En ces temps de crises multiples, la réalité du monde nous échappe de toutes parts. Au point que nous en venons parfois à douter de la raison, elle qui devrait demeurer ce noyau irréductible nous permettant d’aligner deux idées cohérentes l’une à la suite de l’autre et d’entrevoir au-delà de ces enchaînements, une vérité possible. Comment croire à son empire lorsqu’on voit autour de nous à quel point il en est fait peu de cas. Quand des millions de gens ne se déterminent plus qu’à partir de mensonges (rebaptisés « fake news ») et ne sont capables que d’émettre des cris pulsionnels en guise de jugements, évidemment on doute sérieusement, à la fois de la raison du monde et de la nôtre propre. On peut dire que c’est la faute aux réseaux sociaux. Oui, mais encore ceux-ci ne sont-ils que des vecteurs : ce qu’ils propagent n’est pas né d’eux, mais bel et bien de ceux et celles qui les utilisent. Cette course aux mensonges, course aux histoires les plus folles, explique (en partie) aussi bien la solidité du vote pour Trump aux Etats-Unis que la reprise déraisonnable de la Covid-19 en nos pays qui, pourtant, avaient les moyens et les ressources pour contrôler l’épidémie.
Tout l’été ont circulé sur le web des annonces de charlatans qui ont colporté la rumeur que l’épidémie était finie, qu’il n’y aurait jamais de seconde vague et que le gouvernement ne prenait des dispositions de précaution que dans le but de nous tromper, de nous habituer à l’enfermement, de nous empêcher de manifester etc. que sais-je encore. Les Raoult, Perrone, Toussaint, Toubiana et compagnie ont construit de toutes pièces des discours, voire même des idéologies qui ont trompé des milliers voire des millions de gens qui ont trouvé plus confortable de les croire que de s’en remettre un instant à la science et à sa méthodologie. On se rappellera entre autres choses que l’homme à la barbiche s’est prétendu épistémologue et, pour jeter de la poudre aux yeux, s’est référé à Feyerabend pour proclamer une épistémologie anarchiste, autrement dit l’épistémologie du n’importe quoi, mais probablement sans avoir jamais lu une ligne du philosophe américain. Ces gens, que beaucoup d’adeptes des réseaux sociaux ont repris et relayés à longueur de journée, ont sur leurs épaules une lourde responsabilité (et aussi ceux qui les ont relayés, par la même occasion). Il y a même eu des « philosophes » pour entonner leurs refrains (Onfray, BHL…).
Il fallait donc du courage à Pascal Engel pour publier, dans ce contexte, un Manuel rationaliste de survie. Vous avez dit « rationaliste » ? mais quelle horreur… entend-on déjà dans la bouche de maints apôtres de l’absence de vérité et du refus de la science. N’ayant pu me procurer le livre immédiatement pour cause de confinement (mais heureusement mon libraire de Nyons pratique le « click and collect »!), je l’ai d’abord découvert par la recension qu’en a faite le philosophe Roger Pouivet dans l’excellente revue numérique « En attendant Nadeau ».
Dans un Manuel rationaliste de survie, Pascal Engel défend la raison menacée par l’irrationalisme et l’antirationalisme de la postmodernité. Les membres du « Parti de l’anti-raison » sont clairement identifiés : Derrida, Foucault, Deleuze, Badiou et autres Latour. Comme nos institutions intellectuelles, éditoriales et médiatiques plus qu’universitaires, recrutent constamment de nouveaux membres pour le parti, de plus jeunes et fringants sont aussi clairement identifiés. Et les naturalistes, façon sciences cognitives, ne sont pas en reste. L’indignité rationnelle s’est répandue dans la république des lettres. Et pour échapper à l’épidémie, il faut un manuel rationaliste de survie.
J’avoue avoir longtemps prêté l’oreille à de nombreuses sirènes « irrationalistes », il est si agréable de flatter les ego, les désirs, les plaisirs, et de dire que l’on s’en remet à la poésie ou aux délices d’une philosophie de l’ineffable. Nous voyons cependant où se situent les risques. A avoir crié que la raison n’était pas assez subtile pour avoir accès au plus intime de nous-mêmes, nous l’avons dévalorisée et à l’heure où nous en aurions le plus besoin, nous nous retrouvons nus pour affronter pire qu’un orage cytokinique.
