Penone et la petite fille

minie designant Il était une petite fille de six ans qui découvrait l’art pauvre, entendez l’art qu’on fait avec deux bouts de bois ou bien des tas de feuilles qu’on emprisonne dans des grillages serrés, ou bien encore des épines d’acacia qu’on plante, acte cruel, au nu de la toile blanche pour y dessiner quoi ? des lèvres, peut-être ou bien une source au milieu des talus et des sous-bois humides. Elle courait sur un parquet verni, allant de surprise en surprise, voyant un grand oiseau échassier sous une reproduction d’arbre qui ploie sous l’attraction des cordes, et attirant l’adulte vers une sculpture en apparence mais qui est en réalité rendue par le seul artifice du crayon sur une gigantesque toile blanche. Elle ne savait plus quoi, de la nature au minie et les feuilles2dehors et de sa reproduction en dedans, était art et peinture, dessin et sculpture, jusqu’à prendre ce petit tas de neige qui n’a pas fondu pour une œuvre de l’artiste. C’était bien ce que souhaite sûrement Penone, lui qui recrée des pierres à partir de vraies pierres pour montrer qu’en travaillant la matière, on peut aussi, parfois, égaler le cosmos. Et l’esprit de la petite fille s’en allait, heureux et épanoui, vers le fond des forêts mystérieuses qu’on voit depuis la baie descendre de la montagne qui fait face au musée.

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La petite lumière d’Antonio Moresco

Il n’y a pas que Giono(*), ni que la Drôme, mais l’Italie peut-être, dans ses montagnes presque inaccessibles, ses chemins qui se perdent dans les forêts denses de chênes, de hêtres, parfois de châtaigniers. Ses maisons en ruines et abandonnées, hameaux où il ne reste plus personne, pierres disjointes, toits effondrés, lieux où il ne faut pas pénétrer de peur de se recevoir sur le crâne une poutre ou un coin de ciel qui se serait décroché. Ce genre de paysage où finalement la végétation reprend tout, où les animaux de toutes sortes, des blaireaux et des sangliers, furètent et demeurent en arrêt sitôt qu’un marcheur les dérange, est la matière du court roman, « La petite lumière » (ed. Verdier) d’un écrivain italien peu connu chez nous, s’il semble l’être en Italie, Antonio Moresco, né en Antonio-Moresco[1]1947 à Mantoue. C’est autre chose que Giono, plus moderne évidemment, et plus inquiétant. C’est ce que je lisais auprès de mon poêle à bois, le roman ayant été choisi justement parce que, dès les premières lignes lues chez le libraire, j’avais cru percevoir un rapport, une analogie, avec le coin de Drôme où j’élis domicile, et une communauté d’attitude peut-être entre le narrateur et moi, du moins aussi longtemps que je me plaisais à rester immobile au sein de ce paysage, pouvant faire mienne cette description qui débute le livre : « Le soleil vient juste de s’effacer derrière la ligne de crête. La lumière s’éteint. En ce moment, je suis assis à quelques mètres de ma petite maison, face à un abrupt végétal. Je regarde le monde sur le point d’être englouti par l’obscurité. Mon corps est immobile sur une chaise en fer dont les pieds s’enfoncent de plus en plus dans le sol, et pourtant de temps en temps, j’ai le souffle coupé, comme si je chutais assis sur une balançoire aux cordes fixées en quelque endroit infiniment lointain de l’univers ». Sauf que moi, je ne suis pas tout à fait « venu pour disparaître » et que je ne suis pas non plus « dans un hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant ». Il y a le passage d’une automobile juste au ras de l’escalier, deux ou trois fois dans la journée, peut-être s’agit-il de P., l’apiculteur qui revient du marché où il a tenté de vendre sa production – miel de lavande surtout, mais aussi miel de pin et de thym – ou sinon de J-C., le beau-frère du maire, revenant d’un voyage à l’étranger, et puis c’est à peu près tout. Il y a eu un chien aussi, qui s’est mis à aboyer quand nous sommes passés devant lui, et un homme voûté, claudiquant légèrement qui s’engouffrait dans la ruelle en direction de la petite maison où il vit avec sa compagne. Le livre de Moresco, pour revenir à lui, est merveilleusement écrit et il est plein de mystères. Le narrateur, qui a fui le monde, se retrouve seul face à l’univers, les animaux, les arbres, les secousses telluriques, les aléas du climat. Il tenterait bien d’engager la conversation mais personne ne lui répond. Sauf les hirondelles. Sur lesquelles il revient souvent. Ce sont des flèches en folie, « mais qui, pourtant, ne volent pas comme des flèches, qui décrochent, plongent, changent soudainement de direction, trissent ». Il leur parle : « Comment on pourrait définir, au niveau médical, votre nature hyperkinétique, votre état mental : névrose moteur, hystérie, schizophrénie ? j’ai crié encore à l’une d’elles qui est descendue plus bas que les autres. – En attendant, prends-toi ça ! Elle m’a répondu. Un instant après, j’ai été touché en plein front par un jet sorti du petit trou pulsatif au milieu des plumes de ce petit corps fou en vol ». La nature est hostile. La nature est curieuse. Comme l’est ce blaireau qui ne peut traverser la route tant que le narrateur est là, comme s’il ne pouvait en détacher ses yeux. La nature est parcourue de phénomènes énormes comme les tremblements de terre, les chauves souris qui volent la nuit et les bourdons qui s’écrasent. Il y a aussi des lueurs étranges qu’on a du mal à expliquer. Ainsi, quelle est cette lumière qui, le soir s’allume sur l’autre versant, juste en face ? Et comment l’atteindre, surtout quand c’est l’hiver et que les roues patinent dans des chemins à ornières verglacées ? Qui renseignera sur cette lumière qui s’allume dans le lointain ? Le berger d’Albanie qui garde son troupeau mais cache derrière son aspect fruste une connaissance étendue des OVNIs et autres phénomènes paranormaux ? Les deux ou trois clients de l’épicerie nauséabonde du village voisin ? Personne. Il faudra y aller, dénicher la maison perdue où…

