Haïti par la poésie: Jean Métellus

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C’est le 5 décembre 1492 que Christophe Colomb accosta sur cette grande île des Caraïbes que les Indiens, sur place, appelaient de noms variés : Haïti (la Grande terre), Quisqueya (la Haute terre) ou bien encore Bohio (la terre montagneuse). Colomb, lui, avait d’autres mots dans la poche, il pencha pour « Hispaniola ».
Haïti, Quisqueya… je sais pourquoi, maintenant, une des universités privées de Port-aux-Princes porte ce nom. L’un des grands écrivains qu’a connus cette île, mort le 4 janvier 2014 (à Bonneuil-sur-Marne), Jean Métellus, a consacré de longs poèmes à cette épopée, sous le titre de « Rhapsodie pour Hispaniola » (éditions Bruno Doucey, belle et nouvelle maison d’édition spécialisée dans la poésie). Il chante le bonheur perdu, celui d’un temps d’avant notre civilisation hégémonique et mercantile, d’avant la colonisation, d’un temps des idéaux, où le navigateur gênois partait à l’aventure non pas avec un esprit de colon ( !) mais avec celui d’un poète et d’un découvreur. Métellus chante la beauté de ce qui aurait pu advenir si les choses avaient pu continuer dans le ravissement réciproque, l’un face à une terre aussi belle et à des habitants aussi beaux et les autres devant des hommes sortant de ces caravelles magiques qu’ils avaient vues avec angoisse et émerveillement longer puis accoster leurs côtes. Les îles étaient habitées par les Taïnos (ou Arawaks), population dont il ne reste plus personne (la notice wikipedia spécifie : « en 1650, les Arawaks avaient complètement disparu »). La première rencontre de Colomb fut celle d’un cacique, qui se nommait Guacanagaric.

Dans ces paysages couverts d’une végétation verdoyante, sans neige ni nuages
Où l’air vous plonge dans une grande méditation
Où la beauté des plantes et des arbres vous fait concevoir enfin ce qu’était le paradis
Où les terres paraissent si bonnes et si fertiles que presque personne ne pourra croire à ce bien sincère témoignage
Je fus reçu par le plus exquis des humains sur la terre.

C’est ainsi que Colomb commence le récit de son voyage en 1492. Après l’énumération de toutes les merveilles qu’il a vues (toutes sortes de « nourriture à base de racines ainsi que du poisson », « un sol accidenté et des terres travaillées avec amour », des arbres, des fruits et des plantes « de si haute taille que leur sommet semble toucher le ciel », de nombreux oiseaux, des grillons et des grenouilles, des cotonniers, une île – de la Tortue – « très belle et bien peuplée, couverte de verdure », « de vastes plaines qu’arrosent de grandes rivières »…) il poursuit par :

J’ai visité tout cela avec le doux roi de la région qui s’appelle, si j’entends bien, Guanikana, mais je crois avoir un peu déformé son nom […] Au monde il n’y a pas de meilleurs hommes. Pas de crainte ni de tourments là où je me trouve.

