L’amour en fin de vie

« Je me souviens quand j’étais à la maison, en rentrant le soir, parfois, je vous entendais faire l’amour, et ça me rassurait. Ça prouvait que vous vous aimiez et que nous resterions toujours ensemble ». C’est une réplique d’Isabelle Huppert dans le film de Haneke. Décidément, elle est partout en ce moment, et elle éclabousse de son talent le monde du cinéma. Il n’y a que Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva qui puissent soutenir la comparaison. Dans un registre plus âgé, bien sûr. Forcément puisque ce sont les parents. Des parents qui s’aiment, ça devrait passer pour une banalité, non ? Donc d’où vient la rumeur associée à ce film, d’être, vous vous rendez compte, un film sur les amours de personnes âgées entre elles, ce qui, en soi, constituerait une provocation, presque un scandale. On en a tant dit que je m’attendais à beaucoup plus choquant, qu’allions nous voir, deux vieillards faisant l’amour ? deux seniors se rencontrant dans le métro et fondant tout à coup dans les bras l’un de l’autre ? coup de foudre à quatre-vingts ans ? Non, la réalité est plus sage. Ils ont toujours vécu ensemble, et ils s’aiment encore à un âge avancé. Normal, non ? On a glosé sur l’introduction du sentiment dans le cinéma de Haneke : celui-ci se serait immiscé déjà dans le précédent film, « Le Ruban blanc » (offrande d’un oiseau au père, larmes furtives du père), et reviendrait en force ici. Il y a l’histoire que lui, Georges, joué par Jean-Louis, raconte à elle, Emmanuelle (Anne), tout en faisant la cuisine, de quand il était enfant et revenait d’un cinéma où il avait assisté à une histoire d’amour impossible : les deux amoureux renonçaient à leur amour car cela était plus digne dans la situation de conflit où ils étaient plongés, et lorsqu’il avait à son tour raconté cette histoire à un copain qui lui demandait d’où il revenait, en la racontant, il en avait pleuré. C’était, disait-il, la force du sentiment, qui l’avait fait pleurer. Comme c’est encore aujourd’hui, la force du sentiment qui surnage. On a l’impression en effet dans ce film que les sentiments s’élèvent, et forment comme un nuage de buée au-dessus des corps. Ça me rappelle ce roman indien (de Tarun Tejpal : « Loin de Chandigarh ») qui commence par la phrase : « ce n’est pas l’amour, c’est le sexe, qui fait le ciment entre les êtres », et qui se termine, 600 pages plus loin, après moult péripéties, par la phrase inversée : « ce n’est pas le sexe, c’est l’amour, qui fait le ciment entre les êtres ».  De ce point de vue, ce ne sont pas tant les gestes, plus ou moins spectaculaires, plus ou moins impudiques (comme le transport de celle qui ne peut plus bouger son corps aux toilettes, ou bien la gymnastique imposée des membres inférieures) qui font le centre d’attraction du film, ce sont les regards, les attitudes, le peu de mots échangés. Elle lui dit : « tu ne vas pas abimer ton image dans tes vieux jours », « et qu’est-ce qu’elle a mon image ? », lui répond il, et elle lui répond qu’il est toujours impressionnant. Après tant d’années ensemble, finalement, ils continuent à se découvrir. D’ailleurs, concernant l’histoire de cinéma ci-dessus, elle s’étonne qu’il ne la lui ait jamais racontée, « mais dit-il, il y a beaucoup d’histoires que je ne t’ai jamais racontées ». Cela rappelle aussi ce beau récit de Joan Didion (« L’année de la pensée magique »), après le décès brutal de son mari, il y a quelques années. L’idée qu’en un sens, pour qui le veut bien, l’amour ne s’épuise pas, n’a pas de raison de s’épuiser, puisqu’il reste toujours des histoires à raconter, des impressions à échanger. Le reste, c’est quoi , au juste. Bien sûr les enfants, leurs conjoints, leurs histoires, mais c’est déjà justement… une autre histoire, sans beaucoup de lien avec la première. Evidemment, le film de Haneke draine d’autres choses, sur les thèmes en vigueur de nos jours… fin de vie, maladie, euthanasie… existence d’une maltraitance à l’égard des très vieilles personnes (magnifique séquence où Jean-Louis Trintignant engueule une infirmière brutale et incompétente). La fin ? On n’est pas surpris. Encore faut-il du courage. La disparition de Jean-Louis Trintignant à la toute fin ? On est davantage surpris. Le scenario ne savait peut-être plus quoi en faire.  Et puis, pour le reste encore : l’éclairage indirect, la musique (Alexandre Tharaud), l’impact de la peinture (de grands paysages classiques surgissant comme un signe d’éternité silencieuse) : tout simplement magnifique.

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Faut-il aimer Richter?

« Je n’ai rien à dire, et je le dis », « je veux peindre des belles choses »… ces phrases sont de Gerhard Richter. Elles ressemblent à des platitudes. C’est pour cette raison que j’ai commencé la visite de la grande exposition Richter du Centre Pompidou (avant qu’elle ne ferme dans une semaine) avec un peu de réserve. D’autant que, je vais vous dire, ce photo-réalisme me laissait un peu pantois. Ça peut être ça, aussi, une grande œuvre, recopier des photos, d’abord en noir et blanc, puis en couleurs ? et pour donner un léger cachet « peinture », sur la fin, mettre un coup de brosse pour faire du flou (artistique, bien sûr) ? Et puis, parce qu’on a quitté la RDA en 1961, se jeter dans les bras du loup d’en face en glorifiant le réalisme capitaliste… ça fait tiquer. Enfin, moi, ça me fait tiquer. Mais probablement, il avait ses raisons, de bonnes raisons même. Richter est typiquement post-moderne, si on entend par « modernisme » tous les courants qui ont prôné la révolte, la mise en cause du réalisme, la déconstruction du réel. Duchamp avait conçu un magnifique nu descendant un escalier, dans la manière cubiste : il cherchait à dévoiler, sous la forme apparente des choses, leur multi-dimensionnalité. On peut ici reprendre (de façon très pédante, je vous l’accorde…) l’analyse du philosophe logicien J. Hintikka pour qui le cubisme des années mille neuf cent, c’est le pendant en art des grandes découvertes scientifiques de l’époque, y compris l’invention de la logique contemporaine et la nouvelle réflexion sur le langage qui en découle : il n’y a pas que la dénotation des signes (ce à quoi ils renvoient dans la réalité), il y a aussi leur sens (leur « Sinn »), c’est-à-dire tout leur potentiel d’expression (les différentes facettes sous lesquelles un objet peut se montrer). Les peintres cubistes peignaient le sens. Richter, lui, est revenu à la dénotation, et avec une forte insistance. Son nu descendant l’escalier, à lui, a tout du classicisme. C’est beau, bien entendu. Mais on ne peut pas s’empêcher de penser à l’autre. Je sais, je ne parle ici que de la partie hyper-réaliste de Richter. Il y en a une autre aussi, tournée vers l’abstraction. Intéressante, certes, mais ce n’est pas Kandinsky. La partie réaliste mérite qu’on s’y attarde davantage car, à mon avis, c’est elle qui pose le plus de questions, elle qui nous parle en tout cas, ou qui me parle, si je veux rester modeste et à ma place de simple spectateur de quelques heures.

