Promenades dans Rome – III

Le dimanche : une vision autre sur la ville éternelle, une vision délibérément moderne, contemporaine. Une Rome affranchie de la tutelle du passé, clamant son appartenance au XXIème siècle : visite du MAXXI. Comme maxi(mal) ? non, comme Museo Nazionale delle Arti del XXI Secolo, à la fois une fondation et  « la grande œuvre architectonique aux formes novatrices et spectaculaires imaginée par Zaha Hadid dans le quartier Flaminio de Rome » (notice de présentation). Descente à la station Flaminio, juste derrière la porte « du Peuple », et de là, tramway presque jusqu’au fleuve mais on ne saurait s’y tromper : l’œuvre architecturale éclate, avec sa rangée de fausses fleurs rouges ondulant devant les façades jaunes de maisons bourgeoises.

Concentré de formes étonnantes jusque dans les ameublements intérieurs, le Musée est surtout consacré à l’architecture et aux expositions temporaires. En ce moment : une exposition sur l’architecture en Chine, et une autre, qui est la reprise d’un évènement tournant (déjà présenté à Lyon), « The Indian Highway ». La Chine et l’Inde donc, dans une éclairante confrontation : approche « top-down » contre approche « bottom-up ». Autant l’architecture contemporaine chinoise semble se faire d’en haut, en ignorant jusqu’à la présence de l’humain (pas d’humain sur les photos gigantesques, mais des formes, des cubes, du béton, de l’acier) autant l’art indien contemporain s’enracine dans les traditions et préoccupations du petit peuple : murs d’encens, tableaux faits de myriades de bindis (ces ronds de couleur que les femmes indiennes se mettent au milieu du front), videos s’attardant sur le contraste entre un temps figé immémorial et une modernité mouvante et reprises décalées des vieux thèmes religieux qui s’affichent sur les temples du Sud, révélant comme il est facile, d’un seul trait, de faire basculer le sacré et le mystique vers le charnel et l’érotique. Comme on voudrait que la grande démocratie indienne ne soit jamais prise de vitesse par son partenaire-adversaire chinois qui ne s’embarrasse guère de scrupules…


mur d’encens

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Promenades dans Rome – II

Le colloque lui-même avait lieu près de l’abbaye des Trois Fontaines. Abbaye cistercienne dont l’intérieur, comme toutes les cisterciennes, est d’une grande beauté austère. La légende veut qu’ici fut décapité Saint Paul et qu’une fois la tête décollée (et pas décapitée, Alain, pas décapitée, on ne décapite pas une tête) en rebondissant trois fois, elle fit naître trois sources. L’Abbé en personne, qui nous fait visiter les lieux durant un intermède, nous dit qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela en cet endroit le plus bas de Rome, qui était occupé par les marécages (c’est donc bien que, lui, les miracles, il s’en tape) et que l’attribution de ce lieu au martyr de Paul est assez vraisemblable, puisqu’on lit dans les écritures qu’il fut en effet mis à mort non loin de la via Ostiense, proche d’ici, et que Saint Paul hors les murs est à peine à quelques dizaines de minutes à pied, encore cela était il y a quelques temps, un temps que l’Abbé a connu, lorsque l’espace n’avait pas encore été recouvert de nœuds autoroutiers et autres bretelles d’accès. Maintenant, c’est une autre histoire. C’est Saint Bernard de Clervaux qui vint ici sur les conseils d’un certain Bernardo Paganelli, moine du coin, pour y installer cette abbaye, ledit Bernardo qui devint par la suite rien moins que pape(*) – nous y voilà encore – alors que Saint Bernard, lui, dès les débuts de sa présence en ces lieux, devait prendre partie dans une querelle de papes, on le voit à ce qu’il prit grand soin de faire inscrire au fronton de l’abbaye :

montrant son attachement à un candidat – nous y voilà encore – plutôt qu’à un autre, mais cet autre il est vrai décrété par l’histoire « anti-pape ». Qui sait s’il votait, s’il y avait eu des primaires de papes etc.