Et pourtant quelques années plus tard, ce devait être le massacre, l’extermination, tous ces doux indiens passés par les armes, immolés, brûlés afin de faire place à des colons avides qui amèneront avec eux les esclaves noirs, puisque stupides comme ils étaient, ils avaient même détruit la force de travail qui, dans leur vision sordide, allait leur être nécessaire. Mais cela, il est vrai, avait commencé dès le premier départ de Colomb, son retour vers l’Espagne, où il devait rendre compte de sa mission auprès de la reine Isabelle et du roi Ferdinand, parce qu’il avait laissé sur place, croyant bien faire, quelques-uns de ses soldats, de ses soudards pourrait-on mieux dire, qui avaient appris où se trouvait la principale source d’or, dans le Cibao, et que leur avidité pour se révéler, n’avait eu qu’à attendre le départ de l’amiral. Dès lors, ils se crurent chez eux, et voulurent faire bombance, et ravir les femmes de leurs hôtes, tout comme leur or, que croyaient-ils en faire, les naïfs, eux qui étaient condamnés à rester seuls sur cette île, sans bateau pour les ramener en Europe ? en tout cas, leur comportement fit que d’autres caciques ne les virent plus d’un si bon œil, si tant est qu’une seule fois ils les aient vus tels, et qu’ils furent massacrés, tant et si bien que lorsque Christophe Colomb revint, tout auréolé de son nouveau prestige – il avait été fait « Amiral de l’Océan depuis les îles Açores jusqu’à celles du Cap-Vert, du septentrion au midi, Vice-Roi et Gouverneur perpétuel de toutes les terres qu’il avait découvertes et qu’il découvrirait » – il découvrit progressivement l’étendue du désastre, des corps étranglés, des cadavres à peine dissimulés dans les décombres du fort. Toutefois, honnête et sincère comme il était, il eut tôt fait d’établir la vérité, croyant ce que lui disait Guacanagaric, qui, à juste titre, accusait son rival Caonabo, qui venait d’une autre île, de « la Caraïbe » proprement dite. Guacanagaric fut désavoué par ses pairs et son peuple. Christophe Colomb lui-même eut de sérieux ennuis avec ses compagnons de traversée, dont certains le chargèrent d’accusations au point que des commissions d’enquête furent nommées et que lorsqu’il rentra en Espagne, ce fut quasiment comme un prisonnier, que la reine Isabelle pourtant délivra, eu égard à son mérite, mais il s’en était fallu de peu qu’il ne fût condamné, et qui sait peut-être embastillé, voire mis à mort. Métellus dit :

Lorsque Colomb se présenta après la dernière enquête
Menotté et chargé de fers
Isabelle refusa de le voir dans une pareille condition
Le fit délivrer, habillé comme il convient
Et conduire dans la grande salle du palais
Colomb profita de ces moments d’exception pour s’entretenir
Une nouvelle fois avec les souverains
Il leur parla avec persuasion de la dangereuse puissance de l’explorateur
De sa vision généreuse parmi les individus occupés uniquement à profiter du travail et de la découverte d’autrui
Lui, Colomb, voulait utiliser ses forces vives à essayer de comprendre les autres.

Ainsi donc, sans cet or, sans cette avidité humaine, la face du monde eût été changée, des civilisations sauvées, des arts, des techniques, des modes de vie différents des nôtres eussent peut-être existé, sources de compétition vertueuse qui aurait pu produire aujourd’hui de ces solutions qui manquent aux problèmes de notre temps.

(Un anthropologue (Eric Wittersheim, de l’EHESS) disait récemment dans une tribune du « Monde » (18 mars) que si les habitants de l’intérieur des îles Vanuatu avaient pu résister mieux que d’autres à l’ouragan récent qui a dévasté l’île, c’était bien parce qu’ils avaient su conserver certaines des méthodes ancestrales concernant leur vie, leurs cultures et leurs habitats. « Autrefois, la population possédait un ensemble de techniques pour faire face aux catastrophes : nourriture enterrée avant le passage d’un cyclone, culture de plantes plus résistantes en cas d’intempéries, techniques d’architecture faites pour résister aux tempêtes… Les savoirs traditionnels permettaient de protéger des vies »).

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Philip Roth, l’art et l’âge d’homme