On s’habitue à ces grands paysages, la plaine autour de Chinon, des montagnes qui ressemblent au Vercors, des bosquets d’arbres, un arrière de ferme, c’est comme si on y était, enfin presque. Et on se plaît à faire alterner ces paysages classiques avec les vues aériennes que nous ménage Beaubourg en direction du Sacré Cœur : où est la fenêtre, où est le tableau ? C’est la grande question, je crois, de cette exposition. D’aucuns diraient celle de « la carte et du territoire ». Et tout à coup, on repense à ces phrases creuses en apparence lues dans les notices de présentation, et on se plaît à penser à un autre philosophe, Wittgenstein. Car finalement, Richter est un anti-peintre comme Wiitgenstein est souvent présenté comme l’anti-philosophe. L’un vise à effacer l’art plastique sous la reproduction parfaite d’une réalité, comme l’autre s’est attaché à détruire toute tentative de métaphysique en la réduisant à des questions de grammaire. Et puis, Wittgenstein disait-il autre chose que Richter lorsqu’il disait que « ce qu’on ne saurait dire, il faut le taire » ? En ce sens là, oui, l’assertion « je n’ai rien à dire et je le dis » prend une autre signification que la signification triviale. Ce que je ne peux pas dire (parce qu’il n’y a littéralement rien à dire devant la réalité), je le montre (par des tableaux) et pour m’affirmer comme peintre, je dis que c’est cela que je fais. De fait, le Richter contemporain ne fait qu’accentuer cette tendance. Sa dernière série (les « strips ») se présente en effet comme une simple tentative de voir comment la peinture peut encore subsister à l’épreuve du numérique. Et encore : il continue à faire de la peinture parce que c’est bien la seule chose qu’il sait faire. Aucun accent démiurgique dans tout cela, rien que la banalité. Mais Wittgenstein aussi sans doute aurait revendiqué cette banalité. Que d’autres ont essayé de faire entériner en politique sous la dénomination de « normalité »…

Et puisque nous en sommes au chemin du politique, justement, il y a autre chose de notable chez Richter, c’est bien sûr une manière très subtile, très nuancée d’être engagé. On ne s’en aperçoit pas tout de suite. Un regard trop rapide ne comprendrait rien à cette exposition, qui montre des escadrilles d’avions en piquet, et un soldat en uniforme nazi (son oncle) à côté de la peinture photographique d’un jeune enfant dans les bras d’un autre, et puis on lit ceci :

Et on a un frisson dans le dos. Par le relevé scrupuleux des indices, des images et des signes qui peuplent notre réel, sans rien ajouter de plus, Richter parvient à nous faire accéder à un sens, qui n’est pas un « sens profond » (je veux dire qui habiterait quelque profondeur de l’âme) mais un sens qui est toujours déjà là, donné, et qui n’attend que notre regard attentif.

 

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Brazil, Brazil – III – Elections et escaliers

En ce moment, au Brésil, a lieu la campagne pour les élections municipales (le premier tour aura lieu le 7 octobre). Cela se traduit en une multitude de panneaux portant des affiches à l’effigie des multiples candidats, toutes affectées de chiffres bizarres, a priori dépourvus de sens, le 25777 côtoie le 15888 et souvent, en plus gros, un nombre à deux chiffres : 11, 13, 40 etc. De très jeunes filles sont embauchées pour agiter mollement des drapeaux des deux côtés de la rue centrale. A ce jeu, le 13 semble l’emporter, avec, pas loin derrière, le 11. Plus tard, en découvrant la « campagne officielle » sur l’écran de télé de l’hôtel, j’apprendrai que le 13 désigne le Parti du Travail, celui de Lula et de Dilma Roussef, au pouvoir, et le 11, le parti Progressiste, autrement dit… la droite ! Ces élections sont importantes. Elles correspondent un peu aux élections de mid-term aux Etats-Unis. Elles s’inscrivent apparemment dans un contexte où prédominent les accusations de corruption. Lula lui-même aurait perdu de son prestige en s’acoquinant à Sao Paulo avec un vieux brisquard pour maintenir la mairie aux mains du PT. En tout cas, ces élections font beaucoup de bruit. Des haut-parleurs déversent une parole lyrique. C’est à ces moments-là qu’on goûte le charme chantant du brésilien. Sans compter les chansons sur air de bossa-nova où apparaît la suite de sons PARA-CHEE (manière de prononcer « Paraty » à la brésilienne).

En route vers Rio, c’est la même chose dans chaque village traversé, des villages qui ressemblent d’ailleurs à tous les villages ou petites villes de ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps encore « le tiers-monde » (mais c’est fini, c’est les BRICS maintenant…) : absence de plan d’urbanisme, constructions en béton inachevées avec les tiges de métal qui dépassent, les fenêtres comme des trous béants. H. B. sur son blog racontait une vision semblable, mais au Sénégal. Il expliquait cela par l’irrégularité des revenus : un propriétaire, ayant une soudaine entrée d’argent se lance dans une entreprise immobilière, lorsqu’il n’a plus d’argent, il s’arrête… en attendant la rentrée suivante.