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C’est un enfant qui vit là. Mais quel enfant ! D’abord il porte des culottes courtes et promène un cartable d’autrefois, ensuite il prétend aller à l’école, mais uniquement à l’école du soir… dont bien sûr, nul, dans le village d’à côté, n’a entendu parler. Alors, notre narrateur, la nuit, va guetter ce qui se trame autour de l’école, et il y rencontrera un vieux concierge qui, le jour, se bat contre les encriers vides ou ceux que les garnements en blouse grise ont remplis de papier buvard pour pomper l’encre, et la nuit, ouvre et ferme les grands battants du portail sinistre par où l’on voit passer, comme des ombres, les blouses grises et têtes baissées des enfants… morts.

Inutile de dire que ce livre m’a fait frissonner. Poésie, mystère, métaphysique s’y mélangent, les grandes questions du temps : « Comment savoir si au-dessus du ciel il y a un autre ciel ? […] Comment savoir si la lumière n’est pas elle aussi à l’intérieur d’une autre lumière ? ». Je frissonne aussi quand je lis ce passage, qui clôt un chapitre – le narrateur s’est posté devant le grand portail et a vu sortir les enfants de « l’école du soir » – « Quelle peine ils font les enfants morts quand ils sortent comme ça des écoles plongées dans le noir, la nuit, tout seuls ! Mais au fond… les enfants vivants ne font-ils pas autant de peine ? ».

la-lucina-146x226[1]Antonio Moresco est venu parle de son livre ce jeudi à la librairie « Le Square », à Grenoble, et je l’ai rencontré. Il était en compagnie de son traducteur, Laurent Lombard. Rencontre passionnante (bien introduite par le directeur de la librairie, d’ailleurs, qui ayant bien lu le livre, en faisait une analyse fine), où il devenait de plus en plus évident que cet enfant mort, c’est bien celui que nous portons tous en nous, celui qu’il a fallu tuer pour que nous puissions devenir adultes, et que cette nuit qui englobe le récit la plupart du temps est bel et bien aussi cette nuit que nous portons en nous, notre partie sombre. La lumière dans la nuit est celle que nous parvenons toujours à voir luire du plus profond de notre obscurité, lorsque les autres lumières se sont éteintes complètement autour de nous. Il en ressort que ce « roman », à la fin, est singulièrement optimiste. Parmi l’assistance, je crois que j’étais le seul à l’avoir lu… ce qui me donnait une avance sur les autres auditeurs. J’en ai profité pour lire à son auteur la courte phrase citée plus haut, concernant la peine que nous ressentons à voir les enfants à la sortie de l’école, parce que je voulais l’entendre commenter cette phrase. Après avoir expliqué (en italien) la genèse du livre et la part fondamentale qu’y prend l’enfant, Antonio Moresco a conclu en disant qu’il prenait à son compte la fameuse phrase française, qu’il a dite en français cette fois : « l’enfant, c’est moi ».

***

A l’heure des signatures, j’expliquai à Laurent Lombard que si cette phrase m’avait autant touché, c’était parce que je ressentais ce qu’elle exprime chaque mercredi 11h30 quand je vais attendre ma petite fille à la sortie de l’école, tant souvent les écoles (en tout cas celle-ci) sont tristes, bâtiments gris à l’image de prisons, lieux où s’échangent les premiers horions, où s’expérimentent les premières détresses morales, les enfants étant abandonnés à eux-mêmes dans les cours de récréation, sous le regard souvent vide de surveillants (aïe, mes amis instituteurs vont encore me tomber sur le poil).

***

Autre question posée à Antonio Moresco : « et les tremblements de terre ? On n’en a pas parlé, quel rôle jouent-ils ici ? ». Alors, l’écrivain a dit que cette scène où le narrateur se voit enfoui sous les décombres suite à une secousse tellurique, elle représentait pour lui la longue période (quinze ans) où il essayait de se faire entendre (c’est-à-dire publier) sans y parvenir. Sa faible voix ne parvenait pas à sortir dans l’univers des lettres italiennes. Moresco a produit une œuvre considérable (plus de 3000 pages), non traduite en français, ce petit livre (« la petite lumière ») étant le premier à sortir chez nous. Le traducteur annonçait pour cet automne un deuxième (« Fable d’amour »), dont il nous a lu le début.