Cette visite eut lieu juste avant les vêpres, qui sonnèrent à six heures moins le quart, faisant notre guide s’envoler comme il était venu, nous laissant seuls avec nos dernières interrogations. Nous avions juste eu le temps d’entr’apercevoir les règles de la vie monastique, à quatre heures déjà le lever et la prière, dans l’enchantement en été de voir le soleil luire au travers du vitrail du bout de la nef, car toutes les abbayes cisterciennes sont construites sur un axe est- ouest, et une idée de ce que peuvent contenir les écrits de Saint Bernard, un haut intellectuel qui, nous dit notre hôte, aurait eu de son temps le prix Nobel si celui-ci avait existé. On vous recommande paraît-il un ouvrage adressé par Bernard à son ami pape – « De la considération » – , que tout homme de pouvoir se devrait de lire, et que la légende veut que De Gaule ait lu, mais que de toute évidence le présidentiel mari de Carla n’a pas lu, qui explique, en substance, que si haut en pouvoir que sont les hommes, ils tiennent toujours ce pouvoir de la communauté qui les a désignés et à qui ils doivent des comptes. Nous y revoilà encore. A quoi ? eh bien toujours à ces damnées élections… et puis aussi un peu au scénario de « Habemus Papam » : ne s’agit-il pas là justement d’un pape (Eugène III) se sentant plus apte à vivre à la dure qu’à gouverner une Eglise, et qui, de ce fait, se tourne vers son ami pour qu’il lui ôte son désarroi ? Et au détour d’une phrase, cet adjectif, « sponsal » qu’aucun de nous ne connaissait, qualifiant une relation. Et tous de se concerter, j’ai bien entendu, il a dit sponsal ?, oui, tu as bien entendu, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Il avait bien dit « sponsal »…

(*) sous le nom d’Eugène III, en 1145

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Promenades dans Rome – I

Entourant le Colloque, il y avait deux journées pour se promener dans Rome : le jour de l’arrivée, où l’avion atterrissait vers dix heures du matin, mais il fallait bien deux heures pour rejoindre l’ancien monastère où nous nous réunissions – d’abord le train jusqu’à Termini, puis la ligne B, jusqu’au terminus de Laurentina – et  celui du départ, où là, le dimanche, l’avion décollait tard dans l’après-midi – mais encore fallait-il prévoir suffisamment de temps pour pouvoir franchir sans trop de hâte les désormais inévitables barrages de toutes sortes qui vous séparent de l’embarquement.

(via dei Giubbonari)

Ce ne fut pas difficile de trouver à remplir ces journées. Il suffit dans Rome de se poser quelque part et d’avancer pour que la machine à évocations se mette à fonctionner. Mes pas me poussèrent vers la petite place de la Minerva, où se dresse l’église Santa Maria sopra Minerva. Sopra Minerva… comme s’il fallait pour tous les siècles à venir rappeler qu’on a ici supplanté la Minerva, c’est-à-dire le temple païen dont il reste quelques traces, afin d’ériger sans doute l’une des plus intéressantes églises à visiter dans Rome. Il y a peu de temps, j’évoquais, au travers de l’art classique himalayen, la figure de Fra Lippi dont je comparais les visages de vierge ciselés avec les masques de tara blanche des temples ladakhis. Coïncidence : ici, une chapelle entière est recouverte de fresques de Filippino Lippi, son fils, et quelle chapelle… « Saint Thomas d’Aquin triomphant des hérétiques ».

Averroes gît aux pieds du saint homme et au premier plan se pressent dans la confusion quelques hérétiques dont on a jeté les livres au sol : étrange représentation de l’éternel combat des idées. Dans Sopra Minerva, on trouve encore la tombe de Fra Angelico qui voisine celle de Catherine de Sienne.

