Demain en Haïti

Je songe en ce moment que je vais m’envoler demain matin pour Haïti, petit bout d’île perdu dans la mer des Caraïbes dont je ne connais presque rien si ce n’est qu’il a été ravagé par un tremblement de terre en 2010. Le 12 janvier 2010 exactement.

280px-Haiti-2010-quakeWikipedia dit ceci :

Le séisme de 2010 en Haïti est un tremblement de terre crustal d’une magnitude de 7,0 à 7,33 survenu le 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes, heure locale1,2. Son épicentre est situé approximativement à 25 km de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti1. Une douzaine de secousses secondaires de magnitude s’étalant entre 5,0 et 5,9 ont été enregistrées dans les heures qui ont suivi.

Un second tremblement de terre4,5 d’une magnitude de 6,1 est survenu le 20 janvier 2010 à 6 heures 3 minutes, heure locale. Son foyer est situé approximativement à 59 km à l’ouest de Port-au-Prince, et à moins de 10 kilomètres sous la surface.

Le premier tremblement de terre a causé de nombreuses victimes, morts, blessés et amputés. En date du 9 février 2010, Marie-Laurence Jocelyn Lassegue, ministre des communications, confirme un bilan de plus 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 million de sans-abris6. L’Institut géologique américain avait annoncé le 24 janvier avoir enregistré 52 répliques d’une magnitude supérieure ou égale à 4,57. 211 rescapés ont été extraits des décombres8 par les équipes de secouristes venues du monde entier. Solidarité internationale venue renforcer les efforts des Haïtiens9 qui eux-mêmes, souvent à mains nues, ont sauvé des décombres des centaines de personnes.

Les structures et l’organisation de l’État haïtien ont souffert de la catastrophe ; au bout de trois jours, l’état d’urgence a été déclaré sur l’ensemble du pays pour un mois. De très nombreux bâtiments ont également été détruits, dont le palais national et la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince.

800px-Haitian_national_palace_earthquakeJ’ignore ce que je vais trouver. Qui je vais trouver. Je sais pourquoi j’y vais, pour faire un cours de vingt-cinq heures en cinq jours au sein de la Faculté de Linguistique Appliquée, dépendante de l’Université d’Etat de Haïti, en reconstruction. Ce cours entre dans le programme de coopération mis sur pied entre l’UFR de Sciences du Langage de Paris 8 et l’UEH, sous la houlette principalement de mon amie et collègue Anne H. Le cours que je ferai portera sur la sémantique logique. Nous réfléchirons à la manière de représenter les ambiguïtés logiques de la langue, les relations de co-référence, les déterminants quantifieurs. Nous étudierons aussi les implicites du discours, présuppositions et implicatures.

Les collègues qui ont déjà tenté l’expérience en sont revenus enchantés : le public étudiant est en principe passionné et extrêmement motivé : ils ont trop rarement l’occasion de recevoir la visite d’universitaires étrangers venant leur parler de leur spécialité. Eux, si on leur procurait des livres, ils les liraient.

Le hic, c’est que, d’après les collègues comme d’après le site de l’ambassade de France à Port-au-Prince… il est difficile d’imaginer aller se promener seul et à pieds dans Port-au-Prince. Les visiteurs sont cantonnés dans un hôtel international, sis sur une colline qui, paraît-il, domine la baie. Mais il ne faut pas s’attendre à se pâmer d’émoi : la baie n’est pas la baie. Je veux dire celle de Rio, ou bien de Naples… La baie, c’est là où s’entassent les abris de fortune, cabanes précaires et toits de tôle qui servent de refuges à toute une population en déshérence, sans emploi, sans moyens, sans domicile.

1005-SAF3151-A(photo « Courrier International »)

Le hic encore plus gros, c’est qu’il semble que depuis le séisme, peu de choses aient été reconstruites. On lira dans cet article une interrogation préoccupante : « mais où diable est passé l’argent de la reconstruction ? ». « En Haïti, on dirait que le tremblement de terre a eu lieu il y a deux mois, et non il y a deux ans. Plus de 500 000 personnes n’ont toujours pas de logement et vivent dans des camps informels ».

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M’sieur, c’est quand la fin des cours?