Le livre que nous commentions ce jeudi soir s’ouvre par une « lettre à l’éditeur » dans laquelle l’écrivain explique qu’il s’agit d’une histoire surgie d’une « zone profonde de [sa] vie, c’est comme une petite boîte noire ». Cela nécessitait quelques éclaircissements, la boîte noire est ici à interpréter comme celle des avions (pas comme celle de la psychologie expérimentale !), autrement dit ce concentré qui contient toutes les informations sur un vol. On comprend alors à quel point ce livre s’imposait, à quel point il brille lui-même comme une lumière dans la nuit, pas seulement pour l’auteur, mais pour nous-mêmes.

(*) cf. billet précédent

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Un lieu sans divertissement

Giono[1]Giono. Cette maison dont je parlais hier, cette maison en Provence, dans la Drôme, au sud du Trièves et du col de la Croix Haute, et du col de Menée, donc près des lieux où Giono a situé l’action de plusieurs de ses romans, qu’il connaissait bien parce qu’il y avait passé ses vacances étant jeune, cette maison, donc, invite à ce que l’on lise ou relise l’œuvre de Giono (passant pour un temps par-dessus les ambiguïtés du monsieur, ses politesses à l’égard de l’occupant). J’ai commencé par « Un roi sans divertissement », que je n’avais jamais lu. Récit complexe, aux narrateurs multiples, qui raconte une histoire à laquelle on ne comprend rien, en tout cas lorsqu’on reste le nez au raz des mots. Allons donc, qu’est ce que c’est, cette histoire saugrenue qui se passe entre 1843 et 1848, commence par des disparitions d’habitants d’un village (Lalley ?), se continue par une traque dans la montagne,  elle-même achevée par la mise à mort d’un suspect (était-il le vrai coupable ? quelles étaient ses motivations ?), puis par une traque au loup, similaire dans sa structure, mais où l’on a invité deux femmes du village que l’on a revêtues des plus beaux atours (pourquoi ?), des visites dans des maisons de village où on devine que la brodeuse est la veuve du paysan abattu en début de livre, et qui s’achève par le suicide du commandant Langlois qui se serait, semble-t-il, horrifié de se découvrir tel qu’il était, c’est-à-dire aussi laid intérieurement que pouvait l’être un assassin. Histoire obscure d’un autre temps, avec d’autres mœurs auxquelles nous accédons avec difficulté, quoique nous pensions, car c’était un temps sans information, sans médias (sans Internet !!!), où les choses les plus tragiques se tramaient dans l’obscurité, quand ce n’était pas l’obscurantisme. Littérature d’un autre temps, et la découverte de cette distance tout à coup nous effraie, ah bon, l’homme a à ce point changé ? Nous avons tous appris qu’il n’y avait pas de progrès moral, le mot « progrès » est donc sans doute inadapté, disons alors seulement « changement » dans ce qui compte comme humain. Est-ce en bien ou en mal ? Nous n’en savons rien, juste que nous n’aurions pas aimé vivre au temps où l’homme était, non métaphoriquement, un loup pour l’homme.

