Nerval toujours vivant

Le Grand Meaulnes m’ayant naturellement conduit à me souvenir de mes lectures de jeunesse, je ne puis faire autrement que revenir à Gérard de Nerval, reconnu souvent comme le plus grand écrivain romantique français, dont la découverte vers l’âge de 16 ans m’a profondément marqué. Dans ma solitude de jeune homme plein de désirs et d’aspiration à aimer, étourdi par la beauté des corps de jeunes filles qui dansaient autour de moi dans la cohue du lycée, Nerval mettait en mots ce que j’éprouvais confusément. Le modèle proposé était celui de l’amour romantique, où la femme figurait comme un idéal, superposition d’images plus ou moins réelles, expression d’un « plus d’être » que l’on ne pouvait atteindre qu’en s’élevant au-dessus des banalités et des vulgarités de l’existence.

Nerval m’inspirait, même si je savais que la voie qu’il avait suivie dans sa vie l’avait conduit au suicide et qu’elle avait traversé des moments de folie.

Dire que la femme figurait comme un idéal n’est nullement faire état d’un « idéal féminin », ensemble de normes qui pèsent sur les femmes et leur dictent comment elles devraient vivre, s’habiller, se comporter dans le monde social, à la façon dont il existe aussi un modèle viriliste qui pèse sur les hommes. « Idéal » est ici à prendre au sens d’un but à atteindre, de représentation rêvée de ce que l’on aimerait que soit l’amour, à mille lieux des conventions et des propos cyniques, des grivoiseries et des rabaissements du sexe différent du notre. Par exemple, je ne supportais pas les blagues salaces. Et aujourd’hui encore, comment ne pas être révolté de voir sur son écran de télévision une émission où les interventions d’animateurs populaires et d’autres hommes sur le plateau semblent ne viser qu’à humilier une femme, comme je l’ai vu récemment par hasard au cours d’une émission en direct diffusée sur France 2, où une bande d’hommes à l’œil légèrement allumé entourait une belle femme qui présentait son spectacle de meneuse de revue. La femme était belle. Ces messieurs s’obstinaient à vouloir prouver qu’elle était donc sotte. Et cela en 2021, en pleine dénonciation du sexisme et remise en question des clichés genrés. Cette anecdote, bizarrement, me faisait penser à Nerval, amoureux d’une belle actrice, Jenny Colon qui, pour elle, aurait tout donné et dont la sensibilité était blessée par les quolibets et les allusions salaces que des hommes de ce temps adressaient aux actrices, toutes plus ou moins assimilées à des prostituées. L’actrice, sous le nom d’Aurélie, est l’une des femmes que l’on rencontre dans Sylvie, la nouvellela plus célèbre du recueil Les Filles du feu. C’est après une soirée théâtrale à laquelle assistait le narrateur amoureux qu’il lui vient à l’idée, en consultant un journal où il est dit en deux lignes « Fête du Bouquet provincial. Demain les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy », de revenir au temps passé, celui où il jouait innocemment avec les jeunes filles de son village de Loisy (dans le Valois, non loin d’Ermenonville) dont deux en particulier sont toujours présentes en sa mémoire: la grande Adrienne, et la plus jeune, Sylvie. Alors il se représente, au cours de la nuit, avant de se décider à partir, « un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d’ardoises et sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies ». Des jeunes filles dansent en rond sur la pelouse et lui est le seul garçon au milieu de la ronde, venu avec sa compagne toute jeune encore, Sylvie, « une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée ». Il remarque l’une des filles, plus grande que les autres, que le hasard conduit à ce qu’il l’embrasse. C’est Adrienne. Il ne la verra qu’une fois. Lorsqu’il reviendra dans la région, elle aura disparu. Au cours de la nuit, vers 1h du matin, il se décide à partir pour ce lieu qui reste pour lui empreint de brumes et de poésie, en calculant que tôt le matin il sera auprès de Sylvie, celle qu’il aimait tant et qu’il n’a pas revue depuis trois ans, mais en chemin il se remémore un autre voyage, une autre excursion vers Loisy à l’occasion déjà d’une fête des archers, ainsi les souvenirs se collisionent-ils, forment-ils comme des successions de vieilles photographies qui vont finalement se confronter au réel. La rencontre aura lieu, plutôt joyeuse. Sylvie a épousé le frère de lait du narrateur, lequel peut rentrer à Paris à temps pour être à cinq heures au théâtre où il peut s’adonner à son adoration pour l’actrice.

Senlis dans les années soixante – photo A.L.

C’est une nouvelle magnifique, que l’on ne se lasse pas de relire. Raymond Jean, qui était professeur de littérature à Aix-en-Provence et a écrit un joli livre sur Nerval dans la collection « Ecrivains de toujours » au Seuil (1964) en fit une analyse subtile qui la comparait au projet proustien de La Recherche du Temps perdu. Selon lui, elle est basée, comme c’est le cas de l’œuvre de Proust, sur une représentation savante du temps et de la mémoire. Chez Nerval comme chez Proust, le temps n’est pas linéaire, il est gigogne : un événement évoque un souvenir, puis un autre, et lorsqu’on s’installe au temps du souvenir, alors s’ouvre un nouveau souvenir, mais à l’intérieur du premier. Ceci apparaîtrait comme un processus sans fin s’il ne fallait clôturer la nouvelle et, à un certain moment, revenir en surface au temps du « maintenant »… dont on ne sait jamais s’il n’est pas aussi imaginaire que les autres. Et puis lorsqu’on est revenu à ce « présent », on pourrait s’attendre à ce que l’histoire s’arrête. Mais non, car le propre du présent… c’est toujours de se continuer. Alors Nerval parle déjà du lendemain (il part en Allemagne) comme s’il voulait vraiment nous donner une preuve qu’il est maintenant bien vivant, sorti de ses songes. L’été suivant, il revient et entreprend cet impossible : confronter l’image de celle qu’il a définitivement perdue avec celle qu’il aime dans le présent. Les deux ne s’accordent pas, au point qu’Aurélie l’éconduit : « Vous ne m’aimez pas ! Vous attendez que je vous dise : « la comédienne est la même que la religieuse » ; vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus ! » et le pauvre Gérard (ou le narrateur) de conclure : « cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j’avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses,… ce n’était donc pas l’amour ? Mais où donc est-il ? ». Ainsi, les mirages se défont. Nerval nous décrit non pas une régression (comme c’est un peu le cas du Grand Meaulnes) mais une progression, il a cherché et obtenu un dépassement de ses rêves d’enfant. Là où l’on pourrait craindre une lamentation, un retour attristé vers le passé, il se contente avec joie de retrouver une Sylvie mariée et qui le bouscule avec tendresse : « Je l’appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de ressemblance avec Werther, moins les pistolets qui ne sont plus de mode ». et puis : « J’oubliais de dire que le jour où la troupe dont faisait partie Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j’ai conduit Sylvie au spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l’actrice ressemblait à une personne qu’elle avait connue déjà. « A qui donc ? – Vous souvenez-vous d’Adrienne ? » Elle partit d’un grand éclat de rie en disant : « Quelle idée ! » Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant : « Pauvre Adrienne ! Elle est morte au couvent de Saint-S***, vers 1832 ». Et la fin de Sylvie propose, comme pour faire diversion (allons, cette histoire n’était pas si dramatique) un joli panorama des chansons et légendes du Valois, car en fin de compte, ce que cherche surtout Nerval, c’est à nous faire aimer et comprendre l’esprit populaire de son temps.

On sait que ces nouvelles furent écrites par un Gérard qui vivait les dernières années de son existence, sur les conseils de son médecin qui voyait probablement là manière de libérer l’écrivain de ses fantasmes et angoisses. Tous les chefs d’œuvre de Nerval furent d’ailleurs écrits dans cette période, ils incluent aussi évidemment les extraordinaires sonnets des Chimères comme El Desdischado, le poème qui s’est ancré à jamais dans le cerveau de tout lecteur qui l’a découvert un jour, que ce soit au cours de sa scolarité ou simplement par l’effet du hasard et où l’on parle du « soleil noir de la mélancolie » expression qui me paraît au summum de ce qui peut s’écrire en poésie.

Les nouvelles qui composent le recueil Les Filles du feu sont donc les projections d’un esprit qui souffre, on pourrait penser qu’elles ne sont que cela et nous pourrions aussi prendre Aurelia, ce grand texte sur la folie, comme un compte-rendu clinique, et pourtant elles agissent en nous encore comme ayant une portée universelle, la folie ici apparaissant comme un « dérèglement de tous les sens » en même temps qu’un accès de lucidité. Nerval avait parlé de « super-naturalisme » et Breton et ses amis s’en inspirèrent pour parler de « surréalisme ». mais si l’on peut lire encore Nerval aujourd’hui, et je suis sûr qu’il a à dire beaucoup aux jeunes gens actuels revenus d’une approche de la sexualité centrée sur l’instrumentalisation des corps et la dévalorisation de la relation amoureuse, c’est que son talent d’écrivain et sa lucidité dépassent de loin la simple affection mentale dont il souffrit et pour laquelle il se fit interner à deux reprises, notamment à la clinique du fameux docteur Blanche sur la colline de Montmartre…

Certes, je pourrais en venir à l’analyse des raisons qui ont motivé ce tropisme dirigé vers cet auteur romantique, comme je l’avais ébauché dans mon billet récent sur Rilke, et finir par constater que, là aussi, comme dans le cas de l’auteur allemand, se cache sous la splendeur d’une œuvre, une réalité, un contexte socio-historique qui peut expliquer que nous la percevions à une autre époque comme toujours opérante en raison d’une similitude qui persiste entre le contexte de la production et celui de sa réception. Je l’ai dit : j’étais seul. Je vivais ma jeunesse en un temps où les facilités de la contraception n’existaient pas encore, pas étonnant que s’en déduise un sentiment d’inaccessibilité du corps de la femme, et donc une idéalisation de celui-ci. Et Nerval sans doute, éprouvait ces mêmes scrupules, cette même volonté de ne pas importuner que d’aucuns traduisent comme de la timidité, alors qu’il ne s’agit que d’une réserve respectueuse à l’égard de l’objet de son désir, d’où il s’en suivait une idéalisation, une perception de la femme comme superposition d’images.

Mon admiration pour Nerval n’aura alors été que la traduction d’une relative identification avec l’auteur dans sa recherche de réalisation de ses désirs, mais cela ne la discrédite pas pour autant puisqu’elle aura puisé dans l’œuvre de Nerval une sorte de modèle, de voie où se reconnaître dans une édification difficile. Ainsi, toujours, la littérature nous propose-t-elle des mythes, des figures qui nous sont indispensables dans la construction de nous-mêmes, qui sont comme des échafaudages de notre personnalité.

Rue de la Vieille Lanterne

Un soir où j’attendais d’aller chercher quelqu’un à la Gare de Lyon, au croisement de la rue des Ecoles et du Boulevard Saint-Michel, dans un bistrot qui fait face à la Sorbonne, je rencontrai une très jeune fille dont l’alcoolisme avait déjà attaqué l’émail des dents. Elle était perdue et s’était un moment raccrochée à moi (et je n’eus ni le courage ni la force de l’aider). Au moment de s’en aller, elle me dit « la nuit sera blanche et noire », comme Gérard l’écrivit à sa tante avant de se pendre non loin de la Tour Saint-Jacques. Les jours et semaines suivantes, il m’arriva de repasser par là en me disant que peut-être je la verrais à nouveau pour lui apporter quelque secours, mais je ne la vis plus jamais. Un vieux souvenir de Nerval planait donc encore en ces lieux.

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Pierrot le Fou et Louis le Poète

Toujours grâce à LaCinetek, j’ai revu récemment Pierrot le Fou, le film de Godard des années soixante, de 1965 exactement… Pour moi l’un des grands chefs d’œuvre du réalisateur suisse. Le souvenir de ma première vision de ce film est fortement ancré en moi. J’avais quoi… 18 ans ? Autant dire je n’avais pas vu grand-chose et un tel film m’ouvrait les yeux : ainsi le cinéma, ce pouvait être de l’art, du grand art. Comme le déclarait Godard lui-même à l’époque, Pierrot le Fou est un film sur la peinture. Il débute, on s’en souviendra, par Jean-Paul Belmondo, nu dans sa baignoire et lisant à sa fille un extrait de l’Histoire de l’Art d’Elie Faure sur Velasquez et les Ménines. Il enchaîne avec des reproductions de Picasso et de Renoir. Si le personnage central est appelé « Pierrot » plutôt que « Ferdinand » (son « vrai » nom) c’est peut-être parce que, comme le dit le personnage joué par Anna Karina, on peut chanter « au clair de la Lune, mon ami Pierrot… » mais pas « Au clair de la lune, mon ami Ferdinand… », mais c’est aussi surtout pour nous rappeler le Pierrot de Picasso, épinglé en carte postale au-dessus du lit de l’héroïne. Quant à Marianne, l’héroïne jouée par Anna Karina, son nom de famille est « Renoir », autre clin d’œil à un grand de la peinture. Eloge de la peinture il l’est aussi et peut-être surtout par son emploi de la couleur, comme si la pellicule était peinte à la manière parfois des impressionnistes mais, plus souvent, à celle des Fauves. Pierrot le Fou, c’est l’intensité, la densité, la force du rouge et du bleu notamment, le rouge du sang, le bleu du ciel et de la mer – ici, la Méditerranée.

