Noël 2013

24 décembre au clocher de Cormoret (BE),

attendant que les petits enfants déchirent

les papiers à bulles

des cadeaux

qui ne sont jamais assez nombreux à leurs doux yeux candides.

 clocher-de-cormoret

Bonnes fêtes de Noël et du Jour de l’An

à tous

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De nouveau… « l’élitisme républicain »

Il y a trois ans même constat, même débat : la France en échec scolaire (voir ce billet écrit le 8 décembre… 2010!). On parlait déjà du rapport PISA en des termes alarmants. Les 29944sociologues Baudelot et Establet, grands spécialistes de l’analyse du système scolaire français, sortaient leurs chiffres, leurs statistiques et martelaient ce constat qui déjà faisait mal : le système scolaire français, rigide et élitiste, était l’un des plus reproducteurs d’inégalités dans le monde, l’un de ceux où, si l’on est fils ou fille d’ouvrier ou de migrant, on est à peu près assuré de ne jamais atteindre les meilleures filières de formation. De plus, ils montraient que même ce vers quoi, en principe, le système français était dirigé, à savoir la sélection d’une élite, n’était plus assuré : l’élite se tarit si le vivier devient mauvais.  Ils amorçaient une tentative de recherche des causes : le système scolaire français était trop et trop tôt sélectif, basé sur une représentation hiérarchique et élitiste de la transmission du savoir. Rien n’a changé depuis. Au contraire, les choses ont empiré. Evidemment, ce n’était pas les ministres Darcos ou Chapel qui risquaient d’améliorer la situation…

Il est bien que des travaux statistiques apportent des éléments de preuve de la gravité d’une situation mais, on le sait, analyser un système à l’aide de statistiques, c’est le considérer comme une boîte noire, dont on ne peut deviner les propriétés internes qu’en la bombardant de questions pour ensuite voir comment elle réagit. Ce n’est pas ouvrir cette boîte, tâche plus complexe et minutieuse, qui nécessiterait des approches plus microscopiques que macroscopiques et donc des outils affutés en conséquence. En l’absence d’outillage permettant l’exploration exhaustive d’un système, on peut seulement, à partir de la position que l’on occupe, tenter de soulever le voile, pour entrevoir l’intérieur de la boîte noire.

Hiérarchie, élitisme et sélection. Hiérarchie ? Il faut avoir vu vivre une communauté enseignante pour se rendre compte du rôle que joue le sentiment hiérarchique entre les différentes catégories de personnels. Sans doute n’est-ce qu’en France que certains, sous le prétexte qu’ils ont passé un jour « un concours difficile » (j’ai entendu prononcer ces mots) peuvent  considérer qu’ils n’auront  jamais à se remettre en cause. Lorsque j’étais directeur de composante universitaire (une « UFR ») (pendant cinq ans), le plus clair de mon temps consistait à gérer les frictions entre catégories, dont celle des agrégés était la plus remuante. Pensez : j’avais décidé de traiter tout le monde au même plan. Pire, à l’université, la culture n’étant pas tout à fait la même qu’au lycée, personne ne pensait à s’incliner révérencieusement devant ce corps particulier… Une professeure agrégée de lettres (recrutée pour faire des « techniques d’expression ») pensant que je la mésestimais, me fit sèchement cadeau de sa thèse en deux volumes, pour me prouver « ce qu’elle valait ». Je me souviens très bien : sa thèse portait sur l’onanisme en littérature au XVIIème siècle. Je n’ai jamais douté qu’un tel travail fût un viatique idéal pour participer à la formation de jeunes entrants à l’Université… Car ce sentiment de la hiérarchie va de pair aussi avec une certaine représentation du savoir. Un savoir externe. Où compte d’abord l’érudition, là où ce qu’on voudrait, ce sont des personnes engagées dans un réel souci de connaissance – englobant la connaissance de soi-même, éventuellement. Un autre de ces professeurs m’impressionnait lorsqu’il est arrivé car il avait fait une thèse sur Henri Michaux. En tant que  passionné de poésie, je m’imaginais que j’allais apprendre par lui des aspects approfondis de l’œuvre du poète, qu’il allait être en quelque sorte un témoin passionné de sa création littéraire. Las, il me désillusionna bien vite en me disant que pour lui, cela avait été une corvée et un sujet de thèse comme un autre. Il avait fait son pensum. Il pouvait maintenant en administrer lui-même de semblables aux apprenants dont il avait la charge. Ces exemples peuvent être multipliés : ils nous montrent trop souvent des personnes figées dans une représentation du savoir, peu capables de s’en libérer et donc vite acculés à des impasses dans leur pratique pédagogique.

De tels « corps » constituent un obstacle à toute évolution d’un système. On l’a vu encore récemment lorsque le ministre Vincent Peillon a eu des velléités de toucher un tant soit peu au statut des professeurs de classe préparatoire. Que n’a-t-on pas entendu. Ceux-ci ont immédiatement menacé de faire grève, et l’ont faite, semble-t-il, le 6 décembre (il faudrait s’interroger sur la signification de telles actions : vers qui sont-elles dirigées ? sur quel ressort s’appuient-elles ? sur quelle couche de la population ? pourquoi peuvent-elles avoir, finalement, un effet sur un ministre ? toutes questions dont la réponse m’est inconnue). Est parue une tribune dans « Le Monde » écrite par deux d’entre eux, qui se réclamaient de « la gauche » tout en campant avec fermeté sur leur immobilisme et la préservation de leurs avantages acquis. Or, ces personnes sont les principaux acteurs du système de sélection. Ils sont les agents d’un processus qui fonctionne à l’élimination des représentants des classes les plus défavorisées des Grandes Ecoles… et notamment des descendants d’émigrants récents. On notera au passage que s’ils sont fermes sur le principe de non-admission d’élèves voilées au nom de leurs valeurs « républicaines », ils ne manifestent pas pour autant un grand enthousiasme à les accueillir non voilées, toujours probablement au nom de ces mêmes valeurs…

On me dira que je ne parle ici que de l’enseignement supérieur. Mais le maintien d’un système aussi hiérarchisé, qui élimine si efficacement les enfants d’ouvriers et d’autres classes défavorisés (enfants de migrants etc.) des filières les plus prestigieuses ne peut avoir que des effets délétères sur les autres niveaux de notre système d’éducation. Celui-ci souffre notamment, dès le primaire, du peu de confiance que désormais non seulement les élèves, mais leurs familles, placent en lui. Et comment pourrait-il en être autrement si tous savent que, d’avance, les jeux sont faits, les places distribuées ?

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Balades dans S.F. (3)

Cinquième jour. Je prends le 38, qui passe juste devant l’hôtel. Ai le projet d’aller jusqu’au bout de la ligne. Point Lobos. L’avenue est censée se jeter dans le Pacifique. C’est d’une grande beauté. A cet emplacement furent des Bains (« Sutro baths ») dont il ne reste que des ruines, mais au large, des petites îles et surtout les vagues énormes qui attirent les surfeurs.

suthrobathsUn sentier côtier conduit vers Land’s end, un bout du monde à ma portée. Les nuages ont envahi la Porte d’Or : les cornes de brume se sont éveillées. C’est une longue plainte sur deux notes : deux longues aigues, deux longues graves (quelque chose comme : « tuuuut, tuuuut » suivi de « paaaan, paaaan »). En marchant un peu, j’atteins un point où le Golden Gate Bridge se révèle : seul le haut des piles du pont sort du nuage. Image classique mais que je suis enchanté de voir en grandeur nature… curieuse sensation que celle de me retrouver ainsi au cœur de l’une des plus grandes villes des Etats-Unis, mais pourtant en pleine nature, face au pont le plus prestigieux du monde, qui enjambe la plus belle entrée dans un port, celle par où arrivaient les émigrants du dix-neuvième siècle (dont certains périrent dans des naufrages à cet endroit précis), et pourtant seul, ne croisant de loin en loin que quelques joggeurs et joggeuses, sous de grands pins qui gardent l’humidité du matin.

