Instantanés ladakhis – VII – Les Coréens du Hanuma la

De Snyertse, aimable et discret coin de verdure où coule une rivière propice à quelques lavages (de chaussettes entre autres), le chemin monte très progressivement, croisant quelques pâturages encaissés où vivent quelques yaks ou quelques chèvres, jusqu’au sommet du col, 4700 mètres, d’où paraît-il nous découvrirons le beau village de Lingshed. Heureusement, aujourd’hui le soleil nous boude et nous goûtons à la fraîcheur. Qu’il pleuve même, si possible, nous n’y verrons pas d’inconvénient ! Reste de vieille neige, pont de glace. Nous voyons surgir en sens inverse deux voyageurs, très équipés, lunettes, chapeaux, appareil photo, vestes d’alpinistes. L’un d’eux s’arrête à mon niveau. Ils sont coréens. Celui qui s’est arrêté s’amuse de comparer nos âges et souhaite me tirer le portrait « pour son website ». A la Milarepa Guest House, nous avons rencontré un couple d’organisateurs de voyages au Ladakh, lui Allemand, elle Coréenne. Ils nous ont dit qu’ils coordonnaient le voyage de tout un groupe de Coréens. Aussitôt je demande donc à ces deux spécimens s’ils font partie du groupe. Non, me disent-ils, ils sont tout à fait indépendants. De retour à Leh, je parle de ma rencontre avec les gens de la Milarepa. La jeune Coréenne me demande si par hasard, ce n’était pas des moines. Très interloqué par cette question, je réponds qu’évidemment non, ils n’avaient pas l’allure de moines. Mais deux jours plus tard, nous sommes invités par le couple à partager un repas de fête en l’honneur de la fin de leur séjour. Il y a là nos deux Coréens du Hanuma la. Qui s’amusent beaucoup, et Jeuon, la jeune Coréenne aussi. Oui, ce sont eux, ce sont bien deux moines ! « Are you really monks ? », et solennellement, mon photographe soulève son chapeau afin de me montrer son crâne rasé. Deux moines zen parcourant le Zanskar. Et à cette table on peut compter les nationalités, s’amuser de la diversité : deux Allemands, une Suisse, un Français, un Indien de Pune, deux Ladakhis, trois Coréens. Parmi les deux Allemands, une femme mariée à l’Indien de Pune, qui fabrique des bijoux et va les vendre en Allemagne à chaque Noël.

du haut du col Hanuma

Lingshed vu du haut du col

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Instantanés ladakhis – VI – Les rives de la Zanskar

La vaste plaine, sorte de dépression au milieu des chaînes et des vallées qui confluent, est dure à parcourir sous un soleil de plomb et par plus de 40°C. D’autant que nous n’avons pas prévu assez de litres d’eau. Nos pipettes s’assèchent et le pas devient lourd. Cette plaine est un désert. Un arbre isolé prend les allures de celui (fameux) du Ténéré… un ruisseau qui serpente entre deux brins d’herbe est un court intermède à la sécheresse. En foulant un sol caillouteux, dont la boue sèche et grise garde de vieilles empreintes de passage de Jeep, nous rejoignons le bord de la rivière Zanskar. Elle est beige et tumultueuse. On raconte qu’elle est poissonneuse, mais la population bouddhiste a fait une croix sur le poisson, non par refus absolu de manger de la chair animale, car on veut bien à l’occasion décrocher des solives un vieux morceau de yak séché, mais parce qu’il faudrait tuer trop de poissons pour nourrir un seul homme, alors qu’un yak a lui seul peut nourrir une famille.

Me voici impuissant, assis les jambes ballantes au-dessus du tumulte des eaux, incapable de me relever et de repartir. Je n’entends plus rien, sauf le grondement de la rivière. L’autre rive, face à moi, oscille et je me demande si je ne vais pas tout simplement mettre ici fin à mon voyage. Mourir au bord de la Zanskar. Voilà ce que je n’avais pas prévu. J’ai perdu connaissance. C. est accourue. Elle connaît les gestes qu’il faut en un cas pareil. Elle descend à la rivière mouiller un linge qu’elle me passe ensuite sur le visage. Je suis couché sur le côté, une jambe un peu pliée par-dessus l’autre. Elle a demandé au guide de se grouiller d’aller me chercher à boire. Le guide n’y comprend rien. Ce n’est pas un vrai guide. Juste un vague « cook » donné par l’agence. Je reprends mes esprits. Heureusement il ne reste plus qu’une demi-heure à peu près de marche pour rejoindre le camp de Zangla. En chemin, nous retrouvons le guide qui rapporte de l’eau. Il faut boire, boire, boire. Jusqu’à ce que tu aies envie de pisser, me dit-on. Tiens c’est vrai, pas pissé une seule fois aujourd’hui. Chaleur, altitude, déshydratation. Heureusement, toutes les fonctions vont revenir. Juste quitte pour la peur.

Le lendemain, nous repartirons comme si de rien n’était, traversant Zangla puis marchant de nouveau sur du plat, mais souvent au milieu des champs jusqu’à Hanumil. Et le surlendemain, nous suivrons de nouveau le cours de la Zanskar. En un sentier étroit, à flan de montagne, qui s’élève de plus en plus, avec la rivière en bas, presque à la verticale. Puis nous quitterons la Zanskar : le chemin s’élèvera jusqu’au Phensi la avec de là-haut une extraordinaire vue sur une gorge vertigineuse, au fond de laquelle il faudra descendre…. Pour remonter ensuite de l’autre côté. Jusqu’à Snyertse. Allons, la forme physique revient…

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Instantanés ladakhis – V- La Dame de Pipiting

maison traditionnelle de Padum

Nous campons chez Padma, près du centre commerçant de Padum, sur la route de Pipiting. Demain, nous entreprendrons notre première étape de trek, entre Padum et Karsha. Rien du tout. Juste une mise en jambes, et c’est tout plat. On voit d’ailleurs le monastère de Karsha depuis notre camping. Un jeune couple de français voyageurs est aussi là, avec guides, et nous offre des bières pour fêter leur dernier soir. C’est qu’ici, c’est bien le seul alcool qu’on puisse boire, et encore parfois en cachette (il n’est pas rare en Inde qu’on vous serve la bière au restaurant dans… une théière !). Ils se sont liés d’amitié avec plusieurs personnes de la région. En premier lieu la famille royale du Zanskar. Et oui, mazette. Car il y a bel et bien toujours un roi du Zanskar, dépourvu de tous ses pouvoirs, certes, mais qui garde une partie de son aura. Il y en a même deux pourrait-on dire, car l’autre est à Zangla, et il est son vassal. La dénomination de « roi » (gyalpo) impressionne le touriste. M. Dorjay raconte que lorsqu’il exerçait encore la profession de guide, des clients européens l’avaient prié instamment de leur faire rencontrer le roi de Zangla. Il leur avait expliqué que c’était un homme comme les autres. Mais enfin, quand même, les trekkeurs insistaient. Ils traversèrent donc le pont de Pishu à Zangla, et là, qui M. Dorjay vit-il, qui s’avançait nonchalamment vers eux, escortant deux ânes ? Le roi en personne. Eh bien , vous vouliez voir le roi, le voici, dit-il aux touristes qui ne voulurent jamais rien en croire.

monastère de Karsha

Ici, à Padum, si nous en croyons nos jeunes commensaux, le prince en tout cas est très actif, et tient table ouverte à la « German bakery ». Il est heureux de rencontrer des étrangers. Nos amis d’un soir sont aussi allés au monastère de Karsha, où le grand lama les a pris en affection, leur faisant cadeau d’un de ces bonnets jaunes dont s’ornent les moines de sa secte, et d’un collier pour la jeune femme.

