Les violons du diable

Un festival chasse l’autre. Après Avignon, nous passons par Verbier, qui n’est pas loin de cette vallée où nous allons souvent mettre nos petits enfants à l’abri des montagnes… De loin, Verbier n’est pas joli, on y entretient une forêt de grues : chalets de richissimes en construction, fondations de béton pour des façades de bois garnies de géraniums… ô combien monotones. De près, ce n’est guère mieux : hôtels, cybercafés, magasins de luxe… toujours en béton. Le festival s’étale en plusieurs lieux : salle dite « des Combins » (une vaste structure temporaire recouverte de toile), chalet Orny, église (de style « moderne »)… C’est dans cette dernière qu’ont lieu les concerts en petite formation, ceux de 11 heures et ceux de 20 heures. Les premiers en général moins chers que les seconds, moitié moins même. Je ne sais pas pourquoi. Probablement parce qu’il y figure des artistes « moins connus »…

Mais Verbier offre des occasions uniques de rencontrer des génies musicaux. Je me souviens d’Evguéni Kissin découvert ici dans les années quatre-vingt, encore gamin, avec ses cheveux frisés et escorté par sa maman – l’URSS existait encore, je crois bien. Son jeu éclatait sous la tente de plastique et même s’il y avait eu des gouttes d’orage, mitraillant la bâche (comme c’est arrivé il y a deux ans pour un concert avec Charles Dutoit et Yuja Wang), on ne les aurait pas entendues. Cette année, c’est sans conteste Nemanja Radulovic, la découverte. Imaginez un diable sortant de sa boite, géant, costaud, chevelure de jais couvrant les épaules, en pantalons de cuir et habit de marquis. Sade ou Méphisto ? Disons plutôt : Paganini. Tout en pliant son violon à ses quatre volontés, il virevolte, fait face au public, puis lui tourne le dos afin de diriger les quatre jeunes de la Verbier Académie qui l’accompagnent dans cette première œuvre, un prélude de Fritz Kreisler, souriant aux deux violons, s’adressant aux deux violoncelles, échangeant des regards avec son excellent complice, le pianiste Julien Quentin. Il y a des moments de joie intense grâce à la musique – banal ! – mais ces moments sont encore plus forts quand on a le sentiment que les barrières sautent : la musique classique rejoint le rock. Mozart ne ressemble plus tout à fait à Mozart et Bach plus tout à fait à Bach, les sacro-saintes « cadences » sont oubliées, les rythmes varient. En deuxième partie, il nous gratifie des grandes œuvres pour violon du XXème siècle : Enesco bien sûr, et « Tzigane » de Ravel.

A l’entretien radiodiffusé qui suivra, avec un journaliste de la RTS, Nemanja Radulovic, qui apparaîtra doux comme un agneau, fera sentir à quel point ces œuvres sont difficiles et propices à tous les dangers. Il répondra à son interlocuteur qu’il réalise à quel point il met en danger son accompagnateur et… lui-même. Entretien captivant, qui révèle un musicien de vingt-six ans qui a déjà beaucoup vécu. Ce goût du danger, c’est le sentiment que nous risquons à chaque instant de perdre notre vie. Comme son nom l’indique, Nemanja Radulovic est d’origine serbe, il a souffert de la guerre, ça se voit. Il est venu à Paris en 2000, il avait quatorze ans. Neuf de ses proches ont disparu en l’espace d’une année et demie. Déjà solide violoniste à son arrivée (il avait donné à Belgrade, son premier concert à sept ans), il fut pris en charge par Patrice Fontanarosa auprès de qui il a développé cette technique magistrale. Un de ses objectifs est évidemment d’amener le maximum de gens – et de jeunes en particulier – à la musique classique. On pense en l’écoutant à d’autres violonistes qui ont une démarche similaire, comme David Garrett (ce violoniste qui a fait cette triste expérience dans le métro de Chicago de jouer sur le quai, déguisé en clochard, afin de voir les réactions des voyageurs, lesquels, comme le montrait une video qui a beaucoup circulé sur Internet, demeuraient hélas indifférents…). Des musiciens pour qui jouer est un immense plaisir, mieux : représente la vie même, à son paroxysme d’intensité. En écoutant le concert, dans mon esprit, à un moment, a jailli l’expression « passer le temps »: la musique fait passer le temps. Cette expression était autrefois utilisée de façon péjorative (« une réussite… ça passe le temps ») et à cause de cela, je riais intérieurement. Or, c’est pourtant vrai que, littéralement, la musique fait passer le temps d’une autre manière. Pendant le concert, on avait l’impression d’un bloc de temps clairement détachable, dont on savait, hélas, qu’il allait s’interrompre (même s’il se prolongeait un peu avec quelques rappels), c’était un présent dilaté mais fini. Après le concert, il en vient toujours des ondes retardataires, mais qui bien sûr s’estompent. Et vous me direz : c’est comme tous les moments forts de la vie ! Et vous aurez raison. On comprend mieux ainsi la passion du musicien…
qui pourtant s’inscrit dans le quotidien puisque…

rejetant sa vaste chevelure en arrière, Nemanja quitta ses auditeurs d’un pas tranquille, tenant sa copine par la main…

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Avignon in, Avignon off

Le théâtre ressuscite en nous l’amour du texte, c’est la principale fonction que je lui vois. L’amour du texte comme l’amour tout court. Il nous dévoile un accès à son corps. Avec lui, le texte en a fini de n’être qu’un mur fait avec des mots-briques. La paroi blanche d’une page se couche à l’horizontale et devient poreuse pour un voyage dans un temps imaginaire. Merci à Avignon, au « in » comme au « off », d’exister pour nous rappeler ça. J’aurais pu aisément l’oublier, d’ailleurs je l’avais oublié. Quarante ans – ou plus, je suis coquet, je ne dis pas mon âge… lequel est presque celui du sien – que je n’avais mis les pieds au Festival, ou peut-être une fois, vite oubliée, au début des années quatre-vingt. Un gros inconvénient d’Avignon : si vous n’êtes pas bien informé, si vous n’avez pas vos habitudes, au moment où vous voudrez réserver, il n’y aura plus de place, plus de place pour rien, et cette année encore, ce fut « moins une », rattrapés par le fil nous fûmes, et juste pour deux malheureuses places isolées dans les derniers rangs. Misère. Ça n’aide pas. Deux places de misère pour le festival « in », pour une « Mouette » controversée. Je ne dirai pas grand-chose, car je crois que je ne l’ai pas vue. Pas « vue » de « littéralement vue ». Le son partait dans le mistral, la vision était celle de corps-fourmis égarés dans un décor d’apocalypse – un avion sans doute avait dû s’écraser par là, on ne voyait plus la fumée, mais on voyait un énorme réacteur, enfoncé dans le sol, et qu’escaladaient par moments les corps-fourmis, en ahanant, poussant des cris stridents, dont les ombres chinoises heureusement se projetaient sur le mur du Palais. Une « Mouette » engluée, a dit « Télérama », une « Mouette »  en survol, a dit la critique du « Monde » – mais curieusement elle ne parle que de la première scène, que de l’entrée des comédiens à masque de mouettes, de la mort de Treplev et de la première phrase – « je suis une mouette, non, je suis une actrice » – et ne parler que de la première scène laisse un doute : a-t-elle bien tout « vu », elle aussi ? A-t-elle entendu ce fonds musical pénible, ce guitariste jouant des accords faux et chantant « lalalala » avec une voix qui déraille ? A-t-elle pu supporter quatre heures (oui, quatre heures, pour une pièce faite pour durer au maximum deux heures trente) cette diction exagérément lente et articulée, conçue sûrement pour vaincre la rumeur du vent, mais qui sied si mal à Tchekhov ? Je sais, nous étions loin, mais si on ne peut apprécier un spectacle à la distance où nous étions, pourquoi y vendre des places (au même tarif que les premiers rangs, bien entendu) ?  Au moins cela m’aura donné l’envie de retourner au texte et de corriger cette fâcheuse impression ressentie à entendre ces phrases pontifiées que dans Tchekhov  peut-être, il y a plus de platitudes qu’on ne le croit en général…

