L’irruption d’un autre temps

On ne commente guère l’actualité, sur ce blog. Question de choix « éditorial ». Pourtant quelquefois difficile de ne pas réagir, de ne pas dire ce que l’on pense vraiment. Notamment quand éclatent les pires proclamations réactionnaires et dogmatiques. On se perd parfois dans l’illusion d’une société apaisée, d’une société où enfin, chacun, débarrassé de lois pesantes et d’oukases religieux, pourrait épanouir librement son individualité. On a la faiblesse de penser que c’est ça, le progrès et qu’en fin de compte, ceux qui prêchent qu’il n’est de progrès que technique, et peu dans l’ordre éthique, se trompent. Après tout, le progrès éthique existe : nos sociétés dites modernes rejettent de plus en plus la peine de mort (à l’exception notable des Etats-Unis), accordent à la vie de plus en plus de valeur et à cause de cela hésiteraient sans doute à se lancer dans des guerres-boucheries comme celle de 14, du moins on le croit et on l’espère. La diversité des êtres et de leurs conduites (sexuelles entre autres) semble se frayer un chemin vers la reconnaissance. L’homophobie est reconnue comme un délit, de même que le sexisme. Il y a donc des signes d’espoir. Mais par les temps actuels, nous voilà dans le genre de situation où nous sommes lorsque nous pensons que tout va bien et que, tout à coup, de manière sourde, montent, des fondations, d’étranges effluves qui nous rappellent l’existence d’un refoulé qui n’a jamais été totalement éliminé. Qui, il y a quelques mois, s’attendait à ce qu’autant de discours d’un autre temps se tiennent sur nos ondes et dans nos journaux, à l’occasion du débat sur le mariage pour tous et la procréation médicalement assistée ? Rien que dans la journée d’hier, 9 janvier : reportage sur le site du  Nouvel Obs, débat sur France 2 à la suite d’un téléfilm.

Dans ce débat sur France 2, une femme se présentant comme militante pour le droit des enfants et annonçant fièrement son intention de manifester dimanche prochain, a repris et développé l’argument boutinesque selon lequel il n’y avait pas de discrimination envers les homosexuels dans la mesure où ils avaient bien comme tout le monde le droit de se marier… à condition que ce soit avec une personne de l’autre sexe ! Et cela en vertu du fait que le mariage n’a rien à voir avec l’amour et qu’il n’est qu’une institution prévue pour encadrer la filiation ! Cette femme est une chrétienne, et se gargarise probablement à longueur d’année avec les mots « d’amour » et de « pardon », mais lorsqu’on lui parle de mariage, n’est capable que d’énoncer la conception la plus éculée et dix-neuviémiste de la relation entre deux adultes. Vive le mariage bourgeois, les liaisons extra-conjugales, l’entretien des petites maîtresses pendant que Madame « tient son rang »… Discours d’un autre temps. Conception napoléonienne de la famille (et encore… lui soufflait son voisin, l’excellent juriste Serge Portelli).

Reportage du Nouvel Obs (« A cinq jours de la manifestation des antis, une paroisse parisienne organisait, ce lundi, une conférence débat sur la question »). On y lit que « L’homosexualité est le signe d’une blessure »  (complété par : « Il y a donc des choses à faire pour la panser. Si on est tourné vers l’espérance, on sait que les blessures peuvent être guéries »). Doit-on comprendre que ceux qui ne sont pas homosexuels n’ont jamais subi de blessure ? Il y aurait ainsi des gens « normaux », sans blessures, propres sur eux, et « donc » hétérosexuels, et des « anormaux », animaux blessés, malades, et qui donc deviennent « homo ».  Conception encore d’un autre temps.

Qui veut être honnête sur ces questions sait bien, au-dedans de lui-même (ou d’elle-même) que toute sexualité est unique, que l’individuation de l’être résulte d’une trajectoire intérieure unique, qui a rencontré ses impasses, ses obstacles et ses blessures, que personne n’échappe à l’angoisse sur son identité sexuelle à quelque âge de la vie, et peut-être à tout âge.

Lecture plus rassurante faite par hasard, parce qu’en me promenant sur facebook, j’y ai trouvé la trace d’une dame biologiste que j’avais rencontrée à Barcelone fin décembre et que cette trace contenait un article du NYT. On y parlait des nouveaux traitements du cancer, développés suite à la découverte faite par Steinmann, prix Nobel de médecine posthume, des cellules « dendritiques », ces cellules spéciales de notre système immunitaire qui filtrent les bonnes cellules de notre corps et les mauvaises. Les travaux accomplis après cette découverte (que Steinmann a du expérimenter sur lui-même puisqu’il était atteint à la fin de sa vie d’un cancer du pancréas – le pire) mettent en évidence que chaque traitement possible d’un cancer est unique, et qu’il n’existe pas de « remède universel » : il faut soigner en tenant compte du système immunitaire propre de chaque personne, lequel est le seul apte à combattre la prolifération des cellules malignes. Exemple s’il en est besoin, du caractère particulier de chaque être. S’il en est ainsi au niveau biologique, comment pourrait-il en être autrement au niveau psychique, quand non seulement nos cellules sont en cause mais aussi ce curieux et fragile équilibre de réseaux de neurones et d’hormones qui caractérise pour chacun de nous notre esprit et nos pulsions ? Nous souffrons tous et toutes de multiples blessures et ce que nous mettons dans l’amour, tout en étant le meilleur de notre vie, est aussi, toujours, le signe d’un manque, voire d’une névrose. Ceux et celles qui le nient ou font semblant de croire en autre chose ne seraient-ils (ou elles) pas davantage encore « blessé(e)s » que les autres ?