Nous sommes maintenant de retour à Rio. Même hôtel. Même quartier, donc. Je n’aurai pas vu grand-chose, à Paraty. Il serait intéressant d’entrer plus avant dans l’histoire du pays et du lieu particulier qu’est cette zone de la Côte Verte… Il y a partout comme une atmosphère d’Afrique, qui viendrait bien sûr des nombreux descendants d’esclaves. A Ouiddah, au Bénin, il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de voir l’envers : le port d’où partaient les esclaves à destination du Brésil. Etait évoquée la peur des gens (habitants de l’antique royaume du Dahomey) que l’on forçait à embarquer sur ces bateaux menaçants fixés au large, par-delà cette barrière de courant qui rend la navigation si difficile. Ils étaient persuadés qu’on les emmenait vers la mort pour quelque obscure raison (ces scènes ont été remarquablement dessinées par Bourgeon). Mais un certain nombre d’entre eux ont survécu, fondant famille, obtenant parfois l’affranchissement, avant qu’enfin des lois soient votées (vers 1880) supprimant l’esclavage. L’article de Wikipedia sur ce sujet semble très bien documenté.

A Rio, pour une dernière matinée, je pars à l’exploration du quartier Santa Theresa. Petites maisons de toutes les sortes, riches et pauvres, parcs, palmiers, escaliers longs à gravir, voies de tramway abandonnées (depuis le carnaval de 2010…). L’Escalier Selaron est ici célébré comme une sorte de Palais du Facteur Cheval… en moins bien (oserais-je dire). C’est l’œuvre d’un patient céramiste ayant récolté des carreaux dans le monde entier et qui en a tapissé les marches. « L’artiste » est d’ailleurs présent, vendant son œuvre sous forme de cartes postales dédicacées et posant volontiers aux côtés de touristes nordiques hilares. Mais il est vrai, le Facteur Cheval accueillait lui aussi ses visiteurs…

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Brazil, Brazil – II – Les marionnettes de Paraty

31 août

Nous avons eu droit à un dîner collectif au restaurant Ondina, en bordure du canal et à l’ombre de la grande église de Notre-Dame de Remedios, dont on fête la patronne à partir d’aujourd’hui. Les rues sont pavoisées des couleurs de la Vierge, le bleu et le blanc. Paraty est sorti du sommeil dans lequel il était plongé  depuis que les mines d’or avaient cessé d’approvisionner ce port,  jadis l’un des plus actifs, et qui n’avait pas seulement servi au commerce de l’or mais aussi à celui des esclaves. Une route pavée descendait alors des montagnes du Minais Gerais pour acheminer le précieux métal. Lorsqu’on a exhumé ce fantôme de village, qu’on avait oublié parce que les routes n’y passaient plus, on a retrouvé quasi intactes les maisons basses et blanches, les églises bancales et les rues de gros pavés, œuvres des Portugais.

Aujourd’hui, on ne s’y promène guère sans se tordre les chevilles. Une « Maison da Cultura » a pris la place d’une ancienne école, dans une de ces rues. On y fait des expositions temporaires d’aquarelles répétitives d’un style plutôt convenu, on y évoque des  indiens (il y aurait tout près une réserve) et une boutique vend de l’artisanat fait main. C’est là que se tient notre savant colloque.  Je ne vois presque rien du Brésil en réalité, puisque je suis absorbé par les cours et la conférence que je dois préparer. A midi et demie, nous sortons de la salle sombre et climatisée (trop froide) pour nous retrouver dans la clarté aveuglante des façades blanches. Les changements observés dans la rue viennent des variations de marée. Lorsque celle-ci est haute, l’eau de l’océan déborde et s’insinue entre les interstices des pavés, formant des mares, qui sont comme des coins de ciel qui se seraient soudain fracassés au sol. On part en bande dans les restaurants (nombreux) de la cité. Ceux du centre historique sont chers, ceux de la partie de la ville où vivent les « vrais gens » le sont beaucoup moins. Au Brésil, il est de coutume de manger « au kilo » : on remplit son assiette de victuailles diverses que l’on fait ensuite peser. Souvent nous retournons à l’hôtel pour nous reposer cinq minutes avant de réattaquer. Lorsque nous sortons le soir, il fait déjà nuit. Comme nous sommes toujours à l’époque de la pleine Lune, celle-ci nous suit lorsque nous rentrons en longeant le canal.

Le canal : à marée haute, l’eau reflue et il devient alors particulièrement poissonneux : des pêcheurs lancent leur filet du haut d’un pont et il suffit de quelques secondes pour qu’il soit relevé avec trois ou quatre éclairs d’argent  qui frétillent à l’intérieur.

 Hier soir, avec un couple d’amis italiens, je suis allé assister à une représentation étonnante de la Compagnie « Grupo Contadores de Estorias », qui donne un spectacle de marionnettes dans une petite maison érigée en théâtre, le « Teatro Espaço ». Ces marionnettes, très réalistes, sont manipulées directement (sans fils) par deux femmes en noir. Lorsque la lumière s’éteint, il ne reste plus d’éclairée que la scénette qu’on a vu mettre en place, et qui, chaque fois, porte sur un thème défini. Le titre de la scénette est annoncé par un carton blanc au début de chaque manipulation : « India », « Valsa », « Fogo », « Primavera »…  « Valsa » montre un couple de petits vieux qui flirtent timidement, « Primavera » une métamorphose faustienne, une vieille femme devenant  jeune fille. La dernière scénette, la plus longue, est la plus bluffante. Une jeune femme  nue, emmêlée dans un drap, est dans un rapport érotique dont on ne voit pas le partenaire, et après un court noir, on assiste à sa grossesse puis à son accouchement, jusqu’à la grosse main de la manipulatrice qui extrait l’enfant de la matrice. Du grand art. Cette compagnie a eu de nombreux succès internationaux.

