Au nom de quelle « pureté »?

La dernière fois que j’ai parlé de politique sur ce blog, ce devait être il y a dix ans, j’avais énuméré les personnalités politiques qui s’offraient à notre suffrage pour dire que finalement aucune ne me convenait, que si peut-être, une : Daniel Cohn-Bendit. Je reçus évidemment une grêle de mots de fureurs et d’indignations. Cohn-Bendit était un vendu (aux intérêts du grand capital, au libéralisme etc.). La personne la plus virulente était un de mes amis qui avait cru malin de se cacher sous un pseudonyme. Notre brouille date de là. Mais Cohn-Bendit, depuis… j’ai toujours de la sympathie pour lui, mais sans plus. Qu’est-ce que la politique, vraiment, et pourquoi en parler ?

Les propos de Geoffroy de Lagasnerie récemment entendus un matin sur France Inter m’ont incité à réagir et donc, de ce fait, à parler de politique.

La politique traite la question du pouvoir au sein des sociétés humaines. La question que nous devrions nous poser immédiatement est donc : pourquoi y a-t-il un pouvoir dans les sociétés humaines ? Pourquoi un pouvoir plutôt que rien. Pourquoi chaque être humain ne serait-il pas son propre pouvoir ? Une réponse courante consiste à dire que le tout est plus que la somme de ses parties, et qu’en conséquence surgit l’entité « société », en sus par rapport à l’ensemble des individus (le mot « individu » est ici utilisé comme terme neutre, renvoyant à ce qui est « indivis », autrement dit non sécable, élément constituant, comme l’est n’importe quel item d’un ensemble), et probablement aussi que, comme l’avait vu Hobbes, « l’homme est un loup pour l’homme » et que les multiples « pouvoirs » individuels se déchireraient entre eux. Encore que, me direz-vous, on ne voit guère de horde de loups se déchirer, et l’on n’est pas sûr qu’ils obéissent à une hiérarchie de pouvoir. Je viens de lire un article intéressant qui remet totalement en cause l’idée que les meutes de loups seraient dirigées par un mâle dominant, le fameux « mâle alpha ». La comparaison avec les espèces animales s’imposerait donc particulièrement.

Avant même qu’on ne parle d’état ou de nation, un pouvoir s’est installé, mais c’était aussi pour protéger les populations qu’il réunissait sous son aile contre les dangers autant extérieurs qu’intérieurs, car dès qu’il y eut un pouvoir il y en eut de multiples et cette multiplicité a renforcé la rigueur avec laquelle chacun s’est exercé.

L’histoire des sociétés humaines s’est faite à coups de guerres, de dominations, de massacres et, pour finir, d’asservissement des vaincus par les vainqueurs. Il n’y a aucune légitimité nulle part, sauf des cadres juridiques construits après coup pour tenter de calmer le jeu provisoirement et éviter un massacre global. C’est là qu’intervient le cadre de la loi, autrement dit le droit qui n’est jamais le droit « naturel », mais résulte de codifications et de règles nécessaires pour apaiser les conflits. L’état de droit est ainsi un état qui s’en remet à la force des textes qui régissent les lois au lieu de s’en remettre à la force pure des clans et des oppositions de toutes sortes. Le conflit a beau faire rage au sein d’une société, si celle-ci est régie par un état démocratique, en dernier ressort, la loi dictera les mesures à prendre. C’est ce qui se passe en général dans les démocraties (occidentales ou non) à la fin notamment de chaque consultation électorale. Ce qui risque de ne pas se passer aux Etats-Unis en novembre si Trump met ses menaces à exécution, ce qui marquerait pour le coup une régression inouïe dans l’histoire des pays démocratiques.