Au matin du 24 août, nous remarquons bien une dame européenne assez âgée, sortant de la maison de Padma, mais nous ne savons pas qui elle est.

Sur la route de Pipiting, nous avons décidé de nous arrêter à la Lamdon school, dont nous savons qu’elle a été créée par un voyageur français dans les années 1990. Nous en avions déjà entendu parler lors de notre premier passage en 1998, sans avoir pu alors nous y rendre pour cause de tension à la frontière et de hâte à prendre l’ultime bus pouvant nous ramener sur Leh. L’école de Pipiting n’a cessé de se développer depuis 1988 et elle compte aujourd’hui une centaine de filles et près de deux cents garçons. Elle est gérée par l’association AAZ (« Aide Au Zanskar »).

Nous n’avons pas besoin de notre guide pour y aller : il nous suffit de suivre les enfants qui se rendent en classe, tous en uniforme grenat. Nous sommes reçus par le principal, M. Sonam Dorjee, qui a bien voulu s’extraire un moment de sa classe juste pour nous renseigner (mais, dit-il, ce n’est pas trop grave car c’était un cours de complément). M. Sonam est tibétain, amené en Inde quand il était enfant, par ses propres parents qui s’en sont retournés presqu’aussitôt. Il a pu les revoir en passant clandestinement au Tibet une ou deux fois, mais actuellement, les visages de ses parents s’effacent de sa mémoire. Il a épousé une femme ladakhie. Nous la rencontrerons plus tard, grande et belle femme en robe bleue et lunettes de soleil, elle enseigne provisoirement les mathématiques. Les problèmes de cette école sont surtout dus à son isolement : il faut que les professeurs rejoignent leurs quartiers avant la fin mars, or en cette saison, le Zanskar est encore bloqué par la neige. Il n’y a que deux manières de l’atteindre : soit par le Chaddar (le fameux « fleuve gelé », immortalisé par Olivier Föllmi), soit par hélicoptère, ce qui demeure un moyen hasardeux, suspendu aux conditions météo et surtout aux disponibilités de l’armée. L’école a actuellement vingt-deux professeurs, mais est en manque de… professeur de mathématiques (avis aux amateurs !). La politique de recrutement est la suivante : toute famille des villages environnants a droit à la scolarisation gratuite d’un enfant. Le choix doit donc s’avérer cornélien au sein des chaumières… Les enfants apprennent quatre langues (le hindi, en tant que langue nationale indienne, l’anglais, le bhodi – langue locale  apparentée au tibétain – et l’ourdou, langue de l’état de Jammu et Cachemire(*)). Et ils peuvent aller jusqu’au niveau 10 (ce qui, en Inde, correspond à deux ans avant le bac, le bac étant niveau 12). M. Sonam espère que les enseignements pourront s’étendre jusqu’au niveau 12 d’ici quelques temps.

Il nous convie à assister à l’Assemblée Générale des élèves : dans la grande cour, en plein soleil, les enfants se rangent selon un ordonnancement impeccable et chantent, au garde à vous, l’hymne national indien. Puis certains d’entre eux montent sur un podium et tour à tour s’adressent à leurs camarades, afin, nous dit-on, de développer leur aptitude à parler en public. Pendant ce temps, une dame arrive, Chantal, la présidente de l’Association, vêtue de voiles bleu ciel. Elle n’est autre que la personne que nous avons entraperçue au camping chez Padma. Salutations et aussitôt franche conversation sur cette école, son avenir, ses problèmes. Chantal est une personne dynamique, loin de certains clichés concernant les membres d’associations humanitaires. Elle ne nous submerge pas d’un discours d’auto-satisfaction et ne prétend pas  que son association est la seule qui existe. Elle aimerait sans doute nous garder un peu plus longtemps afin notamment de discuter de questions pédagogiques, ou bien tout simplement… un peu du pays ! Nous devisons gaiement avec elle, trouvant même à parler de quelques connaissances communes de la région grenobloise… et je me promets de revenir un jour à Pipiting… qui sait ? pour aider les enfants à faire leurs mathématiques ?

(*) je remercie une lectrice, membre de AAZ, pour la correction qu’elle a apportée à une précédente formulation, qui gommait l’ourdou. Ajoutons que toutes ces langues ont des systèmes d’écriture différents.

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Instantanés ladakhis – IV – L’institutrice de Rangdum

Elle était là la veille dans le cortège de bus et de voitures qui attendait que la route se libère. Elle nous avait timidement dit bonjour, tenant par la main un jeune enfant. Nous la retrouvons au monastère de Rangdum. Que fait-elle ? Elle est l’institutrice de la toute petite école, celle qui accueille les enfants de tous les villages à la ronde. Elle enseigne la lecture, l’écriture, les parties du corps. Elle me donne son adresse mail pour que je puisse lui envoyer sa photo. Et puis elle disparaît. C’est dommage, j’aurais aimé lui faire une donation pour son école.

Le monastère de Rangdum est gardé par l’armée. A notre arrivée, nous avons dû confier nos passeports à un militaire, qui les a gardés pendant tout le temps de la visite.

C’est depuis qu’en 1998, un commando de ce qu’on appelle ici des « militants » l’a attaqué, se faisant passer pour livreurs de grains, tirant sur les moines. Trois morts. Un touriste allemand qui passait par là lui aussi abattu.

Les membres de la communauté bouddhiste ont très peur. La zone est sensible. Les cachemiri indépendantistes revendiquent ce territoire. Ils s’en prennent aux terres. Après Rangdum, ce serait Lingshed. C’est la raison pour laquelle Monsieur Dorjay ne veut pas lâcher le morceau. Il n’y a plus actuellement de représentants bouddhistes au parlement, suite notamment à des divisions de la communauté. Il veut à tout prix qu’il y en ait et semble pour cela prêt même à s’allier avec le diable (le BJP).

