dès l’extinction des lumières, on se rend compte qu’il n’en est rien, la salle n’est qu’au tiers pleine, alors les spectateurs peuvent descendre, aller occuper les places bien plus chères, et ainsi ceux qui recherchaient les places « bon marché » mais s’y sont pris trop tard auront été exclu d’un concert auquel ils auraient pu assister…

Et ce glissement du faire (de la musique, d’un instrument) vers le paraître, qui plus est du paraître en public, est loin de n’affecter que ledit public, puisqu’il atteint le cœur de la musique même : les musiciens, qui sont « vendus » sur des plaquettes glacées comme des Lamborghini ou des hôtels cinq étoiles, les musiciennes surtout qui désormais ne sauraient se contenter d’avoir du talent, voire du génie, il leur faut aussi le look. Yuja Wang (piano) et Amanda Forsyth (violoncelle) exposent leur physique glamour sur les programmes comme si le charme de leur anatomie « expliquait » leur génie musical…

Je me souviens des mots de mon voisin et ami, Franck, professeur de musique à l’Ecole de Musique de Saint-Martin d’Hères : à ce rythme-là, la musique que l’on définit encore comme « classique » va-t-elle exister longtemps ? Parmi les jeunes, elle n’intéresse qu’une toute petite minorité : quelques enfants des classes supérieures qui ont eu le privilège de pouvoir acheter un instrument de musique (souvent très cher) et de suivre des cours avec de bons professeurs….L’ensemble du public potentiel, lui, sera de plus en plus rebuté par ce décorum, ce faste inutile, ces apparences « vieux jeu », cette évidence que la musique est déviée du rôle qu’elle avait et devrait toujours avoir de recherche esthétique vers l’instauration d’une marque de distinction. Les places très chères souvent ne seront occupées que par des personnes prestigieuses invitées par l’organisation du Festival ou par les annonceurs publicitaires afin de donner du clinquant et du « chien » au Festival ou aux entreprises qui le patronnent.

la belle Yuja Wang

On me dira que c’est là le destin de l’art en économie (ultra) libérale. C’est sans doute vrai. Heureusement, il se maintient en France des manifestations d’un tout autre type, où la chaleur humaine et l’enthousiasme mènent la danse, tel le festival d’Avignon, et qu’il faut préserver à tout prix. J’ose espérer que même les plus « libéraux » en France l’ont compris.

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Le jour où JF a appris qu’il était juif

J’ai connu Jean-François Derec il y a très longtemps. En arrivant à Grenoble au début des années soixante-dix, j’ai cherché quelqu’un pour partager avec moi un bel appartement bourgeois du centre, au 51 de la rue Thiers très exactement. A cette époque-là, une jeune troupe de théâtre faisait des étincelles, elle se nommait le « Théâtre Partisan », on y trouvait Georges Lavaudant, Ariel Garcia, Philippe Marichy et… Jean-François Derec. Ils avaient écrit, monté et joué une pièce qui avait pour titre « Les Tueurs », et qui était nourrie des thèmes qui nous exaltaient (et nous exalteraient toujours je crois), comme sortir du carcan rigide de la société gaulliste, changer les structures familiales, revoir les rapports entre les hommes et les femmes etc. Jeune enseignant de mathématiques à l’IUT, j’emmenais ou j’accompagnais mes étudiants à ce spectacle et après le spectacle, nous discutions sans fin. C’est ainsi que je fis la connaissance de Derec, et qu’un jour, je lui proposai d’être mon colloc. Il y avait aussi une jeune femme avec nous, elle deviendrait plus tard la mère de ma fille.

Nous avions tiré au sort les pièces de l’appartement. Jean-François avait hérité de la « vraie » chambre (et moi… de la cuisine!). C’est ainsi que j’eus l’honneur de voir répéter Georges Lavaudant (et Annie Perret), puis plus tard Marc Betton (décédé en 2015), dans mon salon. Nous parlions beaucoup. Jean-François évoquait quelquefois ses origines juives, parlait de son père surtout, que je connaissais un peu, un petit monsieur avec un chapeau noir qui tournait l’angle du Boulevard Gambetta avec un large sourire : il était heureux d’avoir acquis la nationalité française après avoir fui la Pologne dans les années mille neuf cent trente. Ainsi les parents de JF – comme on l’appelait – avaient échappé aux camps de la mort, ce qui n’était pas le cas du reste de sa famille, tous exterminés. JF avait un frère et une soeur et pour autant que je me souvienne, il était très fier de sa soeur, qui avait réussi de bonnes études (de philosophie? d’histoire ?) et vivait dans la région parisienne où elle exerçait le métier honorable de professeur de lycée. Un jour où nous parlions d’une encyclopédie nouvellement éditée, tout excité il me dit : « regarde, à la page « collaborateurs », il y a le nom de ma soeur ! » « ah, bon, elle a fait de la collaboration, ta soeur ? Y’ a pas de quoi être fier ! ». Bref, nous accumulions les blagues de (très) mauvais goût.

Je ne me souviens pas du frère.