GGB3Retour vers The Cliff House, restaurant de luxe qui surplombe la côte, et au-delà, la plage, l’immense plage, Ocean Beach, que je longe pour rejoindre Fulton street. Descendant jusque là où les vagues viennent mourir sur le sable je tente de filmer des surfeurs quand, tout à coup, dans le champ de mon petit appareil, surgissent deux formes blanches et élancées, courant vers la mer : un garçon et une fille, nus, se tenant par la main et courant dans les vagues. Beauté de cet instant fragile et trop court. Ils remontent sur la plage, se rhabillent et s’en vont en se tenant toujours par la main… sur ma petite video, on ne les verra presque pas car j’étais vraiment trop loin, mais qu’importe. Je les ai vus et immortalisés. S’ils n’étaient partis dans une direction opposée à la mienne, je leur aurais demandé leur adresse email pour leur envoyer la video.

OceanBeachA Fulton street, je peux prendre le bus n°5, qui va m’emmener à proximité du musée de l’académie des sciences californienne, dans Golden Gate Park. Lieu splendide pour apprendre, plein de familles comme il se doit. L’expo sur les tremblements de terre donne les conseils essentiels à suivre en cas de séisme, fait la démonstration de la dérive des continents en montrant les espèces animales et végétales qui se sont trouvées séparées par les déchirures mais qui conservent un ADN commun de part et d’autre des océans (par exemple entre l’Amérique du sud et l’Australie). Surtout cette exposition donne l’occasion de vivre un tremblement de terre simulé dans une petite maison factice… quelques secondes de vibration. Le musée abrite aussi un dôme où sont enfermés des spécimens de forêts tropicales, de Madagascar et de Bornéo. Animaux étranges, grenouilles rouges minuscules, serpents et papillons voletant de branches en branches et se posant parfois sur les têtes des gens. En sous-sol : l’Amazonie et ses espèces géantes, anacondas et poissons énormes (pirarucu ou païche) qui passent au-dessus de nous comme des fantômes inquiétants.

???????????????????????????????Retour à l’hôtel. Le soir, Nous voulons faire réserver dans un restaurant japonais de Japantown par l’homme de la réception. Nous ne nous comprenons pas… et nous nous retrouvons avec une réservation pour le restaurant de l’hôtel à 8 heures… au nom de monsieur Sushi ! alors que dans le billet que j’avais donné, « Sushi » faisait évidemment partie du nom du restaurant où nous voulions aller ! Finalement, pas de réservation, ce n’était pas nécessaire. Nous arrivons dans JPtown, sélectionnons au hasard le restaurant Ibahana… car c’est le plus original : les convives sont assis autour d’une plaque chauffante et les cuisiniers viennent devant eux leur cuire les plats choisis, avec force numéros d’adresse avec les aliments ! Bruit effroyable. La plupart des gens sont là pour commémorer une fête, un anniversaire, une promotion. A notre table, un monsieur rougeaud, casquette vissée sur la tête vient nous saluer, « My name is Mike ! », vigoureuse poignée de main. Il est avec sa femme et sa fille, laquelle vient de réussir son concours d’infirmière. Quelques mots sont échangés avec elle, toute jeune fille ornée de piercings. Les convives de chaque table mangeant de façon synchrone, nous partons tous en même temps… les serveurs apportent des doggy-bags pour ceux et celles qui n’ont pas tout mangé. Dernier soir. Demain il faudra reprendre le chemin de la vieille Europe.

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Balades dans S.F. (2)

Le troisième jour, je mets le cap sur Pacific Heights, haut lieu des riches demeures de la bourgeoisie, mais en faisant d’abord un passage par la ville japonaise, Japantown, entre Sutter street et Geary boulevard.  JapantownCe rectangle, petit à l’échelle de la ville, provoque une immersion dans un Japon miniature, avec ses temples de tous les cultes, ses magasins, échoppes, bars à sushis et salons de thé.  Le quartier japonais de S.F. fut autrefois beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui. La Seconde Guerre l’a ravagé : ses habitants furent déportés, internés dans des camps comme celui de Topaz parce qu’ils étaient suspectés d’être traitres à la patrie. Là, comme dans tous les camps de par le monde, ils furent maltraités, humiliés. « Whether we ate, argued, cried, laughed or defecated, we did it in the company of others. There was no privacy whatsoever, … I understood than, as clearly as I do now, that the government meant for our surroundings to humiliate and degrade us » (Birth of an Activist : The Sox Kitashima Story), peut-on lire sur une des plaques commémoratives posées autour du périmètre du quartier. A la fin de la guerre, beaucoup décidèrent de rentrer dans leur pays d’origine, d’autres comprirent qu’ils n’y seraient pas si bien accueillis que cela et préférèrent rester, en dépit de la rancœur qu’ils éprouvaient pour la nation américaine. Parmi ceux-ci ont survécu ces nombreuses personnes âgées qui se pressent au centre commercial ou dans la maison familiale à proximité. Dans le grand complexe entièrement couvert dont une arche enjambe la rue Webster, on est comme à Tokyo. Dans un petit salon de thé de bois clair décoré à l’ancienne, je mange une salade de fruits de mer. La grande librairie Kinokuniya vend tout ce qui se fait de mangas et de tomogachis pour les petits enfants, mais on y trouve aussi toute la littérature japonaise, traduite et non traduite.

Quelques pas, et ce sont les superbes maisons victoriennes, comme la maison Haas-Lilienthal qui fait l’objet d’un tour guidé. Elle a été construite en 1886 par une famille qui immigrait de Bavière, les Haas, spécialisés dans le commerce alimentaire. Les affaires allaient bien. Selon la mode prévalant en cette fin de XIXème siècle, la maison se devait d’avoir un style italianisant et une tourelle, qui n’était, comme dans les villages Renaissance de Toscane, qu’un symbole de prestige. Ma guide est une très vieille et toute petite dame. Elle a des yeux bleus clairs perçants derrière des lunettes rondes, et parle avec vivacité et force détails – je ne comprends pas tout – à la fois de la vie de cette famille et de l’histoire de cette maison. Sombre rez-de-chaussée, mais au premier, tout s’éclaire, ce sont les chambres, avec des tapisseries claires et de larges fenêtres. Les enfants de ce temps avaient des jouets sublimes : maisons de poupées de la hauteur d’un adulte, trains métalliques électrifiés sur des rails parcourant une pièce entière.

Haas-Lilinethalmaison Haas-Lilienthal

Swedenborgintérieur de l'église schwedenborgienne de Lyon street

Sur Lyon street, à l’angle de Washington, on peut voir la petite église schwedenborgienne, du nom du mystique suédois dont parle Gérard de Nerval (peut-être au début d’Aurélia…) et qui pensait que Dieu était en toute chose. Petite église en bois hors du temps, ornée avec austérité, et qui ne contient aucune image du Christ, ni d’aucun de ses disciples. Il paraît que cette église fait fureur pour les mariages de la haute bourgeoisie locale…

Aperçu du Presidio, vue superbe sur la baie.

