Que voyons-nous, Sigmar ?

polke-4deux toiles que Polke consacra à Hermès  Trismégiste en 1995

Tout, pour Sigmar Polke, se retourne en son contraire. Vous regardez une image, êtes persuadés de ce que vous voyez, et puis tout à coup… un détail, un rien, une anicroche, et vous ne savez plus. Dans le fond, le réel n’est pas ce que nous croyons qu’il est. Nous vivons dans plusieurs mondes possibles à la fois. Dans l’un, s’affiche la vertu révolutionnaire (à propos de la série portant sur la Révolution Française, qui fut exposée un temps au château de Vizille), et dans l’autre la terreur qui menace, et cela pour un seul et même tableau. Polke est un peintre de l’indécision.

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Figuratif ? Abstrait ? Tout dépend de l’échelle prise pour l’observer. Au microscope, le monde est terriblement abstrait, les physiciens le savent bien. On connaît cette idée, initialement portée par le philosophe Wilfrid Sellars, selon laquelle nous sommes confrontés à deux images du monde, l’une « scientifique », l’autre « manifeste », les deux ne correspondant pas, étant même contradictoires. En vertu de la première, la table n’étant qu’un assemblage de particules avec beaucoup de vide entre, et vos coudes aussi, vous devriez passer au travers quand vous vous appuyez sur elle, l’image manifeste, elle, ne vous montre jamais ce vide et ces tourbillons d’atomes. Le réel est finalement plus abstrait que le manifeste. Sigmar Polke projetait ainsi des photos, des gravures sur de grandes toiles. Le grain de la photo éclatait en petits points ronds séparés par du blanc, comme nos atomes de la table, et son travail était de les inscrire un par un sur la grande toile blanche… Warhol, avant lui, avait fait chose semblable, mais lui ne s’embarrassait pas : il projetait et imprimait au moyen d’une technique particulière. Polke, lui, fait les choses bien. Je n’ose penser à ce qui lui venait à l’esprit lorsqu’il accomplissait cette tâche titanesque… se voyait-il comme recréant le monde, atome par atome ?

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Mais cela n’a pas été la totalité, ni même l’essentiel de son œuvre. Pour le reste, on est surtout frappé par l’abondance des techniques et matériaux employés. Cires, vernis, laques, produits divers parfois toxiques.  Sur un carton, on peut lire : « acrylique et mica ferreux sur tissus d’ameublement », sur un autre : « oxyde d’argent, résine dammar, pigment et bronze doré sur toile ».  Certains tryptiques sont peints sur des voiles transparents qui laissent apparaître en filigrane le châssis de la toile, on ne sait plus alors bien ce qu’il faut regarder : la forme qui se dessine sur le dessus ou bien… la trame, les os, le squelette, en profondeur ?

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Sigmar Polke appartient au même mouvement que Richter, tous deux ancrés dans l’histoire contemporaine de l’Allemagne, hantise du nazisme, obsession du mur, rejet du soviétisme, miradors, arrestations (« On voit bien ce que c’est »), mais encore et toujours le vertige de cette question : « avons-nous bien vu ce que nous avons vu ? ».

N’avons-nous pas rêvé….

L’exposition, en tout cas, elle, a bien eu lieu, mais elle s’est achevée ce dimanche. On fêtait les 20 ans du très beau Musée de Grenoble.

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De Tlön et d’autres mondes possibles

N’ayant plus de grand voyage en perspective pour le moment, je m’invente des voyages dans des mondes impossibles…

David Lewis, le philosophe, a écrit « De la pluralité des mondes »

Jacques Roubaud, le poète, a écrit « La pluralité des mondes de Lewis »

250705portrait_de_roubaudMe réveillant ce jour, me voilà, dans mon demi-sommeil encore, embringué dans ces mondes… Ils sont comme des sphères qui n’ont jamais entre elles de point d’intersection, mais où, néanmoins on retrouve les mêmes objets, à quelques variantes près. Un objet d’un monde w possède ce qu’on appelle une réplique dans un autre monde w’. Mais qui sait que tel objet d’un monde est la réplique d’un objet d’un autre monde s’ils ne communiquent pas entre eux ? Quelle instance supérieure, divine, le sait ? Et moi, combien de répliques ai-je dans cette pluralité ?

« Il n’y a pas de voyage trans-monde » (J.R)

Et d’abord combien y a-t-il de mondes ? Très probablement une infinité…

Dénombrable, non dénombrable ? je ne sais. Un ensemble est infini dénombrable quand on peut numéroter ses éléments et dire « voici le monde 0 », « voici le monde 1 », « voici le monde 2 » etc. S’il est infini non dénombrable, c’est grave… car quelles que fussent les manières d’ordonner les mondes, entre deux d’entre eux bien définis, il y en aurait toujours une infinité…

Est-ce que j’existe dans tous ces mondes ? Probablement non.

« Un monde est une vérité nécessaire, pas une explication » (J.R)

 Je fais l’hypothèse que je n’existe que dans un nombre fini d’entre eux. Suis-je identique à moi-même dans tous ces mondes ? Non, car sinon il n’y aurait aucun intérêt à les postuler. Dans un monde, je suis petit et gros, dans un autre monde, je suis grand et laid – ce n’est pas que je sois très beau dans le monde actuel – dans un monde donné, je mesure juste un centimètre de plus que ma taille actuelle, dans un autre monde, je mesure un centimètre de moins. Comment connais-je cela ? C’est tout simplement que, dans mes phrases conditionnelles contrefactuelles, j’utilise des expressions comme « si j’avais eu un centimètre de moins… » (je serais passé sous cette branche sans me cogner la tête) ou bien « si j’avais eu un centimètre de plus… » (j’aurais pu atteindre le fruit qui pend à la branche). Est-ce que cela a un sens de dire : « ah, si j’avais eu un millimètre de plus… » ? ou bien : « ah, si je mesurais 3m50 » ? Oui pour cette dernière phrase après tout, car je peux imaginer un univers à la Lewis Carroll où, soudainement je deviens très grand, mais : « si je mesurais un kilomètre » ? Non. On voit bien que les mondes, en s’éloignant de ma forme actuelle, s’évanouissent, deviennent moins probables. Les mondes seraient-ils régis par une fonction d’onde, comme les particules de Schrödinger ?

