Semaine avignonnaise – I

Le Festival comme chaque année, et la ville d’Avignon, comme toujours, apportent une bouffée de culture qui emporte toutes les fatigues et adoucit la chaleur. Même si… même s’il faut mettre entre parenthèses les marchands de nourriture qui nous exploitent, les serveurs agressifs et, de plus en plus, l’extrême difficulté à obtenir des billets dans le Festival In. Le 11 juin à 10 h, vous pouvez être prêts, assis devant votre ordi, le 12 juin à 10 h vous risquez d’y être encore… et avec bien peu de résultats. Ils sont beaux les critiques de théâtre du Masque et la Plume, à vous parler de Thyeste, de Summerless ou du dernier spectacle de Gosselin… ils ne se battent pas pour avoir les billets, eux. A se demander si… mais non, ne jouons pas les mauvaises langues, des privilégiés il y aurait ? Allons voir… vous n’avez peut-être pas cliqué au bon moment, c’est tout. Bref, je n’aurai pas vu Thyeste de Sénèque (et de Thomas Jolly). Pas faute d’avoir tenté. Bien sûr, j’aurais pu risquer le coup de me présenter à l’entrée le soir du spectacle… mais depuis Grenoble, y aller exprès sans même être sûr d’obtenir une place… Nous eûmes donc droit – quand même – à De Dingen die voorbijgaan (« les choses qui passent ») et à Certaines n’avaient jamais vu la mer. Un auteur néerlandais (Louis Couperus) mis en scène par un grand metteur en scène de même nationalité (Ivo van Hove) et une autrice américano-japonaise mise en scène par le directeur de la Comédie de Valence (Drôme) Richard Brunel. Deux magnifiques spectacles.


DE DINGEN DIE VOORBIJGAAN. Texte Louis Couperus, adaptation Koen Tachelet, mise en scene Ivo van Hove, dramaturgie Peter Van Kraaij, choregraphie Koen Augustijnen, musique Harry de Wit, scenographie et lumiere Jan Versweyveld, video Theunis Zijlstra, costumes An D Huys, avec Janni Goslinga, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Gijs Scholten van Aschat. Cour du lycee Saint Joseph, 72e Festival d Avignon.

Surtout le premier. L’auteur n’est pas très connu sous nos latitudes, on dit qu’il aurait fait l’objet d’une traduction mais impossible d’en trouver la trace… Ce Louis Couperus serait le Marcel Proust ou le Thomas Mann du plat pays. En tout cas, dans ce récit-ci (formé par la réunion de trois romans), il parle de trois générations d’une même famille, les plus âgés ayant autour de 97 ans, et partageant surtout un secret vieux de soixante ans qui va lentement se révéler : la grand-mère et son amant ont dû pour vivre enfin leur passion réciproque, occire le mari et ont soigneusement dissimulé l’affaire, commettant une sorte de crime parfait. Mais le remord… mais la culpabilité ont fini par imprégner l’histoire de la famille, d’autant que les enfants n’ont jamais été dupes. Mêlez à cela l’éternelle mélancolie des gens du Nord… leur rêve permanent d’un Sud qui enfin les libèrerait, les absoudrait peut-être ? Relents de Bergman, sombres tableaux qui nous évoqueraient presque Rembrandt, la mise en scène est très belle. Les nombreux personnages sont alignés en deux rangées qui se font face comme dans une salle d’attente d’hôpital, tout habillés de noir, ils attendent ainsi le jugement dernier. L’horloge du temps égraine son tic-tac tout au long des 2h 10 du spectacle, sauf quand arrive la mort de la vieille. Là, le temps s’arrête.

Un éclat de gaîté resplendit lorsque les enfants, Lot et Elly, se marient et qu’ils partent en voyage de noces au bord de la Méditerranée. Au loin, le grand miroir, celui qui nous renvoie notre image depuis le début du spectacle, et fait apparaître la scène bien grande, bascule : au revers, c’est un écran sur lequel on projette enfin de la couleur, des vues de la Côte d’Azur à moins que ce ne soit d’Italie… Mais les jeunes – qui se disent déjà vieux – n’ont guère la liberté qui leur permettrait enfin de vivre et de jouir de l’amour physique.