LA GRANDE LIBRARIE

Le film sur Philip Roth, à l’heure de « la Grande Librairie » l’autre semaine (19 mars), sur France 5, où l’écrivain était interviewé par François Busnel, a du déclencher pas mal d’envies, un peu partout, de lire le romancier américain à l’œuvre foisonnante, constituée de plusieurs cycles, dont celui de Nathan Zuckerman, centré sur trois périodes décisives de l’histoire des Etats-Unis. Parmi elles,  l’époque du maccarthysme, sous un titre-choc : « J’ai épousé un communiste ». Occasion de découvrir un roman dont la construction est impressionnante. Le narrateur, Nathan Zuckerman, rencontre dans les années de fin de siècle son vieux prof d’anglais, qui a maintenant quatre-vingt-dix ans et qui se trouve être le frère d’un homme, Ira Ringold, surnommé Iron Rinn et parfois aussi « l’Homme de Fer », qui l’a fortement influencé dans sa jeunesse, autour des années cinquante. Il lui demande donc de parler de ce frère et le récit du vieux prof (Murray) se mêle aux souvenirs de Nathan lui-même. Il n’en faut pas plus pour que se dévide comme un écheveau l’histoire de cette époque où le mouvement ouvrier était puissant aux Etats-Unis, ni pour qu’apparaissent une foule de personnages issus de tous les milieux : du cinéma hollywoodien (Ira, comédien et lecteur de pièces à la radio, s’est marié avec une star sur le retour qui fait un duo infernal avec sa fille issue d’un précédent mariage avec une autre vedette de Hollywood), du monde des usines et des mines de zinc et du monde paysan. C_Jai-epouse-un-communiste_3520[1]Nathan apprend ainsi la vie. « J’ai épousé un communiste » est un roman d’apprentissage, l’un des plus puissants que j’ai jamais lus. Roth fait de Nathan un écrivain en herbe, qui commence par épouser la cause de l’homme qu’il admire le plus, la cause du prolétariat mondial, avant qu’il ne commence à sentir la sclérose du discours de propagande et qu’il ne décide de suivre un autre mentor, Leo Glucksman, prof de littérature à Chicago. Comme souvent dans l’œuvre de Roth (voir par exemple l’un de ses derniers romans, « Exit le fantôme ») on trouve des passages passionnants sur la littérature, son rôle et sa fonction. Ainsi ces paroles adressées par le prof à son élève, qui se croit déjà arrivé dans le monde littéraire grâce à une pièce militante et vertueuse qu’il a écrite et qui a été encensée par Ira :

« L’art comme arme ? » me dit-il. Il mettait un tel mépris dans ce dernier mot qu’il en devenait effectivement une arme. « L’art qui prendrait les positions qu’il faut sur tous les sujets ? L’art qui se ferait l’avocat du bien commun ? Où êtes-vous allé chercher ça ? Qui vous a dit que l’art est une affaire de slogan ? Qui vous a dit que l’art est au service du « peuple » ? L’art est au service de l’art, sinon il n’y en aurait pas qui mérite l’attention. Pourquoi écrirait-on de la littérature sérieuse, monsieur Zuckerman ? Pour désarmer les ennemis du contrôle des prix ? On écrit de la littérature sérieuse pour écrire de la littérature sérieuse. Vous voulez vous révolter contre la société ? Je vais vous dire comment faire : écrivez bien. Vous voulez embrasser une cause perdue ? Alors n’allez pas vous battre pour les classes laborieuses. Elles s’en tireront très bien toutes seules. Elles vont se donner une indigestion de Plymouth. Le travailleur viendra à bout de nous tous – de son absence de cervelle découlera la chienlit qui est le destin culturel de ce pays de béotiens. Nous aurons bientôt chez nous quelque chose de bien plus redoutable que la dictature des paysans et des ouvriers – nous aurons la culture des paysans et des ouvriers. Vous voulez une cause perdue à défendre ? Battez-vous pour le mot. Pas le mot de haut vol, le mot exaltant, le mot pro ceci et anti cela ; pas le mot qui doit claironner aux gens respectables que vous êtes quelqu’un de formidable, d’admirable, de compatissant, qui prend le parti des exploités, des opprimés. Non, battez-vous pour le mot qui dise aux quelques rares personnes qui lisent encore et qui sont condamnées à vivre en Amérique, que vous prenez le parti du mot. Votre pièce, c’est de la crotte. Elle est effroyable. Elle est exaspérante. C’est de la crotte de propagande, c’est brut, primaire, simpliste. Ça noie le monde sous les mots. Et ça porte aux nues la puanteur de votre vertu. Rien n’est plus fatal à l’art que le désir de l’artiste de prouver qu’il est bon. Quelle tentation terrible, l’idéalisme ! Il faut que vous parveniez à maîtriser votre idéalisme, et votre vertu tout autant que votre vice. Il faut parvenir à la maîtrise esthétique de tout ce qui vous pousse à écrire au départ : votre indignation,  votre haine, votre chagrin, votre amour ! Dès que vous commencez à prêcher, à prendre position, à considérer que votre point de vue est supérieur, en tant qu’artiste, vous êtes nul, nul et ridicule ! (p. 303, Folio n°3948).

Quelle leçon !