Et bien sûr aussi des tombeaux de papes, sculptés par Michel Ange, qui ne sont pas parmi les œuvres les plus réussies du grand maître toscan. A propos de papes, avez-vous vu Habemus Papam ? Impossible en se promenant dans Rome de ne pas se souvenir désormais des passages les plus drôles de ce film où Piccoli, courant en habits laïcs dans les rues commerçantes, les magasins, les boutiques, se perd finalement dans les miroirs et les vitrines et parvient de la sorte à échapper à la surveillance des sbires. Ce film est bien sûr un hymne à la liberté, avant même que d’être une satire ou une critique de la papauté. Rome est encore de ces endroits où l’on peut avoir ce sentiment de pouvoir se libérer si ce n’est de l’espace au moins du temps. Amoncellement d’objets bizarres autant que de monuments qui relient les mailles du temps en des points, des nœuds serrés que seul le regard du voyageur délie. Ainsi une rue de Rome s’appelle la rue du Pied de marbre. Elle doit son nom vraisemblablement à un authentique pied en marbre qu’on a dû trouver là à une époque lointaine et dont on ne sait à quel géant il faut le raccorder. Sopra Minerva se trouve à deux pas du Pantheon, immensément connu, ce reste fulgurant du règne d’Agrippa. Sa place tient lieu désormais d’agora. Même si l’on peut facilement s’évader vers des temps anciens, le contemporain est toujours là, qui nous rattrape au coin de la rue.

Autre trace, bien vivante, et même vitale, du temps contemporain, c’est, près du Campo dei Fiori, dans la rue des Giubbonari, ce bureau de vote à destination des expatriés français, pour les primaires socialistes. Juste à l’extérieur du local du « Parti Démocrate », dont le mur de façade nous livre lui aussi une portion de mémoire. Les gens qui viendront dimanche seront, je l’espère, nombreux. Si cette urne est si visible, on ne peut s’empêcher de croire que c’est parce que de telles élections concernent d’autres que nous, bien au-delà de nos frontières. Imaginons l’espoir que cela représentera, pour ce côté-ci des Alpes, comme pour des pays plus lointains, de faire tomber une présidence et un gouvernement de droite, quel craquement dans l’édifice euro-libéral, annonciateur peut-être enfin d’une gouvernance plus « sérieuse » (« normale » ?), en tout cas plus respectueuse des hommes et des femmes qui travaillent, et qui votent.


Au retour, aïe, à la station « Colosseo », toutes les grilles sont fermées. La ligne B est bloquée. Le taxi foncera à toute allure sur la Christopho Colombo…

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Instantanés ladakhis – XIV – Epilogue

C’est passé maintenant. Les lourdes chaussures de marche sont rangées. Les chemins du ciel se sont fermés. On passe trois semaines à voisiner avec la lumière et les confins d’un autre monde. Beauté des paysages, harmonie d’une société qui vit ses derniers moments d’autarcie. Visages où se lit toujours la grâce d’un amusement, comme si tous les évènements, même les plus infimes, d’une journée, provenaient d’un don gratuit. Silences et bourdonnement des moines en leurs monastères. Les gompas résonnent dès cinq heures, à l’heure où les cuisines s’allument et préparent la première tsampa du jour. Les trompes sonnent dans le lointain, cornes de brume mais au son bien plus clair, on les dirait des cornes de soleil. Au fond des ravins toujours serpentent des ruisseaux cristallins, laissant aux fleuves, au fleuve, la fonction de charrier les limons en excès. Chaque fois qu’on passe un col, de nouveaux bras  s’élancent vers le ciel : les pics enneigés qui se succèdent, Singge, Kang Yatse, Photoksar (c’est aussi le nom d’une montagne) et quand nous repartirons de Leh par avion, d’un coup d’aile, ils nous seront résumés, précurseurs de sommets plus haut, ceux qui s’étagent bien plus loin, jalonnant l’immense chaîne du Karakoram, mais du côté pakistanais, de celui où les voyageurs peuvent embrasser d’un seul coup d’œil, au cirque de Concordia, le K2 et le Gasherbrum, les plus occidentaux des 8000. On passe trois semaines puis on revient dans le monde, notre monde, mais avec le regard décalé, rafraîchi, peu près à encaisser les platitudes, le dégueulis des propos insanes, des récits glauques de valises de billets, de soi-disant « légèretés » de l’être, qui ne sont qu’appétits gloutons et comportements honteux. Le voyage est une parenthèse utile.