Bus 43 pour rejoindre le carrefour de Haight et de Ashbury, autre haut-lieu de culture hippie. Maison des Grateful Deads, rue Waller avec ses extraordinaires maisons à pignon. Plus bas, sur Haight, ô le joli magasin vert… de plantes et de graines… toutes pour un usage corporel ou spirituel. La jeune femme charmante qui m’accueille me demande si c’est ma première fois en ce lieu… oui bien sûr. Alors elle me guide. Herbes pour rire entre amis, herbes pour reprendre de l’énergie, pour se délasser, herbes pour l’amour, herbes pour décupler ses visions extra-lucides. J’en prendrais volontiers si j’étais sûr qu’à la douane, en rentrant, on n’allait pas me faire d’histoires…

IMG_1820boutique d'herbes sur Haight street
Wallerstreetles maisons à pignon de Waller street

Retour par le 6 vers Market. Arrêt quatrième rue. Retrouve C. à Moscone. Bière dans un café du centre… où l’on nous demande notre carte d’identité pour vérifier que nous avons bien…  plus de 21 ans ! c’est une blague ?… le soir où aller ? Retourner à North Beach. Spaghettis au « e Tutto Qua », juste en face de la librairie. A la sortie du restau, passage à City Lights où a lieu une petite cérémonie. On fête l’anniversaire du poète Jack Hirschmann (cf. également ici), élu poète lauréat de la ville de San Francisco en 2006. J’achète son dernier livre et je me le fais dédicacer. Court échange avec un homme à l’air bon, cheveux et moustache blancs et écharpe rouge sous le chapeau noir. Sa dédicace : « For Alain, comradely ». C’est ce « comradely » qui surprend, et me touche. Au début de ce petit livre (« All that’s left »), figure l’adresse du poète au moment de la remise de son titre de lauréat. On y apprend qu’Hirschmann est un poète militant, qu’il s’est démené dans de multiples programmes d’aide aux sans logement, aux plus pauvres, ceux qui parsèment les rues de cette belle ville et sur qui on tombe invariablement, à chaque station de métro, ou au coin des rues, tendant leur sébile sans conviction puisque la majorité des passants ne les remarquent même pas, chacun ici regardant droit devant soi, évitant tant que faire se peut de croiser le regard d’autrui. Hirschmann a poussé le militantisme jusqu’à adhérer à un petit Parti Communiste local (le CLP – Communist Labour Party – ), et se déclare « marxist, as a poet »… (je reviendrai à lui dans un billet futur).

HirshmannLe poète Jack Hirschmann, dédicaçant à la librairie "City Lights"

Quatrième jour. Embarquement pour Castro. Unfortunately, I loose my MUNI-pass… (qui me sert à prendre le bus où je veux quand je veux… désormais, il faudra sortir deux billets de 1$ de ma poche pour payer chaque trajet). 18ème rue facile à trouver… elle est perpendiculaire à Castro. Au 3841, s’élève… « c’est une maison bleue, au sommet de la colline… ». Et j’y viens à pieds. Le consulat a payé la plaque en cuivre où l’on voit Maxime dans sa jeunesse, tel qu’en lui-même sur sa pochette de disque célèbre… La 18ème fait la jonction entre Castro et Dolores mission. Encore un beau parc d’où l’on domine la ville, avec un petit tramway qui s’enfonce vers le lointain. Statue en hommage à Miguel Hidalgo, libérateur du Mexique, occasion de me souvenir que je suis sur une terre qui fut mexicaine, et que la Californie se prolonge en une étroite bande de terre, plus au sud, qui demeure toujours partie du Mexique (et qu’il serait intéressant d’aller visiter, une fois). Au retour, ???????????????????????????????joli salon de thé (Samovar) à l’angle de Sanchez. Là où boire un délicieux… ecstasy green tea, vert et crémeux, translucide (« a chlorophyll hit of matcha-infused first flush Asamushi sencha« ), servi dans  une tasse en porcelaine, moi le dos contre la vitre, le soleil me chauffant les omoplates. J’enchaîne sur une petite salade au Wasabi et saumon fumé. Je repars à l’aventure pour aller au moins jusqu’à la 24ème rue, c’est là que je me rends compte que j’ai perdu mon pass… alors ce sera à pieds. Par monts et par vaux. Descentes vertigineuses, remontées où le corps est oblique par rapport au trottoir… Noe valley, désert des habitations dans le cœur des après-midis ouvrées. On retrouve la vie à l’angle de Noé et 24ème. Retour vers Castro, Harvey Milk plazza en souvenir du conseiller municipal assassiné, qui avait tant fait pour la culture gay. Café au Twin Peaks, un lieu d’habitués probablement, où je me sens un peu en décalage. Il faut dire que, de façon générale, on croise peu le regard des gens… Nous  voient-ils seulement ? rentrée « en ville » par le tramway F. Arrêt à Powell. Yerba Buena Gardens. Le SFMoma est fermé… jusqu’en 2016 ! mais le YB Art Center, lui, est ouvert, et pour des manifestations artistiques plus audacieuses, ainsi de ces Dissident Futures : de jeunes créateurs exposent leur vision du futur, qu’elle soit utopique, radieuse ou sinistre. La science (la big science) entre par la fenêtre de l’art. Se côtoient des messages artistiques et des alertes à propos de la Science en train de se faire. Sur la biologie par exemple, sous son aspect nano qui va transformer notre vie sans pourtant qu’il n’y ait de réel débat sur les enjeux éthiques. Ou bien l’éternelle question de l’espionnage de nos vies, via les trajectoires des satellites d’observation omniprésents… C. de son côté à suivi une conférence passionnante sur « Les marchands de doute », ces « communicants » cher payés par les grands groupes industriels (industries du pétrole…) pour faire pression sur les chercheurs en climatologie afin qu’ils réforment leurs données et infléchissent leurs travaux dans un sens plus favorable aux profits colossaux de ces entreprises… En fait de pression, tout semble y passer… jusqu’aux pires intimidations et jusqu’au meurtre. C’est l’envers du décor de l’Amérique.
L’Empire dans sa grande férocité, qui s’accommode volontiers de libertés superficielles pour peu qu’elles n’entament pas le profit de ses entreprises.
PS: C. (commentaire) indique que la principale auteure de l’étude sur les « Les marchands de doute » est Naomi Oreskes, historienne des sciences bien connue, qui a en particulier relevé la similitude des stratégies employées par les géants industriels dans le cas du changement climatique et dans celui de la lutte contre le tabagisme.

???????????????????????????????trajectoires de satellites d'espionnage
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Balades dans S.F.

