On ne commente guère l’actualité, sur ce blog. Question de choix « éditorial ». Pourtant quelquefois difficile de ne pas réagir, de ne pas dire ce que l’on pense vraiment. Notamment quand éclatent les pires proclamations réactionnaires et dogmatiques. On se perd parfois dans l’illusion d’une société apaisée, d’une société où enfin, chacun, débarrassé de lois pesantes et d’oukases religieux, pourrait épanouir librement son individualité. On a la faiblesse de penser que c’est ça, le progrès et qu’en fin de compte, ceux qui prêchent qu’il n’est de progrès que technique, et peu dans l’ordre éthique, se trompent. Après tout, le progrès éthique existe : nos sociétés dites modernes rejettent de plus en plus la peine de mort (à l’exception notable des Etats-Unis), accordent à la vie de plus en plus de valeur et à cause de cela hésiteraient sans doute à se lancer dans des guerres-boucheries comme celle de 14, du moins on le croit et on l’espère. La diversité des êtres et de leurs conduites (sexuelles entre autres) semble se frayer un chemin vers la reconnaissance. L’homophobie est reconnue comme un délit, de même que le sexisme. Il y a donc des signes d’espoir. Mais par les temps actuels, nous voilà dans le genre de situation où nous sommes lorsque nous pensons que tout va bien et que, tout à coup, de manière sourde, montent, des fondations, d’étranges effluves qui nous rappellent l’existence d’un refoulé qui n’a jamais été totalement éliminé. Qui, il y a quelques mois, s’attendait à ce qu’autant de discours d’un autre temps se tiennent sur nos ondes et dans nos journaux, à l’occasion du débat sur le mariage pour tous et la procréation médicalement assistée ? Rien que dans la journée d’hier, 9 janvier : reportage sur le site du Nouvel Obs, débat sur France 2 à la suite d’un téléfilm.
Dans ce débat sur France 2, une femme se présentant comme militante pour le droit des enfants et annonçant fièrement son intention de manifester dimanche prochain, a repris et développé l’argument boutinesque selon lequel il n’y avait pas de discrimination envers les homosexuels dans la mesure où ils avaient bien comme tout le monde le droit de se marier… à condition que ce soit avec une personne de l’autre sexe ! Et cela en vertu du fait que le mariage n’a rien à voir avec l’amour et qu’il n’est qu’une institution prévue pour encadrer la filiation ! Cette femme est une chrétienne, et se gargarise probablement à longueur d’année avec les mots « d’amour » et de « pardon », mais lorsqu’on lui parle de mariage, n’est capable que d’énoncer la conception la plus éculée et dix-neuviémiste de la relation entre deux adultes. Vive le mariage bourgeois, les liaisons extra-conjugales, l’entretien des petites maîtresses pendant que Madame « tient son rang »… Discours d’un autre temps. Conception napoléonienne de la famille (et encore… lui soufflait son voisin, l’excellent juriste Serge Portelli).
Reportage du Nouvel Obs (« A cinq jours de la manifestation des antis, une paroisse parisienne organisait, ce lundi, une conférence débat sur la question »). On y lit que « L’homosexualité est le signe d’une blessure » (complété par : « Il y a donc des choses à faire pour la panser. Si on est tourné vers l’espérance, on sait que les blessures peuvent être guéries »). Doit-on comprendre que ceux qui ne sont pas homosexuels n’ont jamais subi de blessure ? Il y aurait ainsi des gens « normaux », sans blessures, propres sur eux, et « donc » hétérosexuels, et des « anormaux », animaux blessés, malades, et qui donc deviennent « homo ». Conception encore d’un autre temps.
Qui veut être honnête sur ces questions sait bien, au-dedans de lui-même (ou d’elle-même) que toute sexualité est unique, que l’individuation de l’être résulte d’une trajectoire intérieure unique, qui a rencontré ses impasses, ses obstacles et ses blessures, que personne n’échappe à l’angoisse sur son identité sexuelle à quelque âge de la vie, et peut-être à tout âge.
Lecture plus rassurante faite par hasard, parce qu’en me promenant sur facebook, j’y ai trouvé la trace d’une dame biologiste que j’avais rencontrée à Barcelone fin décembre et que cette trace contenait un article du NYT. On y parlait des nouveaux traitements du cancer, développés suite à la découverte faite par Steinmann, prix Nobel de médecine posthume, des cellules « dendritiques », ces cellules spéciales de notre système immunitaire qui filtrent les bonnes cellules de notre corps et les mauvaises. Les travaux accomplis après cette découverte (que Steinmann a du expérimenter sur lui-même puisqu’il était atteint à la fin de sa vie d’un cancer du pancréas – le pire) mettent en évidence que chaque traitement possible d’un cancer est unique, et qu’il n’existe pas de « remède universel » : il faut soigner en tenant compte du système immunitaire propre de chaque personne, lequel est le seul apte à combattre la prolifération des cellules malignes. Exemple s’il en est besoin, du caractère particulier de chaque être. S’il en est ainsi au niveau biologique, comment pourrait-il en être autrement au niveau psychique, quand non seulement nos cellules sont en cause mais aussi ce curieux et fragile équilibre de réseaux de neurones et d’hormones qui caractérise pour chacun de nous notre esprit et nos pulsions ? Nous souffrons tous et toutes de multiples blessures et ce que nous mettons dans l’amour, tout en étant le meilleur de notre vie, est aussi, toujours, le signe d’un manque, voire d’une névrose. Ceux et celles qui le nient ou font semblant de croire en autre chose ne seraient-ils (ou elles) pas davantage encore « blessé(e)s » que les autres ?
Le digne professeur d’obstétrique qui siégeait à côté de la dame « du droit des enfants » ( !) n’avait ainsi sans doute pas tort en toute fin d’émission de lui glisser dans le trou de l’oreille que, bien souvent, cette emphase mise à la défense « de l’enfant » alors qu’à côté de cela, on manifeste audit enfant le plus froid mépris (ce qui se produisait dans l’émission face aux enfants de couples homo ou nés par PMA, venus pour témoigner) cachait une grande perversion…




























Mais où vont-ils tous, ces hommes et ces femmes, d’un pas rapide, tenant en bandoulière, presque tous, un étui cylindrique et noir, les jeunes en jeans et headphones aux oreilles, les moins jeunes aux cheveux argentés, lunettes cerclées, femmes en robe parfois longue, tous s’emboitant le pas les uns aux autres, sans un mot le plus souvent et sans guère de sourires non plus, tous s’orientant vers un seul et unique point de la ville, en l’occurrence le Moscone Center ?