Ô vous montagnes enneigées,
Que vos larmes roulent en un flot continu !
Et vous aussi yaks sauvages,
Puissiez-vous toujours faire sonner la pointe de vos cornes !
Et vous lion des neiges
Rugissez encore et sans fin depuis les cimes de l’Himalaya !

 (Palden Gyal, poète tibétain, traduit par Marie-Josée Lamothe)

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Instantanés ladakhis – XIII – Le Maître de Stakna

La nécessité de rénover les temples fait éclore comme des fleurs de lotus des écoles de peintres spécialisés dans l’art bouddhiste. Le peintre actuellement le plus célèbre est Tsering Wandus, du village de Nyemo. Sa rénovation des fresques du monastère de Stakna (où, venus des quatre coins de la bouddhicité, les pélerins affluent pour admirer un magnifique masque de tara blanche), inaugurée récemment, est renommée dans tout le pays. On appréciera notamment la salle des taras vertes, dont le corps ondule au milieu des champs de lotus. Art religieux en même temps qu’art du fantastique, fresques où les déités gracieuses alternent avec les monstres dévorants, et les Bouddhas à face de lune aux gestes efféminés avec les scènes d’étreintes propres à un culte qui sait honorer l’union charnelle en tant que symbole de la spirituelle… tout cela rappelle le bruissement des ateliers de la Renaissance, quand l’artiste se faisait aider par ses apprentis pour les scènes de détails, quand Fra Lippi mêlait au devoir de peindre des vierges diaphanes la volupté de le faire sous les traits de sa bien-aimée.

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Instantanés ladakhis – XII – Les Oracles de Matho

Ils dansent en équilibre sur les bords acérés du toit du Gompa, ils se coupent avec des bouts de verre sans que cela saigne, ils agissent semi-conscients et prédisent l’avenir. C’est du moins ce que l’on nous raconte car nous ne les avons pas vus. Il faudrait, pour les voir, venir en hiver, lors du Festival de Matho.

Matho est un monastère unique au Ladakh puisqu’il est le seul à appartenir à la branche Sakyapa du bouddhisme vajrayana (autrement dit du bouddhisme tantrique). Rappelons que ces branches sont au nombre de quatre, dont certaines connaissent des subdivisions. La plus ancienne est celle des Nyngmapas (de nyngma qui signifie ancien), puis viennent les Kargyudpas (ou « voie de la parole ») qui se sont divisés en karma-kargyudpas (la branche des karmapas) et drugpa-kargyudpas (puissants au Bouthan, mais aussi au Ladakh, dans la mesure où de nombreux lieux ladakhis sont reliés à des « possessions spirituelles » bouthanaises). Les Sakyapas viennent du Tibet, du monastère de Sakya précisément. Les moines de cet ordre doivent en principe y séjourner régulièrement. Enfin, la « Réforme », celle du moine Tsongkapa, autour du XVème siècle, est à l’origine de la branche des Gelugpas, célèbres pour leurs bonnets jaunes, et à laquelle appartient le Dalaï-Lama. On raconte que les conflits entre ces branches ont été par le passé aussi sanglants que nos guerres de religion. Aujourd’hui, elles coexistent pacifiquement. Encore que l’attitude du Gyalwang Rimpoche à la tête des Kargyudpas de Hémis (et donc de tous les monastères inféodés à Hemis, jusqu’en nos campagnes bourguignonnes) n’est certainement pas pour plaire à notre 14ème Dalaï-Lama : visiblement plus préoccupé d’affaires à conclure dans le monde entier que de vie spirituelle, il déclare haut et fort se soucier de l’autonomie du Tibet comme d’une guigne !

le kangyur

A toutes ces branches, on peut ajouter des survivances de la religion primitive, précédant l’arrivée du bouddhisme : le bön, qui relève plutôt du chamanisme. On raconte que le grand introducteur du bouddhisme au Ladakh fut le moine Padmasambhava, dont on voit l’effigie (ornée d’une fine moustache) dans presque tous les temples ladakhis. Des recherches plus récentes tendent à montrer que celui-ci fut plutôt un magicien du culte bön qui fit ce qu’il put pour résister à l’avancée du bouddhisme en adaptant le bön à la nouvelle religion.