IMG_1736Mon premier jour de balade : aller à pieds jusqu’à Ferry Building, là, regarder les ferries qui débarquent de Sausalito, en face, ou d’Oakland, café expresso pris à l’intérieur du bâtiment, face à une grande baie vitrée, grande table en bois où viennent s’asseoir les passagers en partance, journal à la librairie du quai (The Passage), The New York Times, élections indiennes, révoltes en Ukraine. Comme le soleil chauffe de plus en plus, je sors me mettre sur un banc. Deux hommes âgés d’origine asiatique discutent sur un autre banc, à droite le Bay Bridge. Reprise de Market Street, dans l’autre sens, renseignements pour louer un vélo. Cher. Bus : depuis le coin de Kearny, bus 30, qui déroule tout Stockton, passe sous le tunnel, arrive en plein quartier chinois. En un instant, le véhicule est noir de monde, des habitants du quartier qui font leurs courses, branches de légumes qui dépassent des paniers, piaillements et rires en chinois de Canton. Puis Broadway, puis Colombus + Green. Descente. Quartier italien. Caffé Greco, Mona Lisa. Trottoir d’en face : le café Tosca, qui n’ouvre que le soir. Un peu plus bas : City Lights, la grande librairie militante. La Beat Generation toujours en vitrine : Kerouac, Ferlinghetti, Ginsberg, Snyder… Incursion vers l’intérieur. Toutes les dernières nouveautés au rez-de-chaussée, mais mélangées, l’écologie voisine la calculabilité, Turing avec Amartya Sen (dernier livre de Drèze et Sen sur l’état actuel de la confédération indienne, à lire probablement… un jour où on aura le temps). Le livre sur la calculabilité (édité à MITPress) cite mon ancien professeur, Daniel Lacombe. Me rappelle des souvenirs… des bons, des d’avant 68. Daniel Lacombe s’était affronté aux CRS, je m’en souviens. Je monte au premier étage : c’est le coin des poètes. Comme l’an dernier, je suis émerveillé de toute la production poétique américaine. Montre un réel engouement pour la poésie. Je trouve même une anthologie de la poésie française du XXème siècle en édition bilingue. Lire Jacottet, Bonnefoy et Dupin en anglais… C’est en vain que je chercherais à Paris la réciproque : une anthologie bilingue de la poésie américaine contemporaine. Il existe bien chez Penguin une très bonne anthologie, mais en anglais seulement. Quel travail ce serait de la traduire ! Autre surprise : on vient de publier une sélection de poèmes de Reverdy traduits en anglais ! Lire un de ses poètes préférés dans une autre langue : quelle curieuse sensation… on se rend compte alors que c’est un tout autre poète. Définitivement, la traduction crée d’autres œuvres, elle ne les transpose pas d’une langue vers l’autre. Mais ils qualifient Reverdy de « poète cubiste », cela me paraît absurde. ‘Cubiste » avait été donné par dérision à Picasso et Braque, parce que les critiques d’art de l’époque ne voyaient que des « petits cubes ». Il n’y a guère de raison d’en affubler un poète.

IMG_1760Petite faim. Panino au Caffé Greco, essai d’écrire sur mon portable. Puis poursuite de la balade par ce beau temps, mais froid, sec, je suis emmitouflé dans mon duffle-coat, l’écharpe rouge de chez Macy’s  que C. m’a offerte. J’aime North Beach et ses belles maisons blanches qui s’agrippent aux pentes de Telegraph Hill. Coït Tower est en ce moment fermée pour travaux. Arrivée sur Fisherman’s Wharf, hélas trop touristique, commercialisé, parc-d’attractionnisé, artificiel, bref : mort. Vite en repartir, par le tram F. Retour à l’hôtel. Ecritures. Réservation au Grand Café (sur Geary, à deux pas de notre hôtel). Un décor Art Déco du tonnerre… Salle de restaurant grande comme une cathédrale. Bonne nourriture « à la française », soles, truites… Chardonnay… tout est bon.

IMG_1746Mon deuxième jour : partir, le portable sous le bras, de nouveau vers l’ancien quartier bohémien, près de City Lights, je sais que je trouverai là le seul endroit où je pourrai m’installer en toute quiétude pour plusieurs heures afin de travailler. Il y aura même une prise de courant. Je serai au premier étage du fameux « Vésuvio », qui borde la petite allée dévouée à Kerouac, juste à côté de la librairie. La serveuse a du m’oublier depuis l’an dernier… Je la retrouve, je crois bien que c’est la même. Un peu plantureuse, belle américaine de la quarantaine. Je n’ai qu’un billet de 100 pour payer mon thé, elle le regarde à la loupe… « Hope it’s good ! » « Me too ! » elle me répond en ricanant. Je lui demande si je peux monter à l’étage.  « Be good » me dit-elle avec un clin d’œil… laissant entendre que parfois se passent là-haut des choses inavouables. Comme je le prévoyais, j’ai ma tranquillité, et je peux faire mes petites affaires… (de très sages affaires, j’insiste). Vers l’heure du lunch, je lève le camp, je lance « Good Bye » à la cantonnade, mais personne ne me répond. Il y a juste trois vieux messieurs dans le bistrot, un seul me regarde en souriant. De l’autre côté de la rue, je trouve mon bonheur : un panino caprese, que je mange attablé face à la vitrine pour mieux voir l’activité de la rue, le bus qui s’arrête juste sous mes yeux, la femme asiatique et son bébé hilare qui en descendent. Après le panino, j’ai faim d’un yoghourt. Puis je descends la rue jusqu’au pied du gratte-ciel en forme de pyramide. J’ai décidé pour l’après-midi de me rendre au Golden Gate Park, il y a là, à la Fondation de Young, une grande exposition de David Hockney. Je prends plusieurs bus avant d’arriver à l’entrée du parc, près du petit pavillon McLaren. Ensuite je suis à pieds le boulevard qui mène au Conservatoire des fleurs puis au Musée. C’est une longue marche peu intéressante, ce genre de parc étant fait davantage pour les autos que pour les promeneurs… Enfin le De Young. Architecture moderne, mais décevante, une sorte d’aéroport avec une grosse tour de contrôle. Dedans, c’est immense, naturellement. On s’y paume. Toutes les pancartes appellent au « de Young store » et au café… Grand magasin ou lieu d’art moderne ? L’expo Hockney commence enfin, après moult barrages de sécurité. Je connais peu l’œuvre antérieure de ce peintre qui, me semble-t-il, a fait des choses intéressantes dans sa jeunesse, où il côtoyait aussi les poètes de la Beat Generation. 13A12_croppedLà sont exposées ses dernières œuvres, qui datent de 2012 et de janvier 2013. Une grande salle de portraits : des proches à lui tous assis sur des chaises dans des poses  ordinaires, couleurs très vives, visages peu expressifs. L’autre salle est consacrée aux vues depuis sa fenêtre faites en Angleterre très récemment, de sous-bois, de forêts et d’étangs hivernaux, beaux dessins à la mine de plomb, qu’il s’amuse ensuite à photographier et à reproduire en quatre fois leur taille. Salle un peu triste où domine le noir et blanc. Puis vient une multi-video, réalisée avec dix-huit caméras, montrant des gens qui jonglent et se lancent des balles, couleurs vives, musique : cela fait l’attraction de l’expo. Dernière salle : « The Great Wall ». Hockney a voulu montrer que, selon lui, tous les grands peintres à partir d’une certaine époque ont utilisé des appareils d’optique afin d’obtenir un réalisme toujours plus photographique. Il pense avoir fait là une découverte capitale… Il situe en 1420 ce moment charnière. Je quitte cette exposition avec un sentiment de perplexité. A la sortie, comme je demande à une dame de la sécurité la manière de trouver un bus le plus près possible pour rentrer, elle me fait une longue et magnifique démonstration de comment atteindre la station la plus proche (sur Fulton street), articulant bien les mots et les mimant gestes à l’appui. Le « Five » arrive et longe tout Fulton et McAllister. Je descends au coin de Jones et de Market, voulant rejoindre l’hôtel par Jones. Je me retrouve dans un de ces quartiers pauvres, dont les villes américaines ont le secret et qu’elles cachent souvent sous les ors rutilants des grandes rues commerçantes, mais il suffit de faire un pas de côté pour atteindre ces zones d’errance et de désespoir, là où des Afro-américains et des hispanophones en exil cherchent de quoi s’alimenter au fond des poubelles et trainent de crasseux caddies plein à ras bord de déchets et de sacs en plastique.