Et puis JF est parti tenter sa chance à Paris, son idole était Rufus et, comme Rufus, il fit des spectacles à la Vieille Grille ou dans d’autres café-théâtres parisiens. Nous nous perdîmes de vue. Comme il lui fallait bien gagner sa vie, il accepta des seconds rôles au cinéma, dans « Le grand chemin », « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes » ou « Génial, mes parents divorcent », avec Josiane Balasko ou avec Claude Lelouch… puis il se fit « humoriste » dans les émissions télé de Laurent Ruquier ou de Philippe Bouvard. Il arborait un bonnet rouge, en avance sur les contestataires bretons de l’an deux mille treize. Je le regardais à la télé, il me faisait encore rire, surtout avec l’accent grenoblois qu’il avait gardé.

JF est revenu. Il était, tout ce mois-ci, sur la scène du Théâtre du Chêne Noir, à Avignon, dans le cadre du festival off. Bien sûr nous avions des places et même, comme nous ne voulions pas le rater, ayant réservé très tôt, des places au premier rang. Sous son nez. Il reprenait un spectacle déjà créé en 2009, mis en scène par Georges Lavaudant : « Le jour où j’ai appris que j’étais juif ». L’autre soir, au cours de l’émission « Le Masque et la Plume », une critique de théâtre s’étonnait du lien entre Derec et Lavaudant, elle manifestait par là sa croyance selon laquelle il y avait deux théâtres bien distincts, ou deux types de comédiens ou metteurs en scène bien différents qui ne se mélangeaient jamais : les « savants » et les « comiques », voire les « savants » et les « gugusses » alors que peut-être il n’y a qu’un théâtre et qu’un type de comédien. En tout cas, cette dame ignorait visiblement que derrière cette collaboration, il y avait une histoire. Le spectacle était magnifique, drôle et sensible. Derec partait de cette anecdote enfantine : à l’âge de dix ans, une petite copine lui demanda un jour de lui montrer son zizi en échange de quoi elle lui montrerait ses seins. Peu enclin à dévoiler son anatomie, le petit garçon hésita, ce qui lui attira la réplique : « je sais pourquoi tu ne veux pas montrer ton zizi, c’est parce que tu es juif et qu’il est coupé en deux ». L’enfant Derec crut que le ciel lui tombait sur la tête, il ignorait bien sûr à quoi ce qualificatif pouvait renvoyer et se demandait s’il devait faire part à ses parents de cette information… ils avaient déjà bien assez de soucis comme ça. Le reste est la vie à Grenoble dans les années soixante pour une famille juive, le jeune garçon tentant de dissimuler cette infamie. « Elle a un drôle d’accent, ta mère – oui, elle est italienne ». Et pourtant, il fallait du courage aussi pour se dire « rital » dans une ville proche de l’Italie qui a toujours fait abondamment recours à sa main d’oeuvre mais a jeté un oeil, au mieux condescendant, sur ces voisins de l’est et du sud. Derec raconte les tentatives désespérées d’intégration de la part des parents, surtout de la mère qui faisait tout pour ressembler à la bourgeoisie environnante et cherchait surtout à ce que ses enfants fussent « komifo ». La mère, on a tant dit sur la mère juive (« tellement qu’on a inventé une science spéciale pour elle, ça s’appelle la psychanalyse »)… celle-ci menace régulièrement de se jeter par la fenêtre. « Oïe, oïe, oïe…. ». Mais plus tard, Derec osera affronter son appartenance au judaïsme, les fêtes religieuses n’auront plus de secret et il saura quelques mots d’hébreu. Entre-temps, les parents seront morts, ce qui le réconciliera avec eux et lui fera comprendre un peu mieux les raisons des comportements dont il se moquait (« les parents, ça devrait mourir plus souvent »). Surtout il a retrouvé son vrai nom, Dereczinsky. Ainsi, ce n’est pas son sexe qui avait été coupé en deux, mais son nom, laissant tomber dans la sciure un bout inutile mais mystérieux, le « zinsky », un appendice qui s’était développé du côté de Lodz, en Pologne, mais qui n’existait quasiment plus. Derec y était allé voir, en dépit de la méfiance qu’éveillait en lui ce pays de l’Est connu pour ses pogroms, il n’avait rien trouvé, mais n’avait pas cherché à fond. Lodz était devenu une ville comme celles que nous connaissons à l’ouest, avec ses Mac Do et ses magasins Zara. Pas d’intérêt.

Humour juif ? Oui, bien sûr, de cet humour que seuls les juifs peuvent faire entre eux (et la salle, de ce point de vue, semblait bien coller à l’esprit du spectacle), comme pour ce dialogue entre l’auteur et sa femme, à la recherche d’un lieu de rassemblement pour une fête juive dans Paris, où ils sont invités : Elle (pensant trouver l’endroit) : « c’est ici ! – Lui : pourquoi, tu as vu plein de rabbins ? – Elle : non, j’ai vu plein de BM ».

