Que je dise mon émotion à ouïr la Flûte mozartienne et que j’y emmène ma petite fille pour qu’elle en soit émerveillée, il n’en a pas fallu plus pour qu’aux yeux de certains de mes amis, je passe pour « élitiste » et qu’on me somme du même coup de choisir mon camp dans l’âpre bataille autour de la réforme des collèges ! Que j’ironise sur les prétentions d’un prétendu « professeur de littérature » qui extirpe de son statut le droit d’arroser une foule de ses sentences absurdes, voilà qui a suffi pour me faire quasiment accuser de trahir mon corps d’appartenance. Faits amusants qui ne font que traduire l’extrême désarroi d’une bourgeoisie déclinante se cramponnant sur ce qu’elle croit posséder en propre : la culture (et qui n’a rien à voir avec les interrogations bien compréhensibles émanant des professeurs de collège). Ainsi, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait immédiatement souscrire aux appels claironnés des idéologues patentés qu’on entend et lit à longueur de temps, annonçant sans crainte du ridicule la mort de l’école et la fin de la civilisation pour quelques heures de latin-grec et l’enseignement de l’islam au niveau de la cinquième… Faut-il que cette réforme entraîne peu d’objections pour qu’on ne l’attaque que sur ces quelques points… car évidemment je n’ai encore rien entendu sur, par exemple, l’enseignement des mathématiques ou plus généralement celui des sciences… Le latin-grec n’est pas supprimé : on voudrait seulement qu’un maximum d’élèves en profitent, et la chrétienté n’est pas oubliée, elle a seulement été rangée au rayon de la sixième. Autre grief : le langage, il est vrai parfois abscons, qu’on utilise pour parler de l’EPS, mais il s’agit d’un détail insignifiant et j’ai déjà dit ici ma préférence pour un enseignement de gymnastique (c’est comme ça qu’on disait de mon temps) fait par des profs ayant un peu réfléchi à leur fonction plutôt que par de sympathiques bénévoles qui vous envoient patauger sur les terrains vagues sans la moindre connaissance en pédagogie (puisque c’est comme ça aussi que l’on faisait de mon temps).
Mais surtout, parce que j’aime Mozart, Caravage et la littérature, il me faudrait prendre rang sans broncher aux côtes de mes pairs tous présupposés élitistes, ne pouvant naturellement qu’être issu de la même classe qu’eux et qu’avoir moi-même bénéficié d’un héritage de culture dont je devrais avoir honte, maintenant, de me désolidariser. Eh bien non, braves amis… d’abord je ne suis pas issu de cette classe : si trahison il faut évoquer dans mon cas, ce n’est pas celle du corps professoral mais plutôt celle de ma classe d’origine, qu’on appelait autrefois sans honte : la classe ouvrière. Annie Ernaux a traduit avec justesse ce sentiment de double appartenance. D’autres intellectuels (des vrais, pour faire écho à la sortie souvent critiquée de Nadjat Valaud-Belkacem sur les « pseudos ») ont finement analysé ces processus de transition d’une classe vers une autre via l’acquisition de capital culturel ; on pense évidemment à Pierre Bourdieu, tellement vilipendé aujourd’hui par « l’élite » dominante (Raphaël Enthoven, Philippe Val et consort)..
Ensuite, ne vous en déplaise, il n’est nullement assuré qu’il faille avoir eu la bonne culture classique à base de latin et de grec pour aimer les grandes œuvres de l’art et de la littérature et avoir acquis une « culture » qui vaut bien celle des latinistes… Il se trouve que mes maîtres ne furent pas des professeurs de rhétorique ancienne (bien que je n’aie rien contre la rhétorique ancienne, j’ai eu l’occasion de m’y frotter depuis), ils ne furent pas non plus les membres d’une élite parisienne ou provinciale invités aux soupers des notaires et des duchesses. Mes maîtres étaient communistes. Oui, vous avez bien lu : membres du PCF en bon français. Ils officiaient en banlieue « rouge » et nous faisaient connaître Stendhal (horrible révolutionnaire), Proust (qui l’eût cru ?), la littérature américaine (en pleine guerre froide ?) et la poésie moderne, au travers bien sûr des grands poètes communistes que furent Eluard et Aragon, mais aussi des œuvres d’Apollinaire ou de Max Jacob. Comme en ce temps-là le Parti Communiste était puissant et qu’il faisait énormément pour la culture des banlieues, c’est grâce à lui que j’ai connu la musique (Schubert, dont j’appris un lied en classe de CM2), la peinture (grand engouement pour les abstraits de l’époque, les Estève, les Manessier…), le théâtre et la littérature. Ô bien sûr, il a bien fallu que je me rende à l’évidence des pratiques coupables du PCF regroupées sous le nom de « stalinisme » et il a bien fallu rompre. Mais il n’empêche, ces gens qui, dans nos banlieues, ont tant œuvré pour que les membres des classes populaires aient accès à la culture, ce qu’elles n’auraient jamais eu si elles avaient dû s’en remettre uniquement aux analogues d’alors de nos idéologues du samedi matin, ces gens, ces militants (dont certains vivent encore : un ami me disait récemment qu’il avait entendu Jack Ralite prononcer un beau discours lors de l’inauguration de la nouvelle Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord) méritent qu’on leur rende hommage. Et un bel hommage.
Cette culture acquise au contact de mes maîtres communistes (qui me faisaient rencontrer Vilar, Georges Wilson et Berthold Brecht, Pablo Picasso et Ernest Pignon, et lire Aragon aussi bien que Gide et Montherlant) ne m’a pas rendu « élitiste » et je n’ai jamais ressenti le besoin de le devenir, au sens où l’élitisme est la croyance en la supériorité d’une caste reproductible sur les autres. Je tiens à une conception démocratique de la culture, selon laquelle elle n’est pas la propriété d’une seule classe, ne repose pas sur des rites établis cantonnés dans un seul milieu, une culture enrichie par les apports non européens, non grecs et non latins, où les techniques modernes (la photographie, le cinéma, la video – oui, si Caravage vivait de nos jours, il serait le plus grand cinéaste -) ont leur place, où le savoir encyclopédique est partageable et partagé (via Wikipedia s’il le faut…). Et j’ajouterai que si l’on veut que la culture soit un rempart contre la barbarie (Sloeterdijk) alors il faut qu’elle soit à la fois largement partagée et conçue d’une manière non élitiste, et que la deuxième condition est au fondement de la première.
Et s’il faut en revenir au thème initial : oui, j’apporte mon soutien plein et entier à la courageuse Nadjat car je crois en effet que les enseignements du collège ont besoin d’un coup de brosse pour les rendre un peu plus vivants et que les élèves ont besoin de comprendre les liens entre disciplines, ce que seuls des enseignements pluridisciplinaires peuvent apporter ;
non, je ne crois pas que la réforme des collèges va, davantage que ne le fait l’école actuelle, priver ma petite fille et ses petits amis des beautés de l’art et de la culture. Hélas, le milieu familial est beaucoup plus influent en ce domaine que ne l’est l’école, mais il ne tient qu’aux maîtres d’apporter cet air de liberté qui peut rendre tout à coup un enfant sensible à la musique ou à la poésie, ce qu’aucun programme n’a jamais empêché.
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