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Instantanés ladakhis – III – La route de Srinagar

Sur la route vers Srinagar, Mulbeck est le dernier village majoritairement bouddhiste. Il est célèbre pour son Maitreya (Bouddha dit « du futur ») qui daterait du premier siècle avant notre ère, gravé dans la pierre, veillant sur un minuscule monastère de deux ou trois moines. Après Mulbeck, il est vrai qu’il reste encore Shergol et cet autre monastère, fascinant, agrippé au rocher comme un nid de guêpes et qu’on ne peut sans doute atteindre que par un rude sentier très raide. On le voit depuis notre campement, mais hélas manque le temps d’aller le visiter. Après, c’est le Bas-Ladakh, ou « Purig », capitale Kargil, habitée à plus de 80% par des musulmans chiites. Kargil laisse en principe une impression pénible à nombre de visiteurs à cause probablement de la rigueur des mœurs pratiquées, toute en contraste avec l’effervescence  colorée des villages bouddhistes. Mais par ce temps superbe, la petite ville prendrait presque des allures de cité de villégiature estivale. Pourtant, l’agglomération a souffert : la bataille de Kargil, livrée par l’armée indienne contre le Pakistan en 1999, a en partie détruit les maisons, qu’il a fallu reconstruire, désormais sur un modèle uniforme, toutes de pierres grises. Cette région du Ladakh est boisée. C’est bien la seule. La ligne de cessez-le-feu passe sur la crête rocheuse qui domine la ville : c’est de là qu’en 1998, l’armée pakistanaise bombardait la gare routière. Mais si on oublie cela, on remarque surtout les sommets du Nun et du Kun qui, de loin, inscrivent la petite ville parmi les villes de haute montagne. Entre les arbres fruitiers, la route sinue jusqu’aux villages de la vallée de la Suru, direction Rangdum. Elle reste goudronnée encore un long moment. Au moins jusqu’à Pannikar.

Kargil

Au premier village traversé, Sanku, nous nous heurtons à une lente procession dans la rue principale. De jeunes hommes, torse nu, se frappent violemment avec leurs poings. Notre chauffeur nous dit que c’est « Mouharram », pourtant cela ne concorde pas tellement avec la période où nous sommes. Pas plutôt la commémoration du martyr d’Ali ? Nous ne nous sentons pas très à l’aise face à ces démonstrations, préférant nous effacer prudemment plutôt que nous exposer (voire prendre des photos…). Repartis, la sortie du village nous réserve une surprise : non, ce n’est pas un champ de fleurs cette étendue colorée, majoritairement rose, qui ondoie à l’ombre des grands arbres, mais toutes les femmes du village rassemblées, avec leurs enfants, dans l’attente de la fin des cérémonies.

Tous les villages à traverser vont en fait nous réserver le même sort. Jusqu’au blocage pur et simple à un poste de contrôle du côté de Pannikar. Là, les fonctionnaires sont absents parce que participants à la fête chiite et la route est carrément close. Les files de voitures, cars et camions s’allongent des deux côtés. Un car de moines de Rangdum se rendant à Leh se trouve parmi eux. Lamas de tous âges s’égaillent dans la nature, qui vautrés sur l’herbe, qui à conter fleurette aux aimables touristes. Des fonctionnaires cachemiri font semblant d’ignorer la raison de notre blocage et nous informent doctement qu’ils ont pris quelques jours de vacances afin de visiter cette région qu’ils n’ont jamais vue (alors qu’ils vivent à Srinagar). Les paysans et paysannes bouddhistes, de type tibétain, sont traités, de manière hautaine, de « gipsies » par les riches cachemiri qui s’éprouvent sûrement d’une essence supérieure. La route se libère d’un seul coup. Comme par enchantement.

Et on longe à ce moment-là un paysage de montagne parmi les plus beaux du monde. Jusqu’à Rangdum, où nous pénétrons à nouveau dans une zone majoritairement bouddhiste. Le monastère en son nid d’aigle, seul, regarde vers le lointain, par-delà la vaste plaine garnie d’edelweiss.


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Instantanés ladakhis – II – Un an après l’inondation


Nous sommes à Leh un an après la terrible inondation de 2010. On se souvient qu’en quelques heures, il était tombé du ciel plus d’eau qu’il n’en tombe au cours d’une année normale. Chaleur, évaporation, accumulation de nuages au-dessus d’un même point conduisent à ce que tout à coup le ciel éclate et les tonnes d’eau déversées sur un terrain aride créent instantanément des torrents qui emportent tout sur leur passage. Le phénomène fut le plus intense en divers points de la vallée de l’Indus (Basgo, Saspol) sur Phyang (village à demi recouvert par la boue) et sur Leh, dont des centaines de maisons fragiles, en torchis, furent balayées, et avec elles leurs habitants : environ trois cents disparus. Plus bas, toujours dans la vallée de l’Indus, Choglamsar a dû être reconstruit et presque toute la population a été emportée.

Monsieur Dorjay garde bien sûr un souvenir ineffaçable de ces moments. Il déménagea toute sa famille vers le lieu qui lui semblait le plus sûr : la Lamdon School toute proche. Mais les élèves eux-mêmes de cette école avaient été déjà transférés au Shanti Stupa, cette énorme construction bâtie sur des fonds japonais, qui domine la ville. Il nous explique qu’il n’y avait plus rien d’opérationnel : l’aéroport était à moitié détruit, l’hôpital envahi par les coulées de boue, le réseau téléphonique inexistant. L’armée (omniprésente en ces confins exposés aux menaces venant de Chine et du Pakistan) était la seule institution susceptible de faire face. Ce qu’elle fit, et la population survivante lui doit aujourd’hui, toujours selon Monsieur Dorjay, une immense gratitude. En peu de jours, l’aéroport fut d’abord remis en état, puis l’hôpital. Au cours de l’année, des fonds importants furent alloués pour la reconstruction, qui n’est pas encore terminée, mais on voit en de nombreux endroits que décision a été prise de construire en plus solide. Fondations, béton, tôle pour protéger les toits. La route Leh – Srinagar a beaucoup souffert et les énormes engins s’activent encore à la réparer et à reconstruire les ponts emportés. Le Dalaï-Lama s’est déplacé au Ladakh peu de temps après cette catastrophe pour se rendre compte des dégâts, ce qui a donné l’occasion à monsieur Dorjay de s’entretenir avec le responsable religieux en tête à tête pendant une bonne demi-heure. [On peut voir sur cette video de TibetTV le film du discours public du DL. M. Dorjay – l’homme à la ceinture verte – apparaît à la droite du chef spirituel tibétain au bout d’environ 5 minutes. Ce film est exceptionnel, tant par ce qu’il montre du Dalai-Lama en action – c’est autre chose que Sarkozy s’adressant aux victimes d’un crash! – que par les gros plans sur la foule immense. Visiblement tout le Ladakh est là, ses moines, ses écoliers, ses vieilles paysannes parfois avec leur coiffe traditionnelle etc.].

Evidemment, si nous ne savions pas tout cela, nous marcherions dans les rues de la capitale du Ladakh sans nous rendre compte de rien. Des constructions ? oui, mais comme il y en a presque toujours eu. En tout cas, les humeurs des habitants ne semblent pas avoir été trop affectées et, quand ils nous croisent, leurs visages s’éclairent toujours d’un sourire, assorti d’un sonore « Djulé ! ».

photos extraites de http://rohanghosh.net/blog/disaster-at-the-public-hospital-in-leh/ et de http://ladakhfloodrelief.org/

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Instantanés ladakhis – I – La Guest House de Monsieur Dorjay


La Milarepa Guest House est un havre de paix, à l’écart du bruyant « market » de Leh. Elle est sur la route de Sankar, petit village au Nord de Leh abritant un monastère gelugpa. Exactement au lieu-dit « Chubi ». Juste au bas de la montée – raide – vers le Tsemo Gompa.