Mais heureusement, notre expérience du texte ne s’est pas arrêtée là. Elle n’avait d’ailleurs pas non plus commencé là. Il y a le « off » aussi, où il est beaucoup plus facile d’avoir des places (un petit coup de fil la veille et hop, c’est bon). Alors là, en deux jours, pensez, pour peu qu’on ne soit pas trop gêné aux entournures question finances (car là est un bât qui blesse et qui doit en décourager plus d’un, notamment chez les jeunes), comme on peut en profiter ! Onze cent soixante et un spectacles simultanément, de « Boucle d’or et les trois ours » à « Electre » ou à « Huis-Clos »… En ces deux jours : Sophocle, Feydeau, Duras, Zweig et Dubillard. C’est là que le texte nous a saisis, bien plus qu’à « la Mouette ». Prenez  « Electre » de Sophocle, par exemple, au Théâtre Notre-Dame, qui nous plonge dans la saga des Atrides – comment depuis Jonathan Littell ne pas penser aux « Bienveillantes » ? – Merveilleuse adaptation d’Antoine Vittez, qui rend limpide et clair un texte difficile, jouée par un sextuor exclusivement féminin, avec une Electre dont les cris de douleur vous tirent les larmes, une Clytemnestre puissante au corps de roc, un Egiste à la voix de renard, dans un décor blanc, où la fausse nouvelle de la mort d’Oreste est annoncée dans To Bima, seul clin d’œil à la situation de la Grèce d’aujourd’hui.  Ou bien ce délire de rire avec « Mais n’te promène donc pas toute nue » (Théâtre Buffon) dans une mise en scène tourbillonnante et avec des acteurs si drôles, et avec juste assez de décalé dans le jeu pour nous faire rire plus encore. Quel as, ce Feydeau ! Un argument si faible au départ et… à l’arrivée tellement de quiproquos calculés au plus près qu’on est prêts à rouler de rire sous les sièges…

Amour du texte encore et plus que tout, plus que jamais grâce à « la maladie de la mort » de Marguerite Duras, un texte qui pour moi dormait, littéralement : acheté, jamais lu, les pages n’étaient même pas coupées et métaphoriquement aussi, comme un rêve que l’on a fait et qu’on a laissé au sommeil du doute. Mis en scène, le rêve refait surface, il apparaît et on s’y noie presque. La réalisatrice l’a fait en suivant de près les indications de Duras. Elle disait : « La maladie de la mort pourrait être représentée au théâtre. La jeune femme des nuits payées devrait être couchée sur des draps blancs au milieu de la scène. Elle pourrait être nue ». Elle était nue. « Autour d’elle un homme marcherait en racontant l’histoire ». Un homme marchait en racontant l’histoire. « Seule la femme dirait son rôle de mémoire. L’homme jamais. L’homme lirait le texte, soit arrêté, soit en marchant autour de la jeune femme. ».  C’est ce qui se passait vraiment. Sauf que de temps en temps il entrait aussi dans une terreur folle. Elle dit aussi : « La jeune femme serait belle, personnelle ».  C’était  le cas, bien sûr. « Par une grande ouverture sombre arriverait le bruit de la mer ». Mais, disait-elle aussi : « Il n’y aurait pas de musique ». Là, (sacrifice aux temps ?), il y en avait…

Ce genre de texte-là, lu, incarné par la grâce du théâtre, nous rend heureux, infiniment heureux.

Qui est « in » ? Qui est « off » ? Qui est « out » ? On lit sur les murs des théâtres que de nombreuses jeunes compagnies s’insurgent. Contre les propriétaires de salles qui imposent leurs conditions et cherchent avant tout leur profit (quelle aubaine d’avoir eu une arrière-cours, un garage dans les années soixante-dix, une cave minable que l’on a vite aménagée), contre la morgue et le dédain des festivaliers « in » aussi… comme s’il n’y avait pas parfois plus de créativité dans ces petites compagnies que dans bien des troupes officielles et subventionnées… Deux jours cette année… une semaine au moins, l’an prochain !

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On ne va jamais à Dublin sans son Joyce

Ah passer le pont de O’Connell avec son Ulysse sous le bras, s’arrêter au coin du pont, lire la plaque de bronze où est gravé le passage où Leopold Bloom franchit la rivière, et retrouver dans le gros pavé de 600 pages la note, l’alinéa, le chapitre d’où il est extrait. Les bus, comme de son temps, sont là, nous frôlant, avec ou sans impériale. De l’autre côté, Temple Bar, Grafton Street, Dawson Street (ma préférée car bordée d’arbres, et hébergeant la plus belle librairie), James ne devait pas avoir la même vision que celle que nous en avons aujourd’hui. Faisait-on seulement du tourisme à Dublin dans les années vingt ? Proclamation d’indépendance toute récente. Devait encore rester beaucoup de traces de balles sur les murs près de la Poste – je me souviens être venu ici (mon premier voyage) avec un pote pour un tour de l’île en stop, en 1967, la ville n’était même pas encore pleinement reconstruite, on voyait des ruines non loin de Mountjoy Square, où était – est toujours ? – l’auberge de jeunesse, la misère était telle à l’époque qu’on voyait les enfants déguenillés marcher pieds nus dans la rue – , mais ce n’était pas Beyrouth, ni Alep, ni Homs, les progrès ne se mesurent pas. On peut lire dans la grande bibliothèque qui abrite le livre de Kells (avec d’autres du même an mil) une affiche authentique qui annonce la République. Se promener avec Joyce, mais savoir que même les Irlandais cultivés trouvent cela difficile à lire car rempli d’allusions et de clins d’œil dont on ne peut plus connaître la cible, et nous autres, étrangers, qui, de plus, le lisons pour la plupart en version traduite, encore moins. En moins hermétique, on peut lire ses « Lettres à Nora », dont on parle souvent en ce moment, plus directs, plus explicites, un atelier pour ses écrits futurs. Joyce y mélange, autant dans la bonne humeur que dans l’angoisse, ses obsessions religieuses et sexuelles, et il n’y va pas par quatre chemins, le petit père, pornographie, « horribles lettres impudiques », et que je te lèche le con, et que je te branle, et encore je n’en dis que le plus décent. Allez voir, c’est un festival. Mais en même temps le remords, l’auto-flagellation, le blâme. On le sent torturé. Il a dû rentrer à Dublin pendant que sa Nora (miss Nora Bernacle, qu’il a rencontré le 16 juin 1904, qui se trouve justement être le jour où est censé se passer en entier la longue balade d’Ulysse dans les rues de la capitale irlandaise, et qui deviendra madame Joyce en 1931) était restée à Trieste. Autrement dit, elle à Trieste et lui à Triste. D’autant que de malins plaisants de ses « amis » se sont évertués à le convaincre qu’elle le trompe. Il ne supporte pas Dublin à ce moment-là :  « j’ai en horreur l’Irlande et les Irlandais […] Je ne vois rien, de quelque côté que je me tourne, que l’image du prêtre adultère et de ses valets et de femmes rusées et perfides » (p. 111). Le rôle des prêtres en ce temps-là. Je ne sais plus dans quelle rue, une plaque commémorative. Elle dit qu’une femme ayant déjà au moins une douzaine d’enfants, malade, alla voir son curé pour lui implorer le droit de ne plus continuer à procréer, lequel, bien sûr, la prit de très haut et la somma de continuer. La femme et l’enfant moururent dans cette maison où on a mis, depuis, la plaque.

Il est intéressant aussi de visiter en ce moment à la National Gallery l’exposition de photos consacrée à un autre livre : Dubliners. Fut transposé à l’écran par John Huston qui n’en garda qu’une nouvelle : « Les Morts ». Voilà qui me ramène au titre du roman de Lorette Nobécourt, « En nous la vie des morts » (dont J.M. a parlé sur son blog, très récemment). A Dublin, dans le Vermont, à Paris, la mort nous habite. Elle vient et revient sous la forme d’un ange sur une façade, ou d’un nuage dans un ciel exagérément gris.

Dublin est la seule capitale européenne où les restes du XIXème sont à ce point présents, pas sous la forme de beaux bâtiments, c’est pas Orsay, c’est pas les palais romains, mais sous la forme d’un habitat ouvrier et d’usines dont les cheminées ventrues, autrefois rouges devenues noires se dressent encore au cœur de la ville. Tout ce quartier dominé par des entrepôts énormes, des passerelles et des charpentes de métal : la brasserie Guiness, emblème, fleuron de la cité. Et pourtant, tout ça pour ça ? ce brouet fade versé à tiers de hauteur de verre « pour la dégustation », après la visite… Dublin, c’est pas les églises qui manquent… Christchurch, Saint Patrick… monuments médiévaux qui ont pris la place des sites Viking. Moyen-Age à Dublin (visiter le musée Dublinia). La peste en a décimé autant que le fera la grande famine en plein XIXème.