Après le spectacle, nous sommes restés quelques minutes autour du théâtre, avec l’idée de le saluer, de le féliciter, mais m’aurait-il même reconnu ? Aurait-il apprécié d’être tout à coup mis en face d’une figure de son passé lointain ? Alors, tranquillement, nous nous sommes éloignés. Surtout que nous avions, à 22h, un autre spectacle à voir.

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Semaine avignonnaise – I

Le Festival comme chaque année, et la ville d’Avignon, comme toujours, apportent une bouffée de culture qui emporte toutes les fatigues et adoucit la chaleur. Même si… même s’il faut mettre entre parenthèses les marchands de nourriture qui nous exploitent, les serveurs agressifs et, de plus en plus, l’extrême difficulté à obtenir des billets dans le Festival In. Le 11 juin à 10 h, vous pouvez être prêts, assis devant votre ordi, le 12 juin à 10 h vous risquez d’y être encore… et avec bien peu de résultats. Ils sont beaux les critiques de théâtre du Masque et la Plume, à vous parler de Thyeste, de Summerless ou du dernier spectacle de Gosselin… ils ne se battent pas pour avoir les billets, eux. A se demander si… mais non, ne jouons pas les mauvaises langues, des privilégiés il y aurait ? Allons voir… vous n’avez peut-être pas cliqué au bon moment, c’est tout. Bref, je n’aurai pas vu Thyeste de Sénèque (et de Thomas Jolly). Pas faute d’avoir tenté. Bien sûr, j’aurais pu risquer le coup de me présenter à l’entrée le soir du spectacle… mais depuis Grenoble, y aller exprès sans même être sûr d’obtenir une place… Nous eûmes donc droit – quand même – à De Dingen die voorbijgaan (« les choses qui passent ») et à Certaines n’avaient jamais vu la mer. Un auteur néerlandais (Louis Couperus) mis en scène par un grand metteur en scène de même nationalité (Ivo van Hove) et une autrice américano-japonaise mise en scène par le directeur de la Comédie de Valence (Drôme) Richard Brunel. Deux magnifiques spectacles.


DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN. Texte Louis Couperus, adaptation Koen Tachelet, mise en scene Ivo van Hove, dramaturgie Peter Van Kraaij, choregraphie Koen Augustijnen, musique Harry de Wit, scenographie et lumiere Jan Versweyveld, video Theunis Zijlstra, costumes An D Huys, avec Janni Goslinga, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Gijs Scholten van Aschat. Cour du lycee Saint Joseph, 72e Festival d Avignon.

Surtout le premier. L’auteur n’est pas très connu sous nos latitudes, on dit qu’il aurait fait l’objet d’une traduction mais impossible d’en trouver la trace… Ce Louis Couperus serait le Marcel Proust ou le Thomas Mann du plat pays. En tout cas, dans ce récit-ci (formé par la réunion de trois romans), il parle de trois générations d’une même famille, les plus âgés ayant autour de 97 ans, et partageant surtout un secret vieux de soixante ans qui va lentement se révéler : la grand-mère et son amant ont dû pour vivre enfin leur passion réciproque, occire le mari et ont soigneusement dissimulé l’affaire, commettant une sorte de crime parfait. Mais le remord… mais la culpabilité ont fini par imprégner l’histoire de la famille, d’autant que les enfants n’ont jamais été dupes. Mêlez à cela l’éternelle mélancolie des gens du Nord… leur rêve permanent d’un Sud qui enfin les libèrerait, les absoudrait peut-être ? Relents de Bergman, sombres tableaux qui nous évoqueraient presque Rembrandt, la mise en scène est très belle. Les nombreux personnages sont alignés en deux rangées qui se font face comme dans une salle d’attente d’hôpital, tout habillés de noir, ils attendent ainsi le jugement dernier. L’horloge du temps égraine son tic-tac tout au long des 2h 10 du spectacle, sauf quand arrive la mort de la vieille. Là, le temps s’arrête.

Un éclat de gaîté resplendit lorsque les enfants, Lot et Elly, se marient et qu’ils partent en voyage de noces au bord de la Méditerranée. Au loin, le grand miroir, celui qui nous renvoie notre image depuis le début du spectacle, et fait apparaître la scène bien grande, bascule : au revers, c’est un écran sur lequel on projette enfin de la couleur, des vues de la Côte d’Azur à moins que ce ne soit d’Italie… Mais les jeunes – qui se disent déjà vieux – n’ont guère la liberté qui leur permettrait enfin de vivre et de jouir de l’amour physique.