Le soir, après avoir retrouvé C. à la sortie Sud du Moscone Center, nous reprenons le 30, pour retourner vers North Beach. La nuit tombée, les façades des bistrots se sont illuminées, le Tosca a ouvert, ainsi que l’Adler ‘s museum, en réalité un bouge antédiluvien qui contient lui aussi des souvenirs de la grande époque. Au Vésuvio (la serveuse a changé entre temps) nous prenons un verre de blanc. A la table d’à côté un incroyable personnage, en redingote et chapeau haut-de-forme, petites lunettes noires et rondes, gants noirs couvrant des mains effilées, buvant bière sur bière et commandant à la patronne d’une voix d’outre-tombe… Nous mangeons chez Franchino des linguines et pennes parfaites. La petite famille n’arrête pas de discuter dans la langue de leur pays, la serveuse s’appelle Franca, le patron porte une casquette et salue ses clients avec une belle humeur. Le 30 sert encore de bus de retour.

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Au-delà du Golden Gate

mont-tamalpaisEnorme changement. A peine revenu de Haïti, l’île-colline en même temps que le pays le plus pauvre du continent américain, j’ai l’opportunité de prendre quelques jours de vacances à San Francisco. Encore une fois, j’accompagne C. à son grand meeting annuel. Je suis un époux comblé… Je me « chauffe » au soleil des quais (chauffage tout relatif étant donné le froid sévère qui règne ici) pendant qu’elle participe aux rencontres sur le climat, les séismes, la stratosphère et plus généralement la santé de notre planète et de son environnement. Privilégié ? Sans doute. Mais je préfère penser que ce sont les cadeaux de la vie, qu’il faut les accepter comme tels. Et ce dimanche fut un fameux jour de cadeaux. D’abord celui de pouvoir, sur une plage à peu près déserte, en marge d’un village abrité par le mont Tamalpais, sentir le Pacifique mourir à ses pieds en minuscules vaguelettes. Puis celui de pouvoir, depuis un sommet de cette même montagne (à 1920 fts), contempler une des vues les plus magnifiques qui puissent s’offrir : S. F. au loin, émergeant de la brume, au milieu d’autres montagnes et de falaises bleutées… Et enfin de se balader parmi les plus grands arbres, les séquoias de Muir woods, leurs futs se réunissant en couronnes pour monter droit vers le ciel.

Bolinas-beachBolinas est un port minuscule à environ une heure par la route de S. F., vers le Nord, par-delà le Golden Gate Bridge. Autrefois refuge de hippies qui avaient supprimé les poteaux indicateurs afin de préserver leur tranquillité, c’est aujourd’hui un lieu vivant, à la fois de par les vieux hippies d’autrefois qui sont devenus de sages grands-parents, et de par leurs descendants, enfants et petits-enfants, qui se nourrissent de crabes et de nourriture bio, et conservent quelques formes de vie alternative. La peintre locale, Mrs Lina Jane Prairie, expose en sa galerie les peintures qu’elle fait des reflets de la mer. Le poète Lorenzo Ferlinghetti est passé par là (que dis-je, Ferlinghetti… je réalise a posteriori, feuilletant les livres à l’étalage de City Lights, que tout un mouvement s’est créé autour du Mont Tamalpais à partir des années soixante et que les poètes de la Beat Generation, particulièrement Gary Snyder, l’ont chanté et rechanté. Un peintre, Tom Killion, s’est même inspiré de Hokusai pour ses « 28 vues du mont Tamalpais ») .

montagnes-californiennesAu-delà, la route n°1 se poursuit, on peut aller jusqu’à Bodega Bay, rendu célèbre par « Les Oiseaux », mais le restaurant « The Tides », où furent tournées quelques scènes, a, depuis, été détruit et remplacé par un énorme complexe moderne et sans âme.

Bodega-baySur le chemin du retour, circulation intense et ultra-rapide sur la Highway 101. Il y a longtemps que je ne m’étais senti pris dans un tel flux, ne laissant place à aucune hésitation : suivre le flot à tout prix, et, si possible, à la même vitesse. Dépassement des limites, changements de file intempestifs… moi qui croyais que les conducteurs américains conduisaient tranquillement… je suis mis à rude épreuve. La nuit tombe. La ville scintille au loin comme une galaxie d’étoiles. Mais tout se passe bien. A proximité de Sausalito, le flot se ralentit : sur le pont, deux voies sont fermées pour travaux. L’entrée dans S.F. se fait plus calme. Finalement un plaisir.

Longtemps, mon horizon ne dépassait pas le Golden Gate Bridge, je me demandais même s’il y avait un au-delà. Eh bien oui, cet au-delà existe. Plus irréel encore que je ne l’avais imaginé. Montagnes pelées, herbe jaune, et dans les canyons des forêts humides et sombres. Au loin les replis de l’océan, des bancs de sable et des lagons. La silhouette de la ville.

Today is like no day that
came before
I’ll walk the roads and trails to Tamalpais,
              one clear day of fall
              wind from the north
               that cleans the air a hundred
                                miles

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Conversations à Petionville

On m’emmène ce dimanche soir dans un établissement de luxe sur les hauteurs de Petionville. Nous sommes quatre, R. G., le doyen de la faculté et le vice-doyen chargé de la recherche, qui, par ailleurs,  me fait l’honneur de suivre mes cours. Inévitablement, la conversation vient sur ce 12 janvier 2010. R.G. a perdu sa sœur à côté de lui, coincée entre deux blocs de béton, prise en sandwich alors qu’elle avait eu le mauvais réflexe de vouloir s’enfuir en montant dans un escalier. On voyait ses deux jambes se balancer, mais elle était morte. Il fallait ensuite rentrer chez soi en enjambant les cadavres et les agonisants.

Guerty est la petite nièce du doyen, elle a été extraite des décombres après de terribles efforts. Son père était là. Voyant qu’il n’arrivait à rien sans outils ni aide, il partit en chercher, ce que voyant, elle s’enquit timidement : « tu vas me laisser mourir, papa ? ». Mais pour l’extraire il fallut d’abord retirer sept cadavres au-dessus d’elle.

R. G. avait été annoncé mort dans sa famille par un neveu qui avait vu qu’il était à la fac, laquelle s’était écroulée. Fort heureusement, il n’avait presque rien, sauf une plaie au dos, qui saignait sans qu’il s’en aperçoive. Après de longues heures, enfin, il est de retour chez lui. Son fils de cinq ans est le premier à le voir, il crie sa joie : « je l’avais bien dit, qu’il pouvait pas mourir, mon papa ! ».