« dans un monde propre, il y a d’innombrables manières d’exister » (J.R)

Moi dans un autre monde, c’est donc ce qu’on appelle une réplique. J’avance dans le monde avec mes répliques. Est-ce que mes répliques disparaissent avec ma mort ? Est-ce que je meurs souvent ? « Ah, si j’étais mort » entend-on dire… comme quoi une réplique quelque part dans un monde est morte. Mais est-ce qu’elle peut vivre longtemps encore après sa mort, cette réplique morte ?

« Ah, si je n’étais pas né »… où sont les mondes de mes répliques non nées ? Peut-être là, j’atteins tous les mondes où je ne suis pas : après tout, les mondes sans réplique de moi sont peut-être tout simplement des mondes avec réplique non née, ou bien avec réplique morte, mais depuis pas trop longtemps.

Il est impossible que des répliques se rencontrent car les mondes possibles sont hermétiquement clos, séparés, étanches.

Pourtant je fréquente en rêve mes répliques. Nous sommes intimes. Ma réplique en femme par exemple. Ma réplique en femme japonaise décrite dans un roman de Haruki Murakami, avec ses mains petites et fraîches, ses jolis cheveux raides, et les lobes ronds et souples de ses oreilles, me plaît beaucoup. Elle plaît aussi à cette réplique de moi qui gît au fond d’un puits en plein désert mongol et n’a pas d’autre passe-temps que penser à la réplique de moi en femme japonaise. Mes deux répliques, séparées par un mur invisible et qui ne respirent pas du tout le même air et ne boivent pas la même eau (dans un monde répondant à la composition chimique H2O, dans un autre à la composition XYZ), tout en s’ignorant l’une l’autre se blottissent l’une contre l’autre au fond du grand puits et l’un fait entendre à l’autre, sans qu’elle sache d’où cela vient, le bruit du grondement d’une source souterraine…

Dans la nouvelle de J.L. Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius (dans Fictions), il est question d’une planète, Tlön, où la langue obéit à des propriétés étranges, qui prennent le contre-pied de nos habitudes. Par exemple, il n’y a pas de substantif. Quid de maison, route, château-fort ou lune ? Dans  la moitié australe, cela est remplacé par des verbes qui s’agglutinent, donnant des aspects éphémères, des points de vue, des évènements.  « La lune surgit sur le fleuve » se dit « hlör u fang axaxaxas mlö » soit : vers le haut, après une fluctuation persistante, il luna. Dans la moitié boréale, ce sont les adjectifs qui régissent la phrase, et qui s’agglutinent. Ce qui correspondrait à « lune », c’est plutôt le conglomérat « aérien-clair-sur-rond-obscur » ou bien « orangé-ténu-du ciel »…

Tlön est un monde possible.

Mais si je – c’est-à-dire une réplique de moi – suis dans Tlön, alors mon langage me fait voir le monde d’une toute autre façon. Dans ce monde les objets disparaissent, puisqu’ils n’ont pas d’autres désignations que soit des indications de leurs moments, soit des invocations de propriétés individuelles, ce que la métaphysique appelle des tropes. Borges fait de Tlön la planète où l’idéalisme est la pensée la plus naturelle, spontanée, contrairement à nous, dans notre monde actuelle qui sommes persuadés de la réalité des objets parce qu’il y a un substantif pour chacun d’eux, qui les désigne exactement.

Il semble que les métaphysiciens qui étudient la théorie des mondes possibles en utilisant les outils de la logique ne soient pas arrivés jusque là, c’est-à-dire pas jusqu’à donner sens à des mondes où les objets se dissolvent et se transforment en faisceaux d’impressions fugitives, comme le blanc douteux d’un manteau neigeux souillé par la pluie ou le claquement intermittent d’une voile dans le vent.

« Un chat, sa photographie posée contre les livres, parmi les livres
rien de caché, pas de menu sens caché, apportant cela
qui ne se soutient de rien
ni une tête
                   baignée de jaune, de soir,
ni le solide, le blanc » (J.R)

Polkefragment de "Jeux d'enfants", Sigmar Polke, en ce moment exposé au 
Musée de Grenoble
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La force d’un film est dans ses images

La force des images dans « A Touch of Sin ».

Je ne parlerai pas de l’histoire, des histoires, celle de l’homme révolté contre la corruption, celle de l’homme mutique qui, sur une route de montagne découvre un jour la puissance d’une arme à feu, celle de la maîtresse flouée et rendue à sa solitude, ni celle du jeune amoureux qui se jettera dans le vide car il ne reste plus que ça, le vide, pour compenser ce trop plein d’obscénité.

21054832_20131104153604866Mais de l’image d’une cité filmée en plan fixe, rangées de balcons au-dessus les unes des autres, avec toutes les mêmes chemises rayées ou unies qui sèchent immobiles. Ou de l’image d’un serpent se faufilant sur la chaussée.

Ou bien encore, au tout début ce chargement de tomates renversé sur la route, on devine un accident, plus tard on verra un homme mort étendu sous une couverture, et regardant cela d’un air perplexe l’homme révolté par la corruption, qui lance et relance dans sa main en forme de petit panier une de ces tomates rondes.

Ou bien encore la beauté du visage de porcelaine de la jeune maîtresse délaissée seule parcourant la ville, puis la montagne, et la route, la nuit, dans l’éblouissement des phares des camions.

Ou l’image de la traversée d’un fleuve, d’un large fleuve, le Yangtsé, à proximité du barrage des Trois Gorges, la ville de Chongqing, les tours géantes où s’entassent les familles  d’ouvriers, la petite cabane de la mère de la maîtresse délaissée, qui subsiste en cuisant la nourriture des constructeurs d’une piste d’aéroport.

21059101_20131119152243143Ou l’image des hommes débarquant du bateau, ceux ayant un deux-roues proposant aux autres de les emmener à destination, image furtive d’une solidarité possible dans la misère.

Ou l’image d’une parade factice, d’opérette, pour dirigeants du parti, musique en forme « d’Internationale » pour déhanchements obligés de charmantes jeunes femmes numérotées, pour qu’on les appelle non par un nom mais par un chiffre, tels des morceaux de viande achetés à l’hypermarché.