La plupart des monastères du Ladakh sont kargyudpas, quelques-uns sont gelugpas (Spituk, Thikse, Sankar, Karsha). Aucun n’est nyngmapa, un seul est sakyapa. Cette dernière branche semble s’illustrer au plan de l’ésotérisme. Une visite au monastère de Matho est une incursion dans un univers de BD. Ce n’est pas là que les fresques sont les plus belles (voir Stakna pour cela), ni les thankas les plus lumineuses. Au contraire, elles sont toutes noires de fumée et donnés pour être très anciennes (XVIème siècle). Surtout, la pièce des oracles attire l’attention : c’est là que sont entreposés les objets magiques, ustensiles de divination, masques « chams » utilisés lors des festivals. Un panneau surmonte la porte : interdit aux appareils photos, aux sacs et…. aux femmes ! Pour une raison qui me demeure inconnue, le sol est parsemé de graines.

Lorsque nous en parlerons avec M. Dorjay, il nous assurera de sa croyance dans les oracles. Il nous racontera qu’à l’époque où il avait des responsabilités dans la banque locale, une somme importante avait disparu et les dirigeants de la banque ne savaient que faire, dans quelle direction enquêter, l’oracle consulté avait alors conseillé de ne rien faire, promettant que l’argent réapparaîtrait, ce qui en effet arriva. Les oracles sont consultés pour prédire les pluies. Mais, dit malicieusement son fils, assis à côté, ils n’avaient pas prévu les inondations de 2010…

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Instantanés ladakhis – XI – Roads

Le Sir Sir la est le dernier grand obstacle sur le chemin de Wanla. La dernière pente est raide. Je me hisse au sommet avec énergie. Souvent en ces moments d’effort, je pense à des exploits sportifs, ça m’aide. C’est à ça de positif, je crois, que peuvent servir les spectacles sportifs, l’image d’un athlète ou d’un joueur qui se transcende devient le symbole de l’effort dont on est toujours capable s’il nous reste un peu de détermination, de courage, d’envie de vaincre. Mais aussitôt suis-je arrivé, déception : ce que nous trouvons au col, c’est tout bonnement une route ! « La » route, celle que l’on construit au Zanskar depuis des années, et qui devrait servir comme moyen de communication directe avec Leh, la capitale. A quatre mille cinq cent mètres d’altitude, voire plus, d’énorme engins ultra-modernes creusent le rocher et nivellent le sol pour ouvrir la voie à ce qui sera bientôt un troisième accès routier à Leh, le seul passant par le Zanskar. On peut être surpris d’autant de moyens dépensés, surtout si l’on croit naïvement que c’est juste pour désenclaver les quelques milliers d’habitants qui vivent dans ces villages reculés et isolés du reste du monde neuf mois sur douze. En réalité, il y a aussi un intérêt stratégique à la construction de ces routes. Celle qui va de Manali à Leh passe trop près de la frontière chinoise… et celle qui vient de Srinagar passe trop près de la frontière pakistanaise. Pour des raisons de défense, il est donc important qu’il y en ait une qui passe loin des deux frontières, donc soit médiane. Et évidemment, la population voit là un moyen de se relier à la capitale sans avoir à passer par les régions musulmanes toujours redoutées et objectivement peu sûres. Les routes sont financées par la Banque Mondiale, le contrat stipule que les fonds ne seront accordés que durant une période de trois ans ( !), pas question donc de tergiverser et de mollir : les travaux doivent être faits. Ceci contraste avec la fameuse route que nous avons prise pour arriver à Padum, venant de Kargil, toujours dans un aussi mauvais état depuis cinquante ans malgré, nous dit monsieur Dorjay, les millions de roupies (pardons, les « lakhs ») attribués par le gouvernement central afin de l’améliorer… évidemment millions de roupies détournés, remplissant les poches des dirigeants politiques de Kargil.