En cette fin de mois de mai, les « NO » étalés sur les façades ne sont plus des cris de refus des malheurs et catastrophes s’abattant sur la population, ou bien alors d’un autre type de malheur, qui a pris le nom « d’austérité ». La crise des banques a entraîné l’Irlande dans une spirale descendante. Moins qu’en Espagne peut-être, mais tout de même, l’explosion de la bulle immobilière, qui laisse des appartements construits à la va-vite dans des quartiers excentrés, sans repreneurs. Les frais médicaux augmentent, les gens ne se soignent plus, ils retournent, déçus, à ce qu’ils imaginent avoir été la vie de leurs parents. Le libéralisme économique les a eus, comme il continue de les avoir. Le « non » n’a pas gagné. La peur a été la plus forte : ce fut un « oui » au pacte de stabilité.

Le dimanche, en partant, des bruissements morbides et stridents, comme les hurlements d’un monstre qui voudrait tétaniser ces pauvres Irlandais : la ville a vendu à une marque de bière l’autorisation d’organiser un simulacre de Grand Prix de Formule 1 dans les artères principales de la ville, le long de la Liffey, et sur O’Connell street… le libéralisme, je vous disais.

« The street was busy with unusual traffic, loud with the horns of motorists and the gongs of impatient tram-drivers ». 

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Riga, pour une conférence sur la « Game Semantics »

Riga. Je me rends compte que je n’ai pas parlé de Riga. Riga ? Lettonie. Oui. Merci. La Lettonie ? juste en haut, enfin au milieu, au milieu des trois pays baltes. Plus au nord : l’Estonie, plus au sud : la Lithuanie. La Lettonie est le plus grand des trois. Remarquez sur la carte une belle baie, au fond de laquelle, justement , niche Riga, vieille ville hanséatique. Traversée par un ample fleuve – la Daugava –  qui va se jeter dans la Baltique. Les harengs de la Baltique… La ville, elle, rien de bien étrange. Ressemble à toutes ces villes du grand nord, avec leurs maisons dentelées, leurs pavés sonores et la chanson des carillons. Le cœur de la ville est particulièrement léché. Propre. Trop propre. On me dit qu’il y a quinze ans, c’était noir, sale, déglingué. Comme ces quelques maisons qui restent quelques rues plus loin sans doute, enfin, bien plus loin, dans les quartiers où les touristes ne vont jamais. Sauf quand ils doivent aller faire une déclaration à la police pour déclarer la perte (le vol ?) de leur portefeuille qui contenait plein de choses utiles, pour payer notamment, mais aussi une photo de moi avec ma petite fille sur les épaules quand elle avait deux ans, elle en a trois et demie aujourd’hui. Là, cette perte m’est utile : l’étudiant dévoué qui m’accompagne pour la traduction – le commissariat de police, rien à dire de particulier sur le commissariat de police, on est d’abord accueilli par une blonde gendarmette, puis pris en charge par des officiers de grade de plus en plus élevé : où cela vous est-il arrivé ? décrivez le contenu, euh… derrière cette porte blindée, des cellules peut-être ? une nouvelle altière gendarmette sort des locaux, elles sont pas mal en général les lettones – cet étudiant dévoué donc, m’emmène faire un tour, pas forcément du côté de ses amours mais du côté de sa jeunesse, quartier d’allure soviétique où il vécut enfant, époque brejnévienne où il n’y avait rien dans les magasins, mais où quand même (ah quand même il y avait quelque chose de bon ?) on pouvait le dimanche aller pique-niquer où on voulait dans les grandes forêts ou bien au bord de la Baltique, alors qu’aujourd’hui, l’espace s’est terriblement privatisé. Il m’emmène aussi vers les lieux du souvenir, cimetière aux tombes moussues sous les grands hêtres, monuments grandiloquents à la mère patrie (« mother Latvia »). Nous n’irons pas au musée de l’occupation… qui affiche clairement son point de vue sur l’histoire : elle va, l’occupation, de 1941 à 1991. Hitlérisme et stalinisme confondus. Cinquante ans de déportations. Extermination quasi-totale de la population juive. Troupes lettones incorporées dans l’armée nazie (contre leur gré ? avec leur gré ? on nous demande ne pas juger. Surtout ne jugez pas. Alors je ne jugerai pas). L’étudiant letton, lui, grand, maigre, à l’allure de fille, avec pourtant la pomme d’Adam qui joue l’ascenseur dans son cou décharné, en a tiré une philosophie : que sont nos problèmes d’aujourd’hui, dût-il y avoir la crise économique, comparés avec ce qu’ont connu nos parents en matière de déchirement ? Il a vu revenir son oncle d’un camp de Sibérie. Mais tout n’était pas si terrible. Il vivait dans un quartier de HLM où neuf enfants sur dix avaient le russe comme langue maternelle, alors lui, bien sûr, aussi parlait russe, il n’y avait pas grande différence entre les populations, russes ou lettones. Aujourd’hui, cela lui sert bien cette connaissance de la langue, car le grand voisin revient de temps en temps pour faire ses courses, c’est-à-dire trouver une main d’œuvre moins chère ou mieux qualifiée. Il me dit aussi qu’il a vécu dans un des immeubles Art Nouveau qui sont une des curiosités architecturales de Riga (où certains immeubles rappellent le Gaudi de Barcelone) jusqu’à la naissance de son premier enfant il y a cinq mois, mais ces immeubles, mal entretenus, fuient de partout, seuls deux étages sont habités : le rez-de-chaussée et le sixième et dernier étage. Pas facile quand on a un bébé (bien sûr pas d’ascenseur). Il me ramène à mon hôtel, près d’une cour pavée pleine de terrasses de bistrots où, sous un chaud soleil, des touristes à l’allure bavaroise (ils se gorgent de bière) se mêlent à une noce printanière. Ah ! Bierstube, magie allemande.

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La carte (sans le territoire)

La littérature transforme-t-elle le monde ? Si elle ne transforme pas le monde, je crois qu’au moins elle transforme les gens, du moins ceux qui la lisent. Je suis d’accord en cela avec Lorette Nobécourt (voir mon billet sur elle). J’userai d’une métaphore très osée et qu’on me reprochera sûrement sur un ton scandalisé : une œuvre de littérature est comme un logiciel, y pénétrer c’est mettre en marche (« émuler » disent les spécialistes) des fonctionnalités qui resteraient dormantes sans son action. On sait les mots d’Eluard (« combien d’amours n’auraient pas existé sans les poèmes d’amour » – ou à peu près, je cite de mémoire). La lecture de certains romans vous stimule, fait éclater l’urgence de vie en vous, vous ouvre à l’autre de manière inespérée. C’est ce que j’avais ressenti avec « Grâce leur soit rendue ». D’autres textes peuvent au contraire vous déprimer, agissant sur des leviers plutôt sombres, de ceux qui vous font vous poser le genre de question « à quoi bon ? » parce qu’ils exploitent à satiété les facilités d’un style désespéré. J’ai longtemps résisté à la lecture de Houellebecq. Il aura fallu une rencontre à Riga avec un groupe de professeurs étrangers très sérieux (de ces gens avec qui on ne discute pas, qui ont raison, forcément raison) pour que j’en vienne à le lire. J’étais assis à la même table que quelques spécialistes de logique et de philosophie venant de divers pays : Autriche, Finlande, Roumanie et leur conversation allait sur Vienne et la littérature autrichienne. Je les entendais dire grand bien de Thomas Bernhard. C’est alors que mon voisin roumain (mais qui professe à Helsinki), me glissant un œil narquois, déclara : « Bernhard était mon écrivain préféré… jusqu’à ce que je découvre Houellebecq ». Ces mots ont fait sur moi l’effet ressenti par une vache qui heurte son museau à la barrière électrifiée sensée l’empêcher d’aller plus loin. Un picotement. J’avais lu « Les particules élémentaires » et n’en avais pas gardé un trop mauvais souvenir. Par la suite, j’avais été très agacé par la médiatisation du personnage et quant à son Goncourt, j’avais pensé attendre sa parution en poche pour en prendre connaissance. Ce qui vient de se faire (la parution en poche). Je n’ai pas réagi parce que je ne l’avais pas lu. Bien sûr, j’aurais pu dire… bien sûr j’aurais pu aussi déclarer courageusement que, écrivain autrichien pour écrivain autrichien, je préférais cent fois Peter Handke à Thomas Bernhard, mais non, comment annoncer cela ? Des trucs pareils, entre gens éduqués, ça ne se dit pas. Il aurait fallu justifier. Handke ? Un écrivain bien trop doux. Manque d’agressivité, de méchanceté. Ce n’est pas avec de bons sentiments qu’on fait de la bonne littérature etc. J’ai donc préféré sourire bêtement. Houellebecq, oui, Houellebecq si ça leur chante.

