Bons romans de style classique – II – La salle de bal

Autre livre passionnant, mais sur un tout autre sujet : « La salle de bal » de l’écrivaine anglaise Anna Hope. C’est son deuxième roman. Le premier, « Le chagrin des vivants », semble avoir eu un beau succès. Anna Hope est née en 1974 à Manchester, elle a une gueule marrante (enfin, je trouve…) et a joué comme actrice dans des séries télévisées. Elle dédie son roman à son arrière-arrière-grand-père dont elle a découvert l’histoire avec beaucoup d’émotion : il avait été interné en 1909 dans un asile psychiatrique du Yorkshire, et cela probablement pour une simple dépression. Comme Charles Juliet l’a raconté à propos de sa mère (dans « Lambeaux »), les internements de cette époque étaient emprunts de beaucoup de cruauté et, en général, on n’en sortait pas. On mourait sur place. Notre Anna a donc voulu faire une enquête poussée sur cette institution du West Riding qui était connue localement comme l’asile de Menston et est rebaptisée dans le livre asile de Sharston. Cet asile avait la propriété remarquable de disposer d’une impressionnante salle de bal, que l’on peut voir d’ailleurs en photographie dans des archives réunies par un historien et photographe (Mark Davis) ici et pour la salle de bal ici. Contrairement à ce que dit Anna Hope dans sa note de fin de roman, cette salle ne paraît pas « en ruine ». Elle est juste vide désormais, alors qu’au début de 1911, année où se passe le roman, elle bruit chaque semaine de la musique d’un orchestre et des pas de danse des pensionnaires. Cette agitation tient simplement à la décision d’un jeune médecin, Charles, passionné de musique, violoniste, chef d’orchestre, persuadé au début de cette histoire que la musique et la danse peuvent redonner vie à ces indigents, ces « dépravés », ces pauvres malades qui sont vus avec condescendance… Charles est jeune, avide de participer aux débats de son temps. Or, en matière de soin aux aliénés, les débats se concentrent autour de la question de l’eugénisme, il s’est même créé une société, une revue eugénistes et il semble que les plus grands esprits de l’Angleterre de ces années-là aient versé dans cette idéologie : George-Bernard Shaw, Winston Churchill (alors ministre de l’intérieur) notamment. Peut-être faut-il y voir le poids du scientisme de ce début de siècle et la place prise dans la science par la statistique. Les scientifiques expérimentalistes d’aujourd’hui et les mathématiciens qui ont étudié la statistique mathématique connaissent les noms de Francis Galton et de Karl Pearson. Galton, dont les amateurs de probabilités connaissent au moins le fameux triangle (planche avec des clous qui illustre la convergence de la loi binomiale vers la loi normale) était un cousin de Darwin, il voulut appliquer les mathématiques à la théorie de l’évolution. Fondateur de la psychologie différentielle (branche de la psychologie qui cherche à établir des tests pour discriminer les individus selon des critères « objectifs ») il eut tôt fait de concevoir, en mélangeant traits différentiels et théorie approximative de l’hérédité que l’on pouvait peut-être améliorer la race humaine en empêchant certains traits négatifs de se propager, d’où l’eugénisme. Karl Pearson, autre grand statisticien, prit la relève de son maître. On sait ce que le nazisme doit à ces théories (nous voici alors de retour vers ce qui sous-tendait le roman de Lionel Duroy : finalement, tout se tient, surtout dans ces années du début et du milieu du XXième siècle). Voilà en ce temps-là où pouvait conduire le scientisme, de même d’ailleurs qu’à une époque plus récente, on a cru pouvoir déduire des travaux en génétique un véritable déterminisme des comportements et des dispositions (idée maintenant combattue avec succès par la tendance « épigénétique » qui reconnaît enfin que l’environnement a un rôle tout aussi déterminant, en activant ou au contraire en laissant inactif tel ou tel gène pourtant bien présent dans l’organisme du sujet). Charles, impressionné par l’aura de ces grands savants (et peut-être n’y avait-il pas moyen de faire autrement…) doit se positionner entre les « ségrégationnistes » et les « stérilisationnistes ». Les premiers cherchent simplement à isoler les patients du reste de la société alors que les seconds, on l’a compris, visent à leur interdire toute descendance. C’est pourquoi l’on frémit, dans les premières pages du livre quand quelques pensionnaires masculins sont réquisitionnés pour creuser des tombes au petit cimetière, et que l’on entend prononcer ces mots : « j’ai toujours entendu dire qu’il y avait des bébés qui naissaient ici, mais j’en ai jamais vu ». Mais le jeune médecin n’en est pas encore là : il veut expliquer au congrès de la société eugénique, face à Churchill qu’il admire, que l’on peut tirer profit (oui, profit) de cette masse de gens sans emploi dans un pays pauvre où il n’existe pas assez de bras pour se livrer à des travaux champêtres et à bien d’autres choses.