A terme donc, Padum, mais aussi Lingshed et Photoksar devraient sortir de leur isolement. Mais nous a dit M. Sonam Dorjee, à la Lamdon School de Padum, il ne faut pas rêver : de telles routes vont nécessiter un entretien énorme et pendant l’hiver, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elles soient, par enchantement, libres de neige. A moins que l’armée, comme toujours, y mette les moyens… Où que nous allions, nous retrouvons finalement cette même présence de l’armée indienne désormais enracinée au sein de la vie des ladakhis. L’armée qui protège des invasions, l’armée qui sauve des inondations, l’armée qui construit et entretient les routes.
Rien sans l’armée, donc ? mais rien non plus sans l’apport des travailleurs venus en général du Bihar (l’Etat le plus pauvre de la fédération indienne) qu’on croise comme des fantômes au bord des routes goudronnées et qui sont là justement pour étaler l’asphalte, dégager les éboulis, combler les trous. Travailleurs en famille. Les femmes trimballant des pierres plus lourdes qu’elles. Parfois suivies de leurs enfants emmitouflés dans des chiffons de fortune, les pieds eux-mêmes dans des chiffons, suant et toussant sous la surveillance de soldats.

Hanupatta

La rumeur de la construction de ces routes n’est pas tombée dans l’oreille de sourds. Lorsqu’après Hanupatta (charmant village, où l’on passerait bien ses vacances…), nous nous arrêtons en bordure de la fin de portion de route achevée, à une « tea shop » installée sous un vieux parachute, nous sommes rejoints par un luxueux 4×4, avec à son bord un lama et une dame en habits de ville, agitant ses bagues et allumant sa cigarette, qui ne nous salue pas particulièrement mais qui, au bout d’un moment où elle s’est rongée les ongles, anxieuse, vient brutalement à nous et nous demande en parfait français, accent parisien en sus, si nous n’avons pas une carte de la région ( !), « afin, nous dit-elle, de voir où en est la construction de la route. Car elle aimerait savoir, elle, représentante d’une grande agence de voyage franco-indienne, si elle peut dès l’an prochain amener des touristes en voiture au moins jusqu’à Photoksar…

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Instantanés ladakhis – X – Photoksar

Photoksar, village mythique. Je n’aurais peut-être pas souhaité entreprendre ce voyage si je n’avais désiré ardemment voir Photoksar, seul endroit mythique du Ladakh que nous ne connaissions pas encore. Village paisible incrusté dans la pente entre deux cols avoisinant les 5000, c’est dire combien en hiver, on ne risque pas de l’atteindre. Ces deux cols sont le Singge la et le Sir Sir la. Nous avons franchi le premier la veille, en provenance de Lingshed. Précisons qu’il a fallu deux jours, d’abord aller de Lingshed au camp de base du Singge, puis le passage proprement dit du col. La première étape passait par le Kyupa la, monstre de raideur, avec son chemin en zigzags, laborieux chemin où nous avons été rattrapés et dépassés par nos chevaux, dur chemin de soif et… de faim car nous n’avions dans l’estomac que les pauvres rations de légumes verts de notre hôte amchi. Arrivés en haut du col en début d’après-midi, nous ne nous étions pas encore arrêtés pour manger. Un couple était assis au pied des monticules de drapeaux, francophone. Au cours de la conversation, il s’avéra qu’ils étaient Suisses, habitants d’Orvins (près de Bienne). Cela tombait bien : C. est de cette région et nous y connaissons des amis de ses parents, que ces trekkeurs connaissent aussi bien sûr. Les montagnes du Ladakh sont ainsi sillonnées de ces voyageurs de tous âges issus des Alpes, Suisses, Savoyards, Grenoblois… qui viennent là chercher simplement une autre vision de la montagne. Ce couple nous apporte un peu de fraîcheur… et de nourriture. Nous voilà fraternisant autour de deux sandwiches qui leur restent et d’une tablette de chocolat suisse. Le fendant, ce sera pour plus tard. Au loin, après la redescente dans la vallée, nous voyons ce qui nous reste à faire. Remonter, comme toujours… mais de fait, l’étape sera moins dure que prévu et l’arrivée au camp du Singge la se fera en douceur. Où nous retrouverons deux jeunes belges qui viennent, eux, d’un autre périple, où, nous disent-ils, ils ont risqué leur vie : le chemin de Dibling à Lingshed, devenu dangereux. Obligation de passer en hauteur sur un sentier à peine taillé dans la roche, avec nécessité de se tenir en équilibre au-dessus du vide. Leur guide – népalais – s’est effondré nerveusement après la traversée (quelle idée, aussi, de prendre un guide népalais pour voyager au Ladakh, quand on sait justement à quel point les voies peuvent se modifier d’une année sur l’autre).

