Lectures historiennes

« C’était à la fin de l’année 1962 et c’était la fin de mon dernier séjour clandestin en Espagne. »

jorge-semprunJorge Semprun parle de son éviction de la direction du Parti Communiste Espagnol, à la suite d’une divergence, a priori secondaire – sur la réforme agraire – mais voilà, Santiago Carrillo avait imposé un dirigeant qui vivait à Moscou depuis la fin de la guerre d’Espagne, « peu préparé, donc, aux exigences d’une clandestinité madrilène » pour remplacer Semprun. « Carrillo aura toujours préféré la fidélité des militants à leur sécurité ».  Cela vient d’un petit livre publié peu de temps après la mort de son auteur, et qui s’intitule « Exercices de survie ». Texte inachevé en vérité puisque Semprun est mort avant de le terminer. Si j’en parle, c’est parce que je suis surpris de constater à quel point tout cela nous paraît loin aujourd’hui. Il y eut donc un temps où il y avait des partis communistes et notamment un en Espagne, qui luttait contre une dictature, à deux pas de nos Pyrénées…  On débattait à longueur de réunion de cellule des problèmes de la classe ouvrière et de l’intérêt du parti, sûr que l’on était de lendemains aux couleurs de l’aube. On sait ce qu’il advint. On sait aussi ce qu’il en était du « socialisme réel »…

Les archives de l’ancienne URSS s’ouvrant aux chercheurs, les travaux d’historien progressent. Timothy Snyder, historien américain entrevu un soir de septembre à l’émission d’Elkabach sur la Chaîne Parlementaire, a écrit « Terres de sang », sous-titré : « L’Europe entre Hitler et Staline ». Il fait le récit implacable des massacres concentrés dans ce périmètre de l’effroi qui enserre Pologne orientale, Ukraine, Biélorussie et pays baltes : 14 millions de civils tués entre 1932 et 1945. Il en ressort que c’est Staline qui a commencé, dès 1932. Au début, Hitler est une pâle étoile. Il se rattrapera amplement : le roman de Jonathan Littel étalait il y a peu la barbarie des Einsatzgruppen, laquelle était déjà très bien documentée dans le livre de Michaël Prazan portant ce titre et sous-titré « Les commandos de la mort nazis ». J’avais acheté ce livre à mon retour de Riga. Einsatzgruppen Murder a woman and her childOn voit, sur la couverture, un soldat nazi tirer sur une mère tenant un enfant d’à peu près cinq ans dans les bras, courant pieds nus sur la terre aride. Dans les fusillades, il fallait que les mères portent leurs enfants à bout de bras au-dessus de leur tête pour qu’ils soient mieux massacrés. Mais revenons à Staline : dans les années 1932-1933, il met en place une politique radicale de réquisition des céréales cultivées en Ukraine, au terme de laquelle les paysans se trouvent acculés à une des famines les pires de l’histoire mondiale. Le cannibalisme apparaît. Dans les familles on sacrifie parfois un enfant pour nourrir les autres. Avant de mourir, les parents donnent la consigne aux enfants qui restent de prendre sur eux la chair qui les nourrira encore quelques temps. Malgré ce qu’il apprend des autorités locales, Staline persiste dans son attitude, il clame que ces paysans sont d’infâmes réactionnaires et qu’ils le sont tellement, réactionnaires, qu’ils préfèrent mourir et faire croire à la famine plutôt que se plier aux injonctions du parti.

Ces livres qui paraissent aujourd’hui nous mettent mal à l’aise, nous qui avons cru un temps à la justesse de la ligne, qui aurions bien aimé pouvoir mettre une démarcation entre les totalitarismes, faire du communisme un système moins pire que le nazisme parce qu’au moins il aurait été inspiré par une « idée noble »… On voit guère d’idée noble en fait dans les agissements du petit père des peuples. La plus grande partie des exécutés et des déportés le seront sur une base ethnique. Appartenir à une minorité était déjà suspect. Au début, on pensait que c’était parce que les membres de ces communautés seraient forcément nationalistes, seraient réticents à l’intégration au sein de l’Union Soviétique, mais par la suite, cela devait s’avérer autre : s’ils manifestaient le désir de s’intégrer, c’était encore pire.  « Sous Staline, la question paysanne allait être liée à la question nationale de manière désormais négative. Que les paysans ukrainiens acquièrent une conscience nationale était dangereux. » (p. 149) Plus tard, arrive la période 38-39. Jejov, âme damnée de Staline, invente la fable d’une Organisation Polonaise d’espionnage, motif pour exterminer tout ce qui a un nom polonais : les membres du NKVD les repèrent aisément sur le bottin téléphonique. Ils seront tellement nombreux à être tués qu’il arrive même qu’il n’y ait pas assez de munitions. Qu’à cela ne tienne, on les aligne, tête contre tête et le soldat ou le commissaire politique tire une seule balle qui les traverse tous…