Pour moi, ce film est indissolublement lié à Aragon et aux Lettres Françaises parce que j’avais lu à cette époque-là l’article du premier dans un numéro des secondes, et c’était un merveilleux texte, qui m’avait illuminé, et convaincu qu’il fallait à tout prix voir Pierrot le Fou. Et je l’avais lu allongé sur un transat dans le jardin des parents de la fille dont j’étais amoureux (c’est peut-être aussi pour cela que la chose m’a marqué…). J’ai retrouvé cet article, et je reste toujours pantois. Certes, Louis Aragon n’y allait pas avec le dos de la cuillère dans la grandiloquence et l’excès dont il était souvent coutumier (il suffit de l’écouter lire ses propres poèmes… on ne lirait plus comme cela aujourd’hui), mais ce qu’il dit est déterminant pour qui souhaiterait comprendre en quoi un véritable cinéma artistique existe, en marge d’un spectacle d’amusement. Il compare ainsi Pierrot le Fou à la Mort de Sardanapale, d’Eugène Delacroix. Tant par sa réception (Godard fut très critiqué à la sortie du film, comme le fut le grand peintre romantique à qui l’on reprochait ses excès de couleur et de réalisme dans la monstration des corps, du sang et des cadavres) que par sa forme et surtout son emploi des couleurs. Lorsqu’on parle du rouge et du bleu, comme je l’ai fait plus haut, cela n’est pas suffisant, car il existe une foule de rouges et une foule de bleus, tout peintre sait cela. Ce qu’Aragon voit, c’est « Dans la palette de Delacroix, les rouges, vermillon, rouge de Venise et laque rouge de Rome ou garance, jouant avec le blanc, le cobalt et le cadmium » et il les voit comme dans le film, au point que, dit-il, sortant du cinéma, « je ne voyais rien d’autre de Paris que les rouges : disques de sens unique, Yeux multiples de l’on ne passe pas, filles en pantalons de cochenille, boutiques garance, autos écarlates, minium multiplié aux balcons des ravalements, carthame tendre des lèvres et des paroles du film, il ne me restait dans la mémoire que cette phrase que Godard a mise dans la bouche de Pierrot : Je ne peux pas voir le sang, mais qui, selon Godard, est de Federico Garcia Lorca, où ? qu’importe, par exemple dans La plainte pour la mort d’Ignacio Sanchez Mejias, je ne peux pas voir le sang, je ne peux pas voir, je ne peux, je ne. Tout le film n’est que cet immense sanglot, de ne pouvoir, de ne pas supporter voir, et de répandre, de devoir répandre le sang. Un sang garance, écarlate, vermillon, carmin, que sais-je ? »

Louis Aragon et Elsa Triolet dans les années soixante. Crédit photo : Pablo Volta, Fonds Maison Elsa Triolet-Aragon

Ce film, lorsqu’il est sorti, bouleversait les codes du cinéma classique, il semblait agir directement sur la réalité en entremêlant étroitement éléments du réel et éléments de fiction, empruntant ainsi à la technique du collage, où l’on retrouve une référence picturale, mais au cubisme cette fois. Ainsi des personnages connus à l’époque et clairement identifiables surgissent, tels Samuel Fuller – le producteur de cinéma qui se pose des questions sur l’art – une princesse libanaise improbable qui sort de son yacht en déclamant le nom de ses amants passés et présents, ou bien Raymond Devos soi-même, saisi sur un quai portuaire en train de dire un de ses sketches les plus célèbres ici s’inscrivant dans un contexte qui en accentue à la fois le cocasse et l’onirique. Est-ce que vous m’aimez-é-é-é ? elle a dit : non ! Puis plus tard, à une autre : est-ce que vous m’aimez-é-é-é ? elle a dit oui ! Et ça fait vingt ans que ça dure, monsieur, vingt ans ! C’est cette phrase que Belmondo a en tête avant d’en finir avec la vie…

On aime aussi retrouver la critique, très en vogue à l’époque, de la société de consommation, comme dans la fameuse scène d’une réception où tous les participants s’expriment avec des slogans publicitaires, vantant une laque, un modèle de voiture, une marque d’électro-ménager… ou bien la marque d’essence qui s’affiche en grosses lettres, TOTAL, pour passer à « Total, c’est une histoire d’aventure » dit par Pierrot en se retournant vers le spectateur, « à qui tu parles ? » demande Marianne, « eh bien au spectateur, bien sûr ! ». Tout cela peut paraître aujourd’hui d’un autre temps, un temps où l’on s’amusait avec la pellicule, où l’on découvrait des ressources artistiques nouvelles et où l’on ne s’embarrassait pas tellement de « politiquement correct », temps de grande créativité qu’on semble avoir un peu oublié. Temps où l’information commençait à envahir le champ de notre perception visuelle ou auditive, mais ne l’avait pas encore submergé comme c’est le cas actuellement. Ainsi l’émotion pouvait-elle paraître sincère. Lorsque l’information fuse à la radio selon laquelle des résistants vietnamiens ont encore été tués par l’aviation américaine et qu’Anna Karina réfléchit un instant sur le fait que ces gens dont on parle sans s’y attarder, comme s’ils n’étaient que des numéros, sont en réalité des êtres de chair et de sang comme elle et comme Pierrot, cela nous paraît d’un autre temps hélas, nous qui avons depuis subi tant d’annonces de morts et de blessés aux quatre coins du monde dans des conflits toujours plus sanglants, les bombes s’ajoutant aux bombes et les massacres aux massacres (Iran-Irak, Syrie, guerre du Golfe, Algérie, Yemen…), au point que nous avons cessé même de compter. Nous réalisons à ces moments-là que nous sommes devenus comme anesthésiés, désormais incapables de manifester nos émotions, notre protestation contre les guerres, les coups d’état et les oppressions. Le scandale absolu du sort infligé actuellement aux Ouïghours par les autorités chinoises nous laisse en spectateur éploré, mais ne nous transforme pas en manifestant de rue et ne paraît donner à aucun nouveau Godard l’inspiration pour un film de notre temps. D’ailleurs nous voyons une ironie amère dans le fait que ce soit si manifestement les dirigeants chinois, plus ou moins directement descendants de Mao, qui se livrent à de telles atrocités, lorsqu’au temps de Pierrot le Fou, il semblait que seuls les Américains avaient le pouvoir, au nom de l’impérialisme, de déverser du napalm et de chercher à éliminer un peuple, la Chine de Mao figurant alors comme un exemple de révolution prometteuse…

Aragon, encore lui, souligne « l’extraordinaire moment du film où Belmondo et Anna Karina, pour faire leur matérielle, jouent devant un couple d’Américains et leurs matelots, quelque part sur la Côte, une pièce improvisée où lui est le neveu de l’oncle Sam et elle la nièce de l’oncle Ho… But it’s damn good, damn good ! jubile le matelot à barbe rousse… ».

L’histoire de Pierrot le fou ne se raconte pas, elle est d’ailleurs en arrière-plan, et c’est très rare dans un film ou un roman que l’histoire soit ainsi à ce point réduite à n’être que prétexte. On n’y pense pas, on voit bien sur l’écran qu’il y a des choses suspectes, des brigands plus ou moins politisés, des anciens de l’OAS qui courent après Marianne, laquelle a dû leur faire un sale coup, on voit bien qu’elle leur échappe et que, dans sa course, elle montre des talents de lutteuse et de manieuse de ciseaux, mais ce n’est pas sur ces péripéties que notre œil se braque, c’est plutôt sur le hors-champ, ce que nous révèle de ce temps la caméra qui se balade alentour, se posant sur un HLM en construction ou sur une route ou sur un rivage de la Méditerranée, sur une maison provençale ou des escaliers dans les rochers. Jamais à cette époque on avait filmé si bien de tels lieux.

L’image finale me revient souvent, ce cadrage sur la mer et le ciel, inondés de soleil, avec en voix off le poème de Rimbaud sur l’éternité… je sais que cela peut paraître désuet aujourd’hui, Rimbaud étant devenu tellement à la mode, cet effet de poésie montré par Godard étant même presque devenu un cliché… et pourtant il est bon parfois de revenir aux sources.

Mais en dépit, ou peut-être à cause de sa beauté formelle, Pierrot le Fou reste un film désespéré, non seulement parce qu’il se termine avec le suicide du héros, mais surtout parce qu’il nous fait sentir à quel point le monde pourrait être différent, plus beau, plus poétique, et en même temps, qu’il ne le sera jamais, que le cours des affaires continuera, les passions tristes prendront le dessus et l’ouverture poétique ne peut se produire qu’en un court instant, celui de l’art et de la poésie.

[Il me faut ici remercier un certain monsieur Julien d’Abrigeon qui développe un site sur Jean-Luc Godard à l’enseigne de tapin.free.fr (tapin pour Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net), car c’est grâce à lui que j’ai pu retrouver cet article d’Aragon, aujourd’hui quasiment introuvable. Une réédition récente des meilleurs articles des Lettres Françaises m’avait laissé espérer l’y trouver, mais non, manque de chance, cet article, pour moi historique, n’y avait pas été sélectionné. Alors ce monsieur dit qu’il a retrouvé la source et qu’il l’a retapé pour le net, et c’est ainsi grâce à lui que l’on peut retrouver ces lignes].

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Charles Juliet, au volume X de son journal

J’ai rencontré Charles Juliet en avril 2018, je l’avais invité à parler de son œuvre dans le cadre de l’association dont je m’occupe dans le Sud de la Drôme. J’étais allé le chercher à la gare de Montélimar et j’avais eu la surprise de le trouver tenant la main d’une vieille dame, sa femme, la fameuse M.L. que l’on trouve entre les pages de son Journal. M.L. était déjà bien atteinte par la maladie, il était avec elle d’une patience extrême. Nous avions fait la route de Montélimar au Poët en nous arrêtant à Nyons parce qu’ils n’avaient rien mangé en ce milieu d’après-midi, et il était allé acheter des sortes de beignets à la boulangerie des Arcades, celle qui débouche sur la place par un couloir étroit. La rencontre avec les habitants des villages alentour qui s’étaient déplacés s’était très bien passée. Il avait été écouté avec une immense attention et à la fin, beaucoup de gens étaient venus vers lui, qui pour obtenir une dédicace, qui pour lui parler et lui faire part d’une émotion. Il y avait un agriculteur depuis longtemps dans la vallée qui était venu le voir car il était le fils d’un professeur que Charles Juliet avait eu lorsqu’il était à son école d’enfants de troupe d’Aix-en-Provence. C’est Mélina, la petite fille, qui nous avait mis au courant… J’avais essayé de le mettre en contact avec des gens qui pouvaient l’intéresser, des agriculteurs, lui qui évoque si souvent son passé de paysan et même de gardien de vaches dans l’Ain, ou une éditrice fabriquant elle-même ses livres. Et puis, le lendemain, comme c’était jour de grève de la SNCF, je m’étais proposé pour les reconduire chez eux, rue Victor Hugo, à Lyon (au moins trois heures de route). Je me souviens de notre arrivée au bas de leur immeuble. J’avais aidé M.L. à descendre de l’auto et avais ouvert le coffre pour leur donner leurs bagages et il m’avait serré la main en me promettant que nous resterions en contact, qu’il m’enverrait quelque chose pour me remercier. Je garde un souvenir intense de ce week-end.

Charles Juliet – 7 avril 2018

Il y eut bien un envoi à titre de remerciement : une édition reliée de son recueil sur les phrases qui nous aident à vivre (« Ces mots qui nous nourrissent et nous apaisent »), accompagnée d’une carte contenant simplement quatre lignes séparées chacune par un tiret, par lesquelles il me remerciait du transport jusqu’à Lyon, de la lettre que je lui avais envoyée et des photos qui l’accompagnaient. Je lui écrivis plusieurs fois, mais sans jamais recevoir de réponse… Je me suis depuis souvent posé des questions sur cette absence. Peut-être ne devais-je pas m’attendre à plus, mais néanmoins je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qu’il avait pensé. M’avait-il trouvé peu intéressant, indigne d’une relation plus fournie ? Lorsque je m’étais présenté à lui, s’était-il méfié de mon passé d’universitaire, de mathématicien ? Nos amis qui étaient venus à la rencontre et avaient aidé à son organisation avaient-ils manqué d’attention à son égard ? À l’égard de sa femme ? M’avait-il trouvé trop lisse, sans drame à lui raconter, ma vie, telle que je la vois, ayant été somme toute relativement calme et sans histoires, ou trop calme et trop sans histoires pour lui. Je manquais peut-être de désespoir en moi. Je lui avais donné un exemplaire d’un numéro d’une revue poétique où figuraient quelques-uns de mes poèmes, attendant bien sûr, comme on le devine, de sa part, un mot, une appréciation, bonne ou mauvaise, oui, même mauvaise, je conçois très bien que l’on puisse trouver mes poèmes mauvais, mal écrits, cherchant peut-être un peu trop l’image, le contraste. Mais je ne suis même pas sûr qu’il ait ouvert le fascicule. Peut-être a-t-il pensé que je voulais qu’il m’aide à les publier ? Sans doute a-t-il estimé que ce n’est pas ainsi qu’on doit écrire de la poésie si j’en juge surtout par sa propre poésie telle qu’elle vient d’être publiée en anthologie chez Gallimard, mais même cela, j’aurais aimé qu’il me le dise. Il y a évidemment une multitude d’autres raisons à ce silence, peut-être était-il trop absorbé par son travail d’écriture ainsi que par les soins qu’il devait apporter à son épouse, par la vie quotidienne, par les allées et venues à Jujurieux, la petite commune de l’Ain d’où ils viennent tous les deux et où ils avaient une maison. Et il serait inconvenant de ma part de lui en vouloir.

J’ai revu Charles Juliet à la télévision il y a quelques semaines dans l’émission « La Grande Librairie » où il était invité en même temps que Jean-Marie Le Clézio. L’animateur avait donné la préséance au Prix Nobel, qui s’exprimait seul au début de l’émission au sujet de son beau livre sur la poésie des Tang, et il me semblait que Charles Juliet en souffrait. Il ne m’avait pas fait d’éloge de Le Clézio lorsque je lui en avais parlé, et là, il se voyait préférer un auteur qui, finalement, ne compte pas tellement pour lui. Quand on en vint à son Journal, l’animateur, un peu balourd à son accoutumée, voulut faire dialoguer les deux écrivains, demandant ainsi à J.M.G. s’il n’avait pas eu un jour l’intention d’écrire son propre journal. Le Clézio fit alors cette réponse qui nous paraît naturelle : il ne voulait pas écrire de journal parce que cette forme d’écriture lui paraissait devoir inéluctablement enfler un peu trop le moi de l’auteur, aller vers une expression narcissique, et lui, il essayait au contraire de s’oublier, de donner la parole à des êtres du bout du monde qui sont loin de lui. Cela ne pouvait que chagriner Juliet qui pouvait voir dans ces propos une critique indirecte de sa démarche. Il tenta une contre-attaque en suggérant que Le Clézio n’avait peut-être rien fait d’autre dans son œuvre que se raconter lui-même… Le Prix Nobel, homme discret et plein de courtoisie, après un court silence, eut un sourire à peine perceptible pour concéder gentiment un timide « oui, vous avez peut-être raison » mais sans sembler y croire davantage… Nous venions d’assister au seul moment vraiment intéressant de cette émission. L’entreprise louable de se connaître soi-même, éventuellement par l’écriture d’un journal, se heurte toujours à l’écueil de la glorification possible de soi, je ne dis pas que Charles Juliet en est là, mais simplement que c’est un risque que voulait lui signaler l’écrivain voyageur.