Tout ce préalable me paraît nécessaire avant d’aborder les propositions de Geoffroy de Lagasnerie, dont on parlait sur France Inter il n’y a pas si longtemps. Certes le jeune philosophe lève quelques lièvres et nous fait réfléchir. Non qu’on prenne au sérieux tous ses propos puisqu’il faut faire la part de la provocation, mais on notera l’effort fait pour changer le point de vue, inventer un paradigme nouveau qui ne serait plus celui, presque bicentenaire, d’une lutte des classes vue au travers de schémas mécaniques, mais celui du surgissement d’une subjectivité jusque là écrasée, ce qui apparaît lorsque l’essayiste dit avec aplomb que ceux qui sont d’accord avec lui se reconnaîtront, et qu’il n’est pas d’autre légitimité que celle qu’accorde le fait de se reconnaître dans la portée d’une action qui nous apparaît comme une action juste (et « pure » rajoute-t-il de façon énigmatique). Cette prise de position subvertit le primat de la sociologie dans les luttes sociales, ce qui n’est pourtant certainement pas ce que Geoffroy de Lagasnerie souhaite consciemment (!). Elle pose une édification du social où l’effet d’ensemble, de société, ne repose plus sur une taxinomie mais sur un processus de fusion. Après tout, pourquoi pas ? Chiche !, a-t-on envie de lui dire. Une fusion peut se créer à partir d’un germe : on obtient tous les êtres qui s’y agglomèrent. On fabrique ainsi inévitablement des classes fusionnelles distinctes qui, à terme, forment les vraies « sujets » des affrontements sociaux. Il est alors évident que nous sommes tous à l’intersection de divers germes, et que peut-être notre être même est divisé, partagé, clivé selon ceux qui nous attirent et peuvent être distincts d’un moment à l’autre, ou bien les différents attracteurs vers lesquels nous allons, en prenant ici comme modèle la théorie des attracteurs développée en topologie différentielle. Divisés, clivés nous sommes, ce qui peut expliquer que nous allions au gré de nos adhérences, que nous trouvions à tel instant que les gens de l’état ne sont pas si mal car ils agissent dans le sens que nous souhaitons (en développant le chômage partiel en temps de crise, en finançant à hauteur inimaginable dans le passé la culture et la transition écologique par exemple) et à tel autre que nous les critiquions fortement car décidément ils ne vont plus dans le sens de telle ou telle autre de nos aspirations (quand il balaie d’un revers de main par exemple certaines des propositions de la Convention Citoyenne, comme le moratoire sur la 5G). La place du désir est là. La politique est une question d’inclusion ou au contraire de rejet de nos désirs singuliers dans un ensemble. L’état est une structure, ce n’est pas un sujet ni même un ensemble d’hommes ou de femmes, surtout pas d’ailleurs un tel ensemble, l’état est plus précisément un effet de structure qu’aucune personne, aucun sujet ne saurait accaparer par essence (même si, conjoncturellement, ce peut être le cas), c’est plus qu’une fiction. Le peuple est une fiction, la nation peut-être est une fiction, en cela ils sont relativement… inefficaces (par eux-mêmes), alors que l’état est redoutablement efficace, mais comme pourrait être aussi efficace un autre effet de structure. Effet de structure ? On peut bien sûr s’interroger sur ce que cela signifie. Une illustration donnée par Alain Badiou est ici utile (oui, je sais, Badiou… ça sent un peu le soufre) quand, dans « L’être et l’événement », il part de la notion mathématique d’ensemble pour signifier le multiple et que, se référant à la théorie axiomatique des ensembles, il note qu’il n’est pas possible de parler d’ensemble sans aussitôt créer la notion d’ensemble des parties d’un ensemble, ce qui le mène à une série d’associations d’idées par lesquelles si les ensembles sont les existants alors leurs reflets dans le méta-ensemble que constitue l’ensemble des parties sont les représentations de ces existants, ainsi dit-il, l’Etat tiendrait cette place. L’illustration vaut ce qu’elle vaut (j’ai dit ailleurs qu’il existait d’autres théories ensemblistes, comme la méréologie, qui ne conduisent pas à cette distorsion) mais elle montre ce qu’on peut entendre par « effet de structure ». Il est probable qu’au plan individuel, la conscience soit un tel effet de structure : d’éminents philosophes de l’esprit ont situé comme une énigme le fait que notre cerveau ait besoin d’une conscience pour agir, certains ayant même suggéré qu’il ne s’agissait que d’un épiphénomène sans importance, et pourtant non, notre conscience semble être bel et bien là… pour servir à quelque chose !