Le digne professeur d’obstétrique qui siégeait à côté de la dame « du droit des enfants » ( !) n’avait ainsi sans doute pas tort en toute fin d’émission de lui glisser dans le trou de l’oreille que, bien souvent, cette emphase mise à la défense « de l’enfant » alors qu’à côté de cela, on manifeste audit enfant le plus froid mépris (ce qui se produisait dans l’émission face aux enfants de couples homo ou nés par PMA, venus pour témoigner) cachait une grande perversion…

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MEILLEURS VOEUX

… à tous les lecteurs de ce blog

Ferret-Dolent

Un peu tard ? Je n’ai jamais qu’une semaine de retard, non?
O combien de neige encore en ce commencement. Autour de nous, près des sommets.
Dolent, Tour Noire, pointe de la Dotse, col du Bandarey.
Encore une fois, C. a dévalé le Chantonnay en skis de randonnées.
Raquette dans la forêt. Peu d’animaux en vue. Seulement la nuit ils déposent leurs empreintes douces comme des pattes de chat.
Après le repas, on va ruclonner, terme exclusivement helvétique – et c’est là, autour du ruclon, que le lendemain matin, on voit des éclatements, des dispersions de restes de légumes, des stries furieuses dans la neige, traces d’un combat ou d’une énergie folle mise à extraire un peu de nourriture.
La petite station est deux kilomètres plus bas. On y prend le fendant au supermarché, avec cent grammes de viande séchée et du fromage d’alpage.
Le bistrot au-dessus fait une crème de courge fondante.

Ferret-courge

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Asian Art Museum

teahouseElle devait bien avoir dans les quatre-vingt cinq ans, était toute tremblante, mais il est vrai en même temps avec un regard clair et gai de jeune fille. Ses cheveux blancs bleutés étaient remarquablement coiffés, avec une mise en plis parfaitement réussie. Elle a mis longtemps, très longtemps, pour encaisser mes 7 dollars quatre-vingt quinze, ou un peu plus, car ici, c’est bien connu, le prix réel que l’on paie doit toujours être majoré d’une taxe lorsqu’on passe à la caisse, c’est aussi la même chose au restaurant, au café, au pub, où il faut mentalement calculer ce que peuvent bien représenter les 12, 15 ou 18 pour cent qu’il faut laisser pour le « tip ». 25 ? Comme vous y allez, non, c’est trop. Remarquez, par endroit, ils sont « sympas » et vous mâchent le travail, enfin, à leur avantage bien entendu, votre note indique déjà ce que font les 18 ou 25 pour cent de la somme payée. Si vous voulez ne laisser que 12 ou 15, bien entendu, c’est à vous de calculer. Ils escomptent que cela sera dissuasif. Mais retournons à notre employée de l’Asian Art Museum. Elle était vieille mais douce et heureusement sa collègue vint en renfort… sinon peut-être j’y serais encore. Le petit livret était un achat symbolique, juste pour mieux me souvenir de la visite. Le musée abrite une très intéressante collection d’art bouddhiste, venant d’Inde ou d’Asie du Sud-Est, ainsi que beaucoup de jades transportés depuis la Chine et une reconstitution de chambre japonaise où prendre le thé (photo ci-dessus), avec de nombreux exemples d’art contemporain inspirés par la calligraphie. Il se trouve dans le quartier « Civic Center », là où se trouvent concentrés les grands édifices de la Ville, mairie bien sûr, mais aussi Memorial de la Guerre, Opéra etc. Atmosphère pompeuse et victorienne. C’est sur les marges de ce quartier que l’on rencontre le plus de « sans domicile fixe », principalement des noirs d’ailleurs, qui poussent leur caddie rempli  du peu de biens à quoi se résume leur vie, une couverture, quelques vêtements, des sacs plastiques avec un peu de bouffe dedans. Ils dorment dehors bien sûr. Remarquez, le climat est plutôt doux, à San Francisco. Mais quand même. Ce qui frappe ici, c’est la mauvaise santé apparente de beaucoup de ces homeless people. Certains sont cadavériques, d’autres ont des tuyaux dans les narines comme s’ils avaient été soignés en urgence avant d’être rejetés à la rue faute de place dans les hôpitaux ou les hospices (s’il y en a). Ils ne semblent pas avoir « choisi leur vie » comme on le dit parfois de ce côté-ci de l’Atlantique à propos des clochards (une émission récente sur France Inter qui interrogeait des exclus, de façon surprenante, faisait la part belle à ceux qui, dit-on, avaient choisi ce type de vie, ce dont je continue de douter cependant). Mais il vaut mieux avoir un emploi de caissière à la boutique du Musée que dormir dans les rues. Quand il passe près de Civic Center, le tramway de la ligne F, qui parcourt tout Market street, circule au milieu d’une haie de ces pauvres erres, alignés des deux côtés de la rue, assis par terre, commentant leurs dernières fortunes. Inévitablement on pense que la grandeur d’une nation est surtout dans la manière dont elle soigne ses pauvres, assure leurs vieux jours, garantit un système de santé correct pour tous. Courage, Obama !