Cet après-midi, j’avais l’esprit confus en faisant ce cours de philosophie du langage, le même cours que celui dont je parlais l’autre jour. Un peu de fatigue sans doute, et puis un certain énervement. Ils / elles étaient nombreu(x)(ses) et leur motivation à être là, à tous ou toutes, ne me paraissait pas évidente, ou plus évidente… J’espérais des questions, en fait de questions ce n’était que des demandes sans intérêt, combien de pages m’sieur doit faire un dossier – je leur ai demandé de rendre un dossier à titre de validation de l’UV – dix, trente ? oui, c’est ça, allez une dizaine de pages, et comment devons-nous choisir notre sujet – j’ai donné une liste indicative – est-ce que je peux prendre « les origines du langage » ? – j’ai dit cent fois que c’était un sujet hasardeux, ils / elles ne comprennent pas pourquoi, qu’il n’existe guère que des spéculations sur cette question, et que je n’ai pas envie de lire de sempiternelles histoires de larynx qui descend ou qui remonte… je m’aperçois d’ailleurs que celle-ci confond les origines du langage et celles de l’écriture. Telle autre voudrait me resservir un topo banal sur la langue des signes, résumé d’un cours qu’elle a suivi. Ils / elles n’apprécient pas que je doive m’absenter la semaine d’après – donc la semaine prochaine, pour un cours à l’Université d’Etat de Haïti, dont je rendrai évidemment compte dans ce blog  – leurs plaintes ont des accents de « qu’allons-nous faire sans vous ? », je leur dis que je vais leur distribuer du travail. Cela cause encore plus d’effroi. Comme si j’avais prononcé un gros mot. Il est habituel de considérer qu’un cours, ça s’écoute passivement, même si on n’y comprend rien. Le « lire » ? mais vous n’y pensez pas (une année antérieure, alors que j’avais mis en ligne un document à lire « pour l’examen », un étudiant sûr de lui m’avait dit que c’était impossible puisque, vous vous rendez compte, ce document, m’sieur, fait dix-sept pages !). Comprendre… Tout à coup, je réalise l’absurdité de faire un cours sur la notion de signification chez Frege à de futures orthophonistes ou professeurs des écoles qui s’en moquent éperdument : la signification, c’est ce qu’on trouve dans le dictionnaire… Pourquoi alors faire une différence entre « sens «  et « dénotation ». L’idée que « l’étoile du soir = l’étoile du matin » ne peut pas seulement « signifier » que « Vénus = Vénus », que ce sont là donc deux modes de donation différents du même objet… l’idée que la dénotation d’une phrase n’est pas la même selon qu’on la prend isolément ou bien dans un contexte opaque… j’ai comme l’impression que quarante paires d’yeux hagards sont à la dérive. Et oui, parfois ainsi, vient le sentiment d’une inutilité, d’un « peine perdue ». Je me console en pensant que c’est la dernière fois que je fais ce cours…

Et cela recoupe l’article que je viens de lire dans « Libé » d’aujourd’hui (19 nov.) sous la signature de Thomas Piketty : « Faillite silencieuse à l’université ». « Lentement mais sûrement, les pouvoirs publics successifs abandonnent les universités françaises ». Piketty note que « en 2007, le budget total alloué aux formations supérieures et à la recherche universitaire était légèrement inférieur à 11 milliards d’euros. En 2013, il est à peine supérieur à 12 milliards d’euros ». « Pendant ce temps, les campus étrangers embauchent et se développent à marche forcée ». Ces 12 milliards représentent à peine plus de 0,5% du PIB, et environ 1% de la totalité de la dépense publique… La conséquence de cette stagnation se voit dans le sous-équipement flagrant, les locaux déglingués, les galeries d’amphi déprimantes, les salles où il manque tables et chaises, les stores cassés, des salles de cours encore dans des préfabriqués, parfois mal chauffées, des WC répugnants… et elle se voit aussi dans cette attitude défaitiste,  qui me fait me demander pourquoi, après tout, faire preuve de tant d’exigence à l’égard de ceux et celles qui sont les premiers à souffrir de cet état de choses ?

Ayant suffisamment apporté mon soutien au « petit homme banal » dans le billet précédent, je peux maintenant me permettre de critiquer certains aspects de la politique gouvernementale, de suggérer quelques infléchissements. Sachant que, de toutes façons ils ont peu de chances d’être réélus, nos responsables pourraient au moins laisser une trace d’eux dont on se souviendrait plus tard en alimentant le budget des universités d’un montant suffisant pour les rendre attractives, quitte à réduire des montants d’indemnités ou de subventions sur des sujets qui ont moins d’impact quant à l’avenir économique du pays.