Voici donc de ce Journal, le dixième volume, intitulé « Le jour baisse ». J’avais commencé de le lire au huitième, « Apaisement » et l’avais poursuivi avec « Gratitude », non sans entre-temps, m’être rattrapé sur la lecture des précédents (dont le premier, Ténèbres en terre froide, qui commence en 1957, est le plus sombre, le plus désespéré, celui où on touche au plus près l’ampleur du désarroi, la proximité du suicide). Depuis « Apaisement », ce que je recherche et trouve le plus souvent dans la lecture de ce journal c’est cette impression de fluidité qui, justement, m’apaise. Lors de la lecture de ce volume VIII, je me trouvais en Haïti pour faire un cours à l’Université d’État ; la situation étant peu sûre dans le pays, à cause de troubles politiques et de manifestations étudiantes quasi quotidiennes dans la capitale, Port-aux-Princes, on m’avait quasiment enfermé dans un hôtel transformé en bunker gardé par des hommes en armes. Cela m’angoissait, je ne m’étais jamais autant senti prisonnier, mon seul espace était une petite terrasse entourée de murs en béton d’où n’émergeait que le sommet de deux ou trois palmiers. Sur cette terrasse, dans un transat, je lisais avidement ce volume et j’avais l’impression que cela m’aidait à survivre.

Charles Juliet sait s’adresser directement au noyau de nos inquiétudes, son écriture ne s’embarrasse pas de détours, il a acquis au cours du temps l’art et la manière de mettre les mots justes là où nous nous sentons perdus. Ces mots ne sont pas forcément des mots graves, ils peuvent aussi être légers, voire même drôles. Il raconte des anecdotes et parmi elles des histoires pouvant nous faire sourire autant que pleurer. Et puis au milieu de ces anecdotes, qui ont toujours un sens, on trouvera les traces d’une réflexion profonde sur l’écriture, sur la peinture, sur l’enseignement donné par certains mystiques. Son exploration de lui-même, les questions qui le hantent en permanence depuis qu’à l’âge de quelques mois, il fut abandonné par sa mère mise en asile psychiatrique, sont bien sûr toujours là, affleurantes au texte, de même que les expériences pénibles qu’il dut subir lorsqu’il fit ses études à l’Ecole des enfants de troupe d’Aix-en-Provence, et dont il a tiré un livre connu, « L’année de l’éveil » (porté au cinéma), puis les doutes qui l’assaillirent lorsqu’il décida d’abandonner les études de médecine auxquelles sa trajectoire le destinait pour se lancer dans la carrière d’écrivain. Le volume X est semblable aux précédents, il couvre la période de 2009 à 2012, Charles Juliet y parle de nombreux écrivains qui font partie de son panthéon littéraire. Ainsi de James Agee, l’auteur de Louons maintenant les grands hommes, cette fresque bouleversante sur les paysans pauvres qui ont été ruinés par la Grande Dépression de 1929, illustrée par les inoubliables photographies de Walker Evans. Nous apprenons que les articles qu’Agee écrivit avec tant de passion après avoir rencontré ces gens que personne ne songeait à questionner n’intéressaient pas les journaux de l’époque, qui les trouvaient illisibles. Surtout, la révélation de tant de misère dans le pays le plus riche du monde (ou qui allait le devenir s’il ne l’était pas déjà tout à fait) ne pouvait que gêner les lecteurs, et encore plus les politiciens. [A notre époque actuelle, marquée par l’ère du trumpisme, nous pouvons nous poser des questions également sur l’état de misère de ces gens désespérés du Sud et du Centre des Etats-Unis… se sont-ils seulement remis des drames des années trente? Comment ont-ils survécu à la dépression plus tardive de 2008 ?].

Camus eut aussi une énorme influence sur lui. Il raconte avoir fait, lors d’un hommage, un exposé sur un texte important mais peu connu : Misère de la Kabylie, où l’on trouve une affinité entre l’écrivain français et l’écrivain américain. On dit peu souvent à quel point les colons français ont réduit la Kabylie à la misère dans ces mêmes années trente / quarante. « Des femmes font de 30 à 40 kilomètres pour aller chercher le blé qui leur est distribué en quantité insuffisante. Un hiver, quatre vieilles femmes parties chercher leur ration d’orge, sont mortes dans la neige lors du retour ». « Dans les écoles, il arrive que les enfants s’évanouissent, faute d’avoir mangé ». « En octobre, à la rentrée des enfants sont arrivés nus et couverts de poux ». Evidemment, de tels articles publiés dans Alger républicain ne pouvaient plaire à l’administration coloniale, et Camus dut quitter l’Algérie pour trouver du travail en métropole.

Je ne dirai pas beaucoup plus de tous ces exemples de travaux de réflexion tirés du Journal de Charles Juliet, ce serait presque réécrire le volume ! Tous disent l’intérêt porté par le diariste français au sort des gens les plus simples, voire les plus pauvres, et le respect qu’il porte aux écrivains qui ont tenté de l’exprimer.

On trouvera aussi foule d’exemples de son talent d’observateur, qui va de pair avec celui de restituer l’observation en quelques mots. Le 25 janvier 2010, après avoir noté que la serveuse au café avait un anneau d’argent accroché à la base du nez, il revient à l’époque de ses dix ans, lorsqu’il accompagnait le « taureau des Maillard » qui portait un tel anneau au museau, vers une vache en chaleur, et il se rappelle :

« Il est allé droit sur la vache. Dans un premier temps, il l’a longuement sentie, reniflée, et l’a montée. Sans perdre une seconde, le père Maillard a empoigné d’une main ferme le dard luisant et l’a introduit avec vigueur dans la vulve ».

Comment écrire d’une manière plus directe, plus précise, en évitant toute circonvolution ou paraphrase ? C’est tout le talent de Charles Juliet.

En même temps que ce volume, paraît l’anthologie de ses poèmes à laquelle il a lui-même travaillé, sous le titre « Pour plus de lumière – anthologie personnelle 1990 – 2012 ». Elle est dédiée à M.L. dont j’apprends incidemment par la presse qu’elle est décédée récemment. Comme la prose du Journal, la poésie de Juliet est unique en cela qu’elle aussi va droit au but, qu’elle atteint directement la cible, cette cible étant à peu près constante : savoir qui nous sommes, ce que nous sommes, d’où nous venons (de quelle mère en nous qui continue même au plus profond de l’âge de nous interpeller). Jamais la moindre mièvrerie (cela paraît aller de soi mais est si peu vrai de maints soi-disant poètes que nous lisons en ce moment), on ne cherchera même pas d’image, nous sommes loin du surréalisme et parfois même nous sommes comme face à un squelette de poésie, une essence pure, une esquisse, un signe tracé d’un seul trait (pas étonnant que Charles Juliet admire tant Fabienne Verdier!).

Partout je t’ai cherchée
Dans les bars et dans les rues
dans les gares et les trains
sur les plages et dans les ports
Partout je t’ai cherchée
Dans bien des villes
et bien des pays
Partout je t’ai cherchée
Et je te cherche encore
Tu es cette morte
qui n’a cessé
d’enténébrer ma vie

ou bien :

j’ai voué à la solitude
ce corps qui m’entrave
et le plus souvent que je puis
je le déserte l’abandonne
à ses fièvres et fatigues
il traîne où il veut
tue le temps comme bon lui semble
et quand il me revient
je continue de l’ignorer

je cherche le noyau

la racine

Dans le premier de ces deux poèmes, on comprend à la fin, que c’est de sa mère qu’il s’agit… « tu es cette morte qui a enténébré ma vie » est la chute qui nous étreint et nous fait vivre sa blessure, dans le deuxième, même type de chute : la cible est atteinte en quelques mots, c’était « le noyau », « la racine ». On ressent ce qu’on éprouve en lisant certains haïkus, mais sans la contrainte formelle, un peu trop rigide, qui disent en un mot final ce qu’on avait commencé d’apercevoir au travers des premiers vers.

La seule chose que je regrette dans ce volume de poésies, c’est la présence d’une préface, d’une « présentation » par un membre autorisé de l’intelligentsia poétique française, comme si l’on avait besoin d’une telle présentation qui ne fait, en réalité que paraphraser et décrire maladroitement ce que l’ensemble de textes va dire, ou bien essayer de lui donner des « lettres de noblesse » en le rapprochant des poètes-piliers, passages obligés, comme s’il y avait un sens à comparer la voix unique de Charles Juliet avec celles de Char, de Juaroz, d’Eluard ou de Machado. A quoi bon ? Ici, le texte seul se suffit à lui-même.

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L’amour au temps du Grand Meaulnes

Relire Le Grand Meaulnes aujourd’hui, en plein 21ème siècle et si longtemps après la première lecture… qu’est-ce que cela nous fait ? C’est à l’occasion de la parution du volume consacré à Alain-Fournier en édition de La Pléïade (avec une présentation de Philippe Berthier), offert en cadeau, que l’aventure m’est arrivée. J’avais lu Le Grand Meaulnes dans ma prime jeunesse… comme tout le monde peut-être, mais alors que beaucoup l’ont lu par obligation scolaire, ce n’était pas mon cas. J’en avais entendu parler, on m’avait dit que compte tenu de mes goûts manifestés antérieurement, cela devait me plaire, mais cela ne m’avait pas plu autant que cela et peut-être en étais-je resté à la première partie. En tout cas je trouvais que cela n’atteignait ni la beauté ni l’intensité ressenties à la lecture de, par exemple, Nerval et ses Filles du feu… car Sylvie restait et allait toujours rester comme un chef d’œuvre de la littérature évocatrice de souvenirs d’enfance et d’adolescence (et il faut bien dire que la construction narrative de Sylvie est objectivement un chef d’œuvre, ce qui me fut révélé de façon particulièrement claire lorsque je lus le commentaire très subtil qu’en fit Raymond Jean, l’auteur, dans la collection Ecrivains de toujours, du volume sur Gérard de Nerval).

Cette première partie du livre me semble encore aujourd’hui un peu décevante, on y décrit les mœurs des jeunes élèves en cette fin de XIXème siècle, bagarres, jeux, dont jeux de séduction. Augustin Meaulnes est un grand type qui débarque un jour dans la maison du narrateur qui est en même temps celle du directeur de l’école (puisque le narrateur est le fils de celui-ci) et sa venue va bouleverser les habitudes des écoliers… On pourrait presque croire qu’il est semblable à l’invité qui surgit dans Théorème de Pasolini, dont je parlais la semaine dernière. Mais jamais cela n’atteindra ce niveau. Le narrateur est séduit, comme le sont la plupart des autres enfants. Les adultes sont décontenancés. On apprend à cette occasion que les mœurs scolaires de l’époque étaient très tolérantes à l’égard des escapades ou des arrivées à l’improviste dans la classe, mais peut-être était-ce que les travaux des champs devaient primer sur l’école… Le maître se confond souvent avec les enfants, partageant leur curiosité et leurs étonnements naïfs. Les élèves apportent leur contribution au ménage, à l’approvisionnement en bois, au déneigement. Dans cette première partie, le passage-clé, celui de la première rencontre entre Meaulnes et Yvonne de Galais dure très peu de temps, une demi-page peut-être, enchâssé dans le récit d’une fête comme Nerval aussi en évoquait le souvenir. Fête curieuse, donnée pour le retour du frère d’Yvonne, censé se fiancer avec une jolie jeune fille pauvre qu’il est parti chercher. Les gens des alentours sont arrivés à cheval, en calèche, il est question d’un bateau à moteur qui promène les paysans dans leurs beaux atours sur les étangs de Sologne (à moins que ce ne soit sur le Cher). C’est là que tout à coup, n’en croyant pas ses yeux, Meaulnes aperçoit cette jeune fille blonde, si belle, si pure. Instantanément, il sait qu’elle sera la femme de sa vie. Après quoi tout peut revenir au prosaïque, la fête se termine dans le désenchantement, le fiancé n’est pas venu, ou plutôt si, mais ce sera trop tard, de toutes façons il est arrivé seul, sans sa promise, qui, au dernier moment, s’est refusée. Meaulnes, qui est là par hasard (il s’était proposé d’aller chercher les grands-parents du narrateur à Vierzon mais s’est perdu en route) va trouver une bonne âme pour l’escorter jusqu’à six kilomètres du village où vivent les Seurel (nom du narrateur, François), et en chemin sera témoin d’une scène inquiétante, violente, qui aura plus tard des répercussions.

un château qui pourrait être celui du Grand Meaulnes, à Chedigny (Indre-et-Loire) dans les années soixante

La deuxième partie est comme une sorte d’attente. Il ne s’y passe pas grand-chose si ce n’est des scènes où s’affrontent les écoliers, où apparaissent deux bohémiens – c’est ainsi qu’on les nommait – qui jouent un jeu étrange. Ils entraînent les écoliers contre Meaulnes et le narrateur, mais en même temps, l’un des deux semble proche, quasi fraternel par rapport à Meaulnes. On a vite deviné qu’il n’est autre que Frantz, le frère d’Yvonne de Galais, qui a réchappé de sa tentative de suicide. Meaulnes part. Le domaine où a eu lieu la fameuse fête semble avoir disparu, être hors d’atteinte.

On en vient à douter qu’il ait vraiment existé. C’est là un point qui me semble central dans Le Grand Meaulnes : tout ce qui arrive n’est peut-être jamais arrivé, la fête fut peut-être un rêve puisque, d’ailleurs, personne n’est capable de la situer sur une carte, et donc la fille entraperçue par Meaulnes n’existe peut-être pas. C’est sans doute là ce qui a fait le grand charme de ce roman, le fait qu’il ait marqué les esprits de ceux qui l’ont lu : il se pourrait que tout cela ne soit qu’un songe.

Et pourtant la troisième partie nous remet dans le réel. Oui, la fête a eu lieu. Et par un retournement assez stupéfiant, il apparaît même qu’elle s’est déroulée… tout près de chez François Seurel, dans un village, le Vieux-Nançay, tellement connu que le narrateur y possède une partie de sa famille chez qui il vient passer des jours de vacances ! Ainsi le contenu du rêve était-il tout proche. Yvonne de Galais, que l’on croyait inaccessible, est là, visible sur simple demande ! Elle est très belle en effet, elle a juste le défaut que lorsqu’elle est troublée, cela se marque par des taches de rougeur sur le visage. Tout cela paraît étrange au lecteur, comme si une porte dérobée s’était ouverte tout à coup, comme si ce dont nous rêvions n’était « que cela », on appréhende déjà la dimension décevante de cette dernière partie. Yvonne confirme : le domaine n’existe plus. On l’a vendu et les acheteurs (des chasseurs) ont tout détruit sauf une maison à un étage où elle vit avec son père. Les chevaux ont été vendus aussi, sauf Belisaire, le très vieux cheval blanc qu’elle monte encore pour aller faire ses courses au village…. Ainsi, le rêve avait-il quand même une vague substance, sauf que certains de ses éléments sont apparus bien réels et que d’autres ont été détruits, balayés, forclos. Et alors, cette troisième partie va se poursuivre comme l’envers de la première : en détricotant ce qui avait été édifié à coups de sentiments, de pureté et d’idéalisme. Le narrateur, infatigable narrateur en qui l’on devinera un lointain parent du personnage central du Messager de Joseph Losey (ce brave petit gars qui consume sa vie dans la fonction d’intermédiaire entre un homme et une femme, et qui finalement en perdra toute possibilité de désir), va réunir Augustin et Yvonne, qui vont s’épouser. Alors tout est fini ? Tout finit bien ? Eh bien non, il faut tout un écheveau complexe de contraintes par lesquelles les personnages se sont liés (Augustin et Frantz notamment) pour que finalement le château de sable construit à grand frais s’écroule, submergé par un tsunami qui a tout l’air d’un fiasco, selon le terme introduit par Stendhal qui avait déjà théorisé ce qu’il advient à l’amoureux transi lorsqu’il a trop idéalisé l’objet de son amour… car on ne nous fera pas croire que ces deux là ont connu, même le temps d’une nuit de noce, l’épanouissement heureux d’une relation sexuelle correspondant à leurs envies.