L’exigence de raison
Le livre de Pascal Engel en impose par son érudition et sa verve. Il s’en prend aux têtes d’une intelligentsia d’hier et de maintenant qui se sont illustrés par le défi qu’ils ont représenté et représentent encore à la rationalité. Il ne répond pas à la question « d’où vient la raison ? », il ne s’aventure nullement dans les parages d’une métaphysique. Je me souviens avoir été convaincu autrefois par Habermas qui disait qu’était venu le temps d’envisager la raison non plus sous un angle métaphysique mais sous un angle plus empirique : d’où vient-elle, qu’est-ce qui lui communique sa force ? Mais à cet angle de vue, s’oppose un écho de la réflexion kantienne à propos de la logique, que Cavaillès avait mis en relief dans son « Sur la logique et la théorie de la science », qui mettait en cause une approche empirique (psychologique) car alors il aurait été légitime de se demander quelle logique cette approche aurait suivi. La philosophie est alors contrainte d’admettre que la raison s’impose à nous de façon transcendante. C’est en tout cas le parti que prend Pascal Engel, qui commence par poser les bases essentielles du débat par le biais d’amusants dialogues qui concernent respectivement la raison, la vérité, et le relativisme.
Dès que l’on pense, on est dans la raison, ou du moins on se confronte avec ses canons. On peut la caractériser de façon minimale, on retiendra volontiers alors le principe du modus ponens et le principe de non-contradiction (certains incluraient aussi le tiers-exclus, mais cela peut être contesté). Il n’est pas possible, du moins si l’on est honnête (en tout cas ayant ce type d’honnêteté qui est requis de la part de tout chercheur c’est-à-dire de tout être humain qui cherche à penser) de mettre dans un même discours une thèse et son contraire. Par exemple, il n’est pas possible de dire à la fois, comme font les complotistes, que le Covid-19 est une maladie insignifiante (et que les gouvernements ont des motifs cachés pour nous faire croire le contraire) et qu’elle est une maladie fabriquée de toutes pièces dans le but de supprimer des milliards d’improductifs sur la planète, car si elle est faite pour supprimer des milliards d’habitants de la planète, c’est une maladie très grave, et si elle est insignifiante, elle ne peut pas tuer des milliards de gens.
Je sais : certains philosophes veulent passer outre, se font fort de penser le même et son contraire en même temps, jouent de tours de passe-passe, que par exemple Derrida ose dire que si une chose est possible, alors elle est impossible ou d’autres choses de ce genre, ils font exprès de dérouter les habitudes de rationalité du lecteur, est-ce bien malin au vu de ce qui se passe aujourd’hui ? Il y a même des « logiciens » qui tentent cet exploit insurmontable de permettre des contradictions dans un discours sans que celui-ci, disent-ils, en devienne incohérent… autrement dit des (pseudo) logiciens de l’irrationnel – logiques para-consistantes. Rien à voir, au passage, avec la pensée d’un Jean-Pierre Dupuy qui, lui, veut rationnellement construire une approche qui tout en nous annonçant la catastrophe comme certaine, veut justement utiliser cette annonce comme ayant des propriétés auto-invalidantes, c’est-à-dire soit telle qu’en l’énonçant on parvienne peut-être à la rendre fausse. Il peut y avoir des subtilités réelles dans l’emploi de la négation. Ici faire en sorte que prédire p puisse impliquer non-p… ce n’est pas une contradiction, cela pose juste la question des propriétés modales que doit avoir le verbe «prédire » pour qu’il en soit ainsi.
Modus ponens et non-contradiction donc, et nous sommes d’accord, mais je lui objecterai que cela n’empêche pas d’aller plus loin dans la recherche des soubassements, pourquoi refuser que ces propriétés requises pour qu’il y ait rationalité soient elles-mêmes basées sur des principes encore plus profonds ? On a pointé ici, avec les chercheurs en informatique théorique, l’idée de boucle dans une évaluation, par exemple, si tant est que tous nos discours soient « évalués » au sens entendu en informatique – on peut aussi les dire « interprétés » ou « compilés » – et que notre premier objectif en parlant soit peut-être de faire en sorte que cette évaluation ait un point de terminaison. C’est ce que suggèrent des travaux de logique contemporaine et que j’ai essayé de développer sur ce blog il y a quelques temps. Nous ne sommes peut-être pas condamnés à l’argument sceptique d’Agrippa soutenu par Minerva : « ou bien la raison n’a pas de fondement parce qu’il faut toujours un fondement au fondement, et ainsi de suite, ou bien elle est dogmatique, parce qu’elle doit poser un fondement lui-même injustifié et arbitraire ; ou bien elle est circulaire car le fondement présuppose ce qui est en question », ce qui, vous l’aurez compris, ne fait que renforcer le plaidoyer de Pascal Engel en faveur de la raison (sauf que celle-ci pourrait être fondée sur un extérieur, un ordre du réel).