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Le petit homme banal

hollandeIls aimeraient sans doute un homme à poigne, haut en couleur et parlant fort, de haute stature, le front martial, le menton en galoche et le nez en brise-vent, ils aimeraient un militaire, un chef, un Kersauzon, un capitaine au long cours, un dignitaire, un curé, un commandeur, ou bien ils aimeraient un dragueur, un Dom Juan, un Casanova, un homme à mille femmes, un Berlusco, mais justement pas une femme, en aucun cas une femme. Ils aimeraient défiler au son d’un clairon et se pâmer devant des roucoulades et des déroulades, de Déroulède en Démosthène et de monsieur Thiers en Bonaparte. Ils ont eu un président excité, jamais en place, un président qui se raillait de « qui se préoccuperait de se connaître soi-même », un ennemi de la culture, de la pensée, de la réflexion, un président qui voulait se faire passer pour un Dom Juan, et en même temps un commandeur, un petit Napoléon, un homme qui parlait tout le temps, qui voulait une loi par jour, pour empêcher les fous de s’échapper, pour contraindre aux peines plancher, pour travailler plus, pour aller moins vite, pour aller plus vite – ça dépendait. Et ils se retrouvent avec un homme banal, je n’ai pas dit « normal », un gestionnaire, un technicien, un taiseux, un écouteux, un réfléchi. Quelqu’un disait sur un plateau de télé qu’il avait voté pour un syndic de copropriété, et qu’il aimait ça, après tout, car un citoyen, c’est un peu comme un copropriétaire. J’aime ça. Les fachos, certains commerçants, certains exploitants, certains artisans, les épandeurs de lisier sur les bords d’océan, les haineux qui ne veulent pas madame que les « du même sexe » s’assemblent, les visages butés, les fronts bornés, ceux qui possèdent et qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs sous, ceux qui veulent tout sans rien donner, ceux qui s’en foutent de voir la vraie misère des rues et qui pensent que le cancer de la France c’est « l’assistanat », ceux qui disent même qu’avec moins d’aide sociale, les gens seraient moins pauvres ( !), ceux qui ne vont jamais à l’hôpital – disent-ils – et qui n’ont donc pas besoin que l’on prélève des cotisations sociales, ceux qui s’en foutent du sort des autres chacun chez soi chacun pour soi, ceux-là n’en veulent pas de l’homme banal, ils n’en veulent pas non plus de la Gauche. La Gauche est illégitime, elle est galeuse, chaque fois qu’elle vient au pouvoir elle trouve moyen d’écorner la richesse des nantis, elle essaie de transformer l’école, vous vous rendez compte, il y en a même, de la Gauche, qui voudraient qu’il existe des passerelles pour entrer aux Grandes Ecoles, qui voudraient en quelque sorte ouvrir les vannes d’un système bien verrouillé, pour y faire entrer qui ? des jeunes de banlieue, des étrangers, des immigrés, des arabes, des fils et filles de petites gens, d’ouvriers, de plombiers, au lieu de les laisser croupir dans leur HLM. Il y en a qui voudraient que l’école soit un lieu conçu d’abord pour les enfants, et non pour les adultes. Arrêtez la gauche ! Faites tout pour la discréditer. Dites qu’ils fatiguent nos enfants à force de vouloir les éduquer, qu’ils vont abolir notre civilisation, qu’ils vont permettre l’appariement de l’homme et de l’animal. N’ayez pas peur, allez plus loin, toujours plus loin, faites s’écouler votre bile et votre haine, libérez le démon raciste en vous, comparez les noirs à des singes, huez, conspuez tout ce que vous savez sur les itinéraires suivis par le petit homme banal, à l’arrivée de la ministre au sourire trop éclatant. Les taxes, les impôts sont lourds, oui.

La France est un pays modeste, coincé entre toutes les puissances du monde, économiques et financières. Ces puissances asservissent, contraignent, mettent les responsables sous leurs règles, hélas. On le sait, et nous n’y pouvons pas grand-chose. Un pas de côté et c’est leur vengeance qui s’abat, il faut donc louvoyer, tenter de les satisfaire partiellement en maintenant l’essentiel : ce qui nous reste de service public, d’hôpital, d’école gratuite, d’infrastructures routières, ferroviaires, de police (publique) pour la sécurité et de juges pour la justice, ce dans quoi la Droite, si elle revenait, s’empresserait de tailler pour – disent-ils – « réduire les dépenses ».

Je n’ai pas écrit ceci dans le cours d’une insomnie, je l’ai couché au fil du clavier pour me débarrasser d’un poids. Je sais pourtant qu’il y a des petites gens aussi qui souffrent, qui hurlent au trop d’impôt, qui ne peuvent plus, tout simplement, qui craquent. Ceci est vraisemblable. On taille le costard toujours trop juste, trop étroit aux encolures, plus de marge, plus d’espoir. A qui la faute ? Je ne crois pas que ce soit celle du petit homme banal. Bien sûr il avait dit les banques, il avait dit la finance, pour à la fin ne prendre que des mesures timides, voire pas de mesure du tout, mais qui l’aurait soutenu s’il était allé plus loin ? Ne lui aurait-on pas reproché les mesures de rétorsion qui auraient suivi. Encore plus de chômage, encore plus de misère. Encore moins d’espoir.

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Haewon

???????????????????????????????J’ai un faible pour les films coréens et particulièrement pour ceux de Hong-Sangsoo, qui me rappellent nos émotions de jeunesse devant les films nouvelle vague des années soixante. Il y a de l’Alain Resnais et du Jean-Luc Godard chez cet homme-là. C’est presque toujours la même histoire, avec les mêmes figures de style, mais je ne m’en lasse pas. Déjà celui avec Isabelle Huppert (Another Country) m’avait enchanté : il s’agissait d’écrire quatre fois la même histoire, avec des modalités différentes, mais le thème était toujours le même : une femme – en l’occurrence la belle Isabelle, que les hasards de la vie avaient rapproché d’un homme coréen – dans l’attente de son homme, qui viendra, ne viendra pas… et dans cette attente : les rencontres, d’autres hommes, un maître-nageur, la plage et sa mer légèrement surexposée – comme, déjà, dans « Hahaha », un autre film de Hong-Sangsoo. Le réalisateur s’amusait à semer des objets dans une histoire… qu’on retrouvait dans l’autre, clin d’œil à la multitude des mondes possibles et aux éventuelles communications entre eux. Le dernier film, « Haewon et les hommes » est en couleurs (à la différence du très beau « noir et blanc » qu’était The Day He arrives) et profite de la couleur : l’héroïne, qui cherche à devenir actrice, jouée par la belle Jung Eunchae, a un magnifique pull rouge, de nombreuses scènes ont lieu en haut d’un fort qui surplombe la ville (Séoul ?) et qui est orné de superbes oriflammes. Le partenaire de l’héroïne d’ailleurs, s’enflamme : « quelle belle invention » dit-il en parlant des drapeaux et on comprend que ce n’est pas affaire de glorifier les symboles mais plutôt de s’émerveiller de ce qu’ils permettent de mettre des couleurs dans le paysage, la fonction que leur donnait fort bien Utrillo par exemple qui ne dédaignait pas ainsi l’occasion d’étaler des accords de bleu, blanc, rouge.

