Eric Piolle

???????????????????????????????Je suis passé ce matin devant le local du candidat écologiste. Il y avait un peu de monde. Je me suis attardé quelques minutes. Dans les discussions, il me semblait entendre comme un lointain écho de la fois, dans les années soixante, où Grenoble fut enlevé à la droite par un ingénieur inconnu. On sait ce qu’il advint par la suite  : d’abord devait être résolu une bonne fois pour toutes le problème de l’approvisionnement en eau, puis être lancée une fameuse rénovation urbaine, avant que la culture n’apporte son prestige à la ville (Maison de la Culture, Centre Dramatique des Alpes dirigé par Lavaudant, festivals variés) et que Grenoble devînt capitale de l’innovation technologique. Le candidat écologiste actuel a un peu le même profil que le maire d’antan : un ingénieur aussi, ex-cadre chez Hewlett-Packard. Quelqu’un de peu connu et peu mouillé dans les combines politiciennes, avec une équipe jeune, préoccupée de questions d’avenir, d’urbanisme, de pollution. Comme on sait, il a réuni presque trente pour cent des suffrages dimanche dernier, devant l’héritier de la municipalité précédente, représentant le PS. Contre toute attente, ce dernier a refusé l’union avec la liste arrivée en tête, comme il eût été normal. Cela au nom de vieilles querelles. Il est vrai que les écologistes n’ont jamais épargné la municipalité précédente (on se souviendra par exemple de la construction du fameux stade) mais on se souvient aussi du rôle bénéfique qu’ils ont eu face à cet autre problème d’eau : la privatisation de la distribution qui avait été opérée pour le grand bien du maire de droite éphémère, qui rode encore tel un visiteur du soir dans les cabinets noirs de la politique parisienne, et à cru bon de revenir à Grenoble, en bonne position sur la liste UMP. Aujourd’hui, le problème n’est plus tant celui de l’eau que celui, encore plus important, de l’air que nous respirons. Etrangement, aucun commentateur n’a fait le lien entre cette progression spectaculaire des écologistes et les pics de pollution qui se sont manifestés il y a quelques jours dans la cuvette alpine : nous vivons dans un monde irrespirable. Au propre d’abord avant de l’être au figuré. Qu’une part importante des Grenoblois en prenne conscience est un symbole d’espoir. Bien sûr, il faudra que l’équipe écologiste, si elle est élue, prenne des mesures radicales : elle en aura la capacité. Rendre les transports en commun toujours plus accessibles (par une gratuité pour une grande partie des usagers, jeunes, personnes âgées, chômeurs etc.) par exemple, comme dissuader de l’usage de l’automobile en ville, en généralisant des restrictions de circulation draconiennes. Certes, l’ancienne municipalité n’a pas vraiment démérité, puisqu’on lui doit entre autres choses le nouveau quartier dit « de la caserne de Bonne » (ensemble urbain très innovant sur le plan notamment de la consommation en énergie), la nouvelle ligne de tramway (la cinquième) qui va traverser l’agglomération du sud au nord, ou la nouvelle « presqu’île » (au confluent du Drac et de l’Isère), refuge de l’innovation technique et pôle de développement qui fait en partie que les Grenoblois connaissent moins le chômage que les habitants d’autres villes (ou de campagnes) de France. La liste écologiste, toutefois, apportera un nouveau souffle, une nouvelle radicalité dont nous avons besoin. Preuve que derrière la France « has been » du « Bleu marine » s’en profile heureusement une autre, moderne et innovante, pour qui viendra le temps des victoires, et qui pense plus à sa sécurité en termes de santé qu’en termes de vidéo-surveillance.
Dimanche dernier, j’ai voté pour la liste de l’ancienne municipalité. Toujours mon réflexe « vote utile », survivance d’un funeste 21 avril… mais dimanche prochain, je voterai pour la liste écologiste (qui possède en son sein des membres du parti de Gauche, ce qui donne motif à la droite d’agiter le spectre de Mélenchon derrière la bonne bouille du candidat vert… en jouant ainsi encore et toujours sur la peur).