Ou l’image de la fulgurance de la réaction de la jeune femme offensée, ayant retrouvé le petit couteau dans son sac, ce petit couteau qui n’était pas passé au scanner de l’embarquement du TGV lorsque son amant était en partance et que celui-ci donc le lui avait confié, seul moyen de résoudre le problème de la présence de cet objet non accepté, et que maintenant elle se trouve avoir eu dans un coin de son sac – et le spectateur s’attend bien sûr à ce que ce couteau ait une suite dans l’histoire, laquelle arrive tout à coup, comme une blessure cramoisie sur le torse du violeur qui en crève, mais dans l’action, tout ce sang qui a giclé et maculé la robe blanche de la femme, qui part dans la nuit et ressemble de loin à de ces samouraïs que l’on voit dans les films japonais tout habillés de tenues aux couleurs vives.

21059104_20131119152244018Ou l’image de cette même femme, la séquence d’avant, lorsqu’elle fuit une agression et se retrouve, la lèvre tuméfiée dans une cabane de foire où l’on exhibe des serpents et une jolie fille, la plus belle des plus belles et dans cette image, après que la caméra se fût élevée au-dessus d’un paquet de serpents, la découverte du visage de cette si jolie fille, puis juste après l’image de leur confrontation, à ces deux visages, l’un miroir de l’autre, la belle tendant délicatement à l’autre, celle qui a la lèvre tuméfiée, une serviette pour qu’elle s’essuie.

Ou l’image du visage de lui, le beau jeune homme, encore assez innocent pour croire que l’on peut être amoureux dans cette société cynique, l’image de ces deux jeunes gens du même âge enfermés dans une petite voiture sous une pluie battante qui les isole parfaitement, lui voulant déposer sur ses lèvres un baiser, elle déjà honteuse qui lui avoue que dans son métier, on ne peut pas aimer, et qu’elle a déjà vécu, comme on dit, puisqu’elle a déjà une petite fille de trois ans.

Ou l’image de ce même jeune homme qui plonge dans le vide.

Ou l’image de tous ces visages aux yeux ébahis devant un spectacle de rue qui reprend les fils du théâtre traditionnel, juste en dehors des murs de la Cité Interdite.

Puis le noir. La salle se vide.

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Ecrire-penser

Ecrire. Penser. Penser. Ecrire. Si j’arrête d’écrire, j’arrête de penser : mon esprit se perd en divagations, bavardage stérile avec moi-même, qui donne mal au cœur, c’est la pensée vacillante, l’esprit jamais au repos, ce contre quoi lutte la pratique de la méditation, notamment dans la tradition bouddhiste, pour laquelle il s’agit d’atteindre un point où le mouvement de la pensée se trouve fixé. L’écriture tend à canaliser ce flux, c’est pour cela qu’on s’y réfugie. Mais s’y réfugiant, ne crée-t-on pas, justement un abri, une protection pour un ego qui veut se soustraire à ce qui le dérange ? Ce sujet qu’on a le sentiment d’élaborer en le produisant par l’écrit, ne se renferme-t-il pas trop sur lui-même ? J’admire les écrivains qui peuvent dire qu’ils sont parvenus à la connaissance de soi (Charles Juliet). Comment peuvent-ils savoir ? Comment peuvent-ils être si sûrs ? Mais, en même temps, comment puis-je savoir qu’ils se trompent, ou qu’ils sont dans le vrai ? Juliette D. (une étudiante qui m’a remis son « dossier ») dit, de façon amusante : « la pensée est quelque chose d’inconnu chez autrui ». Elle complète heureusement par : « et de conscient chez nous ». Le deuxième membre de phrase fait comprendre ce qu’elle veut dire : qu’évidemment, la pensée ne se connaît qu’en première personne. Comment être sûr de la pensée de l’autre ? Mais le premier membre, isolé, trahit une certitude naïve : bien ???????????????????????????????sûr, je suis le (ou la) seul(e) à penser… Les autres n’ont pas de pensée. Mais on peut lui répondre : il y a la lecture. Lire, c’est bien être obligé de reconnaître que les autres pensent puisque dans le mouvement de lire, on adhère à un autre flux, on fait sien ce qu’on est bien obligé de reconnaître comme un autre « moi ». Ce qu’il y a  de terrible, dans la société actuelle, une marque de son effondrement, c’est qu’on incendie des bibliothèques (soixante-treize sont parties en fumée, paraît-il, entre 1996 et 2013, et ce, par la faute d’actes malveillants), et que les incendiaires, ou leurs sympathisants, qu’on imagine se débattant dans une détresse noire, causée pour l’essentiel par un rejet à leur encontre, une absence de véritable politique d’intégration depuis des décennies, se justifient en disant qu’ils refusent qu’on les force à lire, que ce qu’ils veulent, c’est du travail, pas de la lecture. ce faisant, ils se privent irrémédiablement d’un rapport à l’autre en tant qu’il pense, qu’il pense aussi. Où pourraient-ils puiser l’assurance qu’ils ne sont pas les seuls êtres pensants au monde si ce n’est en lisant ? Ce refus de lire donne le vertige, fait peur, il n’y a pas intérêt à tomber sur un de ces exclus, ou gare à soi, gare à ce qu’il ne nous prenne pour un zombie. Il faut maintenir la lecture à tout prix, voir qu’il n’y a que dans cette activité que les trajectoires des egos peuvent s’intercroiser, interagir. Nous ne nous maintenons vivants comme êtres dotés de sens que dans cette interaction des flux de paroles, qui va bien plus loin que la « communication ». Ah oui, que ne l’a-t-on pas dit que le langage c’est pour que les individus « communiquent », mais communiquer ce n’est pas assez, tout dans la nature communique, les plantes, les abeilles, les corbeaux bien sûr, mais le langage lui, ce qu’il fait, c’est bien autre chose, c’est cette construction énorme cathédrale, réseau, rhizome… qui est notre bien le plus précieux, mais qui pourrait s’effondrer, se réduire en poudre dès que cette force élémentaire d’interaction qui fait lien entre nous, interaction forte, interaction faible, devient vacillante, évanouissante, et qu’il ne reste plus que poussière de mots, plus qu’atomes éparpillés, poussière de morts disparates avant le grand silence.