Quand la neige tombe sur les comédiens qui se lèvent en lent cortège funèbre, effet sans doute des projecteurs, c’est plutôt l’ombre portée par les flocons que nous voyons que les flocons eux-mêmes, ainsi la neige même nous apparaît-elle noire… Couperus veut néanmoins terminer sur une note optimiste, on croyait encore en ce temps-là à une vraie libération : il évoque un temps à venir où les conventions sociales se seront relâchées et où tous les amants pourront aisément vivre leur passion… Un temps où la structure familiale se serait dissoute. Et il voit comme un net progrès le fait que les heureux amants du futur pourront se lier et se quitter comme ils voudront, recherchant l’ivresse sans craindre aucun ravage. Comme si cela était possible…

Le deuxième spectacle apparaît plus léger à cause des couleurs pastels et notamment du rose, qui sonne comme un rappel des cerisiers en fleurs au Japon. On connaît le roman de Julie Otsuka : elle a voulu rendre hommage à ces femmes japonaises que l’on embarquait vers la côte ouest des Etats-Unis pour qu’elles y rencontrent des hommes qui, d’après les photos, étaient tous beaux et fringants mais qui, à l’arrivée, étaient de pauvres bougres qui se cherchaient des femmes. Scènes de violence sexuelle, cris. Mais ce ne sont pas les cris gutturaux des occidentales, qui nous déchireraient l’âme et nous tireraient les larmes, ce sont les petits cris, les cris légers de femmes asiatiques qui ont appris à se taire et se soumettre, et cela peut-être est encore plus déchirant. Les portraits de ces femmes sont projetés en grand sur des cubes. Plus tard, ce sera Pearl Harbour. On accusera toutes ces femmes d’être des espionnes à la solde de l’Empire japonais, on les éloignera, on les enfermera, on les fera travailler au loin dans l’est de la Californie. La plupart ne reviendront pas. Dans la dernière scène, une américaine – jouée par Nathalie Dessay – va prendre en charge leur souffrance, mais c’est pour dire aussi que peu à peu leur souvenir s’estompera. Elles auront simplement disparu. Comme un nuage de libellules ou comme des extra-terrestres qui n’auront fait que passer sur la planète Terre. Spectacle tout en douceur si on le compare au premier, mais tout autant remuant.

A part cela, il y a le « off » bien sûr… où l’on pioche au hasard, ramenant parfois des trésors et d’autres fois des filets vides. Il est bien vide, le filet que l’on lève, attirés que l’on était par la renommée de Jean-François Balmer, après être allés au Théâtre Actuel assister à une représentation du « CV de Dieu », texte de Jean-Louis Fournier, où nous aurions dû rire. Nous étions au contraire plutôt affligés devant cette situation burlesque mais dont on atteint vite les limites, d’un « Dieu » descendu du Ciel par faute d’emploi « là-haut » et qui doit présenter son CV à un DRH… On devine aisément les quiprocos, les clins d’yeux, les « je n’y suis pour rien, c’est la faute de mon fils », les « l’éternité c’est long, surtout vers la fin » etc. etc. somme de clichés et de mots déjà entendus mille fois offrant simplement au « grand acteur » l’occasion de briller à bon compte. Sans trop se fatiguer.

Lettre d’une inconnue – Laetitia Lebacq

Elle est moins connue, Laetitia Lebacq, et pourtant, elle, elle s’applique à nous restituer avec une émotion sincère le beau texte de Stefan Zweig, « Lettre d’une inconnue » (Théâtre des Corps Saints). N’ayant jamais lu ce texte auparavant, ma découverte était autant celle de son contenu que celle d’une interprète. Texte gênant, dérangeant et qui l’est encore plus aujourd’hui, sûrement, qu’à l’époque de Zweig car nous y introduisons forcément le contexte actuel des luttes féministes, et cet écrivain qui ne reconnaît même pas cette femme qu’il a déjà « aimée » et est loin de s’imaginer qu’il a pu lui laisser un enfant nous fait bien plus horreur à l’époque du #metoo qu’il devait faire en ces débuts de vingtième siècle où vivait Zweig… Laetitia Lebacq interprète ce rôle avec autant de douceur que de rage et de désespoir, sa voix souvent fluette sait devenir grave, on sent que l’émotion la transperce. Je l’ai rencontrée ensuite dans les rues de la ville où elle faisait elle-même la promotion de son spectacle, petite femme énergique, presque confuse qu’on l’ait reconnue.

Les années – adapté au théâtre par Jeanne Champagne

Beauté et saveur du « off » encore dans la mise en scène de « Les années », le célèbre roman d’Annie Ernaux, au « petit Louvre », salle des Templiers. Un homme et une femme jeunes seuls en scène avec un écran qui projette les images de notre enfance et de notre jeunesse, à nous qui sommes nés pendant ou juste après la seconde guerre mondiale. Images tremblotantes du début, de villes bombardées, de petits enfants présentant des signes de rachitisme, images de vacances à la plage de Sotteville, avec le père pendant que la mère gardait le bar-épicerie d’Yvetot, photos de classe, sages apprentissages de la lecture et des règles de politesse dans une France rigide et corsetée qui se reconstruit. Colonies de vacances, youkaïdi, youkaïda, premières règles, premiers amours, monitrice en 1958 (on sait qu’Annie Ernaux développera ce passage de sa vie dans Mémoire de fille, paru en 2016), bachelière, étudiante, mariée à un jeune homme de son âge, cadre administratif de la ville d’Annecy pendant qu’elle enseigne la littérature au lycée de Bonneville, on voit l’héroïne de ce récit peu à peu s’engager dans les luttes des femmes avant de connaître la révélation de mai 68, et de tout envoyer en l’air, forcément. A la sortie du spectacle, une dame qui peine à marcher me dit son émotion : « c’était exactement comme cela ! Et on ne regrette rien ! ».

