Balades dans S.F. (2)

Le troisième jour, je mets le cap sur Pacific Heights, haut lieu des riches demeures de la bourgeoisie, mais en faisant d’abord un passage par la ville japonaise, Japantown, entre Sutter street et Geary boulevard.  JapantownCe rectangle, petit à l’échelle de la ville, provoque une immersion dans un Japon miniature, avec ses temples de tous les cultes, ses magasins, échoppes, bars à sushis et salons de thé.  Le quartier japonais de S.F. fut autrefois beaucoup plus peuplé qu’aujourd’hui. La Seconde Guerre l’a ravagé : ses habitants furent déportés, internés dans des camps comme celui de Topaz parce qu’ils étaient suspectés d’être traitres à la patrie. Là, comme dans tous les camps de par le monde, ils furent maltraités, humiliés. « Whether we ate, argued, cried, laughed or defecated, we did it in the company of others. There was no privacy whatsoever, … I understood than, as clearly as I do now, that the government meant for our surroundings to humiliate and degrade us » (Birth of an Activist : The Sox Kitashima Story), peut-on lire sur une des plaques commémoratives posées autour du périmètre du quartier. A la fin de la guerre, beaucoup décidèrent de rentrer dans leur pays d’origine, d’autres comprirent qu’ils n’y seraient pas si bien accueillis que cela et préférèrent rester, en dépit de la rancœur qu’ils éprouvaient pour la nation américaine. Parmi ceux-ci ont survécu ces nombreuses personnes âgées qui se pressent au centre commercial ou dans la maison familiale à proximité. Dans le grand complexe entièrement couvert dont une arche enjambe la rue Webster, on est comme à Tokyo. Dans un petit salon de thé de bois clair décoré à l’ancienne, je mange une salade de fruits de mer. La grande librairie Kinokuniya vend tout ce qui se fait de mangas et de tomogachis pour les petits enfants, mais on y trouve aussi toute la littérature japonaise, traduite et non traduite.

Quelques pas, et ce sont les superbes maisons victoriennes, comme la maison Haas-Lilienthal qui fait l’objet d’un tour guidé. Elle a été construite en 1886 par une famille qui immigrait de Bavière, les Haas, spécialisés dans le commerce alimentaire. Les affaires allaient bien. Selon la mode prévalant en cette fin de XIXème siècle, la maison se devait d’avoir un style italianisant et une tourelle, qui n’était, comme dans les villages Renaissance de Toscane, qu’un symbole de prestige. Ma guide est une très vieille et toute petite dame. Elle a des yeux bleus clairs perçants derrière des lunettes rondes, et parle avec vivacité et force détails – je ne comprends pas tout – à la fois de la vie de cette famille et de l’histoire de cette maison. Sombre rez-de-chaussée, mais au premier, tout s’éclaire, ce sont les chambres, avec des tapisseries claires et de larges fenêtres. Les enfants de ce temps avaient des jouets sublimes : maisons de poupées de la hauteur d’un adulte, trains métalliques électrifiés sur des rails parcourant une pièce entière.

Haas-Lilinethalmaison Haas-Lilienthal

Swedenborgintérieur de l'église schwedenborgienne de Lyon street

Sur Lyon street, à l’angle de Washington, on peut voir la petite église schwedenborgienne, du nom du mystique suédois dont parle Gérard de Nerval (peut-être au début d’Aurélia…) et qui pensait que Dieu était en toute chose. Petite église en bois hors du temps, ornée avec austérité, et qui ne contient aucune image du Christ, ni d’aucun de ses disciples. Il paraît que cette église fait fureur pour les mariages de la haute bourgeoisie locale…

Aperçu du Presidio, vue superbe sur la baie.

Bus 43 pour rejoindre le carrefour de Haight et de Ashbury, autre haut-lieu de culture hippie. Maison des Grateful Deads, rue Waller avec ses extraordinaires maisons à pignon. Plus bas, sur Haight, ô le joli magasin vert… de plantes et de graines… toutes pour un usage corporel ou spirituel. La jeune femme charmante qui m’accueille me demande si c’est ma première fois en ce lieu… oui bien sûr. Alors elle me guide. Herbes pour rire entre amis, herbes pour reprendre de l’énergie, pour se délasser, herbes pour l’amour, herbes pour décupler ses visions extra-lucides. J’en prendrais volontiers si j’étais sûr qu’à la douane, en rentrant, on n’allait pas me faire d’histoires…

IMG_1820boutique d'herbes sur Haight street
Wallerstreetles maisons à pignon de Waller street