Elle est confortablement installée au fond d’un jardin, où se mêlent légumes – ceux que la cuisinière nous prépare pour le dîner – et fleurs, éclatantes en ce mois d’août. Elle est la propriété de monsieur Tsering Dorjay, personnalité bien connue dans cette partie du Cachemire, en tant que grand militant pour la défense de la communauté bouddhiste ladakhie. Les ouvrages qui portent sur l’histoire récente de cette région (comme « Recent Research on Ladakh » publié en 2007) n’oublient jamais de mentionner son rôle en tant que notamment, fondateur de la LBA (« Ladakh Bouddhist Association ») puis initiateur du Conseil de Développement du Ladakh (LAHDC – « Ladakh Autonomous Hill Development Council »), dont il était le « chief executive » jusqu’à récemment. Monsieur Dorjay est un grand bel homme au type tibétain. Il parle peu, se déplace avec majesté, et est peu porté à l’exubérance. On voit peu son épouse, malheureusement atteinte d’une grave maladie dégénérative. La maison est tenue par une jeune gouvernante, Chojskit, maman d’un petit garçon de six ans, Tenzing. Chojskit passe l’été à Leh et l’hiver à Delhi, où elle possède un étal de marchandises tibétaines. Tenzing va à la Lamdon School, ce qui signifie une école privée (Lamdon étant le nom  – « voie vers la lumière » – qui est donné aux écoles privées reconnues dans tout le Ladakh, quel que soit leur mode de financement – souvent financées par des associations étrangères, comme celle de Pipiting qui est dirigée par une association franco-italienne, AAZ, et que nous avons visitée après notre escale de Padum), tout comme d’ailleurs la fille cadette de Monsieur Dorjay.

Tenzing a joué avec mon Nikon et il en a tiré ces quelques photos.


A mon tour, il fallait bien que je le prenne en gros plan.

Nous avons trouvé, au marché, des petites autos pour Tenzing, qui ont du l’enchanter, puisque nous avons eu droit à des embrassades, chose rare en ces contrées.

La veille de notre départ, monsieur Dorjay nous attendait, le soir, pour nous saluer chaleureusement. Au petit matin – quatre heures trente – Chojskit et la cuisinière nous attendaient pour nous faire le café avant de partir, et sur le pas de la porte, nous ont passé au cou les fameuses « kata », écharpes de soie blanche qui s’échangent traditionnellement lors des arrivées et des départs.

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Y aura-t-il assez d’essences?

De nos jours, la métaphysique court les rues.
Mais si.

[peinture métaphysique, Chirico]

Au cinéma (« Matrix »), au restaurant (la cuisine « moléculaire » : peut-on reconstituer des goûts aussi vrais que les vrais), dans l’art (qu’est-ce qu’un « faux », qu’est-ce qu’une copie, qu’est-ce que la représentation d’un tableau ?)…
… et même dans le contre-la-montre de Grenoble dans le dernier Tour de France, lorsque j’entendais qu’on se posait la question de savoir ce qu’était une « vraie » performance, un « authentique » champion, celui se rapprochant le plus de « l’essence » même du cycliste, comme le disait un quotidien sportif qui avait sondé ses spécialistes sur le sujet (c’était tombé sur Jacques Anquetil, très beau sur sa selle en effet).

[Tony Martin, vainqueur du contre-la-montre de Grenoble, se rapproche-t-il de « l’essence » du cycliste, ici incarnée par Jacques Anquetil?]

Ainsi, on voit que toujours, la question de l’essence se trouve posée. Or les essences, c’est ce qui peuple les pensées et les rêves de nos philosophes métaphysiciens.

Le livre de Claudine Tiercelin (cf. billets antérieurs) m’ayant ouvert l’appétit métaphysique, j’ai commencé de faire une petite enquête sur le sujet. Pour m’y aider, ce petit recueil de textes, établi par l’ami F. Nef sous le titre « Métaphysique contemporaine – Propriétés, mondes possibles et personnes » (ed. Vrin) où l’on trouve les réflexions des auteurs les plus significatifs de cette discipline comme Armstrong, Chisholm, Lewis, Plantinga ou Simons (et d’autres aussi). La métaphysique comme discipline à part entière était en terrible perte de vitesse au XXème siècle. Kant lui avait porté un grand coup par son affirmation que le réel des choses (les « noumènes ») nous demeurerait à jamais inconnu et qu’il ne servait à rien de s’escrimer à percer des mystères hors de notre portée. Plus près de nous, les existentialistes, les phénoménologues, les marxistes avaient balayé toute cette phraséologie essentialiste en la renvoyant au rayon des lubies. Habermas faisait et fait encore tout son possible pour dépasser définitivement le stade de la métaphysique. Il présente sa philosophie comme une « pensée post-métaphysique ». Il s’agit de montrer que la Raison ne tombe pas du ciel mais vient d’un agir typiquement humain : « l’agir communicationnel ».

On pensait donc – je pensais donc – que  tout était fini. Qu’on n’en parlerait plus. Et voilà qu’on en parle, et que cela vient même à faire du bruit. Mes modestes compétences de logicien auraient dû cependant me mettre la puce à l’oreille car enfin, si la logique modale est bien une branche de la logique, si elle a même été abondamment utilisée dans les travaux d’Intelligence Artificielle, elle a bien eu un commencement, puis des prolongements philosophiques. C’est Aristote, on le sait, qui, dans « De l’interprétation », chapitre 9, ouvre la question des futurs contingents. Si on traite, dit-il, les phrases au futur comme les phrases au présent, il s’en suivra que, puisque « l’affirmation ou la négation portant sur les choses présentes ou passées est nécessairement vraie ou fausse », il en sera de même pour les phrases au futur, mais alors « rien n’est, ni ne devient, soit par l’effet du hasard, soit d’une manière indéterminée, rien qui, dans l’avenir, puisse indifféremment être ou n’être pas ; mais tout découle de la nécessité, sans aucune détermination […] Il en résulte ainsi que tous les futurs se produisent nécessairement ». La solution consiste à établir une distinction entre des propositions qui sont simplement vraies et des propositions qui sont nécessairement vraies. Il est nécessaire que demain il y ait ou il n’y ait pas une bataille navale, mais aucun des deux termes n’est en lui-même nécessaire.