Les nouvelles « réfutations sophistiques »
L’un des meilleurs chapitres du livre est le sixième: Nosologie de la raison. J’oserai dire sans peur d’être taxé de désir de flagorner que ce chapitre est comparable aux célèbres Réfutations sophistiques de notre maître à tous… ou, à un niveau moindre, au « Petit traité d’auto-défense intellectuel » du philosophe québécois Normand Baillargeon. Il serait même plus complet en ce qu’il donne une liste bien plus longue des sophismes courants, et en les étayant par des exemples frappants tirés de la philosophie contemporaine (surtout française). On a là bien sûr une illustration de ce que, pour caractériser une entité si difficilement appréhendable que la raison, il vaut mieux en général passer par la caractérisation de ce qu’elle n’est pas. Faire une liste d’entorses plutôt qu’une liste de règles positives. Citons en vrac et au hasard : les paralogismes, l’ignorantio elenchi, l’équivoque, le sophisme génétique, le raisonnement en vue de la conclusion, ou bien les sophismes modaux ou les différents tropes comme ceux du retournement, de l’abîme ou du quiétisme. Le tableau ainsi dressé nous laisse souvent pantois : quoi ? autant de mépris d’une argumentation juste parmi les fleurons de notre intelligentsia ? Le comble étant, à mon avis, ceux qui, tout bonnement, nient la nécessité d’argumenter, qui affirment, avec tranquillité, que la philosophie n’a pas à perdre son temps avec une activité si futile. Il est vrai que nous en avons vu un exemple déjà dans la lecture du livre d’Isabelle Stengers, « Réactiver le sens commun », dans lequel la philosophe s’appuyait sur Whitehead pour défendre une position similaire. Malgré toute ma bienveillance de principe, j’avais bien dû, à un moment, reculer de frayeur face à pareille désinvolture…
Sur un point essentiel et qui revient souvent dans les critiques des partisans de la raison, Engel à raison d’insister sur l’idée que la raison n’est pas responsable du fait qu’on l’invoque à tort. Il est évident qu’au cours des siècles, elle a pu être invoquée à tout bout de champ… le colonisateur n’était-il pas, par exemple, celui qui apportait la raison aux autochtones ? Le colon français en Algérie prétendait apporter des méthodes de culture, des pratiques hygiéniques qui allaient modifier pour le bien commun des pratiques ancestrales analysées alors comme fautives… Après coup, on constate qu’il n’en était rien, que leurs convictions étaient erronées, que la « raison » jouait un piètre rôle dans leurs motivations, qu’ils avaient cru bâtir un « système de raisons » là où les intérêts prévalaient sur des connaissances manquantes. Ainsi vont les représentations de la raison au fil des temps, qui, souvent se confondent avec l’état des sciences ou parfois avec des intérêts, mais le fait qu’il existe des représentations de la raison, souvent tronquées et imparfaites, ne lui nuit pas, puisque c’est encore en son nom que des siècles plus tard, on peut les remettre en cause et les dénoncer.