Retour par le 6 vers Market. Arrêt quatrième rue. Retrouve C. à Moscone. Bière dans un café du centre… où l’on nous demande notre carte d’identité pour vérifier que nous avons bien…  plus de 21 ans ! c’est une blague ?… le soir où aller ? Retourner à North Beach. Spaghettis au « e Tutto Qua », juste en face de la librairie. A la sortie du restau, passage à City Lights où a lieu une petite cérémonie. On fête l’anniversaire du poète Jack Hirschmann (cf. également ici), élu poète lauréat de la ville de San Francisco en 2006. J’achète son dernier livre et je me le fais dédicacer. Court échange avec un homme à l’air bon, cheveux et moustache blancs et écharpe rouge sous le chapeau noir. Sa dédicace : « For Alain, comradely ». C’est ce « comradely » qui surprend, et me touche. Au début de ce petit livre (« All that’s left »), figure l’adresse du poète au moment de la remise de son titre de lauréat. On y apprend qu’Hirschmann est un poète militant, qu’il s’est démené dans de multiples programmes d’aide aux sans logement, aux plus pauvres, ceux qui parsèment les rues de cette belle ville et sur qui on tombe invariablement, à chaque station de métro, ou au coin des rues, tendant leur sébile sans conviction puisque la majorité des passants ne les remarquent même pas, chacun ici regardant droit devant soi, évitant tant que faire se peut de croiser le regard d’autrui. Hirschmann a poussé le militantisme jusqu’à adhérer à un petit Parti Communiste local (le CLP – Communist Labour Party – ), et se déclare « marxist, as a poet »… (je reviendrai à lui dans un billet futur).

HirshmannLe poète Jack Hirschmann, dédicaçant à la librairie "City Lights"

Quatrième jour. Embarquement pour Castro. Unfortunately, I loose my MUNI-pass… (qui me sert à prendre le bus où je veux quand je veux… désormais, il faudra sortir deux billets de 1$ de ma poche pour payer chaque trajet). 18ème rue facile à trouver… elle est perpendiculaire à Castro. Au 3841, s’élève… « c’est une maison bleue, au sommet de la colline… ». Et j’y viens à pieds. Le consulat a payé la plaque en cuivre où l’on voit Maxime dans sa jeunesse, tel qu’en lui-même sur sa pochette de disque célèbre… La 18ème fait la jonction entre Castro et Dolores mission. Encore un beau parc d’où l’on domine la ville, avec un petit tramway qui s’enfonce vers le lointain. Statue en hommage à Miguel Hidalgo, libérateur du Mexique, occasion de me souvenir que je suis sur une terre qui fut mexicaine, et que la Californie se prolonge en une étroite bande de terre, plus au sud, qui demeure toujours partie du Mexique (et qu’il serait intéressant d’aller visiter, une fois). Au retour, ???????????????????????????????joli salon de thé (Samovar) à l’angle de Sanchez. Là où boire un délicieux… ecstasy green tea, vert et crémeux, translucide (« a chlorophyll hit of matcha-infused first flush Asamushi sencha« ), servi dans  une tasse en porcelaine, moi le dos contre la vitre, le soleil me chauffant les omoplates. J’enchaîne sur une petite salade au Wasabi et saumon fumé. Je repars à l’aventure pour aller au moins jusqu’à la 24ème rue, c’est là que je me rends compte que j’ai perdu mon pass… alors ce sera à pieds. Par monts et par vaux. Descentes vertigineuses, remontées où le corps est oblique par rapport au trottoir… Noe valley, désert des habitations dans le cœur des après-midis ouvrées. On retrouve la vie à l’angle de Noé et 24ème. Retour vers Castro, Harvey Milk plazza en souvenir du conseiller municipal assassiné, qui avait tant fait pour la culture gay. Café au Twin Peaks, un lieu d’habitués probablement, où je me sens un peu en décalage. Il faut dire que, de façon générale, on croise peu le regard des gens… Nous  voient-ils seulement ? rentrée « en ville » par le tramway F. Arrêt à Powell. Yerba Buena Gardens. Le SFMoma est fermé… jusqu’en 2016 ! mais le YB Art Center, lui, est ouvert, et pour des manifestations artistiques plus audacieuses, ainsi de ces Dissident Futures : de jeunes créateurs exposent leur vision du futur, qu’elle soit utopique, radieuse ou sinistre. La science (la big science) entre par la fenêtre de l’art. Se côtoient des messages artistiques et des alertes à propos de la Science en train de se faire. Sur la biologie par exemple, sous son aspect nano qui va transformer notre vie sans pourtant qu’il n’y ait de réel débat sur les enjeux éthiques. Ou bien l’éternelle question de l’espionnage de nos vies, via les trajectoires des satellites d’observation omniprésents… C. de son côté à suivi une conférence passionnante sur « Les marchands de doute », ces « communicants » cher payés par les grands groupes industriels (industries du pétrole…) pour faire pression sur les chercheurs en climatologie afin qu’ils réforment leurs données et infléchissent leurs travaux dans un sens plus favorable aux profits colossaux de ces entreprises… En fait de pression, tout semble y passer… jusqu’aux pires intimidations et jusqu’au meurtre. C’est l’envers du décor de l’Amérique.
L’Empire dans sa grande férocité, qui s’accommode volontiers de libertés superficielles pour peu qu’elles n’entament pas le profit de ses entreprises.
PS: C. (commentaire) indique que la principale auteure de l’étude sur les « Les marchands de doute » est Naomi Oreskes, historienne des sciences bien connue, qui a en particulier relevé la similitude des stratégies employées par les géants industriels dans le cas du changement climatique et dans celui de la lutte contre le tabagisme.

???????????????????????????????trajectoires de satellites d'espionnage
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2 commentaires pour Balades dans S.F. (2)

  1. Jolie maison des herbes… l’écologie, en ce sens, parfume (et « performe ») !

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