Du ciment des choses au tissus des lois

Revenant sur le livre de Claudine Tiercelin, le rouvrant au hasard, parcourant des paragraphes et des chapitres, je me dis, inévitablement, que je l’ai mal lu, que je n’en ai peut-être pas compris l’essentiel. Comment établir un lien avec d’autres choses que je sais plus ou moins, avec mes préoccupations par exemple, qui sont liées à la fois à la logique et au langage ? Un livre, plus mince celui-ci (seulement 173 pages, contre 416 au « Ciment des choses ») est paru presque en même temps, avec dans le titre (ou le sous-titre), la même référence au « réalisme » (rappelons que le livre de la philosophe du Collège de France est sous-titré : « Petit traité de métaphysique scientifique réaliste »), il s’agit des « Eléments de philosophie réaliste » de Jocelyn Benoist. J’ai consacré déjà un billet à Jocelyn Benoist, c’était à propos de son précédent livre, sobrement intitulé « Concepts ». Celui-ci en est la suite. Ou le complément, comme on voudra (lui, il dit « l’envers »). Le point de départ des deux philosophes, Benoist et Tiercelin, pourtant tous deux issus de traditions philosophiques différentes (la phénoménologie pour le premier et la philosophie analytique pour la seconde), est semblable. Il s’agit de réfuter l’idéalisme, en particulier l’idéalisme kantien. Cette idée que le « réel » des choses (les fameuses choses en soi kantiennes, les « noumènes ») nous serait à jamais inaccessible, et que, quoique nous fassions, notre connaissance serait limitée aux phénomènes, à l’apparence des choses, telle que notre esprit la fabrique. Ou bien, si on est « réaliste », autrement dit si on croit quand même un peu à la réalité externe et à notre possibilité de l’atteindre (par la perception ou par la connaissance scientifique), cette idée que c’est toujours de manière médiate, par le biais des « représentations », comme si (pour reprendre Benoist), le « réel », nous n’y étions pas déjà, comme s’il fallait ménager des voies d’accès particulières pour l’atteindre, comme s’il nous était généreusement « donné » comme on dit, alors qu’il n’y a aucune donation à l’œuvre dans sa prise en compte.
Claudine Tiercelin y va plus fort encore : ces idées kantiennes, ou bien ces idées « anti-réalistes » (élaborées notamment par Michael Dummett), sont pour elle de la paresse d’esprit, alors que leurs défenseurs invoquent, eux, la modestie, l’humilité. Qui sommes-nous, semblent-ils dire, pour que nous prétendions à une connaissance réelle du monde réel ? Où on voit pointer une nuance de soumission à un ordre divin. Tiercelin leur répond avec ces mots terribles (p. 363, note 1) :

« L’idéalisme, quand il s’accompagne d’une préférence pour le style et la fable, est le plus souvent attendrissant. Quand il va de pair avec l’antiréalisme qui se pare des certitudes de la science, il tourne vite à la paresse intellectuelle. Dans un cas comme dans l’autre, si l’on a des prétentions philosophiques, on se trompe de genre et on perd son temps ; on l’emploiera mieux, dans le premier, en s’adonnant aux arts et à la littérature ; dans le second, en s’abandonnant, une fois pour toutes, à la théologie ou à la religion. On observera au passage que c’est la voie que suivent la plupart de nos savants et philosophes antiréalistes des sciences contemporains ».

Dur. Personnellement, auparavant, je n’avais jamais songé à établir un parallèle entre antiréalisme et engagement religieux (même si wikipedia nous renseigne sur la catholicisme de Dummett !). J’ouvre ici une parenthèse car j’ai été moi-même très attiré par l’anti-réalisme, et cela pour des causes essentiellement liées à la logique. Je trouvais, et je trouve toujours, que l’intuitionnisme en logique (Brouwer, Heyting) est beaucoup plus intéressant que le « classicisme » à la Tarski. Baser la logique sur le concept de « preuve » (en tant qu’une preuve est un objet dynamique à part entière) plutôt que sur celui de « valeur de vérité » s’est avéré extraordinairement fécond dans l’histoire récente de cette science : la logique. Une sémantique des preuves a cet avantage, par rapport à une sémantique des formules, de donner par exemple une signification intrinsèque à la notion d’algorithme en informatique. Et si nous pensons (ce que je pense en effet) que le « sens » est plus procédural que dénotationnel, alors assigner à un énoncé, quel qu’il soit (d’un langage ordinaire comme de la science), en tant que contenu, un ensemble de preuves plutôt qu’une valeur de vérité, doit permettre d’aller plus loin dans ce qu’on nomme « sémantique » que ce que permet la sémantique formelle dérivée de Gottlob Frege (en particulier en permettant d’individuer les significations mieux que ne le fait la dichotomie brutale entre le vrai et le faux). Or, on le sait, l’intuitionnisme de Brouwer débouche sur un parfait idéalisme : on ne connaît que ce que l’on peut construire et ces constructions sont toutes entières du côté du sujet, de « l’esprit connaissant ».

Mais ne pourrait-on continuer à tirer  avantage de cette approche « constructiviste » en dehors du carcan idéaliste ? C’est, à mon avis, une des voies issues, au plan philosophique, de la révolution girardienne en logique (de Jean-Yves Girard, l’un des plus grands logiciens contemporains) : il faudra y revenir. Fin de la parenthèse.

Là où les deux réalismes, celui de Benoist et celui de Tiercelin, diffèrent c’est probablement (mais de plus philosophes que moi, voire les intéressés eux-mêmes, le confirmeront ou l’infirmeront) dans la place accordée à la science. Pour l’auteur du « Ciment des choses », le réalisme est scientifique ou il n’est pas, alors que pour Jocelyn Benoist, on sent bien, conformément à la tradition de la phénoménologie, qu’il y a un « réel » dans lequel nous sommes d’emblée (un « réel » que nous « avons ») et dont la connaissance débute en deça de la science, et même qui n’a rien à voir avec la science. Là aussi, il faudra revenir.

