Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu

web_T%20S%20Eliot--672x359[1]Grande étrangeté – à première vue – que la poésie d’Eliot (j’y reviens), notamment dans cette « Terre vaine », qui est son œuvre la plus célèbre et se découpe en cinq parties, dont la première, « L’enterrement des morts » commence par « Avril est le plus cruel des mois, il engendre / Des lilas qui jaillissent de la terre morte. … », la seconde est « une partie d’échecs », la troisième, « le sermon du feu », la quatrième – très courte – « mort par l’eau », et la cinquième : « ce qu’a dit le tonnerre ».

Commençons par la première : c’est la description d’un monde dévasté, d’une terre asséchée où il ne reste plus grand-chose (certains traducteurs ont traduit en français l’intégrale de ces cinq poèmes sous le titre « la Terre Gaste », qui renvoie à cette idée de désolation, la Terre Gaste étant le lieu où se déploie la légende de Perceval) : « Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent / Parmi ces rocailleux débris ? O fils de l’homme / Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant / Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil/ L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit, / La roche sèche aucun bruit d’eau. Point d’ombre/ Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge » et tout à coup, c’est comme une grimace qui surgit, loin du recueillement attendu : « Madame Sosotris, fameuse pythonisse, / Avait un mauvais rhume, encore qu’on la tienne / Pour la femme la plus experte d’Europe / Avec un méchant jeu de cartes… ». Nous voilà confrontés avec les figures du tarot, dont Eliot nous dit pourtant en notes qu’il n’y connaît pas grand-chose… (car les notes, chez Eliot, font partie du poème, elles ne rendent pas sa lecture plus facile, loin de là, mais au contraire devrais-je dire, l’obscurcissent, en ajoutant une nouvelle dimension textuelle, là où il y en a déjà beaucoup…), « je lui porterai l’horoscope moi-même », dit-il. « La foule s’écoulait sur le Pont de Londres », ô j’entends la mélodie, comme si je la jouais encore – car il fut un temps où je me mis à essayer de jouer du piano – « London Bridge is falling down, falling down, falling down », puis, énigmatiquement, toujours, ce vers, emprunté à Baudelaire : « Hypocrite lecteur !… mon semblable !… mon frère !… ». Etrange, à première vue. Et la partie d’échecs ne l’est pas moins, qui fait se mêler des bribes de dialogue théâtral et des monologues à la Joyce, voire à la Beckett : J’ai les nerfs à vif ce soir. A vif, te dis-je. Reste avec moi./ Mais parle-moi ! Jamais tu ne me parles. Parle. / A quoi peux-tu penser ? A quoi ? Que penses-tu ?/ Ah ! je ne sais jamais ce que tu penses. Pense. » et l’autre lui répond : « Je pense que nous sommes dans l’impasse aux rats/ où les morts ont perdu leurs os ». Ah, ce n’est pas complètement gai, la lecture des poèmes d’Eliot. Je n’avais jamais pensé que la poésie, ce pût être cela aussi, c’est-à-dire le collage de fragments de discours des plus prosaïques enchâssés dans un cadre polyphonique, comme si une parole rapportée pouvait, aussi, fonctionner comme symbole complet. « Quand le mari de Lil a été de la classe, / J’i ai pas mâché mes mots, j’i ai dit moi-même MESSIEURS ON VA FERMER ». La cinquième partie reprend le thème de la première, celui d’une totale sécheresse, d’une absence d’eau, « un stérile tonnerre sans nulle pluie ».

Etrange, sauf à se souvenir que ces poèmes datent de 1922, quelques années donc après la Grande Guerre, qui a laissé dévastée une grande partie du territoire de l’Europe, et a autant brouillé les cartes d’une histoire commune mais fragmentée en courants nationaux divers qui se sont opposés, et qu’il faudrait maintenant réunir. Eliot est précurseur. Il parle de la Guerre bien sûr, mais aussi de l’Europe à construire, la vraie, celle dont la construction aurait du commencer par la voie culturelle, davantage que la voie économique. Peut-être en cette année 2014, Eliot eût-il du être la figure la plus importante à célébrer, c’est ce que dit notamment cet article du journal « Le Temps », daté du 22 novembre 2014 : il faut que ce soit un journal suisse qui nous le rappelle (tant la presse française, elle, reste embourbée dans sa problématique nationale).

Mais en fin de compte, ce que je préfère encore, c’est ce fragment fameux d’East Cocker, long poème qui figure dans les « Quatre quatuors » :

Me voici donc à mi-chemin, ayant eu vingt années –
En gros vingt années gaspillées, les années de l’entre-deux guerres –
Pour essayer d’apprendre à me servir des mots, et chaque essai
Est un départ entièrement neuf, une différente espèce d’échec
Parce que l’on n’apprend à maîtriser les mots
Que pour les choses que l’on n’a plus à dire, ou la manière
Dont on n’a plus envie de les dire. Et c’est pourquoi chaque tentative
Est un nouveau commencement, un raid dans l’inarticulé
Avec un équipement miteux qui sans cesse se détériore
Parmi le fouillis général de l’imprécision du sentir,
Les escouades indisciplinées de l’émotion. Et ce qui est à conquérir
Par la force et la soumission a déjà été découvert
Une ou deux fois, ou davantage, par des hommes qu’on n’a nul espoir
D’égaler – mais il ne s’agit pas de concurrence –
Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu,
Retrouvé, reperdu : et cela de nos jours, dans des conditions
Qui semblent impropices. Mais peut-être ni gain ni perte.
Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire.