Ces travaux d’historiens relèguent les souvenirs de nos discussions, tels ceux qu’évoque Semprun dans son petit livre pathétique, bien loin, dans le dérisoire. Ce n’est pas, bien sûr, que les crimes nazis, et en premier lieu la Shoah, en acquièrent une sorte de banalisation : ils restent au sommet de la hiérarchie de l’horreur, mais ils ne sont pas seuls, c’est le régime stalinien qui, pour ainsi dire, se trouve ainsi réévalué, remis à sa place, de premiers ex-aequo en quelque sorte. 180px-Annette_Wieviorka_par_Claude_Truong-NgocDans la revue « Le Débat », Annette Wievorka, grande spécialiste de cette période et historienne des camps de déportation, reconnaît l’importance du travail de Snyder, elle lui fait juste le reproche d’avoir circonscrit ses Terres de Sang à une aire géographique un peu trop restreinte. Sans doute faudrait-il aussi regarder du côté du Caucase, de la Roumanie. La Bucovine… Tous ces pays dont les noms chantent à nos oreilles comme les paroles d’une comptine, mais qui ne sont pourtant que les noirs sons d’un tocsin. Elle conteste également le parti pris de Snyder à vouloir montrer que toute mort était (et est) personnelle, comme si cela faisait s’estomper le caractère de meurtre de masse, mais ne s’agit-il pas là que d’un malentendu ? De fait, dans sa réponse, l’historien américain insiste sur son parti pris, voulant voir là au contraire une manière de rendre dignité à tous ces morts, de refuser de se couler dans le moule de la propagande nazie qui, elle, aurait voulu qu’on ne voie là en effet que tuerie anonyme, industrialisée. C’est le nazisme (qui rattrape et dépasse l’horreur stalinienne pendant la guerre – Shoah, mais aussi mise à mort par la faim de trois millions de prisonniers soviétiques – ) qui prétend qu’un mort juif n’a ni nom ni visage, ni identité. Pour rétablir la dignité, Snyder cite les noms de ceux dont on a pu recueillir quelques pauvres témoignages. Je vois que dans un supplément du « Monde » d’aujourd’hui (6 mars), on publie des visages.

Il y a eu de nombreux ouvrages sur cette période, et notamment les travaux de Nicolas Werth (qui est l’auteur de l’article de fond dans « Le Monde » daté d’aujourd’hui, « Un massacre dicté par la paranoïa du régime ») mais le livre de Snyder, « superbe » comme le dit Annette Wievorka, se distingue principalement par deux approches originales de l’histoire : d’une part cette volonté, exprimée ci-dessus, de redonner nom et visage à toutes ces victimes, et d’autre part, celle de faire non pas l’histoire d’un régime ou d’une nation, mais de faire celle d’un TERRITOIRE.

Les territoires ne sont pas des entités abstraites, construites par les discours, comme le sont les régimes politiques ou les nations : ils existent en tant qu’entités locatives, lieux concrets. C’est leur prise en compte qui déstabilise la vision traditionnelle de l’historien, semble dire Snyder, pour nous renvoyer enfin à ce que sont les réalités de base. Quand on étudie le destin du territoire ukrainien (par exemple), on ne fait ni l’histoire « des gauches » ni celles « des droites », on fait l’histoire d’un contact inévitable entre deux régimes ayant des ambitions contradictoires (tous les deux s’en prennent à l’Ukraine parce qu’elle est terre à blé, pour les uns à exploiter sur le plan interne, pour les autres à coloniser). Dans son magnifique article paru dans la revue « Le Débat » de novembre-décembre 2012 (n°172), Timothy Snyder écrit :