Quand la neige tombe sur les comédiens qui se lèvent en lent cortège funèbre, effet sans doute des projecteurs, c’est plutôt l’ombre portée par les flocons que nous voyons que les flocons eux-mêmes, ainsi la neige même nous apparaît-elle noire… Couperus veut néanmoins terminer sur une note optimiste, on croyait encore en ce temps-là à une vraie libération : il évoque un temps à venir où les conventions sociales se seront relâchées et où tous les amants pourront aisément vivre leur passion… Un temps où la structure familiale se serait dissoute. Et il voit comme un net progrès le fait que les heureux amants du futur pourront se lier et se quitter comme ils voudront, recherchant l’ivresse sans craindre aucun ravage. Comme si cela était possible…

Le deuxième spectacle apparaît plus léger à cause des couleurs pastels et notamment du rose, qui sonne comme un rappel des cerisiers en fleurs au Japon. On connaît le roman de Julie Otsuka : elle a voulu rendre hommage à ces femmes japonaises que l’on embarquait vers la côte ouest des Etats-Unis pour qu’elles y rencontrent des hommes qui, d’après les photos, étaient tous beaux et fringants mais qui, à l’arrivée, étaient de pauvres bougres qui se cherchaient des femmes. Scènes de violence sexuelle, cris. Mais ce ne sont pas les cris gutturaux des occidentales, qui nous déchireraient l’âme et nous tireraient les larmes, ce sont les petits cris, les cris légers de femmes asiatiques qui ont appris à se taire et se soumettre, et cela peut-être est encore plus déchirant. Les portraits de ces femmes sont projetés en grand sur des cubes. Plus tard, ce sera Pearl Harbour. On accusera toutes ces femmes d’être des espionnes à la solde de l’Empire japonais, on les éloignera, on les enfermera, on les fera travailler au loin dans l’est de la Californie. La plupart ne reviendront pas. Dans la dernière scène, une américaine – jouée par Nathalie Dessay – va prendre en charge leur souffrance, mais c’est pour dire aussi que peu à peu leur souvenir s’estompera. Elles auront simplement disparu. Comme un nuage de libellules ou comme des extra-terrestres qui n’auront fait que passer sur la planète Terre. Spectacle tout en douceur si on le compare au premier, mais tout autant remuant.

A part cela, il y a le « off » bien sûr… où l’on pioche au hasard, ramenant parfois des trésors et d’autres fois des filets vides. Il est bien vide, le filet que l’on lève, attirés que l’on était par la renommée de Jean-François Balmer, après être allés au Théâtre Actuel assister à une représentation du « CV de Dieu », texte de Jean-Louis Fournier, où nous aurions dû rire. Nous étions au contraire plutôt affligés devant cette situation burlesque mais dont on atteint vite les limites, d’un « Dieu » descendu du Ciel par faute d’emploi « là-haut » et qui doit présenter son CV à un DRH… On devine aisément les quiprocos, les clins d’yeux, les « je n’y suis pour rien, c’est la faute de mon fils », les « l’éternité c’est long, surtout vers la fin » etc. etc. somme de clichés et de mots déjà entendus mille fois offrant simplement au « grand acteur » l’occasion de briller à bon compte. Sans trop se fatiguer.

Lettre d’une inconnue – Laetitia Lebacq

Elle est moins connue, Laetitia Lebacq, et pourtant, elle, elle s’applique à nous restituer avec une émotion sincère le beau texte de Stefan Zweig, « Lettre d’une inconnue » (Théâtre des Corps Saints). N’ayant jamais lu ce texte auparavant, ma découverte était autant celle de son contenu que celle d’une interprète. Texte gênant, dérangeant et qui l’est encore plus aujourd’hui, sûrement, qu’à l’époque de Zweig car nous y introduisons forcément le contexte actuel des luttes féministes, et cet écrivain qui ne reconnaît même pas cette femme qu’il a déjà « aimée » et est loin de s’imaginer qu’il a pu lui laisser un enfant nous fait bien plus horreur à l’époque du #metoo qu’il devait faire en ces débuts de vingtième siècle où vivait Zweig… Laetitia Lebacq interprète ce rôle avec autant de douceur que de rage et de désespoir, sa voix souvent fluette sait devenir grave, on sent que l’émotion la transperce. Je l’ai rencontrée ensuite dans les rues de la ville où elle faisait elle-même la promotion de son spectacle, petite femme énergique, presque confuse qu’on l’ait reconnue.

Les années – adapté au théâtre par Jeanne Champagne

Beauté et saveur du « off » encore dans la mise en scène de « Les années », le célèbre roman d’Annie Ernaux, au « petit Louvre », salle des Templiers. Un homme et une femme jeunes seuls en scène avec un écran qui projette les images de notre enfance et de notre jeunesse, à nous qui sommes nés pendant ou juste après la seconde guerre mondiale. Images tremblotantes du début, de villes bombardées, de petits enfants présentant des signes de rachitisme, images de vacances à la plage de Sotteville, avec le père pendant que la mère gardait le bar-épicerie d’Yvetot, photos de classe, sages apprentissages de la lecture et des règles de politesse dans une France rigide et corsetée qui se reconstruit. Colonies de vacances, youkaïdi, youkaïda, premières règles, premiers amours, monitrice en 1958 (on sait qu’Annie Ernaux développera ce passage de sa vie dans Mémoire de fille, paru en 2016), bachelière, étudiante, mariée à un jeune homme de son âge, cadre administratif de la ville d’Annecy pendant qu’elle enseigne la littérature au lycée de Bonneville, on voit l’héroïne de ce récit peu à peu s’engager dans les luttes des femmes avant de connaître la révélation de mai 68, et de tout envoyer en l’air, forcément. A la sortie du spectacle, une dame qui peine à marcher me dit son émotion : « c’était exactement comme cela ! Et on ne regrette rien ! ».