Il n’y a pas de contre-état, il n’y a que des processus de fusion, agglomération qui se font pour, et processus qui se font contre. L’état a donc une prééminence, ce qui évidemment handicape sérieusement les tentatives d’aller dans d’autres directions que celles qu’il impose (l’état ne disparaîtra jamais). Mais cela n’empêche pas, n’empêchera jamais de faire être des actions et des désirs qui, de façon flagrante, s’opposent à lui, et là-dessus, de Lagasnerie a raison : les seules actions progressistes qui ont réussi sont celles de gens comme Cedric Herrou ou Carole Rackete. Ou Greta Thunberg.

Et il a encore évidemment raison de partir du constat que les actions de gauche limitées aujourd’hui à la grève et à la manifestation ne conduisent plus à rien. Qui a assez bonne mémoire pour se souvenir de la dernière fois où une mobilisation classique a remporté un succès? La crise du CPE peut-être… et encore, n’était-ce que victoire relative, juste un moment où une réforme jugée néfaste ne s’est pas appliquée, pas un acquis nouveau, pas une « victoire » à proprement parler. Que reste-t-il des prises de parole échevelées de Nuit Debout ? Comme si, véritablement, les « actions » n’avaient plus été à partir d’une certaine époque que des formes de simulacres, des parodies d’un temps où, comme on disait, « l’action payait ». Dans le domaine économique c’est évident, mais que dire des autres domaines comme celui de l’accueil des migrants… des formes d’action nouvelles sont à attendre, à espérer, et de Lagasnerie met en exergue de rares succès obtenus contre l’état. « Dès que vous mettez l’État sur la défensive, très souvent c’est vous qui pouvait produire des régressions de la part de l’État. On l’a vu avec Cédric Herrou où il y a eu une sorte de transformation de sa lutte du point de vue pratique sur l’accueil des migrants en une guérilla juridique sur la question du droit de l’hospitalité et qui fait qu’il a gagné jusqu’au Conseil constitutionnel puisqu’il a fait constitutionnaliser le principe de fraternité. »

Ce à quoi bien sûr on répondra que pour que le Conseil Constitutionnel condamne la notion de délit de solidarité, encore faut-il qu’il y ait… un Conseil Constitutionnel ! La loi, les lois sont donc utiles, nécessaires même, ce qui met le philosophe sérieusement en porte à faux lorsqu’il ose dire « Le respect de la loi n’est pas une catégorie pertinente pour moi, la question c’est la justice et la pureté, ce n’est pas la loi. » Mais de quelle « pureté » s’agit-il ?