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Brazil, Brazil – I

25 aout

Arrivé hier soir (heure locale) à l’aéroport international de Rio. Attendu par L.C.P. Ai voyagé en compagnie de M. B. et son épouse, ainsi que A.M., M.B. et O.L. Tous espérés pour participer à l’Ecole de Logique de Paraty (Etat de Rio de Janeiro) suivie de la conférence sur « Syntaxe transcendantale et conditions de possibilité du langage » ( !). La nuit était rendue moins noire par la présence de la Lune, pleine, au zénith, promenant son œil unique et torve sur un paysage de gratte-ciel et de favélas.

Vue de l’autoroute pénétrant dans la ville, bordée d’amoncellements  de containers venant du port, Rio avait des airs de Grand Marseille. Hôtel pour groupes de touristes dans le quartier de Catete, près de la plage de Flamingo. Retrouvailles avec les autres sur la place pleine de terrasses du quartier Gloria, au pied de la petite colline dominée par l’église d’Outeiro da Gloria, charmante petite église baroque. Caipirinhia de bienvenue.

Ce matin, je me suis aventuré à l’extérieur. Ai marché dans le soleil aveuglant vers le bout de la rue qui ouvre sur un grand parc, prélude à la plage. Sur la plage ai foulé le sable fin en clignant des yeux pour observer le pain de sucre avec  son drôle de téléphérique, fait de gros câbles noires sur lesquels glissent les roues des wagonnets, comme ceux dont ici on use pour véhiculer le ciment d’une rive à l’autre de la rivière.

L’autoroute était fermée aux voitures, comme paraît-il tous les dimanches afin d’encourager les cariocas à faire du sport. En fait de sport, ce matin, c’est  triathlon. Je regarde un moment les athlètes musclés, hommes et femmes, qui en terminent avec le parcours cycliste avant d’entamer leurs dix kilomètres de marche. L’autocar arrive à dix heures. Il doit tous nous emmener à Paraty. En chemin, entre l’hôtel et le car, presque sous mes yeux – mais je ne vois rien – un jeune se fait arracher sa chaînette en or. Le même s’était, parait-il, fait dépouiller deux jours avant, au cours de la nuit, dans le quartier de Lapa. Pas de chance. Pas prudent.

La route longe la côte, laquelle est très découpée. Tellement que parfois on se retrouve avec la mer à droite, comme si nous montions vers le Nord. Relief de collines, souvent en forme de pains de sucre, îles, ports de plaisance, palmiers et bananiers. Fleurs comme des flammes, rouges, orange. A l’entrée de Paraty, le car s’arrête, il n’a pas le droit d’aller plus loin. La petite ville, très touristique, essaie de limiter la présence des lourds véhicules. Un canal descend vers l’océan, bordé de maisons aux toits de tuiles rondes et de bougainvilliers qui se reflètent dans l’onde verte. Pousada de luxe. Bungalows, appelés « chalés », séparés. Chacun le sien. Dans les arbres de petits singes, certains disent « ce sont des lémuriens », recrachent les coques des fruits qu’ils grignotent. Piscine. Le soir, nous découvrons le Paraty historique, qui nous semble un décor de théâtre.

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HM, film génial

De jour et de nuit, entre l’aube et minuit, de longues limousines blanches parcourent les rues de Paris pour y mettre des rencontres inattendues entre laideur et beauté. C’est à cela qu’on pourrait résumer le film de Leos Carax, un chef d’œuvre. Denis Lavant, habitué des réalisations du metteur en scène, se fait tour à tour banquier, mendiante (curieusement copiée sur celle qui existe vraiment et que j’ai pu voir presque chaque semaine de l’an dernier sur le Pont en Change), assassin, danseur d’un monde futuriste (séquence d’une beauté stupéfiante), père un peu trop possessif, amant séparé, clochard céleste… au cours de neuf missions à accomplir, sous le regard vigilant de celle qui le conduit, Edith Scob. Il ne faudrait peut-être rien dire de ce film, en tout cas ne rien dire de son scénario pour que tout spectateur le voie d’un œil vierge : il n’en aurait que plus de surprise à chaque instant. On saura simplement que les critiques en général y ont vu surtout à la fois un hommage et un requiem pour le cinéma. Requiem ? Rien n’interdit d’imaginer pourtant d’autres films, ou alors on veut sans doute dire par là qu’un certain cinéma est mort, celui des caméras pesantes qui imposaient leur présence dans des studios bien localisées, ou celui « de la pellicule », qui exigeait des projecteurs « 24 images par seconde ». Le numérique a tué ce cinéma-là, à n’en pas douter… et « Holy Motors » veut sûrement dire cela (séquences muettes de chronographies reconstituées de Marey, début du film, où Carax lui même nous présente le lieu du spectacle, une salle de ciné à l’ancienne, spectateurs silencieux pendant qu’un redoutable molosse parcourt les travées), et qu’avec cette disparition, toute démarcation nette entre fiction cinématographique et réalité s’est estompée : nous sommes maintenant sur l’écran, à moins que ce ne soit l’écran qui nous ait rejoint. D’autres films ont fait l’allusion (je pense à « La rose pourpre du Caire ») à cette osmose entre l’écran et nous, mais de manière tellement plus « sage », convenue. « Holy Motors » est une mise en abîme perpétuelle, sauf que bien malin qui saurait à chaque instant indiquer le niveau précis où l’histoire se déroule. Il culmine sur la magnifique séquence du toit de la « Samaritaine », déjà souvent commentée, celle où Kylie Minogue fait son apparition et chante une superbe chanson (« Where are we ») écrite pour l’occasion. Puisqu’au cinéma, on laisse libre cours à son imagination et à ses souvenirs, j’ai pensé à cet instant (rapprochement incongru ?) à Corinne Marchand chantant « toutes portes ouvertes » dans « Cléo de cinq à sept » (sauf que Carax n’a pas pensé à elle mais plutôt à Jean Seberg)… Bref, humour, amour du cinéma, cinéma d’horreur, relents de vampyres (avec Monsieur Merde sortant des égoûts, kidnappant le top model (Eva Mendes) au Père Lachaise, et refusant de répondre à l’assistante du photographe en lui bouffant les doigts…), et sur la fin, deux séquences, deux séquences encore, inoubliables, que je ne décrirai pas pour qu’encore une fois l’effet de surprise soit complet, mais où, là, le film nous projette vers le futur, un futur où la différence entre humains et non humains n’existerait plus. Dans le film « 2001, l’Odyssée de l’espace » (autre film génial), un bloc noir apparaissait soudain par moment pour marquer des mutations : l’espèce humaine surgissait ainsi, et à la toute fin, dans une chambre ultra-moderne habitée par un jeune couple heureux, le parallélépipède brusquement encore se montrait, mais le film s’arrêtait, nous laissant avec notre interrogation sur de quoi demain sera fait. La dernière mission de monsieur Oscar est du même esprit.

