Critique de Whitehead

champ de lavande – au fond, le Ventoux

Je re-attaque le livre d’Isabelle Stengers, « Réactiver le sens commun ». Attaquer possède deux sens en français, l’un consistant dans la manifestation d’une opposition claire, l’autre, plus modéré, dans le simple fait de se mettre à l’œuvre, comme quand on « attaque » un col à bicyclette (j’attaquerais bien le Ventoux une fois par exemple, mais rassurez-vous : avec un vélo à assistance électrique!). J’attaque donc dans le second sens en attendant de peut-être, s’il y a lieu, attaquer dans le premier. Comme déjà dit dans mon billet précédent, ce livre est une défense et illustration des idées d’Alfred North Whitehead, idées remises au goût du jour et supposées convenir particulièrement à notre époque. Il part de l’axiome selon lequel « opposer les scientifiques à un « public prêt à croire n’importe quoi » – et qu’il faut maintenir à distance – est un désastre politique ». Je veux bien croire en cette idée, je veux bien reconnaître la part d’arrogance qui peut exister dans le discours de certains scientifiques (surtout des scientifiques établis, reconnus, munis d’une aura qui garantirait leur parole) et qui peut conduire à un fossé abyssal les séparant du reste de la population. Je reconnais aussi qu’on a tendance à penser que le grand public est prêt à croire n’importe quoi, et qu’on pense en avoir la preuve à chaque instant lorsqu’on jette un œil distrait sur Facebook ou d’autres réseaux sociaux. Tel affiche sa certitude anti-vaccin, tel autre va jusqu’à nier l’existence des virus, un autre encore se déclare persuadé que tout cela n’est fait que pour enrichir Bill Gates… évidemment sans preuve et sans argument que l’on puisse soutenir plus de trois minutes. Mais dès que j’énonce cette vérité qui me semble aller de soi que la première chose que je demande avant d’accepter une thèse, c’est une preuve ou seulement un argument sérieux… je tombe en porte-à-faux par rapport à ce que défendent Stengers et Whitehead… du moins semble-t-il. Puisqu’il est dit quelque part que le premier devoir du philosophe est de marquer sa vigilance par rapport aux abstractions, aux raisonnements, aux preuves (« l’argumentation ou la preuve ne conviennent pas à la philosophie », p.71). Si l’argumentation et la preuve ne conviennent pas à la philosophie, on se demande bien ce qui lui convient, et, en retour, on se demande à qui ou à quoi peuvent bien convenir la preuve et l’argumentation… Les thèses défendues par Isabelle Stengers ne seraient-elles pas simplement l’incarnation d’un scepticisme sophistiqué ? Auquel cas, elles ont à répondre à l’argument anti-sceptique vieux comme le monde (mon ami Kevin P. me dit qu’il remonte à Platon) selon lequel celui qui soutient que « rien n’est vrai » est pourtant obligé d’admettre le contraire en proposant cette thèse pour vraie… Ici, l’argument doit juste être un peu modifié : si aucune preuve et aucune argumentation ne valent pour établir un fait ou une idée, alors puisque le livre qui le dit est justement une argumentation de cette idée… il ne nous resterait qu’à le refermer ! Nous n’irons pas (ou pas tout de suite) à cette extrémité. Reconnaissons que même lorsqu’un auteur, ou une autrice, expose une idée douteuse, il lui arrive de dire des choses intéressantes.

Alfred North Whitehead

Alfred North Whitehead est sans arrêt présenté comme un grand mathématicien : il le fut sans doute, lui qui a dispensé des cours dont Bertrand Russell a profité, mais quel dégoût des maths s’est emparé de lui pour en arriver à exprimer une telle défiance à l’égard de la discipline ? Sans doute, tel un abbé défroqué, avait-il abandonné depuis longtemps le sens de la rigueur mathématique lorsqu’il s’est mis aux travaux de sa seconde période qu’il a voulu situer sous la rubrique métaphysique. Il n’en reste pas moins que Stengers continue à le nommer mathématicien comme si cette étiquette devait magnifier sa pensée, on conviendra que c’est un peu suspect comme attitude au moment où justement on part en guerre contre l’abstraction… mais enfin… pardonnons.