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???????????????????????????????La charmante Haewon est désespérée de voir sa mère partir pour émigrer au Canada, les deux femmes ont un long entretien plein de tendresse au début du film, au cours duquel Haewon promet à sa mère de s’occuper d’elle plus tard, quand elle sera vieille, ce qui émeut la femme mure, elle trouve que sa fille décidément « est une belle personne » et le lui dit, et nous sommes convaincus dès cet instant, comme nous le resterons tout au long du film, qu’en effet Haewon est une belle personne. Dommage que les hommes ne soient jamais à la hauteur. Décidément les hommes coréens semblent encore pires que ce qu’on nous dit que sont devenus les hommes sous nos latitudes : jamais près à s’engager, toujours indécis, veules. C’est ainsi que se présente Monsieur Lee, un réalisateur avec qui la jeune femme a eu une aventure amoureuse et qu’elle retrouve après la séparation d’avec sa mère. Monsieur Lee souffre d’une peur terrible du qu’en dira-t-on. Tout doit resté caché, alors que bien entendu tout finit par se savoir… Monsieur Lee, passé de la réalisation au professorat, ne veut pas que ses étudiants sachent qu’il est sorti avec Haewon, mais lorsqu’ils prennent des verres de saké, tous ensemble (on boit beaucoup dans ce film, comme dans beaucoup de films coréens !), cela finit par éclater. Drôle de société (mais la notre dans le genre peut sûrement lui être comparée) où il semble encore que le pire défaut que l’on puisse reprocher à quelqu’un (ici Haewon) est… d’être métis. Cela justifie aux yeux des jeunes rassemblés qu’elle soit « vraiment spéciale » alors qu’elle est tout simplement sincère et vivante. Monsieur Lee parti sur un caprice idiot, Haewon rencontre un autre homme, professeur aux Etats-Unis qui, tout de go, déclare qu’il veut l’épouser… mais monsieur Lee revient, partie de yoyo en haut du château. Pour couronner le tout, subtilement, le réalisateur sème le doute dans notre esprit lorsqu’à la fin, Haewon se réveille dans la bibliothèque où nous l’avons vue choisir un livre en anglais – ça fait classe de lire un livre en anglais, ici un livre de Norbert Elias – et nous ne saurons pas si toutes ces rencontres, elle les a vraiment vécues, ou si elle les a rêvées…  Hong-Sangsoo aime les femmes (comme personnalités), il aime les actrices, à qui il décerne les beaux rôles, il aime celles qui sont sûrement pour lui « les belles étrangères » : Isabelle Huppert dans son précédent film, et Jane Birkin, dans celui-ci, qui joue le rôle d’une touriste et fait un passage éphémère… Voilà beaucoup de raisons d’aimer Hong-Sangsoo.

?????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????(Photos prises au cours de la projection du film, dans la salle du cinéma « Le Mélies », à Grenoble. Je ne sais si c’est très autorisé… toujours est-il que c’est un plaisir immense que de photographier d’aussi belles images. Que les distributeurs du film me pardonnent).

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Huguenots, artistes et résistants