[Bataille de Syracuse, 1676]

Le calcul sur le nécessaire et le possible devait cependant attendre le XXème siècle pour trouver son expression dans la logique dite modale (sous l’inspiration d’un certain C. I. Lewis, rien à voir avec cet autre Lewis, David celui-ci, dont nous parlerons plus loin). Les règles de ce calcul sont telles que la Nécessité de p implique p et qu’au moyen de l’opérateur de négation, on peut définir une modalité « duale », la Possibilité : la Possibilité de p est simplement la non-Nécessité de non-p. Et bien sûr, p implique sa possibilité (si p arrive c’est qu’il est possible !). Cette idée formelle manquait d’une « sémantique », c’est-à-dire d’un moyen simple, autrement que par les seules règles, de dire si une assertion du calcul est vraie ou fausse, moyen aussi de revenir à des notions d’ensemble pour définir ce qu’on entend par une proposition modale. C’est Kripke qui devait donner cette sémantique, de nos jours intitulée « sémantique des mondes possibles ». En gros, « p est nécessaire » si et seulement si « p appartient à tous les mondes possibles » et « p est possible s’il existe au moins un monde possible où p est vrai ». On ne se promène donc plus, maintenant, sans son « ensemble de mondes possibles », un rival par rapport à « l’ensemble de tous les individus » qu’on baptise en général « l’univers »….
De là à parler de multivers comme dans certaines interprétations de la physique moderne, il n’y a qu’un pas.
Mais on peut ne pas franchir ce pas ! Des philosophes « raisonnables » comme Hintikka admettent ces mondes possibles pour ce qu’ils sont : des fictions commodes. Après tout, ne sont-ce pas de telles fictions commodes que nous convoquons sans cesse dans notre langage quand nous faisons des conditionnelles irréelles (ou « contrefactuels ») du genre « si la Corse n’avait pas été française, Napoléon n’aurait pas pu devenir empereur ». Evoquer une hypothèse que nous savons être fausse pour affirmer le contenu d’un lien entre deux faits, voire d’une relation de causalité est quelque chose de courant. On peut décrire cette action de manière imagée en disant que l’on se reporte dans un monde (imaginaire), dans lequel certains faits qui sont vrais dans notre monde actuel ne le sont plus.

L’usage des mondes possibles devient ainsi un moyen de donner sens à la nécessité, voire aux propriétés essentielles. Notre essence, c’est ce que nous sommes dans tous les mondes possibles (qui nous sont accessibles). Parfois, nous n’avons certaines propriétés que dans certains mondes possibles : ces propriétés ne nous sont donc pas « essentielles », nous dirons qu’elles sont juste « contingentes ».

Le glissement vers la métaphysique (à mon avis pernicieux) s’effectue lorsqu’un philosophe malin, David Lewis par exemple, nous dit ceci : la science, depuis Galilée, ne se contente pas de fictions commodes. Elle vise à établir des modèles du monde qui soit « réels ». Donc si nous avons besoin de la notion de monde possible pour rendre compte de certaines évidences liées à notre sens commun, nécessairement ces mondes possibles doivent exister quelque part !

Oui, mais où ?

Ici, le métaphysicien peut rétorquer qu’il y a, après tout, nombre d’entités mathématiques dont nous sommes bien obligés d’admettre l’existence alors même qu’elles ne sont localisées nulle part, comme les nombres par exemple… Oui, les nombres. Est-ce que les nombres existent ? Il serait difficile de le nier, ou alors il faudrait faire des contorsions terribles, qui aboutiraient quand même finalement à l’idée que, d’une certaine façon ils existent. Comme « idéalités » par exemple.

Mais examinons jusqu’où nous conduit ce qu’on appelle désormais le « réalisme modal ». Si nous comprenons bien, le fait que chaque individu possède des propriétés essentielles et des propriétés non essentielles (accidentelles) se traduit par le fait que certaines propriétés sont vraies de cet individu dans tous les mondes possibles et d’autres seulement dans certains. On peut même avec cela induire l’existence « d’essences individuelles ». L’essence d’Alain Lecomte est l’ensemble des propriétés qu’il possède dans tous les mondes possibles. Cela entraîne inéluctablement qu’Alain Lecomte existe dans tout un tas de mondes et pas seulement dans le monde actuel. Nous voilà bien. Dans le petit livre cité plus haut, Alvin Plantinga, un philosophe américain qui n’est pas innocent (sa notice de wikipedia nous renseigne sur ses positions en faveur du créationnisme…) analyse la théorie de Lewis et explique que ce dernier a bien vu la difficulté : pour lui, les « mondes possibles » sont des entités séparées, il n’y a pas de continuité spatio-temporelle entre eux. Or, si j’existe dans plusieurs mondes, de fait, j’établis une connexion entre tous ces mondes ! La cohérence de la théorie veut même qu’à ce moment-là j’appartienne à un seul monde, le monde maximal obtenu en réunissant tous les mondes où j’existe. Mais alors, nous voià revenus au point de départ, quand nous n’avions pas encore distingué les essences et les accidents… Comment s’en sort Lewis ? En inventant cette idée ravissante : nous existons dans un seul monde. Mais nous avons des répliques dans les autres mondes !!!

Voici donc venue l’heure de la science-fiction.

On comprend alors que Claudine Tiercelin, dans son premier chapitre, où elle fait le tour des « illusions modales », estime qu’il faille chercher une autre voie que le réalisme modal, si l’on veut, dit-elle (p. 62) « se donner les moyens de répondre au défi de l’intégration sur le plan métaphysique, en restant fidèle au réalisme » où, par « défi de l’intégration », elle entend « la tâche générale consistant à fournir, pour le domaine déterminé, une métaphysique et une épistémologie simultanément acceptables ». En clair, selon elle, le raisonnement sur les essences ne saurait jamais rester séparé de la question de la manière dont nous accédons à leur  connaissance. Or, là encore, le « réalisme modal » est tout sauf éclairant. La logique modale autorise en effet la définition de modalités « épistémiques » – comme croire et savoir – au terme desquelles un sujet S croit que p si et seulement si p appartient aux mondes possibles compatible avec l’ensemble de ses autres croyances. Si ces mondes sont séparé radicalement du monde actuel, cela rend très mystérieux l’établissement d’une relation de croyance entre le sujet et le contenu de la proposition qu’il croit. Il y aurait une sorte de rapport « magique ». En tout cas, de rapport établi a priori puisque sans accès au contenu de la proposition.

Or, la métaphysique appelée par Tiercelin est tout sauf cette science a priori qu’un auteur comme Jonathan Lowe voudrait voir située parmi les mathématiques et la logique : « la métaphysique, si engagée soit-elle dans un projet de révision, doit être attentive à ce que la philosophie de l’esprit, la psychologie, les sciences cognitives peuvent avoir à lui apprendre ». (p. 86)

 Pour terminer, je suggèrerai ceci : que les nombres existent, soit. D’après les travaux récents en sciences cognitives et en linguistique, ils sont profondément ancrés dans nos conduites. Nous « avons » les nombres avant même de les avoir théorisés. Il se trouve qu’ils ont des propriétés, au même titre que des objets physiques, et que l’étude de ces propriétés conduit aux mathématiques (arithmétique et théorie des nombres). Les nombres ne viennent pas « de surcroît » pour donner une sémantique a posteriori à un système. On peut dire sans doute la même chose des plus importantes structures mathématiques : la notion de groupe « existe » au sens où nos opérations (transformations, permutations…) sont spontanément organisées en des groupes (ce qu’avait bien vu Piaget). Mais les mondes possibles ne dérivent que d’une schématisation commode. Quelqu’un (qu’il s’appelle Kripke ou un autre) a vu que partant d’un ensemble de points muni d’une relation (ce qu’on appelle un « graphe »), on pouvait facilement traduire les énoncés d’une logique modale, mais on aurait pu procéder autrement. On aurait pu rester à un niveau purement syntaxique du calcul, où n’auraient existé que les « propositions », modales ou pas. Les modèles de Kripke ne sont rien d’autre que des graphes très simples, ils n’ont pas de propriétés complexes, ce ne sont pas des objets mathématiques dignes d’une attention particulière. Juste une façon de dessiner les représentations que nous pouvons avoir de telle ou telle situation incluant le possible et le nécessaire. Alors, pourquoi en faire des « objets primitifs » ?