Maintenant que j’ai lâché mon venin, nous allons essayer de voir les choses intéressantes… avec lesquelles, disons, j’exprimerai plutôt mon accord…

Je crois que l’incompréhension qui existe entre scientifiques et grand public est d’ordre surtout idéologique. Depuis très longtemps (au moins le XVIIème siècle), les sciences sont perçues comme occupant des positions hiérarchiques, avec à la base, celle que l’on pourrait nommer la reine des sciences (si l’on excepte les mathématiques qui ont toujours eu un statut particulier – sont-ce bien des sciences ?) à savoir la physique. D’où il vient qu’aujourd’hui le physicien est toujours présenté avec révérence comme étant le scientifique par excellence (voir par exemple le rôle joué par Etienne Klein dans les médias et dans la réflexion contemporaine) et d’où il vient aussi que la « philosophie spontanée du savant » (pour parler comme feu Althusser) est le physicalisme. La vieille idée positiviste (au sens propre puisqu’elle était celle d’Auguste Comte) prévaut : l’idéal des sciences serait qu’elles se réduisent toutes à la physique. Chimie, biologie, et même neurosciences devraient emprunter les mêmes voies et finalement trouver leur formulation définitive en termes physiques. Dans le dernier cas, celui des neuro-sciences, on connaît les débats déjà anciens, mais qui existent toujours, agitant la « philosophie de l’esprit » : dualisme contre monisme, fonctionnalisme contre matérialisme etc. Les époux Churchland, Paul et Patricia, défendent la thèse connue sous le nom « d’éliminativisme ». En gros, nous ne continuerions à parler des états mentaux en termes « psychologiques » que par commodité, un jour viendra où on pourra complètement se passer de ce vocabulaire en l’ayant remplacé par les corrélats physiques objectifs dans le cerveau des états en question (au lieu de dire « j’ai mal », « ma fibre C est activée » par exemple). Ce jour là, on aura « réduit » les neuro-sciences à la physique. La biologie repose abondamment sur le même schéma : le mystère du vivant serait éclairci le jour où nous aurions enfin pu expliquer « physiquement » les mécanismes de la vie. Evidemment, nous en sommes loin et nous avons de fortes chances d’en rester loin très longtemps (et heureusement je crois!). Nombreux sont les auteurs (Giuseppe Longo est de ceux là en ce qui concerne la biologie, mais aussi Jean-Jacques Kupiec et d’autres) qui avancent que la biologie, ça ne marche pas comme ça…

Paul et Patricia Churchland

C’est bien là que nous tombons d’accord avec Isabelle Stengers (entre autres). Comment connaître la vie, et puis même qu’est-ce que connaître la vie ? (je ne parlerai pas ici de Canguilhem, faute de compétence). Y a-t-il une autre façon de connaître que celle qui consiste à ramener à la physique ? Y a-t-il des obstacles particuliers à la connaissance de la vie qui font que celle-ci ne saurait emprunter la voie d’une mathématisation, ni même celle de « principes abstraits » applicables en tout lieu et en tout temps ? C’est ici que la pensée de Whitehead, relayée par la philosophe bruxelloise, nous intéresse. Et on comprendra aussi que si de tels obstacles existent pour la biologie, alors a fortiori existeraient-ils pour d’autres domaines connexes au vivant comme celui du langage (une mathématisation du langage a-t-elle un sens?) voire même des sciences humaines en général (sociologie, anthropologie…). D’où tout l’intérêt que j’accorde à cette démarche. A-t-on raison de vouloir rendre compte de structures linguistiques ou de structures anthropologiques (par exemple celles de la parenté, selon la démarche immortalisée par Claude Lévi-Strauss) au moyen de structures mathématiques ? (le terme de « structure » a-t-il d’ailleurs le même sens dans les différents usages?).