Quand on parle de la Drôme, parler de ses habitants, de ses plus obscurs aux plus célèbres, de ses paysans blottis dans leurs fermes et de ses révoltés, maquisards et protestants. Quand on parle de la Drôme, parler de ses artistes, de ses manuels comme de ses intellectuels, issus de là ou bien réfugiés, réfugiés des guerres, des affrontements, des révocations d’édit de Nantes, cachés ou au grand jour. 1330871810_img10La grande Marguerite Soubeyran fondant avec son amie Catherine Krafft l’école de Beauvallon pour les enfants asthmatiques puis les « caractériels » et les handicapés, puis un beau jour des ans quarante, comme c’est curieux comme tout à coup il y avait d’asthmatiques en ces maisons… ils n’avaient pas peur. On disait qu’ils se sentaient à l’abri car ils n’étaient pas sur les grands axes de communication. Le Vercors était à côté, prenait tous les coups et il paraît que les Allemands ne savaient pas que les approvisionnements venaient de plus bas, vers Dieulefit, en contrebas de la montagne, vers là où le Lez coule. En cela les habitants de ces villages reprenaient sans forcément y penser, sans que cela ait suscité de leur part la moindre solennité, la longue tradition des protestants huguenots d’abord installés en leurs terres grâce à l’Edit de Nantes, protégés, acceptés à condition toutefois qu’ils rendent aux catholiques les lieux de culte qu’ils avaient conquis parfois par la force (comme la chapelle Saint-Sauveur que l’on voit aujourd’hui en ruines dans le village de Poët-Laval) et qu’ils se contentent des leurs, pour lesquels d’ailleurs ils n’avaient pas de revendication particulière étant donné que la règle de Martin Luther recommandait de faire le culte dans les lieux les plus ordinaires, les plus modestes, comme une belle maison bourgeoise ou bien une halle de grains, il y eut juste un modèle qui circula en ces temps là du temple plus ou moins idéal, comportant une galerie en hauteur et au centre, en bas, juste une tribune, avec un rabat-voix qui permettait au pasteur – n’importe qui, le pasteur, le plus commun des hommes (des femmes je ne sais pas, peut-être n’était-on pas encore assez avancé à cette époque là, mais qui sait, oui, je verrais bien une femme ayant tenu la chaire pour lire des psaumes) – de prononcer son sermon et de se faire entendre. Le musée du protestantisme, sis à Poët-Laval justement, montre cela, il est lui-même un ancien temple et son intérieur est calqué tant que faire se peut sur ce modèle. Lors de la révocation, en 1685, ce genre de lieu est passé au travers des démolitions, justement parce qu’il pouvait facilement retourner en apparence à son ancien usage, qui était de simple habitation. Après la répression féroce, qui vit une migration des fidèles jusqu’au Nord de l’Allemagne – on commémore cela toujours aujourd’hui, sous forme d’un trek qui part du village puis monte vers le nord, vers Mens, dans le Trièves, puis Grenoble, Chambéry avant d’atteindre Genève et bien au-delà, les villes de Suisse, Neuchâtel, Bienne, Bâle puis le Bade-Würtemberg et la Hesse jusqu’à Bad Karlshafen  – ceux qui restèrent durent dissimuler les objets qui leur servaient à prier, des bibles se réfugièrent jusque dans les chignons des femmes – je me souviens que lorsque j’étais enfant, dans les rues de Valence, on distinguait les protestantes à leur chignon justement, qui ne devait laisser aucun cheveu libre, qui aurait été alors la marque d’un relâchement, d’une sensualité débridée, d’une tromperie à l’égard de Dieu – d’autres furent camouflées dans les foins, on en avait retiré la première page afin que si un soldat – un dragon – venait à les surprendre, ne sachant le plus souvent pas lire ou bien alors n’ayant appris à lire que le mot « Bible », ils ne sachent pas que c’en était une.

chapelle-Saint-sauveurchapelle Saint-Sauveur (Poët-Laval)

Ainsi la tradition d’une sourde résistance s’installa et perdura, propice à une attitude critique face aux pouvoirs, qui déboucha évidemment sur le grand espoir mis dans la Révolution Française : les pasteurs se firent le relai des idées parisiennes et ne furent jamais inquiétés lors des pages sombres de la Terreur. C’est comme ça qu’en principe la Drôme est devenue terre de gauche, je dis bien « en principe » car je n’ignore pas hélas la manière dont ces cadres anciens sont brouillés aujourd’hui et qu’il existe aussi en Drôme des villes de droite, des crispations FN, des replis sournois et identitaires. Pourtant de tels replis ne furent pas de mise dans les années quarante, on dit que la population de Dieulefit fut unanime à soutenir les activités des partisans, à couvrir le refuge des pourchassés, qu’ils fussent juifs ou communistes. On sait que Louis Aragon est passé par là, mais aussi Pierre Emmanuel le poète, et Emmanuel Mounier et, parmi les artistes, Robert Lapoujade, Etienne-Martin, Wols etc. Et encore : Pierre-Jean Jouve, Henri-Pierre Roche. Pierre Vidal-Naquet faisait partie des enfants de Beauvallon etc.

pierre-et-verreQuand on parle de la Drôme, parler de ses artistes et poètes vivants, ceux qui sont nés là comme ceux qui s’y  sont installés. Philippe Jacottet bien sûr – dont la dame qui tient la librairie « ma main amie », de Grignan, petite librairie au début de la rampe qui mène au château, librairie-foutoir, je veux dire très encombrée, mais de merveilles, d’ouvrages qu’on ne trouvera que là, qui fume la pipe dans le noir, derrière son bureau, et vous parle volontiers, se fait la porte-parole, la distributrice de poèmes – Lorette Nobécourt dont j’ai déjà souvent parlé, mais aussi quelle surprise en arrivant dans ce bâtiment moderne sorte d’annexe de la mairie, qui se Coline-Serreau-l-indignee_imagePanoramique500_220nomme « la Halle », de voir affiché le nom de « Coline Serreau » et qui correspond bien en effet à « la » Coline Serreau, la cinéaste que l’on connaît, originaire de l’endroit, et qui expose ses photographies aux couleurs fauves. Elle n’est pas seule car on retrouve alors le nom de … Soubeyran, mais c’est ici un neveu de l’illustre Marguerite, Jean Soubeyran, artiste-peintre qui expose des toiles patiemment réalisées aux couleurs d’émail, effet dû à la multitude des couches (au moins huit), des rouges qui nous rapprochent de la force du soleil, des étendues qui nous propulsent dans l’espace, certaines toiles étant grattées, le peintre, insatisfait, étant revenu en arrière sur ses huit couches pour ne plus laisser voir par endroit que la transparence, la toile à nu, comme un trou dans l’espace, ou bien un semblant d’écriture infime au milieu du noir de la nuit, tel un message écrit dans un alphabet inconnu par un mystérieux habitant d’une autre planète. Jean Soubeyran, ex-professeur de mathématiques, a couvert durant toute sa vie, des feuilles de papier A4 d’entrelacs de traits de plumes qui finissaient par figurer, jour après jour, les figures de ses états d’âme, probablement de ses angoisses. Autre manière de résister, peut-être…

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Drôme automn-/provenç-/ale

lavandevignesLa lavande la vigne rouge feu des hameaux protestants. Le calcaire strié les plissements d’ailes les vautours sur la plaine en verticale des champs, la meute ouverte / chasse à gros gibier/ fontaine de sang près des sorbiers sauvages. Et on dit toute la couleur, la lumière qui semble unique et venir de l’intérieur des montagnes la marche en silence au creux des épaules calcaires aisselles couchées.