A Locarno, où il recevait un Léopard d’or pour son œuvre, Carax répondait aux questions d’Olivier Père (le directeur du Festival). Celui-ci lui demandait quels étaient ses rapports avec la beauté et il répondait : « Excellents ». On ne saurait mieux dire.

« Holy Motors », un film que je rangerai désormais dans la liste de mes plus beaux chef d’œuvres… dont je tente, allez, de faire la liste (on aime les listes):

  • « Pierrot le fou » (Godard),
  • « Paris Texas »,
  • « Les Ailes du Désir »,
  • « Par-delà les nuages » (Wenders),
  • « Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an 2000 » (Tanner)
  • « Nocturne indien » (Corneau)
  • « Short Cuts » (Altman),
  • « Apocalypse Now » (Coppola)
  • « Mulholland Drive » (Lynch),
  • « Eyes Wide Shut » (Kubrick)
  • « In the Mood for Love » (Wong Kar-wai)
  • « Dolls » (Takeshi Kitano)
  • « Copie conforme » (Kiarostami)

plus récemment :

  • « Incendies » (D. Villeneuve)
  • « Une séparation » (Farhadi)
  • « Le Havre » (Kaurismaki)

Remarque : film vu dans la salle du nouveau cinéma « le Mélies », à Grenoble, cinéma d’art et d’essai géré par la Fédération des Oeuvres Laïques…. Merci, la FOL ! puisque, visiblement aucune salle du circuit commercial n’aurait projeté ce film… Curieusement, cette salle faisait partie du spectacle, puisque celle qui est dans le film, au début, lui faisait écho, et puisqu’elle-même était visiblement équipée de tous les moyens modernes de projection numérique, ce qui montrait paradoxalement que bon ménage peut être fait entre cinéma d’antan (grand écran, fauteuils confortables…) et cinéma miniaturisé.

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Val Blenio, val paradisio

L’Europe est un continent magique. On roule sur un axe (disons le long du Rhône encore naissant, entre Martigny et Brigue), on se décale d’un cran (disons qu’on bifurque vers un col, ce pourrait être celui du Nufenen) et on découvre un nouvel axe, parallèle au précédent, mais traversant un pays chamboulé, qui n’a plus rien à voir avec l’autre. Les horizons enneigés, les vergers lourds de leurs fruits (ces mêmes vergers qui inspirèrent à Rilke un volume de poèmes), les châteaux forts germaniques (Valère et Tourbillon) ont été remplacés par des clochers romans, des champs d’oliviers, des collines ondoyantes qui partent vers le Nord de l’Italie. On file d’Airolo à Biasca sur une autoroute qu’on dirait italienne. A Biasca, on sort pour monter dans le val Blenio. On voit que la route moderne s’est substituée aux chemins tortueux d’antan en ce qu’elle passe à l’écart des villages, mais on peut entrer dans ceux-ci et on découvre alors, à deux pas de l’agitation automobile, des ruelles musicales et des maisons aux murs épais au bas desquels somnolent des chats angora.

Malvaglia est le premier de ces villages… un peu mort hélas en ce premier août (nous sommes encore en Suisse, et c’est jour de fête nationale), un café cependant ouvert, où une famille du coin s’est réunie pour l’apéritif. Shorts, décolletés, chemises béantes nous rappellent que nous sommes dans le Sud. Une rue centrale, pavée, fait le lien entre une petite place entourée de commerces et l’église Saint-Martin, du XIIIème siècle, la première de toute une série qui jalonne les sentiers de cette vallée, ornée de fresques gigantesques (représentant Saint-Christophe, du XVIème siècle).

Au-delà, à gauche, à droite, des petites routes grimpent vers d’autres villages aux noms chantants, Semione, Dangio, Acquarossa et, beaucoup plus haut, Olivone, centre de randonnées montagnardes, petite ville accueillante où se restaurer – à l’Osteria Centrale – avant l’attaque du col de Lucomagne (ou Lukmanier, ou Locomagno, selon la langue préférée en ce pays multilingue…), frontière avec le canton des Grisons (ou Graubunden). Camping à Acquarossa, lieudit Lottigna, au bord du torrent, le Brenno, qui va, plus bas, rejoindre le Ticino. Rejoindre le village en longeant la rivière, ce qui évite la route, par un sentier bordé de noisetiers, foulant l’herbe toute fraîche de rosée matinale avant, dès le centre de l’agglomération, de grimper à pieds sur les sentiers qui coupent à travers bois et collines en direction de la plus belle église romane de la vallée : San Carlo de Negrentino, « la » Negrentino, autrefois consacrée à Saint Ambroise – comme la basilique de Milan – du XIème siècle, agrandie au XIIème, à propos de laquelle on a parlé de « révélation » tellement elle s’avérait importante pour la connaissance de l’art roman.

