Anne Dufourmantelle (1964 – 2017)

Une fois n’est pas coutume, je vais recopier quelques passages d’un auteur sans presque donner de commentaire. C’est parce que cet auteur, en fait une auteure (autrice?) est pour moi fondamentale. Philosophe et psychanalyste, elle a écrit, avant de mourir de la manière qu’on sait, quelques textes qui portent sur notre intime, développant une vision qui, à la lire, nous fait du bien car elle est plus explicative que de longs traités, qui seraient basés sur les neuro-sciences par exemple.

La psychanalyse, la référence à des penseurs difficiles (Derrida…) nous aident à démêler ce qui au fond de nous fait panique. Au-dedans de nous, ça hurle tout le temps, ça parle dans le désordre et ces paroles multiples parfois nous entraînent dans la panique, ou dans l’angoisse. Le discours psychanalytique ou philosophique au sens où l’entend Anne Dufourmantelle, nous aide à faire taire ce bruit.

Ceci dit, panique et angoisse sont deux choses différentes si l’on en croit le texte suivant. « L’angoisse n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère » dit Anne Dufourmantelle, alors que la panique, elle, est présente. L’angoisse, après tout, est consubstantielle à la vie, elle est ce qui se passe quand l’esprit essaie de se mettre en rapport avec lui-même, elle est le prix à payer. Pour quoi ? Pour notre liberté. La panique est enlisée dans le corps du maintenant, elle n’est pas liberté, elle est juste le moment où nous nous retrouvons en lutte avec nos démons, moment d’indécision où s’entend le fracas des armes, ou devrait-on dire plutôt des larmes. Anne Dufourmantelle nous explique ainsi ce qu’est l’angoisse. Dans un deuxième texte, elle nous parle de notre perception. Les deux sujets ne sont pas étrangers l’un à l’autre : l’angoisse limite notre perception. La panique encore plus. Car dans ces moments, nous sommes obnubilés par un « je ». Nous sommes persuadés que c’est un « je » qui parle, que nous sommes uniques, et cela renforce justement notre souffrance. Or, certes, un « je » se dit, mais il se dit à partir d’un fond, d’un espace, d’un écho, d’un temps d’avant, d’une antériorité. Présence de l’enfant en nous et, au-delà, devine-t-on, présence de celle de ceux qui nous ont précédé dans la lignée, père, mère, grands-parents… La « perception » au sens de notre inconscient n’est donc pas la perception des neuro-scientistes ou des cogniticiens, elle va au-delà. Elle rend compte d’un autre nous-même qui est peut-être celui qui se tient là à côté de nous et nous intime l’ordre « d’être mieux », de vivre mieux, nous fait sans arrêt douter de nous-mêmes en nous persuadant que nous ne sommes pas, ou pas encore, dans la « vraie vie ». Illusion pourtant (enfin, je le crois) car la seule vie est celle que nous vivons, il n’y en a pas d’autre et sûrement pas d’idéale ou de parfaite. Mais c’est comme si nous parlions dans une chambre d’écho avec une forte réverbération : nous aurions l’illusion d’être deux alors que nous ne sommes qu’un. Je ne sais pas si Anne Dufourmantelle évoque cela ou si c’est moi qui le rajoute à ce qu’elle veut dire. En tout cas, j’y pense car je me souviens d’avoir lu Clément Rosset, qui est d’une toute autre filiation philosophique, mais qui, lui aussi, dit que nous avons sans arrêt à lutter contre nos doubles alors que le Réel est un. Et qu’il ignore même la représentation.

L’angoisse est un écran de fumée jeté sur la conscience pour lui épargner d’avoir à faire la lumière sur ce dont elle ne veut rien savoir. La vérité dont l’angoisse nous protège est celle, le plus souvent, d’un combat qui fait rage et dont nous ignorons tout. Le mettre à jour nous obligerait à trancher entre deux ordres de loyautés indéfectibles, celle venue de l’enfance, de secrets et de généalogies tronquées, de mémoires de guerre et de silences sacrificiels hors de portée ou interdits, l’autre nous convoquant à une liberté détachée de tout passé. L’angoisse ressemble à une neige sur un paysage dévasté ; à première vue tout est blanc, intact, presque irréel. C’est seulement avec le dégel que les accidents du terrain apparaissent. L’angoisse, comme la neige, fait en sorte que rien ne se révèle, que tout reste enseveli sous l’anesthésie légère de ce froid mortel. Et pourtant le mal-être surgit, le ventre se noue, la tête est nauséeuse, le sommeil disparaît, les insomnies sont cruelles, vaines. L’angoisse ne peut pas empêcher le combat de refluer sur le territoire du corps, elle peut simplement tenter de le garder inconnu. On ne sait pas pourquoi, au fond, on est si chaviré. Le constat d’échec ne suffit pas à expliquer que l’émotion vous serre la gorge à en pleurer, chaque fois qu’on voudrait dire un mot. Elle attaque le corps pour que l’esprit ne sombre pas, pour garder la force de continuer un peu. C’est de notre esprit que se nourrit l’angoisse, mais c’est notre corps qu’elle nous réclame, et c’est le ventre noué et le souffle coupé qu’elle nous broie doucement de l’intérieur sans nous laisser reprendre vie. L’angoisse est un corps à corps presque entièrement immatériel. Son territoire de guerre est psychique mais son action est d’abord physique. Elle économise le vivant mais le fait aller doucement vers la mort.