Annie Ernaux

Olivier Py l’a voulu : le « In » était cette année sous le signe de la notion de genre, autrement dit de tout ce qui touche à la construction sociale de l’identité sexuelle. Par extension il y était nécessairement question des structures familiales et de leur évolution, et de la situation des femmes. La pièce d’après Couperus était en plein sur le sujet, celle d’après Julie Otsuko un peu moins, bien qu’elle abordât la question des violences faites aux femmes. Il était remarquable que le festival off s’emparât aussi de ce thème notamment au travers de ces deux pièces : La lettre d’une inconnue et Les Années. Et il y avait aussi une pièce dont je n’ai pas encore parlé, au Théâtre du Chêne Noir : La putain respectueuse, de Jean-Paul Sartre. Elle a été écrite en 1946. Avec audace, Sartre ose y mettre sur le même plan les victimes du racisme et celles du sexisme. Dizzy, la prostituée arrivée on ne sait comment dans une ville du Sud, se voit malgré elle prise dans un incident qui sert de prétexte au lynchage d’un jeune noir. Elle tente de le protéger mais les pressions sont trop fortes, elle signe le papier qui le condamne. J’ai aimé la mise en scène, très classique (du style de celles que l’on voit toujours au Chêne Noir), avec la seule réserve que… le rôle du jeune noir soit tenu par… un blanc! Pourquoi, dans ces conditions, ne pas avoir fait jouer le rôle de la prostituée par un homme ? Au moins, nous y aurions vu une intention, celle de montrer ce qu’on doit aux conventions. Mais non, on avait mis un blanc sans doute parce qu’on n’avait pas trouvé de comédien noir. Le soir, à la terrasse de restaurant où je me restaure, une dame volubile vient me vendre son spectacle : il s’agit d’un conte africain joué par deux comédiens, je lui dis que j’espère qu’ils sont africains eux-mêmes. Elle me regarde éberluée : elle n’avait pas pensé à l’objection. Cela m’a ouvert un peu les yeux sur une situation sociologique bien réelle autour de moi : que ce soit sur scène ou dans la salle, combien de personnes noires ? Ou d’origine maghrébine ? Bien peu, somme toute et c’est bien dommage… Le théâtre n’est-il pas l’un des meilleurs creusets d’intégration ?

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Absolu talent : « My absolute darling » de Gabriel Tallent

Le problème, c’est qu’on n’a aucune preuve que les autres humains sont conscients et vivants, comme nous. Nous, on sait qu’on est conscients car on fait l’expérience directe de nos pensées, de nos émotions, de cette manière inquantifiable qu’on peut éprouver à se sentir vivants, mais on n’a aucune expérience de la conscience des autres, si bien, si bien qu’on n’est pas certains qu’ils soient vivants, vraiment vivants, qu’ils aient une expérience de leur propre vie identique à la nôtre. Peut-être qu’on est la seule et unique personne réelle, entourée par des coquilles vides qui se comportent comme des gens mais qui ne sont pas dotées d’une vie intérieure comme nous. 
L’idée, en fait, d’après les philosophes, c’est de s’asseoir en face de quelqu’un et de lui casser les doigts avec un marteau. On voit sa réaction, il hurle. Il porte sa main à la poitrine. Tu en conclus qu’il agit ainsi parce qu’il a mal.
Mais ce qui se produit véritablement, quand tu es face à quelqu’un qui souffre, ce qui se produit véritablement, c’est que le gouffre entre toi et lui se révèle soudain. Sa douleur t’est totalement inaccessible. C’est presque comme une pantomime. Quand l’autre ne souffre pas, quand vous êtes juste en train de discuter tous les deux de Hume ou de Kant, tu peux croire qu’il existe entre vous deux un échange d’idées et d’émotions. Mais de le voir en souffrance comme ça, une fois la surprise passée, ça met en lumière le gouffre infranchissable qui sépare ton propre esprit humain de tous les autres, des personnalités étrangères. Ça met en lumière le vrai, le véritable état des échanges humains, et non pas l’état social ou imaginé. La communication n’est qu’un fin vernis, Croquette. 
Extrait de « My absolute darling » p.312