Et je me suis embarqué dans son dernier opus, « La carte et le territoire ». Le sujet est simple, trop simple. Navrant. A paraît-il valeur de parabole. Un homme fait fortune de son art, consistant à photographier des cartes Michelin sous tous les angles, en vertu de ce que, n’est-ce pas, la carte vaut mieux que le territoire… bien sûr, la représentation de la vie vaut mieux que la vie et les histoires d’amour en roman photo valent mieux que l’amour. Dans une chanson, Brassens se moquait de celui qui « faisait le brouillon de ses baisers sur les femmes nues des musées », mais là, ce n’est pas le brouillon (qui suppose qu’on « mette au propre »…) ni l’esquisse, mais l’imitation restant au stade d’imitation. On peut rire à lire Houellebecq : c’est drôle par exemple l’histoire de son propre enterrement, dans un cercueil d’enfant (un mètre vingt) parce qu’en essayant de recoller tous les bouts on n’avait pas pu reconstituer le corps dans sa dimension normale. C’était plus rationnel comme ça, certes, mais enfin quand même, ça manquait un peu de dignité. C’est drôle et puis c’est instructif, si on veut se renseigner sur les mouches Musca domestica, si on a oublié qui était Frédéric Nihous ou si on veut en savoir plus sur le fonctionnement des chauffe-eau. Chez Houellebecq, le savoir wikipedia incarne la raison ultime de la littérature : que dire en effet de plus, tout y est. Alors pourquoi écrire ? Gagner de l’argent, être célèbre. Ça doit être ça.

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Printemps – Ouessant

(copyright A.L.)

J’avais vu une page, en hiver, dans “le Monde”, qui vantait l’île d’Ouessant… une île de tous les vents, disait-on. Aussitôt lu, aussitôt réservé. Un petit gîte qui ne paye pas de mine à l’enseigne du Poisson d’avril, et justement pour un voyage en avril, ça tombait bien.

Après un tour à Camaret, presqu’île du Crozon, port de pêche à la langouste, aujourd’hui plutôt araignée de mer, crabe, homard, rappelant un peu ce port chilien, patagonien plus exactement, de Puerto Natales, où là aussi on pêchait, ou ne pêchait que l’araignée de mer, grande spécialité patagonienne… jusqu’à ce qu’un jour sans doute, par épuisement, il n’y en ait plus (là-bas on la mange en bouillon, ou bien en sauce mijotée). Presqu’île du Crozon: pointe des Espagnols, marquée par l’histoire. Promontoire d’où l’on protège la rade de Brest, face au Goulet. Brest. Ville à deux étages, le port puis une rampe qui monte vers la ville bourgeoise. Deux rues principales, de Lyon et de Siam (Il pleuvait sans cesse sur Brest/ Et je t’ai croisée rue de Siam/ Tu souriais /Et moi je souriais de même/ Rappelle-toi Barbara). Avenue qui rappelle un peu les cités soviétiques. Animation du port. Là aussi bateau qui revient de la pêche, avec des cargaisons de seiches. Bateaux de guerre, bateau des douanes, petits restaurants le long du quai. Au matin, nous embarquons vers 8 heures. On nous a annoncé que la mer serait grosse, que pendant la nuit, elle aurait eu le temps de “se former”. Donc pas question de partir l’estomac vide, c’est pourquoi à l’hôtel, nous avons commandé le petit dej, avec pas seulement le bon vieux croissant, mais aussi la charcuterie, le saumon (oui, le saumon au petit dej), les oeufs… enfin bref, bombance. Et à 8 heures vingt, sac au dos, nous embarquons sur le Fromveur II, bateau moderne, rassurant, avec des sièges confortables à l’intérieur, mais au départ, bien entendu, tout le monde veut être sur le pont. Dès la rade, le navire s’enfonce dans des creux que je ne saurais évaluer en mètres (deux mètres, cinq mètres, plus?), mais ce que je sais, c’est que, posté à l’arrière, après chaque disparition, la poupe se relevant vers le ciel, on voit la mer revenir comme un mur pendant que la proue se redresse. A Molène, le bateau ne peut accoster et c’est une petite coque qui vient prendre les quelques passagers qui ont décidé de débarquer.

Après Molène, le creux des vagues s’accentue. On me dira plus tard que les creux étaient de cinq à six mètres. C’est à cet endroit que l’on traverse le Fromveur, courant qui fait une barrière entre les deux îles. Des visages alors se décomposent, des glouglous sinistres s’échappent d’estomacs tordus, les enfants sont malades et le personnel de bord circule pour distribuer des sacs plastiques. Accostage au Stiff dans le froid et la mouille. Nous avons réservé des vélos. Le loueur organise lui-même et gratuitement le transfert des bagages jusqu’au bourg de Lampaul. Après trois heures de lutte contre le mal de mer, voici venu le temps d’affronter une première côte et un grand vent de face à coups de pédale… On nous avait vendu une île sans voitures… en réalité encombrée de voitures. Nous avons même vu, sur le coup de midi, un embouteillage dans la rue principale, face au Huit à Huit… L’après-midi, nos vélos s’envolent, avec nous bien entendu, pour aller admirer les effets de la tempête sur la pointe de Pern, vers le phare de Nividic, blancheur de la mousse et tourbillons des vagues, glaciers en mouvement.
Des cathédrales d’écume se dressent de manière éphémère au-dessus des rochers sentinelles et des pylônes électriques conçus pour alimenter le phare et qui ne sont plus aujourd’hui entretenus. A force de nous aventurer trop près, nous disparaissons sous une montagne d’eau de sel, mais heureusement, nous ne sommes que trempés jusqu’à l’os et sur les vélos du retour, la chaleur du soleil revenu nous sèche.

Les jours suivants, la tempête se calme. Dès le lendemain, l’océan est redevenu bleu. A l’autre pointe de l’île, Porz Doun, on s’assied face au phare de la Jument. On longe la côte à vélo jusqu’à voir nettement l’île de Molène, derrière son phare de Kéréon, à l’intérieur si luxueux à ce qu’on dit (une dame ayant légué par testament sa fortune afin qu’on le fournisse dans les bois exotiques les plus rares).

Le musée des phares et balises est sis au phare de Créac’h, le père de tous les phares (c’est ici que maintenant est installé l’ordinateur qui commande à tous les phares de l’île), édifice dix-neuvième. Dans ce musée on apprend que Fresnel, l’inventeur de la théorie ondulatoire de la lumière, a conçu tout le système d’éclairage des côtes françaises au début du XIXème siècle. Partisan de Louis XVIII, il eut quelques problèmes de prison pendant les Cent jours, mais Arago le sortit de là, et les côtes françaises lui furent à jamais reconnaissantes. Sa principale trouvaille fut de trouver un système de lentilles en remplacement des miroirs paraboliques gaspilleurs de lumière (seulement 50% est reflétée). Le musée expose parmi les plus belles et les plus énormes lentilles que l’on puisse imaginer. Fresnel établit aussi un classement des phares: ceux de premier ordre qui devaient avoir la portée maximale pour les bateaux qui croisaient en haute mer et ne voulaient pas se rapprocher des côtes, ceux du second ordre, qui permettaient un voyage plus près des côtes et enfin ceux du troisième ordre qui gardaient entre autres choses les entrées des ports. Le musée est aussi celui des naufrages, comme le plus célèbre, celui de 1896, du navire anglais Drummont Castle qui revenait du Transvaal et n’avait plus qu’un jour de navigation avant d’atteindre Londres mais qui hélas percuta les rochers près d’Ouessant, entraînant au fond de l’Océan ses 253 passagers et marins, dont seulement trois furent sauvés. On garde des souvenirs plus drôles comme celui d’un naufrage qui ne fit aucune victime mais qui déversa sur les côtes des dizaines de barils de vin, à la grande joie des Ouessantins. Une femme, que les gendarmes voulaient empêcher de boire, plongea aussi sec dans un tonneau.