« Armons-nous d’optimisme, dit Claudine Tiercelin, et faisons le pari que le réalisme scientifique est la meilleure stratégie à suivre puisque, en dernière analyse, c’est bien lui qui nous permet de considérer que les théories scientifiques que nous jugeons valides sont les meilleures hypothèses que nous pouvons avancer aujourd’hui quant à la constitution de la nature » (p. 220). Où aller chercher ailleurs que dans la science les concepts, les théories, les explications quant aux phénomènes de la nature ? Un réalisme naïf en conclurait que nous pouvons nous arrêter là et dire : voilà, c’est simple, le monde est fait des entités que la science nous permet d’observer. Mais les choses ne sont pas si simples : en formulant ses explications, la science (et particulièrement la physique, bien entendu) convoque un ensemble de concepts dont certains peuvent se révéler inobservables (les « quarks » par exemple). Le réalisme scientifique admettra leur « existence ». Cela, à mon avis, soulève deux problèmes : d’abord celui de l’existence en tant que concept pris en lui-même, et celui de la relative indétermination des théories scientifiques. L’existence d’abord. Qu’entendons-nous par là ? Récemment, une discussion entre amis, dans un restaurant de Nancy, après congrès, conduisait à toutes sortes de questions et réponses saugrenues sur le sujet « qu’est-ce qui existe vraiment ? ». « Les nombres, est-ce qu’ils existent ? », ce à quoi un consensus se fit : les nombres entiers, oui, les rationnels aussi, mais pas les réels ! Oui, bien sûr, on devine pourquoi : les réels sont l’objet d’une construction purement théorique et pour cela plusieurs stratégies sont possibles, et on n’a même pas l’assurance qu’il s’agisse des mêmes objets que l’on obtient selon les diverses stratégies – coupures de Dedekind ou bien suites de Cauchy, pour fixer les idées – mais quel est précisément le critère d’admission de l’existence d’objets ? Sans compter les questions comme « et l’amour, est-ce que ça existe ? ». « Non » dit l’un « parce que c’est culturel » ( !), « oui » dit l’autre parce que c’est un phénomène biologique observable chez d’autres espèces. Ces réponses sont-elles bien raisonnables ? Les objets ou personnages de fiction existent-ils ? « Oui » dit M. à partir du moment où ils ont un nom, ils existent. Mais ne faut-il pas néanmoins introduire un critère de distinction entre ce qui existe dans notre esprit et ce qui existe aussi « dans la réalité », mais qu’est-ce que « la réalité » et ainsi de suite… on peut continuer longtemps. Cela montre en tout cas la force avec laquelle les problèmes d’existence nous interpellent.
Le point de vue dont se réclame Claudine Tiercelin est celui de la scolastique (mon ami Chr. a donc sûrement raison de s’y investir !). Le réalisme scolastique, qui fut, semble-t-il, remis au goût du jour par le philosophe américain Charles S. Peirce, est suffisamment important pour qu’on s’y attarde. Il marque une différence de taille par rapport au réalisme métaphysique à la Platon. Ce dernier postule en effet l’existence réelle des universaux, autrement dit de toutes les entités abstraites, indépendamment de tous moyens que nous aurions ou pourrions avoir de les atteindre : c’est le Ciel de Platon, où se côtoient l’idée du Bien, celle du Beau etc. dont nous ne percevons (mythe de la caverne) que des ombres. A cela, à la suite d’Aristote, les scolastiques mettront une nuance quant à « l’indépendance par rapport à notre esprit » car si le monde réel est indépendant de notre connaissance, comment ferons-nous pour le connaître ? Le problème, disait déjà Peirce, n’est pas celui de savoir s’il existe des universaux en dehors de nos idées ou de nos mots. Les universaux sont naturellement des mots ou des concepts, mais là où les nominalistes ajouteraient aussitôt : « et ils ne sont que cela », le réaliste dirait qu’ils sont aussi ce que ces mots et concepts « signifient ». « Puisque le mot « homme », dit Peirce, est vrai de quelque chose, ce que « homme » signifie est réel ». C’est dire, inéluctablement, qu’il y a des ordres du réel distincts et irréductibles (Peirce en distinguait au moins trois : logique, physique et métaphysique). Mais ce qui est capital ici c’est que ce réalisme-là relativise énormément l’extériorité du réel par rapport à notre esprit : il faut définir le réel non pas comme ce qui est absolument indépendant de la pensée, mais comme « ce qui reste inchangé par ce que nous pouvons en penser ». Mais il faut bel et bien que d’une certaine manière, il soit reflété déjà dans nos façons de penser. C’est là où , à mon avis, une articulation est possible avec le livre de Jocelyn Benoist puisque ce dernier montre (et pas seulement dans ce dernier livre mais dans le précédent aussi) à quel point le conceptuel est ancré dans le réel, de plein pied pour ainsi dire, de sorte qu’en réalité, rien du « réel » n’échappe au concept : le concept requiert simplement qu’il y ait de la part de notre esprit une opération de « reconnaissance », qu’on identifie le même une fois sur l’autre (ce que les logiciens appelleraient, je crois, une opération de « typage »). [Ici surgit encore la thématique de la logique contemporaine, dans ses développements girardiens : la distinction radicale se situe entre le locatif et l’isomorphe. Le pur locatif n’est pas encore « typé » alors que le type fera naître une classe d’objets qui, tous, se comportent de la même façon, même s’ils figurent dans des contextes différents].

 Inside quark : http://www2.cnrs.fr/presse/communique/709.htm

Une autre question est celle de la relative indétermination des théories scientifiques : ce point, souvent relevé par Quine (mais avant lui par Duhem, d’où la dénomination de « thèse de Quine-Duheim » pour son expression philosophique) consiste dans l’observation que plusieurs théories scientifiques sont, dans la plupart des cas, en concurrence pour rendre compte des mêmes faits expérimentaux. On se demandera donc comment nous procèderons au cas où plusieurs ensembles d’inobservables se révèleraient aptes à fournir une explication scientifique d’un même phénomène. C’est là que, pour Claudine Tiercelin, intervient le rôle explicite de la métaphysique, laquelle peut aider, face à une pluralité de solutions, à choisir celle dont les engagements ontologiques nous paraîtront les plus vraisemblables et les plus cohérents. On voit ainsi se dessiner une conception générale de la science qui s’articule autour de trois thèses (p. 223) :

Thèse métaphysique. Le monde existe et a une structure définie et indépendante de l’esprit (modulo les réserves faites plus haut).

Thèse sémantique. Nos théories scientifiques doivent être prises pour argent comptant. Elles sont donc susceptibles d’être vraies ou fausses. C’est la nature, la constitution du monde qui le détermine, c’est elle qui en est le « vérifacteur » ; si une théorie est vraie, les termes qui y figurent (qu’il s’agisse d’observables ou d’inobservables) ont une référence possible ; en d’autres termes, les objets postulés existent et leur constitution rend vraie la théorie en question.

Thèse épistémique. Les théories scientifiques sont, en règle générale, bien confirmées et (approximativement) vraies ; elles sont en mesure de nous donner accès à la constitution de la nature. Nous disposions de méthodes d’évaluation rationnelle applicables à des théories scientifiques rivales – ou des interprétations rivales de la même théorie – capables d’établir, fût-ce de manière hypothétique, quelle est, sur le plan épistémique, la meilleure de ces théories ou de ces interprétations rivales.

On ne saurait en aucune manière identifier cette conception avec un quelconque « scientisme ». Notons en particulier qu’elle se déprend d’une conception naïve de la vérité en termes de « vérité – correspondance » (attitude qui consiste à dresser une liste de correspondances entre entités d’une théorie et objets du monde auxquels elles réfèreraient, pour déduire ensuite que la théorie est un « bon modèle » du monde tel qu’il est) à partir du moment où elle admet un statut des inobservables et où elle considère que les théories peuvent finalement converger. Et s’il y a convergence, c’est (comme le dit encore ce même Peirce) parce qu’il y a contrainte extérieure, une contrainte qu’on peut justement identifier à l’effet du réel.

Pour en revenir alors à l’apport girardien en logique, on pourra dire que la logique elle-même, loin d’être une « création libre de l’esprit », dont on se demanderait bien alors comment il se fait qu’elle s’applique si bien au domaine de la science, est la conséquence d’une contrainte. Comme en physique, la gravité n’est jamais après tout qu’une conséquence d’une contrainte d’espace, dans le monde mental, les lois logiques seraient, elles aussi, simples effets d’une contrainte géométrique (c’est le sens qu’il faut donner au concept girardien de « géométrie de l’interaction »). On a déjà commencé d’étudier comment la définition d’une structure très générale d’interaction entre processus pouvait servir de base à la construction des opérateurs logiques fondamentaux. En ce sens, on échapperait à l’idéalisme du constructivisme logique.

photo du haut: François Morellet, l’Avalanche (une vision d’une géométrie de l’interaction?)

PS: on trouvera ici et ici également une recension du livre de Claudine Tiercelin (par Marie-Anne Paveau)

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Ciment des choses

C’est terriblement difficile d’entrer dans la philosophie quand on n’est pas soi-même, à la base, philosophe. Quand j’ai abordé le livre récent de Claudine Tiercelin (celle par qui le scandale est arrivé), « le Ciment des Choses », j’ai trouvé, à première lecture, que le livre était bien indigeste, non qu’il soit « difficile » au sens où est difficile la lecture d’un Derrida (c’est-à-dire au sens où la difficulté serait recherchée en elle-même afin de produire un sentiment chez le lecteur d’intimidation ou de nouveauté) mais parce qu’on a du mal à saisir la nature des questions posées, leur importance, en quoi elles rejoignent une interrogation vitale.