AlençonNyons

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Aristote et les rochers de Lampedusa

(suite de l’épisode précédent)

Parmi les cours que je fais depuis plusieurs années à Paris 8, en figure un sur la philosophie du langage. « Philosophie du langage » est un prétexte, j’avoue, et me disais-je en cette nuit agitée où les heures s’égrenaient  sans que vienne le sommeil, même pas ces moments fugaces où la pensée s’endormant quelque peu donne naissance à des images absurdes, signe qu’on est peut-être quand même un peu en train de dormir. Un prétexte pour parler à ces jeunes, à 98% féminines, qui deviendront plus tard, si tout se passe bien – ce que je leur souhaite -, institutrices, orthophonistes, rédactrices ou interprètes pour la langue des signes, une dernière fois peut-être puisqu’elles sont en dernière année de licence, de thèmes centraux de la philosophie, mais non pas de ces thèmes qui figurent en tête de chapitres des ouvrages de leur classe terminale, je ne sais : la morale, la connaissance, la société ou la psychologie. Non, de la Raison, simplement. De l’art et de la manière d’argumenter, de ce qui fait la rationalité des sciences, et tout d’abord leur parler des Anciens, bien sûr de Platon dont le moins pour des linguistes est qu’on lise le Cratyle, mais surtout d’Aristote, dont elles ignorent pour la plupart l’incroyable actualité. Il me plaît de leur faire comparer à plus de deux mille ans de distance le petit traité « d’autodéfense intellectuelle » du philosophe québécois Normand Baillargeon (2006) et les fameuses « Réfutations sophistiques », livre 9 de l’Organon, qui devraient être données à lire dès le lycée, tellement c’est simple, instructif et… drôle.

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Homologie de situation à deux mille ans de distance : Aristote aristotepeste contre les « rhéteurs », ceux qui, dit-il dans la Rhétorique, accordent toute la place dans leurs plaidoiries et leurs traités à la manière d’influencer le juge par toutes sortes de trucs basés sur l’émotion (appel à la pitié, excitation à la colère) au détriment du « corps de la preuve » qu’il appelle enthymème, il cherche à nous dévoiler leurs ruses oratoires afin que nous soyons en état de leur répondre et de ne pas nous laisser marcher sur les pieds. Même projet chez Baillargeon, il a en face de lui non plus les « rhéteurs » mais qui ? on peut penser : les journalistes, les politiques (pas tous), les leaders d’opinion, les manipulateurs de toutes sortes. Et on retrouve dans leurs listes les mêmes figures : amphibolie… pétition de principe… affirmation du conséquent … Baillargeon en met d’autres : le hareng fumé, l’homme de paille, le faux dilemme, la pente glissante… autant d’arrangements rhétoriques qui depuis l’aube des temps nous submergent et manipulent, usent de nous comme de potentiels pigeons, et voilà donc des siècles que des auteurs s’efforcent de dévoiler ces ruses et de nous donner les outils pour les combattre. N’est-ce pas dans un tel combat, dans l’éternel effort de rectifier le cours des arguments échangés qu’est née et se perpétue la Raison ? La raison comme us et habitus à traquer les faux raisonnements comme les fausses évidences. Goya a mis en évidence les monstres qui naissent de son sommeil. L’actualité est là, présente, sans cesse aussi pour nous les révéler. Il m’arrive assez rarement d’approuver Alain Finkielkraut… pourtant l’autre soir lorsqu’il était pris dans un de ses numéros pathétiques dont il a le secret sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (émission de Frédéric Taddei sur France 2), je me suis senti quand même proche de lui lorsqu’il répondait à ses détracteurs – il s’agissait de « l’affaire Leonarda » bien sûr – que certes on peut bien se féliciter, comme il est de bon ton de le faire, d’avoir une « jeunesse  si généreuse et enthousiaste, prête à s’enflammer pour de nobles causes », mais qu’on peut aussi légitimement souhaiter que cette jeunesse… réfléchisse. A condition évidemment d’ajouter qu’on doit lui donner les clés de la réflexion, ces clés que l’on trouve dans une certaine philosophie (pas toutes les philosophies, j’en conviens). Avant de m’endormir enfin, mais c’était déjà le matin, me venaient à l’esprit ce que j’avais entendu, lu au cours des dernières heures, comme discours déraisonnables, un député établissant des parallèles avec la rafle du Vel d’Hiv’, un réalisateur de cinéma hurlant à la trahison et « à la faute grave » et sur un plateau télé, un soir, la honte, un écrivailleur de deux sous traitant Hollande… de fou. Je voyais les manifestations « de jeunes » en branle, qui allaient réclamer le retour de Léonarda… alors que personne, même aucun « jeune », n’avait pensé un instant à manifester sa colère face au sort injuste des réfugiés syriens qui fuient un pays réellement en guerre, et ne trouvent comme refuges que les rochers de Lampedusa…