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L’endormie du café Vesuvio

SF2-Vesuvio2La douce endormie du café Vesuvio, la voici, elle me servait de vis-à-vis lorsque, chaque matin, je venais à une table de ce mini-temple littéraire pour y accomplir  mes  « tâches », sortes de devoirs de vacances emmenés avec moi pour remplir mes obligations quand je rentrerais en France : des soutenances de thèse, des articles à expertiser, quelque spéculation à mener pour des recherches à venir. Ces tâches sont prenantes, concentré sur elles, on finit par oublier de se détendre, d’où à la fin des crispations, des malaises, le corps réagit mal à ces cures d’abstraction que l’esprit lui impose. Revenu à Paris, C. O. soutenait sa thèse, une formalisation possible de la grammaire du Ewondo, langue bantoue parlée au Cameroun, dans les environs de Yaoundé (nom qui justement résulte de la déformation du mot « ewondo »), langue qui, à l’impératif, distingue un « nous » duel et un « nous » inclusif et qui possède une grande complexité du système des genres et des nombres : une vingtaine de « classes nominales », autant de sortes de genres qui permettraient de distinguer par exemple « personnes humaines » de « êtres inanimés » comme nous, nous distinguons le masculin du féminin. Visio-conférence avec un collègue de Chicago. Thèse difficile, où le directeur de recherches est aussi tendu que le candidat, peut-être plus. Quand c’est fini, tout va mieux. On peut reprendre ses lectures favorites.

Durant le vol aller pour SF, le dernier Goncourt, acheté en vitesse juste avant l’embarquement. Pas si mal. Etonnant pour un Goncourt… Billet à écrire prochainement sur ce blog.

philip-roth-everyman-300x454Autre lecture en cours de séjour : un autre Philip Roth, « Un homme », cette fois (traduction de « Every man », titre anglais plus explicite, car il ne s’agit pas d’un homme « singulier » mais au contraire bel et bien de « tout homme »…), qui corrige un peu l’impression laissée par le précédent (« Exit le fantôme ») (j’ai entamé la lecture des romans de Philip Roth dans l’ordre chronologique inverse) là, la douleur est clairement évoquée et décrite. Mais comme si l’écrivain avait résolu de concentrer cette problématique du corps et de ses souffrances sur un seul (court) livre. D’où le sentiment d’une accumulation, d’un effet sériel, d’une routine : effet comique dont on ne sait s’il est volontaire ou non (j’ai lu quelque part qu’un critique, Eric Naulleau, avait écrit quelques lignes où il raillait Philip Roth justement pour cela, une sorte d’humour qui, a priori, n’est pas voulu). Une gageure : faire tenir en 180 pages l’histoire d’une vie, qui se ramène finalement à une collection de maladies (« mais au lieu de cesser, les ennuis de santé s’accumulèrent ; maintenant, il ne se passait pas un an sans qu’il soit hospitalisé » p. 78) entrecoupée d’épisodes érotiques et de mariages ratés(1). Une telle insistance à mettre le corps en avant, dans ses ratés, ses succès, parfois dérisoires, incapacité à résister à l’appel d’un orifice sexuel possédé par une top model, un mannequin danois prénommé Merete, mais qui se révèle être une telle catastrophe sur le plan humain que le chirurgien cardiologue en vient à dire au malade qu’il ne le laissera pas sortir de son hôpital si c’est pour être « soigné » par cet oiseau-là (« cette femme, c’est une absence, pas une présence »), une telle insistance, qui, comme on peut s’y attendre, culmine avec l’enterrement des corps, le dialogue avec un fossoyeur, qui fait état de ses trucs en matière de creusement du sol, finalement ça fait rire tellement ça confine à l’humour noir. Roth s’applique tant à nous convaincre que nous ne sommes jamais rien d’autre que l’équivalent de ce tas de terre et de pierres retiré du sol… (ce qui est juste, sans doute, mais c’est l’application mise à le dire qui est suspecte).

Ce thème du corps pourtant mériterait plus de sérieux. Au début de ce billet je parlais des effets de l’abstraction sur le corps, des exigences et des contraintes que ce corps subit du fait de cette caractéristique unique de l’espèce humaine : la réalité de la pensée, qui se renouvelle sans cesse, prolifère, se métastase, finit par s’épandre en mots, textes, ratures. Echanges sans fin, le tourbillon de nos pensées et de nos actes de langage tellement plus complexe et effrayant que la double hélice de l’ADN… Vertige si on conçoit que tout cela, y compris la création mathématique s’origine de nos corps.Where-Mathematics-Come-from-9780465037711 George Lakoff, linguiste, et Rafael Nunez, psychologue, ont écrit un livre à ce sujet, sur le comment des créations mathématiques à partir de nos structures cognitives.

Voilà ce que me soufflait à l’oreille, pendant que j’écrivais à cette table, l’endormie du café Vésuvio.