« Nous nous donnons le luxe, et c’est un luxe que nous nous permettons régulièrement, de séparer deux systèmes qui en termes intellectuels semblent complètement distincts. Nous, historiens, nous écrivons en général au sujet de l’Allemagne nazie ou de l’Union soviétique comme si elles se trouvaient sur des planètes différentes, au lieu de les décrire comme deux systèmes puissants qui étaient à leur niveau de puissance maximale, du moins à leur plus haut niveau d’efficacité meurtrière, sur une portion précise de notre planète. Nous agissons ainsi car c’est confortable. Il est confortable de s’en tenir aux catégories de droite et de gauche, de même qu’il est confortable de s’en tenir aux catégories des différentes unités nationales, mais l’histoire n’est pas faite pour être confortable. L’histoire est fondamentalement inconfortable. » (p. 156)

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Transhumance en Helvétie

homePascal Eguisier et Carole Noblanc n’ont pas eu d’Oscar, ni même de César et n’en auront jamais. Pas plus d’ailleurs que l’âne Paulo. Pourtant, on aimerait bien un jour voir un âne, un vrai, monter sur scène pour recevoir une statuette dorée. Remarquez, avec quoi il la tiendrait, sa statuette ? Je suggère : avec les dents. C’est ça, avec les dents. Mais alors, il ne pourrait pas prononcer les messages de remerciements, à sa mère ânesse et à son père. Ah non. Remarquez, on s’en passerait volontiers. Bon, alors Paulo joue l’âne, un jeune âne, dans le film de Martin von Stürler, « Hiver nomade ». Excellent. Il n’est pourtant que remplaçant, le titulaire ayant eu le haut des sabots infectés au cours d’une longue marche au milieu des champs et des prés du canton de Vaud (Confédération Helvétique). Pascal Eguisier, berger, traîne son troupeau de huit cents moutons chaque fin d’automne, afin que les magnifiques bêtes se nourrissent des restes non glanés des moissons d’été, ce qui les nourrit très sainement et fait le gigot succulent aux alentours de Noël.  Ce Pascal (pour quelqu’un qui travaille dans l’agneau, c’est un beau prénom) exerce cette activité depuis trente deux ans, ayant été initié par des bergers bergamasques, lesquels sont les maîtres de la discipline. Quant à Carole Noblanc, elle est une jeune femme qui a tout quitté, sa vie planplan et son boulot routinier à Brest, pour cette vie par les chemins d’une Suisse austère et sauvage, une Suisse qu’on connaît mal car elle attire peu l’attention : nous sommes, hélas, tellement obnubilés par la Suisse des financiers et des « pipoles » … une Suisse qui existe, pourtant, en marge des autoroutes et des trains grande vitesse (qu’on voit aussi dans le film, surtout au début, comme les signes d’une modernité qui, peu à peu, s’estompent).

HIVERNOMADE-A6_WEB09Ce film est une extraordinaire bouffée d’air frais dans le paysage cinématographique contemporain. Sous la caméra de Martin von Stürler, éclate une vérité qui transcende les narrations banales, faites de suspenses convenus et d’explosions (de mines) attendues. Ainsi, l’âne Paulo marche à la nuit tombante en mâchouillant une brindille, il se dirige lentement vers la route. Nos habitudes de spectateur nous mettent en alerte : quelle connerie va-t-il commettre ? On se pince : on n’est pas à Hollywood, on est dans le réel. Donc, il ne va rien se passer. La séquence suivante montrera un matin qui se lève. Nos héros, Pascal et Carole s’ébrouent après une nuit sous tente, dans les couvertures chaudes et les peaux de bête, au milieu de leurs chiens, dont un tout petit, moins d’un an, qui voyage dans la vareuse de son maître. En chemin, nos transhumants rencontrent évidemment nos contemporains et co-urbains, jeune étudiante qui, dit-elle, ne sait même pas ce que ça veut dire, « transhumance », vieux amis chez qui ils font halte chaque année, le temps d’une douche et d’un bon repas, paysans suspicieux qui ne veulent pas de moutons sur leurs terres, parce qu’ils l’ont soigneusement cultivées pour nourrir leurs vaches, familles rurbaines qui offrent des truffes en chocolat. Un peuple varié et authentique, loin des caricatures faciles du « Bon » (ou du mauvais) Suisse. Le soir de Noël, festin. Carole a fait les courses à la Coop. Huîtres et foie gras sous la tente. La pluie tombe drue et la neige se transforme en cloaque. Mais qu’importe, les bergers progressent sous les frondaisons fumantes, lui se demandant encore si c’est sa dernière fois ou si l’an prochain, il reprendra son bâton, ses chiens, son chapeau de laine bouillie et sa cape de feutrine. Elle toujours ravie, les joues rouges, ayant accepté de se faire engueuler pour une fausse manœuvre, un moment d’inattention, un manque d’autorité sur les chiens, et dont on sent qu’elle est prête à repartir.