C’est ce qu’on appelle en philosophie cognitive le paradoxe des zombies. Comment être sûr en effet que nous ne sommes pas entourés de zombies ? Des êtres qui feraient tout ce qu’il faut pour qu’on les prenne pour des humains comme nous, mais qui n’auraient rien à l’intérieur d’eux-mêmes ? L’Intelligence Artificielle a sérieusement à voir avec ce problème. Cet extrait donne aussi le ton de ce roman renversant d’un jeune auteur américain débutant : Gabriel Tallent. On y trouve la violence extrême qui sourd presque à chaque page du livre. Violence de la nature (on peut sans doute rattacher cet ouvrage, publié en France chez Gallmeister, au courant « Nature Writing »), et violence de la folie.
Folie, quel autre mot peut-on appliquer au personnage de Martin, le père célibataire de l’héroïne fantastique de ce roman : Turtle, 14 ans ?
Turtle ou dit autrement Julia, Julia Alverston, en dernière année de l’école primaire de Mendocino, petite ville du Nord de la Californie.
Affrontement permanent, sanglant, incestueux avec le père pervers, affrontement sourd avec la société, incarnée par l’école, son proviseur, gros et cravaté, l’institutrice, travailleuse sociale autant qu’enseignante, qui roule en cabriolet rafistolé, fait son jogging sur la côte, essaie d’entrer en dialogue avec son élève, échoue, recommence, jusqu’à ce qu’on sente enfin la petite voix se frayer heureusement un chemin dans le cerveau de Turtle, une petite voix qui s’alimente des conseils sages d’un grand père qui succombera sous le poids du chagrin ou de la colère.
Affrontement avec la nature, autant avec la forêt dans laquelle se perdent les camarades de classe non initiés, Jacob et Brett, qu’avec l’océan où la puissance des vagues de la pleine lune est assez forte pour emporter à la fois Turtle et ce même Jacob vers des dérives inconnues. Main cassée, livrée au froid et à la nuit, la gamine réussit l’exploit de les sauver, elle et son copain, faisant démarrer un feu grâce au culot poli d’une vieille canette.
Mais Martin dans tout ça ? (le père). On entre ici dans la noire consistance du fond de l’âme humaine. Martin est sans doute un homme intelligent : Descartes, Hume sont ses lectures préférées, la bibliothèque est fournie mais le cerveau est sérieusement dérangé.
La citation ci-dessus révèle le fond d’angoisse d’un homme qui ne peut comprendre l’empathie, pour qui le seul rapport aux autres êtres serait le ressort amour / haine. Amour absolu, comme souligne le titre, mais qui, dans les marécages de l’esprit, n’a guère de différence avec la haine absolue.
Martin est de ces gens qui ne peuvent supporter la moindre liberté prise par ceux ou celles qu’ils prétendent aimer, pour qui tout geste de libération doit entraîner des représailles. La pire violence exprimée dans ce roman ne serait donc pas nécessairement celle de la nature, mais celle qui vient du besoin impératif de tout contrôler autour de soi.
Ce roman est aussi un roman d’armes. Il faut à l’auteur de sacrées connaissances en la matière pour mettre dans les bouches de ses personnages autant de descriptions techniques. Jamais on n’aura aussi bien compris le fonctionnement d’un Colt .45 ou d’un Remington 870, ni quand et pourquoi il s’enraye. Et heureusement que ça s’enraye parfois, ces foutus engins… En tout cas, Turtle en connaît un rayon sur le sujet. Autant que son père. Et pour cause, puisqu’il a passé une grande partie de son temps à le lui enseigner. Plutôt que le sens des mots.
Du coup, elle est forte, Julia, trop forte peut-être.
Tellement qu’on en vient à se demander si une éducation violente n’est pas la meilleure chose qui puisse arriver à un être humain si on veut qu’il s’en sorte face à la violence du réel… Même si son esprit à elle aussi vacille. Lui aussi entre amour et haine. Amour du père, haine du père. A l’unisson avec les mêmes sentiments ressentis par le père. Recherche de l’inceste tout en se promettant qu’à l’avenir, cela ne se reproduira plus…. Si son esprit vacille cependant, on sent qu’elle va résister au mal, à l’avilissement, qu’elle refusera d’imprimer en elle la haine de l’autre que voudrait lui transmettre le père. Dans tout ce qu’elle vit, elle reste un personnage innocent. Ce qui fait sa grandeur.

On frissonne beaucoup en lisant ces pages. Un psy pourrait-il seulement démêler cet écheveau de sentiments et de pulsions contradictoires ? Pas sûr… On se noie en même temps que les personnages dans l’eau salée des mers, dans les suffocations de haine et dans le vomi des douleurs trop fortes.
La scène finale (ou plutôt l’avant finale), l’apex, dure un siècle c’est-à-dire cinq chapitres, soit une quarantaine de pages, à une moyenne de huit pages par chapitre, évidemment je ne vous la résumerai pas, on ne dévoile pas la fin d’un thriller, mais on devine qu’il s’agit d’une mise à mort, dont le décor s’étale sur une dizaine de kilomètres, d’abord dans une maison du bord de la côte, puis sur une plage, dans les rochers, dans la mer, et on voit à la fin « le sang s’écouler en immenses bandes noires sur le sable humide. »

Mendocino (Californie)

Ce terrible roman est parfaitement écrit, du moins pour ce que l’on peut percevoir au travers de la traduction (signée Laura Derajinski) : évocation d’une nature luxuriante, passage habile du monde extérieur au monde intérieur des personnages, panique des êtres qui se traduit par une panique de l’écriture.
Sans doute la traductrice a-t-elle eu du mal à rendre un langage de jeunes américains dans l’équivalent qu’il pourrait avoir en français, elle essaie de le faire par le biais d’un usage – peut-être trop fréquent – de l’expression « genre » dans les phrases prononcées par les élèves (« Le lycée, c’est un peu… genre un peu… juste un tout petit peu naze »).

