Y aura-t-il assez d’essences?

De nos jours, la métaphysique court les rues.
Mais si.

[peinture métaphysique, Chirico]

Au cinéma (« Matrix »), au restaurant (la cuisine « moléculaire » : peut-on reconstituer des goûts aussi vrais que les vrais), dans l’art (qu’est-ce qu’un « faux », qu’est-ce qu’une copie, qu’est-ce que la représentation d’un tableau ?)…
… et même dans le contre-la-montre de Grenoble dans le dernier Tour de France, lorsque j’entendais qu’on se posait la question de savoir ce qu’était une « vraie » performance, un « authentique » champion, celui se rapprochant le plus de « l’essence » même du cycliste, comme le disait un quotidien sportif qui avait sondé ses spécialistes sur le sujet (c’était tombé sur Jacques Anquetil, très beau sur sa selle en effet).

[Tony Martin, vainqueur du contre-la-montre de Grenoble, se rapproche-t-il de « l’essence » du cycliste, ici incarnée par Jacques Anquetil?]

Ainsi, on voit que toujours, la question de l’essence se trouve posée. Or les essences, c’est ce qui peuple les pensées et les rêves de nos philosophes métaphysiciens.

Le livre de Claudine Tiercelin (cf. billets antérieurs) m’ayant ouvert l’appétit métaphysique, j’ai commencé de faire une petite enquête sur le sujet. Pour m’y aider, ce petit recueil de textes, établi par l’ami F. Nef sous le titre « Métaphysique contemporaine – Propriétés, mondes possibles et personnes » (ed. Vrin) où l’on trouve les réflexions des auteurs les plus significatifs de cette discipline comme Armstrong, Chisholm, Lewis, Plantinga ou Simons (et d’autres aussi). La métaphysique comme discipline à part entière était en terrible perte de vitesse au XXème siècle. Kant lui avait porté un grand coup par son affirmation que le réel des choses (les « noumènes ») nous demeurerait à jamais inconnu et qu’il ne servait à rien de s’escrimer à percer des mystères hors de notre portée. Plus près de nous, les existentialistes, les phénoménologues, les marxistes avaient balayé toute cette phraséologie essentialiste en la renvoyant au rayon des lubies. Habermas faisait et fait encore tout son possible pour dépasser définitivement le stade de la métaphysique. Il présente sa philosophie comme une « pensée post-métaphysique ». Il s’agit de montrer que la Raison ne tombe pas du ciel mais vient d’un agir typiquement humain : « l’agir communicationnel ».

On pensait donc – je pensais donc – que  tout était fini. Qu’on n’en parlerait plus. Et voilà qu’on en parle, et que cela vient même à faire du bruit. Mes modestes compétences de logicien auraient dû cependant me mettre la puce à l’oreille car enfin, si la logique modale est bien une branche de la logique, si elle a même été abondamment utilisée dans les travaux d’Intelligence Artificielle, elle a bien eu un commencement, puis des prolongements philosophiques. C’est Aristote, on le sait, qui, dans « De l’interprétation », chapitre 9, ouvre la question des futurs contingents. Si on traite, dit-il, les phrases au futur comme les phrases au présent, il s’en suivra que, puisque « l’affirmation ou la négation portant sur les choses présentes ou passées est nécessairement vraie ou fausse », il en sera de même pour les phrases au futur, mais alors « rien n’est, ni ne devient, soit par l’effet du hasard, soit d’une manière indéterminée, rien qui, dans l’avenir, puisse indifféremment être ou n’être pas ; mais tout découle de la nécessité, sans aucune détermination […] Il en résulte ainsi que tous les futurs se produisent nécessairement ». La solution consiste à établir une distinction entre des propositions qui sont simplement vraies et des propositions qui sont nécessairement vraies. Il est nécessaire que demain il y ait ou il n’y ait pas une bataille navale, mais aucun des deux termes n’est en lui-même nécessaire.