DSC_0225Ce qui demeure constant, cependant, c’est l’impression que procure la grandeur d’un paysage, l’écho d’une montagne, la puissance d’un arbre. Parlant d’arbres, n’est-ce pas justement à eux que le récit de Giono est dédié, plus qu’à toute présence humaine, plus qu’à ce Langlois, bien taciturne et étrange, ou à ce Frédéric fils de Frédéric, petit fils de Frédéric, ou à ce monsieur V., personnages que la vie balayera comme elle nous balaie tous ? Mais les arbres, ne restent-ils pas là bien plus longtemps que les hommes ? Au point que peut-être ce hêtre, qui est sur la route d’Avers, juste au virage, dans l’épingle à cheveux, eh bien peut-être il existe encore, ce hêtre dont Giono dit (c’est au tout début du livre) : « c’est l’Apollon-citharède des hêtres. Il n’est pas possible qu’il y ait, dans un autre hêtre, où qu’il soit, une peau plus lisse, de couleur plus belle, une carrure plus exacte, des proportions plus justes, plus de noblesse, de grâce et d’éternelle jeunesse ».
En ces régions où la Provence n’est jamais que le revers sud des Alpes, avec leurs creux parfois humides, leurs rivières qui ressurgissent à l’improviste après nous avoir quitté et leurs grosses fermes et leurs villages lovés dans un vallon protecteur, ce n’est pas la douceur ni l’insouciance qui règne toute l’année, mais plutôt la rugosité, la marche des loups dans la neige fraîche des cols. Les loups en tout cas dans ces hivers des années quarante (de 1800 précise bien Giono). Pour notre XXIème siècle, je ne sais. Peut-être n’y a-t-il pas de loup… mais, va savoir… avec tous ces animaux sauvages qui reviennent, parfois de loin, de l’Italie, des Apennins, voire de plus loin (d’Albanie ? de Grèce ? de cette Grèce qui porte aujourd’hui la gauche au pouvoir, de cette Grèce qui se révolte donc, montrant ainsi à la face du monde qu’elle peut bien encore s’enorgueillir d’avoir quelques loups authentiques ?), il serait bien possible qu’il y en ait de nouveau et que demain, en un dimanche de janvier ou de février on voie une battue, en tout point analogue à celle que décrit Giono, mais sans ses côtés extravagants (ces femmes décorées pour le seul bonheur d’un « roi » qui s’ennuie), juste là derrière, ou en contrebas vers la vallée, si ce n’est au-dessus de Chichilianne peut-être au-dessus de Sainte-Jalle, après qu’il ait neigé comme parfois il neige aussi dans ces coins-là. Et qu’on ait été obligé de rester toute la journée près du feu – un vieux poêle à bois de marque Waterford, vendu par la quincaillerie centrale Roux et fils, SARL au capital de 230 000F, 12 place de la Libération, à Nyons – regardant par la vitre tomber durant des heures des flocons tour à tour virevoltant et légers comme des confettis de carnaval, puis lourds et collants, conformément en tout point à ce passage qu’écrit Giono : « Une heure, deux heures, trois heures ; la neige continue à tomber. Quatre heures ; la nuit ; on allume les âtres ; il neige. Cinq heures. Six, sept ; on allume les lampes ; il neige. Dehors, il n’y a plus ni terre, ni ciel, ni village, ni montagne ; il n’y a plus que les amas croulants de cette épaisse poussière glacée d’un monde qui a dû éclater. La pièce même où l’âtre s’éteint n’est plus habitable. Il n’y a plus d’habitable, c’est-à-dire il n’y a plus d’endroit où l’on puisse imaginer un monde aux couleurs du paon, que le lit ». Mais heureusement, tout n’est pas si catastrophique, si le mistral veut bien se mêler de la partie et chasser les nuages, au point que si la neige vole, ce n’est plus parce qu’elle tombe, mais parce qu’elle est soulevée par une force bien plus grande qu’elle, une force qui, au passage, plie les arbres et siffle sous les tuiles. Après tout cela, miraculeusement, le ciel à nouveau revient, dans sa lumière dorée d’une fin d’après-midi qui voit le vent s’apaiser. Mais les loups sont partis, on les a oubliés. Un vieux chasseur rengaine son fusil et redescend la colline à toute la vitesse que peut lui donner son 4×4. Et quand il est temps d’aller se coucher, on referme lentement la manette du poêle pour qu’il fonctionne au ralenti, et nous laisse peut-être encore un peu de chaleur, le lendemain matin, à l’heure du petit-déjeuner.

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Une maison dans un village

??????????????????????C’est ici. C’est celle qui a la façade en crépis et un toit de tuiles provençales. Un alignement de trois fenêtres dont les volets sont du bleu de la lavande. Elle regarde vers le bas, vers la route montant de la vallée et du bourg où l’on peut se recharger en victuailles. Il doit bien y avoir là-bas une épicerie. Une boulangerie. Un café. Peut-être même on peut y manger, dans ce café. Puis, plus loin, un lavoir au bord d’un ruisseau. Une rivière. La route de Nyons. Mais rien de tout cela dans ce village-ci.  Juste devant, il y a un arbre qu’on n’aperçoit pas sur la photo.  C’est un olivier. Seul bout de terrain. Il est en forme de lunule. Il a été probablement mis là pour que ce soit plus facile pour les paysans d’autrefois d’entrer leur charrette et leurs trois chèvres dans la cave voutée qui sert de rez-de-chaussée, c’est donc un léger coude pour permettre un virage. Devenu depuis inutile. On ne se sert plus de la cave pour y entrer un véhicule. Des animaux. Alors on a fait pousser dessus un olivier. Il donne des fruits. Il vit. Sur le mur latéral, celui qui n’est pas adossé à une autre maison, pousse un figuier. Lui aussi donne des fruits. Il paraît qu’en été les voyageurs – ceux qui marchent le long d’un GR qui passe par là, ou bien les cyclistes, qui aiment à se promener par ici, en ce lieu qui n’est pas si loin du Mont Ventoux, haut lieu du cyclisme mondial – s’arrêtent pour manger des figues. Grand bien leur fasse. Je ne mangerai pas toutes les figues. Ce qu’on voit comme verdure juste devant la maison, c’est une vigne, qui sert de tonnelle au-dessus de la petite terrasse à laquelle on accède par un escalier aux marches inégales de grosses pierres ocre et grises. Derrière la maison, il y a une ruelle, qu’on ne voit pas ici bien sûr. Mais immédiatement au-delà, c’est la colline qui commence, pleine de verdure, de buis, de cistes et de chênes verts. De ci de là un pin, surtout quand on monte vers le col, juste au-dessus du village, et par lequel on arrive, venant de la route de Remuzat. Vous vous souvenez de Remuzat, que Barbara chantait. De temps en temps, dans le ciel, tournoient des vautours, qui viennent d’un élevage tout près de ce village. En avant de la photo, plus loin que l’endroit d’où la photo est prise, le village se prolonge par un promontoire qui domine la vallée, d’où l’on voit très bien le Mont Ventoux. Les soirs d’été, on n’y entend que les grillons.