Le passage du Singge la s’est fait tranquillement. A mi-pente, nous croisons un moine, qui, lui, revient de Photoksar, et rejoint son monastère de Lingshed. Au sommet, une bande d’Irlandais, criant et éructant, en voyage pour quelque cause écologique non identifiée. Le chemin vers Photoksar, doucement en pente (sauf une ombre de col vers la fin, le Bumikse la), est terriblement long et oblige à traverser des torrents qui, en fin de journée, sont tumultueux des eaux qu’ils reçoivent de la fonte des glaciers. Enfin Photoksar. Mais que nous ne toucherons jamais : il est de l’autre côté de la rivière, ponts emportés, il faudrait pouvoir aller passer à gué en quelque endroit sécurisé puis revenir sur l’autre rive. Nous n’en avons pas le courage et regardons ce beau village de loin, imaginant ce que ce serait de s’y perdre dans ses ruelles.

crédits photos : C.

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Instantanés ladakhis – IX – Polyandrie

« Instituée au XVIIIème siècle pour des raisons essentiellement économiques, la pratique de la polyandrie tendait à préserver l’intégralité du patrimoine familial en empêchant sa division entre les divers héritiers, ce qui s’avérait indispensable dans ce pays pauvre en terres arables. Aussi, lorsque le fils aîné se mariait, son épouse (tib. nama) devenait aussi et systématiquement celle de son (ou de ses) frère(s) ; cependant, si ce dernier le souhaitait, il avait aussi la possibilité d’épouser une femme, à condition toutefois de s’établir dans une maison différente et de renoncer à tout l’héritage. Bien qu’ayant, génétiquement, des pères différents, les enfants reconnaissaient néanmoins tous les hommes de la famille comme leurs pères ; cependant l’aîné des frères avait droit au titre d’aba (« père ») tandis que les cadets étaient appelés aba chun ou aba-chunun (« petit-père »), parfois encore agu (« oncle »). Dans le cas où la famille n’était composée que de filles, le schéma restait identique : l’aînée prenait un époux (tib. magpa) qui devenait nécessairement celui de ses sœurs aussi. Le plus souvent fils cadet, donc sans fortune, ce dernier ne jouissait pas pour autant d’un sort agréable : ajouté au fait qu’il ne possédait aucun droit sur les biens de sa femme, il lui devait en plus obéissance absolue, ce qui signifie qu’il passait son existence à travailler et était plus ou moins considéré comme un commis de ferme ! Sort peu enviable donc, comme en témoigne le proverbe ladakhi qui affirme : « Il y a toujours une corde autour de la tête du magpa » (la corde évoque ici tout labeur pénible). De plus, si ses services n’étaient pas satisfaisants, son épouse pouvait divorcer très facilement et à n’importe quel moment : il lui suffisait de porter l’affaire devant le chef du village (tib. goba) qui faisait alors fonction de juge. Et le pauvre magpa pouvait aussi, du jour au lendemain, se voir refuser les faveurs de sa dame si celle-ci décidait de prendre un pho-tsak, c’est-à-dire littéralement un « mari en plus »… Propre aux pays de civilisation tibétaine mais plus particulièrement au Ladakh, cette institution sociale, qui agit comme un moyen naturel de limitation des naissances, permit avant tout d’éviter le phénomène de famine endémique qui autrement n’aurait pas manqué de frapper la population ladakhie ».

 Extrait de Géraldine Doux-Lacombe : « Ladakh », guide Arthaud, 1987

photos prises par C.