On lit, sur un panneau :

« la fresque la plus intéressante, l’Ascension du Christ au milieu des apôtres, sujet plutôt rare dans la peinture de l’Europe occidentale, remonte probablement à la première moitié du XIème siècle (1050). On la considère comme l’un des plus anciens et illustres exemplaires de la peinture romane dans les régions au Sud des Alpes. Certains détails de style et d’exécution la rapprochent des fresques tout aussi précieuses de Saint Vincent à Galliano et de Saint Pierre de Civate en Lombardie et même des peintures carolingiennes de Munstair et des fresques romanes de Poitiers. L’influence orientale, si répandue en Occident à cette époque, apparaît dans un certain degré de « byzantinité » des personnages, dans la frise et dans les figures d’animaux ».

Ne pas oublier de demander la clé avant d’arriver sur place !

De la Negrentino, à pieds toujours, on rejoint le centre du bourg de Leontica, avec sa propre église – évidemment moins intéressante. Puis on descend en longeant la route vers Corzoneso, nouvelle église romane etc. etc. Les framboisiers accompagnent la descente jusqu’au bas de la vallée, avant que d’autres chemins, sous les arbres, nous fassent remonter, qui longent des ruisseaux malins, des oratoires au milieu des vignes et des châteaux en ruines (Serravalle) à proximité de bassins d’eau limpide d’où l’on verrait volontiers émerger des nymphes…

Sous l’empereur – qui – voulait – mettre – toute – l’Europe  – à – sa – merci, et qui n’a pas laissé que de bons souvenirs là où il est passé, le Tessin devait donner 16000 soldats à l’armée et le val Blenio à lui tout seul dut en donner plusieurs centaines, lesquels… les malheureux, durent faire de force la campagne de Russie et lorsque ce fut la Bérésina, certains d’entre eux jurèrent que, s’ils s’en sortaient, ils organiseraient chaque année en leur village une procession commémorative. Cette dernière existe toujours, prix désormais à payer au floklore, certes, mais dont de géantes photographies anciennes nous rappellent l’existence.

Le Tessin est également connu pour ses architectes contemporains (dont Mario Botta…)

photos: de haut en bas:

  • – San Martino di Tours, église de Malvaglia,
  • – San Carlo di Negrentino, Progiasco
  • – Intérieur de S. Carlo di Negrentino
  • – Extérieur d’une des absides
  • – toit à Progiasco
  • – San Giovianni Battista, Leontica
  • – San Pietro, Ludiano
  • – San Remigio, sur la commune de Corzoneso
  • – ruines du château de Serravalle
  • – photo de milice historique à Corzoneso
  • – maison moderne à Corzoneso
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Une nuit à Locarno

C’est toujours la même chose, les villes, quand on les conquiert par la route. Il faut d’abord vaincre les zones d’entrepôts, zones industrielles, zones commerçantes, les routes à quatre voies, les murs de béton le long des routes à quatre voies, les garages, les ponts, les passerelles, les rond points, les feux rouges, lire les pancartes, à droite à gauche, voir où est le camping, les campings, choisir, évaluer, freiner, repartir, attendre et au loin comme un ciel lourd brûlant au-dessus d’un lac qu’on devine frais mais qui de près s’avèrera poisseux, liquide, gris, un peu sale, les bancs au bord du lac chauds aux fesses, en plein soleil, tachés de crème glacée, même pas bons à s’y coucher : les passants n’aiment pas ça, ça fait mendiant, ça fait pauvre, ça fait malade et ici, on est pour les riches, les nantis, les bien portants, ici, tout le monde a bien dormi. Ici c’est la fête, mais pas comme en Avignon – qui est une fête populaire – une fête de luxe et de bon goût, on trie les déchets à mettre dans les poubelles, lesquelles poubelles d’ailleurs sont transformées en œuvres d’art, ici les restaus sont chers, heureusement, à la COOP, on peut avoir des salades dans du plastique, salades mêlées, salades de cervelas, salades de poulpes marinés, et fruits aussi emballés dans le plastique, morceaux de melon jaune, de melon vert, de pastèque rouge, à deux pas, à trois doigts de la Piazza Grande. En 1948, P. y faisait son école de recrues, les conscrits étaient alignés sur deux rangs. Cette année-là… j’avais un an, j’étais beau, j’étais bouclé, j’habitais au Bourget au fond d’un jardinet dans une maison de deux pièces qui n’était pas chauffée. Cette année-là, le Grand prix fut attribué à « Allemagne année zéro » de Roberto Rossellini, et la meilleure actrice désignée fut Hildegard Knef, mais la première édition du Festival de Locarno avait déjà eu lieu, en 1946, car, ainsi que le rapporte Wikipedia :

« La première édition du Festival ouvre ses portes le 23 août 1946 avec la projection, dans le parc en pente du « Grande Albergo » (Grand Hôtel), de O sole mio de Giacomo Gentilomo. Le festival a été organisé en moins de trois mois pour pallier l’impossibilité de tenir le festival à Lugano suite au refus du peuple de cette ville de construire un amphithéâtre à cet effet. Il y eut quinze films au programme ».

On appréciera…. « le peuple avait refusé de construire… ». Qu’est-ce qu’il sait, « le peuple » ? Et puis, c’est qui, ce peuple, d’abord ? En Suisse, on parle souvent de « la bourgeoisie » des villes (être « bourgeois » d’une ville, c’est comme y être né, c’ est avoir des droits, comme celui de se faire livrer un fagot de bois si on tombe dans l’indigence). Ce peuple se confondrait-il donc avec « la bourgeoisie » ? laquelle comme on sait à ses forces dominantes, ses – comme on ne disait pas alors – « leaders » d’opinion. Voilà, les leaders d’opinion de la ville de Lugano voyaient d’un mauvais œil s’installer un amphithéâtre pour projeter des films, on pensait sans doute que le cinéma pervertissait les esprits. Doivent s’en mordre les doigts aujourd’hui. Car Locarno visiblement prospère de son Festival.