Au niveau du vernis, Claudine Tiercelin dit qu’elle recherche l’expression d’une « métaphysique » adéquate à l’état de nos connaissances scientifiques et qu’elle croit la trouver dans un « réalisme » qu’elle qualifie de « dispositionnel ». Qu’est-ce à dire ? que tout bonnement, ce qui existe, ce ne sont ni les choses ni les propriétés, dans leur généralité, mais les dispositions. Qu’est-ce qu’une disposition ? Un type de propriété particulière bien sûr, ainsi la « fusibilité », la « solubilité », la « fragilité » sont-elles des dispositions. La philosophe veut dire par là qu’est fusible l’objet qui, s’il était mis dans certaines circonstances (haute température) fondrait. A première vue, de telles propriétés s’opposent à d’autres, que l’on pourrait définir, croit-on, de manière plus « catégorique », comme les propriétés de couleur ou de forme. Mais ici après tout, rien n’est vraiment acquis : qu’est-ce qu’un objet « triangulaire » si ce n’est un objet tel que si on se mettait à compter ses angles, on en trouverait exactement trois ? Soit. Mais on commence alors à regarder la nouvelle titulaire de la chaire du Collège de France avec un œil de travers: allez-vous nous débiter des sornettes sur les vertus dormitives et autres « dispositions naturelles » que l’on trouverait ainsi dans le réel sans effort et qui ne feraient qu’apporter des justifications tautologiques ? « Si votre fille est muette, madame, c’est qu’elle a perdu l’usage de la parole » et ainsi de suite, où la loi apparente est directement l’expression d’une disposition mais donne l’impression d’une pétition de principe.
Or, penser cela serait se méprendre sur le sens de l’entreprise. N’est pas métaphysicien(ne) qui veut. A mon sens, le livre devient intéressant aux environs de la page 300, autrement dit quand l’auteur attaque résolument ce dont il est question et qui est intimement relié, en effet, à la science. Qu’est-ce qu’une loi de la nature ? N’est-ce, pour reprendre Hume, qu’une régularité qui s’observe ? N’est-ce qu’une façon d’échapper au concept ambigu de causalité ? L’épistémologie classique (le positivisme logique par exemple, complété par Quine) a toujours privilégié une représentation logique des choses (en termes de « modèles ») qui a mis en avant le premier ordre, c’est-à-dire le fait que les énoncés des lois doivent, dans la mesure du possible, s’exprimer comme des quantifications sur des objets particuliers (on connaît l’aphorisme célèbre de Quine selon lequel « être, c’est être la valeur d’une variable », voulant simplement par là dire qu’il n’est loisible de conférer une existence qu’aux objets sur lesquels on peut quantifier sans risque, autrement dit les objets individuels). Dire que les étoiles sont des corps en fusion par exemple, revient « classiquement » à dire que pour toute étoile E, E est un corps en fusion, faisant ici des étoiles (de tout l’univers) les éléments individuels d’un ensemble. Demain peut-être trouvera-t-on un corps céleste qui ressemble à une étoile et qui n’est pas un corps en fusion, et ce, pour toutes sortes de raisons : parce qu’elle est éteinte depuis longtemps par exemple. Il n’en restera pas moins que les étoiles sont des corps en fusion, tout simplement parce qu’il s’agit là d’une propriété dispositionnelle normale de ce genre de corps céleste. Lorsqu’on énonce une vérité scientifique (voir aussi: « tous les corbeaux sont noirs »), on ne quantifie pas sur des individus, ce qui, en général d’ailleurs, ne possède aucun sens  (puisque la loi scientifique n’a d’intérêt que si elle porte sur un domaine d’objets « très nombreux » c’est-à-dire en fait, potentiellement infini, et qu’il n’y a pas de possibilité effective d’énumérer les objets), mais on procède à l’expression d’une propriété dispositionnelle. Cette vision des choses éclaire non seulement les lois supposées exactes (qui en réalité ne le sont jamais), mais aussi les lois probabilistes. La querelle sur l’interprétation des probabilités est vieille comme les probabilités… Devons-nous penser qu’une pièce a une probabilité de ½ de retomber sur Pile parce que nous avons fait une série très longue d’essais pour le vérifier ? Evidemment non, car comme dans le cas de la quantification universelle, nous en sommes incapables. Pour Claudine Tiercelin, nous nous contentons d’identifier une disposition naturelle de la pièce. Empruntant ces mots à Mumford, elle dit qu’au fond, « les lois sont des descriptions de ce qui est naturel pour des classes de particuliers. Il s’agit non pas de descriptions d’évènements, mais de descriptions de ce que peuvent faire (au sens dispositionnel du terme) les objets ». Bien sûr, cela paraît un peu facile, mais c’est une manière, comme toujours en métaphysique (d’où peut-être l’idée que la métaphysique n’est après tout pas si satisfaisante que ça) brutale, de répondre à une question : de quoi l’univers peut-il bien être fait pour que les lois, nos lois de la science s’y appliquent si bien ?

(Astronomy Picture of the Day: when two galaxies overlap)

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L’affaire

Le Landerneau philosophique parisien bruit d’une affaire : Claudine Tiercelin, grande philosophe française, connue en particulier pour ses travaux sur C. S. Peirce, a été nommée à la chaire de philosophie du Collège de France, soutenue par Jacques Bouveresse et au grand dam de quelques « beaux esprits » de l’intelligentsia française. Le N’obs, ou plutôt le S’nob s’en est fait l’écho par l’intermédiaire d’un article particulièrement odieux d’une certaine Aude Lancelin. Selon cette dernière, l’une des plus hautes institutions universitaires de France aurait été bel et bien vendue à l’ennemi, le parti de l’étranger, le courant dit « de la philosophie analytique ». Comble de l’insulte : la journaliste de l’Obs feint d’ignorer qui est Claudine Tiercelin… comme si elle n’avait jamais feuilleté des livres à un quelconque rayon de philosophie d’une grande librairie. Elle débute son article par : « Claudine, qui ? ». C’est toujours ce qui se passe quand on veut renvoyer quelqu’un à son insignifiance : vous n’existez même pas. Mais qu’est-ce qu’elle en sait, Aude ? Elle s’est précipitée sur Wikipedia : elle n’a pas vu de fiche au nom de la philosophe ! c’est dire si cette dernière n’existe pas ! Quelle bêtise… De quoi être atterré. Bien sûr, Bernard-Henri Lévy, lui, il existe. On se moque un peu de lui, mais il est « de la famille ». Alors qu’une femme qui est allée faire une partie de ses études à Harvard, qui a côtoyé les grands noms de la philosophie américaine, dont Quine, (ici orthographié « Quayle ») l’illustre Quine, mort en 2000 presque centenaire, et qu’un autre grand philosophe – mais belge ( !!) – , Paul Gochet, malheureusement décédé il y a peu de temps (qu’hommage lui soit rendu) a fait connaître dès les années soixante en France (« Quine en perspective »), une femme comme ça ne peut tout simplement exister.

La vie intellectuelle française, et surtout parisienne, tourne à la caricature. Nul ne s’étonnera que les philosophes étrangers la regardent avec condescendance. On se souvient des remous causés par la visite de Noam Chomsky l’an dernier (à l’invitation de Jacques Bouveresse, encore lui) et de la double page étonnante du « Monde des Livres », où l’illustre linguiste américain était jugé par quelques-uns des professeurs parisiens « qui comptent », tel Jean-Claude Milner. J’avais dit alors que ce dernier « dévoilait le pot aux roses » en affirmant ceci :

Il y a des raisons de fond [à l’hostilité que rencontre Chomsky auprès des intellectuels français]. Il faut bien voir que Chomsky place au centre de l’activité intellectuelle un certain type de raisonnement, reconnaissable à deux critères.