De Lagasnerie est bien obligé de reconnaître lui-même, dans une interview, que « L’Etat est un instrument puissant de protection des victimes et des accusés ». Ce qui le choque, évidemment à juste titre, c’est la violence de cet état, surtout quand elle est disproportionnée par rapport à celle qui l’a provoquée. Disant cela, on présuppose qu’il en est une qui l’a provoquée : de fait, la violence est partout et n’est pas seulement l’apanage de l’Etat. Pourquoi alors devrait-on partir « de la réalité de la violence pour construire une théorie de l’état » plutôt que de la fonction de protection qu’il offre  (puisque c’est quand même cette fonction qui est sa spécificité)? Il n’y a certes pas de violence « légitime » comme on en a abusivement attribué le propos à Max Weber en tentant de donner un alibi facile à tel ou tel ministre de l’intérieur, mais il y a la violence dans laquelle se moulent les rapports sociaux. Et après tout, les flots de bêtise haineuse qui envahissent les réseaux ou les chaînes d’information en continu à intervalles réguliers sont une manifestation de cette violence autant que peut l’être une charge policière. Et bien sûr également, il y a violence quand une caste accapare à son profit les ressources de l’état pour occuper le pouvoir, truster les richesses, donner à ses enfants les meilleurs instruments d’éducation. On ne peut nier le mécanisme de la reproduction sociale (faible pourcentage des classes défavorisées dans les Grandes Ecoles par exemple) mais sans doute devrions-nous considérer la reproduction sociale comme une variété de celle de l’espèce, par duplication de l’ADN, laquelle connaît toujours ses erreurs génératrices de mutations. De Lagasnerie a raison de dire que l’erreur principale des progressistes des dernières décennies a été de refuser d’investir les institutions afin de ne pas « se salir les mains » et de préférer aller œuvrer dans les ONG ou dans le retour à la nature, au lieu de tenter de faire infléchir l’appareil d’état vers un type de fonctionnement plus ouvert, manière hédoniste de se comporter qui n’aboutit qu’à laisser les places déterminantes dudit appareil aux mains des plus réactionnaires et c’est ainsi que l’Etat devient un « état de droite » (ce n’est pas parce que l’état serait par essence de droite). L’action efficace d’un seul fonctionnaire au sein de son administration pour améliorer les conditions d’accueil des migrants par exemple vaut mieux que bien des « mobilisations » qui demeurent de façade, comme des manifestations un temps dérangeantes mais vite oubliées. L’expression seule n’est pas suffisante et même elle ne sert plus à grand chose. L’action seule compte, et pas nécessairement l’action violente (ou alors il faut bien y réfléchir avant de s’y lancer), mais l’action bien placée de l’intérieur de l’appareil, de la part d’un agent perspicace ou d’un groupe qui a l’opportunité de s’emparer de quelques leviers de commande. Il faut évidemment que ces agents ou ces groupes soient remarquablement formés, qu’ils mettent l’intelligence et le savoir en tête de leur engagement.

C’est ainsi sur les marges que se jouent les transformations sociales, par l’action de sortes de mutants qui incarnent des germes et des cristallisations de tendances. Si de Lagasnerie cite Cédric Herrou et Carole Rackete, il aurait pu citer aussi Gisèle Halimi ou Simone Veil et, à une époque un peu plus lointaine Simone Weil et Lucie Aubrac. Ces figures de notre histoire ont su cristalliser des aspirations et des révoltes légitimes mieux que n’ont pu le faire des cortèges de rue ou des violences spectaculaires. Pour se limiter aux deux premières, ce sont des femmes qui ont d’abord acquis un savoir extraordinaire des procédures de droit pour parvenir à les utiliser dans le sens des progrès souhaités, ici le droit des femmes. Exemples où l’action résolue et scrupuleusement documentée d’une seule personne vaut mieux que les agissements de foules soumises à toutes les dérives. On pensera bien sûr ici autant à l’impuissance des formes rituelles de grève et de manifestation qu’à celle des « Gilets Jaunes » qui ont refusé toute forme de représentation, même de porte-parole, ce qui est significatif d’une allergie à tout ce qui pourrait paraître comme un effort de de réflexion menant ses auteurs au-dessus des actes quasi instantanés et réflexes de la pure violence. Au point que s’il reste quelque chose de ce mouvement c’est précisément la problématique de la violence, comme si l’on n’avait jamais bien réussi à identifier ses motifs, les revendications portées (certes la revendication principale et juste était celle de la représentation au sein des instances de l’Etat, quand on pense par exemple au faible nombre d’ouvriers ou de petits agriculteurs au sein de l’Assemblée Nationale, mais sans jamais qu’on en vienne même à formuler cette revendication juste sous une forme compréhensible) et que ce mouvement ne devait servir qu’à faire ressortir la violence bien réelle des forces de police, bras armé de l’état, ce qui est une manière, on l’avouera, de se mordre la queue : j’exerce de la violence pour que l’état montre la sienne, ce qui légitimera après coup ma propre violence.