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Instantanés ladakhis – VIII – « Dental » amchi à Lingshed

Karma Tenzing a environ deux ans. Il porte des pantalons coupés, alternative commode aux couches, jetables ou non et vit avec ses grands-parents, dans la « petite » maison, celle où normalement se retirent les parents quand le grand fils, une fois marié, reprend la maison principale. Karma Tenzing a une épaisse couche de crasse sur les joues. Il faut dire qu’il vit dans un environnement de terre et de poussière. Quand nous montons, en nous courbant afin de ne pas heurter des pierres, le fragile escalier qui nous conduit à notre « chambre », nous avons plutôt l’impression de descendre dans une cave. Nous avons la meilleure pièce pour dormir. Deux matelas séparés par une table basse (« chogsay »). Au mur des affiches médicales naïves expliquant les parties du corps, un calendrier raccorni illustré d’objets de luxe occidentaux (cottage anglais, bolide devant la porte, blonde vaporeuse…). Dans un coin des livres (« pour le dharma »). Des diplômes : notre hôte est amchi, entendez médecin tibétain, spécialisé dans les soins dentaires. Sa femme est une paysanne sans âge, en habit traditionnel, et noire à la fois de soleil et de saleté. Elle refuse d’ailleurs que je la photographie, car il faudrait qu’elle se lave avant. Elle me réclame un bonbon pour le petit. Nous étalons nos affaires. L’espace est réduit, mais en dur, relativement accueillant. La petite fenêtre donne sur un paysage fantastique : le col de Hanuma et, sur ses pentes, quelques hameaux isolés qui font partie également du village de Lingshed. Les gens ici communiquent rarement : les champs et maisons sont souvent séparés par des ravins, obligeant à des détours très longs par la montagne quand on veut se rendre visite. D’ailleurs nous-mêmes avons été surpris : nous voyions le village dès le sommet du col, mais étions alors bien loin d’être arrivés. Il nous a fallu faire un très long parcours, à flanc, et qui passait par d’autres cols avant enfin d’arriver à la limite de Lingshed. Nous en avions plein les bottes. L’étape était prévue pour sept heures de marche, mais nous en avons bien mis neuf…

 Notre amchi nous apporte du thé. Nous essayons de parler, il a quelques notions d’anglais, et je me risque à quelques mots de ladakhi. C’est lui qui nous raconte leur transfert dans la petite maison, selon la coutume. Il a un frère qui est moine, mais moine itinérant : il peint.

Nous retrouvons quelques traits caractéristiques de la société ladakhie : le nombre de maisons dans les villages qui doit demeurer fixe, la pratique du monachisme (chaque famille doit envoyer un ou plusieurs de ses enfants au monastère). Reste un troisième élément, qui doit se trouver présent aussi, et qui est l’une des conditions de ce fonctionnement : la polyandrie. Alors je me risque à poser la question. On sait que dans l’ancienne société, une femme avait plusieurs maris (de fait quand elle épousait un aîné, elle épousait aussi automatiquement ses frères, ce qui permettait d’éviter le morcellement des terres), qu’en est-il aujourd’hui ? Notre hôte balaie cette question d’un revers de main. Il refuse de répondre. Ne comprend pas ce que nous voulons dire. Plus tard, j’en parlerai avec M. Dorjay qui m’expliquera que le polyandrisme ne continue d’exister que là où c’est vraiment nécessaire (environs de Ang, Temisgang ?) c’est-à-dire quand l’étendue des terres est vraiment limitée, mais à Lingshed, ce n’est pas le cas : il n’y a même pas assez de bras pour cultiver toutes les terres.

L’heure du repas arrive. Deux bols de soupes de légumes. Au petit déjeuner, ce sera la même chose, et pour le lunch, dans notre gamelle, nous aurons les mêmes légumes verts entre deux chapatis. Au matin, nous remplissons nos gourdes à la source toute proche. Nous laissons en cadeaux une lampe de poche et une savonnette (mais notre guide a déjà payé la « pension », pas si bon marché que ça aux tarifs indiens : quatre cents roupies par personne).

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