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Dimanche de neige

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Du ciel tournoie en giboulée
titube et tombe, la neige, la neige.
Ah, la paix t’est donnée, un espace,
ce monde blanc m’exténue.

Si bien que mon désir, petit, puis grand
pénètre en moi jusqu’aux larmes.

Robert Walser
(poèmes de 1909)

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La noce et le dictateur

bandeaulogo2012-2013Que la noce commence… d’après le film de Horatiu Malaele (« Au diable Staline, vive les mariés ! ») mis en scène par Didier Bezace au Théatre de la Colline, présenté à la MC2 en ce moment. Il s’agit d’un conte moderne, enfin moderne… de cette période juste avant la notre, qui nous semble maintenant bien lointaine, de quand le Mur séparait l’Europe en deux. Un pays, la Roumanie, était occupé par l’armée soviétique, c’était dans les années cinquante. Aujourd’hui, le pays existe toujours, mais les usines cèdent la place à des villages de vacances. Un maire accueille sur un banc près de ruines une équipe télé, représentant « Paramédia », une chaîne consacrée aux phénomènes paranormaux. Y a –t-il eu des phénomènes paranormaux en ce village ? Oh que oui… dans un sens très particulier de « paranormal »… et on remonte le temps. Celui d’un village heureux malgré la disette, qui attend vainement que le communisme lui amène l’électricité. Nous sommes en 1953. Jancu ne pense qu’à baiser Mara dans les champs de blé (et réciproquement). Leurs parents ne pensent qu’à s’en sortir pas trop mal. Le père de Jancu avec ses excédents de blé à vendre en ville, au nez et à la barbe des occupants. Le père de Mara, énorme et truculent ne pense qu’à l’alcool de prune et au cochon à tuer. Coriolan ne rêve que de s’envoler avec des ailes en peau de bête. Les grands parents sont dans le coin en bas à droite, comment vont-ils ? « comme des vieux, la jambe plus raide que la queue ! ». Au premier plan, deux musiciens brillants, un trompettiste et un accordéoniste, font danser tout cela avec les rythmes endiablés qui sont propres à l’Europe des Balkans. Bref, un mélange de rêve et de réalité dans une mise en scène très belle, à la fois réaliste et légère. Le paysage agricole est projeté sur un drap et le petit chemin au loin est parcouru par des lueurs, en général annonciatrices d’un nouvel évènement scénique : une camarade à moto qui vient pour la propagande, un cirque (très beau moment de poésie entre le nain et la géante) ou bien… le drame. Arrive un officier russe accompagné d’un interprète roumain. A l’heure où enfin Jancu et Mara ont cédé aux pressions des parents pour accepter le mariage, et que la noce se prépare, on annonce la mort de Staline. Chants et danses interdits. On verra alors un lent et magnifique ballet de comédiens faisant semblant de manger et boire dans le silence absolu. Les gros mangeurs devront même péter en silence… et leurs pets jailliront de derrière le rideau sous forme de bulles arc-en-ciel. Mais le naturel revient, les chants éclatent, et avec eux, noir tremblement, les chars russes qui viennent leur mettre un terme. Le maire sera envoyé en Sibérie. Les hommes disparaîtront… et à l’époque contemporaine, ne restera que le fantôme de Mara, que les reporters auront raté, car ils sont déjà partis. La caméra avait été volée. Le magnétophone en panne. Beau spectacle, qui mériterait sûrement d’être comparé au film (que je n’ai pas vu).