Les sauveteurs de ce temps intervenaient avec des canons et des fusils qui permettaient d’envoyer sur les navires en perdition des extrêmités de câble va-et-vient. Les carcasses fracassées sur les rochers faisaient le plaisir des habitants qui n’avaient pas, sans cela, de quoi se fournir suffisamment en bois. Beaucoup de poutres de charpente et de meubles sont ainsi manufacturés à base de bois d’épaves. Malgré ses manques, l’île au XIXème et au début du XXème fut un havre de paix, un jardin cultivé, habité essentiellement par des femmes puisque les hommes étaient au loin. Bonheur seulement ponctué de morts emportés par l’océan. La population ouessantine a une dette envers la Révolution: c’est elle qui la libéra des dures conditions que lui imposait la royauté: population réquisitionnée pour les guerres, sévèrement contrôlée, taillable et corvéable peut-être plus qu’ailleurs. C’est peut-être de là que lui vient cette propension qui me semble apparente à soutenir les candidats de gauche …

Dans ce musée, est projeté un film de Jean Epstein, gloire du cinéma d’avant-guerre, lié à Marcel l’Herbier, Louis Delluc et Germaine Dulac, et qui se spécialisa dans les documentaires. Il réalisa ce film en 1929 sur les phares du Finistère et sur Ouessant, témoignage rare de la vie dans l’île dans ces années-là. Une île plus peuplée alors que de nos jours (on parle d’environ trois milles habitants?), où le dimanche, des foules de femmes en noir de tous âges, et ornées de leurs coiffes légendaires, se pressaient sous le porche de l’église de Lampaul.

(image du film Finis Terrae)
En ce musée toujours, des résultats de fouilles archéologiques menées depuis une vingtaine d’années par une équipe dirigée par l’archéologue P. Le Bihan, qui ont révélé deux moments clés de la population d’Ouessant (ainsi dénommée par Saint Pol Aurélien): la fin de l’âge de bronze (vers 1400 avant JC) et le premier âge de fer (vers 750). Les archéologues ont reconnu des fondations de village, bâtiments réguliers et rues orientées nord-sud ou est-ouest. Curieusement, on n’a pas trouvé de restes semblables ailleurs en Europe de l’Ouest que… au bord du lac de Neuchâtel, en Suisse (site de Cortaillod). L’île fut habitée sans doute parce qu’elle fut toujours sur les grandes routes commerciales (depuis Pytheas l’Ancien, premier grec à parcourir une route maritime jusque dans les îles britanniques), et puis aussi, plus tard, comme lieu de refuge à des peuples fuyant les envahisseurs saxons.

L’éco-musée du Niou est à quelques coups de pédale, un intérieur de maison soigneusement conservé, aux rideaux de lin bien proprets, meubles colorés, bleus ou rouges, cheminée enfermée faite principalement pour cuire ou fumer les aliments, tels la saucisse “schilgic” imprégnée de la fumée de mottes de gazon (on en trouve encore dans les restaurants). Les lits sont clos et minuscules, faits pour qu’on y dorme assis ou en chien de fusil – puisque la position allongée ne peut être que celle des défunts – , le berceau du dernier né à proximité pour que la mère puisse dans son sommeil négligemment bercer bébé. De part et d’autre de la cheminée: des vaisseliers avec des assiettes ornées de narrations de faits historiques récents  ou de scènes humoristiques (sur une assiette: “j’y suis allé, mais il n’y avait personne”, dit le benet, “alors c’est qu’il y avait quelqu’un” répond la rouée). A la seule et unique pièce où tout le monde vivait (mangeait et dormait) répond en parfaite symétrie, l’autre pièce, la “jolie pièce” celle qui n’était utilisée que pour les cérémonies et qui renfermait les souvenirs précieux, jamais chauffée, mais faisait-il si froid, une fois que l’on s’était protégé du vent?

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Printemps littéraire -II : Lorette Nobécourt

La première fois que j’ai « rencontré » Lorette Nobécourt, c’était par écran interposé. Cela doit bien faire une dizaine d’années. Je zappais devant la télé et j’étais tombé sur une émission, probablement sur Arte, où  elle parlait, assise sur une chaise, dans un décor très nu, pour autant que je m’en souvienne, quelques questions et commentaires venant d’une voix off. Elle parlait du roman qu’elle venait d’écrire alors, et qui devait être ce « En nous la vie des morts », paru depuis en édition de poche. J’avais pris l’interview au milieu, mais pour le peu que j’en avais entendu, après cela, j’étais resté interdit un bon moment. Voilà quelqu’un qui faisait entendre une voix qui était comme une voix venant d’un autre monde, presque comme si elle venait de l’empire des morts. Elle laissait d’ailleurs entendre, comme cela était indiqué dans son beau titre, une présence des morts parmi nous. Et elle, elle disait sa quête d’absolu, en même temps que son doute profond, son désespoir qui pourrait, qui sait, un jour, la conduire à ne plus écrire. Sa voix était grave et chaude, son regard bleu d’acier transparent. Son corps était comme habité. J’apprendrai plus tard que si son premier roman s’appelait « La démangeaison », c’était parce qu’elle avait souffert, la plus grande partie de sa jeunesse,  d’un eczéma qui laissait sa peau perpétuellement blessée donc extrêmement sensible au moindre contact, de l’air comme des autres. Je m’étais dit qu’il faudrait la lire bien entendu et j’avais parfois cherché son livre dans les librairies, hésitant à l’acheter peut-être de peur d’être déçu… Puis je l’avais acheté, et lu. Roman bizarre, histoire d’un être qui cherche refuge dans une cabane du Vermont après la mort de son ami et celle de sa mère. Quelques clés encore me manquaient pour entrer dans cette œuvre. Et puis voilà qu’en ce printemps du livre, à Grenoble, ce samedi, une plage horaire était consacrée à l’écrivaine, dans le vieil hôtel de Lesdiguières, cet endroit rococo et désuet dont autrefois on avait fait « le » Musée Stendhal (disparu aujourd’hui… quand un musée Stendhal à Grenoble ?). Je revoyais bien la même personne que celle qui m’avait chamboulé un soir d’il y a longtemps sur Arte. On la devinait toujours aussi tendue, nerveuse d’avoir à répondre. Bredouillement, hésitation, peine à saisir d’emblée l’extrémité du fil qu’elle va tenter de dévider au cours de cette heure d’entretien.

Son  dernier roman – « Grâce leur soit rendue » – est ce que j’ai lu de plus beau et de plus envoûtant, depuis de très nombreuses années (me rappelé-je même roman semblable ?) : pas une ligne que l’on puisse dire insignifiante ou superflue dans la façon de donner vie à des personnages ayant une force, une présence telles qu’on sait qu’on ne les oubliera pas une fois le livre refermé.

Lorette Nobécourt dit qu’elle croit fortement à la littérature, au langage (elle dit le Verbe). Elle croit en la littérature parce que celle-ci, quoiqu’on en dise, peut changer le monde, puisqu’elle change déjà la vie d’une personne, celle qui écrit, et que cette personne fait bien partie du monde. Elle croit au langage parce que c’est bien tout ce que nous avons, nous, pauvres humains. Et c’est loin de n’être rien puisqu’il nous tire vers la transcendance. Nous sommes dans le monde, nous ne savons pas comment, ni d’où, mais comme elle le dit, ce mystère est une « sacrée affaire » : il nous appartient d’en tirer le meilleur parti. Pas le temps d’être médiocres. Nous devons viser sans discontinuer cette part de nous-même qui est hors nous-mêmes, toujours projetée devant nous. Lorette Nobécourt croit en l’amour et son dernier roman s’en propose comme une lumineuse illustration. Il s’agit de l’amour entre Roberto et Unica, tous deux natifs du Chili, exilés en Europe, à Barcelone exactement, et tous deux écrivain (la plupart des prénoms sont ceux d’écrivains qui ont compté dans la vie de l’auteur : Roberto Bolano, Unica Zurn, Sylvia Plath).  Unica est une femme que l’on dirait « folle », en tout cas bipolaire, mélancolique, donc de ces êtres qui nous renvoient à notre interrogation sur la folie : « peut-on dire qu’il est fou celui qui veut vivre à tout prix dans un monde mort » ? Et la Unica du roman est comme ça justement : tellement vivante qu’on la dira folle. Dès le début du livre, nous savons qu’elle se suicidera, laissant un jeune fils, Kola, oui, comme la presqu’île (il y a donc un prénom qui n’est pas d’écrivain), que l’on sait choisi par la mère à cause d’un médaillon que possédait la grand-mère à l’effigie de Saint Kola (mais on apprendra à la fin de l’histoire, des raisons bien plus complexes, et liées à une autre histoire d’amour).  Unica est sans concession, quand elle doit participer à une réunion de vagues relations où le verbe se fait vide et insignifiant, elle le dit (« Le verbe est mort ici, lui glissa-t-elle, je vois la charogne du verbe sur la table »). Quand Roberto la rencontre, il l’aime tout de suite ardemment (« Ce qu’il désire lui, c’est lécher les paupières d’Unica. Il le fait parfois, dans les cafés, parce qu’il aimerait laper le liquide que devient la lumière quand elle entre dans ses yeux ». (p. 59)). Bien sûr, « il ne savait pas distinguer la folie de la liberté », et mal lui en prend, à moins que cela ne soit au contraire l’occasion de l’expérience la plus tendue vers la lucidité qu’il puisse vivre. Le personnage qui leur survit, à ces deux-là, c’est le fils, Kola, tôt devenu orphelin. L’un des thèmes du livre est la transmission. Ou bien la réincarnation (ce que Lorette Nobécourt s’abstient de dire) : comment l’esprit d’une mère vit-il encore dans un jeune homme avide de toutes les expériences et connaissances, qui est prêt à se perdre totalement pour mieux, enfin, se retrouver, au-delà de son individualité, tel un point (une singularité ?) au sein d’une lignée qui le ramène au Chili, sur les traces de l’enfance maternelle, après une errance romaine propice à tous les excès de vie. Ne nous y trompons pas : Kola n’est pas toujours glorieux, c’est même parfois un sacré « petit con » (par exemple dans son arrogance à l’égard de Giuseppe, ex-mari de la femme qui l’héberge, ex-militant d’extrême-gauche, ex-braqueur, homme las qui aimerait sans doute au moins faire reconnaître qu’il est  sain de prendre en compte ce fait : qu’il existe des classes sociales, ce qui est bien loin des soucis de Kola).  Mais la romancière a ce don incroyable de nous faire vivre de l’intérieur la rage, la colère de quelqu’un dont nous ne partageons pas nécessairement les points de vue.