Dans un futur article, j’essaierai de montrer que certains objets fondamentaux des mathématiques mériteraient davantage que les « mondes possibles » qu’on les considère comme existants.

[Tony Martin rentre au paddock, sa besogne accomplie, est-il encore une essence?]
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Back to Ladakh – 2

C’est cette année-là (deuxième trek, 2000) que sur le chemin du retour, nous fîmes un crochet par le Spiti, toujours avec Moti, et où, surprise, nous eûmes la chance d’assister à un enseignement donné par le Dalaï-lama au monastère de Ki. L’enseignement du Kalaçakra est un cycle initiatique dont certaines parties sont tenues secrètes. Ces cérémonies sont l’occasion pour toute la population des environs de venir festoyer. L’organisation en est rigoureuse, le « plan de table », comme dirait une bonne ménagère, est lui aussi rigoureux : on ne mélange pas les genres. Moines regroupés en un coin, premiers rangs bien sûr, mais sur un côté seulement, l’autre côté étant réservé aux… « invités d’honneur », entendez les touristes occidentaux, qu’ils soient confits en dévotions ou non. Et au fond, le bon peuple. Qui n’hésite pas à s’ennivrer de ch’ang pendant que Sa Sainteté prêche l’abstinence. Les plus dévots ne sont pas ceux à qui l’on pense… ce sont les quelques occidentaux fraîchement convertis. Qui se lèvent et se prosternent quand le signal est donné. Je suis fasciné par la culture et la philosophie bouddhistes mais je dois avouer que ce qui m’en tient définitivement éloigné c’est cette hâte avec laquelle les initiés se croient obligés de surpasser dans les comportements rituels ceux dont c’est la culture de naissance. La prosternation reste pour moi avant tout un symbole de soumission qui me rebute.

 Au cours de ce voyage, Moti Lal avait plusieurs fois fait allusion à l’envie qu’il avait de s’affranchir de son agence. Pourquoi, nous disait-il, ne viendriez-vous pas une année en relation directe avec moi ? Je vous organiserais tout sans passer par l’agence. L’idée eut le tort de nous paraître séduisante. Il faut prévenir ici toute personne intéressée par ce genre de déplacement que les choses ne sont en réalité pas si simples… (d’abord la médiation de l’agence est une garantie : sans elle, c’est vous, voyageur, qui êtes l’employeur direct de votre guide, avec tout ce que cela peut induire en cas d’accident qui lui surviendrait). Peut-être cela eût-il été faisable aisément au départ, une nouvelle fois, de Darsha, mais comme notre but suivant était le Tso Moriri (grand lac dans l’est du Ladakh, au Chang Thang, haut plateau qui se continue au-delà de la frontière chinoise dans l’immense plateau tibétain) et que le départ devait avoir lieu des environs de Hémis, c’était beaucoup plus difficile. Il fallait pour Moti trouver des chevaux et les acheminer jusque-là, et donc disposer de l’avance d’argent que cela requiert (car les chevaux ne sont pas la propriété des guides). Et donc l’année suivante, en 2001, alors que promesse avait été faite pour une rencontre à Leh – cette fois, au sortir de l’avion, la ligne Delhi – Leh étant de mieux en mieux desservie par diverses compagnies privées naissantes – il n’y avait personne en vue dans les dizaines d’agents touristiques venus chercher leurs clients. Ni le lendemain, ni le surlendemain… sauf un vague oncle venu pour nous faire patienter et qui nous était de peu d’utilité. Dix jours se passent. Leh est plaisant à parcourir, mais quand on a un montant limité de jours de vacances, on s’impatiente de pouvoir enfin parcourir ces étendues juste aperçues d’avion… Il fallut donc prendre une décision et partir avec un autre guide, par une agence, recrutée sur le tas, pas forcément sérieuse. Et Moti n’arriva qu’au tout dernier moment, une fois l’accord conclu avec cette agence. Tristes retrouvailles…

 

C’est ainsi que nous avons débouché sur le haut plateau tibétain, le vent de face et le mal au crâne provoqué par l’altitude en compagnie d’un gentil fonctionnaire qui voulait arrondir ses revenus durant l’été et d’un conducteur de chevaux roublard qui se demandait où et quand il allait tirer de nous le meilleur profit… Là encore, comme dans le premier voyage, la ruse consistait à dérober la nourriture pour la revendre en passant près des nomades… mais nous étions avertis et nous avions faim, alors c’est sans scrupule que je demandais au « horseman » d’ouvrir les cartons dont je savais qu’il avait la charge afin d’en contrôler le contenu.

Petits larcins de bien peu d’importance. On peut vous inventer autant de ces petites misères au cours des voyages, ce que vous conserverez à jamais de ceux-ci c’est la pure étendue des prairies vertes à quatre mille cinq cent mètres, les drapeaux de prières claquant au vent au sommet des cols et les lacs salés survolés par des grues à cou noir (qu’on essaie de surprendre  le soir en pataugeant de bloc de sel en bloc de sel). Ou les amples pentes neigeuses qui se reflètent dans le miroir des lacs. Au bord du Tso Moriri, il y a le village de Korzok, avec son guéshé, son monastère, son lieu de séjour pour le Dalaï-Lama. Nous rentrâmes en jeep, par les pistes du Chang Thang

Comme il restait quelques jours, C. voulut « faire » un sommet. Le Stok Kangri est un « trekking peak » qui culmine quand même à 6151 mètres (ou un peu moins, selon les cartes). On campe la nuit d’avant à 5000 mètres. On vous réveille à minuit avec un bol de nouilles. On part à la lumière d’une lampe frontale. Les crampons loués s’avéraient être des pièces de musée, donnés autrefois par l’armée autrichienne, ils avaient fait les batailles du Siachen. Ils n’étaient pas à nos tailles. Arrivés à 5800, l’oxygène vient cruellement à manquer. Je me souviens d’un jeune anglais d’une cordée rivale qui dormait de fatigue à chaque pas. Pour moi, je n’étais guère plus flamme. Ayant omis de m’alimenter convenablement, je tendais lamentablement la main pour quelque biscuit. Heureusement j’en avais gardé deux dans ma poche, qui me provoquèrent le coup de fouet salutaire. Il ne restait plus que 200 mètres à parcourir. « Toi et tes sommets… ». Ouf, enfin, dans une sorte de demi-conscience paniquée j’émergeai au sommet. Vue inoubliable bien sûr. De là, on voit jusqu’au K2. Après : la redescente, la peur au ventre car la glace et la neige avaient fondu, donnant un cloaque blanc très casse-gueule, et retour à la tente vers midi. Redescente ensuite vers Leh en une seule étape, via le village de Stok, où demeure encore en son château l’ancienne reine du Ladakh, la gyalmo. Un petit musée expose des photographies en noir et blanc, du temps où elle recevait son homologue britannique, la reine Elizabeth.

