De la musique en économie libérale

Valais – au pied du Dolent

La Suisse est un pays riche et heureux. Tant mieux pour les Suisses. On dit souvent que c’est un pays de cartes postales, mais mieux encore, élaborant sur le fameux paradoxe de la carte et du territoire, on peut dire qu’elle est une carte postale d’elle-même. Apparemment, tout va bien en Suisse. Le président actuel de la Confédération, un certain Alain Berset (inutile de s’en souvenir, il changera l’année prochaine) est un bel homme affable qui semble dire à tout le monde : soyez heureux. Peu de risque de scandale, peu de risque d’attentat. La constitution helvétique a ceci d’intéressant que le Président a surtout une fonction symbolique, représentative, il a peu de pouvoir, en tout cas pas plus que ses six collègues du Conseil Fédéral. Et il change chaque année. Le viser dans un attentat n’aurait donc aucun sens, il peut négliger les problèmes de sécurité et probablement se déplacer de concert en concert ou de festival en festival sans garde du corps, du reste qui le reconnaîtrait ? Heureux pays qui ne risque pas une affaire Benalla en plein été…

Festival de Verbier (CH)

Long préambule pour annoncer la tenue d’un Festival, celui de Verbier. Festival de musique (classique) qui existe depuis vingt-cinq ans, et que l’on doit à l’amour de Barbara Hendricks pour ce coin du massif alpin. Elle avait épousé un riche suédois, un certain Martin T:son Engstroem qui est toujours à la tête du Festival. Mais, allez savoir pourquoi, en ce vingt-cinquième anniversaire de création, sur les plaquettes, les programmes, les affiches tous plus luxueux les uns que les autres, le nom de la cantatrice est occulté, elle n’existe plus, la pauvre, alors que son (ex-) mari, lui, trône.

Barbara Hendricks

Tout comme brillent les marques prestigieuses qui donnent leur concours à l’organisation. Ce 30 juillet, on y donnait, le soir, à la salle dite « des Combins », un concert avec l’orchestre du Festival sous la direction de Gabor Takacs-Nagy. En première partie « les septs paroles du Christ » de Haydn : difficile de faire plus ennuyeux. On avait cru bon de pimenter l’interprétation de cette oeuvre, qui a nécessairement sept parties, d’autant de lectures de textes dans plusieurs langues (anglais, allemand, français, russe, italien, hongrois) évoquant la guerre de 14 (Apollinaire y figurait heureusement) afin de commémorer (un peu en avance) le centième anniversaire de l’armistice. Intention louable, mais absence de traduction et surtout : peu de liens avec l’oeuvre de Haydn… Bref, tout cela vous avait l’air de cheveux sur la soupe. En deuxième partie, heureusement, nous fûmes rejoints par le pianiste Andras Schiff (ce devait être Radu Lupu, mais, malade, celui-ci demanda à être remplacé) pour une exécution magistrale du concerto n°4 de Beethoven suivi d’une mélodie de Schubert (Mélodie hongroise D. 817). Cela vous réveille un homme fatigué par une marche en pleine chaleur, l’après-midi, autour de la montagne de la Dotse.

Mais, comment dire… quelque chose n’y était pas. Le public, sans doute. Peu de jeunes. Beaucoup trop de têtes blanches, mais encore cela ne ferait pas trop de problème, après tout, les vieux (dont je suis) ont bien droit à leurs spectacles… non, ce qui choque ce sont les tenues, les robes un peu trop échancrées, les couches de maquillage trop épais, les voilettes blanches qui rappellent des époques surannées, ces mains gantées qui tiennent des coupes de Champ’ à 18 francs suisses (la coupe). Public restreint qui mêle les authentiques mélomanes (bien sûr il en existe) à ceux qui viennent là principalement pour paraître. Les places « bon marché » (ou « pas trop chers », c’est-à-dire 50 francs suisses) sont très peu nombreuses, elles forment une rangée du fond et quelques sièges sur les bords : elles sont très vite réservées. On s’attendrait à une salle pleine, mais dès l’extinction des lumières, on se rend compte qu’il n’en est rien, la salle n’est qu’au tiers pleine, alors les spectateurs peuvent descendre, aller occuper les places bien plus chères, et ainsi ceux qui recherchaient les places « bon marché » mais s’y sont pris trop tard auront été exclu d’un concert auquel ils auraient pu assister…

Et ce glissement du faire (de la musique, d’un instrument) vers le paraître, qui plus est du paraître en public, est loin de n’affecter que ledit public, puisqu’il atteint le cœur de la musique même : les musiciens, qui sont « vendus » sur des plaquettes glacées comme des Lamborghini ou des hôtels cinq étoiles, les musiciennes surtout qui désormais ne sauraient se contenter d’avoir du talent, voire du génie, il leur faut aussi le look. Yuja Wang (piano) et Amanda Forsyth (violoncelle) exposent leur physique glamour sur les programmes comme si le charme de leur anatomie « expliquait » leur génie musical…

Je me souviens des mots de mon voisin et ami, Franck, professeur de musique à l’Ecole de Musique de Saint-Martin d’Hères : à ce rythme-là, la musique que l’on définit encore comme « classique » va-t-elle exister longtemps ? Parmi les jeunes, elle n’intéresse qu’une toute petite minorité : quelques enfants des classes supérieures qui ont eu le privilège de pouvoir acheter un instrument de musique (souvent très cher) et de suivre des cours avec de bons professeurs….L’ensemble du public potentiel, lui, sera de plus en plus rebuté par ce décorum, ce faste inutile, ces apparences « vieux jeu », cette évidence que la musique est déviée du rôle qu’elle avait et devrait toujours avoir de recherche esthétique vers l’instauration d’une marque de distinction. Les places très chères souvent ne seront occupées que par des personnes prestigieuses invitées par l’organisation du Festival ou par les annonceurs publicitaires afin de donner du clinquant et du « chien » au Festival ou aux entreprises qui le patronnent.

la belle Yuja Wang

On me dira que c’est là le destin de l’art en économie (ultra) libérale. C’est sans doute vrai. Heureusement, il se maintient en France des manifestations d’un tout autre type, où la chaleur humaine et l’enthousiasme mènent la danse, tel le festival d’Avignon, et qu’il faut préserver à tout prix. J’ose espérer que même les plus « libéraux » en France l’ont compris.

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2 commentaires pour De la musique en économie libérale

  1. Ce n’est pas de sa faute si Yuga Wang est jolie (d’ailleurs tu mets sa photo après avoir critiqué les « physiques glamour » de certaines interprètes).
    Maintenant, que des rombières gantées de beurre frais boivent du champagne hors de prix, ça fait marcher l’industrie française, et ça peut faire passer dans le gosier ou les oreilles une musique apparemment plutôt paresseuse ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    • alainlecomte dit :

      oui, je mets sa photo pour qu’on en juge, bien sûr, et je n’en veux pas aux artistes, ils font (comme les écrivains d’ailleurs) ce que leur demandent de faire leurs agents, mais il y a longtemps que l’on déplore le phénomène qui conduit à penser qu’une interprète géniale qui n’aurait pas le look n’aurait aucun espoir de carrière…

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