<avec> <D’après le film de> Horatiu Malaele <Scénario> Horatiu Malaele et Adrian Lustig <Adaptation et mise en scène> Didier Bezace <Comédiens> Alexandre Aubry > Jean-Claude Bolle-Reddat > Julien Bouanich > Nicolas Cambon > Arno Chevrier > Sylvie Debrun > Daniel Delabesse > Guillaume Fafiotte > Thierry Gibault > Marcel Goguey > Gabriel Levasseur > Corinne Martin > Paul Minthe > Julien Oliveri > Karen Rencurel > Alix Riemer > Lisa Schuster > Agnès Sourdillon <Écriture> Jean-Louis Benoit <Collaboration artistique> Laurent Caillon <Assistante à la mise en scène> Dyssia Loubatière <Scénographie> Jean Haas <Lumière> Dominique Fortin <Costumes> Cidalia Da Costa <Coiffures et maquillages> Cécile Kretschmar <Construction décor> Ateliers Jipanco

<production> Théâtre de la Commune / centre dramatique national d’Aubervilliers <En partenariat avec> Les Gémeaux / scène nationale de Sceaux

<coproduction> Le Nouveau Théâtre d’Angers / centre dramatique national des Pays de la Loire > Les Salins / scène nationale de Martigues

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Un Tibétain sorti de Murakami

Ce lundi 4 février, jour de reprise. Premier jour de cours du second semestre. Je fais un séminaire dans le cadre d’un master 2 à l’ENS. Rue d’Ulm. Au 29. Je me doute bien que j’aurai peu d’étudiants : ma matière est réputée difficile, le séminaire est optionnel. Les étudiants aiment les choses concrètes, les matières expérimentales, ils s’attendent à découvrir l’âme au bout de leur scalpel, ils ne veulent pas se lancer dans des théorisations ardues, le miel des « mathématiques sublimes » que chanta Lautréamont ne les appelle pas et la théorie des types leur reste aussi hermétique que la littérature araméenne. Je m’attends à peu d’étudiants donc. Mais de là à n’en avoir qu’un seul. Ainsi j’aurai mon disciple, mon seul et unique. X. (c’est vraiment l’initiale de son nom) est chinois, mais pas n’importe quel chinois, son père est d’origine non-han. Cela explique sa tignasse noire et crépue. Pour le reste, on le prendrait pour un coréen. X. est un personnage de manga. Il est fin comme une allumette et a les dents pointues d’un poisson carnivore. Il a déjà fait des études d’informatique et se passionne actuellement pour une langue parlée par un groupe tibétain à l’ouest du Sitchuan, d’où il est originaire. Un seul étudiant. Et mi-chinois, mi-tibétain en plus. Quelle aubaine. Il est brillant. Dès que j’entame mes explications, il me suit avec enthousiasme. Il comprend tout. Pour me le prouver, il s’élance au tableau blanc et termine mes débuts de calculs. Me prends la craie des mains. Je vois son esprit fonctionner. Il secoue la tête quand il ne comprend pas, mais bien vite, comme dans un « aha » freudien, son sourire s’illumine : ça y est, j’ai compris ! A peine ai-je prononcé quelques mots sur les types et les preuves que ça fait tilt en lui, ah oui ! c’est comme… oui, c’est comme. Et les continuations ? on les étudiera aussi ? mais oui, les continuations aussi. C’est quoi, les continuations ? c’est quand on associe à un terme, non pas ce terme mais sa continuation attendue pour qu’on obtienne une phrase. En informatique, cela correspond à la continuation d’un programme, et permet de programmer les échappements, les signalements d’erreurs.