Évidemment, de Lagasnerie s’enferme dans des représentations naïves, par exemple la représentation des « cerveaux malléables », l’idée assez absurde et très très vieille selon laquelle notre cerveau serait un bloc de cire sur lequel il suffirait d’inscrire de nouvelles marques pour que tout aille mieux. Ceci va bien sûr à l’encontre de la notion de désir et de sa complexité, c’est une pensée binaire, schématique et, à cause de cela (c’est-à-dire à cause de l’ignorance qu’elle révèle de la structure de notre cerveau, du fonctionnement de notre esprit etc.) échouera, car on ne réussit jamais quelque chose en niant la réalité biologique, anthropologique ou inconsciente de l’être humain. Il faut donc aller beaucoup plus loin pour approfondir cette vision.

Autre faiblesse : le manichéisme, le bien contre le mal, eux contre nous etc. ne pas voir que dans la dynamique des attracteurs, on peut passer sans transition de l’un vers l’autre (théorie des catastrophes), absurdité du déterminisme linéaire qui ne prend pas en compte l’existence de phénomènes chaotiques.

Mais intérêt : offrir une théorie plus dynamique de l’affrontement entre groupes sociaux que ne l’est une vision statique des classes.

Geoffroy de Lagasnerie sur France Inter

De Lagasnerie a sans doute encore raison de dire qu’il ne sert à rien de répondre à des propos tenus sur des chaînes d’information continue, polémiquer avec les Zemmour, les Praud et cie est une perte de temps. La discussion utile se situe entre personnes qui se sont reconnues entre elles comme personnes intéressantes avec qui discuter, pas parce qu’elles seraient « du même avis », elles peuvent même avoir parfois sur certains sujets des points de vue totalement opposés – et en cela je suis loin d’être d’accord avec le jeune penseur de la politique – mais parce qu’on les saurait par avance ouvertes à une discussion libre, qu’elles peuvent prendre en compte les arguments que l’on avance autant que soi on est prêt à accepter les leurs. Un chrétien, un musulman, un ancien du PCF, un anar et même… un partisan de la majorité gouvernementale peuvent ainsi se parler, discuter entre eux en se respectant mutuellement. On pourrait même rêver de réseaux d’amis qui échangeraient leurs idées… mais sur autre réseau que Facebook, si possible ! Pourquoi ne pas imaginer que des informaticiens indépendants créent des réseaux pour cela.

Comme le disait Bernard Stiegler, le travail mental et contributif est une manière de créer de la « néguanthropie », autre façon de dire que le bouillonnement intellectuel est toujours une partie de la solution.

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5 commentaires pour Au nom de quelle « pureté »?

  1. Debra dit :

    Je me rebiffe toujours quand je lis que la fiction serait « inefficace ». Je trouve qu’une observation soignée de la… réalité va résolument contre ce.. préjugé.
    Exemple : le poids monumental qu’exerce sur notre civilisation la petite vignette intimiste entre Hector et Andromaque au dessus de leur fils, sur les remparts de Troie, où Hector frémit à l’idée qu’Andromaque puisse être réduite en esclavage s’il ne gagne pas contre les envahisseurs grecs. C’est un des premiers lieux où on rencontre l’eleutheria grec, et ce contexte me semble décisif pour l’avenir du mot « liberté » en Occident, et ce n’est pas le présent qui le démentit à mes yeux.
    Dans la même veine, opposer expression et action me semble malvenu. Cela fait le lit d’une dévalorisation du langage (une vieille ritournelle, opposer les paroles et les actes, comme si la parole n’était pas acte, et vous le savez déjà, ça.), et cette dévalorisation accompagne la méconnaissance et.. une aliénation supplémentaire au langage.

    Le refus des Gilets Jaunes d’accepter la représentation montre que la représentation est en crise en Occident devant la pression de tant de démocratie directe exacerbée par la technologie d’Internet, pardi.