***

Une lecture en menant à une autre, du livre de Hourya Sinaceur sur Cavaillès (dont je parlerai bientôt) passant au philosophe allemand Sloterdijk (parce qu’elle le mentionne dans un long entretien sur France-Culture) j’apprends qu’ « au Moyen Âge, du mot anglais grammar découle celui de glamour : on prête à celui qui sait lire de merveilleuses facilités dans les autres domaines ».

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Dignité de la peinture

poliakoff-6Les toiles de Serge Poliakoff exposées en ce moment au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, irradient d’une lumière sourde, ce sont des concentrés de matière lumineuse, des blocs d’une énergie douce qui se répand lentement et diffuse une harmonie toute musicale. Serge Poliakoff est venu de sa Russie natale dans les années vingt, il en a gardé le goût des rouges, des ocres et des jaunes dorés qui baignaient les icônes des églises qu’il fréquentait. Serge Poliakoff faisait lui-même ses couleurs. Il ne cédait jamais à la facilité des couleurs en tube. Il broyait les pigments purs pour en faire sortir l’éclat d’un rouge dense, ou d’un bleu plus léger que les nuages. Au début, Serge Poliakoff ne vivait que de sa guitare : il écumait les tavernes tenues par des Russes blancs et touchait les maigres cachets qui suffisaient à peine pour faire vivre lui, sa femme et son fils. C’est dans un cabaret russe qu’il rencontra Dina Vierny avant qu’elle ne devienne la grande galeriste qui l’exposa aussitôt. Tout de suite après la guerre, il demanda à sa femme, d’origine anglaise, de se rendre chez le célèbre Kahnweiler pour lui montrer un tableau, Kahnweiler répondit qu’il n’aimait pas beaucoup l’art abstrait mais que c’était la première fois qu’il voyait quelque chose de si intéressant. Cela suffit au peintre pour le conforter, le faire continuer à peindre, ce qu’il fit toute sa vie, s’éloignant assez peu de son thème pictural initial, qui consistait dans l’exploration du mystère des formes et de leur interaction avec les couleurs. Certes, à la fin des années cinquante s’observe un changement dans son art : l’architecture autour d’un axe central se dissout, laisse place à une mosaïque. La substance aussi peut changer : passant d’une pâte épaisse à une couleur plus fluide pour donner libre cours à la transparence, jusqu’à ouvrir sur le vitrail. Vers la fin de sa vie, il expérimente encore. Des toiles deviennent plus « impressionnistes », un critique parle même de nymphéas, puis tout revient dans l’ordre, ou plutôt à la forme. Les dernières toiles sont de grandes formes monumentales, comme des symboles ou des totems, immobiles sur de grands murs blancs. La peinture de Poliakoff est dite « silencieuse ». Paradoxe pour un musicien. Mais c’est que toute la musique est passée dans la matière.

???????????????????????????????On l’a compris : superbe exposition. A quand Manessier ? A quand Estève ? A quand Bram van Velde ? Tous ces peintres abstraits qui ont fait la seconde Ecole de Paris. Dans le film remarquable qui termine l’exposition, une critique d’art anglaise fait remarquer ce qu’on doit à la peinture russe à la sortie de la seconde guerre mondiale. Trois expositions importantes eurent lieu vers ces années-là : de Staël, Poliakoff et Rothko, tous trois d’origine russe, tous trois tellement proches dans la façon de faire résonner les couleurs entre elles. On a dit à l’époque qu’ils avaient permis à la peinture de retrouver sa dignité.

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Il n’aurait pas dû

Non, tu n’aurais pas dû. Ça ne se fait pas. On ne fait pas ça. Tu aurais dû le savoir. Tes chaussures t’ont trahi. Tu n’aurais pas dû venir la nuit en douce, sur un scooter en plus, même que tu n’étais pas seul sur ton scooter, vous étiez deux, l’autre te protégeait paraît-il, mais de quoi ? Hein, de quoi pouvait-il te protéger puisque ça, il n’a pas pu l’éviter. Te protéger de toi-même ? Tu en as bien besoin. Tu me déçois. Je te pardonne pas ce coup-là. Quoi ? Tu dis que les autres te pardonnent déjà ? Mais si c’est vrai alors, ils sont pire que toi, bien prompts à pardonner, mais plutôt à ce que je crois, prompts à se gausser, tu sais, tu devrais te méfier. Tu n’aurais pas dû. Partir à la quête de ton petit plaisir, à la petite semaine. Te borner à cela, ton plaisir, alors que tu avais à faire, que tu n’étais pas n’importe qui. Et as-tu pensé à celle que l’on nomme Valérie ? Quoi ? Tu voulais t’en débarrasser ? Mais tu n’as pas honte ? Crois-tu que l’on se « débarrasse » des gens ? N’as-tu pas le sentiment, là, d’être allé un peu loin, non pas dans la démesure, non, parce que, entre nous, ton affaire est banale. Petite. Toute petite. Non, allé loin dans la grossièreté, la désinvolture, le laissez aller. Ne serais-tu pas particulièrement inélégant ? Quand ils ont dit ça à propos de tes cravates, de tes costumes tire-bouchonnés, j’ai souri, je t’ai soutenu, l’habit ne fait pas le moine, hein ? mais il n’y a pas que l’(in)élégance vestimentaire. Il y a celle des mœurs et des comportements. C’est la plus importante. Et si j’en reviens à celle que l’on nomme Valérie, c’est pour te dire encore que là, tu as été très inélégant. Pire. Te rends-tu compte de son infortune ? De son humiliation ? Tu t’en fiches ? Ca arrive tous les jours, des conjoints bafoués, dis-tu ? Mais as-tu conscience de ce que c’est qu’être bafouée à la face du monde ? Du monde entier ? Même le roi Louis n’en faisait pas autant, dont les maîtresses n’étaient jamais humiliées qu’aux yeux de la Cour, c’est-à-dire d’un petit nombre de personnes somme toute. Mais là, as-tu pensé que non seulement sont au courant tes intimes, tes flagorneurs, tes obligés, tes ministres et conseillers, le concierge de ton palais même, je te concède, mais les vendeurs de légumes sur le marché, mais les chauffeurs de taxi, qui sont en grève aujourd’hui, mais les buralistes, les marchands de chaussures, les quincaillers, les écailleurs d’huîtres, les boulangers, les agents de la RATP, les enfouisseurs de linge dans les machines électriques, les accrocheurs de guirlandes aux mats des réverbères, les touilleurs de sauce aux fins fonds des cuisines d’hôtel, les maraudeurs, les malfrats, petits et gros, les écraseurs de mégots, les tapeurs sur le ventre et les tousseurs occasionnels comme les réguliers, bref, tout le monde. Et même pas qu’en notre pays, dans les autres aussi, là où il y a du soleil clignotant entre les palmes, là où les sommets blanchissent dès les mois d’automne, là où la mer se retire avec un bruit de succion mille fois refait qu’on en dirait des baisers baveux faits sur des lèvres de sable. Quelle inconséquence. Je suis atterré. Tu n’aurais pas du. Tu n’as pas pu te retenir ? Une pulsion, tu dis ? Mais va, va chez un psychanalyste, allonge-toi sur un fauteuil ; dis-lui ce qui ne va pas, demande-lui de t’aider à mieux être toi-même sans céder aux pulsions misérables du corps. Tu y es déjà allé ? Retournes-y, ne parle pas comme ces gens à qui on propose d’offrir un livre et qui répondent, étonnés : « mais j’en ai déjà un ! », non une autre cure, c’est une autre cure, ce n’est pas la même, tu peux en ressortir bien. Peut-être tu sauras qui tu es. Tu as biffé l’autre jour une phrase dans un entretien avec ton confrère d’un autre pays où tu avais dit : « je suis social-démocrate », tu l’as censurée, cette phrase, preuve que tu ne sais pas qui tu es. Peut-être tu es social libéral, d’ailleurs, peut-être tu as sauté l’étape « social-démocrate » sans t’en rendre compte. Non ? Pourquoi tu dis non ? Il n’y a pas de honte à s’assumer. Mais bon, c’est peut-être un peu tard, maintenant.