Premièrement, une argumentation digne de ce nom doit pouvoir être représentée, sans reste, par le calcul des propositions : si un raisonnement ne peut pas être présenté sous forme logique, il ne vaut rien.

Deuxièmement, la conclusion doit être présentée comme falsifiable, c’est-à-dire comme pouvant être confrontée à un test empirique, comme cela se pratique dans les sciences de la nature. Or, en France, beaucoup d’intellectuels considèrent que la logique formelle classique n’épuise pas le champ des raisonnements possibles ; ce n’est pas vrai seulement de Derrida ou Lacan, c’est aussi vrai de Sartre ou de Lévi-Strauss.

En effet, quand on a lu cela, on a tout compris du (faux-) débat actuel. Faites une philosophie qui cherche avant tout à s’ouvrir au débat et à la discussion, autrement dit une philosophie argumentée, et vous n’aurez pas l’heur de plaire à cette intelligentsia. A la fin de l’article d’Ancelin, la journaliste fait dire à un anonyme ( !) : «Vous voulez savoir qui gagnera à la fin ? C’est nous qui allons gagner. Ils peuvent se faire élire où ils veulent, ils peuvent pérorer à Oxford ou Acapulco, mais ils n’ont pas d’oeuvres dignes de ce nom. Or vous savez quoi ? A la fin, c’est l’oeuvre qui gagne ». Cette remarque aussi vaut son pesant d’or car elle dévoile encore autre chose : que, pour un cercle restreint, l’enjeu n’est ni « la vérité » (concept vieux-jeu) ni l’élucidation d’une question, c’est « l’œuvre ». Mais qu’est-ce qu’une œuvre ? c’est avant tout une création artistique ou littéraire. On parle de l’œuvre de Balzac, de Le Clézio ou de Picasso : ce sont des îles, des archipels qui ajoutent au réel quelque chose d’unique et d’inimitable, ce ne sont pas des interrogations conceptuelles. En philosophie, on parle à la rigueur de « système », qualifiant les travaux d’un Kant ou d’un Hegel. Parler « d’œuvre » à propos de philosophie c’est faire ce que Bouveresse a justement dénoncé : ramener la philosophie à la littérature. Or, ce n’est pas ce que nous attendons de la philosophie : si nous sommes si avides de nous y plonger, ce n’est pas parce qu’elle va nous donner des délices liés à la contemplation d’une nouvelle réalité, mais parce que nous escomptons trouver en elle les réponses à nos questions : qu’est-ce que « la réalité » ? Y a-t-il un sens à parler de « l’esprit » indépendamment de la réalité ? Comment les vérités scientifiques s’articulent-elles à notre vision du monde ?

Je ne sais pas vraiment si Claudine Tiercelin répond à de telles questions. Je sais qu’elle les pose, ce n’est déjà pas si mal.

PS: lire la réponse de Jacques Bouveresse au Nouvel Obs

(photos: C. Tiercelin, P. Gochet, W. V. O. Quine)

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Mona, la danse macabre et les petits enfants des écoles

C’est JM qui, lors de notre passage en Bretagne l’an dernier, m’avait prêté « Composition française », de la grande historienne Mona Ozouf. Il m’aura fallu plus d’une année pour m’y plonger. Le prêt de ce livre s’imposait : nous étions à deux pas de la chapelle de Kermaria, évoquée par Mona Ozouf dans un chapitre (« L’école de l’église ») où elle s’étend sur cette caractéristique propre à maint village de France (et pas seulement de Bretagne) qui est d’y voir s’opposer de manière farouche deux côtés: celui de l’école publique et celui de la privée. Si la jeune Mona (à l’époque « Sohier ») fréquentait la publique (résultat d’une audace de sa famille qui l’étonne encore aujourd’hui) cela ne l’empêchait pas de devoir aussi rejoindre une fois par semaine l’autre camp, pour le fameux catéchisme. « L’école de l’Eglise » était bien décevante, toute de récitation par cœur, de réponses toutes faites et d’imagerie appauvrie. Dieu n’était pas crédible. A peine son idée pouvait-elle être sauvée par le spectacle des œuvres d’art auxquelles il avait pu donner prétexte. Et il fallut que ce soit une remplaçante de l’école publique qui fasse découvrir aux enfants cet autre pan, cette face cachée de la religion. La jeune fille avait surtout insisté sur le joyau architectural, dont on apprend au passage que nous avons bien failli ne jamais le connaître tant la recherche du neuf à tout prix avait animé un curé de Plouha qui, pour construire une église neuve, n’avait pas hésité à utiliser les pierres des monuments environnants, jusqu’à s’en prendre à cette superbe chapelle. « Ce qui rendait, dit Mona, Kermaria remarquable, c’était, une fois franchi le porche sud où les apôtres montent la garde, la découverte, aux murs de la chapelle, d’une spectaculaire danse macabre : une cinquantaine de figures peintes se tiennent par la main, les squelettes alternent avec les vivants, sans force pour résister à la gigue où ils sont entraînés ».

Je me souviens de cette fresque (dont le motif se retrouve dans quelques autres églises en France, en Suisse et en Italie) qui n’est pas sans rappeler celles qui, à l’autre bout du monde, ornent les murs des temples bouddhistes, au Tibet ou au Ladakh, et qui représentent des divinités terrifiantes, telles le noir Malakala (encore qu’en ces pays himalayens, ces apparents démons fassent office de protecteurs, là où, en Bretagne, ils semblent être là pour terroriser les esprits). Mais ce n’était pas tant la fresque elle-même, que l’espace intérieur de cette chapelle, qui avait ému la jeune écolière, espace qui « communiquait le sentiment de protection, tandis que le clair-obscur suggérait le mystère, si définitivement absent dans la nudité agressive de l’église paroissiale. Ici, la prière cessait d’être tout bonnement ce qu’il fallait savoir et prenait un sens. Ici, quelque chose faisait signe vers l’au-delà. Ici, dans le silence et le demi-jour, on pouvait capter le chuchotement des « Anaon » que ma grand-mère n’avait cessé d’entendre ».

Je ne sais pas, à vrai dire, ce que c’est que ces « Anaon »… imaginons ici quelque mot de langue bretonne, un peu magique, à l’image d’une culture très ancienne.

Il y a bien sûr, beaucoup plus à dire sur cette « composition française » que cette simple anecdote reliée à une chapelle.