NB : la stratégie dite « du hareng fumé » est ainsi dénommée parce qu’elle réfère aux ruses employées par les fugitifs du Far-West qui laissaient derrière eux des harengs fumés pour distraire les chiens des policiers lancés à leur trousse. Cette figure est utilisée chaque fois que, pour détourner l’attention d’une cause réelle mais embarrassante, certains trouvent astucieux de balancer une histoire oiseuse qui meublera les télévisions et les consciences un bon bout de temps, étant suffisamment embrouillée et visqueuse pour qu’on n’en ait pas fini avant longtemps… et qui aura en plus l’intérêt (double avantage) de salir à l’avance tous les cas réels qui adviendront où la question qu’on jette ainsi en pâture sera posée sur des bases plus solides.

place maubert

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Une non-audition d’extraits de « la Route des Flandres »

mais la voix, les paroles s’élevant maintenant dans les ténèbres froides où, invisible, s’étirait interminablement la longue théorie des chevaux en marche depuis toujours semblait-il : comme si son père n’avait jamais cessé de parler, Georges attrapant au passage un des chevaux et sautant dessus, comme s’il s’était simplement levé de son siège, avait enfourché une de ces ombres cheminant depuis la nuit des temps, le vieil homme continuant à parler à un fauteuil vide tandis qu’il s’éloignait, disparaissait, la voix solitaire s’obstinant, porteuse de mots inutiles et vides…. etc.  Tiens, deux fois le mot « vide » en deux lignes… je me disais, ayant renoncé à aller écouter Denis Podalydes lire « La route des Flandres » ou, du moins, des extraits, au Centre Pompidou en ce lundi soir où, pourtant j’étais à Paris, et ayant préféré plutôt qu’écouter le texte, tiens, pourquoi pas, le lire ; aux causes de ce renoncement se mêlant non seulement la fatigue de mes cours (cinq heures à la suite, avec quelques courtes pauses, d’abord en logique puis en philosophie du langage, mais j’y reviendrai par la suite), mais aussi une réticence à me mêler à une foule dont je perçois aisément, à distance, les contours, queue interminable de gens sérieux qui vont à la culture comme à la messe, assemblée de gens qui souhaitent se reconnaître entre eux sur la base de leur supposée érudition qu’ils ne partageraient en aucun cas avec la masse, les gens issus du peuple qui ne songeraient pas, eux, un instant à franchir ces portes pour aller écouter de la diction, pensant et peut-être à juste raison, que ce n’est pas pour eux, qu’on les regarderait drôlement, qu’on les respirerait comme des relents de la terre, du feu de bois, des feuilles qui pourrissent dans les composts mis à l’écart des jardins paysans. Oui, je sais, je subissais encore l’effet que « la Vie d’Adèle » avait eu sur moi, celui de me rappeler cela, qu’il existe de tout temps et ne disparaîtra pas de sitôt une barrière invisible qui sépare les nantis du savoir et les autres, en me disant que si, du fait de mon statut, j’avais un pied dans le premier groupe, mon ascendance sociale, mes penchants, mes méfiances à l’égard de toute domination, même dans l’ordre du symbolique, me poussaient à maintenir l’autre pied dans le second, averti  que ce dont souffre en premier notre monde social c’est de ce fossé des cultures. Pas sûr que Claude Simon aurait été en désaccord avec mon point de vue, d’ailleurs. Bref, la journée avait été rude car je m’étais dépensé sans compter : c’est en général ce qui m’arrive chaque fois que je donne des cours, oui que je donne, ce n’est pas une formule, c’est un dessein. Couché tôt donc en ma chambre d’hôtel. Mais hélas réveillé en pleine nuit, non pas à cause de quelque porte claquée au fond d’un couloir ni de pas dans l’escalier, encore moins de la minuterie des WC du palier que les utilisateurs oublient presqu’à tout coup d’éteindre – c’est vrai qu’elle devrait s’arrêter toute seule, mais ce n’est pas le cas – non, simplement au choix : parce que j’avais pris un café trop tard dans la journée, sur le coup de quatre heures, ce qui n’est jamais recommandé, ou bien parce que le souvenir de mon cours ne passait pas, qu’il m’avait trop excité. Et lors de mon premier réveil je vis une lueur inonder la chambre, provoquant en moi immédiatement la réflexion « tiens c’est le matin », pour vite déchanter, car en réalité il n’était que deux heures, la clarté entr’aperçue n’étant pas celle du jour, mais celle du lampadaire de la rue faisant face à ma fenêtre, ou de l’enseigne du restaurant d’en face, si vous passez dans cette rue, vous verrez que c’est un restaurant tibétain. Cette méprise me fit aussitôt penser à celle qu’évoque Proust au début de la Recherche, lorsque lui aussi se trompe en voyant une raie lumineuse sous la porte en l’interprétant comme un signe du matin, alors que bientôt elle s’éteint : c’était la dernière lueur du soir, le dernier domestique fermait les lumières avant de s’en aller et de laisser le petit Marcel seul avec sa douleur. (Passer de Simon à Proust en si peu de lignes, je sais, c’est trop). Il ne restait donc qu’à penser en espérant qu’à force, le sommeil viendrait, utopie vaine car au contraire à trop penser, vous vous excitez, les nerfs s’aiguisent, vous avez envie de tout bazarder, le drap et la couette. Heureusement vous pouvez lire… qu’on l’avait trouvé entièrement dévêtu, qu’il s’était d’abord dépouillé de ses vêtements avant de se tirer une balle dans la tête à côté de cette cheminée au coin de laquelle, enfant, et même plus tard, Georges avait passé combien de soirées à chercher instinctivement au mur ou au plafond (quoiqu’il sût bien que, depuis, la pièce avait été plusieurs fois repeinte et retapissée) la trace de la balle dans le plâtre, imaginant, revivant cela, croyant le voir, dans ce trouble, voluptueux et nocturne désordre de scène galante… etc. Puis revenant à ce qui faisait vraisemblablement la cause de mon énervement, la pensée d’un truc à dire, d’une volonté à affirmer, du sentiment que peut-être, pour ce dernier cours je n’avais pas tout dit et que bientôt, puisqu’il s’agit de ma dernière année, je ne pourrai tout simplement plus dire. (à suivre)