[Bataille de Syracuse, 1676]

Le calcul sur le nécessaire et le possible devait cependant attendre le XXème siècle pour trouver son expression dans la logique dite modale (sous l’inspiration d’un certain C. I. Lewis, rien à voir avec cet autre Lewis, David celui-ci, dont nous parlerons plus loin). Les règles de ce calcul sont telles que la Nécessité de p implique p et qu’au moyen de l’opérateur de négation, on peut définir une modalité « duale », la Possibilité : la Possibilité de p est simplement la non-Nécessité de non-p. Et bien sûr, p implique sa possibilité (si p arrive c’est qu’il est possible !). Cette idée formelle manquait d’une « sémantique », c’est-à-dire d’un moyen simple, autrement que par les seules règles, de dire si une assertion du calcul est vraie ou fausse, moyen aussi de revenir à des notions d’ensemble pour définir ce qu’on entend par une proposition modale. C’est Kripke qui devait donner cette sémantique, de nos jours intitulée « sémantique des mondes possibles ». En gros, « p est nécessaire » si et seulement si « p appartient à tous les mondes possibles » et « p est possible s’il existe au moins un monde possible où p est vrai ». On ne se promène donc plus, maintenant, sans son « ensemble de mondes possibles », un rival par rapport à « l’ensemble de tous les individus » qu’on baptise en général « l’univers »….
De là à parler de multivers comme dans certaines interprétations de la physique moderne, il n’y a qu’un pas.
Mais on peut ne pas franchir ce pas ! Des philosophes « raisonnables » comme Hintikka admettent ces mondes possibles pour ce qu’ils sont : des fictions commodes. Après tout, ne sont-ce pas de telles fictions commodes que nous convoquons sans cesse dans notre langage quand nous faisons des conditionnelles irréelles (ou « contrefactuels ») du genre « si la Corse n’avait pas été française, Napoléon n’aurait pas pu devenir empereur ». Evoquer une hypothèse que nous savons être fausse pour affirmer le contenu d’un lien entre deux faits, voire d’une relation de causalité est quelque chose de courant. On peut décrire cette action de manière imagée en disant que l’on se reporte dans un monde (imaginaire), dans lequel certains faits qui sont vrais dans notre monde actuel ne le sont plus.

L’usage des mondes possibles devient ainsi un moyen de donner sens à la nécessité, voire aux propriétés essentielles. Notre essence, c’est ce que nous sommes dans tous les mondes possibles (qui nous sont accessibles). Parfois, nous n’avons certaines propriétés que dans certains mondes possibles : ces propriétés ne nous sont donc pas « essentielles », nous dirons qu’elles sont juste « contingentes ».

Le glissement vers la métaphysique (à mon avis pernicieux) s’effectue lorsqu’un philosophe malin, David Lewis par exemple, nous dit ceci : la science, depuis Galilée, ne se contente pas de fictions commodes. Elle vise à établir des modèles du monde qui soit « réels ». Donc si nous avons besoin de la notion de monde possible pour rendre compte de certaines évidences liées à notre sens commun, nécessairement ces mondes possibles doivent exister quelque part !

Oui, mais où ?

Ici, le métaphysicien peut rétorquer qu’il y a, après tout, nombre d’entités mathématiques dont nous sommes bien obligés d’admettre l’existence alors même qu’elles ne sont localisées nulle part, comme les nombres par exemple… Oui, les nombres. Est-ce que les nombres existent ? Il serait difficile de le nier, ou alors il faudrait faire des contorsions terribles, qui aboutiraient quand même finalement à l’idée que, d’une certaine façon ils existent. Comme « idéalités » par exemple.

Mais examinons jusqu’où nous conduit ce qu’on appelle désormais le « réalisme modal ». Si nous comprenons bien, le fait que chaque individu possède des propriétés essentielles et des propriétés non essentielles (accidentelles) se traduit par le fait que certaines propriétés sont vraies de cet individu dans tous les mondes possibles et d’autres seulement dans certains. On peut même avec cela induire l’existence « d’essences individuelles ». L’essence d’Alain Lecomte est l’ensemble des propriétés qu’il possède dans tous les mondes possibles. Cela entraîne inéluctablement qu’Alain Lecomte existe dans tout un tas de mondes et pas seulement dans le monde actuel. Nous voilà bien. Dans le petit livre cité plus haut, Alvin Plantinga, un philosophe américain qui n’est pas innocent (sa notice de wikipedia nous renseigne sur ses positions en faveur du créationnisme…) analyse la théorie de Lewis et explique que ce dernier a bien vu la difficulté : pour lui, les « mondes possibles » sont des entités séparées, il n’y a pas de continuité spatio-temporelle entre eux. Or, si j’existe dans plusieurs mondes, de fait, j’établis une connexion entre tous ces mondes ! La cohérence de la théorie veut même qu’à ce moment-là j’appartienne à un seul monde, le monde maximal obtenu en réunissant tous les mondes où j’existe. Mais alors, nous voià revenus au point de départ, quand nous n’avions pas encore distingué les essences et les accidents… Comment s’en sort Lewis ? En inventant cette idée ravissante : nous existons dans un seul monde. Mais nous avons des répliques dans les autres mondes !!!