Le messager (Joseph Losey) 1971

Ce n’est pas cette dimension décevante que je reprocherai au roman célèbre d’Alain-Fournier – qui, d’ailleurs n’a peut-être pas été perçue ainsi par les premiers lecteurs et encore moins par les malheureux enfants à qui on l’a donné à lire – mais l’enchevêtrement de coïncidences et de coups de théâtre qui ponctuent la fin du récit, qui n’apporte rien à ce que nous avions déjà deviné et ne fait que se conformer à la tradition des romans populaires et des feuilletons chers à l’époque.

Loin de ces imbroglios peu vraisemblables, le point essentiel est qu’à la fin, Meaulnes n’est plus le glorieux invité de Théorème, il est devenu un adolescent attardé incapable de vivre la passion qu’il éprouvait – ou croyait éprouver – pour Yvonne de Galais, et qui la laisse seule et enceinte d’un bébé qui aura du mal à naître, l’accouchement entraînant finalement la mort de la jeune mère. Brrrr… quelle issue sinistre. On pourrait imaginer une autre fin… peut-être Meaulnes pourrait-il continuer à fuir, mais François, le narrateur, lui, assumerait son rôle, nouerait une relation véritable avec Yvonne (qui ne serait pas morte en couches) et réaliserait enfin son désir.

Si Le Grand Meaulnes apporte aujourd’hui quelque chose à ses lecteurs et lectrices, n’est-ce pas donc plutôt négativement, ou, en quelque sorte, en creux, puisque s’y dessine tout ce que nous voudrions que soit évité dans le drame – ou la comédie – de la relation humaine que l’on définit comme amour ? Qui en aucun cas ne doit conduire à la mort, ni même au remords, mais à la joie véritable.

Ce qui est frappant dans cette vision « romanesque » de l’amour au temps du Grand Meaulnes, c’est donc que l’on y parle peu de désir (même si, comme le suggèrent certains critiques, celui-ci est omniprésent, s’exprimant dans les paysages ou dans les rêves des adolescents, dont des rêves de voyage en ce qui concerne Meaulnes). Le corps d’Yvonne de Galais est évanescent. Si une petite fille naît de l’union des deux supposés amants, il aura bien fallu pourtant qu’à un moment les corps se rapprochent, se caressent, tendent l’un vers l’autre, or cela est absent du récit, on ne sait plus même très bien à quel moment cela a pu se produire puisque dès la nuit de noces, on nous présente Augustin Meaulnes comme tourmenté par un soucis bien plus grand (répondre à la promesse qu’il a faite à son beau-frère!). Mais cela était semble-t-il courant dans la littérature de l’époque… Comme si l’invention du désir était finalement récente, en tout cas sa traduction en mots, qui signifie sa prise en compte au niveau symbolique. Le temps du Grand Meaulnes serait ainsi celui de l’imaginaire et de la régression s’opposant à celui du symbolique, c’est-à-dire du récit qui s’organise autour du désir, là seulement où la jouissance peut apparaître, voire se dire (chez Duras par exemple). On apprend incidemment en lisant la préface que Le Grand Meaulnes est paru la même année que Du côté de chez Swann, y a-t-il symbole plus clair de l’opposition entre deux époques, l’une finissante et l’autre commençante ?

En lisant Le Grand Meaulnes aujourd’hui, j’ai cette impression que l’on ressent lorsqu’on explore un rêve qui nous a enchanté à ses débuts par ses couleurs vives, ses jeux innocents et qui vers la fin, a tourné au cauchemar. Rêve qui nous laisse avec notre angoisse de ne pas réussir à l’interpréter, face à un sentiment d’échec.

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Théorème de l’absolu

Le site LaCinetek nous permet depuis peu d’avoir accès à tous les chefs d’œuvre du 7ème art… nous n’allons pas nous plaindre et bien au contraire allons savourer de revoir les films qui nous ont formé, et qui parfois ont changé notre manière de voir le monde au cours de notre vie. Théorème de Pier Paolo Pasolini aura été ainsi le premier que j’aie revu, et aimé autant que lors de sa première vision à sa sortie en cette lointaine année 1969 (année érotique comme chantait Jane sur paroles de Serge Gainsbourg), où je venais d’avoir vingt deux ans.

Terence Stamp et Sylvana Mangano dans Théorème de Pier Paolo Pasolini


Théorème… voilà bien, va-t-on dire, un titre qui pouvait attirer un étudiant en mathématiques… et pourtant à première vue rien de « mathématique » au sens propre dans ce film-là… à moins que son auteur n’ait voulu y glisser quelque volonté de démonstration en accord avec la rigueur formelle. Car ce film conduit comme le fait une démonstration vers ce que nous devons voir. En grec ancien, théorème vient du verbe θεωρέω observer, examiner, contempler… en mathématiques il désigne toujours ce qui s’obtient comme le produit d’une démonstration, et dans démonstration, il y a monstration encore, autrement dit acte de montrer, de faire voir. Et que voulait nous faire voir ce film si marquant ? Pour moi, aujourd’hui, je pense qu’il voulait nous faire voir à quel point nous sommes assoiffés d’amour dans ce monde aride où le commun des mortels semble avoir tant de mal à atteindre son désir. Le film est parcouru de références bibliques. Et « biblique » il l’est à coup sûr. Dieu emmena son troupeau dans le désert. Et il semble y être resté. Et il ne trouvera son oasis qu’à la fin de l’Histoire… et encore n’est-ce vraiment pas sûr… et ce n’est pourtant pas une parole divine qui le dit, ou qui révèle à chacun la vérité de sa foi ou de son désir. C’est le spectacle de la beauté d’un corps. Pouvais-je bien voir cela lorsque j’étais encore si jeune ? Et pourtant aujourd’hui, cette beauté supposée représentée par l’acteur Terence Stamp, ne nous frappe pas autant qu’elle a pu nous frapper à cette époque. Car il avait fallu l’incarner dans une personne concrète et vivante et que celle-ci était bien destinée à vieillir et à dépérir… aujourd’hui, Terence Stamp a 82 ans. Et au passage, quelle tristesse de constater que presque tous les acteurs et toutes les actrices de ce film sont morts… La sublime Sylvana Mangano morte en 1989 (il y a si longtemps…), Anne Wiazemsky morte en 2017, Laura Betti en 2004… Massimo Girotti (le père) en 2003. Or, tous ces visages, ces caractères, ces façons d’être nous semblent encore présents, actuels, comme s’ils devaient transcender l’écoulement du temps. Ce qui frappe dans ce film, au premier abord, c’est la très grande simplicité de la mise en scène. Chaque image parle d’elle-même, les voix off et les commentaires sont presque inutiles. Une usine comme il y en avait beaucoup encore en ce temps-là, une demeure somptueuse au milieu d’un parc verdoyant, des routes secondaires peu fréquentées, des villages aux murs lépreux autour de Milan, de grosses fermes, des chapelles isolées, des chantiers avec des grues et des terres retournées pour nous rappeler que nous étions encore en pleine reconstruction. On connaît l’histoire, tellement simple elle aussi, autant qu’une parabole biblique. Survient dans une famille riche l’ange, « le visiteur », celui dont on ne sait pas le nom, et dont la beauté va ensorceler tour à tour chaque membre de la famille : d’abord la servante, Emilia, femme austère et vertueuse et que le désir va faire chanceler jusqu’au désespoir et aux portes du suicide (elle s’enfile le tuyau du gaz dans la bouche), mais que l’ange va sauver avec délicatesse, puis le fils qui se révèle à lui-même des penchants homosexuels, son seul acte inavouable étant dans le regard qu’il ne peut empêcher de porter sur le corps de cet autre, puis la mère qui se laisse aller à dévoiler sa nudité, et le père lui-même, qui résiste mais que la vue de l’ange chavire et rend malade. Tous sont touchés et vient le moment où, de manière aussi soudaine qu’il leur est advenu, le beau personnage leur est retiré : il reçoit un télégramme, il doit partir. Alors tous vont se retrouver désormais seuls en face d’eux-mêmes. Rendus à leur identité, à leur désir dont il leur faudra bien faire quelque chose.

Laura Betti en lévitation

Pasolini a écrit un texte en parallèle au film dans lequel figurent des poèmes magnifiques, mais je suis un peu déçu, en le lisant, ainsi que par de très nombreuses critiques sur ce film, par l’accent qui me semble exagérément mis sur les rapports de classe, révélateur d’une époque où tout était dit politique et où toute lecture se devait de s’achever sur un constat de déploration de la division sociale, et la certitude que la Révolution y mettrait un terme. Les critiques, et Pasolini lui-même, font de la servante Emilia (jouée par Laura Betti) la seule véritable héroïne parce qu’elle finit en sainte et qu’elle le doit au fait d’être la seule à ne pas appartenir à la bourgeoisie. Mais pour qui regarde le film avec un regard frais (et c’est ce que j’essayais d’avoir en le visionnant ces jours-ci) cela ne saute pas aux yeux. Difficile de croire que la jeune Odette (jouée par Anne Wiazemski) tombe dans une intense catalepsie après le départ du jeune invité parce qu’elle est fille de la bourgeoisie, difficile de voir que son sort serait fondamentalement différent de celui de la servante qui, de retour en son village, reste prostrée sur son banc, ne se nourrissant que de soupe d’ortie et se faisant enterrée vive afin « non pas d’atteindre la mort mais de devenir une source d’eau à partir de ses larmes »… Si l’on essaie de voir les évolutions des personnages indépendamment de la doxa marxiste de l’époque, et qui, souvent ne faisait que s’inscrire dans la continuation du dogme judéo-chrétien, on ne voit que des êtres qui tentent d’aller jusqu’au bout d’eux-mêmes sans considération de ce qui est bien ou de ce qui est mal. Que Lucie, la mère (Sylvana Mangano), se mette à parcourir les rues de Milan au volant de sa petite Mini Cooper afin de prendre à bord de jeunes hommes qui vont ensuite la culbuter dans les fossés n’est pas en soi façon de sombrer dans la déchéance et la honte. Cela me rappelle une discussion avec un ami bouddhiste qui me parlait avec infiniment de respect du sixième dalaï-lama pourtant connu pour ses excès de boisson et ses mauvaises fréquentations : cela n’avait aucune importance à ses yeux si c’était là sa manière à lui de vivre « selon son kharma », ce que je traduirai par « selon son désir ». Le père est un riche entrepreneur de Lombardie, mais cela ne l’empêche pas de souffrir, comme les autres. A la fin, il cèdera son usine aux ouvriers, et il errera nu sur les étendues de cailloux que l’on devine brûlants au creux d’un désert, à moins que ce ne soit au flanc d’un volcan. Cela ne nous semble être en aucune manière signe d’échec, seulement une façon de vouloir exister. D’ailleurs, le poème de Pasolini est là pour nous le dire :

et pourquoi ce hurlement qui, un instant plus tard,
s’échappe furieusement de ma bouche,
n’ajoute-t-il rien à l’ambiguïté qui jusqu’ici
a présidé à ma course dans le désert ?
Il m’est impossible de dire quelle sorte
de hurlement je pousse là : il est vrai qu’il est terrible
– au point de défigurer mon visage
qui est alors pareil à la gueule d’un fauve -,
mais il est aussi en quelque sorte joyeux
au point de me ramener à l’enfance.
C’est un hurlement fait pour implorer l’intérêt de quelqu’un
ou son aide ; mais peut-être est-ce aussi un blasphème.
C’est un hurlement qui veut signifier,
en ce lieu inhabité, que j’existe,
et même, que non seulement j’existe,
mais que je sais. Un hurlement
tel, qu’au bout de l’angoisse
on y sent quelque vil accent d’espérance ;
ou bien un hurlement de certitude, parfaitement absurde,
dans lequel retentit un pur désespoir.
De toutes façons, une chose est sûre : quelle que soit
la signification que ce hurlement veuille avoir,
il est destiné à rouler sans jamais connaître de fin.

Ils sont nombreux en effet les hurlements que tout humain a envie de pousser, contre la misère, contre la solitude, contre le sort hélas trop évident qui est laissé à chacun d’entre nous en face de la vieillesse, de l’abandon et de la mort, hurlement pour dire j’existe mais aux yeux de qui ? aux yeux de quoi ? Puisqu’il n’est pas de Dieu pour l’entendre… Riche ou pauvre, prolétaire ou bourgeois, c’est la même angoisse, la même solitude. On peut juste être nostalgique d’une époque – celle du film – où les propriétaires d’usine avaient cette possibilité, rarement utilisée mais pourtant donnée, de céder leurs biens aux producteurs. C’était avant qu’un capitalisme anonyme ne s’installe et ne bloque à tout jamais l’espoir qu’il pourrait un jour disparaître…

L’évangile selon Saint-Matthieu

Aujourd’hui où nous sommes plus ou moins dépris de cette envie de tout vouloir ramener aux concepts du marxisme, Théorème agit différemment qu’autrefois. Il reste de lui surtout l’inspiration biblique, et en ce sens, il est proche de cet autre film de Pasolini sorti à la même époque, et que l’on peut aussi voir grâce à la plateforme LaCinetek : L’évangile selon Saint Matthieu. M’échappait complètement à l’époque, moi l’incroyant, l’athée, le marxiste (ou se voulant tel) l’idée qu’un réalisateur aussi engagé que Pasolini pût mettre en scène une histoire du Christ. Quand j’avais vu Théorème, à aucun moment ne m’était venu à l’esprit la similitude entre le visage et le personnage de l’ange et ceux du Christ dans L’évangile, la similitude également entre les étendues du désert lors de la fuite en Egypte et celles du terrain volcanique où évolue le père dans Théorème. Dans ces deux films, il me semble que Pasolini lance un appel à la foi, qui n’est pas forcément la foi religieuse, la foi en Dieu, mais la foi en l’avenir, en un destin possible des humains pour peu qu’ils se détournent des facilités offertes par la consommation, par l’habitude ou par le respect vain de conventions périmées. Il faut aller jusqu’au bout de ce que l’on a en soi, et pour cela d’abord se connaître soi-même, et alors ce qu’il adviendra sera aussi, de surcroit, en conformité avec la marche objective du monde.