rue et hotel

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Adèle vit

la-vie-d-adele-lea-seydoux-adele-exarchopoulosAdèle vit. Une Adèle en chair, pas comme dans la BD, irradiante touchante, pas forcément « belle », juste d’une beauté quotidienne, aux côtés d’une Emma au départ jeune elle aussi, mais qui vite se range, pour qui bien trop vite, le son de clairon de la réussite est appelant. Alors, on ne se suffit plus d’un amour de deux sous, on cherche autre chose, la petite institutrice n’a pas assez d’ambition, on ne met plus au premier plan la vérité du désir, pour la remplacer par l’éclat superficiel du mondain. Et pour se débarrasser de qui ne veut pas nous suivre sur cette voie-là, on crée une situation où c’est l’autre qui ment, l’autre qui nous trompe, et la jeune Adèle a beau pleurer toutes les larmes de son corps, elle est eue, grugée par les pièges de l’amour. Si « la vie d’Adèle » s’appelle ainsi, c’est de toute évidence à cause de Marivaux, et par référence à « la Vie de Marianne », l’œuvre qu’on voit étudier par une classe de première au tout début du film. Khechiche renoue avec la tendance qu’il avait déjà manifestée dans « l’Esquive », celle de nous montrer l’universalité de l’auteur du XVIIIème siècle qui, au-delà des différences de langage, demeure compris dans les lycées, pied de nez magistral à tous les doctes et sentencieux professeurs à la Finkielkraut qui pensent que si, dans votre vie de tous les jours, vous ne parlez pas le Français « pur » vous ne pourrez pas suivre, pas comprendre une pensée tant soit peu élevée. Est-ce la division sociale qui traverse le film ? ou la division culturelle comme dirait plutôt Alain Touraine ? ou la division coloniale, comme l’analysait finement un récent article lu dans « Le Monde » (de Jacques Mandelbaum, 8/10/13)(*), cette dernière étant à l’origine de la polémique engendrée par le film autour de la personnalité de son réalisateur ? Il reste qu’il s’inscrit dans la lignée de Marivaux, et donc des Lumières. La Raison nous commande d’admettre les changements qui se produisent dans le temps. Les années 2010 et plus ne sont plus les années soixante, chères au philosophe des plateaux télé, le désir lui-même s’est déplacé, transformé. On a attribué à ce film de supposées vertus militantes au moment des manifestations contre le mariage pour tous, alors qu’il en est à mille lieux, se déroulant dans un temps ou un espace d’où ces querelles dépassées ne sont même plus visibles, un temps où l’homosexualité ne fait même plus problème. On pouvait s’attendre à ce que Khechiche, reprenant le scénario de la BD, nous montre des parents désorientés, un père en furie de voir sa fille dans les bras d’une autre, même pas. Cela déjà n’est plus. Quant au sexe, s’il se montre, c’est loin de l’être sous le jour scandaleux que l’on nous a dépeint.  N’a-t-on pas dit que « la » scène de sexe durait quarante minutes et qu’elle était dure à supporter ? Allons… tout juste dix minutes. Et c’est si beau.

(*) où il est dit : « Autant de films et de situations où l’inégalité sociale et ethnique vient pourrir la sphère intime, et où chaque tentative d’émancipation conduit, par une cruelle ironie, à renforcer l’aliénation. La Vie d’Adèle, qui voit le déterminisme social causer une fois encore la rupture du couple, semblait du moins ne pas reconduire l’épure du rapport ethnique. La lecture du dossier de presse du film est à cet égard troublante. L’auteur y loue en effet « l’arabité » de Léa Seydoux, et précise que le prénom « Adèle » (celui de l’actrice Adèle Exarchopoulos et de son personnage) signifie « justice » en arabe ».

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Bois et neige sans paroles

neige-1bois-1neige-3neige-413-14 octobre, Valais, Suisse

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