Jamais vu cela en quarante ans d’expérience. Un personnage échappé d’un roman de Murakami me fait face et me sourit avec un regard de chat. Nous restons ensemble de quatorze à dix-sept heures. En trois heures, nous couvrons ce que dans d’autres circonstances, j’aurais mis trois ou quatre séances de même durée à couvrir. A la pause, il me vante les cours que tel lama tibétain fait à l’INALCO sur la poésie tibétaine et me tend, à titre d’information, le texte qu’il est en train de lire. Ecriture tibétaine. C’est simple, me dit-il, il suffit de connaître la syntaxe et d’avoir un bon dictionnaire à côté de soi. La semaine prochaine ? Ah, non, pas la semaine prochaine : c’est le Nouvel An chinois… 

J’y serai aussi (au Nouvel An chinois).

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Words

graffitis

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Le jour des morts-vivants

Il est heureux aujourd’hui d’être loin de Paris
où défile ce que la France compte
d’hystéro-fachos-cathos,
un torrent de haine sur les avenues.
Trop de libertés ont été accordées
depuis deux siècles (selon eux)
il faut marquer un point d’arrêt
dans ce flux trop libéral.
ils avancent en traînant des enfants,
innocents complices mis en avant
comme prétextes comme s’ils se souciaient d’eux,
alors qu’ils ne visent qu’à brimer,
interdire, priver de droits, haîr,
Les enfants selon eux souffriraient
d’avoir deux pères
ou deux mères
quand tant d’entre eux souffrent de n’en avoir aucun,
quand au Ladakh les enfants issus d’une fratrie
se développent joyeux au pied des abricotiers.
quelle langue parlent-ils ? je ne la connais pas.
ils disent que c’est le français, je croirais plutôt
qu’il s’agit d’un parler d’automate,
on le leur a appris,
ils récitent leur catéchisme, où il n’est pas question
d’humanité, d’hommes et de femmes, mais
de morts vivants, comme le dit la banderole
qui, sur le pont de l’Alma, identifie
la mort et l’homophobie.

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L’irruption d’un autre temps

On ne commente guère l’actualité, sur ce blog. Question de choix « éditorial ». Pourtant quelquefois difficile de ne pas réagir, de ne pas dire ce que l’on pense vraiment. Notamment quand éclatent les pires proclamations réactionnaires et dogmatiques. On se perd parfois dans l’illusion d’une société apaisée, d’une société où enfin, chacun, débarrassé de lois pesantes et d’oukases religieux, pourrait épanouir librement son individualité. On a la faiblesse de penser que c’est ça, le progrès et qu’en fin de compte, ceux qui prêchent qu’il n’est de progrès que technique, et peu dans l’ordre éthique, se trompent. Après tout, le progrès éthique existe : nos sociétés dites modernes rejettent de plus en plus la peine de mort (à l’exception notable des Etats-Unis), accordent à la vie de plus en plus de valeur et à cause de cela hésiteraient sans doute à se lancer dans des guerres-boucheries comme celle de 14, du moins on le croit et on l’espère. La diversité des êtres et de leurs conduites (sexuelles entre autres) semble se frayer un chemin vers la reconnaissance. L’homophobie est reconnue comme un délit, de même que le sexisme. Il y a donc des signes d’espoir. Mais par les temps actuels, nous voilà dans le genre de situation où nous sommes lorsque nous pensons que tout va bien et que, tout à coup, de manière sourde, montent, des fondations, d’étranges effluves qui nous rappellent l’existence d’un refoulé qui n’a jamais été totalement éliminé. Qui, il y a quelques mois, s’attendait à ce qu’autant de discours d’un autre temps se tiennent sur nos ondes et dans nos journaux, à l’occasion du débat sur le mariage pour tous et la procréation médicalement assistée ? Rien que dans la journée d’hier, 9 janvier : reportage sur le site du  Nouvel Obs, débat sur France 2 à la suite d’un téléfilm.

Dans ce débat sur France 2, une femme se présentant comme militante pour le droit des enfants et annonçant fièrement son intention de manifester dimanche prochain, a repris et développé l’argument boutinesque selon lequel il n’y avait pas de discrimination envers les homosexuels dans la mesure où ils avaient bien comme tout le monde le droit de se marier… à condition que ce soit avec une personne de l’autre sexe ! Et cela en vertu du fait que le mariage n’a rien à voir avec l’amour et qu’il n’est qu’une institution prévue pour encadrer la filiation ! Cette femme est une chrétienne, et se gargarise probablement à longueur d’année avec les mots « d’amour » et de « pardon », mais lorsqu’on lui parle de mariage, n’est capable que d’énoncer la conception la plus éculée et dix-neuviémiste de la relation entre deux adultes. Vive le mariage bourgeois, les liaisons extra-conjugales, l’entretien des petites maîtresses pendant que Madame « tient son rang »… Discours d’un autre temps. Conception napoléonienne de la famille (et encore… lui soufflait son voisin, l’excellent juriste Serge Portelli).