francoishollandeafp

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Nous semblons vivre une triste époque de régression dans la pensée

Les personnes de ma génération, celle née juste après la seconde guerre mondiale, autrement dit les « baby-boomers », auront eu la chance de connaître durant leur jeunesse un mouvement d’ouverture vers l’autre ou vers les autres qui semblait n’avoir aucune fin. Chaque année était celle d’une conquête, de la reconnaissance d’une situation, d’un statut, d’un droit. Face à la réaction conservatrice qui, certes, était pesante, et s’opérait au travers des gouvernements, des institutions de l’Etat, armée, police, les masses se sont levées pour exiger. Exiger que l’on accorde un statut d’égalité aux femmes dans la société, qu’on leur reconnaisse la maîtrise de leur corps. Exiger que l’on arrête les absurdes guerres coloniales et que l’on reconnaisse les peuples colonisés comme des vrais peuples, ayant leurs droits, leur culture et leur langue propres. Plus tard, exiger que la diversité des orientations sexuelles soit reconnue, que les homosexuel(le)s en particulier aient les mêmes droits que les hétéros etc. Cette ouverture à la reconnaissance du droit des autres a un nom : LIBERTE.

Parallèlement, les intellectuels de cette période n’avaient de cesse de remettre en question les schémas trop simples adoptés spontanément par l’idéologie commune. On a parlé alors, avec quelque abus de langage, de « fin de l’homme » (à propos de Foucault) parce que la philosophie et la sociologie tentaient de comprendre, au-delà du sujet individuel posé en absolu, les structures qui, par leur action, déterminaient sa position, et grâce à cela, pouvaient éclairer les comportements humains. Certains ont voulu voir entre ces deux mouvements menés en parallèle une contradiction : affirmation d’une liberté d’un côté, pour sapement des fondements de celle-ci de l’autre. Il fallait voir là au contraire, en reprenant le vieux mot qui était en l’honneur à l’époque, mais ne l’est plus guère aujourd’hui, une dialectique : nous ne sommes vraiment libres que de connaître nos déterminations. Bref, lire Freud et Marx puis leurs exégètes, Lacan, Althusser, si cela ne nous apprenait pas toujours la rigueur, nous apportait du moins la perspective d’un idéal, l’élan vers plus de liberté. Quoi de plus exaltant en effet que de percevoir la possibilité de se libérer de ses névroses ou de briser ses chaînes sociales ? Epoque hélas d’un trop grand idéalisme, où l’ombre était trop tôt saisie pendant que l’objet réel se dérobait. Nous avions du merveilleux sable dans les mains, de ce sable chaud qu’on aimait fouler au sein des déserts – puisque nombreux de cette génération furent, comme moi, coopérants en Afrique, amoureux du Sahara, avides de cette pureté et de cette solitude qu’on y éprouvait. Et nous n’avons pas pu, pas su, retenir ce sable, qui s’est écoulé entre nos doigts sans même que nous ne nous en soyons rendu compte. Oui, le temps a passé. Nous avons cru que la relève fonctionnerait toute seule, qu’il n’y aurait jamais de retour en arrière. Que la pensée allait s’approfondir. Les analyses étaient approximatives ? Mais d’autres allaient les reprendre, les polir et en donner une forme achevée.

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Il faut croire hélas que les pas qu’il nous semblait avoir accomplis n’étaient pas si décisifs.

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Que dirait aujourd’hui un Claude Lévi-Strauss face à cela, déclaration infâme d’un journaliste du Figaro, se prenant pour un « intellectuel » et commentant le récent rapport sur l’intégration remis au premier ministre : « Ce rapport, écrit-il, « prévoyait notamment – excusez du peu – d’« assumer la dimension arabe-orientale de la France » et de considérer les borborygmes des patois africains sur le même plan que la langue française ». Que dirais-tu, toi, Lévi-Strauss, qui m’a appris – en particulier dans ce fameux petit opuscule qui reprenait des conférences tenues à l’UNESCO sous le titre « Race et histoire » – à quel point les cultures sont toutes des inventions des sociétés humaines qui rivalisent d’ingéniosité et de complication. Que diriez-vous, les linguistes descendant de Saussure, comme Jakobson, mais que continuez-vous à dire, les autres, qu’ils soient chomskyens, fonctionnalistes ou je ne sais quoi, face à ça : traiter une langue de borborygme, alors que tous vos travaux montrent la richesse de chaque langue, sa complexité, ses pouvoirs phénoménaux quant à l’expression non seulement de la réalité mais de la fiction, des rêves et de la pensée la plus abstraite ?