Ce ne fut ensuite qu’en 2008 que nous retournâmes au Pays des Cols (traduction de « la-dhags » ?) et j’ai raconté dans le détail, cette fois-là, notre itinéraire sur mon ancien blog, kiki soso largyalo. Le titre de ce blog, comme il était dit dans la bannière, venait lui-même de la langue et de la culture ladakhi. Le slogan est quelquefois traduit en « les Dieux seront toujours vainqueurs ». Crié au sommet des cols il est un signe d’humilité, et signifie qu’aussi haut que nous allions, d’autres sans doute, même s’ils ne sont pas littéralement des « Dieux », sont allés encore plus haut. La phrase elle-même semble venir du récit fondateur de la culture ladakhi, la geste de Gesar de Ling, longue épopée dont les stances sont ponctuées de SO, de KI KI et de KI KI SO SO.


Chevauchant le souffle éternel de la vie
A travers le ciel ouvert de la présence primordiale,
Grand Protecteur, Magyel Pomra, avec ton escorte éblouissante,
Brûle jusqu’au sol la sombre forêt du karma universel,
Et dans le jeu du Soleil du Grand Est,
Fais que le royaume sans limite des phénomènes purifiés
Etincelle sans cesse, danse et resplendisse,
Comme un océan doré de félicité de sagesse immortelle
KI KI SO SO SAMAYA SO

(d’après l’adaptation de Douglas Penick, trad. Annie Le Cam)

Ce quatrième voyage était plus tranquille. Nouvelle agence (prise sur place, à Leh, et non plus à Manali puisque désormais nous n’y passons plus) et nouveau guide, Sarfaraz. Musulman cette fois. La ville de Leh a longtemps cultivé l’entente des religions. On raconte qu’au XIXème siècle et au début du XXème, Musulmans, Bouddhistes, Hindouistes et Chrétiens (de l’église Morave) cohabitaient en parfaite harmonie : les membres de chaque communauté invitaient les autres à leurs fêtes rituelles respectives. Les décennies récentes ont certes apporté quelques tiraillements dus au conflit du Cachemire mais les communautés (surtout musulmane et bouddhiste, les plus nombreuses) trouvent des terrains d’entente en ce qui concerne la gestion collective de la cité, une gestion qui se heurte à d’énormes difficultés : problèmes d’approvisionnement, surpopulation touristique des mois de juillet et d’août, précarité d’un environnement soumis aux aléas climatiques, présence massive de l’armée dans la vallée de l’Indus.

 Ce quatrième voyage nous conduisit dans la vallée de la Nubra, vallée orientée vers le Nord, par où l’on atteint le point le plus septentrional de l’Inde qui soit accessible aux voyageurs (pour des raisons de sécurité militaire : l’Aksaï Chin, partie conquise par la Chine sur l’Inde en 1962, n’est pas loin). Le chemin va de Phyang à Hundar, via le haut col de Lasermo (5200 mètres), et dans sa partie la plus basse, il rencontre des villages riants baignant dans des champs d’orge. A l’alpage du village, le berger seul dans sa cahute de pierres, entouré de ses chèvres et brebis, avec pour seuls objets de survie sa barate pour faire le beurre salé, la marmite où bout la tsampa, quelques tasses et des livres à l’écriture bouclée raconte (via notre guide et traducteur) combien rien n’a changé dans cet enclos depuis au moins dix générations.

A l’arrivée, étonnement de trouver un vrai désert de sable, hanté d’un pas lent par les chameaux de l’antique Bactriane. On est dominé par la chaîne du Karakorum et il reste à rentrer par la route goudronnée la plus haute du monde, via le Khardong la.

 (http://alainlecomte.blog.lemonde.fr/2008/09/16/retour/).

En sept ans d’absence, Leh avait bien changé… les guest-houses et les restaurants s’étaient multipliés : un quartier neuf entier avait été construit à cet effet. Trois ans se sont écoulés. En interrogeant Internet sur les hébergements dans Leh, je découvre quarante et un hôtels répertoriés…

la petite fille de Rumtse

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Back to Ladakh

Cela fait déjà quatre fois que, C. et moi, avons arpenté les chemins du Ladakh. La première fois, en 1998, pour aller de Darsha à Padum, moitié d’un trek fameux connu comme « la traversée du Zanskar », avec un guide d’une petite agence de Manali. A l’époque nous passions par Manali pour atteindre ce qui nous semblait être un bout du monde : il fallait deux jours entiers de car sur cette route par endroits défoncée qui franchit les premiers contreforts de l’Himalaya au Rohtang la (« col des cadavres » !), puis traverse le Lahaul, avec halte à Kyelong et ses quatre monastères bouddhistes. Pour le voyage à pied de Darsha à Padum, on stoppe bien sûr à Darsha, groupe de dhabas et « d’hôtels » sous tente autour d’un pont qui franchit la rivière Barai Nala. C’est déjà haut en altitude. La première nuit sous la tente, sentiment de suffoquer à cause du manque d’oxygène. Le lendemain, tout doucement (kalé, kalé) préliminaire à la première difficulté : l’ascension du Shingo la (5100 mètres). Cette année-là, il y avait en même temps que nous une petite troupe de jeunes lillois qui n’avaient pas pris avec eux le minimum d’équipement nécessaire. Leur guide, recruté sur place (dans les « hôtels »), brave berger qui s’en retournait chez lui avec ses deux mulets et son petit gamin, ne les avait pas attendus. Nous leur avions fait une place avec nous pour la nuit, quand du haut du chemin de l’autre côté de la rivière, le gamin surgit en courant : son père s’était rendu compte que les trois jeunes touristes ne l’avaient pas suivi et avait envoyé le fils les rechercher. Mais nos compagnons d’un jour étaient épuisés. L’arrivée au sommet du Shingo la fut une sensation de bonheur et de légèreté. Au bas du col, premier village de la vallée, Kargiak. Les paysans commençaient déjà à s’équiper en panneaux solaires. De Kargiak à Raru, c’est un enchantement : on longe le fleuve dans les prairies et les champs de pavots bleus, au pied du Gumburanjon. Au petit village de Ki, les femmes nous demandaient du savon dont elles manquaient. Et les enfants nous donnaient en échange des bouts de fromage de chèvre durcis qu’ils avaient malaxés avec les doigts. Plus loin, au confluent avec la Tsarap, il est d’usage de faire un détour pour visiter le monastère de Phuktal, construit à flanc de falaise, dominé par une grotte qui renferme le « chorten » le plus sacré. Environ soixante-dix moines y vivent toute l’année, avec une solide armée de moinillons dont le plus jeune doit avoir au plus quatre ans, tous bonnets jaunes comme le Dalaï-lama, autrement dit comme la secte des Gelugpas. C’est ici, dans une cellule de ce monastère, que séjourna le philologue hongrois Sandor Körösi Csoma, qui entreprit des recherches sur la langue tibétaine et la philosophie bouddhiste autour de 1820.