A l’intérieur, il paraît que parfois on entend le mistral siffler en passant sous les tuiles. Je pense à tous les gens que j’aimerais inviter en ce lieu. Aux nuits futures. Aux petits matins où j’enfourcherai ma bicyclette pour escalader le col. Aux soirées tièdes où nous referons le monde autour d’un bon vin issu des caves de Suze. Aux ruches qui bourdonneront au bord du précipice. A ma sieste entrecoupée de cris d’enfants.

arbre

Ce week-end, un mistral glacé soufflait sur ces lieux, il n’était guère possible d’aller très loin à pieds dans la montagne tant il faisait froid et tant il fallait s’arc-bouter contre le vent, mais ça ne fait rien, on peut quand même aller au long d’un chemin qui grimpe vers un col assez bas et conduit vers le village suivant. Dès que l’on est à ce col, on est perdu entre les buissons de buis, les genêts et les conifères qui nous semblent malades car tous envahis par de curieux cocons blanchâtres, réseaux de fils denses, tels des écheveaux autour d’une quenouille, mais il s’agit en réalité des abris que se construisent les chenilles processionnaires pour se protéger du froid. Quelques arbres torturés gardent l’accès aux nuages bas et violets dont les bords de temps en temps s’ourlent d’un éclat solaire. Au loin, le Ventoux, blanc et théâtral, asseyant sa puissance sur les montagnes environnantes.

Ventoux

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Penser librement, en Afrique

??????????????????????Banalité : nous sommes ce que nous sommes. Fragiles sujets ballotés au gré des vents, des illusions et des marées, traversés d’affects et de flux verbaux qui, parfois, mais parfois seulement, veulent bien prendre la forme d’argumentations. Il nous faut être forts et bien accrochés aux branches pour ne pas être de l’avis du dernier qui a parlé… car le dernier qui a parlé a son mot à dire, lui aussi, et après tout, même s’il ne dit pas ce que nous, nous disions l’instant d’avant, il a sûrement de bonnes raisons de le dire… Il n’y a que les philosophes (et les logiciens !) pour croire que les discussions sont des jeux d’arguments où, à la fin, un vainqueur émerge, ayant mis par terre, terrassé, son adversaire. Comme cela arrive dans ce qui, à leurs yeux, est le modèle idéal à respecter : les dialogues socratiques. En oubliant que ces dialogues sont purement fictifs, que Platon s’y donne le beau rôle, en la personne de Socrate, qui, comme par hasard, n’a à faire face qu’à des benêts, des sophistes qu’il confond bien vite dans leurs incohérences. Nous communiquons mais nous ne nous comprenons pas. Ceci était le sujet de la belle thèse (à laquelle j’ai apporté mon soutien) d’un étudiant africain, Mawusse Kpakpo Adotevi, aujourd’hui maître-assistant à l’université de Lomé. Je tiens à préciser ici que cet étudiant a bénéficié de très peu d’aide, en particulier de la part des institutions française, européenne, ou plus généralement de l’hémisphère Nord (juste deux bourses de trois mois octroyées chichement par la France). Je l’ai connu lorsque, en 2005, j’ai effectué une mission d’enseignement à l’université de Porto-Novo (Bénin) dans le cadre d’un troisième cycle (qui a, hélas, été d’existence éphémère) de philosophie, auquel je contribuais par un cours d’histoire et de philosophie des sciences. Il n’était jamais sorti d’Afrique mais il avait lu Austin, Searle, Grice, rêvait de rencontrer François Recanati (je ne crois pas qu’il ait exaucé son vœu lorsqu’il est venu à Paris) et se passionnait pour Wittgenstein (je lui offris donc en cadeau un petit livre que je trouvais remarquable sur Wittgenstein, signé d’un certain Mathieu Marion – que je n’avais encore jamais rencontré). Avec quelques amis (notamment l’association Résurgences, sise à Marseille, et spécialisée dans l’insertion sociale et la recherche en sciences humaines), j’ai lutté pour que sa thèse soit enfin éditée. Aujourd’hui, elle l’est, sous le titre Jeux de langage et raison communicationnelle, sous-titre : Le statut de l’incompréhension dans le langage (éditions du Groupe Résurgences, 111 rue Consolat, Marseille) (j’en ai écrit la préface).

Cela me paraît important de le dire, en ces moments où il s’agit de montrer, plus que jamais, qu’il existe une pensée libre aussi au sud de la Méditerranée, dans ce grand continent africain que d’aucuns aimeraient enfermer entre les bornes du dogmatisme religieux.