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Anonymes anonymes

C’est drôle. Je présume que les écrivain-e-s , les romancier-cière-s se renseignent, avant d’écrire, sur les tendances actuelles, sur ce qui est porteur dans l’actualité. Il semble que dans le temps présent, le thème de l’anonymat soit en vogue, après, sans doute, que Pierre Rosanvallon ait lancé son entreprise d’exploration de la vie au quotidien, où il est question des invisibles, de ceux qu’on ne connaît pas, du grain fin de notre société (voir billet du 26 février). angot-christineSur la lancée, Christine Angot(1) publie « La petite foule » : ce sont, dit-elle, des hommes, des femmes, ils sont jeunes, vieux ou entre deux âges, riches, pauvres ou ni l’un ni l’autre. Elle les décrit, les affuble d’une désignation : il y a « le Parisien d’adoption », « la retraitée du textile », « le client des grands hôtels »… Une galerie de portraits en somme, ou de « caractères » comme on disait au temps de La Bruyère. Et c’est ce qui me gêne un peu : cette façon de les nommer, et en les nommant de les essentialiser, comme si, sous tous ces destins individuels, on cherchait des types. claudine-tiercelin-coverMadame Tiercelin, au collège de France (cours écoutables sur le site du collège) parle justement de l’essentialisme, cette doctrine bousculée par la modernité et que, pourtant la métaphysique remet au goût du jour. Mais c’est un essentialisme particulier. La métaphysicienne en parle à propos des espèces naturelles. On doit faire la différence, dit-elle, entre l’essence liée à l’individu et celle qui est liée à l’espèce. Pour une espèce, on peut dire sans doute qu’il existe un ensemble de traits A en vertu duquel elle est cette espèce, et pas une autre, sans cet ensemble de traits, elle ne le serait pas. C’est dans ce sens là qu’on peut parler de propriétés essentielles de l’espèce. C’est très différent de dire qu’un individu donné est essentiellement de cette espèce. Car on peut imaginer qu’un individu, elle dit François Hollande ( !) existe dans certains mondes possibles sans avoir les propriétés d’un humain : il n’est alors pas essentiellement un humain. Mais dans tous les mondes possibles, la notion d’humain conserverait le même ensemble de traits caractéristiques. Ainsi déterminer si un individu appartient à une espèce est toujours difficile. On peut parler de l’espèce bien entendu, mais le discours risquera d’être abstrait, or ce qui nous intéresse dans la fiction c’est l’individu, pas l’espèce. Alors le ranger dans un type… dire qu’il est le « Parisien d’adoption – type » etc. je ne vois pas très bien l’intérêt. A moins que ce que veuille nous dire madame Angot soit d’un autre ordre : que si elle étiquette chaque courte narration du nom d’un type (« La retraitée du textile », « la coiffeuse à domicile », « le chauffeur-routier »…) c’est pour relever que l’individu dont elle fait le portrait appartiendrait à ce type par accident. Cela devient alors plus intéressant : il s’agit de mettre en avant la tension qui existe entre une détermination sociale, imposée à l’individu (« tu es une retraitée du textile », « tu es un conducteur de bus », « tu es un intellectuel laid »…) et quelque chose qui n’a rien à voir avec ça comme elle le disait dans une interview sur France Culture, ce samedi après-midi, au cours de l’émission « La suite dans les idées ». Le journaliste qui l’interviewait dans cette émission parlait alors, faisant référence à Bourdieu, « d’individus épistémiques ». Je ne sais pas bien ce que sont de tels individus, je présume qu’il s’agit d’individus à qui on donne un nom arbitraire parce qu’on ne peut pas leur donner leur vrai nom (Bourdieu aurait en effet introduit cette notion dans son livre sur « homo academicus » où, bien entendu, pour des raisons bien compréhensibles, il ne pouvait pas désigner par leur vrai nom les personnes dont il décrivait le comportement). Mais alors pourquoi donner un nom qui sonne comme le nom d’une espèce ?
Je ressens donc un malaise à lire ces textes précédés d’un titre formé d’un groupe nominal défini, car je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’agit bien là d’un type que l’on prétend décrire. Or, évidemment, il n’y a pas de raison pour que le chauffeur-routier soit obsédé par le sida, ou que la coiffeuse à domicile ait pour compagnon un retraité de l’armée qui se suicide. Ces évènements relèvent bien de l’accidentel, on est loin des types.
En dépit de ce malaise, toutefois, le livre se consomme avec plaisir : c’est comme si le mode de narration choisi nous permettait de voyager d’un moi à l’autre, avec une vitesse vertigineuse, entrant dans un nouveau personnage à l’instant même où on quitte l’ancien. Joli tour de force, qui nous conduit à un panorama social. J’ai aimé dans son interview que Christine Angot se rebelle contre une certaine classification qui a voulu la ranger dans la case des romanciers de l’intime, et l’attitude d’une certaine critique qui en découle, de se déclarer surprise de ce qui apparaîtrait comme un changement d’orientation. De fait, dit-elle, « ce n’est pas parce qu’il y a rapport entre deux personnes que ce rapport est nécessairement intime » (elle prend l’exemple de l’inceste, un thème d’un de ses précédents romans), bien souvent en réalité, il est public, et il l’est même chaque fois que ce rapport devient un rapport de domination, de possession, rapport de force exercée sur un corps. Voilà qui brouille un peu les pistes, les classifications habituelles, et c’est tant mieux. Reste évidemment que dans cette galerie de portraits, il n’y a pas « la romancière sociologue » ou même mieux : « la romancière Angot ».

BourdieuL’hommage à Bourdieu n’est donc pas complet : lui posait aussi la question de la réflexivité. Comment le sociologue pouvait-il prétendre analyser les rapports de force, les habitus d’un groupe social, en l’occurrence par exemple les universitaires, sans s’inclure lui-même dans les portraits qu’il en faisait ? Il ne faut pas répondre ici qu’elle l’a déjà fait, elle qui passe pour une championne de l’auto-fiction, car c’est une chose d’écrire un livre entier où l’on étale son existence et une autre de s’inclure dans une galerie de portraits, c’est-à-dire de se faire côtoyer les autres, avec le mélange de tendresse et de dérision qu’on leur réserve d’habitude, et que l’on ressent souvent à la lecture de ce « roman » (qui n’en est pas vraiment un, en fait).

(1) Annie Ernaux aussi publie quelque chose du même ordre, dont quelques extraits ont circulé sur le web avant parution, il y est question de son rapport aux supermarchés. Ici, pour ce que j’en ai lu : grosse déception. Jusqu’à maintenant, la romancière avait cherché à privilégier une écriture « plate », elle y arrivait fort bien, mais de là à passer à plus d’écriture du tout… il devrait y avoir une marge à ne pas franchir.

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Beauté des femmes indiennes et de la langue hindie

