Le jour où JF a appris qu’il était juif

J’ai connu Jean-François Derec il y a très longtemps. En arrivant à Grenoble au début des années soixante-dix, j’ai cherché quelqu’un pour partager avec moi un bel appartement bourgeois du centre, au 51 de la rue Thiers très exactement. A cette époque-là, une jeune troupe de théâtre faisait des étincelles, elle se nommait le « Théâtre Partisan », on y trouvait Georges Lavaudant, Ariel Garcia, Philippe Marichy et… Jean-François Derec. Ils avaient écrit, monté et joué une pièce qui avait pour titre « Les Tueurs », et qui était nourrie des thèmes qui nous exaltaient (et nous exalteraient toujours je crois), comme sortir du carcan rigide de la société gaulliste, changer les structures familiales, revoir les rapports entre les hommes et les femmes etc. Jeune enseignant de mathématiques à l’IUT, j’emmenais ou j’accompagnais mes étudiants à ce spectacle et après le spectacle, nous discutions sans fin. C’est ainsi que je fis la connaissance de Derec, et qu’un jour, je lui proposai d’être mon colloc. Il y avait aussi une jeune femme avec nous, elle deviendrait plus tard la mère de ma fille.

Nous avions tiré au sort les pièces de l’appartement. Jean-François avait hérité de la « vraie » chambre (et moi… de la cuisine!). C’est ainsi que j’eus l’honneur de voir répéter Georges Lavaudant (et Annie Perret), puis plus tard Marc Betton (décédé en 2015), dans mon salon. Nous parlions beaucoup. Jean-François évoquait quelquefois ses origines juives, parlait de son père surtout, que je connaissais un peu, un petit monsieur avec un chapeau noir qui tournait l’angle du Boulevard Gambetta avec un large sourire : il était heureux d’avoir acquis la nationalité française après avoir fui la Pologne dans les années mille neuf cent trente. Ainsi les parents de JF – comme on l’appelait – avaient échappé aux camps de la mort, ce qui n’était pas le cas du reste de sa famille, tous exterminés. JF avait un frère et une soeur et pour autant que je me souvienne, il était très fier de sa soeur, qui avait réussi de bonnes études (de philosophie? d’histoire ?) et vivait dans la région parisienne où elle exerçait le métier honorable de professeur de lycée. Un jour où nous parlions d’une encyclopédie nouvellement éditée, tout excité il me dit : « regarde, à la page « collaborateurs », il y a le nom de ma soeur ! » « ah, bon, elle a fait de la collaboration, ta soeur ? Y’ a pas de quoi être fier ! ». Bref, nous accumulions les blagues de (très) mauvais goût.

Je ne me souviens pas du frère.

Et puis JF est parti tenter sa chance à Paris, son idole était Rufus et, comme Rufus, il fit des spectacles à la Vieille Grille ou dans d’autres café-théâtres parisiens. Nous nous perdîmes de vue. Comme il lui fallait bien gagner sa vie, il accepta des seconds rôles au cinéma, dans « Le grand chemin », « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes » ou « Génial, mes parents divorcent », avec Josiane Balasko ou avec Claude Lelouch… puis il se fit « humoriste » dans les émissions télé de Laurent Ruquier ou de Philippe Bouvard. Il arborait un bonnet rouge, en avance sur les contestataires bretons de l’an deux mille treize. Je le regardais à la télé, il me faisait encore rire, surtout avec l’accent grenoblois qu’il avait gardé.