Reportage du Nouvel Obs (« A cinq jours de la manifestation des antis, une paroisse parisienne organisait, ce lundi, une conférence débat sur la question »). On y lit que « L’homosexualité est le signe d’une blessure »  (complété par : « Il y a donc des choses à faire pour la panser. Si on est tourné vers l’espérance, on sait que les blessures peuvent être guéries »). Doit-on comprendre que ceux qui ne sont pas homosexuels n’ont jamais subi de blessure ? Il y aurait ainsi des gens « normaux », sans blessures, propres sur eux, et « donc » hétérosexuels, et des « anormaux », animaux blessés, malades, et qui donc deviennent « homo ».  Conception encore d’un autre temps.

Qui veut être honnête sur ces questions sait bien, au-dedans de lui-même (ou d’elle-même) que toute sexualité est unique, que l’individuation de l’être résulte d’une trajectoire intérieure unique, qui a rencontré ses impasses, ses obstacles et ses blessures, que personne n’échappe à l’angoisse sur son identité sexuelle à quelque âge de la vie, et peut-être à tout âge.

Lecture plus rassurante faite par hasard, parce qu’en me promenant sur facebook, j’y ai trouvé la trace d’une dame biologiste que j’avais rencontrée à Barcelone fin décembre et que cette trace contenait un article du NYT. On y parlait des nouveaux traitements du cancer, développés suite à la découverte faite par Steinmann, prix Nobel de médecine posthume, des cellules « dendritiques », ces cellules spéciales de notre système immunitaire qui filtrent les bonnes cellules de notre corps et les mauvaises. Les travaux accomplis après cette découverte (que Steinmann a du expérimenter sur lui-même puisqu’il était atteint à la fin de sa vie d’un cancer du pancréas – le pire) mettent en évidence que chaque traitement possible d’un cancer est unique, et qu’il n’existe pas de « remède universel » : il faut soigner en tenant compte du système immunitaire propre de chaque personne, lequel est le seul apte à combattre la prolifération des cellules malignes. Exemple s’il en est besoin, du caractère particulier de chaque être. S’il en est ainsi au niveau biologique, comment pourrait-il en être autrement au niveau psychique, quand non seulement nos cellules sont en cause mais aussi ce curieux et fragile équilibre de réseaux de neurones et d’hormones qui caractérise pour chacun de nous notre esprit et nos pulsions ? Nous souffrons tous et toutes de multiples blessures et ce que nous mettons dans l’amour, tout en étant le meilleur de notre vie, est aussi, toujours, le signe d’un manque, voire d’une névrose. Ceux et celles qui le nient ou font semblant de croire en autre chose ne seraient-ils (ou elles) pas davantage encore « blessé(e)s » que les autres ?

Le digne professeur d’obstétrique qui siégeait à côté de la dame « du droit des enfants » ( !) n’avait ainsi sans doute pas tort en toute fin d’émission de lui glisser dans le trou de l’oreille que, bien souvent, cette emphase mise à la défense « de l’enfant » alors qu’à côté de cela, on manifeste audit enfant le plus froid mépris (ce qui se produisait dans l’émission face aux enfants de couples homo ou nés par PMA, venus pour témoigner) cachait une grande perversion…

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MEILLEURS VOEUX

… à tous les lecteurs de ce blog

Ferret-Dolent

Un peu tard ? Je n’ai jamais qu’une semaine de retard, non?
O combien de neige encore en ce commencement. Autour de nous, près des sommets.
Dolent, Tour Noire, pointe de la Dotse, col du Bandarey.
Encore une fois, C. a dévalé le Chantonnay en skis de randonnées.
Raquette dans la forêt. Peu d’animaux en vue. Seulement la nuit ils déposent leurs empreintes douces comme des pattes de chat.
Après le repas, on va ruclonner, terme exclusivement helvétique – et c’est là, autour du ruclon, que le lendemain matin, on voit des éclatements, des dispersions de restes de légumes, des stries furieuses dans la neige, traces d’un combat ou d’une énergie folle mise à extraire un peu de nourriture.
La petite station est deux kilomètres plus bas. On y prend le fendant au supermarché, avec cent grammes de viande séchée et du fromage d’alpage.
Le bistrot au-dessus fait une crème de courge fondante.

