De nouveau… « l’élitisme républicain »

Il y a trois ans même constat, même débat : la France en échec scolaire (voir ce billet écrit le 8 décembre… 2010!). On parlait déjà du rapport PISA en des termes alarmants. Les 29944sociologues Baudelot et Establet, grands spécialistes de l’analyse du système scolaire français, sortaient leurs chiffres, leurs statistiques et martelaient ce constat qui déjà faisait mal : le système scolaire français, rigide et élitiste, était l’un des plus reproducteurs d’inégalités dans le monde, l’un de ceux où, si l’on est fils ou fille d’ouvrier ou de migrant, on est à peu près assuré de ne jamais atteindre les meilleures filières de formation. De plus, ils montraient que même ce vers quoi, en principe, le système français était dirigé, à savoir la sélection d’une élite, n’était plus assuré : l’élite se tarit si le vivier devient mauvais.  Ils amorçaient une tentative de recherche des causes : le système scolaire français était trop et trop tôt sélectif, basé sur une représentation hiérarchique et élitiste de la transmission du savoir. Rien n’a changé depuis. Au contraire, les choses ont empiré. Evidemment, ce n’était pas les ministres Darcos ou Chapel qui risquaient d’améliorer la situation…

Il est bien que des travaux statistiques apportent des éléments de preuve de la gravité d’une situation mais, on le sait, analyser un système à l’aide de statistiques, c’est le considérer comme une boîte noire, dont on ne peut deviner les propriétés internes qu’en la bombardant de questions pour ensuite voir comment elle réagit. Ce n’est pas ouvrir cette boîte, tâche plus complexe et minutieuse, qui nécessiterait des approches plus microscopiques que macroscopiques et donc des outils affutés en conséquence. En l’absence d’outillage permettant l’exploration exhaustive d’un système, on peut seulement, à partir de la position que l’on occupe, tenter de soulever le voile, pour entrevoir l’intérieur de la boîte noire.

Hiérarchie, élitisme et sélection. Hiérarchie ? Il faut avoir vu vivre une communauté enseignante pour se rendre compte du rôle que joue le sentiment hiérarchique entre les différentes catégories de personnels. Sans doute n’est-ce qu’en France que certains, sous le prétexte qu’ils ont passé un jour « un concours difficile » (j’ai entendu prononcer ces mots) peuvent  considérer qu’ils n’auront  jamais à se remettre en cause. Lorsque j’étais directeur de composante universitaire (une « UFR ») (pendant cinq ans), le plus clair de mon temps consistait à gérer les frictions entre catégories, dont celle des agrégés était la plus remuante. Pensez : j’avais décidé de traiter tout le monde au même plan. Pire, à l’université, la culture n’étant pas tout à fait la même qu’au lycée, personne ne pensait à s’incliner révérencieusement devant ce corps particulier… Une professeure agrégée de lettres (recrutée pour faire des « techniques d’expression ») pensant que je la mésestimais, me fit sèchement cadeau de sa thèse en deux volumes, pour me prouver « ce qu’elle valait ». Je me souviens très bien : sa thèse portait sur l’onanisme en littérature au XVIIème siècle. Je n’ai jamais douté qu’un tel travail fût un viatique idéal pour participer à la formation de jeunes entrants à l’Université… Car ce sentiment de la hiérarchie va de pair aussi avec une certaine représentation du savoir. Un savoir externe. Où compte d’abord l’érudition, là où ce qu’on voudrait, ce sont des personnes engagées dans un réel souci de connaissance – englobant la connaissance de soi-même, éventuellement. Un autre de ces professeurs m’impressionnait lorsqu’il est arrivé car il avait fait une thèse sur Henri Michaux. En tant que  passionné de poésie, je m’imaginais que j’allais apprendre par lui des aspects approfondis de l’œuvre du poète, qu’il allait être en quelque sorte un témoin passionné de sa création littéraire. Las, il me désillusionna bien vite en me disant que pour lui, cela avait été une corvée et un sujet de thèse comme un autre. Il avait fait son pensum. Il pouvait maintenant en administrer lui-même de semblables aux apprenants dont il avait la charge. Ces exemples peuvent être multipliés : ils nous montrent trop souvent des personnes figées dans une représentation du savoir, peu capables de s’en libérer et donc vite acculés à des impasses dans leur pratique pédagogique.

De tels « corps » constituent un obstacle à toute évolution d’un système. On l’a vu encore récemment lorsque le ministre Vincent Peillon a eu des velléités de toucher un tant soit peu au statut des professeurs de classe préparatoire. Que n’a-t-on pas entendu. Ceux-ci ont immédiatement menacé de faire grève, et l’ont faite, semble-t-il, le 6 décembre (il faudrait s’interroger sur la signification de telles actions : vers qui sont-elles dirigées ? sur quel ressort s’appuient-elles ? sur quelle couche de la population ? pourquoi peuvent-elles avoir, finalement, un effet sur un ministre ? toutes questions dont la réponse m’est inconnue). Est parue une tribune dans « Le Monde » écrite par deux d’entre eux, qui se réclamaient de « la gauche » tout en campant avec fermeté sur leur immobilisme et la préservation de leurs avantages acquis. Or, ces personnes sont les principaux acteurs du système de sélection. Ils sont les agents d’un processus qui fonctionne à l’élimination des représentants des classes les plus défavorisées des Grandes Ecoles… et notamment des descendants d’émigrants récents. On notera au passage que s’ils sont fermes sur le principe de non-admission d’élèves voilées au nom de leurs valeurs « républicaines », ils ne manifestent pas pour autant un grand enthousiasme à les accueillir non voilées, toujours probablement au nom de ces mêmes valeurs…

On me dira que je ne parle ici que de l’enseignement supérieur. Mais le maintien d’un système aussi hiérarchisé, qui élimine si efficacement les enfants d’ouvriers et d’autres classes défavorisés (enfants de migrants etc.) des filières les plus prestigieuses ne peut avoir que des effets délétères sur les autres niveaux de notre système d’éducation. Celui-ci souffre notamment, dès le primaire, du peu de confiance que désormais non seulement les élèves, mais leurs familles, placent en lui. Et comment pourrait-il en être autrement si tous savent que, d’avance, les jeux sont faits, les places distribuées ?

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Un commentaire pour De nouveau… « l’élitisme républicain »

  1. L’onanisme en littérature… manière « d’agréger » le sujet (avec travaux pratiques en cours ?).
    Les réflexes corporatistes sont en effet toujours bien ancrés dans l’université (Vincent Peillon, agrégé lui-même, sait de quoi il parle).
    Ce sont des places-fortes, des rentes de situation… où l’ère des dinosaures (un jour découverte par Claude Allègre) est toujours d’actualité.
    Finalement, le ministre de l’Education nationale devrait être choisi parmi les membres du Musée d’Histoire naturelle de Paris, ou ce qu’il en reste…

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