Comme dans tous les livres sur l’enfance (mais ce n’est pas ici seulement un livre sur l’enfance) on est ému et attendri par l’évocation de périodes lointaines. Quand l’école s’écrivait encore à l’encre violette et que les valeurs de la République lui tenaient lieu d’autorité suprême et indépassable. Ces évocations laissent cependant un goût amer, comme si, à se complaire dans la nostalgie, on ne cherchait qu’à oublier la dure réalité de l’école d’aujourd’hui. Il y a beau temps que l’heure n’est plus aux dichotomies ancrées dans les premières républiques, opposition bien désuète entre « école de l’église » et « école de la république », ou bien entre « école de la Bretagne » et « école de la France ». Certes, il en reste toujours quelque chose et on trouve sympathique qu’une âme bretonne ait pu survivre à tant de volonté d’hégémonie de la part d’un Etat qui s’est voulu tout puissant, mais l’école qui, comme l’écrit Mona Ozouf « s’ingénie à nous rendre pareils » (« et c’est là sa merveille »), a-t-elle bien réussi son coup ? Il y a, dans ces pages, un plaidoyer qui nous touche parce qu’il est en faveur d’une fiction longtemps maintenue – non toujours sans raison – qui est celle d’une « indivision », indivision de la République comme de l’Ecole qui la représente, où tous les petits enfants d’un coin à l’autre de l’hexagone, apprendraient à la même heure et dans les mêmes livres l’héroïsme de Bayard et de Du Guesclin, la persévérance de Palissy et les bienfaits de Pasteur à l’humanité. Longue est la liste des mérites de cette école là, dont pourtant nous savons à quel point elle fut aussi, selon les termes de Bourdieu, « reproductrice des inégalités ». Mona Ozouf, comme beaucoup de ceux qui ont su franchir les épreuves de la scolarité obligatoire, ne retient évidemment que la part belle de cette histoire. Quand l’heure sera venue pour ceux qui furent les écoliers des années quatre-vingt ou de maintenant, de raconter leurs souvenirs (espérons-le dans une langue aussi belle que celle dont use l’historienne), que diront-ils de cette « unité » ? Ne diront-ils pas qu’elle n’était que de façade, alors que la question importante de l’époque n’était plus d’étendre l’hégémonie culturelle et linguistique sur des provinces, mais d’accueillir et de faire face à la diversité issue du monde entier ? Cette école, qui prônait, à juste titre, les valeurs de « l’universalisme », était-elle prête à recevoir la multitude des particularismes dont l’universel est fait ? Elle qui avait su séduire les Yannig et les Mona, était-elle prête à intégrer les petits Mohamed et Malika ? Ou alors faut-il dire que la cinquième des républiques a été bien piteuse dans ses performances par rapport à celles qui l’ont précédée ?

 (à suivre)

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La splendeur des façades romaines

Voilà plusieurs semaines que je me fais rare sur la blogosphère. Vous m’en voulez ? Quand je dis « vous », en réalité sais-je à qui je m’adresse ? Quand Rimbaud disait « Je est un Autre », il ne croyait sans doute pas si bien dire. Tellement notre moi est fait de cet autre en nous qui surgit, demande, questionne, parfois s’endort (on peut imaginer que « je » devient un peu trop emmerdant), mais est toujours là comme symbole de notre incomplétude. C’est là où se trompent les linguistes classiques, les cognitivistes : ils croient que notre « moi » est plein. Qu’il est un centre de fonctionnement. La plupart des philosophes de la cognition, d’ailleurs, pensent que notre esprit est bâti sur le modèle de l’ordinateur : nos « états mentaux » seraient pour ainsi dire des états de calcul. Mais pourquoi calculerait-on ? qu’est-ce qui nous pousserait à le faire s’il n’y  avait cet autre. Bref, mon autre, ces temps-ci, m’éloignait de l’écriture électronique, plus concentré qu’il était sur d’autres manières d’écrire. Articles, communications à droite à gauche, le début de l’été est propice aux colloques. Qui ne sont pas que sentimentaux. Ces « obligations » de profession m’ont conduit ainsi à Dublin, à Londres et bien plus récemment en Italie dans ce qui pour d’aucuns est vraisemblablement un « trou » au fin fond des Abruzzes. Car là, entre Pescara et Chieti figure une université à laquelle on a donné le nom, selon moi un peu fascisant, de Gabriele d’Annunzio (un natif du coin, c’est pour cela). Palais de marbre au milieu des collines qui sont les contreforts de sommets plus élevés (le Gran Sasso), résidence étudiante qui ressemble à un hôtel quatre étoiles et dedans… bien peu de monde, à croire que les promoteurs ont vu trop grand.

(Rome, la Maddalena)
Mais c’est l’Italie. Celle dont Stendhal a dit que grâce à elle, « la vieillesse morale [avait]  reculée pour [lui] de dix ans ». Et il ajoutait : « Les gens secs ne peuvent plus rien sur moi : je connais la terre où l’on respire cet air céleste dont ils nient l’existence ; je suis de fer pour eux » (Rome, Naples et Florence, édition Folio 1987, p. 479). Bien sûr, il n’avait pas encore entendu parler de Berlusconi… mais, ô joie, il semble que ces temps-ci, un sain sursaut se fasse jour dans les foules transalpines. On ne parle que de ça là-bas. Chacun est fier de raconter qu’il ou elle a dons son entourage quelque jeune étudiant parti en contrat ERASMUS en Angleterre ou en France, et qui a, sans hésiter, fait l’aller-retour dans sa terre natale afin d’y déposer un bulletin dans l’urne à l’occasion des référendums. Le m’as-tu-vu guignolesque dégringole de son piédestal : s’il a évité la justice pénale pour l’affaire Montadori, il n’a pu éviter le civil et la condamnation à payer 560 millions d’euros à l’homme d’affaires Carlo de Benedetti… de quoi être un peu déprimé.

Italie… Il y a trois jours, nous étions à Chieti, antithèse de la ville touristique, mais perchée sur une colline, avec monuments (néo) classiques : colonnades, palais de justice, hôtel de ville pompeux, basilique caravelle aux voiles rougeoyantes dans le soleil couchant, petits vieux arpentant dans un sens puis dans l’autre le corso principal, avant de s’asseoir à l’ombre pour partager l’apéritif du soir. Risotto aux truffes. Spaghettis aux « funghi porsini ». Même s’il fait très chaud, on sent le soir venu une bouffée d’air tiède qui nous refroidit un peu. Le lendemain Rome, Rome la romaine, Rome la chrétienne, puis Rome la baroque. Toujours un pas vers ma façade préférée : celle de la Maddelena, tout près du Panthéon, mais tout est prés à Rome. Même la piazza Navonne, et même le Campo dei Fiori et c’est éblouissant de voir désormais toutes ces façades blanches, libérées de leurs échafaudages, et ces sculptures brutales – la force des muscles – auprès des vierges timides qui se voilent la face. Bonne surprise : le « Mac Do », que l’on avait érigé sur la place du Panthéon (quel sacrilège), a tout bonnement disparu !

Le matin, assez tôt, comme c’était dans le quartier où nous avions notre chambre, détour imprévu vers une basilique que je ne connaissais pas encore : San Pietro in Vincoli, ainsi appelée parce qu’elle est dévolue à Saint Pierre mais aussi à cause des chaînes qui sont gardées comme reliques (les Vincoli), celles qui auraient relié le saint aux murs de sa prison de Jerusalem et qui se seraient soudées toutes seules aux chaînes de Rome quand l’impératrice Eudoxia les aurait mises en présence. Il y a aussi dans cette basilique le tombeau de Jules II, sculpté par Michel-Ange, connu pour son terrifiant Moïse, encore une de ces sculptures brutales dont le maître avait le secret.

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Mort, grâce et disgrâce à la National Gallery de Dublin

Mais où sont-ils allés chercher ça, Samuel Beckett, puis, reprenant ses mots, Nancy Huston, face au Christ mort du Pérugin, de la National Gallery de Dublin ? que le Christ était sur ce tableau « si mignon et guilleret rempli de sperme et les femmes qui touchent ses cuisses en pleurant sur ses secrets » (1). Et elle, Nancy, surenchérissant et comparant son propre émoi devant un musicien de pub à celui qu’elle imagine provoqué sur les deux Marie par le corps nu du Christ, quand je suis frappé surtout, face à cette gigantesque toile (les personnages sont grandeur réelle), par la raideur cadavérique. Les chairs ne sont pas si chatoyantes que sur la plupart des reproductions, elles sont plutôt verdâtres, et ce cadavre – j’y insiste – est offert au spectateur, au devant de la scène, comme si le maître italien voulait s’en débarrasser sur nos  genoux. S’il y a quelque chose qu’il évoque pour moi, qui suis encore imprégné de mes lectures récentes de Coetzee (« Elisabeth Costello » puis « Disgrâce »), ce sont ces pages où l’écrivain sud-africain s’attarde sur le sort fait à l’animal, et notamment à l’animal mort, celui qu’on a « endormi » à la seringue avant qu’on jette la carcasse roidie dans le four des incinérations. Le passage le plus fort de « Disgrâce », ce récit sinistrement d’actualité relatant  la chute d’un éminent personnage après une relation sexuelle qui n’est guère « consentie » (quoiqu’il en pense) est celui où, auto-condamné à des travaux d’aide à la ferme, cet homme déchu doit assister une femme spécialiste de la mise à mort des animaux malades.