Eviter le réductionnisme
Mais attention qu’à vouloir trop prouver, on n’arrive à commettre quelques injustices. L’idée par exemple qu’il y a de l’intérêt à étudier nos facultés cognitives du point de vue de la sélection naturelle et donc d’un point de vue évolutionniste ne relève pas nécessairement du « sophisme génétique » car elle ne vise pas forcément à réduire une de ces facultés à ce qui peut avoir motivé son apparition puis son développement. Quand le jeune philosophe-écologiste Baptiste Morizot suggère que l’origine de notre passion pour l’enquête serait dans les premières activités de pistage de nos ancêtres pré-historiques, il ne dit pas que notre intelligence se réduit au pistage, ni que le métier de mathématicien n’est dans le fond pas très différent du mode d’être du loup à la recherche de sa nourriture… de même que la recherche psychanalytique des causes de tel comportement névrotique incluant – pourquoi pas – une activité créatrice n’est pas non plus une volonté de réduire l’œuvre à la névrose de son créateur, elle se veut seulement un éclairage qui peut intéresser tout lecteur sincèrement attaché à comprendre la genèse d’une œuvre qu’il prend plaisir à lire…
Et puis, la raison ne doit pas être l’ennemie de l’imagination. Elle est un système de règles implicites, ce n’est pas une liste de certitudes. Tout système formel part d’axiomes, c’est la machinerie des règles qui représente leur potentialité déductive, on doit s’entendre sur celles-ci pour pouvoir discuter, mais les axiomes peuvent varier. Leur évidence dépendra elle-même d’autres règles, d’autres principes implicites, on ne va pas dire que les axiomes sont arbitraires (comme l’ont pourtant affirmé certains formalistes) mais c’est souvent l’imagination qui nous commande de poser des axiomes nouveaux ou différents afin de voir ce qui peut advenir d’un tel changement, faisant cela nous sommes encore dans la rationalité (de fait, l’histoire des sciences montre que les choix ne sont pas arbitraires, le mathématicien est libre mais au sens de Spinoza, c’est-à-dire obéissant à une nécessité qui le transcende, sans que cette nécessité puisse être déviée par quoique ce soit, comme des considérations matérielles ou financières).
Ouvrir sur la diversité des systèmes de représentations
Nul ne peut être sûr que les systèmes de représentations par lesquels les humains appréhendent le réel sont dotés d’unicité, il faut être modeste en la matière. Ceci fonde bien sûr les travaux des ethnologues et des anthropologues. On ne peut sursauter et s’inquiéter que lorsque ces derniers semblent adhérer à des systèmes qui, de manière trop évidente, violent les principes de la raison. Mais même en ce cas, il convient d’être prudent. Pascal Engel souscrit heureusement à l’idée que la science n’explique pas tout et que, dans certains domaines, la raison semble impuissante, à moins qu’elle ne passe inaperçue aux yeux de l’observateur. Le voyageur européen perdu dans la forêt amazonienne est sidéré de voir avec quelle facilité un natif de l’endroit trouve son chemin alors que lui-même ne voit autour de lui que la répétition du même, et c’est alors le compagnon indien qui s’étonne de l’étonnement : « comment, tu as oublié de remarquer les branches cassées ? ». La raison était passée inaperçue. Mais lorsque l’ethnologue reçoit la confidence d’une villageoise évène qu’elle sait qu’il ne faut pas aller dans telle direction parce qu’on risquerait de se heurter à un ours et qu’elle le sait à partir du rêve qu’elle a fait la nuit précédente, bien sûr, il y a un « gap »… Notre rationalité nous interdit de croire au rôle annonciateur des rêves. Il y a donc bien un « clash » entre raison et « autre chose » que la raison (quoi ? Magie ? Mythologie?). On a alors le choix entre plusieurs attitudes : ou bien on ne prend guère au sérieux la chose et on range cela comme spécimen de pensée magique, ou bien on le prend au sérieux en admettant l’extrême complexité de l’esprit humain, la chaîne extrêmement longue des indices et inférences possibles avant d’arriver à une conclusion, le fait que ce qui est dit ici relève d’une réalité profonde d’accès difficile. Mais on ne prend pas à partie l’observateur-ethnologue en le taxant « d’irrationalisme », il ne fait que son boulot, qui est de rapporter des faits ethnologiques.
Il en va de même pour les concepts. On peut à bon droit pester contre les philosophes qui n’en finissent jamais de créer des concepts nouveaux, sans même se demander si les anciens ne faisaient pas l’affaire, comparables en cela aux législateurs qui font voter des centaines de lois nouvelles alors que souvent il suffirait de faire appliquer les précédentes… On ne niera cependant pas que parfois cela peut être bénéfique. Après tout, la réalité est changeante, nos préoccupations d’aujourd’hui ne sont pas toujours celles d’hier et on ne fera pas grief à tel ou tel de parler d’anthropocène ou d’adapter la notion d’entropie au constat que nous avons d’un monde qui lentement se désorganise et perd de sa (bio)diversité porteuse d’information.