Avec ce livre, on se réconcilie avec la littérature (si tant est qu’on ait pu être fâché avec elle !) car on comprend pourquoi elle est active, vitale pour nous : ce n’est pas une question de « culture » ni de « verni », mais de ce qui va droit à l’essentiel et que nous pourrions ignorer sans elle. Lorsque j’écoutais Lorette Nobécourt dans ce salon rococo, puis lorsque je la lisais, je sentais combien ses mots étaient susceptibles d’opérer d’authentiques transformations sur son lecteur ou son auditeur, à la façon dont on aimerait que soit une psychanalyse : nous obliger à nous déprendre des routines de nos vies, des fausses images de nous-mêmes, des illusions confortables, afin de nous maintenir le regard sur « l’ouvert » comme le disait Rilke. Ou bien de revitaliser en nous l’enfant (« et non pas l’enfance » dit-elle) et d’être ou de demeurer, selon la belle formule d’Hölderlin « l’enfant aux cheveux blancs ».

NB: que madame Nobécourt m’excuse de mettre une photo d’elle prise par moi, en quelque sorte « volée » au cours de l’entretien… Si nécessaire, je serais prêt, bien entendu, à retirer cette photo, pour la changer en une plus « officielle ».

J’ajoute aussi, pour ce qui me concerne, et qui ne fait que m’attacher encore davantage à ce livre, que j’y retrouve, vivants autant que les personnages, quelques-uns des endroits du monde que j’aime le plus : Leh (Ladakh), Puerto Natales (Chili), Valparaiso, Rome et…. Dieulefit (Drôme)!

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Printemps littéraire

Comme chaque année, à Grenoble, fin mars, a lieu le Printemps des Livres. Ce printemps va-t-il me donner goût à revenir sur ce blog, déserté depuis de longues semaines ? Et puis pourquoi  cette absence ? A y réfléchir, on peut conjuguer les raisons. Certes, l’étude, la sacro-sainte étude détourne de l’activité ludique d’écrire. Mais quoi de si important à étudier donc, me direz-vous ? Hard to explain… Il existe des efforts pour comprendre certaines choses, qui ne se disent pas, ou alors quand tout est fini, quand on a compris, si ce jour arrive jamais. Le travail où je m’absorbe contient entre autres choses la lecture de textes ardus, mi-mathématiques mi-philosophiques dont certaines pages à elles seules nécessitent bien plusieurs jours de réflexion en continu.

Mais ce n’est pas tout. Le plus important : quoi dire ? Oui, quoi dire quand on est tellement ruiné de ses espoirs par la brutalité et l’obscénité du temps ? Quand l’entrée en campagne du président-candidat se fait sur le registre d’un monceau permanent d’injures et de coups au bas ventre et quand les petits salauds tueurs d’enfants font la une des journaux (1) ? Il n’y a  rien à dire quand la parole est démonétisée et qu’à longueur de twitts, de francetv info, de radio et d’alertes sur le smartphone éclatent de façon impromptue des messages dénués de sens, chacun reléguant le précédent dans un vide sidéral d’où il n’aurait jamais du sortir.

Je sais bien qu’il reste quelques pièces de théâtre, quelques poètes. De telles pièces, j’en ai vues ces jours, les plus émouvantes n’étaient pas les plus célébrées : une jeune troupe grenobloise (le CREARC) avait ainsi monté fin février, à égalité avec une jeune troupe de Tizi-Ouzou le beau texte de Kateb Yacine : « le cadavre encerclé » extrait du cycle « le cercle des représailles ». Moitié en arabe, moitié en français. Cette pièce évoque les massacres de Sétif de 1945. Jeu incertain des comédiens mais d’une telle fraîcheur. Vu aussi « Les liaisons dangereuses » à l’Atelier, mise en scène de John Malkovitch. Très beau. Très sexy. Et puis « Les bonnes » de Genet à la MC2 de Grenoble, avec les grandes actrices que sont Hélène Alexandridis, Myrto Procopiou et Marilú Marini. Aucun doute que le théâtre apporte au spectateur plus que ne lui en donnera jamais le cinéma. La présence. Des corps et des voix.

Ce passage aux voix me ramène à mon sujet initial : le printemps des livres. Qui accueillait (ou plutôt n’accueillait pas car il avait du rester chez lui, à Tanninges, pour raisons de santé) le grand écrivain anglais John Berger, dont les relais présents (son traducteur Carlos Laforêt, son éditeur Francis Combes, son fils Yves Berger) mettaient en avant le rôle que joue dans son œuvre le thème de la voix. C’est banal. On l’a souvent dit, on le constate, mais on ne se lasse pas de le dire pourtant. Un livre c’est une voix. Le livre émerge, est réussi, poursuit son chemin quand il a trouvé précisément la voix qui le porte, celle que l’on entend dès qu’on ouvre les pages et qui ne nous quittera plus. C’est ce qui explique que beaucoup de livres nous tombent des mains, notamment j’ai remarqué souvent des romans américains : ils ont une histoire, l’auteur a du métier, c’est bien ficelé. Et pourtant il n’y a pas de voix. A moins que ce soit parce que nous sommes incapables de l’entendre, remarquez… c’est possible aussi. John Berger absent physiquement, les organisateurs de la rencontre avaient enregistré sa voix,  justement, lisant quelques poèmes. C’était encore mieux. Je veux dire : il était encore plus là, tellement sa voix était puissante, aisée, ample, profonde. Et pour le traduire, une comédienne, Isabelle Eudes, qui était allée s’entretenir sur place avec le poète et avait testé auprès de lui sa capacité de lire. Il en ressortait un travail saisissant : une autre voix, qui se superposait à celle de l’homme, une voix de femme qui se servait au maximum des silences.

Plus tard, quelqu’un lut des textes plus théoriques.

En août 2007, il écrivait ceci dans un article où il parlait beaucoup du livre de Naomi Klein « la stratégie du choc » :

Ceux qui administrent les chocs – qu’il s’agisse des tortionnaires, des économistes ou des épouvantails – ont appris, après un demi-siècle d’expérimentations, que la façon la plus efficace de détruire le sens d’identité des gens consistait à démanteler et à fragmenter systématiquement l’histoire de leur vie qu’ils s’étaient racontée jusque-là – à effacer le passé.

Une fois le passé effacé, n’importe quel slogan politiquement pourri, malgré l’innocence qu’il affichera, fera l’affaire : l’heure est au changement, prenons un nouveau départ, repartons de zéro. Ainsi va la démagogie du néolibéralisme.

Dans ce même texte, il revenait sur la campagne présidentielle de 2007. Propos qui, assurément, s’appliqueraient à celle de 2012 :

Aucun des deux (candidats) n’expliquait ce qui se passait dans le monde, l’influence de ces évènements sur la France ou leurs conséquences prévisibles, et les choix susceptibles d’en découler. Ni l’un ni l’autre n’avait de carte. Et ils n’avaient pas de carte parce qu’ils n’osaient pas parler de l’histoire. Quelques références démagogiques, un ou deux débats sur les dernières statistiques locales, mais aucune lecture de l’histoire, aucune reconnaissance de vies situées dans l’histoire, aucune conscience des histoires que les gens se racontent pour donner un sens à leur combat pour vivre. Et ce, face à un électorat qui était, du moins jusqu’à peu, le plus politisé d’Europe !