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Au Japon, en suivant Corinne Atlan

En ces temps de non-voyage où il ne reste que les mots, on prend un plaisir décuplé à lire ce que certains auteurs nous écrivent à propos de voyages et de destinations lointaines. Il y a quelques temps j’avais évoqué San Francisco au travers de la poétesse Louise Glück, non qu’elle y fût elle-même liée par sa biographie (elle naquit à New-York) mais simplement parce que c’était là que je l’avais découverte, dans le cabinet « poésie » de la librairie City Lights. On peut maintenant, de manière semblable, revenir vers le Japon, toujours pas par les lignes aériennes (ni même par le transsibérien, qu’un auteur de blog raconte si bien à cette adresse) mais par la grâce de Corinne Atlan, qui est l’excellente traductrice de Haruki Murakami et d’autres écrivains japonais, ainsi que l’autrice de quelques livres qui nous font revivre le choc ressenti autrefois – et que nous nous expliquions mal parce que nous n’avions pas les clés – à la visite de quelques hauts-lieux de l’archipel, et en premier lieu de Tokyo et de Kyoto (mais aussi Kobé, Osaka, Himeji, Hiroshima, Kinosaki, Tomo-no-ura etc.). Son dernier ouvrage est très court, ne coûte pas cher (2 euros!) et a été publié dans cette petite collection des éditions Folio qui pratique la recherche des chefs d’œuvre en petit format. Il porte le titre : Petit éloge des brumes.

J’avoue que si je devais refaire ma vie, j’essaierais de suivre la voie de Corinne Atlan : apprendre le japonais, partir enseigner le français à Katmandou (les deux n’étant pas liés, bien sûr!) et m’atteler à la traduction de grands écrivains japonais (je pense ici pas seulement à Murakami mais aussi à Kenzaburo Oê qui m’a particulièrement fasciné à partir de la fin des années quatre-vingt-dix). Merveilleux destin. « Vivre au bout du monde » est une expression un peu idiote, ne sommes-nous pas toujours au bout du monde, en tout cas pour quelqu’un qui vit à un autre bout du monde que le notre ? L’essentiel est la communication avec autrui, connaître d’autres langues, pouvoir pénétrer d’autres cultures. « C’est une grande chance – dit Corinne Atlan – d’avoir plusieurs mondes et de porter en soi différentes cultures. Pouvoir rêver en deux langues est une capacité merveilleuse, qui devrait être encouragée et enseignée dans les écoles ». Je ne sais pas si à mon âge (73 ans) et compte-tenu des nouvelles restrictions qui pèsent sur l’organisation de voyages lointains, j’aurai l’opportunité de réaliser ce vieux projet : vivre au moins quelques semaines à Kyoto, je ne sais même pas si un jour je pourrai enfin jouir du spectacle des cerisiers en fleurs, voire même me rendre à l’invitation de mon amie calligraphe Kozen dans un village traditionnel du mont Koya. Pourtant je m’imagine très bien en vieux voyageur avec un chapeau et une canne arpentant les bouts de sentier qui relient un temple à un autre, comme déjà j’en avais senti l’ébauche au cours de ma pérégrination le long du chemin des philosophes, cette allée qui borde un canal et permet de relier à Kyoto quelques-uns des temples les plus célèbres, mais c’était au mois d’août, peut-être pas la meilleure saison pour déambuler de château en château, en tout cas, une saison sans brume alors que la brume, à coup sûr, est une composante fondamentale du paysage japonais.

Ce petit livre n’est pas seulement consacré au Japon, puisqu’il parle de la brume, il parle aussi du brouillard, il parle du roi des Aulnes (dont on apprend qu’existe une version normande) et il parle donc de « Nuit et brouillard », le film d’Alain Resnais qui fit tant à l’éveil de notre conscience de la Shoah. A ce propos, Corinne Atlan évoque les poètes allemands (elle voulut à une époque se spécialiser aussi dans cette langue) et particulièrement Paul Celan, et sa Todesfuge. Elle parle aussi des peintres, du sfumato de Léonard qui est une manière de faire contraster la précision de traits d’une Sainte Anne ou d’une Vierge avec le flou et le brumeux des fonds (« L’effet de brume est un effet de vie »). Et du génie de Monet qui transforme les tours du Parlement en « colonnes de tornade sous un ciel d’orage ». Mais les peintres occidentaux ont beau peindre la brume, elle n’est jamais pour eux qu’un challenge, une difficulté supplémentaire à affronter, un problème que l’on résout à la manière d’un scientifique qui explique la lumière en la décomposant en longueurs d’onde, il leur manque, dit-elle, le qi, (起) « émanation du Vide originel », ce que l’on trouve en Asie. « Le flou, le brumeux, comme façon d’être, comme principe de civilisation ». Il ne m’étonne pas du tout alors qu’elle évoque les onsen, ces lieux où des volutes nuageuses sortent des roches tarabiscotées au milieu desquelles coulent des rivières, et où l’homme ou la femme se baigne, nu(e), transpirant de chaleur et ne supportant, comme autre chose que son corps, que la petite serviette posée en équilibre sur le sommet du crâne. Ni ces rideaux de pluie que l’on voit souvent sur les estampes de Hiroshige, stries qui hachent les ponts et les canaux ainsi que les corps pliés en deux des paysans sous leurs ombrelles. Ce petit livre est non seulement un monument de poésie il l’est aussi d’érudition, nous initiant à des œuvres littéraires qui nous demeurent en grande partie inconnues comme les Nuages flottants de Shimei Futabatei, publié en 1887 et considéré comme le premier roman du Japon moderne ou bien le roman éponyme de Fumiko Hayashi, paru en 1950. Yukiko et Tomioka forment le couple central du second, « personnages égarés et irrésolus dans un monde en pleine mutation ». Cette histoire conduira notre héroïne à nous vers une île toute ronde du sud de l’archipel qui s’appelle Yakushima, et elle en décrira la beauté et… le régime des pluies (« il tombe trente-cinq jours par mois une pluie oppressante, épaisse, presque laiteuse »). Les haïkus portent évidemment la trace de ces empreintes brumeuses :

Adieu –
au-delà du brouillard
un brouillard plus profond

(Takajo Mitsuhashi)

Ce genre de haïku me semble révélateur d’un trait de la culture japonaise, celui de très souvent reposer sur une structure à double-fonds : au-delà du brouillard, il y aurait ainsi un brouillard plus profond, de même que dans un sutra connu (cité par Kenneth White) il est dit : « le soi-disant monde n’est pas le vrai monde, c’est pour cela qu’ils l’appellent « le monde » ». Il me revient aussi à l’esprit qu’un traducteur de haïkus (Patrick Blanche, qui habite à Nyons, et a traduit Seigetsu) nous avait appris que les haïkus se lisent toujours deux fois, comme si la deuxième était comme une façon de faire résonner la première énonciation en en dévoilant un fonds que l’on n’avait pas perçu du premier coup. Façon aussi de faire se mélanger les mots et leurs échos, comme les corps et leurs ombres, ou bien simplement, les vivants et les morts.

Ainsi le brouillard joue-t-il un rôle central dans maintes œuvres, y compris cinématographiques. Corinne Atlan cite le fameux Contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi, que j’ai revu récemment grâce à la plateforme LaCinetek et où l’on est saisi lors de la traversée du lac Biwa, qui se fait par un brouillard à couper au couteau, par la ressemblance avec une traversée du Styx : on ne sait plus très bien si nous sommes chez les vivants ou chez les morts dont la présence nous est indiquée quand la barque rencontre une autre barque qui va à la dérive. Et la suite du film, d’ailleurs, nous rend encore davantage témoins de cette co-présence au travers de la princesse dont l’un des héros tombe amoureux et qui s’avère n’être qu’un fantôme. Et Corinne Atlan ne manque pas de nous rappeler, sur le même plan, la triste réalité de cet homme d’Hiroshima que l’explosion a volatilisé en ne laissant de lui sur un mur encore debout qu’une ombre projetée par l’éclair.

Ombre de femme et enfant – de Jiro Takamatsu

Nul doute que cette permanence de la brume, et ce sentiment d’une réalité à double-fonds – comme si chaque fois que nous percevons un phénomène en apparence banal il devait exister une réalité plus profonde qui en livre le secret, quelque chose que je comparerais volontiers à un noumène par rapport au phénomène kantien – font partie de ce qui nous attire profondément vers le Japon, les Occidentaux que nous sommes étant éduqués à une perception claire des choses, que d’ailleurs évoque bien l’idée de « Lumières », et ayant besoin, à cause de cela, de goûter aux délices d’un autre monde.

Ne pas céder toutefois aux mirages… Dans un autre livre, Un automne à Kyoto, Corinne Atlan fait un tableau plus exhaustif de la vie au Japon, où cette perception d’un Japon « enchanté » fait parfois la place à une réalité moins digne et plus misérable. Je me souviens alors de mon premier voyage, à l’occasion d’un Congrès de logiciens et d’informaticiens, pendant lequel, en marge du congrès, j’avais pris contact avec un blogueur français qui vivait au Japon depuis vingt-cinq ans, y exerçant la profession de traducteur free-lance, pour une balade ensemble dans des quartiers peu touristiques qu’il connaissait (je me souviens notamment d’un quartier de Tokyo où se trouve une école construite par Frank Lloyd Wright) au cours de laquelle il avait été heureux de s’épancher auprès d’un compatriote qui, lui seul, pensait-il, pouvait comprendre sa peine à vivre au sein d’une famille (il était marié à une Japonaise et avait eu un enfant avec elle) pétrie de conventions et où ne se manifestait jamais le moindre élan un peu spontané, la moindre parole provenant de l’intime. Sa parole m’avait glacé : « on se marie, ça va bien pendant quelques années, puis ensuite… le silence s’installe ». Envers et endroit d’un monde…

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Ouvèze / Où vais-je ?

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de faire partager à mes amis lecteurs et lectrices une balade touristique à deux pas de l’endroit où j’ai passé mon confinement. Le lieu de cette balade est cette région couramment appelée Drôme provençale alors que, historiquement, il ne semble pas qu’elle ait appartenu à la Provence, mais bien plutôt au Dauphiné, mais si l’on admet comme je l’ai lu quelque part que, géographiquement, il est possible de définir la Provence comme l’ensemble de tous les points d’où l’on peut percevoir le Mont Ventoux, alors nous sommes en Provence. La Drôme est un territoire enviable car morcelé en plusieurs zones souvent étrangères entre elles, avec chacune sa spécificité mais qui, réunies, donnent un bel ensemble, un condensé de paysages variés comme en ont peu de départements français. On y trouve un peu des Alpes à l’est, le massif du Vercors, plus au nord la Drôme des collines et la plaine de Valence, et plus au sud, les Baronnies, où je suis, sans compter bien sûr une partie de la vallée du Rhône, qui la sépare de l’Ardèche, le département frère et rival. J’ai connu dans ma jeunesse Vercors et plaine de Valence, je n’étais jamais, à l’époque, descendu si bas, je ne connaissais ni Nyons, qui figurait seulement sur le calendrier des postes, en noir et blanc, au titre de troisième sous-préfecture de la Drôme (les deux autres étant Crest et Die), ni Buis-les-Baronnies bien que ce village fût le lieu d’un des premiers romans que j’aie lus, étant enfant, et dont je ne me rappelle plus le titre, et qui me laisse, outre la dénomination du village, le parfum du chèvre-feuille puisque je crois me souvenir que le héros (ou l’héroïne, je ne sais plus) identifiait un endroit où il/elle était déjà passé(e) grâce à cette odeur… Récemment, nous (C. et moi) avons donc profité de l’élargissement possible du rayon d’action de nos balades en temps de confinement pour explorer la haute vallée de l’Ouvèze. L’Ouvèze est bien connue, c’est l’une de ces rivières, tellement paisibles et gaies en temps normal, argentées et coulant entre ronces et calcaires, qui parsèment notre région, mais qui en temps extraordinaire peuvent devenir des torrents tumultueux, provoquant des sortes de tsunamis pour les villages qu’elles traversent, ainsi est-ce l’Ouvèze qui, le 22 septembre 1992, traversant en furie la ville de Vaison-la-Romaine, fit 47 morts.

vallée de Sainte-Jalle

Le col d’Ey sépare la vallée de Sainte-Jalle où nous sommes, de celle de l’Ouvèze qui descend vers Buis, au sud. Mais si on remonte ladite vallée, on rencontrera sur la rive droite d’abord deux petits villages, Autanne et Vercoiran. Le premier est accroché à une pente raide, on y accède par une route étroite, avec peu de virages, qui monte directement vers ce bloc de fermes et de maisons de village, avec son petit cimetière qui ne contient guère plus de quatre ou cinq tombes à l’ombre de hauts cyprès. Nous nous garons là. Le reste, à faire à pied, conduit à une minuscule église dont la base est faite de deux bassins, était-ce un lavoir autrefois ? ou bien des fonds baptismaux ? Le livre de Patrick Ollivier-Elliott (très précieux) sur les villages des environs nous engage à entrer dans l’église, nous y verrions des tableaux anciens (XVIIIème), une Vierge dorée et un Christ polychrome, mais hélas, la porte est fermée. Plus haut que cette église et que quelques grandes bâtisses, un chemin s’élance entre vergers, vignes et champs d’oliviers, on a de là une vue resplendissante sur la vallée et l’on voit poindre le village suivant que nous pourrions atteindre à pied assez rapidement si nous n’avions laissé au cimetière, cette satanée voiture qu’on ne saurait laisser là… Alors, nous allons à Vercoiran, qui se divise en deux parties, celle du bas est au bord de la route, un ancien moulin aujourd’hui occupé par un restaurant et un magasin de charcuterie qui a très bonne réputation, et la plus élevée est celle que nous voyions de loin, construite en contre-bas d’un donjon massif posé à même le rocher. Une rue s’enroule autour de celui-ci, et une autre rue est un peu plus basse, certaines maisons doivent être au moins du XIIIème siècle. Au-delà de la base de ce donjon, s’étend une plaine, dominée par la courte chaîne de la Serrière, cette plaine contient des constructions plus récentes, et un banc en demi-cercle avec un bassin et une plaque commémorative. Reprenant la voiture, nous passons au Moulin, prendre quelques victuailles qui s’avéreront excellentes. La route continue sur cette rive droite de l’Ouvèze, se faisant parfois étroite, parfois surplombée de rochers en équilibre, et le village suivant est Sainte Euphémie sur Ouvèze. Une curieuse histoire fait de ce village une ancienne possession des princes de Monaco, histoire d’un lointain échange entre le royaume de Naples et… ce tout petit bout de terre de Provence. Ici, les religions se sont affrontées comme un peu partout dans le Sud-Est de la France (le Luberon a connu aussi son lot de batailles et de massacres), elles ont du trouver un modus vivendi puisque sur la même place, aux deux extrémités, on trouve ici l’église et le temple protestant. Ce dernier a toutefois l’air plus vivant que sa voisine d’en face : la maison est habitée. Je vois dans une lanterne, le programme des cultes et des réunions périodiques où se retrouvent les ouailles d’un peu toute la Drôme du Sud, de Nyons à La Motte-Chalencon. Le village fut fortifié, on y entrait par des portes qui restent en état, dans l’une d’elles sont accrochées de vieilles échelles qui servaient (et servent peut-être encore aujourd’hui?) à la cueillette du tilleul (le tilleul est une grande richesse des Baronnies). Sortant du village pour rejoindre la route, nos pas croisent ceux d’un aimable habitant des lieux qui nous renseigne sur une pancarte qui nous intrigue, posée contre un vieux mûrier, où il est dit que cet arbre fut planté en 1732. Nous savons ainsi que, cette année là, le roi Louis XV, afin de fêter son mariage avec Marie Leszczynska, offrit un peu partout des mûriers. La soie, autre richesse de la région. C’est l’hiver, tard en novembre, le soleil est déjà prêt à disparaître derrière les barrières de calcaire, nous n’aurons pas le temps de visiter Saint Auban sur l’Ouvèze, mais nous repasserons dans notre vallée par le col de Peyruergue.