Et puis pourquoi chicaner ? C’est contre-productif. Au lieu de mettre un cordon sanitaire autour d’un petit noyau d’irréductibles dont Engel ferait évidemment partie, ne vaut-il pas mieux s’ouvrir aux proches, à ceux ou celles qui, pour ne pas partager toute la panoplie des principes, n’en sont pas moins d’accord sur l’essentiel, à savoir la nécessité de maintenir un discours d’analyse face aux aberrations du temps. Plutôt que de chicaner Descola parce que celui-ci écrit que la séparation nature – culture, n’étant pas conceptualisée dans certaines civilisations, n’est pas universelle, on fait mieux d’admettre que tout le monde comprend ce qu’il veut dire : que cette dichotomie n’est pas ancrée dans tous les systèmes de représentations, ce qui est une réalité qui n’a rien à voir avec la raison mais a à voir avec les faits. Il vaut mieux constituer un front élargi qu’un front d’irréductibles. Un front républicain qu’un front épuré. Appelons-en donc à un rationalisme d’esprit large, un rationalisme « inclusif », qui ne soit pas la chasse gardée des grincheux et des ronchons (non que je veuille qualifier Pascal Engel par ces termes, bien sûr…).
Pourquoi devrais-je me plier aux lois de la raison ?
Je parlerai une autre fois du dernier chapitre, passionnant, où le philosophe se confronte aux thèses en apparence « scientifiques » des psychologues comportementalistes, des psycho-sociologues et autres sociologues des sciences. Il y a là beaucoup à dire. Peut-être aussi beaucoup de malentendus de part et d’autre. Les auteurs utilisent-ils bien toujours les mots avec les mêmes sens ? De même, l’avant-dernier chapitre, sur un « agenda pour le rationalisme », pose énormément de questions. Parce qu’il y a une question à laquelle ce livre ne répond pas (cela était déjà dit dans l’article de Pouivet ci-dessus mentionné) : pourquoi devrais-je me plier aux lois de la raison ? Nul doute que bon nombre de ceux qui aujourd’hui croient en des choses qui nous paraissent aussi absurdes que la théorie de la Terre plate, l’intention qu’a Bill Gates de munir tous les humains de puces électroniques introduites dans les corps au même moment que les substances vaccinales ou la conspiration des Illuminati répondraient à nos objections qu’ils n’ont rien à faire de nos arguments rationnels. Et si eux, ils ont envie de croire en ces fables ? S’ils pensent que cela leur rend la vie beaucoup plus simple à comprendre et donc plus plaisante, qu’allons-nous répondre à ça ? David Hume soutenait qu’il n’existait aucune raison objective pour laquelle il serait « contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure de [s]on doigt », et peut-être a-t-il… raison ! Cet avant-dernier chapitre discute donc de ces points. C’est sans doute le plus ardu, mais on doit s’y accrocher. Personnellement, je partagerais volontiers la position d’un Christopher Peacoke qui voit dans le rationalisme moral une « théorie de la compétence » que nous avons quant aux concepts moraux (comme ceux de devoir, de permission et de raisons). Cela me rappelle les positions d’un Chomsky au sujet de la grammaire d’une langue, mais l’analogie est sûrement trompeuse, et puis c’est sans doute manifester une foi un peu trop idéaliste dans l’enracinement de l’esprit humain dans la raison. Alors… défendre un « argument d’indispensabilité », comme l’ont fait Quine et Putnam à propos de la « réalité » des objets mathématiques ? Mais comme le dit Engel, on se heurtera toujours au fait que les vérités morales ne sont pas aussi robustes que les vérités mathématiques…
Il reste néanmoins une chose, en dépit de ces débats et discussions, une au moins: c’est que face à ce déchaînement d’obscurantisme, de complotisme, de condamnation des principes de la science, notre arme principale, peut-être la seule, est bel et bien la raison et que nous ne procéderons jamais assez à l’analyse précise et rationnelle des (pseudo) argumentations qui nous sont présentées dans les multiples media qui se nourrissent de mensonges et d’idées non fondées.
