lunchbox1Le petit film indien, petit film en Hindi, petit film à cause de probablement le peu de moyens utilisés pour le produire, ou bien peut-être aussi du caractère ténu, très ténu de l’argument, mais pas à cause de sa longueur, car il est bien assez long comme ça, ce n’est pas que je lui reproche ses longueurs, c’est juste que je pense qu’à le faire plus long on eût risqué de s’ennuyer car dans le fond, il est assez répétitif ce scénario, on en a vu de plus complexes, avec une chute moins attendue, mais ce film est un petit bonheur quand même, de ces sourires, même si un peu tristes, qui s’inscrivent en passant dans les interstices d’une journée chargée, que raconte donc ce petit film ? ô j’imagine que tout le monde le sait déjà, car on en a bien parlé, dans les journaux et le bouche à oreille. Quoi ? l’histoire d’une « lunchbox », c’est-à-dire de ces empilements de paniers d’alu que les femmes indiennes communiquent à leur mari pour l’heure du repas de midi, car ils n’ont pas le temps de rentrer chez eux bien sûr, dans les grandes villes, comme ici Bombay, et lorsqu’ils ont la chance d’avoir un emploi qui leur rapporte de quoi appartenir aux classes moyennes, petits fonctionnaires, petits cadres dans des entreprises locales, et qui, pour parvenir à leur destinataire doivent parcourir un itinéraire compliqué, par train, par bus et par charrette, convoyés par des « whallas », membres du petit peuple des villes indiennes, reliés entre eux par les mailles d’un réseau compact, appartenant à la même organisation, organisation rodée, autant que celle de la caste des blanchisseurs, ceux qui vous prennent vos vêtements à l’hôtel, les nettoient, les sèchent au soleil, vous les ramènent et vous êtes dans le ravissement de retrouver vos choses, sans perte, sans échange, il en va de même pour ces « lunchboxes » qui toujours parviennent à l’heureux élu qui, sans avoir besoin de quitter son poste de travail, peut se nourrir, plus ou moins bien, selon le talent de la maîtresse de maison, et selon l’amour aussi qu’elle y met. Or, celle-ci y met de l’amour, car elle veut le reconquérir, lui, son mari petit cadre falot qui rentre le soir et ne fait même pas attention à elle, à sa beauté, qui est réelle pourtant, sont-ils ensemble à cause d’un mariage arrangé entre les familles, ou bien, appartenant aux couches modernistes de la population, se sont-ils choisis, hors des considérations familiales ? Nous ne le saurons pas, et nous resterons aussi pudiques sur la question des castes. Quand elle prépare les petits plats, elle y met du sien : il ne doit manquer aucune épice, et elle se fait aider pour cela par la voisine du dessus, que nous ne  verrons jamais au cours des deux heures du film, mais nous sentirons sa présence, elle que la femme du cadre d’entreprise (« Ila », la belle Nimrat Kaur) appelle de ces deux syllabes : « Auntie ! », et là le spectateur goutte tout le charme de la langue hindie car on ne dit pas banalement « auntie » avec un « t » bien plat comme chez nous, non, on le dit avec juste l’extrême pointe de la langue sur l’avant du palais, presque un « d », mais pas tout à fait, « Aundie ! » avec l’accent sur la dernière syllabe, et les voyelles très aigues, ainsi le « i » sonne-t-il comme un cri d’oiseau. Oui, c’est ça, j’ai trouvé, ce film ce serait une histoire d’oiseaux, elle, la mère oiseau qui s’échine à concocter un nid où toute la famille serait bien, et lui, le père volage qui va de nid en nid et s’en fiche pas mal des efforts de la mère oiseau, et en plus bien sûr l’oisillon, la petite fille, habillée comme on aime habiller les petites qui vont à l’école, en Inde, c’est-à-dire avec de jolies robes et des nœuds verts dans les cheveux, qui vont à l’école en rickshaw qui les attend auprès de la porte. La lunchbox, donc, se trompe de destination. Elle arrive entre les mains d’un monsieur bien triste, car veuf, car proche de la retraite, car seul et ces repas délicieux illuminent sa vie. Il peut même se payer le luxe de temps en temps de se plaindre, là c’était trop salé, là il y avait trop de piment, mais avec deux bananes consommées, le feu dans la bouche s’est éteint, occasion de nouer des relations épistolaires. Ce film est donc un cas unique de film épistolaire, où la lettre occupe le rôle de personnage principal, la lettre transmise par les petites cuves en alu. Le reste, la suite, je ne vous en parlerai pas. La belle femme seule continuera à rêver (au Bhoutan, pourquoi pas au Bhoutan, on apprend ainsi que le Bhoutan peut fasciner les indiens et les indiennes, car érigé – à raison ? à tort ? – en royaume du bonheur) et le vieux monsieur seul peut atteindre cet âge de la vie où l’on se résigne, que d’ailleurs la religion hindouiste a codifié, n’est-ce pas l’âge où, dans les conceptions les plus radicales, l’homme ou la femme doit partir sur les chemins avec un bol et un bâton pour devenir un renonçant, c’est-à-dire un saddhu ?

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Un roman poème d’Amos Oz

Oz-Amos-Seule-La-Mer-Livre-896578350_MLRécemment, j’ai feuilleté un livre en devanture d’un bouquiniste, c’était un roman de l’écrivain israélien Amos Oz, dont le titre était « Seule la mer ». Feuilletant au hasard, en fait de roman, je tombe sur des poèmes. Ce livre a donc la particularité étonnante de ne se composer que de poèmes (souvent une demi-page, jamais plus de trois pages) pour raconter une histoire. Je n’avais jamais entendu parler de ce roman en forme de poèmes. Je n’ai que très peu lu Amos Oz. Je me suis évidemment procuré ce livre, mais plus tard, en édition Folio. Le lisant, je trouve de plus en plus que c’est un livre étonnant… Il raconte l’histoire de gens ordinaires, tout ce qu’il y a de plus ordinaires. Un père de famille, qui s’appelle Albert Danon, triste et seul car il vient de perdre sa femme, à laquelle l’attachait un amour sincère. Nadia, s’appelait-elle. Morte d’un cancer. Leur fils, Rico, n’ayant probablement pas pu supporter cette perte, est parti voyager dans l’Himalaya. Il fait tous les pays : Tibet, Népal, Bhoutan, Ladakh… accompagne parfois d’autres voyageurs, des alpinistes hollandais par exemple, avec qui il rend visite à une Maria peu farouche, qui tient une guest-house à Kathmandu. Dita, sa petite amie, est restée au pays, entendez en Israël, dans un quartier de Tel-Aviv, elle veut faire du cinéma, a un projet de film, se fait rouler par un producteur, se fait héberger chez Albert, il la traite comme sa fille, avec plein de tendresse. Parfois, d’au-delà de la mort, Nadia revient, notamment pour parler à son fils. Evidemment, compte tenu de son auteur, de la prégnance des textes bibliques sur la culture israélienne, la trame sous jacente est faite de morceaux de Bible, ce que la théorie savante appelle l’intertexte. Moi qui sais si peu de la Bible… j’apprends, et je me laisse bercer par ces mots si simples et par ce rythme incomparable que donne au roman la scansion des poèmes. Chaque épisode fugitif est comme un bloc dense, ils sont tous de taille variable, mais surtout, entre eux, on respire. On écoute un bout d’histoire, puis on s’arrête, on peut y réfléchir. Méditer. Un livre, donc, original, et beau. Dont je ne peux faire autrement que donner ci-dessous quelques extraits.

Il tourne en rond. Revient sur ses pas. Entre deux sommes
il se réveille à peine. Il va d’un village perdu à un autre. Un jour ici un jour là.
Il tombe sur des Israéliens, quelles sont les nouvelles au pays,
et s’endort. Il rencontre des femmes, échange en signe de connivence
et se ravise. Une vraie tortue. Au cours de ses pérégrinations, il a parcouru
trois ou quatre cartes. Il pourrait en franchir une autre, d’autres vallées,
une autre montagne. Le paysage s’est épuisé. Comme ses ressources,
pratiquement. Avec un peu de chance, il gagnera Bangkok, où l’attend l’argent
que lui a expédié son père. Ensuite le Sri Lanka. Ou Rangoon.
Il rentrera à l’automne. Ou pas. Sous le pâle néon d’une auberge, allongé,
somnolent, comme un malade qui attend d’y voir clair
d’une manière ou d’une autre, il distingue sur le plafond noirci des taches de montagnes
suspendues entre deux ombres. Pas question de les gravir mais de découvrir
une entrée, un passage, une ouverture, une trouée, par laquelle

 ce qui me plait particulièrement dans cette page, c’est la fin, la mise en suspens… « par laquelle », sans continuation, sans point. Symbole de l’ouverture.

amos-oz-poete-vie-ordinaire-L-1.jpeg.pagespeed.ce.krk1iwfTQ7Amos Oz

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Un très court livre de Christa Wolf

liv-4649couv_m-augustUn très court livre de Christa Wolf. Qu’elle a écrit au début de l’été 2011. Elle devait mourir le 1er décembre de la même année. Ce livre, elle l’a écrit pour son mari Gerhard à l’occasion de leurs, de leurs : soixante ans de mariage. On est toujours bouleversé de lire un livre qui parle de la jeunesse d’un auteur, voire de son enfance, quand on sait que cet auteur n’est plus, on est mis en face de ce dilemme qui consiste à voir la personne sous les yeux de l’espérance (toute la vie devant soi !) et à en même temps se heurter à la réalité de sa disparition, et avec elle de cette espérance. Christa Wolf s’est toujours fait une spécialité de la description de l’enfance. Déjà « Trame d’enfance », qu’elle écrivit dans le milieu des années soixante-dix, alors que la RDA existait encore et qu’elle en était une citoyenne, et même une écrivaine très reconnue, ayant sa position officielle. « Trame d’enfance », publié en 1976, paru en français en 1987, commence par ces mots :

Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé. Nous nous coupons de lui et feignons d’être étrangers.