On a un sentiment étrange à parcourir une région où l’on s’est fixé sans jamais prendre le temps d’aller un peu plus loin, au-delà des premiers cols accessibles, cet-au-delà de Peyruergue nous est donc comme un pays étranger, confirmation qu’il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour être dépaysé et sentir en soi comme un léger inconfort. La nuit tombe. Nous sommes seuls au passage de ce col qui n’est rien du tout, mais le livre d’Ollivier-Elliott nous en apprend de belles. Comme son presque homonyme de l’Ardèche, le col de Peyrebelle, il y a ici une histoire d’Auberge Rouge, de ces lieux au XVIIème siècle où il ne faisait pas bon s’arrêter si on voulait échapper au couteau de l’aubergiste. On n’avait guère le choix que de tomber dans l’un ou l’autre cas : consommé ou consommateur. On raconte ainsi qu’un chevalier pressé qui voulait rejoindre Sainte-Jalle au plus vite, s’arrêta là-haut pour qu’on lui mette dans son écuelle un peu de pitance, de quoi tenir jusqu’à son but, on lui servit du ragoût, et le brave homme eut la surprise d’y découvrir… un doigt humain. On ne sait jamais si ces histoires sont vraies ou fabriquées pour faire régner la peur, toujours est-il que des siècles après… elles continuent de courir et rendent la plus innocente ruine aussi effrayante que le château de Barbe-Bleue. Dans la nuit donc, nous voyons des lumières, un nouveau gros château à flanc de colline, c’est La Batie-Verdun, puis plus loin Saint-Sauveur-Gouvernet et enfin la petite route qui grimpe vers notre village qui comporte en son nom la présence du mot « poët » qui ne signifie nullement quelque chose de poétique mais est de la même racine que les « puy » et les « pié » des environs et désigne seulement un promontoire (et qui, paraît-il, se prononce « poite » et non « pouète »).

Le lendemain, nous entendrons parler par des amis voisins de quelqu’un qui habite La Batie, le mot prononcé comme une banalité comme si à Grenoble nous évoquions une personne habitante de Saint-Martin d’Hères ou de La Tronche… mais le surgissement de ce mot en pleine conversation autour d’un verre sonnera en moi – allez savoir pourquoi – comme une sourde évocation du diable.

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Emotions d’un fonctionnaire européen (J.P. Toussaint)

A la dernière page de La clé USB, Toussaint écrivait « Je le pensai en ces termes : « C’est, en effet, très émouvant. » Je percevais l’émotion que la situation recelait, je me rendais compte que la scène que j’étais en train de vivre était très émouvante, mais je n’éprouvais pas moi-même cette émotion, comme si, l’esprit tendu et attentif, à l’écoute des sentiments que je ressentais ou que j’aurais dû ressentir, j’étais incapable de les éprouver vraiment, je ne pouvais que les observer de l’extérieur, et, dans cette nuance, dans cette infime distinction, je voyais une constante de mon caractère, une raideur, une rigidité, une difficulté que j’ai toujours eue à exprimer mes émotions. » Etait-ce la pensée de Jean-Philippe Toussaint lui-même ou celle du narrateur ? Question classique du rapport entre écrivain et narrateur. Nul jamais ne sait y répondre lorsqu’il ou elle lit un roman qui commence par « je ».

Toujours est-il que l’auteur ou le narrateur se trouvait piqué au vif par cette remarque, l’émotion lui était-elle si étrangère ? Etait-il condamné à regarder l’émotion, du moins celle, comme il le dit, « que la situation recelait » plutôt que de la vivre ? Si l’on en croit l’auteur (et on n’a aucune raison de ne pas le croire), La clé USB et le dernier livre paru, « Les émotions » ont été écrits l’un à la suite de l’autre, celui-ci pour servir de rebond immédiat au premier, comme s’il s’était dit : les émotions ? Eh bien parlons-en.

Ce livre donc est une approche ciselée de l’émotion. Telle qu’elle se loge dans les replis de nos vies les plus banales, et que la littérature est capable de faire sortir de sa cache. D’abord une chose : l’émotion, ici, n’est pas grandiloquente, elle n’est pas ce souffle romantique qui gonfle les voiles et emplit le silence d’un tumulte renversant. Elle semble n’être jamais autant elle-même que dans la discrétion et l’inattendu.

Le nouveau cycle ouvert par Toussaint avec La clé USB se passe, comme presque tout le monde le sait déjà, dans les parages de la Commission Européenne, autrement dit beaucoup à Bruxelles, mais aussi en Asie (d’où arrive notre héros au début du roman) et à Londres. Le personnage central est Jean Détrez, pourquoi « Détrez » ? parce que c’est le nom de la grand-mère de l’écrivain. Ce Jean Détrez est assez content de lui : il a bien réussi sa vie, si l’on peut dire, du moins il y eut un moment où il en était sûr, marié avec une jolie femme (Diane) et entrant à la Commission Européenne pour s’y occuper de prospective. L’un des attraits de l’écriture de Jean-Philippe Toussaint réside dans l’extrême soin avec lequel l’écrivain s’informe de sujets d’actualité. La « blockchain » dans le précédent livre, les techniques de prospective dans celui-ci (avec aussi, nous y reviendrons, les problèmes de l’architecture moderne et en particulier les nécessités du désamiantage). Dans la première partie, Jean Détrez participe ainsi à un séminaire de prospective au château londonien d’Hartwell House.

Hartwell House

Que vient faire la prospective dans un livre voué en principe aux « émotions » ? Habileté de l’écrivain : on ne parle jamais mieux d’une chose qu’en cernant ce qu’elle n’est pas, sa négation. Il ne devrait pas y avoir trace d’émotion dans les recherches très rationnelles sur la prévision du futur, or pourtant il s’en niche toujours, à commencer par l’émotion que procure au narrateur la discrète et jolie Enid Eelmäe, la représentante estonienne, et qui contraste avec l’austérité des sujets abordés ainsi qu’avec l’âpreté incompréhensible des affrontements entre ego au sein d’une communauté où chacun veut se monter du col. Drague et flirt habituels dans tout colloque, pensera-t-on… on sait déjà comment ça va finir. Et bien non, on ne sait pas. On ne sait jamais. Et c’est là que vient l’humour et la contradiction apparente. On peut développer des tas de méthodes savantes pour prévoir l’avenir d’un continent (ici l’Europe) et être tellement incapable de prévoir ce qui va nous arriver dans trois jours… que dis-je, dans une heure. Ce qui semble acquis s’évanouit. Ce qui était hautement improbable se réalise à la plus grande surprise de qui fait l’expérience.

Quand je lis Jean-Philippe Toussaint, je m’amuse beaucoup, pas seulement parce que j’aime ce genre de description : « Scott Adams, qui prétendait avoir l’oreille des huiles et devait avoir ses entrées dans le gratin », mais aussi parce que le ton est si distingué, si bien servi par une écriture classique, qu’on a l’impression de faire l’expérience d’un cérémonial glacé qui ne montrerait à première vue que signes et conventions mais qui révélerait dans un second temps les détails cachés par lesquels le narrateur – et avec lui, le lecteur – va frémir d’inquiétude, de chagrin ou de plaisir.

Une amie me disait récemment qu’il lui semblait que l’écriture de Toussaint était comme un robinet d’eau tiède. L’eau tiède… oui, on peut penser à cela, mais ne peut-on pas justement s’interroger sur la tiédeur ? Toussaint est un passionné du Japon, on le sait aussi depuis les romans de ses précédents cycles, or le Japon est ce pays qui a inventé une saveur supplémentaire aux aliments : la fadeur, et qui a produit un écrivain, Tanizaki, qui fait l’éloge de l’ombre, alors on y pense en le lisant… et il ne nous est pas indifférent que l’une des scènes les plus cocasses, les plus surprenantes de ce roman se passe justement… dans un bain d’eau tiède !

Ce que j’aime aussi chez Toussaint, outre son humour glacé bien connu, c’est ce style qui fraie avec les grands auteurs. N’y a-t-il pas du Proust dans ce genre de réflexion :

Chaque famille doit avoir ainsi de ces mots totems, talismaniques ou tabous, qui excèdent leur simple sens pour prendre une dimension mythologique dans le cercle familial, des mots qui revêtent une résonance affective amplifiée, sans doute irrationnelle, qui pouvait être exaspérante quand, adolescent, on la vivait sur le moment, et puis qui, avec l’âge, et la mort des protagonistes, devenait émouvante, et qu’on retrouvait un jour, au détour de la vie, avec un pur attendrissement, comme si la mémoire, à mesure que l’enfance et l’adolescence s’éloignaient, ne pouvait s’empêcher de passer à la feuille d’or les menus faits qui s’y rapportent. (p. 91)

Et l’analyse des petits détails, préparatifs à l’amour, des moments fugitifs où quelque chose se passe qui va être irréversible et va précipiter une rencontre sensuelle, comme les mains qui se frôlent ou les regards qui se cherchent, a chez Toussaint des accents qui rappellent ce cher Stendhal :

Même si on sait l’un et l’autre que quelque chose de tendre est susceptible de survenir à tout instant, il y a un dernier cap à franchir, qui peut sembler minuscule, et dont on peut même se rendre compte, a posteriori, en se retournant pour revoir la scène dans son souvenir, que ce n’était en réalité qu’un tout petit gué tellement aisé à traverser, mais qui, tant qu’il n’est pas franchi, tant qu’on ne l’a pas passé, demeure un obstacle insurmontable. (p. 76)

La matière temporelle est la matière première du roman en général, mais dans celui-ci, elle l’est tout particulièrement, comme si l’écrivain en faisait son thème principal (et non son simple soubassement) : mémoire avons-nous dit déjà deux fois dans les citations qui précèdent, et anticipation de manière évidente dans les sujets de préoccupation de Jean Détrez mais aussi dans le fait que, constamment, le récit nous ouvre à des attentes… dont bien peu sont satisfaites, à vrai dire ! (c’était déjà le cas dans La clé USB). De multiples fois, le décor est planté, l’action a lieu et tout devrait faire que ce à quoi l’on s’attend se réalise, et puis, patatras, le baiser ne vient pas, ou bien, ce n’est pas Diane (l’épouse dont il se sépare) qui se trouve dans l’ascenseur…

La deuxième partie du roman est surtout consacrée aux souvenirs concernant le père, que l’on enterre en ce moment (Détrez a appris le décès quand il se trouvait en Chine, aux dernières pages de La clé USB), un père encombrant si l’on comprend bien, ex-commissaire européen qui s’était fait une joie d’avoir son bureau au Berlaymont (nom du bâtiment où se réunit la Commission Européenne à Bruxelles et dont l’un des architectes principaux, dans le roman, se trouve être le frère du narrateur) avant que les travaux ne prennent trop de retard et qu’il doive en abandonner la perspective. Scène familiale émouvante que celle des deux frères escortant leur père dans la visite du chantier (Toussaint ne nous épargne rien des détails du désamiantage). Ici, l’architecture, la vraie, celle avec laquelle on fabrique les maisons et les immeubles, occupe une place centrale dans l’architecture du roman. Occasion, d’ailleurs, d’en apprendre beaucoup sur les architectes qui ont fait Bruxelles (de Pierre de Groef, le vrai grand-père de l’auteur, à Victor Horta, le promoteur d’un Art Nouveau qui a donné lieu à des immeubles exceptionnels). Tout cela ne fait bien sûr qu’envelopper l’émotion créée par la mort du père, il faut une couverture ouatée et tendre pour amortir la douleur de la perte. Elle n’empêche pas de dire encore une autre douleur, celle liée au temps qui s’écoule, aux désillusions qui, cette fois, ne viennent plus d’une trajectoire personnelle mais de l’évolution du monde :

Mon père, dans les derniers mois de sa vie, avait vu une page se tourner sous ses yeux, où l’outrance, la calomnie et le mensonge s’étaient propagés dans l’espace public, où le respect des faits n’avait plus le caractère intangible qu’il avait toujours eu dans le passé.

La souffrance liée à la mort, à l’écoulement du temps, ne s’amoindrit que du surgissement aléatoire du désir sexuel, ou, simplement, de la tendresse (retour de sa première femme, Elisabetta).

Le Berlaymont, l’hôtel Tassel de Victor Horta et un immeuble dû à Pierre de Groef

Et puis cette troisième partie, pour moi complètement irréelle, où la tiédeur devient presque ennui (exposer dans le menu détail les affres des fonctionnaires européens en bute à un événement qui surgit, l’éruption de l’Eyjafjöll, qui oblige à interrompre le trafic aérien sur toute l’Europe, en dépit des pressions multiples pour maintenir au moins quelques vols) avant que, dans les toutes dernières pages, à l’image même du volcan islandais, tout explose… Saveur du chaud et du froid, manie permanente consistant à faire précéder une irruption du désir d’un lent, long et sans relief état des lieux… tout l’art de l’écrivain.