Trois pages avant, j’avais noté cet autre passage, sur « la transition » de l’enfant à l’adulte et sur le rôle qu’y jouent les quelques phares qui nous éclairent à ce moment-là :

Quand on n’est pas orphelin de bonne heure, qu’au contraire on est lié à ses parents de manière intense pendant treize, quatorze, quinze ans, le zizi pousse, on perd son innocence, on recherche son indépendance, et si la famille n’est pas névrosée, on vous laisse partir, commencer à être un homme, c’est-à-dire vous préparer à choisir de nouvelles allégeances, de nouvelles affiliations, les parents de l’âge adulte, ceux qu’on élit, ceux qu’on aime ou pas, à sa convenance, puisqu’on n’est pas tenu de les reconnaître par de l’amour. Comment les choisit-on ? Par une série de hasards, et pas mal de volonté. Comment entrent-ils en rapport avec vous, et vous avec eux ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce donc que cette généalogie qui n’est pas génétique ? Dans mon cas, ce furent des hommes auprès desquels je me mis en apprentissage, depuis Paine et Fast en passant par Corwin et Murray, jusqu’à Ira et au-delà – ces hommes qui m’enseignèrent et dont je suis issu. Tous furent remarquables à mes yeux, chacun à sa manière, personnalités avec lesquelles se colleter, mentors qui incarnaient ou épousaient des idées puissantes et qui m’enseignèrent les premiers comment naviguer dans le monde, avec ses exigences. Des pères adoptifs, dont je dus me défausser au fur et à mesure, avec leur héritage, qui durent disparaître pour permettre d’accéder à l’état d’orphelin absolu, l’âge d’homme. Celui où on se retrouve livré à soi-même au cœur du problème.

N’est-ce pas magnifique ?

Roth nous donne l’exemple de ce qu’est un « grand roman » dans la facture classique. Il n’y a pas un seul thème, un seul sujet, ce n’est pas « l’histoire d’un type sous le maccarthysme qui deviendrait la victime innocente d’une machine à broyer les esprits », c’est à la fois un peu cela, mais c’est aussi, comme dit plus haut, un extraordinaire roman d’apprentissage, celui de Nathan, au commencement de sa vie d’homme, au moment où s’échafaudent les projets, où se disposent les points de repères, les influences, et puis pas seulement cela, selon la façon dont on le regarde, c’est aussi la saga familiale d’une bande de névrosés : Eve Frame, la femme d’Ira, ex-star du muet, qui se traîne au sol pour implorer son amour, prise sous l’emprise tyrannique d’une gamine infernale, Sylphid – analyse perspicace d’une union mère-fille fusionnelle – et puis Ira n’est pas mal non plus comme « dingue » sur qui Nathan apprendra tout au long de l’histoire bien des détails troubles et des zones d’ombre. Avec en toile de fond l’Amérique, les luttes politiques, les stratégies de pouvoir, comment un sénateur (Grant) atteindra les cercles de la Maison Blanche (sous Nixon) grâce à la dénonciation qu’il a faite d’un « dangereux traitre communiste » en la personne d’Ira, et même plus qu’une simple dénonciation : un coup double, puisque lui et sa femme ont écrit le livre-témoignage censé venir de l’épouse hystérique et qui, lui, s’intitule vraiment : « J’ai épousé un communiste ». En montrant ainsi à la face de l’Amérique qu’une de ses idoles les plus exemptes de soupçons peut s’être fait berner, ils inscrivent au cœur des consciences voire des inconscients la malignité, le caractère intrinsèquement pervers du « rouge ». Ira, parti de la mine et de la condition ouvrière, arrivé un instant dans les fastes de Hollywood et de Manhattan, retombera à sa condition initiale. Et Nathan lui… on sait qu’il deviendra le héros de Roth sur au moins six livres, un double bien pratique pour un écrivain qui ne vient que récemment d’abandonner l’écriture (pour son grand bonheur, dit-il dans son interview, mais chacun est libre de ne pas le croire).