Ce roman, assez long (630 pages en Folio, n°2255) tisse au moins trois fils qui se nouent se croisent, se recroisent ou s’éloignent : le fil du présent, d’abord, c’est un voyage au cours de l’été 1971, où un membre de la famille (Christa elle-même ? son frère ? son mari ?) a proposé que l’on retourne sur les lieux qui virent se dérouler l’enfance de l’auteure, la ville de L. (à vrai dire Landsberg, devenue après la guerre et son rattachement à la Pologne Golsow-Wielkoposki), le fil du passé ensuite, qui resurgit inévitablement des moindres pavés, des cours, des fenêtres de ces immeubles habités désormais par d’autres gens, qui parlent une autre langue, ont des préoccupations différentes de celles qui agitaient le cœur et le cerveau de membres a priori paisibles de la classe moyenne allemande en ces années trente puis quarante qui ne mesuraient pas toujours l’ampleur du désastre qu’allait leur apporter le hideux homme à la moustache. Pourtant… « le NSDAP compte un million et demi de membres. Le camp de concentration de Dachau, dont la mise en service le 21 mars 1933 fut dûment annoncée dans le « General Anzeiger » ne possède qu’une capacité de 5000 places. Cinq mille individus refusant le travail, dangereux pour la société et peu sûrs politiquement. Ceux qui plus tard ont prétendu n’avoir rien su au sujet des camps de concentration ont totalement oublié que leur mise en service a été annoncée par les journaux. (Soupçon troublant : ils l’ont en effet totalement oublié. Guerre totale. Amnésie totale.) » (p. 69). Et le troisième fil, donc, est une réflexion sur la mémoire, et sur l’oubli. De ce point de vue, il y a comme une correspondance avec l’œuvre proustienne : rarement hormis chez l’auteur de « La Recherche », on aura mis autant de soin et d’acuité à analyser le processus de la mémoire, qui n’est pas seulement le rappel mécanique d’images mais un travail de déformation perpétuel qui rend inséparables les émotions d’aujourd’hui et celles qu’on croit pouvoir attribuer à un « hier » lointain. Nos rêves d’ailleurs ne sont-ils pas la trace de cette re-création continue du passé ?

Revenant à cette dernière œuvre de Christa Wolf, on voit qu’elle suit cette exploration du passé, ou plutôt de la notion de « passé » (puisque le « passé » est loin d’être un donné irréductible). Le personnage auquel elle s’attache, un petit « August », apparaît bel et bien dans les dernières pages de « Trame d’enfance ». Celle qui est devenue depuis écrivaine, fut malade dans les années quarante-six, quarante-sept, et hébergée un temps dans un établissement hospitalier, autrefois un château, qui recueillait les tuberculeux. Faisant partie des moins atteintes et « guérissables », elle était surtout employée à apporter du réconfort aux plus démunis, ceux qu’un jour, d’un revers de main, on déclarait perdus, à qui on ne faisait même plus le pneumo-thorax qui permettait de respirer, et à apporter du réconfort aussi aux enfants. Elle avait dix-sept ans. Le petit August s’était attaché à ses basques, éperdument amoureux. Un peu simplet, devenu ensuite chauffeur de car, marié sans enfant, habitant un HLM de Berlin, Christa a su tout cela par des lettres qu’il a écrites avec une grâce touchante et beaucoup de naïveté, qu’il signait « ton homme chéri ». A la fin de sa vie, Christa Wolf écrit ce court récit, paraît-il, d’une seule traite. La brièveté du texte en accentue, bien sûr, la charge poétique et émotionnelle. « Pourquoi Christa est-elle revenue sur ces évènements précisément à ce moment ? J’ai du mal à le dire. C’était son secret » dit son mari Gerhard en postface. Que sait-on d’une personne ? Qu’il  existe un instant de sa naissance et un instant de sa mort, que la première partie de sa vie, subjectivement longue, est celle qu’on appelle l’enfance. Mais comme le dit Christa : « peut-être que la richesse de l’enfance, que chacun ressent, résulte du fait que nous ne cessons d’enrichir cette période de la vie par la réflexion que nous lui consacrons ?» (Trame d’enfance, ed. Folio, p. 50).

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Condition ouvrière

b68ece222f64c88f2ff350f6d4a51e54On connaît maintenant ces petits fascicules édités au Seuil dans une collection dirigée par Pierre Rosanvallon (voir le site raconter la vie) : il s’agit de faire connaître aux lecteurs de tous bords et de tous âges des destins individuels, qui ne sont en général pas les leurs, ceux d’autres personnes, qui ont une activité autre que la leur, ce sont des coups de sonde dans la société française, déclenchés par ce sentiment profond qu’aujourd’hui on ne connaît rien des autres. On en parle mais au nom d’une connaissance par ouï dire, ou bien même au nom d’une connaissance ancienne. Ainsi que sait un professeur de mon espèce d’un ouvrier d’aujourd’hui ? il aura entendu parler des ouvriers aux temps de mai 68, avec un peu de chance côtoyé certains, aura entendu son père parler des ouvriers, du monde ouvrier, de ce qu’il était en 1950, en 1960 ou un peu plus, il aura l’impression de connaître un peu la question parce qu’il aura lu Marx. Il aura vu des films. Il aura vu « la fin de la grève aux usines Wonder », un film qui l’aura bigrement impressionné car il montrait ce que c’est les conditions de vie ouvrière, la révolte des ouvriers et des ouvrières, celles qui ne veulent pas « rentrer » après la grève.