beckett[1]

« Rater encore. Rater mieux plus mal encore… » disait Beckett dans « Cap au pire » (les anglophones savent que c’est « Worstward Ho »). C’est une belle résolution en ce début d’année.

photo: letemps.ch

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2 commentaires pour Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu

  1. Debbie dit :

    Ça fait longtemps que je n’ai ni lu, ni relu « The Wasteland ».
    Je l’ai lu dans le cadre de mes études de littérature anglaise, et s’il y a des oeuvres de cette éducation que je retrouve avec plaisir, et même continue à approfondir, je ne peux pas vraiment dire que je me replongerai dans « The Wasteland » avec plaisir.
    Quelques observations… critiques. Non pas sur vous, mais sur Eliot…
    Je m’interroge sur les notes en bas de page fournies par Eliot lui-même.
    Cela, pour un poète, me semble introduire une coupure épistémologique ? une dissociation, même ? dans son discours de sujet. Je m’explique : chacun de nous, en parlant, emploie les tournures, les mots, les phrases des autres. Nous sommes constamment en train de plagier, de reproduire autrui, sans même savoir ce que nous faisons. Qui plus est, nous avons l’illusion, dans le genre, l’illusion d’une fiction, que nous sommes AUTEURS de ce que nous produisons de la sorte. Nous y croyons sincèrement. Et, en quelque sorte… nous le sommes, quand bien même nous disons les mots des autres, car nous reprenons les mots des autres POUR NOTRE PROPRE COMPTE. Or, pour un sujet auteur, mettre des notes de glose en bas de page détruit cette.. nécessaire illusion, et de mon point de vue, détruit par la même occasion la polyphonie.
    J’associe sur Paul Veynes, dans son livre « Les grecs, croyaient-ils à leurs mythes », où il sépare l’antiquité de la modernité sur le problème des sources : la citation est censée être une PREUVE… de l’autorité de celui qui la profère. (Citation, plus notes en bas de page.)
    Cette hypothèse de Veynes me séduit beaucoup, car on peut voir à quel point, chez nous, la citation donne une impression d’autorité et de.. sérieux, et surtout combien l’absence de citation(s)/notes en bas de page participent à discréditer l’autorité et le sérieux de celui/celle qui parle, le reléguant à un statut de « vieille bonne femme en train de débiter des racontars ».
    Donc…
    On peut dire qu’il s’agit de poésie.. moderne, mais on peut aussi dire que la glose traduit l’échec de la poésie de tenir debout sur ses dieux pieds sans l’appui de la pensée.. conceptuelle explicative.
    De telles considérations sont autant pertinentes pour l’art, et la musique contemporains, d’ailleurs.
    Eliot, Joyce, et d’autres expérimentent de nouveaux modèles de conscience, de nouvelles manières de penser (la pensée) (voir ci-dessous).
    Sur l’idée d’apprendre à SE servir des mots, je trouve qu’il y a erreur fondamentale sur la matière, et que cette erreur permet de rendre compte de la difficulté d’Eliot en tant que poète.
    Il ne s’agit pas d’apprendre à se servir des mots. Un bon poète n’apprend pas à se servir des mots. Ça, c’est la démarche des gens qui s’inscrivent dans des cours d’écriture créative…
    Voilà une approche… utilitariste (pensée de la Renaissance…), positiviste, et dans la droite ligne de l’EGOCENTRISME CARTESIEN (je pense, donc je suis est à la racine de l’égocentrisme moderne, et je ne porte pas un jugement moral sur cette question ici).
    C’est à des années lumière de « J’apprends à… SERVIR LES MOTS QUI SONT MES MAITRES. »
    Parce que, une petite dose d’humilité permet de comprendre que nous ne nous servons pas des mots en maîtres dans la mesure où ils ont leur propre agenda qui reste assez obscur pour nous…ils nous échappent.
    Si Eliot trouve que le langage est miteux, si sa propre poésie est en échec, c’est en partie à cause de la lente asphyxie qui étouffe… le VERBE, au profit de la pensée CONCEPTuelle.
    Descartes a déserté les bancs de l’université pour aller OBSERVER LE MONDE en dehors d’un contexte clérical (dans le sens de clerc, et si vous croyez que les clercs sont morts, mettez vos lunettes).
    Nous souffrons de passer trop de temps sur les bancs de l’Université…
    Notre langage aussi..

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  2. Je connais mal Eliot mais si effectivement il doit lui-même (et non l’auteur d’une thèse sur son œuvre) mettre des notes de bas de page pour expliquer « ce qu’il a voulu dire » ou autre, cela rappelle certains livres parodiques des manies universitaires où l’abondance des notes décourage non seulement la lecture mais la compréhension.

    Il n’en est sûrement rien mais je préfère rester sur l’apologie du ratage (et non du raturage) faite par Beckett.

    Meilleurs vœux !

    J'aime

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