    Peut-on se respecter, et respecter, en haussant le ton ? Pourquoi pas ?
    Fut un temps nous étions beaucoup moins.. susceptibles, me semble-t-il… Tout le monde, d’ailleurs.

    Pour les agriculteurs à l’Assemblée Nationale, j’y vois un problème, tout de même : comment un agriculteur qui TRAVAILLE SA TERRE trouvera-t-il le temps d’aller à Paris s’asseoir à l’Assemblée (et avant, lire tout ce qu’il y a à lire, je suppose…) pour faire les lois ? Expliquez-moi ça. Mais peut-être qu’Internet va.. libérer ? l’agriculteur pour siéger à l’Assemblée par skype ? Ce serait un progrès ?

    Pour la communauté : cela fait des années que nous nous réunissons entre amis pour lire et traduire William Shakespeare. Nous nous rassemblons autour d’un projet COMMUN, et avec un texte qui est donné, commun, le même pour tous, et non pas à partir de rien. C’est notre point de départ.
    Il me semble que… nos communautés s’effritent devant le rouleau compresseur du virtuel, surtout nos communautés ancrées dans un lieu.. MATERIEL ET MATERIALISE. L’essence du virtuel est d’être dématérialisé, quand même, et nous pousser à une désincarnation, ce qui ne fait pas du bien au CORPS (social).

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    • alainlecomte dit :

      Je n’ai pas dit que ces fictions étaient simplement « inefficaces ». Bien sûr comme tout ce qui est de l’ordre du symbolique, les fictions ont un certain « efficace », mais ce n’est pas par elle-même, elles ont cette efficacité en devenant des objets de croyance, on peut ainsi croire en la nation ou croire en un peuple (uni) et agir en fonction de telle croyance (ce qui est souvent désastreux), mais la différence avec l’Etat, c’est que lui, n’est pas un simple objet de croyance. Il est là, il fait partie du réel, cela n’aurait aucun sens de dire qu’on « croit en l’Etat ». il faut faire avec, c’est tout (et souvent on est bien content qu’il soit là).
      Le langage n’est pas dévalorisé parce qu’on dirait que l’expression ne suffit pas, car, nous le savons, le langage n’est pas seulement « expression », il est aussi, justement… action. Beaucoup des actions suggérées ici sont en réalité liées au langage. Après tout, ne pourrait-on pas dire que la politique n’est que faits de langage? (dans un sens étendu bien sûr). Quand madame Veil se bat pour le droit à l’avortement, elle écrit des projets de loi, et on retient d’elle l’émouvant discours qu’elle fit à l’Assemblée nationale. Qu’est-ce là d’autre que des faits de langage?
      La représentation est en crise, oui, c’est vrai. Cela signifie qu’il faut en trouver d’autres formes, tenter des expériences, par exemple, la Convention Citoyenne donnerait un bon exemple d’essai si elle n’était pas sabotée après coup par des déclarations intempestives de notre Président. Sur les agriculteurs à l’Assemblée Nationale? et bien oui, évidemment, et je pense qu’il y en eut dans le passé. Aujourd’hui, on trouve parmi les députés des médecins ou des chefs d’entreprise, on ne dit pas qu’ils devraient avoir mieux à faire en exerçant leur métier, on accepte parce qu’on sait bien que la représentation nationale ne peut pas consister simplement en des rentiers n’ayant aucun contact avec la réalité de leur pays.
      C’est formidable d’avoir des rencontres autour d’un thème comme la traduction de Shakespeare, je vous admire!