Cela se dit aujourd’hui.

(Heureusement qu’il y a encore des gens pour le relever, comme l’historien Jean-Pierre Cavaillé, sur le blog de Mediapart).

Tout comme se dit d’ailleurs en toute tranquillité – mais toujours dans le même journal ! – et par la voix d’un de nos plus éminents spécialistes de littérature, j’ai nomme monsieur Compagnon soi-même, que, si le métier de professeur est aujourd’hui dévalorisé… c’est à cause de sa féminisation !

On croit bien sûr être ailleurs, n’avoir rien vu, rien entendu…

Retour aux schémas les plus grossiers, les plus simples, ceux qui s’adaptent le mieux à l’idéologie commune, qui contentent un ego sourd et aveugle aux autres.

Voltaire se moquait du suisse allemand en disant : « ce n’est pas une langue, c’est un raclement de la gorge ». C’était de l’humour. (Enfin, je crois). Les passagers du Beagle, croyant trouver chez les autochtones de la côte fuégienne le fameux « chaînon manquant », affirmaient que les sons qu’ils émettaient n’étaient que cris inarticulés, avant que le révérend Bridges, après de longues années en solitaire là-bas tout près d’Ushuaïa, n’établisse le lexique et la grammaire de leur langue. Mais c’était dans les années 1830.

300px-HMS_Beagle_by_Conrad_Martens « Toujours la faute des femmes » entend-on dire parfois… mais c’est dans la bouche de gens peu éduqués, que nous plaignons pour cela. Pas en général dans celle d’un professeur au Collège de France…

PS: dans un dialogue avec Jacques Attali, à la radio, aujourd’hui 17 janvier, Antoine Compagnon revient sur ses déclarations en prenant soin de dire que le lien entre dévalorisation (Attali dit: « prolétarisation ») et féminisation dont il parlait n’était en aucun cas un lien de causalité, mais relevait simplement d’une corrélation objectivement observable. Le texte de son interview dans « le Figaro » n’était pas clair à ce sujet. Dont acte. L’analyse d’Attali (parlant de prolétarisation plutôt que de dévaluation) me paraît toutefois plus juste et plus nuancée, plus objective aussi.

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Un hélicoptère dans la nuit

(du 30 décembre)

avalanche_vuibeHier, drame de la montagne face au chalet. La Dotse est cette montagne un peu plus basse, un peu arrondie au sommet, où l’on va volontiers en été cueillir les edelweiss, mais en hiver, en ce temps-ci, la neige là-haut se soulève et tourbillonne emportée par le vent. Les skieurs chevronnés la gravissent puis empruntent ses flancs pour la glisse. Hier donc, cela a mal tourné pour l’un d’eux. Vers 20 heures, un hélicoptère de la compagnie de sauvetage locale, Air Glaciers, est venu s’obstiner en ce bout de vallée, rotor vrombissant, projecteur dirigé vers les sombres pentes, comme un bulldozer aérien qui sans cesse s’attaquerait aux ombres pour les faire reculer et sans cesse reculerait pour mieux repartir à l’assaut. Inlassable. De temps en temps prenant du répit, s’éloignant, montant dans le ciel jusqu’à ne plus être qu’un point rouge, puis redescendant, restant en vol stationnaire, une ou deux minutes, repartant à l’assaut, enfin localisant, déposant alors des hommes, des sauveteurs, des guides, un par un, à chacun se posant presque puis remontant dans les airs à la façon d’un ascenseur, pour aller cherche un autre homme et à nouveau le déposant et ainsi de suite exécutant ces navettes avec le sérieux, l’abnégation d’un chien d’avalanche. Vers 21 heures, il a retraversé le ciel noir comme une flèche, soutenant par un câble un paquet allongé que l’on devinait renfermant un corps, puis se posant deux kilomètres plus bas pour transmettre son butin. Revenant alors chercher les hommes (ou peut-être aussi des femmes, de si loin, comment savoir ?) qu’il avait déposés et qui, à ce que l’on pouvait déduire de ce premier passage aérien, avaient terminé leur tache. L’exploration avait eu lieu dans un couloir très avalancheux, on pouvait voir d’ailleurs, au bas, un amoncellement de neige en forme de cône. Puis la nuit s’est refermée sur son silence. Peut-être certains habitants du hameau, plus religieux que d’autres, ont prié pour que le corps enlevé à la neige soit encore en vie. D’autres ont spéculé sur les circonstances qui ont pu amener quelqu’un à se trouver dans ce couloir précisément, alors que tout laissait penser qu’il y avait danger. M. nous dit qu’il avait vu l’avalanche se produire vers 16h30. Le lendemain matin, les nouvelles devaient arriver. Elles n’étaient pas bonnes. L’homme que l’on avait sorti des neiges était mort à son entrée à l’hôpital de Sion. L’homme n’était pas un novice. Il était même le garde chasse de la contrée. Le plus jeune garde-chasse de Suisse. Il n’avait que 31 ans. Un reportage de la télé suisse romande, il y a peu, avait été réalisé sur lui. En descendant de la Dotse, il s’était retrouvé trop bas. Avait jugé peut-être qu’il était inutile de remonter. Qu’il était possible de couper pour rejoindre le chemin normal. Il fut emporté par l’avalanche à vingt mètres de cette trajectoire normale, à cent mètres à vol d’oiseau de chez nous, nous au coin du feu, attendant les invités, débouchant le vin blanc. Comme on dit dans les ballades de Paul Fort chantées par Brassens : « allez, pleurez, les Anges ».