***

Enfin, pourquoi aucun des deux principaux candidats n’a-t-il osé parler de l’histoire ? J’ai bien une réponse, lapidaire. Mme Royal parce qu’elle ne sait pas quoi dire à Rosa Luxemburg. M. Sarkozy parce qu’il garde dans sa manche la doctrine du choc économique.

Je sais. Ce texte fait penser à ces antiennes répétées à l’infini selon lesquelles en quelque sorte, ce serait blanc bonnet et bonnet blanc. Et bien non, pourtant, il n’y a pas symétrie. Il est moins grave de devoir baisser la tête devant Rosa Luxemburg que d’être prêt à toute manigance et ignominie pour que perdure un pouvoir mortifère. Il est moins grave, contrairement à ce que laisse entendre J-F. Kahn dans son pamphlet « Menteurs », de mentir par omission, d’avoir le mensonge « honteux » que de mentir effrontément, en vous regardant en face, « mensonge brut de décoffrage » comme dit Kahn, mensonge qui mêle la dénégation à l’insulte.

John Berger a, paraît-il, confié à ses amis qu’il était venu vivre en France il y a plus de quarante ans car il ne pouvait plus supporter le climat politique en Grande-Bretagne, mais que s’il avait su comment les choses allaient évoluer de ce côté-ci de la Manche… il aurait peut-être hésité à deux fois avant de prendre une telle décision. C’est que, voyez-vous, depuis dix ans nous vivons dans un climat particulièrement nauséabond. Surtout les cinq dernières années.

Vivement que les choses changent.

(1)    Honte au « Monde » daté du 30 mars, qui fait la promotion de cette crapule sur 3 pages de son supplément « Livres », avec en gros titre : « Moi, M. M. ».

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Comment l’autre devient « sauvage »

Encore en 1933, à la Foire du Trône, on exhibait des « sauvages », qu’un montreur obligeait  à se trémousser, rythmant la danse au moyen d’une badine avec laquelle on dresse les chevaux. Ils étaient par couples, enchaînés, originaires en général d’Afrique. On forçait également des gens, noirs de peau, à manger de la viande crue devant les spectateurs afin de persuader ces derniers qu’il s’agissait de dangereux cannibales.  Dans les années trente, toujours, on exhibait des gens atteints de douloureuses malformations ou de maladies génétiques pour le plaisir et la rigolade de spectateurs qui en demandaient toujours plus. De pauvres microcéphales tirés d’un recoin du San Salvador étaient catalogués comme « les derniers Aztèques ». Des géants microcéphales également étaient présentés comme d’improbables « frères australiens ». Le moindre défaut, comme une anomalie de pigmentation, faisait recette. Ainsi de ces trois sœurs ayant des tâches blanches sur la peau noire de leur visage, immédiatement exhibées comme « les trois grâces tigrées ». Les choses commencent à vrai dire très tôt puisque dès le XVème siècle, tout de suite après Christophe Colomb et son voyage aux Amériques, habitude est prise d’arracher à leur terre d’origine des indigènes perçus comme étranges pour ne pas dire parfois monstrueux. Il en fut même ainsi de pauvres Inuits, toute une famille déportée dans les années 1600 à la cour du Roi du Danemark, qui n’avaient la permission de retourner chez eux que lorsqu’ils auraient acquis des mœurs « civilisées », autrement dit lorsqu’ils se seraient convertis au christianisme et appris la langue danoise. Les pauvres firent l’effort mais… moururent à Copenhague avant de pouvoir retrouver leur terre arctique. Le cas plus célèbre est bien sûr celui de Saartjie Baartman, dite « la Vénus hottentote » par dérision, et dont la dépouille fut restituée à l’Afrique du Sud en 2002. A partir du XIXème siècle, des indigènes commencent à demander leur du : ils seront payés pour s’exhiber. Des individus font fortune en s’érigeant comme des sortes d’impresario ou de chef de troupe, comme le fameux Buffalo Bill.

On voit des photos des Grandes Expositions (celle de 1900 à Paris, ou bien la Grande Exposition Coloniale de 1937) et de notre en apparence innocent « Jardin d’Acclimatation » où ces objets de curiosité que sont ces gens venus d’ailleurs se livrent à des activités « exotiques » à l’intérieur d’enclos délimités par des grillages. Les danses, les numéros d’artistes se multiplient.

Le clown Chocolat est le premier clown d’origine africaine, glorifié par Toulouse-Lautrec dans une illustration du journal « le Rire ». Après 1937, les exhibitions s’éteignent. Le commentateur de l’exposition prétend que c’est désormais parce que le spectateur a trouvé mieux au cinéma, puis à la télévision. Il ne dit pas que ledit spectateur a trouvé aussi les voyages organisés : on peut désormais voir ces « autres » dans leur cadre naturel, n’est-ce pas « beaucoup mieux » ?

Tout cela, c’est ce que montre la riche exposition du musée du Quai Branly sur « l’invention du sauvage », exposition plusieurs fois mentionnée dans les médias, qui a Lilian Thuram pour curateur général. Une exposition-choc qui fait très vite comprendre, qui ferait peut-être même comprendre à un Guéant (qui sait ?) ce que c’est que la stigmatisation de l’autre, sa transformation en autre absolu, en étranger, en sauvage, en non civilisé. Comment les badauds des années trente auraient pu ne pas penser que « notre civilisation est supérieure aux autres » quand ils découvraient ces colonisés à l’air hagard, défilant comme du bétail dans les allées de nos expositions coloniales ? D’autant que la « science » s’y mettait avec application : anthropométrie sous toutes ses formes, mesures des paramètres du crâne, frénésie des nombres, afin d’attacher quelques idées préconçues à des graphiques et des appareils de mesure « qui ne sauraient mentir ». Cette exposition n’était pas sans risque, celui d’un court-circuit qui aurait pu exister dans le chemin du regard du spectateur de 2012 sur celui que le spectateur des années trente (et avant) portait sur les autres peuples et sur les difformités des « freaks », et qui aurait consisté à mettre ne serait-ce qu’un instant le second entre parenthèses pour s’installer carrément à sa place, revêtant ainsi les caractéristiques du voyeurisme. Espérons que ce piège est évité : l’exposition a la bonne idée de se conclure sur une mise en cause de soi-même, chaque spectateur étant invité à s’interroger sur son rapport à l’autre.

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La République à Grenoble (suite) : encore l’éducation

Sujet primordial, qui le contesterait ? Tellement énorme et en même temps si délicat à aborder. Car ce thème n’est pas seulement susceptible d’être traité en termes de nombre de postes : oui, nous en sommes d’accord, il en faut plus et les dernières années ont été désastreuses. Mais, après  avoir répondu à la question (posée ici en ces « états généraux du renouveau ») : « une autre école est-elle nécessaire ? » il faut aussi entrer dans le vif du contenu de l’éducation : « une autre école est-elle possible ? ». Consensus vite fait (le débat était sous l’égide de la ligue de l’enseignement) : une autre école est nécessaire. Mais au-delà de cette recommandation ? Quelle autre école ? et puis d’abord, n’est-ce pas ambigu comme expression ? car on peut envisager une autre école à la place de l’ancienne, ou une autre école en complément de l’ancienne. Si c’est en remplacement de l’ancienne, il va falloir drôlement ramer, tant l’inertie est grande. Dans la salle, une question était posée : que représentez-vous au sein du système de l’éducation nationale ? Une autre voix corrigeait : « combien de divisions ? ».