Au débouché d’une rue un peu à l’ombre, un peu fraîche, on tombe sur la Piazza Grande et découvre d’abord l’écran géant, si grand, si blanc, sa blancheur se confondant avec la couleur du ciel à cet endroit, à ce moment, et comme une ombre fait semblant de prolonger un pan de montagne situé bien plus loin, on a l’impression d’un immense trou dans le paysage, comme si tout à coup, juste là, il n’y avait plus rien, mais alors rien, vraiment rien, juste du blanc qui donne le vertige, c’est ça un écran, ça la source du cinéma : un point de fuite par où se rattachent l’imaginaire et le réel. Face à l’écran, une énorme boîte noire, la cage aux projectionnistes avec ses yeux monstrueux qui donneront toute leur puissance le soir venu. Nous sommes venus en pensant rencontrer les D. puisque nous savons qu’ils viennent cette année et nous les rencontrerons en effet, la ville n’est pas si grande, ce n’est pas Avignon, c’est un plaisir de les rencontrer et de boire le soir avec eux après les films, au PardoBar, discutant jusqu’à deux heures du matin. Entre temps, nous avons vu « Problème d’Image » (voir billet précédent sur ce blog) et, sur la Piazza, puisque nous n’avions pas tellement le choix, « Ruby Sparks », le nouveau film de Jonathan Dayton et Valerie Faris, les réalisateurs de « Little Miss Sunshine », qui reviennent à Locarno pour une histoire mignonne, un conte de fée, une version moderne de Pygmalion, il s’agit d’un jeune écrivain génial (incarné par Paul Dano) qui cherche vainement une compagne et qui d’abord rêve d’une fille, puis écrit sur elle, avant de la faire exister dans la réalité.

Mais elle (Ruby, jouée par la jolie Zoé Kazan) n’est évidemment que sa créature… la créature se révolte, l’écrivain sanglote et se résout à lui rendre la liberté – toujours par la seule ressource de l’écriture – mais rassurez-vous, tout se terminera bien… bôf, bien joué, amusant, « romantique », sans plus. Le journaliste du « Monde » s’énervait des choix du directeur actuel du Festival, Olivier Père, taxé d’américanophilie. De fait, ce petit film charmant aurait pu être de n’importe quel pays, j’en ai même – une fois n’est pas coutume – apprécié la musique, un mix de succès français à la « ça plane pour moi » et à la Sylvie Vartan.

Avant le début de la séance, nous avions eu droit aux discours (la représentante de Swisscom…) et à la remise d’un « Léopard d’Or » à Léos Carax, présenté ici comme un génie (sans doute il le mérite, pas vu encore « Holy Motors »), escorté de Kylie Minogue, bredouillant trois mots, genre « je suis très honoré d’être honoré », donnant une citation de Céline (très mal traduite en Anglais par la présentatrice… ce qui fit faire la grimace au cinéaste) avant de se remettre une cigarette au bec et de quitter la scène. Mais c’était sans doute mieux que la veille. Ils avaient eu Delon.

Bien sûr j’aurais aimé voir Belafonte… si nous avions pu rester.

En tout cas, je vous conseille le camping de Tenero (comme je vous conseille celui de l’île des Papes, pour Avignon !).

Notez les compléments donnés par Wikipedia :

En 1951 et en 1956, le festival n’a pas lieu.

En 1958 : Nouvelle Vague avec Le Beau Serge de Claude Chabrol et en 1962 : Un cœur gros comme ça de François Reichenbach.

Dès 1968, les prix sont nommés « Léopard ». Avant cette date les récompenses portaient diverses appellations comme par exemple «Voile d’Or ».

En 1971 : Sur une idée de l’architecte Livio Vacchini La Piazza Grande devient le lieu principal des projections et donne une nouvelle impulsion au festival.

En 2007 quatre salles ainsi que la Piazza Grande sont équipés pour la Haute Définition (D-Cinéma). 17 films de la sélection 2007 sont diffusés en digital.

Et cette année, le lauréat est ?

eh bien, Jean-Claude Brisseau! (note du 12 août) pour « La fille de nulle part ».

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La Suisse a-t-elle un problème d’image?

La Suisse a-t-elle un problème d’image ? C’est en tout cas ce que suggère le film de Simon Baumann et Andreas Pfiffner qui passait en avant-première à l’auditorium FEVI de Locarno en ce 3 août. Un film qui devait décoiffer, proposer un portrait grinçant, féroce même, de la « suissitude » (oui, on préfèrera ce néologisme peut-être à celui de… « swissness » sérieusement proposé par les spécialistes de marketing…). De fait, au mieux, on pouvait penser à un Michael Moore, au pire… à une gaminerie gaspillant beaucoup de pellicule. Les deux « héros » du film partent, micro et caméra en bandoulière à travers la Suisse (surtout centrale et alémanique – c’est d’ailleurs un film en suisse allemand – ) afin d’interviewer les gens rencontrés sur le thème : « la Suisse a un problème d’image, comment suggéreriez-vous qu’on le résolve ? ». C’est l’occasion de montrer à la loupe les travers d’une population égoïste, individualiste, raciste, qui cherche à tout prix essentiellement à se protéger de « l’autre ». L’autre, c’est « l’Européen de l’Est », « le Noir » (les deux catégories sont souvent comparées…). C’est l’étranger. On le reconnaît à ce qu’il commet des délits comme rouler trop vite ou démarrer en faisant crisser ses pneus (quand on connaît les habitudes de conduite de maints valaisans sur leurs petites routes, on appréciera !), et même parfois « il salit ». Mais tout cela, on le sait. Et si on partait faire un reportage sur l’électorat du FN, on pourrait obtenir des propos semblables (le public – à 90% suisse – rigole franchement pendant une bonne partie du film, sauf quand tout à coup, un brave citoyen helvétique prend la défense de Hitler, qu’il appelle familièrement Adolf. On pourrait trouver semblable dérapage sans doute ailleurs aussi… suivez mon regard). Bref, ce film s’attache à montrer que la réalité dépasse le cliché, et c’est sans doute vrai. On rit quand la caméra se fixe sur l’image parfaite du village suisse idyllique et que le caméraman déclare hors-champ : oui, c’est beau… mais rien ne bouge !  Combien s’y retrouve-t-on dans cette expression d’une angoisse qui vous saisit chaque fois que vous traversez un de ces beaux lieux et que vous vous dites que personne n’y vit car si quelqu’un y vivait, on verrait des gens dans la rue, des terrasses de bistrot peuplées, des enfants en train de jouer… et au lieu de cela : rien. Juste un lumignon au loin qui signale que peut-être un café est ouvert. Que des Suisses s’emparent de ce problème de mentalité, de repli sur soi n’est pas en soi gênant, bien au contraire, ce qui l’est, c’est la manière de le faire : une manière potache, peu scrupuleuse (le portrait est exclusivement à charge) et surtout éloignée de tout essai de mise en perspective historique ou économique. Quelles sont les bases concrètes de cette idéologie de repli ? Les réalisateurs essaient bien un peu de soulever la question, mais d’une manière beaucoup trop allusive. Ils chercheront essentiellement à faire sentir le constat qu’ils tirent de leur enquête sur le mode de la culpabilité : les Suisses ont à se faire reprocher plein de choses, pêle-mêle : le rejet de vingt mille juifs aux frontières pendant la guerre, la surexploitation des ressources minières des pays pauvres (l’entreprise « Glencore » est citée), l’utilisation sans vergogne des fonds nazis hébergés par les banques suisses, l’encouragement à la fraude fiscale dans les autres pays par le biais du secret bancaire etc. etc. certes, mais aussi, dit-on, « les crimes de guerre commis par les mercenaires au cours des siècles »… A tout vouloir mélanger, on rate son effet. Il aurait été plus intéressant de se demander comment un peuple dont une bonne partie descend des victimes des répressions religieuses accepte si facilement aujourd’hui la discrimination. Autrement dit de mettre les gens interviewés face à leurs contradictions plutôt que les laisser s’enferrer dans des propos souvent odieux que les réalisateurs gardent pour faire rire.