1792(photo du film « La reprise du travail aux usines Wonder »)

Wonder, c’est sale, répugnant. Il faut courber l’échine sous les ordres des petits chefs. Et puis c’est à peu près tout. On a dit « la classe ouvrière n’existe plus », il n’y a plus d’ouvriers. Parce que presque toutes les usines ont fermé. Mais c’est oublier qu’on peut être ouvrier autrement qu’à l’usine, et puis aussi que quand bien même beaucoup auraient fermé, il en reste encore.  Rien qu’à Grenoble, il y a encore une grosse usine Caterpillar, où travaille le père de ma petite fille.

article_photo_1238569331559-1-0On y fait les trois huit, comme autrefois. On y travaille la nuit. On y fait la grève parfois. On y a même séquestré des patrons il y a quelques temps. Donc voilà ce qu’on sait, c’est vu de loin. Pour en savoir plus, il faut donc qu’il y ait des gens qui donnent la parole à de jeunes ouvriers d’aujourd’hui. Merci Pierre Rosanvallon. Je viens de lire le petit livre qui raconte la vie d’Anthony. C’est un gars qui a  27 ans aujourd’hui. Il a quitté le lycée à 16 ans, en plein milieu de la seconde, car il n’en pouvait plus de ce système. Il faut comprendre. On l’avait fait passer en seconde générale en lui montrant cela probablement comme un cadeau, une chance, alors que lui, il était déjà conscient que dans le fond, dans une seconde « pro » il s’en serait mieux sorti, mais non, on l’a mis en seconde générale, alors ce fut l’enfer, le décrochage complet. Le lycée, le collège ne sont pas toujours bien faits pour les jeunes. Nous autres, enseignants, devons comprendre qu’on s’y ennuie. On s’y ennuie parce que les maths y sont mal enseignées, parce que les textes à lire ne sont pas intéressants, qu’ils ne le sont pas d’ailleurs surtout quand les profs s’imaginent qu’il vaut mieux donner à lire des textes « utiles ». C’est piquant de voir qu’à un moment de sa formation, où on veut le remettre « aux études », dans le cadre d’une formation en alternance pour obtenir un bac pro, la seule chose qu’il apprécie c’est un cours sur l’imaginaire et la poésie .  Bref, à seize ans, que peut-on faire, sans diplôme, sans rien ? Des petits boulots, dont on a vite fait le tour : serveur dans un bar de nuit un peu louche, où l’on travaille au black, un CDD chez Decathlon, distribuer « 20 minutes » à la sortie du métro… et puis des formations. Cariste, par exemple, c’est le terme employé pour désigner les ouvriers des entrepôts qui lèvent et transportent de grosses charges au moyen d’engins élévateurs variés, il en est de simples qui ne demandent guère de qualifications et d’autres plus complexes, qui nécessitent le CACES niveau 5. Avec ça, vous disent les conseillers de Pôle Emploi, vous êtes assurés de trouver… Pas sûr. Ou alors, vous trouvez mais c’est dans des conditions déplorables, en dessous de vos qualifications, avec un petit chef qui crie après vous et vous empêche même de communiquer avec les autres, lever des charges oui, mais sans les élévateurs, à la force du dos qui ploie, se fatigue et se rompt. Quand on a vingt ans aujourd’hui on n’accepte pas l’esclavage et on apprend en lisant ce livre que si bien des jeunes préfèrent encore les CDD aux CDI (qui pourtant sont présentés par les agences d’emploi comme la panacée) c’est qu’au moins, avec les premiers… on peut se casser sans rien perdre. L’enquête que « le Monde » publiait hier et dont la radio fait ce matin ses choux gras disait que les jeunes se sentent particulièrement méprisés et au ban de la société. A la radio (« France inter ») ne sort qu’une chose : 61% des jeunes seraient prêts à participer à un vaste mouvement de révolte s’il s’en présentait un dans les mois qui viennent. Comment les sociologues le « savent »-ils ? Evidemment qu’en posant la question « seriez-vous prêts à », la réponse sera : « oui » ! Ce qui est étonnant dans cette enquête, c’est que le chiffre ne soit pas de 100%…

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Cavaillès : le courage et la raison – 17 février 1944 – 17 février 2014

cavaillesJean Cavaillès

Un livre m’a accompagné depuis quarante ans, que j’ai pris et repris régulièrement pour tâcher d’en percer le sens, un livre particulièrement difficile, jeté comme une pierre précieuse énigmatique dans le champ de la pensée, ce livre, c’est « Sur la logique et la théorie de la science », de Jean Cavaillès. Je le lisais déjà, en vacances, sur la terrasse d’une maison de Grignan en juillet 1970. Ce livre est forcément difficile parce qu’allusif. Pensez : le philosophe l’a écrit dans la hâte avant d’être fusillé par les nazis, il y a tout juste 70 ans (le 17 février 1944). Il n’avait pas de temps à perdre en de vaines explications : au lecteur de remplir les ellipses. Un tel livre exigeait une haute culture philosophique au moment où je l’abordais, que je n’avais pas… l’ai-je seulement acquise depuis ? Heureusement, vient de paraître cet admirable petit livre de Hourya 22510100445260LBenis Sinaceur, sobrement intitulé « Cavaillès » aux éditions des Belles Lettres. Ce livre est miraculeux car on peut dire qu’il s’adresse à tout le monde, et pas seulement à un lectorat philosophe professionnel. L’épistémologue distinguée qu’est Hourya Sinaceur (autrefois élève de Jean-Toussaint Desanti, et qui doit beaucoup à Georges Canguilhem) ne néglige pas de reprendre tout depuis le début. Et d’abord elle commence par Spinoza, la grande référence pour Cavaillès, même si, en le lisant en béotien, on ne s’en rend pas toujours compte – bien sûr, il faut avoir lu Spinoza avant… mais il n’est jamais trop tard – et tout à coup, grâce à cette référence, tout s’éclaire.

L’objectif de Cavaillès était de « comprendre les mathématiques » (et je n’en avais pas d’autre quand j’ai commencé à le lire) au sens très fort du mot « comprendre », qui est de saisir les objets et leur dynamique depuis l’intérieur. Dans une interview donnée à France-Culture, Hourya Sinaceur explique très bien qu’il ne s’agit pas de comprendre les mathématiques à partir d’un sujet individuel, sujet psychologique, ni même d’un Sujet transcendantal à la manière kantienne car il n’y a pas un sujet qui perçoit les essences, mais plutôt un rapport inversé : l’existence d’objets idéaux qui contraignent la pensée à se faire telle qu’elle se fait. C’est pour cela que Cavaillès est connu comme le tenant d’une « Philosophie du Concept ». Mais cela n’est pas à confondre non plus avec une philosophie des essences éternelles, entités platoniciennes qui attendraient de tout temps que la pensée humaine vienne les explorer (à la manière de continents géographiques). Le point sensible de la pensée de Cavaillès est qu’il introduit l’historicité dans le Concept. Il y a des lignes de nécessité dans ces objets idéaux qui ont une naissance, une vie, une dynamique (peut-être une mort). Et c’est en s’alignant sur ces trajectoires que la pensée en vient à « comprendre », peut-être se comprendre, en tout cas se saisir.