Cette année-là était une année de tension avec le Pakistan. Avant Padum nous avions déjà les échos de la guerre : la gare routière de Kargil avait été bombardée depuis la ligne de cessez-le-feu sillonnant le nord du Cachemire, or c’était par là que passait le car qui devait nous conduire à Leh. C’est la route de Srinagar, celle que l’on ne prend quasiment plus de nos jours par crainte des attaques. Nous, notre car roulait tous feux éteints en pleine nuit : le chauffeur n’avait voulu s’arrêter à Kargil que le temps de faire le plein, nous en avions profité pour prendre un dhal bhat (riz aux lentilles), avec un très jeune couple de Français. C’est arrivé à Muhlbeck, entrée du pays bouddhiste, que le chauffeur avait enfin consenti à s’arrêter : nous étions hors de danger. Nous avions dormi à au moins six dans une pièce surchauffée et sans air. Le lendemain, le car survolait littéralement les paysages désertiques du Ladakh, effaçait sur sa droite Lamayuru et arrivait enfin à Leh, dans la très vieille partie de Leh, au pied d’un hôtel antique où de tous temps, les voyageurs en caravane s’étaient reposés. Nous, nous étions allés dormir à la Milarepa Guest-House, déjà. Elle était tenue par une famille joyeuse à l’époque (pas encore frappée par la maladie de la mère), dont le père exerçait encore le métier de guide (depuis il est devenu « chief executive ») et le fils faisait des études de sociologie (il a depuis sombré dans l’alcool et la débauche).

Ce premier voyage en appelait un autre.

Pour le suivant, en 2000, nous avions aussi jeté notre dévolu sur un départ à pieds depuis Darsha, mais sur un autre itinéraire : celui du Rupshu cette fois, qui devait nous faire arriver non loin de Leh (nous voulions éviter le nord-ouest !), au très célèbre monastère de Hemis. C’est cette année là qu’à notre halte désormais habituelle de Kyelong, nous avions sympathisé avec le grand Lama du Bhoutan, qui était venu sur des terres acquises par réincarnation, afin de faire quelques « pujas » consistant à baptiser des bâtiments modernes. Les grands lamas ont une  curieuse tendance à se considérer comme chez eux là où leur communauté a élu domicile, ainsi celui-ci revendiquait-il un coin de Bourgogne, au titre qu’il s’y trouve un monastère Drugpa… et il nous vantait les mérites de nos vins. Sa femme, (eh oui, certaines sectes tolèrent et même recommandent le mariage, d’autres non), belle tibétaine vêtue de soieries, nous entretenait de la difficulté d’éduquer les enfants. Ce lama était semble-t-il le frère du roi, ou quelque chose comme ça. Il voyageait par Drukair. La traversée du Rupshu, avec pour guide Moti Lal Singh, toujours de la même agence (« Chandertal Trek and Tours »), mais nouveau pour nous (puisqu’il avait été avéré que celui de deux ans avant nous avait « volé » la nourriture à laquelle nous avions droit !) était des plus solitaires. Pas de village à traverser ou alors des « villages d’hiver » abandonnés en cette saison par leurs habitants partis faire paître les troupeaux de chèvres en haute altitude (cette espèce particulière connue sous le nom de « pashmina » est celle qui donne la laine « cachemire » si appréciée pour les pulls). Peu de groupes de touristes. Hélas, la pluie s’abattit souvent sur nous. On disait alors que le Ladakh était sec en été car la mousson ne pouvait jamais passer la barre des premières chaînes de l’Himalaya, mais les choses commençaient à changer. La pluie commençait à perturber les récoltes. Les orages dévastateurs entraînaient déjà des coulées de boue et des éboulements qui emportaient des champs, des fermes, des chemins. La route du Rupshu rejoint le fameux trek de la Markha. Il fallait alors traverser à gué la rivière Markha qui, cette année là, était en furie et haute jusqu’à niveau d’épaule. On allait se sécher ensuite sur la plaine de Nimaling… où les nouvelles nous parvenaient, inquiétantes, mais cette fois non plus à cause des actions guerrières mais à cause des perturbations climatiques : la voie de la descente vers Hémis risquait d’être dangereuse. De fait, il fallut des dizaines de fois nous encorder à trois pour franchir la rivière descendue du Kongmaru la tant son flot était impétueux alors que notre livre-guide nous disait que nous devionsavoir les pieds au sec. Le monastère de Hémis est bien sûr un monument. Des adeptes viennent des quatre coins du monde pour y rencontrer – lorsqu’il est là – un grand lama,  le Gyalwang Drukpa, aussi prisé que le dalaï-lama pour ses enseignements spirituels. Au village, la guest-house était tenue par la mère et la fille. Elle, Dol-Dol, intriguée par nos manières de faire, nous avait donné la plus belle des chambres mais en même temps la pièce où on faisait la « puja ». Alors chaque soir, nous avions sa visite, et participions un peu au rite. Comme elle me voyait peindre et dessiner, elle avait voulu, elle aussi, me faire part de ses talents, au moyen d’un beau dessin, où elle avait représenté tout ce que, pour elle, représentait son beau pays.

Un autre trek, cette année-là : sans guide, rien que nous, avec nos sacs sur le dos, cinq jours au Bas Ladakh, passant par Ridzong, Likir, Yangtang, Hemis-Shukpashan, Ang et Temisgang, dormant chez l’habitant. Les ladakhis n’avaient pas encore développé leur réseau de guest-houses. Au village de Yangtang, une maison s’essayait timidement à l’accueil des visiteurs. Nous étions traités comme des hôtes de marque, si j’en crois tout au moins la disposition de nos places au cours du repas du soir, au premier rang, et premiers servis de soupe faite avec les légumes délicieux que nous avions vu cueillir et écosser au cours de l’après-midi. Dans le fond de la cuisine « mémé » (le grand-père) faisait cuire la confiture d’abricots que nous aurions le lendemain matin au petit déjeuner sur des chapatis. A Ang, c’est une jeune paysanne qui nous avait accosté et conduit chez elle pour y dormir, dans une pièce du dernier étage, la plus prestigieuse, celle qui est à proximité de la maison des divinités. Dans la vallée, au retour sur Leh, l’armée indienne fouillait les cars et les camions. Les paysans locaux qui étaient dans le car protestaient de ce que l’on ait osé réveiller un « mémé » qui dormait profondément…

(à suivre)

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