Deux bons romans que j’ai lus récemment : « Eugenia » de Lionel Duroy et « La salle de bal » de Anna Hope. Ils sont touchants parce qu’ils racontent des histoires à la fois vraies et troublantes, chacun sur fond historique et avec des personnages attachants. Ces deux excellents romans m’ont réconcilié avec le style « classique », moi qui suis plus « nouveau roman » que balzacien (pour reprendre cette vieille opposition née dans les années soixante).
Commençons par « Eugenia », un roman dont l’action se déroule dans les années quarante en Roumanie. Eugenia est une très jeune femme, dont les parents sont commerçants (en vins) dans la belle ville de Iasi (curieusement orthographiée Jassy), elle a deux frères, dont un aîné et un cadet. L’aîné, Stefan, est « nationaliste » (euphémisme pour fasciste) et le cadet, Andréi, est tendre et poétique. On vit en ce temps-là dans un antisémitisme qui n’est encore pas trop visible, Juifs et roumains non-Juifs coexistent. En face de chez Eugenia, il y a par exemple une pharmacie tenue par des Juifs, les Meyer, et sa famille entretient de bons rapports avec eux. La communauté juive est divisée en deux d’un point de vue sociologique : ceux qui ont réussi (à coups de diplômes chèrement obtenus) et ceux qui sont restés dans la misère. Qui songe à analyser les raisons d’une telle dichotomie, à se plonger dans l’histoire pour apprendre que de tous temps, les Juifs n’ont pas eu le droit de cultiver les terres, ont été cantonnés dans des métiers où ils devaient s’en sortir uniquement par leurs dons personnels, leur travail intellectuel à moins d’être condamnés à survivre sur les décombres offerts par les sociétés chrétiennes d’accueil ? Parmi les Juifs « heureux », figurent et ont figuré toujours des intellectuels. Dans l’Autriche voisine, Freud fut de ceux-là…
autre passionnant roman à lire sur ce sujet : Tabac Tresniek de Robert Seethaler, qui met en scène un jeune homme venu de Haute-Autriche à Vienne pour aider son « oncle » marchand de tabac et qui a pour client Sigmund Freud soi-même, amateur de gros cigares, déjà très âgé, pour qui le jeune homme se prend d’affection : on assiste à la montée du nazisme à Vienne, les magasins des Juifs sont détruits, les boutiques de ceux qui les aident aussi, et le Tabac de l’oncle Tresniek est évidemment perçu comme ami des Juifs puisqu’on y reçoit courtoisement Freud, le jeune homme se dévoue à l’illustre psychanalyste jusqu’au départ de celui-ci pour Londres, l’oncle sera enlevé par la milice, on ne le reverra plus, le jeune neveu non plus… et ne resteront de lui en devanture du magasin que les rêves qu’il s’était résolu à afficher quotidiennement comme dernière preuve de sa résistance à la barbarie.
En Roumanie, il y eut des écrivains, dont ce Mihail Sebastian dont s’éprend Eugenia. Ce n’est pas un personnage de fiction, Mihail Sebastian a vraiment existé. Il est l’auteur de romans qui ont fait date, comme « L’accident », et d’un journal, traduit et publié en Français, dont le livre de Duroy contient des extraits. Il s’appelait de son vrai nom Iosif Hechter. Il a survécu à la guerre, mais bien peu de temps puisque en 1945, il fut renversé par un camion militaire soviétique dont les freins avaient lâché, à se demander si « l’accident » n’était pas prémonitoire… L’héroïne de Duroy, si attachante, si lumineuse, avait fait sa connaissance grâce à sa professeure de lettres, une certaine Irina qui l’avait invité au collège dans le but de faire une conférence sur la littérature. Et là, premier choc, première fois où les yeux doivent se déciller : l’écrivain est agressé en pleine classe par un groupe antisémite, de ces groupes qui donneront un peu plus tard la sinistre « Garde de Fer » du maréchal Antonescu. Et au sein de ce groupe : le propre frère, Stefan, d’Eugenia. La professeure se bat vaillamment pour son invité, de même qu’Eugenia, qui n’hésite pas une seconde à venir à la rescousse. Désormais, au sein de la famille, les disputes et déchirements ne cesseront d’éclater. Romantique à souhait, Eugenia n’aura de cesse de retrouver Mihail et de l’aider à se cacher, le plus souvent avec difficulté tant le jeune écrivain semble souscrire à une sorte de fatalisme au nom duquel il se ferait bien arrêter sans résistance…
Lionel Duroy tente d’analyser le désarroi objectif des populations juives de ces pays de l’Est européen. Angoisse et désespérance de gens – comme Sebastian – qui, se sachant Juifs, veulent à tout prix « s’intégrer » (comme on dit aujourd’hui), se sentir patriotes du pays d’adoption, ici plus Roumains que les Roumains, prêts à tout pour se faire accepter, y compris à s’auto-flageller et à fournir à leurs détracteurs des armes pour qu’ils les battent. Qu’on en juge : Sebastian se reconnaissait un père spirituel dans la personne de Nae Ionescu, écrivain – philosophe maître à penser d’une génération, il lui avait même demandé une préface pour son livre « Depuis deux mille ans » (qui relate les affres et souffrances d’un jeune Juif en Roumanie) or cette préface transpire d’un anti-sémitisme obscène… émettant des sentences comme : « Judas souffre et doit souffrir – parce qu’il est Judas. Dès lors, le Juif souffre ». ou bien : « tu es malade, Josif Hechter. Tu es malade parce que tu ne peux que souffrir et que ta souffrance est sans issue ». On croit entendre l’ignoble Heidegger affirmer que de toutes façons les Juifs ne peuvent pas « mourir » dans les camps de la mort puisqu’ils sont par essence étrangers à la notion même de mort (Conférences de Brême, cf. Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Emmanuel Faye, p. 663)… Pourtant, Sebastian ne rompt pas avec Ionescu. De même qu’il ne saurait rompre avec tous ces intellectuels roumains infects avant 1944 mais qui surent se refaire une vie après, notamment en France : Mircea Eliade, Emil Cioran (fervents défenseurs des ligues de la Garde de Fer). Il disait, Cioran : « il est des moments historiques qui font du juif un traître »… plus tard, on l’admirera en France pour son cynisme et son nihilisme…