On l’a compris, j’ai aimé ce roman même si je n’y ai pas trouvé toute la saveur (notamment humoristique) des précédents, je l’ai aimé à cause de ses contrastes, de son approfondissement des émotions et de son apparente sincérité. La chose curieuse est qu’il se passe évidemment dans un univers étrange, décalé par rapport à nos perceptions coutumières : il n’est pas usuel, et il est même très inattendu de prendre pour cadre les institutions européennes bruxelloises. D’aucuns pourraient même voir là une sorte de provocation en des temps où tout ce qui touche à l’institution, à l’Europe, à la science et donc à la prospective semblent voués aux gémonies. Certains peuvent aussi penser qu’ils n’ont pas grand-chose à faire des états d’âmes d’un eurocrate passant le plus clair de son temps au sein d’un périmètre très délimité d’une capitale européenne. Mais cela justement fait partie du tour de force de l’auteur qui, tel Proust nous entretenant sans gêne des mœurs d’un milieu hyper-bourgeois qui ne vit qu’autour de l’avenue Foch, parvient à nous passionner et à faire de ce milieu mis à distance le cadre idéal de nos intermittences du cœur.

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Quelles raisons (motivations) pour la poésie ?

Continuons sur la raison, sur ce qu’est (ou n’est pas) la raison… Dans un commentaire à mon précédent billet, Pascal Engel lui-même me dit qu’il peut y avoir des fondations externes à la raison, et qu’être rationaliste n’exige pas forcément d’avoir accès à toutes nos raisons, que certaines peuvent demeurer inconscientes, mais que la condition essentielle est que toutes ne le soient pas. Cela me rassure et m’encourage à envisager cet extérieur de la raison, qui est peut-être le fond à partir duquel elle se détache. L’envers de la raison pourrait être qualifiée de dé-raison mais tout ce qui demeure inaccessible à notre auto-examen n’est pas nécessairement « déraisonnable ». Nous n’en connaissons pas la raison, voilà tout. Ce qui ouvre un champ pour explorer nos rêves et nos désirs, nos rêveries, nos émotions, c’est-à-dire ce qui meuble cette part de nous-mêmes qui tente de s’exprimer via la poésie. J’ai déjà beaucoup, sur ce blog, parlé de poésie, notamment de Philippe Jaccottet, de Pierre Reverdy, de Paul Celan, d’Ingeborg Bachmann, d’Yves Bonnefoy etc. et même récemment de Louise Glück. Je reste fasciné par elle. Mais (il y a donc un « mais ») cela ne m’interdit pas de rechercher dans une démarche rationnelle les raisons pour lesquelles j ‘éprouve cette fascination. Car on ne saurait se contenter de raisons mystérieuses, d’invocations un peu mystiques comme si par exemple (et certains l’ont fait) on se satisfaisait de voir dans la poésie une parole divine, quelque chose qui viendrait d’en haut et qui donc ne serait susceptible d’aucune tentative d’explication. « C’est comme ça ». « On a la grâce ou pas ». Je vois bien en lisant beaucoup de poèmes la quasi impossibilité de définir des critères d’acceptation, ce genre de critères qui nous permettrait de dire à coup sûr que oui, cela est de la poésie, de la bonne poésie, mais pas cela en revanche. Alors que faire ? Être honnête si possible et tenter d’entrer au-dedans de soi pour mieux comprendre ce qui nous fait aimer (ou non) tel ou tel poème ou poète, banalité sans doute, mais pour ma part j’y ajouterai que pour cela il est bon de s’éclairer du contexte : qu’est-ce qui, du contexte dans lequel écrivait le créateur, a bien pu passer à soi-même sous couvert de poésie et dans quoi nous avons pu ou nous pouvons encore nous reconnaître, malgré la différence des époques et des lieux ? Je sais que cela ne plaira pas à certains de mes lecteurs, lesquels y verront une sorte de trahison de la poésie, voire de l’esprit poétique : ne devrait-on pas juger une œuvre en fonction uniquement de critères de beauté intrinsèque, indépendamment de toute référence à l’auteur et à sa biographie ? Vieux débat ayant opposé Proust à Sainte-Beuve (encore que, de la part du premier, il ne s’agissait pas de soutenir une position puriste de genre « l’art pour l’art » mais seulement de dire que ce n’était pas le moi social, usuel, qui s’exprimait dans la littérature, mais un autre moi, un moi plus profond) et que l’on croit retrouver aujourd’hui sous les auspices de la sempiternelle question  de la possibilité de « séparer l’oeuvre de l’auteur ». Je ne veux pas ici débattre de cette question dans l’abstrait, préférant m’en tenir aux termes mêmes de mon interrogation initiale qui pose le principe de quelque chose qui passe, qu’on le veuille ou non, du contexte de l’œuvre, car il est irréaliste de penser que celle-ci ne subit pas d’influences profondes de la part de son environnement social et historique, vers l’esprit de celui qui la reçoit.

Récemment j’ai eu un choc en lisant un article de Georges-Althur Goldschmidt (le célèbre traducteur de Nietszche, Kafka et Handke) dans la revue « En attendant Nadeau » (le n° 114), article qui portait sur une nouvelle traduction des « Lettres à un Jeune Poète » de Rainer-Maria Rilke (et qui, fait exceptionnel, contient également les lettres de celui à qui elles étaient destinées).

Georges-Arthur Goldschmidt

S’il est un livre que j’ai aimé c’est bien celui-ci, s’il est un livre qui m’a inspiré dans ma jeunesse et m’a guidé vers une certaine forme de poésie que j’aime lire et écrire, c’est bien celui-ci. Or, Goldschmidt est sévère en plaçant ces lettres dans leur contexte social et historique. Rilke et Kappus, l’apprenti-poète auquel ces lettres sont destinées, sont des hommes de leur temps (rien que?), ce Kappus que l’on imagine timide et frêle jeune homme romantique est un « chaud partisan de la guerre », celle de 1914, et comme nous l’apprend Goldschmidt : «  Après s’être arrangé avec le régime hitlérien, il fut en 1945 l’un des fondateurs du parti libéral démocrate allemand, l’ancêtre du FDP contemporain. Il mourut en 1966 ». Voilà de quoi amortir nos penchants compassionnels. Le jeune poète était devenu entre temps un rhéteur et un politicien habiles, ce n’était pourtant pas ce à quoi, à première vue, le destinaient les conseils du grand poète lyrique. Quant à Rilke lui-même, il n’était pas vraiment non plus un pacifiste et encore moins un « socialiste »…

Sa conception de la poésie comme « un indéfiniment inaccessible » augure d’une position qui traversera tout le XXème siècle, Goldschmidt est encore sévère : « le discours de la proximité inaccessible s’est complétement naturalisé à force d’être radoté tout au long de la seconde moitié du XX e siècle. Et l’auteur de ces lignes s’empresse de balayer devant sa propre porte. À force d’être livré à un certain type de « philosophes », ce discours a perdu force et signification ». J’aime évidemment que « l’auteur de ces lignes balaye devant sa porte » : nous en sommes ici un peu au point où j’en étais dans mes billets précédents où moi-même, je me reprochais d’avoir écouté un peu trop souvent les sirènes de ces philosophes continentaux qui ont voulu prendre leurs distances avec les notions de « vérité » et de « raison »… (ceux qu’Engel qualifie « d’anti-rationalistes subtils »). Goldschmidt dit aussi qu’il est « nécessaire de ne pas perdre de vue ce qui, en dépit ou du fait d’un ton parfois « prophétique », ramène à d’infantiles régressions : moi le poète, je détiens la vérité qui me fuit. Je suis le seul à la détenir ». Nous sommes ici proches du point principal, qui, à la fois, fascine et énerve celui ou celle qui tente de parcourir une certaine poésie contemporaine (enfin contemporaine… cela date quand même puisque nous parlons ici de Rilke), d’où certains poètes tiennent-ils leur assurance de détenir une vérité ? De quelle vérité s’agit-il ? Pourquoi devrions-nous chanter éternellement, ou plutôt bêler sans restrictions que « le poète a toujours raison » ? D’ici germent les questions que l’existence même de la poésie pose à un examen rationnel. Goldschmidt est évidemment très sévère en les renvoyant à une régression infantile. Pourquoi dit-il cela ? Serait-ce que nécessairement une certaine poésie prend sa source dans une enfance mal digérée, un inconscient demeuré infantile (voire une inaptitude au discernement) ?

L’auteur de l’article n’hésite pas à entrer dans le nœud du problème, là où se joue en effet le rapport fondamental entre les trois instances que sont la poésie, l’enfance et l’angoisse du vide (c’est moi qui, ici, choisit cette formulation), à savoir le sexuel, peu abordé explicitement mais quand on y regarde de près – merci à l’auteur d’attirer notre attention – toujours là, sous-jacent, en filigrane.

« L’enfance – dit Goldschmidt – est la source de la poétique chez Rilke, avec aussi tous les bouleversements qu’elle implique, c’est ce dont il est question chez lui : « Le sexe est lourd à porter, c’est vrai, comme est lourd le fardeau dont on nous a chargés », répond-il à Franz Xaver Kappus qui vient de lui écrire : « L’amour sexuel est-il péché ? ».

On frissonne… enfin, je frissonne, réalisant que sans doute au plus profond de moi, lisant, et trouvant tant de plaisir à le faire, les Elégies de Duino, c’était bien de cela qu’il était question, à peine déguisé. Or, quand on lit le passage suivant de la troisième élégie, nous ne devrions avoir aucun doute :

C’est une chose de chanter l’aimée. Une autre chose, hélas,
de chanter ce coupable caché, le dieu-fleuve du sang.
Celui, son jeune amant, qu’elle reconnaît de loin, que sait-il
quant à lui du seigneur du plaisir, qui du solitaire souvent,
bien avant que la fille l’apaise, comme si souvent même elle n’existait pas,
dégoulinant de quel inconnaissable, a relevé
la tête de dieu en appelant la nuit à d’infinis soulèvements.
(trad. Jean-Pierre Lefebvre)

L’auteur de l’article commente : « La sexualité poétisée est le leitmotiv des Élégies de Duino (en particulier des deuxième et troisième), comme elle l’est dans ces lettres de l’un ou de l’autre. Elles ne sont vraiment intelligibles, comme les œuvres elles-mêmes, que si on les lit selon la maladie mortelle de l’époque, l’une des sources de l’excitation extraordinaire des débuts du XX e siècle, à savoir la répression de l’onanisme considéré comme le crime le plus grave qu’un adolescent puisse commettre. Cette répression se faisait par tous les moyens, les châtiments corporels, surtout, de quoi, comme le montre bien Freud, affoler des générations entières pour lesquelles la mise au pas sociale fut particulièrement violente » et il conclut : « La répression sexuelle est probablement l’une des origines psychologiques de la Première Guerre mondiale, que l’un et l’autre, Rilke comme Kappus, n’abordèrent pas en pacifistes ».

Rainer Maria Rilke en 1900

Si j’analyse donc ma réception de Rilke, le fait qu’il ait tellement marqué mon adolescence, je peux en voir les causes d’une manière rationnelle dans les conditions psychiques et sociales dans lesquelles je me trouvais moi-même au milieu des années soixante où la liberté sexuelle était loin d’être acquise (un peu comme au temps du poète) et où les mots même des Elégies étaient comme les sublimations d’un acte sexuel sans arrêt reporté à plus tard, seul référent d’un « indéfiniment inaccessible » en quoi la poésie, prétendument, s’incarnait.

Je n’ai bien sûr aucune certitude concernant les jugements que l’on doit porter sur la poésie de façon générale ou bien sur tel ou tel poète de façon particulière. Rilke était ce qu’il était dans le contexte socio-historique où il a vécu. Rilke était un homme entretenu par ses nombreuses admiratrices membres de la noblesse européenne de l’époque, il avait une vision forcément idéaliste de l’histoire et se raccrochait sans doute plus aux idéaux qui déjà apparaissaient chez Hölderlin à propos de la Nation qu’à ceux que défendait la pensée pacifiste et socialiste. Alors bien sûr, on aurait du, j’aurais du, se (me) méfier de lui… on ne pouvait peut-être pas être à la fois membre du Parti Communiste et adorateur de la poésie rilkéenne…

Pourtant, en dépit de tout cela, une fois les raisons éclaircies, il reste quand même l’œuvre et la curieuse conviction que la poésie… ce n’est pas rien. En faisant le travail auquel je me livre ci-dessus, je cherche mes raisons d’aimer telle ou telle poésie (ici celle de Rilke) au sens de « raisons » qui motivent, celles-ci sont accessibles bien sûr, mais par-delà ce premier niveau, il en est encore d’autres qui, eux, sans doute, sont inaccessibles, sans parler évidemment d’un hypothétique niveau ultime. Ici Rilke prend peut-être sa revanche car il est bien question là d’un inaccessible.

Et pourtant l’œuvre est là. Toujours prête à ce que nous nous identifiions à elle, à ce que d’autres que nous, de plus jeunes, le fassent, du moins autant que dureront les adolescences.

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Devons-nous croire en nos raisons ? (lecture de P. Engel – 2)

Le billet de la semaine dernière commençait de manière laudatrice pour se terminer sous formes de critiques : c’est la loi du genre et le résultat d’une réflexion qui se veut honnête. La raison se révèle un de ces objets (ou plutôt processus) insaisissables, changeants et multi-facettes comme peut-être le sont tous les objets qui relèvent du monde de l’esprit (au sens de mind), on la saisit avec difficulté parce qu’elle fait partie de ces objets qui sont toujours interprétés. Ce qui se dit d’elle le plus souvent est donc plutôt redevable d’une interprétation que d’une « réalité ». J’en veux pour illustration la discussion qui se fait jour dans le dernier chapitre. C’est une confrontation des idées du philosophe avec les thèses présentées par un certain nombre de psychologues, de cogniticiens et de sociologues des sciences. A première vue, il peut sembler étonnant qu’une théorie de la raison (car c’est là ce que tente bien d’exposer Pascal Engel) entre en conflit avec les travaux de gens qui se réclament de la science et donc, en principe, de la raison, justement. On pourrait dire, dans l’idéal, que, par définition, les thèses présentées par des femmes et hommes de science sont rationnelles. Or, pour certains d’entre eux, cela n’est pas si évident, mais peut-être ne sont-ils pas si hommes et femmes de science que ça, voire peut-être tout simplement le statut soi-disant scientifique des sciences sociales est-il usurpé. Je me contenterai de penser que le mot « science » dans « sciences sociales » mérite d’être réfléchi et qu’il ne revêt peut-être pas le même sens que dans les « sciences » tout court… de grands auteurs du passé ont su faire la distinction entre sciences explicatives et sciences interprétatives par exemple, ainsi l’histoire serait-elle une science « interprétative », mais sans doute aussi la psychologie (y compris la psychanalyse) et la sociologie. Cela ne signifie pas que l’on n’en ait pas besoin car il est vrai que nos actes et nos paroles sont voués à l’interprétation et que nous avons besoin d’outils rigoureux pour analyser et critiquer nos interprétations spontanées. Et là aussi, le rôle de la raison est central. On rencontre juste une contradiction quand ces disciplines semblent suggérer le contraire…