(photo: Le nouvelliste)

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Jours d’hiver

???????????????????????????????Durant trois jours, nous sommes en altitude, à deux, C. et moi, à 1700 mètres. Le chalet n’est pas accessible par la route. A un point déterminé, le lieudit « le Clou », le déneigement s’arrête et il vous faut continuer à pieds jusqu’au hameau, encore est-ce une piste tracée, juste bordée de piquets pour moitié badigeonnés de rouge afin d’indiquer le chemin en cas de forte neige, mais après le hameau, il faut encore monter la colline raide, la pente jusqu’au chalet de pierres qui domine la vallée. Le jour de notre arrivée, un soleil pâle faisait luire la neige poudreuse encore assez haute par endroits, suffisamment haute pour que l’on s’enfonce jusqu’aux cuisses. Puis dans la soirée, le foehn s’est levé. Vent redoutable qui soulève la blancheur et la plaque parfois sur les roches de granit, dégarnit les mélèzes de leur fourrure, laisse à nue les fruits des sorbiers, derniers restes de l’automne et seule touche de rouge dans un paysage plutôt blanc, plutôt gris, plutôt noir et blanc, bien que de plus en plus par endroits se dégagent des touffes d’herbe sèche, des plaques brunes de terre. La montagne se strie de traînées marron, coulées d’herbes où l’on s’attendrait à voir paraître des bêtes descendues de haut pour cueillir un peu de nourriture. Ces temps de grand vent, de bourrasques, apportent une atmosphère dont on ne saurait dire si elle est triste, si elle est gaie. Il fait grand froid, signe que le foehn tourne en réalité au vent glacial. Je me demande souvent ce que les gens en général viennent chercher en montagne l’hiver, dans la neige et le froid. On me dit que c’est la grandeur du paysage. Moi je sais ce que je cherche si haut : c’est la chaleur du feu, quand, après trois heures de grelottement, la température enfin passe de 0°C à 15°C, voire au-delà. Alors on peut s’assoupir sur un fauteuil d’osier. Boire un verre de blanc. Je sais aussi que le soir sous les édredons, on va blottir nos corps l’un contre l’autre. La nuit sera agitée de volets qui claquent, de rafales qui hurlent et à plus d’un instant sourdra en nous la soif qui naît des atmosphères trop sèches.

Au matin, la bise souffle encore. Durant la nuit, une fenêtre du bas s’est ouverte. Sans doute l’avais-je mal fermée. La neige s’est engouffrée dans la pièce. Il faut balayer, déneiger sous la table. On voit au loin par la vitre passer des silhouettes qui accèdent à leur chalet malgré la tempête. Ils ont le corps brisé en avant. Quand une rafale les attaque de face, ils se protègent de leur avant-bras ou bien tournent carrément la tête tout en continuant de progresser. Ils disparaissent derrière un mélèze. Plus tard, à notre tour, nous décidons de nous armer de courage et de prendre le chemin jusqu’à la station de ski qui est à deux kilomètres. Ces deux kilomètres séparent deux univers : en haut, le hameau, la solitude, de rares vacanciers en villégiature, comme nous, qui viennent chercher l’isolement, en bas, la foule, les voitures, beaucoup de 4×4, rangées tout le long de la petite route, le télésiège insatiable qui fourgue les silhouettes encapuchonnées en haut des pistes, dans des bruits métalliques de perches qui se heurtent. Deux mondes. En atteignant le deuxième, nous avons au moins la conviction de trouver une soupe chaude au bistrot du bas des pistes. On y fait de la bonne nourriture, à la différence de maints restaurants d’altitude en ces périodes de vacances hivernales. Le fendant coule à flot, les enfants entrent dans la salle avec encore leurs chaussures de ski aux pieds, ils demandent à ce que leur mère leur ôte leur casque. Ils ont les joues rouges. Les grands-parents regardent les jeunes et les moins jeunes dévaler la pente. Ce bistrot ressemble à une marmite qui bout dans la neige. Quand nous remontons, à nous de briser notre corps en avant, de nous barrer la bouche d’une solide écharpe, capuchon du K-way rabattu sur les yeux. Comme le vent a beaucoup balayé la neige, on peut marcher sans risquer de trop s’enfoncer, mais arrivés au sommet de la pente, face au chalet, le zéphyr redouble, nous nous hissons jusqu’au replat dans des tourbillons de vapeur blanche.

PS: Meilleurs voeux à toi, lecteur ou lectrice, pour 2014!

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La stupidité du mal

arendt_hannah_(c)fred-steinViennent de paraître des lettres échangées entre Hannah Arendt et Joachim Fest, ainsi que la retranscription d’une conversation radiophonique entre les deux historiens / philosophes, le tout sous le titre : « Eichmann était d’une bêtise révoltante ». Ce livre corrige l’impression que laisse une approche superficielle de la philosophe allemande, comme celle offerte par le film sorti l’an dernier. Notamment au sujet de ce slogan mille fois rebattu : « la banalité du mal ». On sait que la critique (et elle fut vive) a eu tendance à résumer le volumineux ouvrage d’Arendt, « Eichmann in Jerusalem » à deux idées parfois vécues comme révoltantes : celle-ci, et la culpabilité des Conseils Juifs qui eurent à gérer, sous festl’injonction nazie, les ghettos et les déportations. Dans ces lettres, bien que clamant haut et fort qu’elle n’a nulle envie de « se défendre » puisque selon elle ce sont ses contradicteurs qui l’ont mal lue, Hannah Arendt en vient à s’expliquer davantage sur ces deux idées et la manière fâcheuse selon elle dont elles ont été interprétées. Comme beaucoup d’autres, je n’ai jamais bien assimilé cette notion de « banalité du mal ». Je n’ai jamais ressenti l’impression que le mal absolu pouvait  surgir du plus banal d’entre nous (donc de moi, entre autres !) en raison même de cette « banalité ». Et l’Histoire même, notamment les récits que d’anciens ou anciennes déporté(e)s nous ont livrés, comme ceux de Charlotte Delbo, nous a montré que de cette banalité pouvait surgir aussi le plus grand bien, des gestes de générosité non prévus ni prévisibles. Le « mal » en tout cas n’est pas banal, surtout lorsqu’on on peut le qualifier « d’absolu ». A la question de Joachim Fest concernant les nombreux malentendus associés à la notion de « banalité du mal », Hannah Arendt répond :