Donc, le dimanche soir il ramène les sacs à la ferme à  l’arrière du minibus de Lucy, où ils passent la nuit, et le lundi matin il les emmène à l’hôpital. Là, c’est lui qui les charge sur le chariot ; puis il tourne la manivelle du treuil qui tire le chariot pour le faire passer par les portes d’acier jusqu’aux flammes, actionne le levier qu fait basculer la benne pour la vider de son chargement, et à la manivelle ramène le chariot, pendant que les ouvriers, dont c’est le travail, le regardent faire. Lors de son premier lundi, il leur a laissé le soin de procéder à l’incinération. Au cours de la nuit, les cadavres s’étaient raidis. Les pattes des cadavres se prenaient dans les barreaux de la benne […] On amène les chiens au centre parce qu’on ne veut pas d’eux : parce qu’on est trop, de trop. C’est à ce stade de leur vie qu’il intervient. Il se peut bien qu’il ne soit pas leur sauveur, celui pour qui ils ne sont pas de trop, mais il est prêt à s’occuper d’eux dès lors qu’ils sont incapables, totalement incapables, de s’occuper d’eux-mêmes. L’homme aux chiens – c’est ainsi qu’une fois Petrus s’était désigné. Eh bien, c’est lui maintenant qui est devenu l’homme aux chiens : un croque-mort pour chiens, un psychopompe pour chiens, un intouchable. (p. 184 de l’ed. Folio, trad. C. Lauga du Plessis)

(1) dans « Infrarouge », ed. Actes Sud, p. 40

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Justice et classes sociales à Téhéran

« Une séparation », film iranien d’Asghar Farhadi, avec Leila Hatami, Sarina Farhadi, Sareh Bayat, Peyman Moadi, Shahab Hosseini (Ours d’Or du festival de Berlin), est un film qui tourne autour de la notion (ambiguë) de vérité, ses jeux, son escamotage, son insaisissabilité. La vérité toute plate, transparente, la vérité des faits, comme on dit, relève d’une simplification fautive, qui ne convainc que ceux ou celles qui ont intérêt à y croire. Si vérité il y a, elle se dégage par des procédures plus subtiles que le constat d’un réel qu’on croit être là, mais qui s’efface. D’ailleurs, les meilleurs indices s’effacent. Avec le temps, on n’est plus très sûr de ce qu’ils voulaient dire. Ce n’est pourtant pas dire qu’il n’y a pas de vérité car à la fin, l’aide-soignante a bel et bien perdu son bébé et que si cela s’est produit c’est bien à la suite de quelque chose. Mais de quoi ? Là, les avis peuvent diverger. Premier temps : le jeune bourgeois de Téhéran, qui a son vieux père à faire garder (Alzheimer), a bien poussé dans un geste d’énervement la jeune femme dans l’escalier après qu’elle ait laissé le vieil homme ligoté à son lit pendant qu’elle était sortie. Mais savait-il qu’elle était enceinte ? Ici, les avis divergent. Sa femme (ou plutôt sa future ex-) et la prof de sa fille en avaient discuté. Mais était-ce devant lui ? si c’était en sa présence, avait-il fait attention à ce qui se disait ? Doit-on toujours être attentif à ce qui se dit autour de nous ? Il savait qu’elle avait demandé le numéro de téléphone d’un gynécologue. Donc il avait aussi entendu le reste de la conversation, non ? Et puis, quand bien même le savait-il, était-ce son geste, le responsable de la fausse couche ? Les jeux de la vérité et des faux semblants sont d’autant plus visibles, révélés, qu’ils se produisent en présence des enfants, qui n’ont pas encore succombé à cette manie et ne voient pas toutes les raisons de ces travestissements. La fille de 11 ans joue ici un rôle de révélateur. Mais les jeux en question ne tolèrent pas longtemps la présence d’un partenaire impartial, sorte de référent, de page blanche où la vérité peut s’écrire, donnant aux protagonistes, enfin, un semblant de répit, et c’est même ceux ou celles qui croient pouvoir endosser ce rôle qui sont les plus durement touchés, renvoyés à leur solitude. La vérité est un tourniquet qui distribue les rôles. Tel qui y entre innocent en ressort coupable et tel qui y pénètre coupable a des chances de voir réduire sa peine. Mais comme dans beaucoup de jeux, elle a sa stratégie fatidique, son arme de destruction massive, sa bombe. D’autant plus que nous sommes en Iran, dans une société où les gens du peuple sont censés s’identifier à des valeurs religieuses fortes. Mais n’y a-t-il pas danger à utiliser une telle arme ? ne se révèle-t-elle pas à double tranchant ? Ne peut-elle revenir en boomerang en pleine gueule de celui qui la lance ? Le témoin innocent qui ne supporte pas d’être convoqué au spectacle de « l’épreuve » ne va-t-il pas modifier ses préférences ?

Evidemment rien à voir avec des faits actuels ou supposés qui auraient entraîné la déchéance a priori d’un notable international. Là sans doute, les faits sont avérés. Les traces d’ADN sur le col blanc de la dame ne sauraient mentir.

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Découvrant Elisabeth Costello

Dimanche, sur la route du retour après un court week-end pendant lequel il avait fallu poser des barrières autour d’un chalet valaisan afin d’éviter l’invasion des vaches qui allaient bientôt brouter dans les prés environnants (inalpe prévue mi-juin, importance de se prémunir contre les piétinements de tous leurs petits sabots si on veut éviter que la pelouse ne devienne un cloaque), nous écoutions à la radio l’émission hebdomadaire de philosophie animale d’Elisabeth de Fontenay (il faut dire « animââl »). Y était invitée une spécialiste de littérature comparée, qui se trouve être une collègue de l’université où j’officie. Cette dame s’appelle Catherine Coquio et elle intervenait sur le droit des animaux. Alors que nous nous attendions à subir le discours désormais classique – les frontières s’estompent de plus en plus entre les animaux et nous, au point que leur élevage et leur conduite à l’abattoir s’apparentent à un vrai génocide – discours culpabilisant pour tout amateur, de temps en temps, d’un bon steak saignant, cette invitée de l’émission fit entendre une petite musique à contre-courant : et si ce discours n’était pas un peu exagéré ? N’avait pas pour résultat, au lieu de surélever le sort des animaux en le ramenant à celui des humains massacrés au cours de l’histoire, d’abaisser ce dernier et dangereusement le banaliser ? Et elle faisait, avec obstination, référence à ce livre que je n’avais toujours pas lu (bien qu’acheté et rangé sur une étagère depuis au moins sept ans) de J. M. Coetzee : « Elisabeth Costello ».

Il n’en fallait pas plus – bien sûr – pour que le plus rapidement possible, je répare cet oubli. Ainsi donc, ai-je lu et me suis passionné pour, ces jours-ci, le roman magistral de l’écrivain sud-africain, prix Nobel de littérature 2003.