L’angoisse est le risque qu’aucun de nous ne veut courir, car il atteint le sens même de ce qu’est « être ».

L’angoisse nous rappelle qu’être vivant n’est pas sans prix. Que ce prix même est exorbitant. Hors de toute mesure, et que nous n’aurons jamais assez de quoi le payer, qu’il nous faudra peut-être toujours être débiteur auprès d’un autre. Agissant souvent à retardement, elle n’appartient jamais au temps dans lequel elle opère (comme par exemple dans la crise de panique), elle vient d’un temps antérieur, parfois antérieur à votre existence même, elle réclame ses droits à partir d’une autre scène. Elle est un théâtre d’ombres sans accès à la source lumineuse.

Nous sommes des maisons hantées par des plaintes dont on ne sait plus à qui elles appartiennent mais qu’on a fait nôtres. Ce qui nous reste, à nous, c’est une plainte à vif en travers du coeur. Et un manque lancinant, quotidien, qu’on tâche de maintenir à flot dans les limites du raisonnable. Selon les circonstances, ce sera un manque d’amour, de douceur, de reconnaissance, d’argent, d’enfant, de liberté, de plaisir, tout cela emmêlé, à vif. Avec pour seul témoin de ce manque, l’enfant que nous étions. Un enfant qui exige réparation au centuple et au même titre, au même endroit, devenu le tyran de l’adulte, son tourmenteur quotidien. Notre hantise est la sienne, parce que son temps à lui ne passe pas. Ne passera plus jamais. Il est le temps figé du trauma. Il arrive que l’analyse puisse accueillir ce manque […] L’enfant fantôme est reconnu, pour un temps il accepte de surseoir à l’économie infernale de la dette, son recouvrement impossible.

Le chemin de la liberté spirituelle, c’est la reprise, disait Kierkegaard. Comment dire à cet enfant, tu n’obtiendras pas réparation, pas à l’identique, peut-être pas du tout… Désenvoûter la maison hantée que nous sommes ce n’est pas faire que rien n’y soit arrivé, qu’il n’y ait pas eu de charniers de guerre à proximité, qu’un secret n’ait pas été scellé entre quatre murs. L’enfant en nous peut-il l’accepter ? Comment ne pas se résigner, mais l’aider à rendre grâce pour ce qui est.

Le mélancolique est celui qui refuse d’oublier, comme le rappelle Derrida. Contre toute raison qui voudrait l’apaisement et l’oubli, l’effacement progressif de la blessure par le temps, le mélancolique maintient sa douleur envers et contre tout. Ce qui fait dire à Derrida : « Il faut la mélancolie ». Alors faire la part à toute mélancolie, c’est-à-dire, admettre l’inguérissable, et du fait peut-être de l’accueillir comme ce qui ne pourra être comblé, souffrance qui ne pourra être allégée, le manque alors devient la matière même d’élévation du désir, le lieu d’une relance de vie, pas seulement d’une espérance, mais un mouvement qui porte la vie […] Le manque comme l’angoisse sont des faims spirituelles, les éprouver comme telles ne nous épargne pas leur négativité, voire leur morbidité, mais elles peuvent devenir un vecteur de puissance dont la liberté est le nom.

(extrait de « Eloge du risque », ed. Payot-rivages)

/à suivre/

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4 commentaires pour Anne Dufourmantelle (1964 – 2017)

  1. Incontournable intelligence.
    Une femme de cœur qui nous manque beaucoup.

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    Je chercherai quelques informations sur cette femme que je ne connais pas.
    Déjà, son style écrit est littéraire, ce qui me plaît.
    J’ai quelques doutes sur comment la psychanalyse et la philo peuvent se côtoyer. Ils existent depuis un certain temps. J’ai bien dit des doutes, et pas des certitudes quand même…
    Dans un livre qui m’a bien marqué, Elisabeth de Fontenay parle de comment elle a refusé de s’allonger sur le divan d’un psychanalyste, sentant que c’était une forme de trahison à sa vocation de philosophe, et aussi combien la dimension du secret (confessionnel…) qui est une condition nécessaire pour la cure allait contre ses convictions. Mais l’histoire a bien scindé le lieu (secret) où se déroule la cure de l’appareil… de connaissance qui s’est dégagé de ce lieu jusqu’à devenir presque autonome (malheureusement).
    Cet été je lis attentivement, mais difficilement, le livre de Jacqueline de Romilly « La douceur dans la pensée grecque » que je recommande à toute personne voulant s’interroger sur douceur (et démocratie) d’une manière vivante, et qui ne reste pas au niveau du lieu commun.

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