A la fin du roman, Nathan obtient de Murray une confession plus personnelle, lui qui, jusqu’ici n’a fait que raconter in extenso la vie de son frère, où il apparaît que Murray n’a jamais voulu transiger sur ses principes de droiture et de fidélité à l’égard des pauvres de Newark et notamment des jeunes Noirs qui étaient devenus ses seuls élèves, dût-il faire endurer à sa famille la dureté sociale d’un lieu où la violence côtoie la misère, cela dût-il aller jusqu’à la catastrophe qui frappe son épouse Doris. Alors vient cet autre passage, où se retrouveront tous ceux et toutes celles qui, tel Murray, ont aussi cru à un moment bien faire en restant sur place, alors que tout, autour d’eux disait qu’il valait mieux bouger si on tenait à la sécurité, au bonheur, à la vie :

J’ai compris que je m’étais fait avoir. L’idée ne me plaît pas, mais j’ai dû vivre avec depuis. Je m’étais fait avoir par moi-même, au cas où tu te poserais la question. Par mes principes. Je peux pas trahir mon frère, je peux pas trahir mon métier, je peux pas trahir les déshérités de Newark. Ah non, pas moi. Moi, je ne déserte pas. Moi, je ne me défile pas. Que mes collègues fassent ce que bon leur semble, moi je n’abandonne pas ces jeunes Noirs. Alors moi, je trahis ma femme. Je fais porter la responsabilité de mes choix par quelqu’un d’autre. C’est Doris qui a payé le prix de mon civisme. C’est elle qui a été victime de mon refus de… Ecoute, on ne s’en sort pas. Quand on essaie, comme j’ai tenté de le faire, de se départir des illusions flagrantes – la religion, l’idéologie, le communisme – on est encore tributaire du mythe de sa propre bonté. Voilà le leurre final, celui auquel j’ai sacrifié Doris. (p. 435)

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Haïti par le roman : une rencontre avec Yanick Lahens

 C’est par la littérature que je suis retourné en Haïti ce samedi, grâce à Yanick Lahens, grande femme  élégante et dynamique, un peu nerveuse, invitée au Printemps du Livre de Grenoble, présente dans la salle Juliet Berto, d’habitude consacrée aux géants du cinéma.

