Revenant des Revenants

les-revenants_mario-del-curto_carrousel_02Aux temps du familialisme à tout crin, de l’adoration de la cellule familiale dernier lieu de lien social, d’amour et de fidélité, aux temps où pas touche à nos enfants, innocentes créatures que le venin de l’école risque de corrompre, ils sont si bien en famille entre un père qui s’affaire et une mère qui veille à ce qu’ils ne salissent pas de leurs souliers sales les tapis en laine qui s’effiloche, il faut un certain courage pour monter et montrer les pièces d’Ibsen, témoignages d’un autre temps, où l’on abordait les questions sur l’origine des névroses et des angoisses.  « Les revenants », d’Henrik Ibsen, magistralement mis en scène par Thomas Ostermaier, avec les acteurs et actrices remarquables que sont Valérie Dréville, Mélodie Richard ou Eric Caravaca, était donné vendredi soir à la MC2 de Grenoble (malheureusement dans une salle bien trop grande, à l’acoustique déplorable, rendant l’écoute difficile lorsqu’on est dans les derniers rangs et que la majeure partie des échanges entre les personnages devraient se faire à voix basse, comme chuchotée… Quand donc les promoteurs de spectacles comprendront-ils qu’il ne sert à rien de bourrer les salles avec le maximum de monde si c’est pour que les derniers rangs soient condamnés à sortir frustrés de la représentation ?). Un raccourci des passions et des pulsions qui peuvent traverser un corps familial, famille lieu des secrets bien gardés, souvent foyer de névroses. Regardez ici la mère, elle a, jeune, épousé un homme dominateur, coureur de jupons, fêtard, elle a caché ses frasques, jusqu’à son fils, Oswald, soigneusement mis à l’écart, soi-disant « préservé », fils malade psychiquement maintenant, qui rêve que la jeune Régine le délivre de son enfer, mais le peut-elle, le veut-elle, elle qui a été élevée « presque comme la fille de la maison »… et pour cause. Regardant le texte, je découvre qu’étrangement il est dépourvu d’indications scéniques, c’est donc au metteur en scène de choisir les mouvements, les gestes, les allers et venues sur scène, à lui donc de présenter sa version des faits. Des faits qui, ici, culminent à la fin, lorsque la mère enlace, embrasse le fils, veut le faire rentrer en elle, dans son corps nu qui étreint celui, presque aussi nu, de son fils. Valérie Dréville, dans ce rôle de mère hystérique montre tout son talent, et Mélodie Richard, que l’on dit très prometteuse, si, au début paraît un peu terne, éclate dans la scène où elle se révolte, renouvelant complètement la panoplie des gestes du désespoir.

L’autre jour, sur le plateau de « Ce soir ou jamais », on s’empaillait comme d’habitude, bien que là, il n’y eût qu’une défenseuse des valeurs familiales traditionnelles, il était question de la famille – de quoi parle-t-on en ce moment ? – et sur la fin, un professeur de cinéma dans une université de Toulouse parlait de la représentation de la famille dans les films français, qui déborde aujourd’hui. Aussi disait-il, plus personne aujourd’hui n’oserait reprendre ne serait-ce qu’un instant les propos qui se tenaient dans les années soixante-dix : David Cooper était best-seller avec son livre « Mort de la famille », Ken Loach se révélait par ce beau film qu’était « Family Life », Ronald Laing écrivait « Nœuds », texte se présentant comme une liste de poèmes, chacun tentant d’exprimer par des phrases complexes, à la structure auto-référentielle, les impasses innombrables de la relation familiale, génératrices selon lui des névroses dont on souffre ou dont on a souffert. Billevesées ? Je sais quant à moi ce que m’ont apporté ces lectures à une époque où, comme bien des jeunes, je me sentais mal dans ma peau…

Avec Valérie Dréville > Jean-Pierre Gos > François Loriquet > Mélodie Richard > Matthieu Sampeur Production déléguée Théâtre Vidy-Lausanne Coproduction Théâtre Nanterre-Amandiers > MC2: Grenoble > Maison de la culture d’Amiens centre de création et de production > Théâtre de Caen >

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3 commentaires pour Revenant des Revenants

  1. La réaction est en marche…

    Mais au Tea-Party à la française, avec un Jean-François Copé qui semble rencontre quelques problèmes avec les poils, ou un Georges Fenech qui ne sait plus à quel sein se vouer, on préférera toujours s’enfiler un Jack Daniel’s de derrière les fagots : halte à la prohibition !