poubelles suisses

Il aurait été aussi intéressant – et il reste intéressant – de tenter de démonter les ressorts de l’économie suisse : d’où lui vient cette réussite étonnante (qui, contrastant avec le reste de l’Europe, peut expliquer que les Suisses préfèrent leur isolement), quels sont ses points imitables pour les autres, et quelles sont aussi ses zones d’ombre ? Comment fonctionne vraiment le système bancaire helvétique, comment en fait-il profiter le pays, quels sont ses liens avec les diverses mafias ? etc. etc.
Au lieu de cela, tout est vu par le filtre de « la morale »… voilà bien justement un travers helvétique qui pourrait faire partie de ceux que le film dénonce.

Piazza Grande

Et puis, bon, qui a des amis suisses ou vit un peu en Suisse sait qu’il y existe aussi des citoyens conscients, éduqués politiquement, anti-racistes, militant dans des organisations de défense des droits de l’homme ou dans divers partis et syndicats de gauche, et même des Suisses qui ont souhaité l’adhésion de leur pays à l’UE !

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Le « mythe » de la couleur

Mais pourquoi parler d’un « mythe » ? La couleur est une réalité et cette exposition (Fondation Gianadda, Martigny, jusqu’au 29 novembre) le prouve. Elle réunit la collection particulière d’un certain Werner Merzbacher, qui remercie la Suisse de lui avoir sauvé la vie pendant la guerre (il eut de la chance – celle, probablement, d’arriver dès 39 – car bien d’autres hélas se firent refouler…), et qui entreposait en son grenier des merveilles, de Monet et Sisley à Feininger, Beckmann, Kandinsky, Matisse, Franz Marc, Schmidt-Rotluff, Malevitch et bien d’autres. Lui et sa femme Gabrielle avaient un goût très sûr, qui leur venait en partie du grand-père de madame, un riche zurichois qui avait réussi dans le commerce de la fourrure et qui avait déjà, lui-même, une belle collection (en particulier le Matisse et le Picasso ici exposés). Le couple Merzbacher se lança donc dans l’aventure artistique avec… beaucoup d’argent, mais aussi avec une passion unique pour la couleur qui les conduisit à réunir, ce qui est remarquable, des œuvres de toutes nationalités (on trouvera même deux futuristes italiens, dont Severini, dans le bout du couloir, en contrebas de la grande salle). L’intérêt de ces expositions en Suisse notamment (mais aussi déjà à Grenoble cet hiver, où le musée de peinture avait accueilli une très belle exposition sur l’expressionisme allemand), est de mettre au grand jour enfin une palette de grands peintres d’au-delà du Rhin qui ont souvent été occultés chez nous par le chauvinisme bien français, qui a toujours préféré Matisse à Kokoschka ou Kirchner et les Fauves au Blau Reiter.

Certes, Matisse est grand (on l’a bien vu à Paris cette année, grâce à cette passionnante exposition des « séries ») mais tous ces peintres qui ont donné naissance au Blau Reiter ou à Die Brücke ne le sont pas moins. Et entre autres choses par l’exploitation qu’ils font de la couleur, sortie pure de leurs tubes. Regardez ce Nolde qui fait briller les recoins d’un jardin ou bien ce Kirchner qui fait contraster les violets et les verts pour une évocation plus que réaliste de la montagne en été.

Regardez ce peintre peu connu chez nous, Schmidt-Rottluf, et ses champs rougeoyants. Certes, les peintres français ne sont pas en reste : Matisse, bien sûr (ah quelle bonne sieste, à Collioure), Derain et cette belle vue de l’Estaque due à Braque. Mais les artistes de l’Est prennent le dessus (quelques russes : Natalia Goncharova, Polyeva, Malevitch…). Jawlensky est très bien représenté, avec ce qui pourrait aussi passer pour une série, parallèle à celles de Matisse : ces deux portraits qui marquent un progrès dans l’abstraction. Et Kandinsky bien entendu… du temps des rencontres avec les autres, à Murnau (on trouve même deux ou trois Paul Klee dans le couloir en descendant vers l’exposition permanente). Picasso est le seul qui échappe à la rage de la couleur… puisqu’on ne voit de lui qu’un couple de la période… bleue.

voir un billet beaucoup plus complet, et très bien illustré, sur le blog « textes et prétextes » (notes et lectures d’une bruxelloise).
voir aussi l’intéressant article de Philippe Dagen dans « Le Monde » daté du 3 août

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