Ferret-courge

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Asian Art Museum

teahouseElle devait bien avoir dans les quatre-vingt cinq ans, était toute tremblante, mais il est vrai en même temps avec un regard clair et gai de jeune fille. Ses cheveux blancs bleutés étaient remarquablement coiffés, avec une mise en plis parfaitement réussie. Elle a mis longtemps, très longtemps, pour encaisser mes 7 dollars quatre-vingt quinze, ou un peu plus, car ici, c’est bien connu, le prix réel que l’on paie doit toujours être majoré d’une taxe lorsqu’on passe à la caisse, c’est aussi la même chose au restaurant, au café, au pub, où il faut mentalement calculer ce que peuvent bien représenter les 12, 15 ou 18 pour cent qu’il faut laisser pour le « tip ». 25 ? Comme vous y allez, non, c’est trop. Remarquez, par endroit, ils sont « sympas » et vous mâchent le travail, enfin, à leur avantage bien entendu, votre note indique déjà ce que font les 18 ou 25 pour cent de la somme payée. Si vous voulez ne laisser que 12 ou 15, bien entendu, c’est à vous de calculer. Ils escomptent que cela sera dissuasif. Mais retournons à notre employée de l’Asian Art Museum. Elle était vieille mais douce et heureusement sa collègue vint en renfort… sinon peut-être j’y serais encore. Le petit livret était un achat symbolique, juste pour mieux me souvenir de la visite. Le musée abrite une très intéressante collection d’art bouddhiste, venant d’Inde ou d’Asie du Sud-Est, ainsi que beaucoup de jades transportés depuis la Chine et une reconstitution de chambre japonaise où prendre le thé (photo ci-dessus), avec de nombreux exemples d’art contemporain inspirés par la calligraphie. Il se trouve dans le quartier « Civic Center », là où se trouvent concentrés les grands édifices de la Ville, mairie bien sûr, mais aussi Memorial de la Guerre, Opéra etc. Atmosphère pompeuse et victorienne. C’est sur les marges de ce quartier que l’on rencontre le plus de « sans domicile fixe », principalement des noirs d’ailleurs, qui poussent leur caddie rempli  du peu de biens à quoi se résume leur vie, une couverture, quelques vêtements, des sacs plastiques avec un peu de bouffe dedans. Ils dorment dehors bien sûr. Remarquez, le climat est plutôt doux, à San Francisco. Mais quand même. Ce qui frappe ici, c’est la mauvaise santé apparente de beaucoup de ces homeless people. Certains sont cadavériques, d’autres ont des tuyaux dans les narines comme s’ils avaient été soignés en urgence avant d’être rejetés à la rue faute de place dans les hôpitaux ou les hospices (s’il y en a). Ils ne semblent pas avoir « choisi leur vie » comme on le dit parfois de ce côté-ci de l’Atlantique à propos des clochards (une émission récente sur France Inter qui interrogeait des exclus, de façon surprenante, faisait la part belle à ceux qui, dit-on, avaient choisi ce type de vie, ce dont je continue de douter cependant). Mais il vaut mieux avoir un emploi de caissière à la boutique du Musée que dormir dans les rues. Quand il passe près de Civic Center, le tramway de la ligne F, qui parcourt tout Market street, circule au milieu d’une haie de ces pauvres erres, alignés des deux côtés de la rue, assis par terre, commentant leurs dernières fortunes. Inévitablement on pense que la grandeur d’une nation est surtout dans la manière dont elle soigne ses pauvres, assure leurs vieux jours, garantit un système de santé correct pour tous. Courage, Obama !

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