Alfred North Whitehead doute que les mêmes méthodes puissent s’appliquer à la physique et aux autres sciences, ne serait-ce que, tout simplement, parce que la biologie a affaire avec une réalité – les vivants – dont l’existence n’est pas donnée, comme celle de l’électron ou du proton, mais « continuée au sens d’un accomplissement ». Le biologiste, dit Isabelle Stengers – en fait, elle dit « la » biologiste par parti pris féministe – « ne mettra pas en doute la réalité des vivants parce que elle-même est située par cet accomplissement ». « Elle cherche à comprendre comment cela tient, et plus elle analyse, plus elle s’étonne. Les questions qu’elle apprend à poser ne vérifient pas une hypothèse dérivée d’une théorie, mais dérivent de ce qu’elle observe et qui l’intrigue » (p. 77). On peut méditer là-dessus, bien sûr, se faire la remarque qu’en dépit de ce qui est dit, il y a toujours des idées, donc des hypothèses, qui pré-existent à l’observation, ce qui se passe seulement est que l’on est sans doute plus prompt à rejeter ces idées ou ces hypothèses face à un fait naturel que nous n’avions pas prévu que le physicien n’est prêt à le faire en physique (où là, les hypothèses pèsent d’un poids énorme, du poids peut-être représenté par le coût des expériences – coût à la fois humain, intellectuel et financier ! – qui ont participé à la manière d’échafauder la théorie). Je me souviens avoir entendu sur de tels sujets le philosophe et éthologiste Dominique Lestel lors d’un de ces séminaires LIGC dont j’ai déjà parlé, c’était à propos des études sur les animaux et des surprises incroyables que l’on avait pour peu que l’on refuse les études en laboratoire et qu’on observe les différentes espèces dans leur milieu naturel, en toute liberté. L’intelligence animale à ce moment là se révèle, elle n’est pas bornée comme on a pu l’imaginer auparavant, par « l’absence de langage ».

Contrairement à la manière dont on a pu, par le passé, tenter de réduire le corps vivant à ses éléments physiques, Whitehead a posé l’existence d’entités autonomes, a priori non réductibles. Il les a appelés « organismes », en entendant par là « une entité dont l’existence requiert un maintien à l’existence, dont la réalité est une réalisation continuée, endurante, dépendante de la « patience » de son environnement par rapport à ce que cette réalisation exige d’elle ». Cette réalisation serait de plus « l’accomplissement d’une valeur, celle de la réussite à se conserver soi-même ». Nous sommes ici un peu troublés à cause de notre accoutumance à concevoir une séparation radicale entre faits et valeurs. Il y en aurait donc une, de ces valeurs, qui pré-existerait à notre observation du monde vivant et qui serait peut-être même la condition pour que cette observation soit possible… En plus, on ferait endosser à notre environnement, une autre de ces valeurs, que nous avons coutume de caractériser comme une vertu : la patience… patience de bien vouloir nous accepter tels que nous sommes, de bien vouloir accepter les exigences du maintien de nos vies. Et il en faudrait de la patience, à notre environnement (à la Terre?), pour ne pas réagir plus violemment à ce que nous sommes…

Isabelle Stengers, Nastassja Martin, Guillaume Lebaudy, Vinciane Despret

Pour Isabelle Stengers, mettre le concept d’organisme au cœur de la question ontologique, comme le fait Whitehead, c’est renouer avec le sens commun. « Il n’est, dit-elle, qu’à considérer le succès des histoires d’animaux ». Et de fait, nous avons tous été plus ou moins bouleversés par celles qui sont venues à nos oreilles récemment, qu’il s’agisse de la panthère blanche de Sylvain Tesson, de l’ours de Sibérie tombée sur les épaules de Nastassja Martin, ou, plus proches de nous, des histoires d’élevage de moutons racontées par Guillaume Lebaudy (et des films de Natacha Boutkevitch). Chaque fois, nous avons fait un « Oh ! » de surprise et souvent nos catégories traditionnelles se sont mises à vaciller comme quand Nastassja Martin s’est permise d’affirmer que l’animisme des peuples du Nord était mieux apte à parler de ces expériences que ne l’est notre vision prétendument scientifique. Baptiste Morizot est aussi un penseur de cette tendance, qui nous incite à avoir une pensée hybride à l’approche du vivant, mi-animiste, mi-rationnelle afin d’être plus proches des êtres de nature, l’hybridation n’est-elle pas le propre de la nature quand celle-ci par exemple nous montre, contre toute attente, des hybridations d’espèces que la théorie classique pourtant interdit ? Isabelle Stengers cite également Vinciane Despret qui « demande que les chercheurs posent de bonnes questions aux animaux ». Et ce qui fait vibrer en nous une corde particulièrement sensible, c’est le fait de relever que, notre espèce étant elle aussi animale, ces nouveaux principes d’observation devraient également s’appliquer à nous, pauvres humains qu’une « science » baptisée « sociologie » n’arrête pas de sonder et de découper en strates, catégories, hiérarchies afin d’élaborer, nous concernant, une « connaissance objective » qui sera, dès que prononcée, vouée aux oubliettes parce que les humains que nous sommes refusent profondément, au dedans d’eux-mêmes, d’être ainsi étiquetés et hiérarchisés, et que, de toutes façons, la seule considération de telles opérations dites savantes provoquerait des réactions la faisant voler en éclats…