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  2. Je l’ai écouté l’autre matin…
    Ce qui m’a surtout frappé c’est le débit de sa parole (par moments je pensais à ces pubs où des voix présentent à 100 km/h quelques considérations techniques que la loi oblige à mentionner mais qu’il faut réussir à caser en dix secondes).
    Par ailleurs, il est vrai qu’il joue au provocateur mais ses références à Cédric Herrou, entre autres, sont convaincantes.
    Mais si « l’État est le plus froid des monstres froids » (Hobbes, je crois), il est vrai aussi que sans son existence ce serait l’anarchie complète et que Geoffroy de Lagasnerie lui-même risquerait, au moindre coin de rue, de se prendre un coup de couteau par quelqu’un qui ne serait pas d’accord avec ses théories plus ou moins fumeuses qui font abstraction d’un certain nombre de « conquêtes sociales » et sociétales.
    Enfin, il a le mérite de faire bouillonner « la marmite »… peut-être au sens de bombe intellectuelle, ce qui amène toujours à réfléchir et nous change des paroles inconsistantes et répétitives des Le Maire, Borne et autres Pompili. qui monopolisent sans vergogne les antennes du « service public » voire privé… 🙂

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  3. Debra dit :

    Personnellement, je crois qu’à chaque fois qu’on.. CHUTE du côté de chez Hobbes, le monde va mal. La chute du côté de chez Hobbes ne fait qu’aggraver le mal, (le Mal…) d’ailleurs.
    En disant cela, il me semble probable que, comme bien d’autres auteurs du passé (tous les auteurs complexes…), « on » doit réduire Hobbes à une caricature de lui-même. Logique. QUI prend le temps et se fait la discipline de lire Hobbes maintenant ? Quant à moi, j’ai d’autres lectures plus pressantes et agréables.
    Hier, j’ai entendu une présentatrice à la radio faire la sempiternelle apologie moderne pour la « mauvaise » foi dans le Darwinisme social, (un fléau que, décidément, nous ne voulons pas lâcher, tellement nous… savourons notre Mal… ) en racontant doctement que les petits poissons se faisaient manger par les plus gros, etc, etc.
    Ce.. catéchisme chiantifique est ras les pâquerettes. Il est indigne de la science, et annonce… la ruine de celle-ci en tant que science, d’ailleurs. Tout comme le fait d’entendre à la poste, il y a très longtemps maintenant, une fonctionnaire titulaire au guichet ânonner que « le temps c’est de l’argent. » Mon oeil. On ne me fera pas croire ça.
    A mes yeux, vous avez tort d’introduire une opposition entre croyance et.. réel, tellement la foi et la croyance règnent en maîtres incontestables de notre monde (humain, en tout cas…).
    Je reviens à l’incident raconté dans le livre de Dale Carnegie, la première bible du management, écrit dans les années 40, où l’auteur raconte qu’un employé du chemin de fer quelque part aux U.S. s’est fait enfermer dans un wagon réfrigérant lors de son passage pour nettoyer, et a eu le temps d’écrire, avec son sang, « je meurs de froid », avant de mourir de froid, dans un wagon… débranché.
    Cet incident a fortement impressionné Dale Carnegie, et il devrait continuer à fortement NOUS impressionner…
    Pour l’Etat… je ne sais pas si nous savons vraiment ce qu’est, l’Etat. Il est très nébuleux dans notre esprit. Il est d’autant plus nébuleux que le transfert de souveraineté nationale vers la structure fédéraliste de l’Europe laisse les Français dans une grande ignorance, pour la plupart, de la nature d’une fédération, et des rapports de pouvoir entre état/gouvernement « national » (mais cela a-t-il un sens dans ce contexte ?) et gouvernement fédéral.
    Et puis… un mot si abstrait, si fourre-tout, comme « état » a bon dos. On peut y fourguer… tout et n’importe quoi pour se donner bonne conscience, et.. employer le mot « état ».
    « Nous » ne nous en privons pas.
    Dans la grande marche vers les lendemains qui chantent « universels » auxquels Internet nous fait croire, il y a de quoi perdre son latin… et ses ancrages.
    Oui, le groupe de traduction de Shakespeare est un exemple du meilleur de ce que j’appelle « civilisation » en ce moment… en sachant que je crois comme La Fontaine, que le mieux est l’ennemi du bien, et que nous sommes allés trop loin maintenant dans le « progrès » de la civilisation.

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