Gabriel Tallent, né en 1987 au Nouveau-Mexique et qui aurait mis huit années à écrire ce livre – ce qui ne surprend pas étant données la précision des descriptions et l’étendue des connaissances manifestée – rejoint la cohorte de tous ces jeunes écrivains américains si… talentueux que nous révèlent les éditions Gallmeister et dont l’écrivain drômois André Bucher se plaît à se faire le chantre en France : les Kent Aruf, David Vann, Jean Hegland, Louise Erdrich… (liste très longue en dernière page de noms dont il faut bien dire que la plupart nous sont inconnus) tous dont l’un des pères spirituels est sûrement Jim Harrison. Turtle restera un personnage de la littérature autant que la Delva de Harrison, justement, et nous rêverons encore un peu d’aller nous promener du côté de la Californie sauvage, celle du Nord, ou de l’Oregon qui n’est pas loin, en souhaitant seulement que les injures d’un Trump n’y trouvent pas (trop) d’écho.

Autre extrait (p. 216) :

Quand Turtle était petite et qu’elle se promenait avec son grand-père, elle lui demandait : « c’est quoi, ça ? » et il répondait : « Décris-le moi. » Et elle lui racontait ce qu’elle voyait. Elle faisait passer un brin de folle avoine dans la paume de sa main, les graines jumelles chacune ponctuée d’une pointe et d’une longue barbe noire inclinée. Elles avaient une jolie forme de fléchette, gonflée sous la pointe et s’affinant au-dessus. La moitié inférieure de chaque graine était gainée d’une douce pellicule dorée, très évocatrice, légère comme la fourrure des bourdons mais lisse et collée à l’arrondi de la graine. Les longues barbes noires étaient rugueuses au toucher. Elle aimait la façon dont la balle s’égrainait dans sa paume. Il lui disait : « Quand une petite puce connaît le nom d’une chose, elle pense tout savoir à son sujet et elle ne regarde plus. Mais un nom ne veut rien dire, et affirmer que tu connais le nom de quelque chose revient à avouer que tu ne sais rien, moins que rien. » Il aimait dire : « Ne pense jamais que le nom est la chose, car il n’y a que la chose qui existe, les noms ne sont que des pièges, des pièges pour t’aider à t’en souvenir ».

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Bons romans de style classique – II – La salle de bal

Autre livre passionnant, mais sur un tout autre sujet : « La salle de bal » de l’écrivaine anglaise Anna Hope. C’est son deuxième roman. Le premier, « Le chagrin des vivants », semble avoir eu un beau succès. Anna Hope est née en 1974 à Manchester, elle a une gueule marrante (enfin, je trouve…) et a joué comme actrice dans des séries télévisées. Elle dédie son roman à son arrière-arrière-grand-père dont elle a découvert l’histoire avec beaucoup d’émotion : il avait été interné en 1909 dans un asile psychiatrique du Yorkshire, et cela probablement pour une simple dépression. Comme Charles Juliet l’a raconté à propos de sa mère (dans « Lambeaux »), les internements de cette époque étaient emprunts de beaucoup de cruauté et, en général, on n’en sortait pas. On mourait sur place. Notre Anna a donc voulu faire une enquête poussée sur cette institution du West Riding qui était connue localement comme l’asile de Menston et est rebaptisée dans le livre asile de Sharston. Cet asile avait la propriété remarquable de disposer d’une impressionnante salle de bal, que l’on peut voir d’ailleurs en photographie dans des archives réunies par un historien et photographe (Mark Davis) ici et pour la salle de bal ici. Contrairement à ce que dit Anna Hope dans sa note de fin de roman, cette salle ne paraît pas « en ruine ». Elle est juste vide désormais, alors qu’au début de 1911, année où se passe le roman, elle bruit chaque semaine de la musique d’un orchestre et des pas de danse des pensionnaires. Cette agitation tient simplement à la décision d’un jeune médecin, Charles, passionné de musique, violoniste, chef d’orchestre, persuadé au début de cette histoire que la musique et la danse peuvent redonner vie à ces indigents, ces « dépravés », ces pauvres malades qui sont vus avec condescendance… Charles est jeune, avide de participer aux débats de son temps. Or, en matière de soin aux aliénés, les débats se concentrent autour de la question de l’eugénisme, il s’est même créé une société, une revue eugénistes et il semble que les plus grands esprits de l’Angleterre de ces années-là aient versé dans cette idéologie : George-Bernard Shaw, Winston Churchill (alors ministre de l’intérieur) notamment. Peut-être faut-il y voir le poids du scientisme de ce début de siècle et la place prise dans la science par la statistique. Les scientifiques expérimentalistes d’aujourd’hui et les mathématiciens qui ont étudié la statistique mathématique connaissent les noms de Francis Galton et de Karl Pearson. Galton, dont les amateurs de probabilités connaissent au moins le fameux triangle (planche avec des clous qui illustre la convergence de la loi binomiale vers la loi normale) était un cousin de Darwin, il voulut appliquer les mathématiques à la théorie de l’évolution. Fondateur de la psychologie différentielle (branche de la psychologie qui cherche à établir des tests pour discriminer les individus selon des critères « objectifs ») il eut tôt fait de concevoir, en mélangeant traits différentiels et théorie approximative de l’hérédité que l’on pouvait peut-être améliorer la race humaine en empêchant certains traits négatifs de se propager, d’où l’eugénisme. Karl Pearson, autre grand statisticien, prit la relève de son maître. On sait ce que le nazisme doit à ces théories (nous voici alors de retour vers ce qui sous-tendait le roman de Lionel Duroy : finalement, tout se tient, surtout dans ces années du début et du milieu du XXième siècle). Voilà en ce temps-là où pouvait conduire le scientisme, de même d’ailleurs qu’à une époque plus récente, on a cru pouvoir déduire des travaux en génétique un véritable déterminisme des comportements et des dispositions (idée maintenant combattue avec succès par la tendance « épigénétique » qui reconnaît enfin que l’environnement a un rôle tout aussi déterminant, en activant ou au contraire en laissant inactif tel ou tel gène pourtant bien présent dans l’organisme du sujet). Charles, impressionné par l’aura de ces grands savants (et peut-être n’y avait-il pas moyen de faire autrement…) doit se positionner entre les « ségrégationnistes » et les « stérilisationnistes ». Les premiers cherchent simplement à isoler les patients du reste de la société alors que les seconds, on l’a compris, visent à leur interdire toute descendance. C’est pourquoi l’on frémit, dans les premières pages du livre quand quelques pensionnaires masculins sont réquisitionnés pour creuser des tombes au petit cimetière, et que l’on entend prononcer ces mots : « j’ai toujours entendu dire qu’il y avait des bébés qui naissaient ici, mais j’en ai jamais vu ». Mais le jeune médecin n’en est pas encore là : il veut expliquer au congrès de la société eugénique, face à Churchill qu’il admire, que l’on peut tirer profit (oui, profit) de cette masse de gens sans emploi dans un pays pauvre où il n’existe pas assez de bras pour se livrer à des travaux champêtres et à bien d’autres choses.