GOEMESINACEUR(1)Hourya Sinaceur

Cavaillès est spinoziste en ce qu’il ne sépare pas les domaines de la vie de l’esprit, qu’il s’agisse de science, de philosophie, voire de religion : tous exigent la rigueur, entendue comme une prise en compte des liens de nécessité qui relient entre eux leurs objets. J’y ajouterai bien sûr l’art et la poésie. En art, ces merveilleuses toiles de Poliakoff, vues il y a peu au MAM de Paris en donnent parfaitement l’exemple : il y a sentiment de cette nécessité qui naît lorsqu’on les regarde, une impression de certitude qu’il ne pourrait pas en être autrement. En poésie, c’est la même chose mais en encore plus mystérieux : on ne sait pas dire à quoi tient le fait qu’un poème risquerait de s’effondrer à en supprimer un mot, ou à en altérer le rythme.

Chez Cavaillès, il résulte de cet esprit une non-séparation de la logique et de l’éthique : c’est au nom de valeurs éthiques qui vont de pair avec les exigences dans le domaine de la vérité que Cavaillès s’engage comme résistant. Car ce sont là pour lui des nécessités internes semblables.

Autre apport décisif : le lien entre l’action et la pensée, voire entre le geste et la pensée. D’où ces formulations qui tranchent avec une conception purement intellectualiste des mathématiques, lorsque Cavaillès dit par exemple : « Tout sens posant est en même temps sens posé d’un autre ». Lorsque je réfléchis en mathématiques, ou lorsque j’écris un poème (c’est tout comme), je suis confronté à des choix que je résous chaque fois par un acte. Cet acte était libre au commencement, puis c’est a posteriori qu’il fait ou ne fait pas sens, qu’il s’intègre ou non. Je peux revenir en arrière, ou bien reconnaître dans les meilleurs cas que je suis tout simplement en train de faire ou d’écrire autre chose, une autre théorie ou un autre poème, ainsi le mathématicien intuitionniste pose-t-il une série d’actes distincte de ce que pourrait faire le formaliste, ou bien le logicien (A. Robinson) pose-t-il une nouvelle manière de faire de l’analyse mathématique en fondant sur des bases solides et entièrement nouvelles la notion « d’infiniment petit » (dans l’Analyse non-standard) : il nie pour cela un axiome classique (dit « d’Archimède »), mais sa négation est acte. J’ai dit « je » dans tout ce paragraphe, mais ce n’était que par commodité. Plutôt que « lorsque je réfléchis en mathématiques », je devrais dire : « lorsque les mathématiques se réfléchissent en moi », faisant ici de ce « moi » non pas un agent, un sujet maître d’un processus, mais finalement un réceptacle comme un autre, indifférencié par rapport à un autre, entraîné par le mouvement des objets. La pensée la plus pure, bizarrement, devient processus sans sujet, mais préalable au sujet, avant lui, donc plus concrète que lui. Le mathématicien qui travaille éprouve cette concrétude, qui vient de la force de résistance des choses qu’il thématise, de là, comme en parlait Alain Connes dans son entretien avec Jean-Pierre Changeux, l’impression de vivre avec des entités logico-mathématiques aussi réelles, présentes, plus même, peut-être, que les objets du monde physique, d’où provient finalement la fantasmagorie des objets mathématiques vus comme des essences éternelles, existantes par elles-mêmes, en elles-mêmes, dans un Ciel platonicien. Mais Cavaillès sait répondre à cela que ce n’est qu’illusion, que les objets ne sont pas pré-determinés, et que le développement des mathématiques est toujours imprévisible, comme la vie, comme l’histoire. Comme la poésie.

 « Raison », donc, ici ne signifie pas la raison tatillonne, la réduction de la pensée à un système formel (comme l’ont suggéré maints tenants de l’Intelligence Artificielle), puisque le geste, la décision, le pari, autrement dit : la liberté, y sont intégrés. Qu’est-ce que la liberté ? Pour Spinoza comme pour Cavaillès (et comme pour Sinaceur), elle n’est pas « la négation de tout déterminisme », elle est « l’autodétermination d’un être autonome ». Je note au passage l’opposition qui existe entre ceux qui croient en cette liberté-là et ceux qui pensent que, finalement, tout ce qui arrive devait arriver, qu’on n’y peut rien, rationalisme contre fatalisme : « le fataliste croit à la nécessité des évènements. Le rationaliste croit à la nécessité des enchaînements », dit Hourya Sinaceur.

De quoi répondre en somme à ceux et celles qui font du « rationalisme » leur démon, lui préférant une hypothétique vision quasi-mystique du « destin ».

Qu’avons-nous à faire d’autre, dans notre vie, que nous calquer du mieux que nous pouvons sur ces trajectoires de l’être exemplifiés par le mouvement des objets mathématiques, ou l’écriture d’un poème. Car n’est-ce pas cela, la liberté ? Qui se confond avec le courage : le courage d’être qui l’on est.

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Des lumières… (par dom.A)

Dans le cadre des échanges entre blogs du premier vendredi de chaque mois, échanges appelés «Vases communicants», s’insère une « ronde ». Cette ronde a été envisagée sur le thème des lumières. C’est Hélène Verdier qui en a eu l’initiative. Je donne asile aujourd’hui à Dom. A. qui a pour tous bagages un joli poème et des photos, et moi, je prends mes cliques et mes claques, et je demande un hébergement à Quotiriens. Nous ne nous connaissons pas, ne nous sommes jamais rencontrés. Aucune idée de qui se cache derrière ces masques. Mais c’est la règle du jeu.

À quoi tu penses ?
Je pense que «se réveiller la nuit et habituer
ses yeux à la pénombre» pourrait être une définition de la vie.

