Anonymes anonymes

C’est drôle. Je présume que les écrivain-e-s , les romancier-cière-s se renseignent, avant d’écrire, sur les tendances actuelles, sur ce qui est porteur dans l’actualité. Il semble que dans le temps présent, le thème de l’anonymat soit en vogue, après, sans doute, que Pierre Rosanvallon ait lancé son entreprise d’exploration de la vie au quotidien, où il est question des invisibles, de ceux qu’on ne connaît pas, du grain fin de notre société (voir billet du 26 février). angot-christineSur la lancée, Christine Angot(1) publie « La petite foule » : ce sont, dit-elle, des hommes, des femmes, ils sont jeunes, vieux ou entre deux âges, riches, pauvres ou ni l’un ni l’autre. Elle les décrit, les affuble d’une désignation : il y a « le Parisien d’adoption », « la retraitée du textile », « le client des grands hôtels »… Une galerie de portraits en somme, ou de « caractères » comme on disait au temps de La Bruyère. Et c’est ce qui me gêne un peu : cette façon de les nommer, et en les nommant de les essentialiser, comme si, sous tous ces destins individuels, on cherchait des types. claudine-tiercelin-coverMadame Tiercelin, au collège de France (cours écoutables sur le site du collège) parle justement de l’essentialisme, cette doctrine bousculée par la modernité et que, pourtant la métaphysique remet au goût du jour. Mais c’est un essentialisme particulier. La métaphysicienne en parle à propos des espèces naturelles. On doit faire la différence, dit-elle, entre l’essence liée à l’individu et celle qui est liée à l’espèce. Pour une espèce, on peut dire sans doute qu’il existe un ensemble de traits A en vertu duquel elle est cette espèce, et pas une autre, sans cet ensemble de traits, elle ne le serait pas. C’est dans ce sens là qu’on peut parler de propriétés essentielles de l’espèce. C’est très différent de dire qu’un individu donné est essentiellement de cette espèce. Car on peut imaginer qu’un individu, elle dit François Hollande ( !) existe dans certains mondes possibles sans avoir les propriétés d’un humain : il n’est alors pas essentiellement un humain. Mais dans tous les mondes possibles, la notion d’humain conserverait le même ensemble de traits caractéristiques. Ainsi déterminer si un individu appartient à une espèce est toujours difficile. On peut parler de l’espèce bien entendu, mais le discours risquera d’être abstrait, or ce qui nous intéresse dans la fiction c’est l’individu, pas l’espèce. Alors le ranger dans un type… dire qu’il est le « Parisien d’adoption – type » etc. je ne vois pas très bien l’intérêt. A moins que ce que veuille nous dire madame Angot soit d’un autre ordre : que si elle étiquette chaque courte narration du nom d’un type (« La retraitée du textile », « la coiffeuse à domicile », « le chauffeur-routier »…) c’est pour relever que l’individu dont elle fait le portrait appartiendrait à ce type par accident. Cela devient alors plus intéressant : il s’agit de mettre en avant la tension qui existe entre une détermination sociale, imposée à l’individu (« tu es une retraitée du textile », « tu es un conducteur de bus », « tu es un intellectuel laid »…) et quelque chose qui n’a rien à voir avec ça comme elle le disait dans une interview sur France Culture, ce samedi après-midi, au cours de l’émission « La suite dans les idées ». Le journaliste qui l’interviewait dans cette émission parlait alors, faisant référence à Bourdieu, « d’individus épistémiques ». Je ne sais pas bien ce que sont de tels individus, je présume qu’il s’agit d’individus à qui on donne un nom arbitraire parce qu’on ne peut pas leur donner leur vrai nom (Bourdieu aurait en effet introduit cette notion dans son livre sur « homo academicus » où, bien entendu, pour des raisons bien compréhensibles, il ne pouvait pas désigner par leur vrai nom les personnes dont il décrivait le comportement). Mais alors pourquoi donner un nom qui sonne comme le nom d’une espèce ?
Je ressens donc un malaise à lire ces textes précédés d’un titre formé d’un groupe nominal défini, car je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’agit bien là d’un type que l’on prétend décrire. Or, évidemment, il n’y a pas de raison pour que le chauffeur-routier soit obsédé par le sida, ou que la coiffeuse à domicile ait pour compagnon un retraité de l’armée qui se suicide. Ces évènements relèvent bien de l’accidentel, on est loin des types.
En dépit de ce malaise, toutefois, le livre se consomme avec plaisir : c’est comme si le mode de narration choisi nous permettait de voyager d’un moi à l’autre, avec une vitesse vertigineuse, entrant dans un nouveau personnage à l’instant même où on quitte l’ancien. Joli tour de force, qui nous conduit à un panorama social. J’ai aimé dans son interview que Christine Angot se rebelle contre une certaine classification qui a voulu la ranger dans la case des romanciers de l’intime, et l’attitude d’une certaine critique qui en découle, de se déclarer surprise de ce qui apparaîtrait comme un changement d’orientation. De fait, dit-elle, « ce n’est pas parce qu’il y a rapport entre deux personnes que ce rapport est nécessairement intime » (elle prend l’exemple de l’inceste, un thème d’un de ses précédents romans), bien souvent en réalité, il est public, et il l’est même chaque fois que ce rapport devient un rapport de domination, de possession, rapport de force exercée sur un corps. Voilà qui brouille un peu les pistes, les classifications habituelles, et c’est tant mieux. Reste évidemment que dans cette galerie de portraits, il n’y a pas « la romancière sociologue » ou même mieux : « la romancière Angot ».

BourdieuL’hommage à Bourdieu n’est donc pas complet : lui posait aussi la question de la réflexivité. Comment le sociologue pouvait-il prétendre analyser les rapports de force, les habitus d’un groupe social, en l’occurrence par exemple les universitaires, sans s’inclure lui-même dans les portraits qu’il en faisait ? Il ne faut pas répondre ici qu’elle l’a déjà fait, elle qui passe pour une championne de l’auto-fiction, car c’est une chose d’écrire un livre entier où l’on étale son existence et une autre de s’inclure dans une galerie de portraits, c’est-à-dire de se faire côtoyer les autres, avec le mélange de tendresse et de dérision qu’on leur réserve d’habitude, et que l’on ressent souvent à la lecture de ce « roman » (qui n’en est pas vraiment un, en fait).

(1) Annie Ernaux aussi publie quelque chose du même ordre, dont quelques extraits ont circulé sur le web avant parution, il y est question de son rapport aux supermarchés. Ici, pour ce que j’en ai lu : grosse déception. Jusqu’à maintenant, la romancière avait cherché à privilégier une écriture « plate », elle y arrivait fort bien, mais de là à passer à plus d’écriture du tout… il devrait y avoir une marge à ne pas franchir.

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2 commentaires pour Anonymes anonymes

  1. Il faudrait que « madame Angot » (elle serait la fille de… ?) obtienne une chaire au Collège de France, ainsi elle pourrait créer une nouvelle catégorie dans le tome II qui devrait suivre sa première étude : « L’écrivain, Bourdieu, mais c’est bien sûr ! ».

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  2. Décidément, nous sommes dans les lectures croisées : pendant que tu lis « Les douze tribus d’Hattie », je viens de finir le petit livre d’Annie Ernaux que tu évoques… Compte rendu sur mon blog pendant ce weekend (pas de 2ème tour à Lanleff, donc un peu de temps….)

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