R .G. n’a pas pu s’alimenter pendant quatre jours. Des gens sont morts parce qu’ils ont bu. Des sauveteurs avaient cru bien faire en leur faisant passer un tuyau par une ouverture d’un mur, afin d’étancher leur soif, mais c’est ce qui les a fait mourir. Ne jamais boire juste après un tremblement de terre (lésions du corps ? poussière avalée qui se coagule ?). R. G. a tout de suite vu que ça ne passait pas, l’eau, pourtant lui croyait qu’il allait mourir… de soif.

Le premier mort, le premier dont ils ont compris qu’il était mort, était un certain professeur Alvarez. Celui-ci avait compris qu’il y avait séisme et avait saisi une collègue par le poignet afin de la plaquer derrière lui, mais, las, une dalle lui est tombée sur la tête, qui l’a tué sur le coup. Il serrait si fort le poignet de sa collègue que celle-ci ne put pas se libérer sans aide et qu’elle garda longtemps la marque de cette emprise.

Le doyen enseignait dans un lycée à une classe d’enfants, il y avait soixante-dix élèves face à lui. Trente-cinq sont morts. Par miracle, lui n’a rien eu. Les élèves avaient eu le mauvais réflexe de vouloir sortir par la porte, alors qu’ils auraient du s’enfuir par l’arrière de la salle. Il avait peur de rentrer chez lui car il redoutait les mauvaises nouvelles qu’on risquait de lui apprendre. Par chance, toute sa famille était là, vivante. Son fils avait séché les cours ce jour là, et sa fille revenait d’un stage.

Après le tremblement de terre, le ciel de Port-au-Prince fut recouvert d’un nuage de poussière tellement dense que c’était comme si c’était la nuit. Certains croyaient que le jour ne reviendrait plus jamais.

****

En chemin, dans la voiture, le doyen m’interroge directement sur ma confession. Lui est pasteur évangélique et dirige une église. Je lui dis que je suis plutôt athée. Je sens sa panique. Je cherche à le rassurer en lui disant que cela ne veut pas dire que je ne crois en rien, juste que je ne crois pas en un Dieu, simplement. « Mais vous n’avez foi en rien si vous êtes athée. En quoi pouvez-vous avoir foi ? » Je lui réponds qu’on peut avoir foi en beaucoup de choses, dans le Verbe, dans l’Amour ou… en soi-même (me vient à l’esprit ces mots du Journal de Charles Juliet : « S’il existe un sacré […] il réside en notre for intérieur, là où nous œuvrons à nous connaître, là où nous aspirons à vivre le beau, le bien, l’illimité. Le sacré qui était auparavant défini par l’Eglise et la religion n’a plus d’existence »). Il acquiesce. S’excuse de m’avoir demandé ça. Il dit qu’il n’est pas choqué, qu’il n’est jamais choqué. Pour preuve, il me raconte cette histoire : un professeur de Montpellier, en visite récemment, lui avait demandé d’assister à une danse vaudou. Il me dit qu’il n’avait jamais fait ça de sa vie, d’aller à un rite vaudou. Pourtant, me dit-il, il y est allé. N’a pas été choqué. Alors que cela a été dur pour lui, il s’est fait prendre à partie à la sortie par un participant ivre qui lui a lancé à la figure : « alors, tu es venu avec ton colon ? ». Mais cela ne l’a pas choqué. Je sens bien qu’au contraire, cela l’a profondément choqué, pour qu’il m’en parle ainsi et qu’il y mette une telle insistance. Le professeur français n’avait formulé cette demande évidemment que par pure curiosité, je dirais volontiers voyeurisme. Et le pauvre doyen s’était senti obligé d’accomplir un acte contre sa conscience.

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Merveilles de Juliet et précision du langage

livre-apaisementAvant de partir, j’ai, comme d’habitude, longuement réfléchi aux livres que j’allais emporter pour me tenir compagnie. Parmi eux, j’ai opté sans hésiter pour le dernier volume du « Journal » de Charles Juliet (le volume VII,  je n’ai pas lu les précédents), qui est si justement titré « Apaisement » (car il apporte en effet une sensation lumineuse de repos et de sérénité). Il n’y a pas très longtemps que je lis Juliet – dont j’apprends aujourd’hui qu’il vient de recevoir le Grand Prix de Poésie. J’avais évidemment entendu parler de lui dès les années quatre-vingts (je me souviens d’articles sur lui parus dans « L’Autre Journal », le mensuel de Michel Butel qui essaie de reparaître depuis quelques années sous le titre de « L’Impossible »), mais je n’avais guère pris le temps de le lire. Il aura fallu, là encore, l’atelier d’écriture du mois de mai et les conseils de lecture donnés par Lorette pour que je me lance dans son œuvre, en commençant par « Lambeaux », court livre dont on ressort pris par l’envie d’accompagner davantage l’aventure intérieure d’un homme qui nous montre un chemin, celui de la connaissance de soi. « Lambeaux » se compose de deux parties, dans la première, Juliet raconte l’histoire de sa mère, femme paysanne très intelligente, qui aurait pu, si elle n’avait été d’un milieu rural, poursuivre des études supérieures, mais qui, hélas, dut s’occuper de ses sœurs, puis se marier avec un brave homme du cru (après une bien triste histoire d’amour avec un jeune homme de la ville atteint d’une tuberculose mortelle) pour donner naissance à quatre enfants. Nous étions bien avant la seconde guerre, on ne savait pas soigner les dépressions, encore moins celles qui viennent après les accouchements, autrement que par des internements psychiatriques. La maman de Charles connut ainsi à peu près le même sort que Camille Claudel. Je me souviens qu’à l’époque de sa parution, le livre de Juliet avait ouvert le dossier des internés psychiatriques qu’on a laissé mourir de faim pendant la guerre de 39-45. Dans la deuxième partie, l’auteur raconte ce qu’il advint de lui par la suite. Son père ne pouvant subvenir aux besoins des quatre enfants, ils furent dispersés et, lui, eut la chance de tomber sur une famille d’accueil aimante. A l’âge d’intégrer le lycée, on l’envoya dans une école de pupilles et il dut passer huit années d’internat régies par une discipline toute militaire. Le bac en poche, il entra à l’Ecole de Santé Militaire qu’il abandonna au bout de trois ans, pris par l’envie d’écrire. « Lambeaux » se fait alors récit de cette métamorphose. Comment devient-on écrivain ? Par quelles douleurs et quelle solitude faut-il en passer ? Le jeune Charles traverse des phases de violente dépression qui continueront à irriguer son œuvre tout au long de sa vie. Aujourd’hui écrivain reconnu, homme apprécié et très demandé (pour des conférences, des tables rondes etc.), il élabore, jour après jour, le journal de son existence. « Apaisement » couvre la période de 1997 à 2003. Si ce livre est devenu mon compagnon (je passe mes heures de repos à le lire ici, en Haïti, installé sur une terrasse ensoleillée en attendant qu’on vienne me chercher pour des tours en voiture sur les hauteurs de Port-au-Prince, ou tout simplement, pour me rendre à mes cours), c’est parce que j’y trouve une sorte de modèle (le mot n’est pas trop fort). Depuis que je fais ce blog, mes intentions se sont insensiblement modifiées. Il y eut un temps où probablement, je voulais faire de ce blog ce que la plupart des gens font d’un blog, qui est d’intervenir sur des sujets dont ils s’estiment spécialistes (la philosophie, le sport…) ou de réagir à chaud sur les évènements qui nous entourent. Puis de plus en plus, ce blog est devenu avant tout un lieu d’écriture de soi, autrement dit l’équivalent d’un journal. Je suis loin d’atteindre le niveau de Charles Juliet, mais il y a là pour moi comme une indication de chemin à suivre. Essayer d’écrire en demeurant au plus près de soi-même (c’est aussi ce que Lorette nous disait lors de ce mémorable atelier), ce qui signifie rechercher la précision, la justesse d’expression avant tout. La sincérité. Je suis intrigué par le fait que, pour Charles Juliet, ce cheminement n’ait pu passer que par la souffrance. Est-ce à dire que sans souffrance l’écriture est démonétisée ? Que qui n’a pas assez souffert ne peut pas prétendre accéder à cette voie de l’écriture ? En ce cas, je suis loin du but, moi qui, comparé à lui (ou à d’autres, comme Lorette justement) n’ai jamais connu la (vraie) souffrance. Je préfère donc penser qu’il est une voie d’accès indolore, naturelle en quelque sorte. Mais peut-être je me trompe. Peut-être Charles Juliet, s’il lisait ces lignes (lui qui parfois est capable d’émettre des jugements durs sur les êtres, chose dont je suis peu capable) soupirerait en pensant : « quelle naïveté ! ».