Hervé Le Tellier, Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, 1998

J’ai oublié
 les matins de fuite
 aux contours incertains
IF


J’ai oublié
 quand tu prenais le large
 très relativement
IF
J’ai oublié
 celui ou celle qui était là
 sans l’être vraiment
IF
J’ai oublié
 tout ce qui faisait obstacle
 à nos trébuchements
IF
J’ai oublié
 le jour où tu m’as emmené à la piscine
 et tu ne savais pas nager
 mais qu’importe, moi non plus
ronde-DA5
J’ai oublié
 à peu près l’essentiel
 sauf tout le reste
 J’ai oublié
 les lendemains de défaite
ronde-DA7
J’ai oublié
 la façon qu’on avait
 de ne pas se perdre
 ***
 J’ai oublié les
 cadeaux chroniques de nos amis
 prudents
 ronde-DA9
J’ai oublié
 les fenêtres ouvertes et les volets clos
 (à quoi bon se lever)
IF
J’ai oublié
 à quelle heure
 tu rentrais du combat
IF
Mais
 Je n’oublierai pas
 d’éteindre la lumière
  ronde-DA12
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Revenant des Revenants

les-revenants_mario-del-curto_carrousel_02Aux temps du familialisme à tout crin, de l’adoration de la cellule familiale dernier lieu de lien social, d’amour et de fidélité, aux temps où pas touche à nos enfants, innocentes créatures que le venin de l’école risque de corrompre, ils sont si bien en famille entre un père qui s’affaire et une mère qui veille à ce qu’ils ne salissent pas de leurs souliers sales les tapis en laine qui s’effiloche, il faut un certain courage pour monter et montrer les pièces d’Ibsen, témoignages d’un autre temps, où l’on abordait les questions sur l’origine des névroses et des angoisses.  « Les revenants », d’Henrik Ibsen, magistralement mis en scène par Thomas Ostermaier, avec les acteurs et actrices remarquables que sont Valérie Dréville, Mélodie Richard ou Eric Caravaca, était donné vendredi soir à la MC2 de Grenoble (malheureusement dans une salle bien trop grande, à l’acoustique déplorable, rendant l’écoute difficile lorsqu’on est dans les derniers rangs et que la majeure partie des échanges entre les personnages devraient se faire à voix basse, comme chuchotée… Quand donc les promoteurs de spectacles comprendront-ils qu’il ne sert à rien de bourrer les salles avec le maximum de monde si c’est pour que les derniers rangs soient condamnés à sortir frustrés de la représentation ?). Un raccourci des passions et des pulsions qui peuvent traverser un corps familial, famille lieu des secrets bien gardés, souvent foyer de névroses. Regardez ici la mère, elle a, jeune, épousé un homme dominateur, coureur de jupons, fêtard, elle a caché ses frasques, jusqu’à son fils, Oswald, soigneusement mis à l’écart, soi-disant « préservé », fils malade psychiquement maintenant, qui rêve que la jeune Régine le délivre de son enfer, mais le peut-elle, le veut-elle, elle qui a été élevée « presque comme la fille de la maison »… et pour cause. Regardant le texte, je découvre qu’étrangement il est dépourvu d’indications scéniques, c’est donc au metteur en scène de choisir les mouvements, les gestes, les allers et venues sur scène, à lui donc de présenter sa version des faits. Des faits qui, ici, culminent à la fin, lorsque la mère enlace, embrasse le fils, veut le faire rentrer en elle, dans son corps nu qui étreint celui, presque aussi nu, de son fils. Valérie Dréville, dans ce rôle de mère hystérique montre tout son talent, et Mélodie Richard, que l’on dit très prometteuse, si, au début paraît un peu terne, éclate dans la scène où elle se révolte, renouvelant complètement la panoplie des gestes du désespoir.

L’autre jour, sur le plateau de « Ce soir ou jamais », on s’empaillait comme d’habitude, bien que là, il n’y eût qu’une défenseuse des valeurs familiales traditionnelles, il était question de la famille – de quoi parle-t-on en ce moment ? – et sur la fin, un professeur de cinéma dans une université de Toulouse parlait de la représentation de la famille dans les films français, qui déborde aujourd’hui. Aussi disait-il, plus personne aujourd’hui n’oserait reprendre ne serait-ce qu’un instant les propos qui se tenaient dans les années soixante-dix : David Cooper était best-seller avec son livre « Mort de la famille », Ken Loach se révélait par ce beau film qu’était « Family Life », Ronald Laing écrivait « Nœuds », texte se présentant comme une liste de poèmes, chacun tentant d’exprimer par des phrases complexes, à la structure auto-référentielle, les impasses innombrables de la relation familiale, génératrices selon lui des névroses dont on souffre ou dont on a souffert. Billevesées ? Je sais quant à moi ce que m’ont apporté ces lectures à une époque où, comme bien des jeunes, je me sentais mal dans ma peau…

Avec Valérie Dréville > Jean-Pierre Gos > François Loriquet > Mélodie Richard > Matthieu Sampeur Production déléguée Théâtre Vidy-Lausanne Coproduction Théâtre Nanterre-Amandiers > MC2: Grenoble > Maison de la culture d’Amiens centre de création et de production > Théâtre de Caen >

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Sloterdijk et le zoo humain

50028620-p-590_450Ecrire – penser – lire… Je trouve dans la prose du philosophe allemand Peter Sloterdijk, au centre de nombreuses polémiques en Allemagne ces dernières années, comme un prolongement possible à la réflexion entamée dans un précédent billet. Notamment à propos du danger qu’il y aurait à laisser la lecture tomber en désuétude, voire disparaître (et les bibliothèques brûler sans réagir). Le texte s’appelle « Règles pour le parc humain », titre extrêmement provocateur, réponse à la fameuse lettre de Heidegger sur l’humanisme. Ce texte a été publié sous forme de livre, dans une traduction d’O. Mannoni, aux éditions Mille et Une nuits en janvier 2000 et il fait 64 pages. On peut le lire sur le web, grâce à la revue en ligne « Multitudes ».  Il commence ainsi :

« « Les livres, observa un jour le poète Jean Paul, sont de longues lettres adressées à des amis ». On ne saurait définir avec plus d’élégance la caractéristique et la fonction de l’humanisme : il est, dans sa quintessence, une télécommunication, une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture ».