SF2-work

(1)    Michele, qui commente souvent mes billets, faisait remarquer dans un commentaire récent, le caractère « insupportable » des héros de Philip Roth, notamment dans le traitement qu’ils infligent à leurs femmes. Elle parlait notamment de cette Phoebe, qui apparaît dans ce roman-ci comme épouse singulièrement bafouée, que le héros remplace par pur esprit de vanité, dès qu’elle lui a signifié son intention de divorcer, au moyen de la jeune mannequin évoquée ci-dessus, ce qui va s’avérer évidemment un fiasco complet.

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Pacific Heights

SF-terrasses

San Francisco Dreams

Devant la boutique des livres éclairés
un clochard hirsute
balaie des paillettes

Pendant que le ciel bas se déchire
à la cime d’une pyramide

Routes en collines
Sédiments macadam

Un désir nommé tramway
sous la pluie américaine
avance en ahanant

Sous le bitume, le câble roule

Sur Nob Hill

une Voie lactée
d’ hôtels de luxe et de limousines

Au bord du Pacifique
d’étranges nageurs couverts de plumes
vont nourrir des phoques

Et je vois au-delà de la vitre
du bus
une tour qui penche

L’herbe s’enfonce
les dernières feuilles jaunes tremblent

D’un bout à l’autre de Market Street
une voiture canari

qui vient du Missouri
– elle y était en service
dans les années quarante –

tangue vers Ferry Building
comme à la ville un bateau.

Le vent à cinq heures

du côté de Mission

ou de Fisherman’s WharfSF2 SF3-BobKaufmann SF-CityLights4 SF-Ferlinghetti SF-Loris2 SFMOMA-interieur SF-phoques SF-RussianHill-allongé

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San Francisco, revue

SF3A Mission, la basilique et le petit enclos des premiers colons évangélisateurs, cimetière moussu, tombes francophones et huttes indigènes, souvenir de scène de Vertigo, quand Kim Novak saute du haut du campanile,

SF3-MissionA Alamo Square, les six maisons sœurs universellement photographiées,

SF3-AlamoSq-1Fisherman’s Wharf, pour un sandwich aux crabes et le spectacle inépuisable des éléphants de mer mugissant au soleil

SF3-CastroA Castro, quartier gay, les étendards arc en ciel,

A Washington Square, quelques habitants d’origine chinoise pratiquant le Tai Chi,

SF3-TaiChi

Coit Tower dominant la colline du télégraphe, des maisons en terrasse, baie vitrée sur l’Océan,

Golden Gate Bridge, pont symbole, belvédère vers le large,

SF3-GGBridge-2

Nob Hill, Hotel Fairmont, palais de Noel tout de pain d’épices,

Russian Hill, maisons de bois, isba de Jack Kerouac,

Fillmore Street, rue du jazz,

SFMOMA, le plus moderne, méditation devant Rauschenberg, admiration pour Hassel Smith, Joan Mitchell, Clifford Still, irradiance de Mark Rothko, humour de John Currin ou d’Allessandro Pessoli…

SFMOMA-2

SFMOMA-Rauchenberg

SFMOMA-HasselSmith

SFMOMA-Mitchell

SFMOMA-Rothko

Dernier étage du Marriott : une galaxie concentrée autour de Market Street…

SF3-Marriott

Douce endormie enfin au café Vesuvio…

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Escapade à SF


SF-AGUMais où vont-ils tous, ces hommes et  ces femmes, d’un pas rapide, tenant en bandoulière, presque tous, un étui cylindrique et noir, les jeunes en jeans et headphones aux oreilles, les moins jeunes aux cheveux argentés, lunettes cerclées, femmes en robe parfois longue, tous s’emboitant le pas les uns aux autres, sans un mot le plus souvent et sans guère de sourires non plus, tous s’orientant vers un seul et unique point de la ville, en l’occurrence le Moscone Center ?

Ils se rendent à la session d’automne de l’AGU (« American Geophysical Union »), et moi j’accompagne C. qui, comme presque chaque année, va là-bas, elle aussi, pour présenter son travail, avec quelques collègues, travail qui porte sur les « data center » à propos de séismes dans le monde.