De 1938 à 1942, les événements s’accélèrent : montée de Hitler, Anschluss de l’Autriche, envahissement de la Tchécoslovaquie, puis de la Pologne, pacte germano-soviétique, déclaration de guerre de la France et de l’Angleterre… pendant ce temps, en Roumanie, la Garde de Fer s’installe au pouvoir. Groupe initialement réprimé par le gouvernement « démocratique » nommé par le roi Carol II (et dont le fondateur sera exécuté), avec l’appui de Hitler il va finir par terroriser les démocrates et par s’installer au pouvoir. Cul et chemise avec les nazis, les membres de la Garde de Fer (qui s’est appelé avant cela « Légion de l’Archange Michel ») vont les seconder, une fois le Pacte germano-soviétique rompu par Hitler en 41, dans leur tentative d’envahir l’URSS, au prétexte d’abord de récupérer la Bessarabie et la Bucovine du Nord. Les Soviétiques ripostent en envoyant des avions bombarder des villes roumaines comme Iasi. Eugenia est devenue entre-temps journaliste pour l’agence Rador, sise à Bucarest. Elle assiste, impuissante au pogrom de Iasi (27 juin 1941), l’un des plus sanglants jamais perpétrés à l’époque moderne. Les nazis n’eurent pas à intervenir puisque c’est la majeure partie de la population roumaine « chrétienne » qui se chargea de la liquidation de la presque totalité de la population juive de Iasi (environ 15 000 personnes). Les autorités de l’époque prétextèrent une soi-disant complicité des Juifs avec les Soviétiques : on allait jusqu’à faire croire que ces pauvres gens guidaient avec des torches les bombardiers russes dans leurs incursions. Eugenia, qui est sur place, sait bien qu’il n’en est rien.
Détail curieux : ayant rencontré Curzio Malaparte, en qui elle a confiance, elle lui téléphone un reportage sur les atrocités commises, tout en lui expliquant l’affaire du prétexte. Malaparte, grand spécialiste du double-jeu, publia un article sous son nom reprenant les informations et donnant pour établie la complicité des Juifs avec les Soviétiques… Ce n’est qu’après la guerre qu’il publia la véritable version de l’histoire dans son fameux Kaputt.
A la fin de la guerre, une fois Antonescu viré, Eugenia continuera son travail de reporter et voudra recueillir les témoignages de ceux et celles ayant participé au massacre. Toutes les portes bien sûr lui resteront closes. Vous avez dit massacre ? Quel massacre ? Juste quelques vengeances après que l’on se soit aperçu que les Juifs pactisaient avec les Bolchéviques…
Selon un rapport commissionné et accepté par le gouvernement roumain [en 2004], une partie de la population civile a participé au pogrom ou en a profité:
« Ceux qui participèrent à la chasse à l’homme dans la nuit du 28 au 29 juin furent en premier et principalement la police de Iași, aidée par la police bessarabienne [il s’agit des policiers et gendarmes du territoire occupé par l’URSS, qui avaient échappé à la déportation au Goulag et s’étaient regroupés à Iași] et les unités de gendarmerie. Les autres participants furent les soldats de l’armée, des jeunes gens armés par les agents du SSI (Service Spécial d’Information), et la foule qui volait et tuait, sachant qu’elle n’aura pas de compte à rendre de ses actions… En plus de donner des informations sur les Juifs, de conduire les soldats aux maisons et aux caches des Juifs, et même de pénétrer eux-mêmes dans les maisons, certains résidents de Iași ont aussi pris part aux arrestations et aux humiliations imposées aux Juifs sur leur chemin vers la Questure. Les auteurs de ces crimes comprenaient des voisins des Juifs, les participants plus ou moins connus des mouvements antisémites (dont des étudiants), des réfugiés bessarabiens, des tsiganes, de modestes fonctionnaires ou employés, des cheminots, des artisans frustrés par la concurrence juive, mais aussi des cols-blancs, des retraités et des vétérans de l’armée. »
Pour « Eugenia », Lionel Duroy a réuni une documentation impressionnante (on pense un peu à Jonathan Littell et à ses « Bienveillantes »), emprunté des extraits de journaux à Sebastian et Malaparte. C’est tout un pan d’une histoire en partie méconnue qui se révèle à nos yeux au travers d’un personnage captivant et lumineux. Je le recommande à toute personne qui, aujourd’hui, s’inquiète, peut-être à juste titre, des regains d’un certain fascisme, des manifestations d’un racisme hélas répandu dans les rues de nos villes. Les mêmes événements ne se reproduisent jamais, mais des événements homologues, d’une époque à l’autre, peuvent se produire. Tout le monde, hélas, n’a pas le courage d’une Eugénia.




