s4720146Mais il se termine – à mon goût  – plutôt mal. L’influence nietszchéenne est passée par là.  Sloterdijk prétend que l’humanisme, autre nom de la lutte permanente que nous avons à mener contre la barbarie, qu’il nomme aussi « ensauvagement » en référence aux bêtes sauvages, a passé jusqu’ici par la lecture, l’écriture donc aussi. Et évidemment la littérature. L’humanisme bourgeois national du XIXème siècle se serait bâti sur le culte des grands textes, les textes qu’il fallait lire pour être admis dans une élite respectée, comme si la littérature n’avait eu d’autres fins que permettre la sélection (« Selektion » dit le philosophe allemand, pour que cela rime bien avec « Lektion »). Bourdieu ne suggérait finalement pas autre chose dans « La distinction », et même, plusieurs années auparavant, dans « La reproduction ». Mais c’était un point de vue de sociologue, qu’on admettra donc comme partiel, ne donnant pas lieu nécessairement à une théorisation globale au bout de laquelle on désignerait le processus même de la lecture comme coupable. Car en fin de compte, pour Sloterdijk, les jeunes paumés des cités, souffrant essentiellement d’un abandon de la part des politiques publics, auraient raison de prétendre qu’ils se rebellent contre la lecture, qu’ils prétendent « obligée », et de brûler les bibliothèques parce que, par la lecture, ce que l’on chercherait, c’est à les endormir, leur faire accepter tranquillement leur destin, les « domestiquer » en quelque sorte. Et « domestiquer » est justement le mot qu’emploie Sloterdijk, tant il est persuadé qu’une société ne peut vivre de façon « humaniste », c’est-à-dire « désensauvagée », qu’à condition de posséder des techniques de domestication, analogues à celles pratiquées sur les animaux, qui furent sauvages et menacent parfois eux aussi de retourner à l’état sauvage.  La différence tiendrait seulement à ce qu’il s’agirait d’une domestication d’une partie de l’humanité par une autre… La référence vient de Nietszche, je le disais, le philosophe fou qui fait tant… je n’ose pas dire « bander », non c’est inconvenant, mais je le dis quand même, les philosophes post-modernes qui cherchent où pourrait bien se trouver le point ultime de la subversion intellectuelle, qui en ont fini avec Marx et Freud depuis longtemps, et qui se disent que le vieux Nietszche donne encore du grain à moudre, quitte à flirter avec les extrêmes, le culte du surhomme, la volonté de puissance et la domestication d’autrui.  Parlant des hommes, Nietszche écrit : « Au fond, bien simplement, ils veulent une seule chose avant tout : que personne ne leur fasse du mal.  Leur est vertu ce qui rend modeste et docile ; ainsi du loup ils firent le chien, et de l’homme même la meilleure bête domestique au service de l’homme. » (Ainsi parlait Zarathoustra. Folio, p. 209). Ce que Sloterdijk commente en disant : « Dans cette rhapsodie se dissimule sans nul doute un discours théorique sur l’homme comme puissance capable d’apprivoiser et de faire de l’élevage ». Nous voilà donc orientés vers un discours sur l’élevage, l’élevage de qui ? des humains. Un élevage auquel la lecture ne suffit plus. D’autres liens sont apparus dans les dernières décennies, on parlera par exemple des réseaux sociaux, et un autre modèle s’est répandu. Le Platon du « Politique » parlait déjà de l’homme d’état comme d’un gardien de troupeau. Quand les dieux se sont retirés, il a bien fallu désigner les plus aptes parmi les hommes à assurer la fonction de gardiennage… Pour les philosophes post-modernes, non seulement les dieux se sont retirés, mais aussi désormais les grands chefs. Que faire alors à l’heure où chacun d’entre nous peut prétendre être élu aux fonctions de « domestiqueur » ? Nul ne le sait, pas plus Sloterdijk que quiconque. Peut-on imaginer un « élevage sans éleveur » ? On peut certes dire  : « Quand les possibilités scientifiques se développent dans un domaine positif, les gens auraient tort de laisser agir à leur place, comme s’ils étaient aussi impuissants qu’avant, un pouvoir supérieur, que ce soit Dieu, le destin ou les autres.  […] il faudrait donc, à l’avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des anthropo-technologies. Un tel code modifierait rétrospectivement la signification de l’humanisme classique, car il montrerait que l’humanitas n’est pas seulement l’amitié de l’homme avec l’homme, mais qu’elle implique aussi – et de manière de plus en plus explicite – que l’homme représente la vis maior pour l’homme ». Mais cela ressemble à un vœu pieux. Par quelles ressources insoupçonnées, la mise en réseau télématique et les techniques émergentes en biotechnologie vont tout à coup nous catapulter vers de nouvelles normes de vie et de communication ? Un peu comme si l’on attendait des mailles d’un réseau que, tout à coup, elles s’auto-organisent pour produire autre chose, une qualité supérieure, une nouvelle forme émergente… Qui sait ? cela arrivera peut-être…

Mais en attendant, ne peut-on pas aussi se dire que si la lecture ainsi ne joue plus son rôle, ou du moins le rôle que Sloterdijk lui assigne, puisque « la littérature, la correspondance et l’idéologie humaniste n’influencent plus aujourd’hui que marginalement les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel », alors c’est tant mieux. Après tout, voilà une fonction humaine devenue libre, qui fonctionnerait à vide, pour le seul plaisir, pour notre seul bonheur et pour la seule fin de mieux se connaître soi-même, par exemple. Ce serait alors un gain. Gain égoïste ? Rien n’est moins sûr, tant c’est parfois lorsque une entreprise n’a plus de finalité apparente, qu’à la fin, elle remplit le mieux celle qu’on aurait aimé lui voir accomplir… Ici, tout simplement la civilisation des mœurs…

Il reste aussi qu’on peut dire que « domestication » n’est pas le bon mot, qu’il est sciemment provocateur, et qu’il n’y a pas beaucoup « d’arguments » dans le texte de Sloterdijk, comme le diraient les philosophes analytiques… Juste des « intuitions », une « communauté d’intuitions » remontant à Nietszche et Platon. Que ces intuitions bien sûr doivent être prises en compte, qu’elles nous donnent à réfléchir… est incontestable. Que Sloterdijk touche juste quand il évoque la barbarie quotidienne – quand il écrit que l’ensauvagement reprend le dessus, « qu’il s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de l’homme par le divertissement désinhibant que sont les médias » – nous en avons des preuves chaque jour. Que faire cependant en attendant que se mette en place – peut-être – enfin une auto-régulation de la société qui soit comme une nouvelle Renaissance ?

Les-Bêtes-du-Sud-Sauvage-1024x681Cette photo du film « Les Bêtes du Sud sauvage« , de Benh Zeitlin, avec la petite Quvenzhané Wallis, sorti en 2012, me semble venir ici à propos. Ce film projette dans un avenir pas si lointain une société où, pour se protéger des débordements d’un fleuve sauvage, on enferme les humains dociles qui ont des revenus suffisants dans des villes protégées, pendant que les pauvres, les rétifs, les rebelles sont laissés à eux-mêmes dans des huttes de branchages à la merci des éléments, et dans le voisinage des bêtes de plus en plus nombreuses et monstrueuses. La fable se termine sur une note positive : l’enfant est sauvé par un troupeau de bisons venu d’au-delà des âges. Mais elle fournit un exemple, sans doute, de dérive dans l’organisation des parcs humains… et qui nous parle, car déjà les sans abris, dans la compagnie de leurs chiens à moitié sauvages, peuplent silencieusement les rues et avenues de nos cités sans que nous n’y attachions beaucoup d’attention. Et quand ce n’est pas « silencieusement », leurs hurlements dans la nuit noire, qui devraient nous glacer le sang, ne font que nous agacer. Et on ne souhaite qu’une chose : se rendormir.

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