Lahens

Son roman, « Bain de lune », aux éditions Sabine Wespieser, je l’ai lu, bien sûr, et dès mon retour de là-bas. Beau roman, accompli, qui raconte une saga villageoise, au cœur de la campagne haïtienne, en un lieu nommé « Anse Bleue » (mais qui est inventé). Là s’affrontent deux clans, les pauvres et les riches, les premiers incarnés par les Lafleur, les seconds par les Mesidor qui, à une époque, ont mis main basse sur les terres. Comme je l’ai dit sans détour à son auteure, c’est l’entame du livre qui m’a le plus plu : la rencontre entre Tertulien Mesidor, le puissant, à cheval, escorté de ses affidés pour se munir des denrées qu’il apprécie au marché de la ville, et d’Olmène Dorival du clan des Lafleur, seize ans seulement mais déjà amoureuse. « Tertulien, tenant les rênes de son bel alezan cendre, abaissa le torse pour lui caresser à nouveau la crinière. Mais au bout d’un moment, n’y tenant plus, il claqua les mains d’un geste d’autorité en direction d’Olmène. Le bruit résonna à nos oreilles à tous comme un fouet ». Eh oui, c’est ainsi que se firent des cours d’amour autrefois, pas seulement dans ces îles lointaines mais probablement aussi chez nous, dans nos campagnes, si l’on en croit en tout cas le nombre d’enfants naturels figurant dans la liste de nos ancêtres, dont certains, dit-on, auraient eu pour père quelque seigneur et châtelain. Olmène avait pour mère Ermancia, et père Orvil, et frères Léosthène et Fénelon, puis eut comme fils Dieudonné, qu’elle laissa au village et à sa mère, ne pouvant plus supporter les manières du tyran, et partant travailler là-bas, de l’autre côté de la frontière. De ses frères, l’un, Léosthène, partit aussi, mais vers la Floride, d’où il revint un jour comme un ange descendu du ciel (mais pour repartir bien vite face à la houle qui agitait les mœurs de l’île sous Duvalier), et l’autre, Fénelon, se voulut homme de pouvoir, entendez par là Tonton Macoute… Yanick Lahens raconte ce que c’est que la vie sous une dictature, quand une masse de gens (elle parle de trois cents à quatre cents mille paysans) juge qu’il vaut mieux être du côté des chasseurs que des chassés, que mieux vaut manier la machette et le fusil qu’être la cible des balles et des coups. Duvalier[1]Duvalier, elle l’appelle « l’homme au chapeau noir et aux lunettes d’écailles ». On sait qu’au début il dut son pouvoir à quelques bienfaits en matière d’organisation de la santé, d’où son surnom de « Papa Doc ». Au milieu du roman, on est en 1963 : « des silhouettes furtives rasaient les murs dans la nuit de Port-au-Prince pour éviter les phares des DKW. Avec leurs casques, leurs fusils, les ombres bleues des miliciens avançaient  dans les DKW, fouillant les entrailles de la ville. Ils défilaient dans les ténèbres, formant la horde de la haine ». C’est l’époque où l’homme au chapeau noir, fort de ses soutiens dans la paysannerie, proclame qu’il est président à vie. (Lire ici un épisode significatif et sanglant de son règne). Mais Yanick Lahens prend le parti de demeurer à la campagne où les échos des évènements politiques n’arrivent qu’adoucis ou bien de façon soudaine comme des balles perdues ou des éclats qui laissent les villageois dans le doute et l’expectative. Ainsi passe une fois un homme traqué, un étranger, l’œil aux aguets, un inconnu qui demandait à boire et à manger, qui était-ce ? L’histoire nous apprend que c’était un de ces révolutionnaires guévaristes qui crurent être capables de faire se soulever un continent mais qui furent hélas trop idéalistes et qui n’avaient pas de lien avec le peuple. Celui-ci fut tué par le sinistre Fénelon. Yanick Lahens tient à lire la lettre qu’il adressait à ses parents et que l’on avait retrouvée dans sa besace. Elle met l’accent bien sûr sur la différence de culture, d’origine. Milieu bourgeois, comme le Che lui-même d’ailleurs. Bon, mais alors ? J’aurais aimé qu’elle manifeste plus de compassion peut-être pour ces jeunes que rien ne poussait hors de leur milieu si ce n’est la croyance en un monde meilleur (j’ai connu ainsi un haïtien dans les années soixante-huit, il se nommait Luckner Normil, qui se formait pour rejoindre la guérilla sur son île d’origine… qu’est-il devenu ?).

Ensuite, dans la dernière partie du roman, on atteint l’époque plus récente, l’arrivée au pouvoir de l’abbé Aristide, qu’elle appelle « le Prophète », l’espérance qu’il suscite de la part de tous les pauvres, mais qui se heurte très vite à l’emprise américaine, Aristide chassé du pouvoir, de retour sous bonne escorte, contrôlé, parallèlement à la violence dans l’île qui continue de plus belle puisqu’il faut se venger des macoutes et puisqu’aussi il en est qui savent toujours vers où le vent tourne et comment ils peuvent de nouveau se trouver du côté du manche, même si le régime change…

Nos familles pendant ce temps vivent, ont des enfants qui à leur tour ont des enfants, Cétoute Florival (qui s’appelle ainsi parce que sa mère a voulu dire qu’après elle, elle ne voulait plus d’enfant, c’était elle et… c’est tout !), qui est la petite fille d’Olmène, connaîtra les mêmes émotions amoureuses que sa grand-mère, mais pour un Mésidor encore moins recommandable : c’est son récit que l’on entend, un chapitre sur deux, qui commence  lorsqu’on la recueille noyée sur une plage.

Beau roman donc, ponctué de mots empruntés au créole, comme pour faire plus authentique, alors que l’écriture, elle, est du français le plus classique, mais on sent qu’il y a là matière à bien plus encore, à une fresque qui nous entraînerait davantage dans les ressorts de cette société intrigante.  Le narrateur est un « je » anonyme, ou bien un « nous » : on doit comprendre que c’est le village qui parle, d’un bout à l’autre. L’espoir ? Il n’est pas tellement présent, sauf par le biais d’un frère de Cétoute, Abner, qui semble porteur de projet. Parlant avec Yanick Lahens, elle me dit qu’elle-même ne croit pas tellement en ce qui se fait actuellement en Haïti, elle a quitté l’université, dit-elle, parce qu’elle en avait assez des réunions interminables et des affrontements. Elle trouve qu’il n’y a aucune coordination entre les projets. Mais n’est-ce pas déjà beau qu’il y ait des projets ? N’y a-t-il pas, dans cette île, un vivier actif de jeunes talents, d’étudiants avides de savoir ? N’est-ce pas cela qu’il faudrait mettre en valeur (plutôt que les rites du vaudou, soit dit en passant…) ?