JF est revenu. Il était, tout ce mois-ci, sur la scène du Théâtre du Chêne Noir, à Avignon, dans le cadre du festival off. Bien sûr nous avions des places et même, comme nous ne voulions pas le rater, ayant réservé très tôt, des places au premier rang. Sous son nez. Il reprenait un spectacle déjà créé en 2009, mis en scène par Georges Lavaudant : « Le jour où j’ai appris que j’étais juif ». L’autre soir, au cours de l’émission « Le Masque et la Plume », une critique de théâtre s’étonnait du lien entre Derec et Lavaudant, elle manifestait par là sa croyance selon laquelle il y avait deux théâtres bien distincts, ou deux types de comédiens ou metteurs en scène bien différents qui ne se mélangeaient jamais : les « savants » et les « comiques », voire les « savants » et les « gugusses » alors que peut-être il n’y a qu’un théâtre et qu’un type de comédien. En tout cas, cette dame ignorait visiblement que derrière cette collaboration, il y avait une histoire. Le spectacle était magnifique, drôle et sensible. Derec partait de cette anecdote enfantine : à l’âge de dix ans, une petite copine lui demanda un jour de lui montrer son zizi en échange de quoi elle lui montrerait ses seins. Peu enclin à dévoiler son anatomie, le petit garçon hésita, ce qui lui attira la réplique : « je sais pourquoi tu ne veux pas montrer ton zizi, c’est parce que tu es juif et qu’il est coupé en deux ». L’enfant Derec crut que le ciel lui tombait sur la tête, il ignorait bien sûr à quoi ce qualificatif pouvait renvoyer et se demandait s’il devait faire part à ses parents de cette information… ils avaient déjà bien assez de soucis comme ça. Le reste est la vie à Grenoble dans les années soixante pour une famille juive, le jeune garçon tentant de dissimuler cette infamie. « Elle a un drôle d’accent, ta mère – oui, elle est italienne ». Et pourtant, il fallait du courage aussi pour se dire « rital » dans une ville proche de l’Italie qui a toujours fait abondamment recours à sa main d’oeuvre mais a jeté un oeil, au mieux condescendant, sur ces voisins de l’est et du sud. Derec raconte les tentatives désespérées d’intégration de la part des parents, surtout de la mère qui faisait tout pour ressembler à la bourgeoisie environnante et cherchait surtout à ce que ses enfants fussent « komifo ». La mère, on a tant dit sur la mère juive (« tellement qu’on a inventé une science spéciale pour elle, ça s’appelle la psychanalyse »)… celle-ci menace régulièrement de se jeter par la fenêtre. « Oïe, oïe, oïe…. ». Mais plus tard, Derec osera affronter son appartenance au judaïsme, les fêtes religieuses n’auront plus de secret et il saura quelques mots d’hébreu. Entre-temps, les parents seront morts, ce qui le réconciliera avec eux et lui fera comprendre un peu mieux les raisons des comportements dont il se moquait (« les parents, ça devrait mourir plus souvent »). Surtout il a retrouvé son vrai nom, Dereczinsky. Ainsi, ce n’est pas son sexe qui avait été coupé en deux, mais son nom, laissant tomber dans la sciure un bout inutile mais mystérieux, le « zinsky », un appendice qui s’était développé du côté de Lodz, en Pologne, mais qui n’existait quasiment plus. Derec y était allé voir, en dépit de la méfiance qu’éveillait en lui ce pays de l’Est connu pour ses pogroms, il n’avait rien trouvé, mais n’avait pas cherché à fond. Lodz était devenu une ville comme celles que nous connaissons à l’ouest, avec ses Mac Do et ses magasins Zara. Pas d’intérêt.

Humour juif ? Oui, bien sûr, de cet humour que seuls les juifs peuvent faire entre eux (et la salle, de ce point de vue, semblait bien coller à l’esprit du spectacle), comme pour ce dialogue entre l’auteur et sa femme, à la recherche d’un lieu de rassemblement pour une fête juive dans Paris, où ils sont invités : Elle (pensant trouver l’endroit) : « c’est ici ! – Lui : pourquoi, tu as vu plein de rabbins ? – Elle : non, j’ai vu plein de BM ».

Après le spectacle, nous sommes restés quelques minutes autour du théâtre, avec l’idée de le saluer, de le féliciter, mais m’aurait-il même reconnu ? Aurait-il apprécié d’être tout à coup mis en face d’une figure de son passé lointain ? Alors, tranquillement, nous nous sommes éloignés. Surtout que nous avions, à 22h, un autre spectacle à voir.

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Un commentaire pour Le jour où JF a appris qu’il était juif

  1. Je me souviens de Derec… de ses blagues à la télé, de son bégaiement volontaire. Un humoriste à part : dommage que tu n’aies pu lui dire deux mots après le spectacle ! 🙂

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