Voici donc venue l’heure de la science-fiction.

On comprend alors que Claudine Tiercelin, dans son premier chapitre, où elle fait le tour des « illusions modales », estime qu’il faille chercher une autre voie que le réalisme modal, si l’on veut, dit-elle (p. 62) « se donner les moyens de répondre au défi de l’intégration sur le plan métaphysique, en restant fidèle au réalisme » où, par « défi de l’intégration », elle entend « la tâche générale consistant à fournir, pour le domaine déterminé, une métaphysique et une épistémologie simultanément acceptables ». En clair, selon elle, le raisonnement sur les essences ne saurait jamais rester séparé de la question de la manière dont nous accédons à leur  connaissance. Or, là encore, le « réalisme modal » est tout sauf éclairant. La logique modale autorise en effet la définition de modalités « épistémiques » – comme croire et savoir – au terme desquelles un sujet S croit que p si et seulement si p appartient aux mondes possibles compatible avec l’ensemble de ses autres croyances. Si ces mondes sont séparé radicalement du monde actuel, cela rend très mystérieux l’établissement d’une relation de croyance entre le sujet et le contenu de la proposition qu’il croit. Il y aurait une sorte de rapport « magique ». En tout cas, de rapport établi a priori puisque sans accès au contenu de la proposition.

Or, la métaphysique appelée par Tiercelin est tout sauf cette science a priori qu’un auteur comme Jonathan Lowe voudrait voir située parmi les mathématiques et la logique : « la métaphysique, si engagée soit-elle dans un projet de révision, doit être attentive à ce que la philosophie de l’esprit, la psychologie, les sciences cognitives peuvent avoir à lui apprendre ». (p. 86)

 Pour terminer, je suggèrerai ceci : que les nombres existent, soit. D’après les travaux récents en sciences cognitives et en linguistique, ils sont profondément ancrés dans nos conduites. Nous « avons » les nombres avant même de les avoir théorisés. Il se trouve qu’ils ont des propriétés, au même titre que des objets physiques, et que l’étude de ces propriétés conduit aux mathématiques (arithmétique et théorie des nombres). Les nombres ne viennent pas « de surcroît » pour donner une sémantique a posteriori à un système. On peut dire sans doute la même chose des plus importantes structures mathématiques : la notion de groupe « existe » au sens où nos opérations (transformations, permutations…) sont spontanément organisées en des groupes (ce qu’avait bien vu Piaget). Mais les mondes possibles ne dérivent que d’une schématisation commode. Quelqu’un (qu’il s’appelle Kripke ou un autre) a vu que partant d’un ensemble de points muni d’une relation (ce qu’on appelle un « graphe »), on pouvait facilement traduire les énoncés d’une logique modale, mais on aurait pu procéder autrement. On aurait pu rester à un niveau purement syntaxique du calcul, où n’auraient existé que les « propositions », modales ou pas. Les modèles de Kripke ne sont rien d’autre que des graphes très simples, ils n’ont pas de propriétés complexes, ce ne sont pas des objets mathématiques dignes d’une attention particulière. Juste une façon de dessiner les représentations que nous pouvons avoir de telle ou telle situation incluant le possible et le nécessaire. Alors, pourquoi en faire des « objets primitifs » ?

Dans un futur article, j’essaierai de montrer que certains objets fondamentaux des mathématiques mériteraient davantage que les « mondes possibles » qu’on les considère comme existants.

[Tony Martin rentre au paddock, sa besogne accomplie, est-il encore une essence?]
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Un commentaire pour Y aura-t-il assez d’essences?

  1. lignes bleues dit :

    certains lecteurs mériteraient peut-être un bonnet d’âne (c’est la rentrée et j’en fais partie), mais comme ils ne (je) ne souhaitent pas mourir idiots, ils attendent la suite, persuadés qu’ils sont qu’il y a beaucoup à apprendre du croisement du monde des savoirs, même si, parfois, ils manquent de bases…

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