Les moins ignares que moi savent que ce roman fait le portrait d’une femme âgée, écrivain de son état (dois-je vraiment dire « écrivaine » ?), qui, l’essentiel de son œuvre étant derrière elle, va de congrès en croisière savante exposer ses idées sur un certain nombre de sujets. Dont celui-ci, justement : la vie des animaux. Farouche avocate de la thèse citée ci-dessus, elle est bien sûr végétarienne, au point que lorsqu’elle visite ses enfants, c’est toute une histoire de parvenir à faire manger aux petits-enfants la cuisse de poulet prévue pour le repas du soir. Nous avons tous plus ou moins dans notre entourage familial (à moins que nous-mêmes nous reconnaissions-nous dans cette attitude) de ces proches pour qui il faut, lors des repas de fête, faire des contorsions inouïes afin de leur éviter la vue du sang, je veux dire la vue de toute nourriture carnée. Manger de la viande est un acte barbare qui nous conduirait au statut de tortionnaire implicite. Elisabeth Costello harangue dans ce sens un auditoire universitaire à l’occasion d’un prix qui lui est décerné. Elle n’y va pas avec le dos de la cuillère et son plaidoyer, à bien des égards, semble irréprochable. Le point saillant de son argumentaire est dans l’attaque qu’elle porte à la tradition métaphysique qui traverse l’histoire depuis Aristote en passant par Descartes (les « animaux-machines ») et tous les philosophes classiques, selon laquelle la Raison est définitivement ce qui sépare l’homme de l’animal. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de « raison » et pourquoi faudrait-il rejeter l’animal de l’horizon de nos compassions, au prétexte qu’il ne la possèderait pas ? Bien d’autres choses que la raison entrent ici en jeu, et notamment le sentiment de la vie, dont la romancière australienne fictive, suppose qu’il est largement aussi fort chez le bœuf conduit à l’abattoir que chez l’humain. « Etre empli d’être, cela consiste à vivre comme un corps-âme. Un autre nom pour désigner cette expérience du bien-être est la joie », et rien n’autorise à priver un être, quel qu’il soit, de cette expérience. Elle entre alors dans la comparaison avec les camps de la mort, observant que si ces derniers furent bien un crime contre l’humanité, ce n’est pas seulement parce qu’on y exécutait des humains comme de la vermine, mais parce que, ce faisant, les bourreaux (et leurs voisins) ne furent jamais capables de se projeter à la place de ceux qu’ils éliminaient. Après ce discours, l’oratrice est conviée à un dîner avec quelques-unes des principales figures de l’université, dîner au cours duquel, bien évidemment, on s’était efforcé d’offrir des mets n’offensant pas la romancière (et pourtant un poisson…). A ce dîner figure un absent, un certain Abraham Stern, poète, qui, le lendemain, expédie une lettre à Elisabeth, lui demandant de l’excuser, mais, dit-il : « vous avez pris à votre compte la métaphore habituelle entre les Juifs assassinés d’Europe et le bétail qu’on assomme. Les Juifs sont morts comme du bétail, donc le bétail meurt comme les Juifs dites-vous. C’est là jouer avec les mots d’une manière que je ne saurais accepter […] Si les Juifs furent traités comme du bétail, il ne s’ensuit pas que le bétail est traité comme des Juifs. Le renversement est une insulte à la mémoire des morts. Il évoque aussi les horreurs des camps à  peu de frais. »

Dans la suite du livre, ce débat réapparaît plusieurs fois, et Elisabeth Costello finit par en être embarrassée. Il faut bien avouer que nous sommes là devant une aporie : d’un côté, il est tentant d’adopter le point de vue de la charité envers les animaux – tentant mais facile finalement – et de l’autre, quelque chose nous dit qu’en poussant trop loin la comparaison, nous tombons dans quelque chose de pire encore que l’attitude que nous voulons dénoncer, à savoir dans une indistinction des genres et des espèces qui finit par retirer aux horreurs commises dans les massacres leur spécificité, laquelle consiste justement dans le point extrême d’horreur qu’ils ont atteint. C’est qu’il doit bien y avoir un élément, dans le rapprochement, qui est faux.

J. M. Coetzee

Mais le roman de l’écrivain sud-africain ne s’arrête pas à cette conférence et à ses suites, puisqu’il traite encore d’autres sujets comme les « études humaines » (studia humanitatis) ou le « problème du mal ». La grande réussite de Coetzee réside dans le fait de construire un roman dont les personnages principaux sont, tout compte fait, les idées. Les idées en tant qu’elles s’affrontent, en dehors et en dedans de nous. Le dernier chapitre est l’épreuve de la mort : Elisabeth Costello est représentée comme frappant à la porte de l’au-delà. Un au-delà régi comme un Etat ou comme une administration, où, avant d’entrer, chaque candidat à l’admission est obligé de rédiger un mémoire sur ce à quoi il croit. Elle imagine bien s’en sortir en arguant que comme écrivaine, elle s’est cantonnée dans un rôle de « secrétaire » (secrétaire de « l’invisible ») et n’a donc pas été tenue de « croire » en ce qu’elle disait. Echappatoire facile où nous nous reconnaissons tous : que croyons-nous, en somme ? Nos idées et nos croyances ne sont-elles pas changeantes comme un ciel de nuages ? toujours évoluant et se modifiant en fonction du dernier avis un peu fort auquel nous avons été soumis ?

Je me disais ça particulièrement en ces temps troublés où la question du féminisme nous éclate à la figure une nouvelle fois, liée à l’événement très conjoncturel de la faute d’un homme de pouvoir. Peut-être en est-il de cette question comme d’autres, qui, à être soutenues au-delà d’une certaine norme invisible, peuvent apporter plus de malaise et de mal-être encore que ce que nous éprouvons présentement. Beaucoup de voix se sont élevées. Celles de la dénonciation virulente du machisme tel qu’il se montre dans les comportements de drague insistante allant jusqu’à l’agression sont des plus respectables. Mais d’autres aussi (y compris portées par des femmes) ont fait valoir que, hommes ou femmes, nous étions dans une commune humanité et que la séparation de ces deux mondes (comme on peut le voir dans certaines habitudes prises sur le continent américain) ne conduirait à rien de bon. Ou bien que la violence, hélas est une chose (évidemment condamnable), mais que le désir sexuel en est une autre. Que la séduction existe et que, à ce que nous sachions, aucune femme ne songe à s’enlaidir afin de se rendre moins désirable (sauf pour des raisons religieuses). La « Une » de « Libération » de ce mardi 31 mai montre, sous couvert de protestation contre le machisme ambiant, le portrait de six femmes politiques, toutes sous leur plus beau visage, l’une même allant jusqu’à s’offusquer qu’on lui ait dit trop souvent qu’elle avait de beaux yeux… alors que c’est l’exacte vérité. Eternelle ambiguïté : comme individus moraux, nous condamnons avec force tout ce qui  nous semble offense à la vertu, mais comme êtres désirants, êtres animés de ce « trop plein » dont parle si bien Elisabeth Costello, nous ne savons pas toujours résister aux jeux de la séduction. Et ce n’est pas nécessairement « un mal ».

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Les lectures du Jardin du Luxembourg

Contrairement à ce qui est dit dans l’avant dernier billet, sur ma chaise du Jardin du Luxembourg, même si j’ai un peu dormi, je le concède, je n’ai pas rêvé de faits divers politiques. Je lisais. Un livre pour lequel je m’y suis remis à deux fois, afin de le savourer, bien entendu, de n’en pas perdre une miette, mais aussi parce que je l’avais lu trop vite en première lecture. L’envie de lire ce roman – car c’est un roman – m’est venu de voir en vitrine de librairie le dernier ouvrage de Nicole Krauss, romancière américaine, un livre attirant mais, me suis-je dit, tu ne vas quand même pas l’acheter alors que tu n’as même pas lu le premier, maintenant en collection de poche.