 

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Trouver belles les femmes

Sur nos blogs, notamment le mien, on se fait discret sur un point pourtant capital. Discret sur l’érotisme, le plaisir, la sensualité. J’y pense d’autant plus que dans un commentaire récent auquel j’ai répondu, une lectrice s’en prenait… au libertinage. Eh bien quoi, le libertinage, vous n’aimez pas le libertinage ? J’ai répondu que moi j’aimais. Je sais, le libertinage, c’est autre chose que le simple dévergondage, c’est la liberté dans tous les domaines, en ce qu’elle s’oppose à une oppression qui serait contenue dans une certaine idée de Dieu, d’un Dieu qui imposerait sa loi morale, et donc notamment, que l’on ne se livre pas à des écarts en matière de conduite sexuelle. Pas d’érotisme donc. Et pourtant… n’est-ce pas ce qui nous taraude, tant que nous sommes en VIE, tant que la vie s’agite en nous. Après, hélas… je ne dis pas. Mais dans le présent de la vie… Cette pensée vient d’autant plus facilement à l’esprit que, très récemment, a disparu une figure symbole de l’érotisme en la personne de la belle Anita Ekberg. Quelle belle femme, quelle sculpturale silhouette, baignant ses jambes à l’eau jaillissante – symbole de vie – de la Fontaine de Trévi (très « vie » ?). Je sens en moi monter une révolte contre un puritanisme qui, avec les sites américains de plus en plus envahissants sur les réseaux sociaux, tend à imposer sa loi, comme si dire qu’on trouve belles les femmes serait faire preuve d’un masculinisme honteux.

Arrêtez, puritains, relâchez vos tenues amidonnées, descendez de vos chaires religieuses et quittez vos mines compassées, regardez comme une femme est belle.

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La terre éphémère

Hier, 9 janvier. Quoi donc faire pour souffler un peu, où se trouver pour se mettre en marge, respirer, en présence d’un tumulte de violence et de peur, et de coups, et de tueries et de rafales d’armes automatiques et d’angoisse de bombes, de cris affolés, de main sur la bouche, de « barricadez-vous », de « restez chez vous », en présence d’une nuit épaisse, d’opacité, de terreur, de discussions qui n’en finissent plus sur le fil de Facebook, d’arguments envoyés de part et d’autre de l’Atlantique, essai d’expliquer aux amis de là-bas qui forcément n’y comprennent rien, mais nous-mêmes y comprenons-nous quelque chose ? en présence de confusion, de tristesse, de visages éplorés, de mains qui se tordent, de la nuit. Je suis allé au cinéma. J’aurai eu deux moments d’illumination dans ma journée, qui, du coup, n’était pas complètement morte, mais encore vivante : d’abord par le film que j’ai vu, « La Terre éphémère », film georgien de George Ovashvili, puis, tard le soir, à l’émission « Bibliothèque Médicis » sur LCP, la parole vive et revigorante du philosophe Robert Misrahi.

125223.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx[1]Ce film est beau et apaisant comme un commencement du monde, quand la mer s’est ouverte pour laisser un peu de place à la Terre et que deux êtres humains –ici un grand-père et sa petite fille – l’ont aussitôt occupée pour y bâtir un toit et faire pousser un champ de maïs. Ce film est évidemment une parabole. Les deux, le grand-père et la jeune fille, sont innocents et ne veulent rien connaître des drames qui déchirent le monde à leur côté, à deux pas de là où ils sont. La fille, inquiète, demande si cette île où ils ont élu refuge appartient à la Georgie ou à l’Abkhazie (nous sommes à la frontière entre ces deux territoires) et le grand-père lui répond que cette île n’appartient à aucun pays, car elle appartient au fleuve, et accessoirement à ceux qui la cultivent. Fragile certitude, sur laquelle rodent, comme des corbeaux maléfiques, les barques métalliques de douaniers et de policiers inquiétants, appartenant aux deux bords (voire à un troisième, la Russie) et qui sont là pour surveiller. C’est eux les témoins, les observateurs, eux qui sont témoins des émois de la jeune fille s’éveillant à sa nature de femme et à ses premiers élans amoureux (pour un pauvre soldat pourchassé qui s’est réfugié sur l’île, qui doit être géorgien, donc traqué par les Abkhazes). Vie du monde en raccourci : tout a une fin, après quelques moments de bonheur, le cataclysme vient engloutir la Terre. L’île disparaît, et avec elle le grand-père, alors que la fille est déposée sur la barque chargée de maïs, au fil de l’eau rageuse, comme un Moïse qui partirait s’échouer sur une nouvelle rive. A la fin, quand le beau temps revient, un autre homme apparaît, il hume la terre, et déterre une poupée abandonnée, qu’il va laver dans l’eau redevenue claire, avant, à son tour, de s’installer. Il n’aura rien connu de ceux qui l’ont précédé. Si ce film m’a apaisé, c’est probablement parce que la violence bien réelle qui y figure est d’abord d’ordre métaphysique. Elle est, et cela, on le sait, consubstantielle à la vie. Mais vue sous cet angle, elle est mise à distance, nous la comprenons en tant que liée à nos vies.