SF-pyramidBelle escapade pour moi qui en profite chaque matin pour partir explorer, un à un, les quartiers, chics ou branchés, bohèmes ou populaires, gays ou financiers de San Francisco. Première balade, à tout seigneur tout honneur, réservée aux poètes qui ont tant fait pour faire connaître cette ville et amener jusqu’à nous, qui étions enfants, au creux des banlieues de nos villes grises, un peu de l’enthousiasme et de l’esprit de renaissance de la Beat Generation. Le carrefour entre Colombus Street et Broadway est un des quartiers les plus calmes et à la fois les plus excitants. C’est là qu’on trouve la fameuse librairie « City Lights », immortalisée par Allen Grinsberg et Lewis Ferlinghetti (entre autres), avec son coin de poètes en haut de l’escalier. SF-CityLights3On peut prendre une chaise, s’arrêter, lire des heures, des jours si on veut, personne ne nous délogera. On peut découvrir la poésie américaine et c’est là un continent qui vaut bien que l’on s’embarque de bonne heure. Les murs sont tapissés d’œuvres qui souvent, à ma grande honte, me sont inconnues. Au hasard l’on pioche. Et c’est ainsi que l’on ramène dans son filet les livres d’une grande poétesse, Louise Glück. Que j’ignorais jusqu’ici. Mais je trouve, malgré mon anglais lacunaire, ce qu’elle écrit magnifique, sombre et somptueux comme une nuit étoilée. « Vita Nova », « The Seven Ages », deux recueils courts. Ce serait bien si je parvenais à traduire certains poèmes sur ce blog. La Kerouac Alley borde la librairie, ruelle fantaisiste où l’on ignore si le charme italien est spontané ou recherché. De l’autre côté de la rue, le Vesuvio, bistrot ouvert en ce matin pour un « regular », au moins, à deux dollars. Deux étages de souvenirs et de coupures de presse, où se mêlent aux écrivains américains (Henry Miller…) des apparitions fugaces de nos poètes français, Baudelaire, Rimbaud… Les gens ici n’aimaient pas Hemingway (à cause dit-on de la manière dont il avait traité Dashiell Hammett). Ils aimaient Rimbaud.

SF-Vesuvio2

Comme il est pas loin de midi, je dine, en face, d’un sandwich dans un restaurant italien. Je déballe mes livres achetés, dont ce livre récent de G. Lakoff et G. Nunez sur les mathématiques vues du point de vue des sciences cognitives, qui m’intéresse au plus haut point (« Where do Mathematics come from ? »), ainsi qu’un court ouvrage de Scott Soames sur la philosophie du langage. De l’autre côté du croisement, il y a cet immeuble dont les murs sont des fresques géantes à la gloire du jazz. A deux pas de là, il y a le Spec’s et le Tosca encore deux haut-lieux de la culture san-fransciscaine, mais qui n’ouvrent que le soir.

SF-Jazz

Après l’expresso, je continue ma route, à la recherche de lieux littéraires de San Francisco comme, dissimulée au sein d’une ruelle minuscule (« Russell street ») sur « Russian Hill », la petite maison de bois où KerouacSF-KerouacHouse écrivit « On the road ». On ne peut pas entrer bien sûr. Rien d’autre à voir que la façade proprette, qui fait face à une autre maison charmante, construite en 1908. Puis le « cable car» sur Hyde Street, la célèbre « Lombard Street » vue du haut, avant de retomber sur Fisherman’s Wharf, un peu trop touristique, un peu trop kitch.

Rentrer à l’hôtel (« Vertigo », comme le célèbre film de Hitchcock) par le tramway ligne F, dont les voitures sont toutes des pièces de collection, avec leur histoire propre, affichée à l’intérieur. Telle voiture vient de Philadelphie, y fut en service dans les années quarante, telle autre vient de Milan etc.

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Un roman de Philip Roth

Je ne suis pas un spécialiste de littérature américaine. Encore moins de Philip Roth. Je me suis intéressé à lui suite à ce léger choc psychologique, raconté dans mon dernier billet, et parce qu’une de mes amies y a fait référence à propos d’un roman, son avant-dernier, « Exit le fantôme ». Un roman bien intitulé, qui capte ce moment – qui peut parfois s’éterniser – où l’individu qui était, l’instant d’avant, actif, oscille et bascule vers une vieillesse irrévocable. Que mes lecteurs et lectrices se rassurent, je ne crois pas en être là. Mais il vaut mieux prendre les devants. Prévoir. Vu que comme dit ci-dessous, c’est une expérience qui tôt ou tard nous assaille. Nathan Zuckerman, donc, est seul. Il a quitté New York voilà déjà onze ans pour se réfugier dans un coin perdu du Massachussetts, près d’une petite ville universitaire du nom d’Athena. Il y contemple de sa fenêtre le givre de l’hiver se poser délicatement sur les ajoncs des marais. On l’a compris, Nathan Zuckerman, c’est le double de Philip Roth (les familiers de cet auteur le savent). C’est donc un écrivain ayant acquis une grande notoriété. Il a quitté la ville à la suite de menaces qui demeureront à jamais mystérieuses. Et il n’est jamais revenu, laissant son agent s’occuper de ses affaires. Et cependant, il revient à Manhattan en cette année 2004, juste afin de subir un traitement chirurgical très hypothétique qui devrait le soulager des séquelles laissées par une prostatectomie. Enfin vous voyez, vous les femmes, vous comprenez : c’est toujours cette même angoisse chez les hommes, une angoisse qui a suscité un très beau livre, il y a quelques années : « La balance des blancs » de Jacques Henric (cf. ici). Mais « Exit le fantôme » n’est pas de la même veine. C’est un roman, ça signifie un thème, des sous-thèmes, une histoire, des personnages. Ce qui m’a plu dans ce roman, c’est que, dès le début, l’auteur n’y va pas par quatre chemins : « Je n’étais pas retourné à New York depuis onze ans. A part un bref séjour à Boston afin d’y subir l’ablation de la prostate pour cause de cancer ». On songe au début de « Mars » de Fritz Zorn (cf. ici), où l’auteur, dès la première page, annonce qu’il a un cancer, mais c’est pour dire que, finalement, c’est la meilleure chose qui lui soit arrivée de sa vie. Non, ici, ce n’est pas la même chose. De fait, si les troubles majeurs dont souffre Nathan (incontinence…) font bien la toile de fond du roman, c’est d’autre chose que l’on veut nous parler, de littérature tout bonnement. Ou plus précisément de ce qu’on fait à la littérature, ce qu’une certaine presse lui fait, qui s’intéresse davantage aux petits secrets contenus dans la vie des écrivains qu’aux vertus ou aux défauts de l’œuvre même. Au cours de ce bref séjour à New-York, Nathan renoue avec ses habitudes d’antan : ses pizzérias préférées notamment, et dans l’une d’elles,  il aperçoit Amy Bellette, une femme qu’il a connue autrefois, quand elle était la maîtresse d’un écrivain qu’il admirait alors beaucoup, un certain Lonoff. Le temps a transformé cette belle jeune femme en une malade, atteinte d’une tumeur au cerveau, qui va au restaurant dans une blouse d’hôpital , la moitié de la tête rasée. Il  va voir cette femme, qui lui raconte ses jours avec le grand écrivain, au moment où un jeune critique littéraire débutant, plein de rage et sûr de son droit, tente d’écrire une biographie de Lonoff dans laquelle il prétend révéler le vrai secret de celui-ci : il aurait couché, vers ses dix-sept ans, avec sa demi-sœur !  On touche ici à la fois le problème, effectivement, de la critique littéraire, et celui, qui semble ne pas être particulièrement thématisé par Roth, du puritanisme américain : le jeune journaliste fera d’autant plus mouche en dévoilant un secret de l’artiste que celui-ci touchera à un sujet supposé scabreux…  Et c’est le thème d’une lettre que la femme malade a voulu envoyer à la direction du TLS et qu’elle fait lire à Nathan :