562161-cet-apaisement-est-la-resultante-de-la-vieL’une des différences que j’ai avec Charles Juliet (et d’autres, toujours les mêmes…) réside sans doute en ce que je passe une grande partie de ma vie éveillée (la plus grande sans doute, et en cela je suis comme toute personne qui a un emploi) à être absorbé par « mon travail », celui-ci n’étant pas « d’écrire » mais de produire des cours ou des articles de recherches. Ainsi fais-je partie de ceux et celles qui sont sans arrêt « requis par le visible » et « détournés de cet invisible qu’il est si facile d’oublier ». J’ai néanmoins la chance insigne que ce sur quoi je travaille et enseigne, soit… le langage. On me rétorquera alors que c’est une façon de traiter le langage à mille lieux de la littérature et de la « vraie » écriture. Eh bien, non, je ne crois pas que ce soit à mille lieux… L’objet de notre amour n’est jamais trahi si on l’analyse, dût-on utiliser pour cela des méthodes et des outils qui tiennent plus du scalpel que de la poésie. Je disais plus haut que ce que j’appréciais chez Juliet, c’était la précision. Dans un billet daté du 25 juin 1997, il le dit :

Quand j’écris, je me préoccupe désormais
– d’être sobre, direct et concis
– de trouver le mot juste, l’expression juste, la structure de phrase adéquate. De trouver la justesse du ton. De n’être ni au-dessus ni au-dessous de ce qui est à exprimer
– de ne pas résoudre un difficile problème d’écriture par un artifice
– de ne dire que ce que je veux dire
– de n’employer qu’après examen les mots qui ont une histoire, un passé
– d’être attentif aux connotations, à l’implicite, aux vibrations qui se propagent d’une phrase à l’autre
–          …

Je suis frappé de voir que ces notions apparaissent aussi, même sous un jour tout différent, dans mon enseignement. Un(e) linguiste dira sans doute, lisant cela : mais on croirait lire l’énoncé des maximes de Grice (la base aujourd’hui des études de pragmatique) qui tiennent à ce que, dans la communication, nous fassions toujours « comme si » certaines maximes étaient respectées : « soyez concis, soyez brefs, soyez véridiques, ne donnez pas plus d’information que vous n’en possédez, ni moins d’informations etc. ». C’est grâce à de telles maximes que la communication fonctionne et qu’en particulier, nous comprenons les sous-entendus. Quelqu’un qui viole manifestement une de ces maximes cherche à communiquer un contenu distinct du sens littéral. Ecrire en ne mobilisant pas les maximes de Grice (ou le moins possible), c’est cela, finalement, rester au plus près de ce que l’on a à dire, au plus près de soi-même.

J’ai eu parfois à répondre du contraste que je semblais offrir aux gens de par mes sujets d’intérêt : comment peut-on à la fois s’intéresser à une approche mathématisante du langage (immédiatement supposée « réductrice ») et se passionner pour la littérature, la poésie ? La réponse est encore dans ces quelques lignes de Juliet. Elle tient dans les mots de « précision » et de « justesse ». Je suis souvent irrité que la sémantique soit prétexte à un discours vague et flou sur le sens alors que nous attendons en la matière un discours aussi clair et précis que celui de la géométrie. C’est pourquoi évidemment, je suis fier de pouvoir énoncer, à la fin d’un cours sur la sémantique en termes de modèles, une définition rigoureuse : deux phrases S et S’ ont des significations différentes si et seulement si les formules en lesquelles elles se traduisent sont telles qu’il existe au moins un cadre d’interprétation pour lequel l’une est vraie et l’autre fausse (critère de séparation). Chaque terme de cette définition est lui-même défini d’une manière très précise. Si on me dit que « c’est réducteur », je répondrai que cela vaut toujours mieux qu’un discours « brillant » mais manquant totalement de précision comme il s’en est  tenu en Sorbonne pendant des lustres…

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Connaître un peu de ce pays

« On les entendait pleurer ». C’est ce qu’il me dit en passant devant un espace occupé aujourd’hui par un hangar mais autrefois par un bel immeuble. « Oui, et on ne pouvait rien faire pour eux car ils étaient coincés sous des blocs de béton trop lourds ». Le souvenir du 12 janvier, encore. Du goudougoudou, comme on l’appelle. « Il », c’est mon interlocuteur principal, R. G. , qui me balade dans sa voiture dans les rues du haut de Port-au-Prince. Quartier Canapé-Vert, puis Petionville, autrefois lieu résidentiel pour les plus fortunés, mais ville où s’est réfugié l’essentiel de l’activité commerçante depuis la date fatidique, car elle a été relativement peu touchée. Nous avançons au pas au milieu d’une foule bruyante et plutôt joyeuse. Si ce n’étaient ces souvenirs évoqués de temps à autre, on oublierait qu’il y a eu catastrophe. Nous franchissons un ravin qui, en principe, ne devrait pas être construit, mais comment empêcher les gens qui n’ont plus rien de s’installer. Sur les pentes s’échelonnent des bidonvilles, du genre favelas,  mais que le gouvernement… a fait peindre de toutes les couleurs pour faire plus joyeux. C’est là ce qu’on appelle repeindre la misère.