Alors, il y a Ella et John comme représentants de ces « aliénés » mis en cellules. Tous deux se trouvent là pour des raisons bien conjoncturelles. John a perdu une petite fille, puis sa femme, s’est retrouvé seul et totalement déprimé. Ella en a eu assez de sa condition de fileuse dans une usine du coin où l’on empêchait les travailleuses même de regarder vers l’extérieur : elle a balancé une bobine dans une vitre pour qu’enfin l’air frais entre dans l’atelier. Geste soudain, qu’elle regretta aussitôt : elle était prête à rembourser, mais rien n’y fit, elle fut tout bonnement internée. Pour le médecin Charles, ce sont de robustes personnes qui peuvent encore « servir », à qui il faut donner une chance : ils participeront donc au bal du vendredi, seule occasion où la moitié hommes et la moitié femmes peuvent se rencontrer.

Je ne raconterai pas la suite de cette histoire, cela ne se fait pas. On se doute bien qu’il y aura du désir en circulation entre John et Ella, qu’ils trouveront une solution pour se rencontrer au fonds d’un bois, sur l’herbe tendre et humide, seule rencontre d’ailleurs, et aux conséquences fondamentales. Pendant ce temps, le jeune médecin perdra un peu la tête. N’est-ce pas lui plutôt qui mériterait quelques soins ? On le devine chamboulé par ce qu’il découvre : la liberté et l’amour que se vouent d’autres que lui alors qu’il est tellement peu au fait de son propre désir… Ses frustrations vont le conduire au pire. Mais rassurez-vous : il y aura une sorte de happy end… ce qui, soit dit en passant, enlève un peu de crédibilité au roman… mais que voulez-vous, souvent les éditeurs hésitent avant de mettre en circulation des écrits trop noirs…

Sur la forme, le roman possède une structure « à trois voix » si l’on peut dire, tour à tour Charles, Ella et John s’expriment et c’est au travers de leurs regards respectifs que l’on découvre des personnages secondaires également touchants comme cette Clem, jeune femme sensible qui est là pour avoir refusé un mariage arrangé, dévoreuse de livres, mais à qui finalement le médecin sadique interdit la lecture, persuadé qu’il est sans doute que « la littérature, ce n’est pas bon pour les aliénés » et encore moins pour les « aliénées », Clem l’anorexique que l’on nourrit de force au moyen d’une sonde, mais qui se sauvera de sa manière à elle.

« La salle de bal », à l’instar de « Eugenia », comme l’on dit banalement « nous parle aussi de notre présent », ne serait-ce que par la confrontation que ces romans opèrent avec des idéologies qui n’en finissent pas de rôder autour de nous, racisme, antisémitisme, eugénisme… Quand ce ne sont pas les Juifs qui sont montrés du doigt, ce sont ceux qui souffrent psychiquement, les homosexuel-le-s ou les transgenre et la partie de la population qui occupe le haut du pavé ne manque jamais de ressources pour inventer des justifications à sa cruauté et à ses turpitudes…

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