Vos pages culturelles, ce sont des potins de tabloïde déguisés en intérêt pour « les arts » et tout ce à quoi elles touchent est converti en ce qu’elle [la littérature] n’est pas. […] Quelle transgression l’écrivain a-t-il commise, et ce, non pas à l’encontre d’exigences d’ordre esthétique, mais à l’encontre de sa fille, son fils, sa mère, son père, son conjoint, sa maîtresse ou son amant, son ami, son éditeur, son animal de compagnie ? […]
L’écrivain travaille pendant des années dans la solitude, mise tout ce qu’il ou qu’elle a sur son écriture, pèse ou soupèse chaque phrase trente-six fois [mais] tout ce que l’écrivain construit, méticuleusement, expression après expression et détail après détail, est une ruse et un mensonge. L’écrivain n’a pas de mobile d’ordre littéraire. Décrire la réalité ne l’intéresse absolument pas. Les mobiles qui le guident sont toujours personnels et généralement méprisables.

Indirectement, ce livre est donc un plaidoyer pour la littérature et pour les écrivains. Testament ? Peut-être puisque nous savons que depuis, Roth n’a écrit qu’un seul roman (« Némésis ») et qu’on nous annonce qu’à 79 ans, il met un terme à son œuvre, considérant qu’il lui est de plus en plus difficile d’accomplir cette tâche d’écrire, si harassante.  « Exit le fantôme » laisse entrevoir cette sortie à maintes reprises : comment écrire si la mémoire nous joue des tours, si d’un jour à l’autre, on ne se souvient pas de la page écrite.

Roman subtil et intéressant, donc. Qui cependant laisse juste selon moi une petite gêne. Roth a voulu, en marge de ce que je viens de raconter, nous convaincre d’une autre histoire : en revenant à New York, il est tombé sur un jeune couple, dont la femme fut autrefois une étudiante qui l’admirait. Pour un court instant, Nathan Z. en oublierait son infirmité. Il fantasme une rencontre impossible, qui pourrait au moins lui donner la substance d’un nouveau livre, qu’il ébauche sous forme de dialogue (« Elle et lui »), dialogue décevant (Lui : « est-ce que vos seins vous donnent confiance en vous ? »,  Elle : « oui », Lui : « Racontez-moi ça »), dérisoire. Mais peut-être est-ce voulu, après tout. Comme pour signifier qu’avec la vieillesse, vient aussi le dérisoire, non pas en le disant, mais en le montrant.

A la fin, Nathan disparaît… Exit, le fantôme…  (souvent désormais, roman ou film, le héros « disparaît » à la fin… on ne sait pas où il va. C’est le cas aussi dans « Amour » de Haneke… y a-t-il quelque part un lieu de destination des héros disparus ?).

 « Exit le fantôme » est dans la lignée de ce que nous pouvons connaître d’un certain état d’esprit anglo-saxon, qui refuserait de trop s’épancher. En ce sens, il échapperait – comme bien d’autres romans américains – à l’objectif de réalisme qu’il se donne. N’attend-on pas aussi, d’une œuvre littéraire, qu’elle nous dise la vérité, y compris sur les replis intimes de notre être, y compris la vérité de la douleur.