Annie Ernaux

Olivier Py l’a voulu : le « In » était cette année sous le signe de la notion de genre, autrement dit de tout ce qui touche à la construction sociale de l’identité sexuelle. Par extension il y était nécessairement question des structures familiales et de leur évolution, et de la situation des femmes. La pièce d’après Couperus était en plein sur le sujet, celle d’après Julie Otsuko un peu moins, bien qu’elle abordât la question des violences faites aux femmes. Il était remarquable que le festival off s’emparât aussi de ce thème notamment au travers de ces deux pièces : La lettre d’une inconnue et Les Années. Et il y avait aussi une pièce dont je n’ai pas encore parlé, au Théâtre du Chêne Noir : La putain respectueuse, de Jean-Paul Sartre. Elle a été écrite en 1946. Avec audace, Sartre ose y mettre sur le même plan les victimes du racisme et celles du sexisme. Dizzy, la prostituée arrivée on ne sait comment dans une ville du Sud, se voit malgré elle prise dans un incident qui sert de prétexte au lynchage d’un jeune noir. Elle tente de le protéger mais les pressions sont trop fortes, elle signe le papier qui le condamne. J’ai aimé la mise en scène, très classique (du style de celles que l’on voit toujours au Chêne Noir), avec la seule réserve que… le rôle du jeune noir soit tenu par… un blanc! Pourquoi, dans ces conditions, ne pas avoir fait jouer le rôle de la prostituée par un homme ? Au moins, nous y aurions vu une intention, celle de montrer ce qu’on doit aux conventions. Mais non, on avait mis un blanc sans doute parce qu’on n’avait pas trouvé de comédien noir. Le soir, à la terrasse de restaurant où je me restaure, une dame volubile vient me vendre son spectacle : il s’agit d’un conte africain joué par deux comédiens, je lui dis que j’espère qu’ils sont africains eux-mêmes. Elle me regarde éberluée : elle n’avait pas pensé à l’objection. Cela m’a ouvert un peu les yeux sur une situation sociologique bien réelle autour de moi : que ce soit sur scène ou dans la salle, combien de personnes noires ? Ou d’origine maghrébine ? Bien peu, somme toute et c’est bien dommage… Le théâtre n’est-il pas l’un des meilleurs creusets d’intégration ?

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Un commentaire pour Semaine avignonnaise – I

  1. Debra dit :

    Matraquage idéologique oblige, je déserte Avignon maintenant depuis deux ans.
    C’est une amie qui a fait le spectacle sur le texte d’Annie Ernaux. Je la suis depuis longtemps, car ce qu’elle fait tient la route. Elle parvient à être.. sérieuse dans un contexte général de grande débandade, de mon point de vue. Sans se prendre au sérieux.
    J’aurais aimé voir « Thyeste » aussi, mais comme vous, la perspective de rester accrochée à Internet pendant des heures ne m’enchantait guère. Nous avons fini par abandonner le festival d’Aix pour la même raison, d’ailleurs, depuis fort longtemps.
    Quelques kilomètres à l’est ? (je ne suis pas forte en géographie, impérialisme oblige), à Vaison la Romaine, nous avons eu droit à l’intégrale d’Eschyle, avec des passages en grec ancien, montée par Philippe Brunet, dans un cadre de rêve, et dans un théâtre antique.
    Quitte à être.. élitiste, jouons la carte de l’élitisme jusqu’au bout. Assumons notre élitisme. Ce n’est pas de notre faute si d’autres ne veulent pas faire l’effort de se hisser afin de SE TENIR DEBOUT comme il faut, n’est-ce pas ?
    Ayant abandonné Avignon, nous allons sur Nancy, et pratiquons la musique classique à haute dose en vieux éléphants à côté de jeunes loups très gentils, dans l’ensemble. Et Avignon ne nous manque plus du tout…
    Tout compte fait, étant donné le contexte actuel, je pourrais être amenée à déserter de plus en plus ce qui s’appelle théâtre à l’heure actuelle, et ne me fait guère rêver (sans rêver forcément en midinette non plus…). En tant que spectatrice, certes, mais également en tant qu’interprète.
    Comme un autre a déjà dit : « ici bin der Welt abhanden gekommen »…
    Bonne continuation (de vacances).
    Cordialement.

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