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Mort d’une mère

DSC_0314La mort n’est pas difficile, c’est longtemps avant que ça se gâte, quand on commence à y penser souvent. Sinon, en elle-même, c’est un petit évènement, anodin. Le jour d’avant je voyais ma mère, avec ses yeux étonnés, peut-être de me voir, ou bien d’être encore là, elle qui ne pouvait plus parler, dont seulement des cris inarticulés sortaient de la bouche, des cris suraigus, les signes de colères soudaines, de manifestations électriques, comme des soubresauts de vie, mais qui n’en étaient pas, n’étant probablement que des réflexes, à la manière d’un animal qui se cabre et refuse d’avancer vers le lieu où il sait qu’il trouvera la décharge fatale. Sa mâchoire était déjà tombante, comme si elle se préparait à pendre, sortie de ses gonds, et sa peau tellement flétrie, trop fine, écorchée à force de se cogner aux meubles, de recevoir les coups qu’elle s’infligeait. Elle était étendue raide sur son lit dès quatre heures de l’après-midi, ou bien elle remontait ses jambes d’oiseau jusqu’à la poitrine, créant une montagne de drap blanc juste au-dessous de son menton qui tremblait. Que voyait-elle, la pauvre, au travers de cette vitre épaisse d’où lui serait parvenu, si elle avait eu encore suffisamment d’ouïe, le bruit de la rue, quelques voitures qui passent, des enfants qui crient sur le chemin de l’école. A Noêl encore j’arrivais à la faire rire, à condition de faire le clown et de mimer un chef d’orchestre de bazar, en bois, hennissant, son regard s’allumait, tiens il vit encore celui-là, semblait-elle me dire du fond du lit-prison d’où on lui interdisait de sortir. Mais aujourd’hui, je l’ai vraiment vue raide, définitivement, ses jambes aplaties, si réduites qu’elles semblaient absentes, ne faisant aucune bosse sous les draps, tout un corps ne laissant apparaître finalement que la tête, à jamais fixée dans un regard qui s’est tourné vers l’intérieur, à la bouche béante qui ne se refermera jamais. Mais quelle tenue voulez-vous qu’on lui mette, a demandé l’infirmière, était-il seulement possible d’évoquer une tenue pour ce corps diminué, rapetissé au point de ne pas peser plus qu’une plume, un carré de soie aurait suffi, même pas de soie, oh juste un peu de laine pour effacer les traces de la peur si jamais elle avait eu quand même peur, au cours de cet évènement si bref par où l’on passe tout à coup du jour à la nuit.