« L’un des malentendus est le suivant : on a cru que ce qui est banal est également quelque chose qui se produit dans la vie de tous les jours (alltäglich). Et je pensais… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Je n’ai absolument pas voulu dire : il y a un Eichmann en chacun de nous, chacun de nous porte en lui un Eichmann ou le diable sait quoi. Rien de tel ! Je peux fort bien me représenter une situation où je parle avec quelqu’un qui me dit quelque chose que je n’ai jamais entendu auparavant, quelque chose  qui n’appartient nullement au registre de la vie quotidienne. Et je dis alors : « c’est extrêmement banal. ». Ou bien : « c’est médiocre ». C’est en ce sens là que j’ai voulu dire que c’était banal »

Elle enchaîne sur un exemple, tiré des Journaux de guerre de Ernst Jünger. Celui-ci s’était rendu chez des paysans de Poméranie, qui avaient reçu des prisonniers russes pour les faire travailler dans leurs champs. Ils sortaient des camps. Un paysan dit à Jünger : «  On voit bien que ce sont des sous-hommes – ils se comportent comme du bétail ! Il n’y a qu’à voir : ils prennent la pâtée des chiens pour la bouffer. » Jünger remarque à propos de cette histoire : « Il semble parfois que le peuple allemand soit monté par le diable ». Mais, dit Arendt, ce n’est pas qu’il attribue une sorte de caractère démoniaque à ces gens ou à ce peuple, mais simplement qu’il est révolté par la bêtise manifestée dans ces propos. « L’homme ne voit pas que ceux qui se comportent de cette manière sont affamés, et que chacun peut en faire autant. Mais cette bêtise a quelque chose de vraiment révoltant… Eichmann était tout à fait intelligent, mais il avait cette bêtise en partage. C’est cette bêtise qui était si révoltante. Et c’est précisément ce que j’ai voulu dire par le terme de banalité. Il n’y a là aucune profondeur, rien de démoniaque. Il s’agit simplement du refus de se représenter ce qu’il en est véritablement de l’autre ». Ceci est éclairant. Je suis toutefois frappé par l’insistance d’Arendt à dire que « Eichmann était tout à fait intelligent », comme si on pouvait être intelligent et stupide en même temps. Il serait certes plus simple de dire qu’Eichmann était tout simplement… bête, ce qu’il était d’ailleurs, très probablement. Pourquoi donc ce « intelligent » ? Sans doute Arendt a-t-elle voulu employer ce mot dans un sens très général, celui où, biologiquement parlant, on parle « d’êtres intelligents » pour désigner celles parmi les espèces, qui ont une certaine autonomie de comportement, voire qui possèdent le langage et la possibilité de réflexion. Elle veut sûrement dire qu’il n’était pas privé des principales capacités qui font de l’humain un être capable de penser : il savait évidemment lire, écrire, compter et comprenait les ordres qu’on lui donnait. En parlant de bêtise, elle fait donc référence, en négatif, à une autre sorte d’intelligence, dont Eichmann, et hélas beaucoup de ses contemporains et de nos contemporains semblent dépourvus. Celle qui réside dans la possibilité de se représenter « ce qu’il en est véritablement de l’autre ». Les humains naissent avec une qualité qui est très tôt repérée chez les bébés : l’empathie. Très jeunes, ils ressentent dans leur propre corps les douleurs et blessures qui affectent autrui. Ensuite se développe ce que les philosophes de la cognition ont appelé une « théorie de l’esprit », c’est-à-dire la faculté à se mettre au point de vue de l’autre pour juger d’une situation. Qu’est-ce qui perturbe le développement de telles capacités ? Charles Juliet, dans son Journal, raconte les souffrances d’un enfant trop tôt séparé de sa mère, ou qui ne reçoit pas suffisamment d’amour de la part de celle-ci. Sans doute cela a-t-il une grande part d’influence, mais n’explique probablement pas tout. Il y aurait finalement des êtres dénués de la possibilité de se mettre à la place de l’autre et c’est là la vraie bêtise. Ce qui est troublant cependant est que cette absence ne reste pas cantonné chez certains êtres seulement, mais semble hélas être contagieuse, se répandre à des populations entières. Comment la combattre ? L’éducation doit jouer un rôle important bien sûr. On remarque ainsi souvent que les sympathisants de partis d’extrême-droite se recrutent principalement dans les couches les moins éduquées de la population. Mais l’éducation n’est probablement pas suffisante : on trouve aussi des gens raisonnablement instruits du côté des forces les plus obscures. Le fait est que la bêtise semble bien être le fléau social n°1. On a pu lire récemment dans la presse qu’un soi-disant « humoriste » avait osé regretter en public la disparition des chambres à gaz (parce qu’il en avait après un journaliste de France-Inter) et que – le pire – cela avait fait bien rire l’audience compacte qui assistait à son show, lequel se déroule semble-t-il chaque soir dans un cabaret parisien. Que dire de cela, si ce n’est, comme pour les paysans dont parle Jünger, que cet « humoriste » et ses adorateurs sont d’une bêtise révoltante ? et même pas « démoniaques » ou « méchants » ou « véhiculant une idéologie »… non, juste bêtes.

Mais la discussion sur l’intelligence comparée à la bêtise ne s’arrête pas là, ainsi qu’y insiste en postface la traductrice de ces lettres, Sylvie Courtine-Denamy. Eichmann, comme d’autres, aurait la faculté de penser, comme tout le monde, mais rechignerait à l’utiliser car elle l’éloignerait du confort (Arendt parle de « plaisir ») qu’il y a à recevoir des ordres et à les exécuter, ce qui montre qu’une organisation dont on est un simple rouage peut fonctionner. Le fonctionnement prime sur la visée à atteindre, celle-ci pouvant être de n’importe quel ordre. « L’idiot » (le stultus) ne s’arrête pas pour réfléchir. Il fonce.

En ce sens, il me semble que Hannah Arendt se serait bien mieux fait comprendre si au lieu de « banalité du mal », elle avait parlé de « stupidité du mal ».

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