Le premier roman de Nicole Krauss s’intitule « Histoire de l’amour ». (Une fois où j’avais pris de grandes résolutions : lire les romans anglophones dans la langue où ils ont été écrits, je me suis même procuré la version anglaise. « The History of Love ». Mais j’ai lu la traduction – shame ! -) .

 « Histoire de l’amour », voilà bien un drôle de titre me direz-vous. De quoi intriguer. Surtout que la façon dont ça commence – un vieillard toussoteux qui ne bouge qu’à l’intérieur de sa minuscule chambre d’un immeuble New-Yorkais – ne respire pas d’emblée les belles histoires d’amour. Et pourtant c’en est une. C’en est deux, c’en est dix, c’en est de multiples. Comme si ce livre s’appropriait cette pensée d’Eluard selon laquelle probablement sans la poésie, et par extension sans la littérature, il n’y aurait tout simplement pas d’amour (« Tant de poèmes d’amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants« ). Car le héros de ce livre est un livre.
Et qui justement s’appelle… « Histoire de l’amour ». Il fut écrit, ce livre, par le petit vieux crachotant, Polonais et Juif d’origine, qui quitta par chance son village de Slonim quand les nazis déjà étaient à sa porte. Léopold Gursky, puisque tel est son nom, traversa ainsi l’Atlantique, fermement décidé à rejoindre celle qui l’avait devancé dans ce voyage plusieurs années auparavant et qu’il aimait depuis l’âge de dix ans. Alma. Voilà le nom de l’héroïne. Un nom qui flotte au gré des pages et finalement se pose sur une autre fille, une contemporaine, celle-là, qui doit avoir une quinzaine d’années.

La seconde Alma est la fille de Charlotte Singers, veuve d’un monsieur qui jadis lui offrit… « l’Histoire de l’amour », qu’il avait vu à la vitrine d’une librairie de Valparaiso (les livres, les traductions, les vitrines, les librairies, on n’en sort jamais), et ainsi de suite… Un jour, Charlotte reçoit une lettre d’un certain Jacob Marcus qui lui dit qu’après avoir lu dans une introduction qu’elle a écrite, une allusion à ce roman unique (unique autant par l’exemplaire que par le contenu), il souhaiterait qu’elle le lui traduise.

Elle lui traduit donc ce livre, qui a en réalité pour auteur Léopold Gursky, bien qu’il ait été réécrit par un compatriote émigré au Chili. Et au fur et à mesure qu’un livre se détricote, un autre surgit, système de vases communicants qui aboutit, à la fin, à ce que le temps s’anéantisse et que les époques et les Alma se télescopent.

Un livre loin des  turpitudes du temps.

Oui, je lisais ça un jour, entre midi et deux heures, sur une chaise du Jardin du Luxembourg.

Bien plus tard, ce même jour, je me décidai d’aller au cinéma afin d’y voir « La solitude des nombres premiers », film de Saverio Costenzo d’après le roman de Paolo Giordano. Encore une curieuse histoire d’amour, entre deux êtres traumatisés chacun par un accident tragique. Le titre est expliqué : les nombres premiers, qui ne sont divisibles par aucun nombre hormis eux-mêmes et l’unité, sont des singularités. Mais parmi toutes ces singularités, il en est d’encore plus singulières : celles qui sont fournies par les « nombres premiers jumeaux », comme 11 et 13, ou bien 17 et 19, ce sont des nombres premiers qui, en même temps sont consécutifs, au sens où seul un nombre pair les sépare. Ainsi sont-ils jumeaux et pourtant ne peuvent jamais se toucher. C’est le thème du film. Merveilleusement joué (Alba Rohrwacher fait penser à Isabelle Huppert au mieux de sa forme, comme dans « La Pianiste »). Un seul regret : le son trop fort, les effets trop violents, trop spectaculaires. On rêve de ce qu’un Bresson, il y a quarante ans, aurait pu faire d’un tel scénario.

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La gauche, le pouvoir et l’Espagne

Il fallait donc qu’elle le fasse… Lorsque j’ai lu le titre accrocheur de Christine Angot dans « Libération » du 24 mai : « DSK vient de prouver  qu’il est de gauche », j’ai bondi, j’allais en savoir plus. Mais en gros, l’auto-f(r)ictionneuse ramène l’affaire à une question de préférence sexuelle : « De Zahia à Carla Bruni, dit-elle, il aurait pu cibler n’importe qui. Là il n’a pas eu la sexualité d’un chef ». Rajouter : « Personne n’imagine qu’il a eu envie d’elle parce qu’il se savait comme elle, pour qu’elle le sauve de tout ce mensonge autour de lui », c’est de la mauvaise littérature, on n’y croit pas. Je m’attendais plutôt à ce que l’on dise – ce que je serais presque disposé à penser – que DSK avait prouvé qu’il était de gauche par le simple fait d’avoir créé les conditions de son refus obligé du pouvoir. Car au fond, être de gauche, n’est-ce pas avoir la conviction, chevillée au corps, d’une égalité fondamentale entre les êtres humains ? Et, partant de là, éprouver une répugnance à se poser en chef, c’est-à-dire en supérieur à tous les autres ?  Qu’y a-t-il de plus antinomiques que les notions de « gauche » et de « pouvoir » ? En particulier de pouvoir au sens de la constitution de la Vème République ? Constitution monarchique, on l’a dit sur tous les tons. Or, a-t-on vu de mémoire d’homme un « roi de gauche » ? Ceci est à modérer, j’en suis d’accord, par les toutes premières années du pouvoir mitterrandien… mais vous admettrez que ce fut de courte durée.
De vrai président de gauche, je ne me souviens que dans un pays et ce fut dans les années soixante-dix, quand Salvador Allende eut les rênes du pouvoir au Chili, pendant quelques mois. On sait ce qu’il advint.
Le pouvoir et la gauche ne se marient pas.
Soit que des forces extérieures brisent leur alliance par le meurtre ou le suicide, soit que cette alliance donne lieu aux pires déprimes, au sentiment d’une trahison, à la dépossession de soi. Bref, au syndrome Beregovoy, qui se résout là encore par le suicide.
Admettons-le : la gauche sera « au pouvoir » en France non par le fait d’un homme, mais par celui d’une foule en mesure enfin de bousculer les institutions et de contraindre à ce que s’invente une démocratie. Une révolution ? Pourquoi avoir toujours en tête les représentations sanglantes associées à ce terme ? Une révolution n’est rien d’autre qu’une mise en cause radicale, un tour complet pour revenir, non pas comme on le dit trop souvent, « au même point », mais dans une situation où, entre temps, les choses ont radicalement changé.
Le mouvement espagnol actuel, de ce point de vue, me semble tomber à pic. Il touche en plein cœur les défauts essentiels de nos sociétés développées occidentales (ce en quoi il se distingue un peu des mouvements dans les pays arabes). Il s’en prend aux pouvoirs, aux institutions. Les gens crient : « vous ne nous représentez pas ! » à l’adresse des politiques, tant ceux du PSOE que ceux du PPE, et, à la lettre, ils ont raison. Dans leur diversité, ils expriment une notion de rassemblement, et le désir que les modes de représentation politique soient différents. Le mieux que l’on puisse espérer est que ce genre de mouvement fasse tache d’huile.

Rêvons que la perspective d’une élection présidentielle soit, d’ici mai 2012, balayée par un mouvement de masse opposé à ce qu’on continue à élire tous les cinq ans un monarque qui peut se permettre absolument n’importe quoi, depuis les écoutes téléphoniques jusqu’à l’espionnage des mœurs par sa police politique (lire, cette fois,  « Le Monde » du 25 mai, p.3).

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