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Robert Misrahi, lui, est illuminant parce qu’il nous appelle, par son seul regard et sa présence, à l’urgence de la joie ressentie, malgré toutes les vicissitudes de nos existences, parce que tout simplement elle est synonyme de la chance incroyable que nous avons d’être des êtres vivants. « J’ai été malade », dit-il, « et j’ai été guéri, je serai sans doute bientôt encore malade, puis je mourrai », qu’y a-t-il de plus normal, là ?

Entre ces deux manifestations de l’esprit (un film et une philosophie), on peut voir, me semble-t-il, une convergence : la vie est une chance, elle tient à très peu, ce très peu ne fait que nous la rendre plus belle, même si elle sera effacée comme un fragile champ de maïs dans la rivière déchaînée.

 

 

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Contre la folie religieuse

muhammad[1]

Le Jyllandsposten l’a dit : « défendre la liberté contre la folie religieuse ». Car c’est bien ce terme qu’il faut employer, au-delà des considérations politiques sur l’instrumentalisation du religieux à des fins de pouvoir ou de stratégie internationale de conquête de territoires. Tout cela n’est possible que parce qu’existe cette folie. Islam aujourd’hui, catholicisme hier et encore aujourd’hui, hindouisme de façon sporadique, bouddhisme aussi pourquoi pas… La religion comme maladie de l’âme (voir ici un vieux billet, datant de 2006). Il n’est pas question évidemment de s’en prendre à la foi en Dieu : chacun est libre « d’y croire ou pas », mais il y a un monde entre les exigences du spirituel et la soumission à un ordre religieux. Car la soumission, c’est ce qu’ils veulent nous imposer, sans cesse et sans relâche. Certains sites américains émettent aujourd’hui un doute sur l’humour dont fait preuve Charlie Hebdo (« une équipe de journalistes blancs qui relèverait d’une tendance pro-raciste de la xénophobie française », j’ai lu ça !) et feignent de croire que ce journal n’a pas d’autre but que taper sur l’islam (ou sur les femmes, ou sur les gays) alors que tout lecteur sait l’égale répartition des cibles de son humour. L’humour est toujours nécessaire contre n’importe quelle tendance à s’ériger en maître, en possesseur de vérité, car l’humour seul déstabilise, fait vaciller les certitudes, ce qui est condition indispensable pour la réflexion. Que l’humour s’exerce avec le plus de constance à l’encontre de ceux qui veulent le plus imposer une soumission, quoi de plus normal ?

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Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu

web_T%20S%20Eliot--672x359[1]Grande étrangeté – à première vue – que la poésie d’Eliot (j’y reviens), notamment dans cette « Terre vaine », qui est son œuvre la plus célèbre et se découpe en cinq parties, dont la première, « L’enterrement des morts » commence par « Avril est le plus cruel des mois, il engendre / Des lilas qui jaillissent de la terre morte. … », la seconde est « une partie d’échecs », la troisième, « le sermon du feu », la quatrième – très courte – « mort par l’eau », et la cinquième : « ce qu’a dit le tonnerre ».

Commençons par la première : c’est la description d’un monde dévasté, d’une terre asséchée où il ne reste plus grand-chose (certains traducteurs ont traduit en français l’intégrale de ces cinq poèmes sous le titre « la Terre Gaste », qui renvoie à cette idée de désolation, la Terre Gaste étant le lieu où se déploie la légende de Perceval) : « Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent / Parmi ces rocailleux débris ? O fils de l’homme / Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant / Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil/ L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit, / La roche sèche aucun bruit d’eau. Point d’ombre/ Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge » et tout à coup, c’est comme une grimace qui surgit, loin du recueillement attendu : « Madame Sosotris, fameuse pythonisse, / Avait un mauvais rhume, encore qu’on la tienne / Pour la femme la plus experte d’Europe / Avec un méchant jeu de cartes… ». Nous voilà confrontés avec les figures du tarot, dont Eliot nous dit pourtant en notes qu’il n’y connaît pas grand-chose… (car les notes, chez Eliot, font partie du poème, elles ne rendent pas sa lecture plus facile, loin de là, mais au contraire devrais-je dire, l’obscurcissent, en ajoutant une nouvelle dimension textuelle, là où il y en a déjà beaucoup…), « je lui porterai l’horoscope moi-même », dit-il. « La foule s’écoulait sur le Pont de Londres », ô j’entends la mélodie, comme si je la jouais encore – car il fut un temps où je me mis à essayer de jouer du piano – « London Bridge is falling down, falling down, falling down », puis, énigmatiquement, toujours, ce vers, emprunté à Baudelaire : « Hypocrite lecteur !… mon semblable !… mon frère !… ». Etrange, à première vue. Et la partie d’échecs ne l’est pas moins, qui fait se mêler des bribes de dialogue théâtral et des monologues à la Joyce, voire à la Beckett : J’ai les nerfs à vif ce soir. A vif, te dis-je. Reste avec moi./ Mais parle-moi ! Jamais tu ne me parles. Parle. / A quoi peux-tu penser ? A quoi ? Que penses-tu ?/ Ah ! je ne sais jamais ce que tu penses. Pense. » et l’autre lui répond : « Je pense que nous sommes dans l’impasse aux rats/ où les morts ont perdu leurs os ». Ah, ce n’est pas complètement gai, la lecture des poèmes d’Eliot. Je n’avais jamais pensé que la poésie, ce pût être cela aussi, c’est-à-dire le collage de fragments de discours des plus prosaïques enchâssés dans un cadre polyphonique, comme si une parole rapportée pouvait, aussi, fonctionner comme symbole complet. « Quand le mari de Lil a été de la classe, / J’i ai pas mâché mes mots, j’i ai dit moi-même MESSIEURS ON VA FERMER ». La cinquième partie reprend le thème de la première, celui d’une totale sécheresse, d’une absence d’eau, « un stérile tonnerre sans nulle pluie ».