PaPNous vivons une époque de tension politique : hier, des manifestants ont voulu crier leur colère sous les vitres de l’ambassade américaine, mais la police les en a empêché à coup de gaz lacrymogène. R. G. m’explique qu’on en veut à ce président actuel – un chanteur, un playboy – d’être totalement vendu à la fois aux Etats-Unis et aux intérêts dominicains. Il a signé un accord avec la République Dominicaine aux termes duquel les travaux de reconstruction sont confiés à des entreprises de ce pays dans des contrats de gré à gré. De plus, il a manifesté à plusieurs reprises des tendances à vouloir s’affranchir du contrôle du Parlement, et on l’accuse de vouloir en venir à une nouvelle forme de dictature. Indépendamment de cela, il a… une belle voix, je l’ai entendu en voiture à la radio. On imagine en France un Michel Sardou ou un Serge Lama briguant – et obtenant – les plus hautes fonctions (ce n’est pas complètement invraisemblable pour ces deux là… Eddy Mitchel ? quand même pas…). Lors des dernières élections, ce Martelly n’aurait pas dû être qualifié pour le deuxième tour, c’est la pression « de la communauté internationale », autrement dit des Etats-Unis,  qui a fait éliminer le candidat arrivé en tête, qui était soutenu par l’ancien président René Préval. Ensuite au deuxième tour, il n’a fait qu’une bouchée de la candidate, Mirlande Manigat, par assaut de populisme et grâce à une campagne entièrement financée par les Etats-Unis et la République Dominicaine. L’histoire de ce pays est faite d’épisodes brutaux. Il est vrai que cela avait mal commencé, avec l’arrivée des premiers colons et la manière dont ils réduisirent en esclavage la population autochtone, et la maltraitèrent au point que lorsqu’elle fut décimée entièrement, il ne leur resta plus que la solution d’importer des esclaves venus d’Afrique (Dahomey, aujourd’hui Bénin,  principalement). On connaît plus ou moins la suite : le rôle de Toussaint Louverture dans la libération des esclaves, qui n’alla pas sans de nouveaux massacres, avant que Napoléon ne le fasse enfermer au Fort de Joux où il devait périr de froid et de malnutrition, puis celui de Dessalines, un autre général, prenant le flambeau de la révolte et exterminant ce qui restait de population blanche avant de proclamer l’indépendance de Ayiti en 1804. Par la suite encore beaucoup de tumulte et de massacres, de putschs et de dictatures, dont celle de Duvalier, la plus proche de nous. Nous passons devant un endroit qui fut un bureau de vote aux premières élections démocratiques de l’après duvaliérisme, il  y a vingt-six ans, mon compagnon m’indique qu’il y eut là une cinquante de morts, abattus par l’armée, le bulletin de vote en main.

injusticedominicaineNous ne visitons que le haut de Port-au-Prince. J’aurais aimé allé ailleurs, dans la ville basse par exemple, mais cela semble être tabou. Mon interlocuteur n’y est plus retourné, me dit-il, depuis le tremblement de terre. Je ne saurai donc pas grand-chose de la réalité de ce pays, n’en ayant guère perçu que l’éclat rouge vif des bougainvilliers et des flamboyants et la grandeur des palmiers, ou d’arbres bicentenaires qui, eux, auront survécu au séisme, là où les écoles et les églises s’effondraient.

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Une île colline

???????????????????????????????(depuis mon hôtel)

Haïti, une île colline, c’est ce que j’ai lu quelque part, et qui est vrai. On est loin de penser en arrivant ici et en tombant dans cette végétation, ces fleurs de flamboyants, les enfants qui dévalent la rue en sortant de l’école, cette abondance apparente de fruits, goyaves et papayes et tous ces gens qui s’attroupent sur le Champ de Mars, et discutent paraît-il de tout, au point que le magazine « Jeune Afrique » a baptisé cet endroit « l’université du Champ de Mars », comme s’il en fallait une autre pour compléter celles qui existent déjà, l’université d’Etat et les autres universités, libres, universités reconstruites ou à reconstruire au moyen de dons, l’une, université de « Limonade »(*) offerte par la République Dominicaine mais financée à 70% par l’UE, loin de penser donc qu’il faudrait, comme dit le site de l’ambassade, être vigilant, se méfier des attroupements et ne pas trop marcher seul dans la rue, surtout le soir. Pourtant… l’un de mes hôtes me confirme que lui-même, le soir, ne ressort de chez lui que s’il y est obligé, dans la journée ça va, mais en tant que blanc, on ne passe pas inaperçu. Donc je serai sage, je n’irai pas flâner au milieu des gens, lorgnant les vieilles en chapeau sur le seuil de leur maison, ou achetant une papaye dans la rue à un commerçant ambulant. Je me contente de me faire trimbaler dans un pick-up dépendant de l’université qui m’accueille, confiant dans le jeune chauffeur qui doit user de ruses de sioux pour éviter, non pas les voleurs, les chapardeurs, mais les embouteillages, les bouchons énormes, qu’on appelle ici des « blocus ». A l’aéroport, débarquant de mon Airbus d’Air Caraïbe (vol fatiguant, on a peu de place pour soi tant les sièges sont serrés, neuf par rangée…), j’ai eu l’impression d’être immédiatement confronté à la détresse de ce pays en  voyant cette vieille femme, encore emmitouflée dans les vêtements chauds que lui avaient fait mettre le froid parisien, éclater en sanglots, au point qu’un membre du personnel de la piste s’est enquis tout de suite de savoir s’il fallait appeler une ambulance ou quelque chose pour cette dame, mais la femme un peu plus jeune qui la soutenait – peut-être sa fille – a dit que non, elle n’était pas malade, si elle souffrait, c’était, a-t-elle dit « à cause des choses de la vie », et en la regardant pleurer je ne pouvais moi-même faire autrement que sentir des larmes me monter aux yeux. Bien la première fois que je débarque dans un pays avec une envie de pleurer. Ensuite… de fait je m’attendais à pire, mais je crois que l’on ne voit rien à circuler vite comme ça, entre des voitures et des maisons basses dans des quartiers que l’on devine ne pas être les plus pauvres. Dans l’avion, mon voisin, qui revenait pour la première fois depuis le séisme, pour voir sa famille, me dit qu’ils ont retrouvé sa nièce… il y a six mois seulement. Ils la croyaient morte. Mais elle était… au Chili ! les sauveteurs cubains qui l’avaient extraite des décombres l’avaient envoyée là-bas se faire soigner… et voilà qu’elle revenait. Belle histoire, pour une fois une fin heureuse. Cela n’a pas dû être le cas souvent. Mais je constate que les gens, pour pouvoir survivre, ont pris le parti d’en rire… A l’Université, on me présente un collègue professeur, je sens à sa poignée de main quelque chose d’étrange. Le doyen me dit qu’il est un symbole. Face à mon étonnement, il complète en me disant : « eh bien quoi, vous lui avez serré la main, et vous n’avez rien remarqué ? » Bien sûr que si, il lui manque trois doigts. Il s’est réveillé ainsi après le séisme… Hilare, il me dit : « j’ai de la chance, il me reste la pince ! ». Pince sans rire…. La Faculté de Linguistique Appliquée est maintenant installée dans un hangar. Autrefois, elle était dans un immeuble de trois étages, administrée par un doyen dynamique (à partir de 1978) qui s’appelait Pierre Vernet. En ce fatal 12 janvier, elle s’est effondrée sur lui, qui est resté sous les décombres, avec deux cents de ses étudiants. Ma collègue et amie Marie-Anne P. qui était passée par là peu de temps auparavant pour donner des cours, elle aussi, perdit ainsi la moitié des gens qu’elle avait connus. Le hangar a été découpé en salles trop petites où les étudiants, assis sur des chaises et non à des tables, s’entassent. Ils tentent de se concentrer malgré le bruit extérieur – il faut laisser les portes ouvertes pour faire un petit courant d’air : il fait plus de 30 degrés… puis le hangar s’est développé, un premier étage a été aménagé, c’est là que je ferai cours, c’est l’espace « noble » du master, équipé d’une clim. Allons, la vie universitaire repart en Haïti.

(*) il s’agit, comme l’indique le lien, de l’université « Henri Christophe de Limonade » dont la construction ultra-rapide est remise en cause aujourd’hui.

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