La philosophe belge est dure avec les sociologues qui se croient tout permis. Cela me rappelle un travail d’autrefois où j’avais été amené à côtoyer des psycho-sociologues (les pires!) dont certains avaient mené un travail d’enquête afin d’évaluer la propension qu’ont des « sujets » en situation difficile (face à un « événement fâcheux » disaient les chercheurs…!) à se laisser délaisser d’objets qui leur sont chers… Ces messieurs allaient dans les hôpitaux et demandaient à des patients prêts à passer en salle d’opération s’ils voulaient bien leur remettre leur montre (!). Et après ça, on remplissait des feuilles de statistiques. Isabelle Stengers, elle, pointe les sociologues enquêtant sur les pratiques addictives : « souvenir de l’époque où j’apprenais à comprendre l’importance des mouvements d’usagers, en l’occurrence celui des « usagers » non repentis ni repentants de drogues illicites, mais surtout souvenir de ma colère à entendre un sociologue souligner le caractère « construit » de ce qu’il pouvait obtenir des acteurs de ce mouvement, bien moins riche en nuances, contradictions, ambiguïtés, disait-il, que le témoignage des « simples consommateurs ». Je me souviens lui avoir craché au visage… ». Les plus sûrs du bon droit des (psycho-)sociologues diront évidemment que tout cela est une question d’éthique, et qu’il suffit d’ajouter des comités d’éthique pour que tout se passe bien, « dans la conformité aux lois ». Je ne crois pas que cela soit si simple… L’éthique conçue ainsi ne fait que censurer (éventuellement), elle n’entre pas dans le cœur de la méthode, or c’est celle-ci qui est viciée quand le chercheur « oublie » sciemment la nature humaine, ou, dans un autre contexte, la nature vivante de son objet.