    Et longue vie au théâtre qui chamboule tout, surtout les rétrogrades en soutanes mentales.

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  2. Debra dit :

    Sigh. Vous savez, il y a un blog aux U.S., en anglais si vous avez la patience, et la compétence de le lire : « Unqualified Reservations », qui est tenu par un egghead féru d’informatique, et un minimum cultivé dans l’histoire. (Si vous êtes un homme, on lira vos commentaires. Si vous êtes une femme…)
    Il a une dent contre la Révolution Française (un Américain, vous vous rendez compte, et pas un fan du Tea Party ??, un qui a traversé la maladie « progressiste » et en est sorti transformé), et il faudrait pas mal de patience de lecture pour comprendre TOUTES les reproches qu’il adresse à cet épisode assez… catastrophique de l’histoire française, qui continue encore et toujours de produire les remous dans notre modernité.. mondiale, et pas les plus heureux, d’ailleurs.
    Il me faudrait un livre, et du temps que je ne veux pas consacrer ici pour faire le lien entre le gigantisme de la salle de MC2 où vous n’avez pas trouvé votre bonheur pour regarder une pièce de théâtre qui traite de.. l’INTIMITE, de l’intérieur, qui pâtit terriblement d’être mise en scène dans le hall de gare qu’affectionne notre modernité, et le rôle de la famille comme lieu où se structure quelque chose de cette intimité pour l’être humain. Historiquement… dans notre civilisation…
    Il serait naïf de votre part de vous imaginer que la famille ne serait pas… une structure ? une institution humaine, donc, pas un petit îlot où la GRANDE SOCIETE DU DEHORS n’a pas de place. Surtout dans la mesure où nous traînons avec nous dans nos têtes, nos coeurs, nos corps ces.. oppositions ? qui nous aident à savoir qui nous sommes dans les différents… lieux ? où nous nous déplaçons (dehors/dedans, intime/public, par exemple). Famille, lieu d’origine de la névrose ? Ah bon, comme quoi une petite dose de… fourmilière viendrait à bout de la névrose ??
    On ne peut pas tout avoir. Depuis que nous avançons de plus en plus sur le chemin joyeux et lumineux de la fourmilière, les occasions de voir la pièce d’Ibsen dans un contexte favorable à l’intimité risquent de se faire plus… rares. Et l’intimité ? Une civilisation droguée à la transparence, qui traque le secret… honteux ou pas, n’a cure de l’intimité…
    Tout… sur la place publique… pour notre plus grand bien, bien entendu…le bien social…
    Je ne comprend vraiment pas ceux qui sont pressés de devenir des fourmis… même pour la bonne cause, le bonheur, et tout le schmilblik.( La fourmilière est un très très vieux projet de l’Occident, d’ailleurs, mais je n’en dirai pas plus.)
    Je trouve cela plus qu’amusant comment les plus belles, et intéressantes découvertes de Freud, et d’autres psychanalystes, ont été transformées (faute à la.. vulgarisation ?) en poncifs et dogmes qui travaillent contre leurs fondateurs. Ainsi va le monde, n’est-ce pas ?

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  3. Helas DEBRA,famille et societe fourmiliere peuvent conduire a la nevrose et se succeder,et s’inter penetrer. Y at-il sur cette terre un lieu protege de tout? Certes non. Apres ce qui est important c’est ce qu’on fait de-et avec_ ces blessures.OK?tout est mis sur la place publique,tout est vulgarise,donc transforme,parfois dangeureusement .Freud a eu le merite d’etre le premier vrai psy,s’il s’est parfois trompe,d’autres aussi. OUI,la VULGARISATION ,si bien nommee est dangereuse. Quand nos cerveaux seront devenus transparents,livrant nos pensees les plus intimes,cela sera invivable…Donc je vais peu sur les forums,pour ma part; Le MONDE,sais pas ou il va……

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