Alors, il y a Ella et John comme représentants de ces « aliénés » mis en cellules. Tous deux se trouvent là pour des raisons bien conjoncturelles. John a perdu une petite fille, puis sa femme, s’est retrouvé seul et totalement déprimé. Ella en a eu assez de sa condition de fileuse dans une usine du coin où l’on empêchait les travailleuses même de regarder vers l’extérieur : elle a balancé une bobine dans une vitre pour qu’enfin l’air frais entre dans l’atelier. Geste soudain, qu’elle regretta aussitôt : elle était prête à rembourser, mais rien n’y fit, elle fut tout bonnement internée. Pour le médecin Charles, ce sont de robustes personnes qui peuvent encore « servir », à qui il faut donner une chance : ils participeront donc au bal du vendredi, seule occasion où la moitié hommes et la moitié femmes peuvent se rencontrer.

Je ne raconterai pas la suite de cette histoire, cela ne se fait pas. On se doute bien qu’il y aura du désir en circulation entre John et Ella, qu’ils trouveront une solution pour se rencontrer au fonds d’un bois, sur l’herbe tendre et humide, seule rencontre d’ailleurs, et aux conséquences fondamentales. Pendant ce temps, le jeune médecin perdra un peu la tête. N’est-ce pas lui plutôt qui mériterait quelques soins ? On le devine chamboulé par ce qu’il découvre : la liberté et l’amour que se vouent d’autres que lui alors qu’il est tellement peu au fait de son propre désir… Ses frustrations vont le conduire au pire. Mais rassurez-vous : il y aura une sorte de happy end… ce qui, soit dit en passant, enlève un peu de crédibilité au roman… mais que voulez-vous, souvent les éditeurs hésitent avant de mettre en circulation des écrits trop noirs…

Sur la forme, le roman possède une structure « à trois voix » si l’on peut dire, tour à tour Charles, Ella et John s’expriment et c’est au travers de leurs regards respectifs que l’on découvre des personnages secondaires également touchants comme cette Clem, jeune femme sensible qui est là pour avoir refusé un mariage arrangé, dévoreuse de livres, mais à qui finalement le médecin sadique interdit la lecture, persuadé qu’il est sans doute que « la littérature, ce n’est pas bon pour les aliénés » et encore moins pour les « aliénées », Clem l’anorexique que l’on nourrit de force au moyen d’une sonde, mais qui se sauvera de sa manière à elle.

« La salle de bal », à l’instar de « Eugenia », comme l’on dit banalement « nous parle aussi de notre présent », ne serait-ce que par la confrontation que ces romans opèrent avec des idéologies qui n’en finissent pas de rôder autour de nous, racisme, antisémitisme, eugénisme… Quand ce ne sont pas les Juifs qui sont montrés du doigt, ce sont ceux qui souffrent psychiquement, les homosexuel-le-s ou les transgenre et la partie de la population qui occupe le haut du pavé ne manque jamais de ressources pour inventer des justifications à sa cruauté et à ses turpitudes…

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2 commentaires pour Bons romans de style classique – II – La salle de bal

  1. francefougere dit :

    Bonjour – ce livre est sur une pile  » à lire  » ! Merci pour votre compte-rendu – amicalement

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  2. Debra dit :

    Ce roman est tout à fait actuel.
    J’ai dans mes connaissances une personne qui a reçu une étiquette psychiatrique, et une injonction de soins après un acte irrémédiable avec peu de conséquences pour la société, mais après lequel elle sera disqualifiée à ses yeux, aux yeux de ses proches, et aux yeux de la société entière jusqu’à la fin de ses jours.
    Certes, elle subit moins d’hostilité ouverte, et franche que les personnes de ce roman. Elle subit plutôt les « bonnes intentions » de personnes visant à l’intégrer… de force dans une norme qui est toujours de nos jours calculé selon des normes statistiques. Nos démocraties modernes carburent à la statistique…
    Je ne suis pas pourtant une adepte de l’antipsychiatrie, ayant bien lu Szaz. Très bien.
    Pour le « happy end », j’ai découvert dernièrement que… statistiquement il doit y avoir au moins une chance sur deux qu’il y a un happy end, dans la vie, comme dans la fiction.
    Refuser cela, c’est donc, en se montrant croyant dans le cynisme, ne pas être réaliste.
    Si, si…

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