Est-ce à dire pour autant qu’il faille renoncer aux visées « explicatives » de la science, à une théorisation qui tente de reproduire à l’intérieur d’un modèle l’enchevêtrement des causes et des effets ? Whitehead a toujours eu une attitude sceptique. Il renonce à la « généralité », rien n’est vraiment stable pour lui, ou alors de manière très provisoire, temporaire, comme quand il caractérise une société comme « ce qui, à travers le changement, maintient, ne serait-ce qu’un court laps de temps, la continuité d’un style, d’un caractère » et qu’il dit que « appartenir à une société, pour les occasions actuelles, c’est se déterminer sur un mode conforme à cette continuité » mais que « le respect de cette conformité, rien ne les y oblige, ni même ne le leur demande ». On est loin des catégories quasi essentialistes dont usent les sociologues. Un fait, pour Whitehead, « n’illustre aucune généralité ». On comprend évidemment qu’avec de tels principes, on soit loin de toute théorisation excessive… Certains même pourraient dire : loin de toute rationalité. Car en effet où peut bien venir se loger la rationalité dans toute cela ? Il semble que le métaphysicien ait compris l’objection : « notre doctrine semble avoir détruit le fondement même de la rationalité ». Comme les mathématiques et la logique se fondent pour lui sur une sorte de permanence (les nombres restent stables en dépit des opérations qui les affectent), elles seraient inapplicables. Comment se fait-il que Socrate, dont on déduit qu’il est mortel à partir des prémisses fameuses selon lesquelles il est un homme et que tout homme est mortel, ne soit pas affecté par les prémisses qu’on lui applique, que le Socrate qui sort mortel de ce syllogisme soit le même que celui qui est entré homme dans la prémisse ? On peut sourire de cela, qui reste… éminemment théorique, et pourtant il est légitime d’y accorder une attention. D’où vient en effet le syllogisme ? qu’est-ce qui explique sa force ? On en vient de nouveau à mes billets proposés il y a quelques semaines sur ce blog, inspirés par les travaux de Jean-Yves Girard. J’oserai à peine dire que si Whitehead avait connu la logique linéaire, il aurait été moins sceptique (!) car, justement, celle-ci est l’exemple d’une théorie logique où les prémisses sont affectées par les procédures qui s’appliquent à elles (et pour cause, puisqu’elles sont consommées, non utilisables une nouvelle fois, ce qui résolvait, entre parenthèses, le paradoxe de « l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes », l’ensemble qui apparaissait dans sa première occurrence n’étant plus le même que celui qui apparaissait dans la seconde!). Il n’y aurait donc pas, à vrai dire, d’objection à ce que le raisonnement logico-mathématique s’applique à des entités fluctuantes, à des processus, davantage qu’à des constantes ou à des états stables. On ne serait pas forcément astreint à ce que la rationalité soit limitée, comme le prétend Whitehead, à la gestion des analogies ! (« Le fait que nous ne puissions expliquer ni les sociétés, ni le caractère qu’elles maintiennent, ni la façon dont elles cessent de tenir ne nous situe pas dans une réalité inintelligible. Nous procédons par ce mode d’abstraction qu’on appelle « analogie », repérant des ressemblances et des distinctions parmi la diversité »).

La raison réduite à la gestion des analogies, c’est peu de choses. Nous disposons d’un outil, les mathématiques, qui est d’une grande puissance pour générer des analogies, pourquoi faudrait-il s’en priver ?

On devine évidemment que le reproche fait concerne une utilisation des mathématiques qui serait comme un plaquage sur le réel, forçant celui-ci à ressembler au modèle quand bien même il s’en éloignerait. Erreur fatale en effet de bien des travaux de mathématiques appliquées. Mais si l’on suit un mathématicien comme Alain Connes (pour peu qu’il nous soit accessible…) on réalise que le travail du mathématicien n’est pas celui-là, que, concernant la physique, il est de plain pied en elle pour décrire des modèles d’univers qui sont au cœur de la réflexion du cosmologiste qu’aucune autre description ne pourrait procurer.

Alain Connes

Tout ceci donnerait donc plutôt une envie de se lancer dans un plaidoyer pour l’abstraction. Celle-ci étant l’une des facultés essentielles de l’esprit humain, pourquoi faudrait-il s’en méfier plus que d’autres ? Se passer de l’abstraction et des raisonnements qu’elle permet, serait comme se passer de marcher quand on a des jambes. Est-ce que l’on refuse la bicyclette au principe qu’elle est en elle-même une magnifique abstraction du mouvement ? Longo et al., dans le premier chapitre de « Bifurquer », disent le génie de Galilée quand il énonce qu’un mobile laissé à lui-même et soumis à aucune force, loin de rester immobile, se meut selon un mouvement rectiligne uniforme : c’est grâce à cette abstraction, qui n’est perçue par personne, que peut découler la description de tous les autres mouvements, ils la rapprochent de l’affirmation posée dès le premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » qui est une abstraction magnifique car contraire à tout ce que chacun peut percevoir autour de soi, et qui pourtant « modèle les organisations sociales en fonction d’un nouvel état de droit » et fournit un outil indispensable car s’en déduisent toutes les luttes pour davantage d’égalité sociale et de liberté.

Le point de vue de Whitehead fait comme si en nous livrant à l’abstraction, nous abandonnerions de ce fait le contact avec le réel, alors que le processus d’abstraction est lui-même dans le réel comme faisant partie de notre esprit, il participe du réel au même titre que d’autres processus, il conduit à une opérationnalité de la raison qui mène à la science, ce dont nous n’avons pas à rougir. A condition de ne pas céder au scientisme qui est une visée simplificatrice et fausse de l’aventure scientifique.

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