Etrange, sauf à se souvenir que ces poèmes datent de 1922, quelques années donc après la Grande Guerre, qui a laissé dévastée une grande partie du territoire de l’Europe, et a autant brouillé les cartes d’une histoire commune mais fragmentée en courants nationaux divers qui se sont opposés, et qu’il faudrait maintenant réunir. Eliot est précurseur. Il parle de la Guerre bien sûr, mais aussi de l’Europe à construire, la vraie, celle dont la construction aurait du commencer par la voie culturelle, davantage que la voie économique. Peut-être en cette année 2014, Eliot eût-il du être la figure la plus importante à célébrer, c’est ce que dit notamment cet article du journal « Le Temps », daté du 22 novembre 2014 : il faut que ce soit un journal suisse qui nous le rappelle (tant la presse française, elle, reste embourbée dans sa problématique nationale).

Mais en fin de compte, ce que je préfère encore, c’est ce fragment fameux d’East Cocker, long poème qui figure dans les « Quatre quatuors » :

Me voici donc à mi-chemin, ayant eu vingt années –
En gros vingt années gaspillées, les années de l’entre-deux guerres –
Pour essayer d’apprendre à me servir des mots, et chaque essai
Est un départ entièrement neuf, une différente espèce d’échec
Parce que l’on n’apprend à maîtriser les mots
Que pour les choses que l’on n’a plus à dire, ou la manière
Dont on n’a plus envie de les dire. Et c’est pourquoi chaque tentative
Est un nouveau commencement, un raid dans l’inarticulé
Avec un équipement miteux qui sans cesse se détériore
Parmi le fouillis général de l’imprécision du sentir,
Les escouades indisciplinées de l’émotion. Et ce qui est à conquérir
Par la force et la soumission a déjà été découvert
Une ou deux fois, ou davantage, par des hommes qu’on n’a nul espoir
D’égaler – mais il ne s’agit pas de concurrence –
Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu,
Retrouvé, reperdu : et cela de nos jours, dans des conditions
Qui semblent impropices. Mais peut-être ni gain ni perte.
Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire.

beckett[1]

« Rater encore. Rater mieux plus mal encore… » disait Beckett dans « Cap au pire » (les anglophones savent que c’est « Worstward Ho »). C’est une belle résolution en ce début d’année.

photo: letemps.ch

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Une journée de fin décembre

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Nous marchons en raquettes dans la neige et dans le froid, la température est de 8° en-dessous de zéro, les raquettes me paraissent lourdes, j’ai de la peine, C. file devant, ouvrant le chemin. Nous longeons le torrent – la Dranse – qui est presque complètement gelé. Par endroits, l’eau jaillit entre les galets comme s’il y avait une résurgence de cours d’eau tourbillonnant, alors qu’il s’agit simplement d’un bras qui se jette dans le torrent, descendant du massif, qui, en été, est infranchissable, hormis par le pont moderne installé bien plus haut, mais qui, en cette saison, est recouvert par une neige épaisse. A d’autres endroits, des mares gelées luisent au soleil, une fente ouvrant la glace en deux, d’où s’échappe un commencement du monde. Je regarde les nuages gris qui enveloppent lentement les masses sombres des forêts de mélèzes. Nous atteignons un pont de bois qui enjambe le torrent, puis au-delà, un raidillon aigu qui nous hisse jusqu’à la route. Le chalet, avec son panache de fumée encore actif, apparaît au sommet de l’ultime promontoire. Selon l’expression consacrée, « je crache mes poumons », mais heureusement, encore deux enjambées et la porte de l’appentis est là, avec ses promesses de délaissement des objets encombrants, raquettes, bâtons, lunettes, gants, bonnet. Nous nous dépouillons comme des ânes trop chargées après un long transport. Il n’y a plus qu’à rallumer les feux, faire un thé, grignoter les derniers biscuits de la grand-mère, écouter la radio, ouvrir l’ordinateur, écrire.

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Meilleurs vœux pour 2015 à mes courageux lecteurs et lectrices

 

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