Photo extraite du site du « Monde-magazine »  (photo de Erik Madigan Heck)

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L’âge

Il arrive un temps où vous ne pouvez plus cacher votre âge, il sonne à la porte de votre corps – encore heureux que ce ne soit à celle de votre tête, enfin, pour l’instant – et vous fait sentir cette pointe de douleur que l’on associe parfois au regret, celui de ne plus être comme on a été, mais qui, plus concrètement, est liée à une soudaine limitation de nos possibilités. Avec l’âge viennent les risques de l’âge, les mots que l’on appréhende, ce moment qui, vous pensez, inévitablement arrivera,  où l’on égrènera comme des cailloux des énoncés de diagnostic portant sur vos douleurs (« Cancer »,  « carcinome », « tumeur »…). Encore que ce qui fait la vertu de l’âge, ce en quoi l’homme (ou la femme) âgé(e) se distingue de gens plus jeunes, est qu’alors que chez ces derniers de telles annonces tomberaient comme la foudre, ils arriveront aux plus vieux comme des vérités attendues, comme une confirmation, en quelque sorte : celle selon laquelle vous êtes mortel et que, quoi que vous fassiez, il n’y a strictement aucune raison pour que vous échappiez aux maux dont souffrent vos contemporains. Surtout après cinquante, surtout après soixante. Et ainsi de suite.

L’âge, on ne le « fait » pas forcément. Peut-être un jour une de mes étudiantes me demandera : « mais, monsieur, quel âge vous avez ? », c’est dans l’ordre des choses (elles me signalent bien, gentiment, que j’ai mis mon pull à l’envers quand c’est le cas, ou bien toutes sortes d’étourderies comme essuyer le tableau avec un mouchoir au lieu d’une brosse…). Je lui répondrai : « j’ai l’âge d’être votre grand-père », « ô monsieur », me répondra-t-elle peut-être, comme si elle était loin d’y penser, et moi de lui demander l’âge de son grand-père et je suis sûr, a priori, qu’elle me donnera exactement l’âge que j’ai, maintenant. Toutes auront compris, évidemment, qu’elles n’ont rien à craindre de ce vieil homme. Car elles n’ont rien à craindre de ce vieil homme. Qui donne les notes avec générosité, au-dessus de la moyenne, et est prêt à donner autant de devoirs qu’il faut pour leur remonter leur moyenne.

Hier, j’évoquais quelques angoisses, légitimes étant donné ce fameux âge et étant donnée une sourde gêne que j’éprouvais, de nature toute physique et, comme toute gêne, un peu désagréable, mais celle-ci peut-être plus, enfin pour un homme, j’entends. Parler c’est toujours éveiller la parole d’autrui, qui fait part alors des mêmes expériences. On se sent moins seul, on est noyé dans le nombre, le nombre grandissant des êtres vieillissants. Avalanche prévisible de corps malades. Engloutissement de fortunes dans des maisons de retraites où, comme tous les vieillards, nous finirons par attendre. Quand je dis « fortune » je ne dis pas seulement « financière », mais le mot ici s’entend comme dans « faire bonne fortune ». Autrement dit tant de chances, de possibilités ou de (comme disent désormais les économistes) « capabilités », englouties.

Mais son âge à soi n’est rien encore, car il se multiplie aussi dans le corps de l’autre, c’est-à-dire de nos parents quand ils sont encore en vie. Déchéance de l’âge au carré. Comme en témoigne cette mère, vieillarde hagarde ayant trébuché pour la x-ième fois, sortie de son lit, pour finir hanche cassée sur un lit d’hôpital.

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Bribes

Pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me demande parfois pourquoi faire. Ecrire sur ce support étrange, écrire pour qui ? Ne vaut-il pas mieux se concentrer sur d’autres formes d’écriture ? Ou alors il faudrait que ça en vaille le coup, que le texte – comment dire – que le texte épouse ce qu’on a envie de dire, au rythme où on a envie de le dire. Je l’ai dit déjà, dans l’à-propos notamment, que ce blog me sert surtout d’aide-mémoire. Ne pas oublier ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu. Ne pas faire comme cette fois récente où, avec C., nous sommes allés écouter Samy Frey dans « Cap au pire » au Théâtre de l’Atelier sans nous être souvenus qu’en réalité, nous l’avions déjà vu. Tout simplement, on se rappelait pas que ça s’appelait comme ça. Mais dès qu’on l’a vu, lui, dans son grand manteau noir, avec ses cheveux longs doucement parcourus par des fils d’argent, lui raide, sans un sourire, avec un seul geste : celui de balayer de temps en temps rudement ce qui vient à lui par les mots, lisant penché vers sa console où sans doute défilent les mots, les « Encore », les « Soit dit encore », les « tant mal que pis, encore » voire les « jusqu’à plus mèche encore », car c’est comme ça qu’il s’exprime, Beckett, alors on a compris, oui, c’était bien ça, on l’avait déjà vu. Pas grave, ça se voit bien une deuxième fois. Pourquoi pas une troisième. Voire plus encore. Nous aimons la petite place Charles Dullin avec son théâtre au bout, éclairé dans la nuit, ses bistrots eux aussi éclairés dans la nuit, qui ont ces allures de tableau impressionniste, quand l’un ou l’autre de ces peintres, de Pissaro à Renoir, peignait en petites touches crues de lumière jaune les halos au-dessus des lampes dans la nuit bleutée.