Ainsi, pour Mercier et Sperber, la raison n’existe tout simplement pas parce qu’elle serait en fait toujours le produit d’intérêts qui n’ont rien à voir avec elle. Bruno Latour n’est pas loin de cette position. A la limite, le chercheur ne travaille plus dans un objectif de découvrir une vérité mais simplement dans celui de faire carrière…

De fait, les travaux de psychologues foisonnent, qui tendent à montrer à quel point les humains commettent des erreurs de raisonnement ou sont soumis à des « biais cognitifs ». Est-ce pour autant que la raison n’est rien pour eux ? Il ne fait guère de doutes que nous commettons souvent la faute de prendre le conséquent comme antécédent dans une implication, que cela se voit même dans notre manière d’interpréter les statistiques : tel qui apprend que 95 % des malades d’une pandémie X en réchappent se sent plus ragaillardi que s’il sait que 5 % en meurent etc. etc. Kahneman et Tversky ont fondé toute une école de raisonnement probabiliste et évoquent, par exemple, le cas suivant : des sujets se voient présenter le cas de Linda, une brillante célibataire de 31 ans, qui a fait des études supérieures et milite pour des causes sociales et féministes, à la question qui leur est posée de savoir ce qui est le plus probable : que Linda soit une employée de banque ou qu’elle soit une employée de banque féministe, 80 % font le deuxième choix… alors que les règles du calcul probabiliste rendent toujours moins probable une conjonction d’événements qu’un seul des deux. On connaît aussi la difficulté qu’ont les gens à résoudre le test de Wason (on présente quatre cartes telles que chacune d’elles porte sur une face la mention d’un chiffre et sur l’autre celle d’une lettre. Telles qu’elles sont disposées sur la table, le sujet de l’expérience voit E, K, 4, 7, il doit dire quelles cartes il doit retourner en quantité minimum pour pouvoir tester la phrase : « au dos de chaque consonne figure un nombre pair » – il doit évidemment retourner la consonne et le nombre impair, là où beaucoup retournent le nombre pair). Ces erreurs sont connues, répertoriées. Les psychologues proposent de multiples hypothèses permettant de les expliquer. Certains (comme Olivier Houdé) mettent en cause un double système, l’un fait d’heuristiques qui s’activent très rapidement, qui ont le mérite de la rapidité mais l’inconvénient de parfois induire en erreur, et l’autre fait de raisonnement véritable, qui vise juste mais… au prix d’une temps plus long et d’un effort de pensée non négligeable. Ils disent que ce double système s’explique par des raisons évolutionnistes : il est nécessaire parfois pour échapper à un danger de prendre des décisions rapides et si elles sont inexactes parfois, ce n’est pas trop grave. La logique est là pour permettre de remettre en cause les décisions hâtives qui s’avéreraient fausses. Pour le test de Wason, par exemple, on peut toujours s’aider d’une table de vérité, ce à quoi ne pensent pas la majorité des sujets à qui le problème est posé (encore faut-il d’ailleurs qu’ils connaissent le concept, c’est là que Houdé marque des points sérieux sur la nécessité d’enseigner la logique dans les écoles!). De cela on peut déduire que les humains sont souvent distraits, attirés par des solutions faciles, désireux de répondre au plus vite à une situation donnée, bref que leur horizon rationnel est à première vue limité, mais pourquoi en déduirait-on qu’ils sont fondamentalement irrationnels ? Lorsque le professeur ou le psychologue explique les erreurs commises, l’agent qui les a commises a les ressources pour comprendre. Parfois même, une lumière s’allume en lui : ah oui, vous avez raison ! Preuve que le cheminement rationnel lui est accessible. Houdé dit qu’il faut inhiber le système heuristique pour y arriver.

Les sociologues ont une autre manière de nier la raison (si tant est que les psychologues le fassent, ce qui ne m’apparaît pas évident) et autrement plus dérangeante à première vue. Il s’agit de montrer que la raison est un mythe, qu’aucun agent dans sa vie de tous les jours ne répond aux canons rationnels. Mais c’est alors parce qu’ils entendent par là une réponse qui serait en premier lieu désintéressée, comme si le motif réel d’accomplir une action, qui est souvent de l’ordre de l’intérêt (ou du désir, de la passion etc.) effaçait systématiquement le caractère évaluable en termes de raison.

S’il apparaît clairement que la possession d’une grammaire ne suffit pas pour que l’on écrive un poème ou toute autre sorte de texte, parce qu’il faut en plus pour cela au moins une motivation, il est vrai également que la possession de règles de logique ne nous met pas en mouvement pour effectuer une démonstration, ou un raisonnement quelconque : là aussi, il faut une motivation. Or, ces dernières sont multiples et peuvent se superposer les unes aux autres, depuis les plus nobles jusqu’aux plus terre-à-terre… qu’un théorème soit prouvé par un mathématicien simplement parce que… c’est son boulot de le faire (!) et que ce genre de métier est une manière honnête de gagner sa vie ne vient pas brouiller la rigueur du raisonnement !

Mercier et Sperber (qu’on ne saurait trop situer entre psychologie et sociologie) ont une vue radicale. Selon eux, la raison n’existe pas. Ce qui se produit en nous lorsque nous « inférons » une idée à partir d’une autre ou lorsque nous construisons une croyance, ou une raison de faire telle ou telle action n’a rien à voir avec la raison : Hume, avant eux, déjà, avait « expliqué » notre entendement par des mécanismes causaux qui nous font passer automatiquement d’impressions sur nos sens à des réponses et dit que, finalement, si nous utilisions le mot « raison » c’était a posteriori, afin d’avancer des justifications après-coup, en somme il n’y a pas de raison, il y a seulement des rationalisations. J’avoue que ce genre de thèses me choque un peu car… même s’il y a décalage entre motivations et rationalisations « après-coup », il y a quand même cette construction a posteriori dont on pense qu’elle sera suffisamment cohérente pour convaincre.

Mais voilà… convaincre est le but de la rhétorique, et ne repose pas nécessairement sur une preuve logique. Autrement dit, ce que nous voyons s’édifier, ce n’est pas alors une théorie de la raison ou de la rationalité, mais une théorie de l’argumentation. Nous revoilà au point de l’argumentation (dont certains philosophes prétendent qu’elle est inutile au travail philosophique), prêts à nous poser la question : qu’est-ce que l’argumentation si elle ne s’appuie pas (ou pas seulement) sur des règles universelles ? Sperber reprend ici une conception que l’on trouve chez les pragmatistes (Brandom, Habermas) – que j’ai moi-même défendue – selon laquelle la rationalité s’édifierait dans la communication, et plus précisément dans ce qu’on nomme interaction. Les agents sont pris dans un jeu et ils tentent de construire la meilleure argumentation possible pour la thèse qu’ils défendent. Là où Sperber se distingue d’autres comme Brandom, c’est que pour lui, ce jeu pourrait se faite sans règles, et ne répondre qu’à une défense d’intérêts par n’importe quels moyens, ce qui n’est pas le cas de Brandom.

En son temps, un rhétoricien, Marc Angenot, avait défendu un point de vue semblable, son objectif étant de montrer la thèse très pessimiste selon laquelle personne ne convainc jamais personne… On frissonne… et si c’était le cas ? Et si nos prétentions rationalistes ne reposaient que sur un pur idéalisme, celui qui pose qu’à la fin du dialogue… l’entente soit toujours obtenue, ou un « vainqueur » soit toujours désigné, son partenaire se résignant alors à endosser la thèse victorieuse. Euh… ce n’est pas toujours ce qui se passe… à voir l’attitude de Trump en ce moment (joke). La version optimiste de la même conception est que, dans ce jeu, apparaissent des règles et que… c’est peut-être justement dans ce socle de règles que s’enracine la raison, mais on voit bien la différence avec ce qui était posé auparavant, ce ne sont pas les règles du genre modus ponens ou non-contradiction, ce sont les règles qui régissent les engagements et les acceptations (le jeu de l’offre et de la demande de raisons disaient Sellars, puis Brandom).

Si les règles du jeu convergent bien vers une façon de concevoir la raison, Pascal Engel a raison de noter que, finalement, les « arguments » de Mercier et Sperber finissent par aller vers une reconnaissance de la raison, puisque par le dialogue et par l’accord entre participants, on parviendrait finalement, selon eux, à corriger nos biais. Et à cause de cela ils devraient revenir en arrière sur leur assertion selon laquelle la raison n’existerait pas. En somme, nos motivations initiales seraient tout sauf raisonnables mais dès que nous voulons les justifier, les contraintes objectives du dialogue et de la discussion nous conduiraient à avancer des raisons « correctes », c’est-à-dire acceptables par autrui… nous n’aurions fait qu’un long détour pour finir par admettre que la raison existe quand même.

Reste évidemment que rien ne prouve que les règles et raisons qui ont jailli du débat soient bien celles que nous entendons classiquement comme étant celles de notre raison… On peut certes vouloir faire découler les lois de la raison de celles du dialogue, et cela dans un espace de partage de raisons pur et parfait (sans les aspérités et autres frottements des débats concrets) mais il est très difficile de le faire effectivement : pouvons-nous seulement concevoir l’ensemble infini de tous les dialogues possibles qui, seuls, achèveraient de nous donner les règles auxquelles ils s’accordent ? Nous avons vu que la logique linéaire de Jean-Yves Girard, et la théorie dite « ludique » qui lui est associée permet de reconstruire les opérateurs de la logique, mais c’est une approche entièrement théorique dont on ne peut savoir s’il est possible de la mettre en application sur des dialogues réels, et, de plus, les opérateurs obtenus ne sont pas exactement ceux de la logique usuelle, il faut quelques transformations pour les atteindre.

Et puis, le point de vue découlant des travaux de Sperber et Mercier satisferait-il pleinement Pascal Engel ? De fait, celui-ci exige beaucoup plus vis-à-vis du rationalisme que simplement être une manière de suivre les règles supposées d’une logique. A lire son livre en détails et notamment le dernier chapitre, on se rend compte que pour lui, le rationalisme consiste dans le respect de ce qu’il appelle « les sept piliers de la raison ». Une théorie de la raison doit ainsi rendre compte, selon lui, à la fois des « raisons motivantes » et des « raisons normatives ». Lorsque nous commettons une action, nous avons de bonnes raisons de le faire (par exemple si je descends au village le plus proche c’est pour acheter mon pain), ce sont nos raisons « motivantes » ou « raisons internes », personne ne peut me les contester, mais si nous analysons nos actes après coup et si nous cherchons à les évaluer, alors apparaissent les raisons « normatives » ou raisons externes, par exemple, je suis descendu au village à vélo parce qu’ainsi je pouvais réduire ma consommation d’énergie, c’était donc une décision « rationnelle ». On pourrait bien sûr séparer ces deux formes de raison. Engel ne l’entend pas ainsi, non seulement il faut reconnaître cette distinction mais il faut tenir les deux bouts ensemble, viser à établir un pont entre les deux ordres. Il faut en outre montrer que les raisons normatives sont bien efficaces, qu’en tant que normes elles guident nos actions. On pourrait très bien admettre que des règles ou normes guident nos actions sans nécessairement que nous en soyons conscients. Après tout c’est le rôle des sciences humaines de nous révéler après coup les règles que, sans que nous nous en rendions compte, nous avons suivi dans notre vie… mais ce serait sans compter avec le lien qu’il faut établir entre les deux types de raisons, nos raisons externes doivent être bel et bien comme nos motivations, au sens où nous devons avoir accès à toutes nos raisons au même titre que nous avons accès aux raisons pratiques qui nous ont motivé.

Mais c’est là où, personnellement, je doute. Car cela me semble bien trop demander pour que l’on puisse être taxé d’agent rationnel… Puis-je avoir accès à toutes les raisons qui expliqueraient mon comportement ? Il semble bien que non. Puis-je connaître la raison qui fait que je suis tombé amoureux de telle personne mais pas de telle autre ? Il se peut bien qu’un psychologue ou un sociologue ait de bonnes raisons à me donner pour cela. Le sociologue peut me sortir des statistiques prouvant, par exemple, qu’en général les individus tombent amoureux de gens du même milieu qu’eux, le psychanalyste me dire que la personne aimée possède vraisemblablement des traits que j’avais perçus dans mon enfance chez ma mère ou une quelconque personne ayant compté pour moi. Tout cela est bel et bon. Je peux y souscrire ou non, en tout cas, je n’ai pas d’accès direct à ces « lois » prétendument explicatives. J’ai dit il y a peu sur ce blog mon goût pour les courses de vélo et le plaisir que j’ai éprouvé à regarder le passage du Tour de France… suis-je un être irrationnel pour cela ? Car il est bien clair que je ne saurais trouver de motif rationnel pour l’expliquer. J’ai bien tenté de m’introspecter pour savoir ce que je trouvais à tel spectacle, j’ai dit que les images d’exploits sportifs avaient tendance à me galvaniser, à m’aider dans des circonstances de ma vie où je devais un peu « m’arracher », mais je sais que ce sont là des rationalisations a posteriori. Je ne saurais donner les vraies raisons de cet engouement, pas plus que je ne saurais dire pourquoi je choisis telle ou telle couleur de préférence à une autre lorsque je me livre à des exercices de peinture. Aussi aurai-je plutôt tendance à accepter une théorie de la raison dans laquelle le sujet n’aurait pas accès à toutes les raisons qui expliquent son comportement.

ai-je de bonnes raisons d’aimer regarder le passage du Tour de France?

J’en viens donc à ce que je disais au début : la raison est un objet difficilement saisissable. Tel ou tel peut bien la nier en prétextant que nos actions et prises de décision, si elles revêtent l’aspect de la raison, n’en sont pas moins motivées par des buts qui n’ont rien à voir avec elle comme la poursuite de notre intérêt propre ou l’accomplissement d’une carrière, ou tel autre arguer que nous ne faisons une chose que par hasard et que nous en trouvons les raisons ensuite, voire même que nous n’avons aucune part consciente dans nos prises de décision (voir expérience de Libet) mais que toujours nous rationalisons après-coup, il n’en reste pas moins que, dans toutes ces formulations, il demeure un ensemble, une structure de traits susceptible d’être analysée comme si nous avions bel et bien affaire avec des comportements « raisonnables ». Autrement dit, ces formulations sont des « interprétations » dont nous ne pouvons jamais avoir aucune preuve de véracité et qui ne sont donc pas plus « vraies » que les « interprétations » multiples de la mécanique quantique, lesquelles n’en épuisent jamais la vérité ultime.

La raison reste essentiellement un outil, que nous l’utilisions d’emblée dans nos actions ou que nous l’utilisions a posteriori dans nos justifications, il est le plus puissant des outils pour nous fournir des critères de jugement concernant idées et actions auxquelles nous sommes confrontés, c’est le seul que nous connaissons qui nous permette de trancher, de discriminer le juste de l’infondé, c’est dans son usage qu’il révèle sa puissance, et pas forcément dans son essence.

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