Un membre de la table ronde tranchait vis-à-vis des autres par son souci de franc-parler et son envie manifeste de faire bouger les choses. Il reprenait à Claude Allègre (qu’on ne s’attendrait pas à entendre citer en ces lieux, mais bon…) une comparaison un peu oiseuse : on n’a pas inventé l’électricité en tentant d’améliorer l’efficacité des bougies. C’est joli, cette idée, mais ça ne dit pas grand-chose en réalité, car la comparaison est, encore une fois, très douteuse : penserait-on à « inventer » un système faisant mieux que l’école actuelle par des voies totalement différentes ? Si oui, en a-t-on l’embryon ? L’homme qui s’exprimait ainsi est un certain Bernard Gerde, militant pédagogique actif et connu de la région grenobloise, co-dirigeant (avec Marie-Cécile Bloch) une expérience qui a l’air d’être assez unique en France : le Collège-Lycée Elitaire pour Tous (CLEPT), à la Villeneuve de Grenoble (voir ici et ici). Etablissement qui recueille les décrocheurs du système classique. Pour lui, les décrocheurs en question sont les plus parfaits analysants des failles du système. A les interroger, on se rend compte, paraît-il, qu’il existe une convergence des analyses et que l’on peut identifier un cœur de problèmes, et que ce cœur est dans la classe elle-même. Hélas, on n’en saura pas plus. J’ai mon idée sur la question, mais je présume que si l’on ne va pas plus loin dans l’exploration des causes c’est afin de maintenir une unité consensuelle entre les intervenants et entre ceux-ci et la salle…. Et si on  s’emmerdait à l’école ? (ça, c’est moi qui le dis, aucun des intervenants ne s’aventurerait dans une telle hypothèse). Des journées trop longues, des heures interminables, un manque évident de « méthodes actives ». Dans l’établissement de B. Gerde, les enseignants sont présents et disponibles. Ils reçoivent les élèves avec attention et ne leur opposent pas ce regard désastreux que « ceux qui savent » se croient obligés de porter sur ceux en qui ils supposent une infinité de lacunes et de carences. Un établissement, je présume, où on prend ses distances, donc, vis-à-vis de l’évaluation : il n’en a guère été question. Au cours du débat apparaît en filigrane une division que l’on retrouvera sans doute toujours à gauche : entre ceux qui croient en une sélection assise sur des bases d’égalité des chances, et ceux qui voudraient bien qu’on en termine avec cette idée de l’Ecole comme outil à trier. Autre observation : ce genre de débat, typiquement français, fait souvent naître un malaise tellement on y avance des idées et des propositions qui semblent aller de soi, tout en semblant les découvrir. Ainsi, il apparaît révolutionnaire de proposer un enseignement professionnel et technique non pas, bien sûr, comme alternative à la filière générale, mais comme une suite à cette filière, de sorte que les jeunes y entrent non pas parce qu’ils y « tombent », faute de bons résultats en culture générale, mais parce qu’ils le choisissent. N’est-ce pas là ce qui existe dans d’autres pays d’Europe ? En Suisse, par exemple ? Cela n’a donc rien de révolutionnaire et nécessiterait seulement un peu de volonté de la part des politiques et des enseignants. Belle parole encore, de la part de ce B. Gerde citant Deleuze : « avoir une position éthique, c’est se tenir à la hauteur de ce qui nous arrive », qu’il réécrit : « se tenir à la hauteur de ceux qui nous arrivent ».

Et l’après-midi : heureusement ( !) encore l’école. Il est remarquable que, cette année, pour la présidentielle, la gauche ait réussi à imposer ses thèmes, au lieu de se retrouver embourbée comme d’habitude dans les questions de sécurité. Ce deuxième débat réunissait François Dubet, le sociologue, et Vincent Peillon, le responsable des questions d’éducation auprès de François Hollande (futur ministre de l’EN ?). Confrontation de l’homme de science (même s’il s’agit de sciences humaines) et du politique. Le premier précis, prêt à énoncer des vérités qui dérangent, le second, calculateur, voulant s’en tenir à un discours unificateur gommant les aspérités : d’où il résulte bien souvent des envolées ronflantes et comme une impression que, malgré le vent que c’est censé dégager… on reste sur place. Dubet a bien raison de souligner que le malaise de l’école (sa « dégradation » comme cela figurait dans l’intitulé du débat) date de bien avant Sarkozy, Darcos et Chatel. Ils l’ont, certes, amplifié par la suppression de postes ou celle de toute formation des enseignants.  Mais on doit prendre garde au piège qu’ils nous tendent : en ayant tenu un discours ultra-libéral (encore récemment : abandon du collège unique, mise en concurrence des établissements sous couvert « d’autonomie »), ils nous poussent vers une attitude défensive qui pourrait nous empêcher d’analyser les vrais problèmes. L’école souffre d’autre chose que de la suppression de postes. Partant des enquêtes PISA, Dubet délivre cette observation choc : à l’assertion « si je ne comprends pas en classe, je demande des explications à mon professeur », 80% des élèves des pays de l’OCDE répondent « oui », alors que…. 80% des élèves français répondent « non » ! Crise de confiance, de confiance des élèves envers les profs, crise de confiance des profs en eux-mêmes, crise de confiance envers toute l’institution scolaire. Peillon prévoit une grande loi-programme à l’automne. Le ministre de l’EN, si FH est élu, réunira les partenaires habituels étant entendu que rien ne peut se faire sans l’accord des premiers concernés. Il sait que les problèmes ne seront pas résolus du jour au lendemain et souhaiterait qu’un ministre de l’EN ait l’assurance de garder son mandat pour au moins cinq ans.

Divergence perceptible : Dubet, en tant que sociologue, analyse une situation présente et tente de trouver des remèdes, là où Peillon se lance dans des envolées historiques, des références aux républiques passées, à une tradition de l’Ecole républicaine qui fait, dit-il, que « lorsque l’école est en crise la république va mal et réciproquement ». C’est donc un nouveau Contrat qu’il requiert, une nouvelle fondation. Mais ceci reste dans le théorique, l’abstrait, le cadre formel de l’école. Ne répond en rien au souci de sauver l’avenir des jeunes des cités. Peillon et, je le crains, les socialistes majoritaires, croient que l’école sera sauvée par encore plus d’école, de façon interne à l’école. Dubet a raison de lui objecter qu’on ne réformera pas l’école en restant dans cet entre-soi de la classe moyenne (car les enseignants sont bien sûr les prototypes mêmes des membres de cette classe) et que l’école ne doit pas être le lieu unique de l’éducation des jeunes. Qu’elle ne sera sauvée que par l’intervention des EXTERIEURS. Il répond ainsi à l’interpellation d’une dame… qui se trouve être la dame citée plus haut, comme co-créatrice du CLEPT qui rappelle en gros que, les concertations c’est bien joli, on en a eu une belle sous Jospin, mais qu’hélas elles n’ont pas conduit à grand-chose, ou on les a oubliées. J’ajouterai : qui se souvient du rapport sur l’éducation que le premier gouvernement de gauche avait commandé à Bourdieu au début des années quatre-vingt ? Or, dit cette dame (qui s’appelle Marie-Cécile Bloch), on sait depuis plus d’un siècle ce qu’il faut pour rendre l’école attrayante et tenter de résoudre les problèmes de décrochage (je suppose qu’elle veut dire petits effectifs, méthodes actives etc.), alors à quoi bon ? Associer les parents au processus ? c’est louable, mais souvent les membres des fédérations de parents sont… encore des enseignants. Comment faire pour associer au processus des familles populaires des cités qui sont dans une attitude de défiance profonde vis-à-vis de l’école ? On s’agace que peu de réponses concrètes à ces questions ne soient données par le politique. Le livre récent et souvent astucieux « 80 propositions qui ne coûtent pas 80 milliards » (édité par Patrick Weil) donne pourtant des pistes, en citant des expériences faites dans certains quartiers. Un programme intitulé « Mallette des parents » a ainsi été mis en œuvre dans l’Académie de Créteil, axé sur l’aide que les parents pouvaient apporter à leurs enfants, les relations avec le collège et la compréhension de son fonctionnement. Le protocole était de tirer au sort des parents au sein d’une population de parents volontaires (très sollicités par les enseignants). Un tel programme a été une réussite : sa portée a pu être évaluée au moyen d’un plan d’expérience bien défini. L’efficacité s’est mesurée notamment par une baisse d’absentéisme, dans les classes où l’expérience était pratiquée, de 20%.  Autre problème soulevé : comment faire pour rétablir une homogénéité entre les établissements, après la désastreuse disparition de la carte scolaire ? Dans « 80 propositions… » une piste encore : réserver à l’avance un pourcentage fixe (de l’ordre de 6%) des élèves de terminale pour l’accès aux classes préparatoires (solution semblable adoptée en Californie et au Texas). Certains élèves auraient alors intérêt à choisir un lycée étiqueté « moins bon » en pensant y avoir plus de facilité à figurer parmi les meilleurs. Je sais, ceci fait très « replâtrage » et valide implicitement les notions de « classe préparatoire » et de « bons élèves », mais il faut commencer par quelque chose. On sait bien, avec Peillon, qu’il n’y aura pas de grand soir de l’éducation nationale….

PS: Marie-Cécile Bloch a écrit un livre, paru en 2011: « Alors, on la fait, cette école pour tous? »

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