Parlant de peinture, le musée de Grenoble présente depuis peu l’œuvre de Philippe Cognée, jeune peintre français, qui a passé son enfance au Bénin, en est revenu, prétend-il, avec une recette de cire d’abeille pour enduire ses toiles.

Toiles réalistes qui demandent que l’on prenne de la distance, plus on s’éloigne plus les formes s’ordonnent, parfois des arbres, des paysages vus du train, des champs de colza et le plus souvent des segments du quotidien. La machine à laver, le congélateur, la baignoire. Objets comme plastifiés sur une toile blanche. Aller-retour entre la littérature et la  peinture, je partais de Beckett, j’arrive à ces œuvres-là, de Cognée, et c’est pour aussitôt se rappeler d’un roman de Jean-Philippe Toussaint, « La salle de bains » (on en avait fait un film, ça je m’en souviens bien, avec un certain Tom Novembre, film en noir et blanc, même, que c’était). Alors la baignoire, oui, sous toutes ses formes, de trois-quarts, de face et vue du dessus. Ou bien ces grands immeubles, ces barres qu’on voit déformées comme dans les gouttes de pluie qui ruissellent sur la vitre d’un train ou d’un autobus parisien. Il pleut tellement ces temps-ci.

Et puis encore ces carcasses de viande multipliées à n’en plus finir dans cette salle où une gardienne est venue me dire qu’il ne fallait pas prendre de photo. Elle voulait que j’efface celles que j’avais déjà prises. J’ai fait semblant. Salle de paysages indiens aussi, mais pas du tout comme on s’y attendrait. D’abord, « portrait d’un arbre ». J’aime l’idée de « PORTRAIT d’un arbre ». Car oui enfin, pourquoi ne pas faire aussi le portrait des végétaux ? des choses ? Le portrait est en principe limité à la reproduction des traits d’un être humain. Sans doute veut-on y voir une noblesse particulière. Tout bon portrait en effet se doit de laisser deviner l’âme qui est en-dessous. C’est la tradition, ou du moins la tradition occidentale. Il n’y a pas longtemps, je relisais, pour préparer un cours, le texte que Philippe Descola a fait pour l’exposition de l’an dernier au musée Branly sur « La Fabrique de l’ Image ». Descola ramène à quatre le nombre d’ontologies susceptibles d’influencer la manière dont on conçoit les images. L’une de celles-ci est bien évidemment le « naturalisme », couramment pratiqué en Occident depuis la Renaissance. Elle consiste à instaurer une séparation nette entre être dotés d’une vie intérieure et être qui n’en sont pas dotés, tout en reconnaissant que tous sont néanmoins soumis à des lois qui s’exercent de manière extérieure, les lois de la nature. A la différence de l’animisme, par exemple, qui, lui, accorderait vie intérieure à des êtres comme des animaux, des rivières ou des arbres. Parler de portrait d’arbre serait ainsi une manière d’évoluer vers un certain animisme.  Dans un court film présenté à l’entrée de l’exposition, Philippe Cognée montre ses techniques de travail, notamment en ce qui concerne ses dessins au crayon gras, qu’il enduit, eux aussi, de matière plastique, une matière plastique qu’ensuite il concasse, avec un rouleau à pâtisserie, faisant éclater les bouts de fusain qui se sont égarés, créant des trous noirs, comme il dit, à la surface de la toile. Quant à ses séries de petits tableaux juxtaposés pour former de véritables mosaïques, il les compare à des assemblages de signes. Etiquettes, objets, images, photographies, recouverts de vifs coups de pinceaux. Ils ne sont plus des images car, dit-il, la peinture, c’est davantage l’épreuve de la matière.

Peinture / photo / littérature. En septembre (autant dire il y a une éternité…) se tenait dans l’ancienne bibliothèque, une exposition prenant Stendhal pour prétexte, consacrée aux portraits d’écrivains. On avait ressorti les Nadar, ceux de Théophile Gauthier, de Baudelaire ou de Georges Sand (curieusement absence de Nerval, mais c’était paraît-il parce que les organisateurs n’avaient pu exposer que ce que l’agence de photographies avait pu leur procurer) et dans la salle du fond, on avait rassemblé des tirages de portrait d’écrivains contemporains réalisés lors du « Printemps du Livre » – dont j’ai abondamment parlé en avril – encore plus une éternité… ! – Des photographes plus ou moins talentueux avaient essayé d’imprimer leur style… superposant ainsi des clichés réalistes avec des tâches abstraites, ou bien exploitant le thème (éculé) du miroir. Miroir, mon beau miroir. Ne sommes-nous pas tous de simples reflets, blabla, disait un commentateur qui se croyait profond… J’en ai gardé quand même la photo d’une photo, celle de Lorette Nobécourt, dont j’ai aussi abondamment parlé en avril, ou bien en mai. Photographie / Peinture / Image : ici, la romancière nous apparaît comme capturée (on voit derrière elle celui qui la capture, qui lui tire dans le dos, en quelque sorte), réduite au signe d’elle-même, sans que rien ne puisse dire au spectateur ce qu’elle endure, ce dont, dans son beau livre « l’usure des jours » (une sorte de « making of » de son dernier roman « Grâce leur soit rendue »), elle fait le récit, à la fois exaltant et poignant.

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