photo: amandier dans la Drôme, 21 mars

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Notes de Haïti

Haïti, on le sait, est sur un bout d’île, l’autre partie constituant la République Dominicaine. Les relations entre les deux pays sont tendues. Beaucoup de Haïtiens travaillent en République Dominicaine, où ils constituent une main d’œuvre exploitée et souvent méprisée. On dit que certains gouvernements haïtiens (du temps de Duvalier mais aussi d’autres dictateurs, car il y en eut beaucoup) ont carrément vendu de la main d’œuvre à Saint-Domingue (contre des millions de dollars). Aujourd’hui, se produisent dans la partie Est de l’île des scènes que l’on croirait issues de la Louisiane des années trente, quand le KKK sévissait. Récemment, un Haïtien a été pendu en pleine place d’un village. Quelques temps auparavant, un autre avait été brulé vif. Ceci alimente la colère de la foule. Mercredi dernier, une marche a eu lieu dans Port-au-Prince, à partir du Champ de Mars, et se dirigeant vers le Consulat de République Dominicaine. Le drapeau de cette dernière a été brûlé. Vif incident diplomatique. Le ministre des Affaires Etrangères haïtien a dit que Haïti ne présenterait pas d’excuses.
On a pu lire dans la presse locale (« Le Nouvelliste ») de longues tribunes sur les relations entre les deux pays. La République Dominicaine est accusée de s’être érigée sur les bases de l’indépendance haïtienne (à l’époque, Haïti ou plutôt « Ayiti » s’étendait sur toute l’île) sans avoir eu à en payer le prix (le prix du sang, des combats, de la répression). Le général Ramirez, qui se battit aussi contre les troupes napoléoniennes (1808), était surtout un riche propriétaire terrien, et se battait davantage pour ses intérêts économiques que pour la liberté de son peuple, de ce fait, sa soumission aux colons espagnols ne le gênait pas. Les Haïtiens sont des descendants d’esclaves. Ils n’avaient rien. Ils n’ont toujours rien (sauf quelques membres d’une bourgeoisie alliée aux états étrangers, France, Etats-Unis) alors que les Dominicains s’enorgueillissent d’être pour la plupart des mulâtres, issus des mariages entre autochtones et colons espagnols.
Quand le vol d’Air Caraïbes, au retour sur Paris, fait escale à Saint-Domingue pour se remplir de touristes en goguette, alors que les bagages à main ont été soigneusement scannées au départ de Port-au-Prince, elles font immédiatement l’objet d’une nouvelle inspection à l’arrivée sur le territoire dominicain, comme si les Dominicains ne faisaient pas confiance aux Haïtiens.

***

La route à la sortie de l’aéroport est à deux voies, large, enjambée par une arche de béton qui deviendra peut-être un pont, bordée de lampadaires alimentés par l’énergie solaire, construction récente faite sous l’actuelle présidence ; chaque lampadaire a coûté cinq mille euros.
L’électricité est coupée chaque jour plusieurs fois par jour.
Le président Martelly, actuel chef de l’état, élu en 2011 avec le fort soutien des Etats-Unis, est un ancien chanteur, populaire pour cette raison. Il aime les fêtes et les festivals. Le dernier carnaval, en février, s’est soldé par une vingtaine de morts, électrocutés après que le char qui les portait ait rencontré des lignes à haute tension – dommage, pour une fois, l’électricité n’était pas coupée. La presse, ou plutôt le seul journal existant, « le Nouvelliste » a demandé une enquête et s’est demandé aussi pourquoi les secours avaient été si lents.
Le premier ministre, M. Evans Paul, a déclaré en présence du président qu’il n’y aurait pas le second carnaval prévu, le « carnaval des fleurs » car cela coûte trop cher en comparaison des dépenses que l’état devrait engager en matière d’éducation, de santé, de sécurité, d’infrastructures. Le président l’a aussitôt démenti. Le carnaval des fleurs aura bien lieu, quel qu’en soit le coût.
Le 14 mai dernier, Haïti a fêté dans le faste le troisième anniversaire de la venue au pouvoir de son président qu’on appelle aussi – et qui se fait appeler – « Tèt kalé ». On dit que la fête a coûté, au bas mot, 20 millions de dollars.
Dans la presse, ou plutôt… le seul journal, on voit « Tèt kalé » jouant au foot avec les gamins pour l’inauguration d’une place, ou bien tenant fraternellement par les épaules les musiciens récompensés à une remise d’awards, ses amis. Face aux critiques de l’opposition (morcelée, comme toujours), il a répondu que Haïti avait fait le plus difficile… en 1804, en battant les troupes napoléoniennes, et que les problèmes économiques actuels ne sont rien, à côté. On n’a donc qu’à bien se tenir…

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En Haïti, il n’y a, à vrai dire, pas d’enseignement public : tout est payant. L’enseignement est dispensé par des écoles privées ouvertes par des groupes, des institutions, des personnes, parfois aussi sur fonds d’états étrangers (ainsi trouve-t-on le long de la rue Cadet Jérémie, une « école nationale de la république du Paraguay »). Mon ami R.G. paie cent dix euros par mois pour envoyer son enfant de dix ans à l’école. Comme il est généreux et veut aider les plus démunis, il finance les frais de scolarité de sept ou huit enfants de son village natal, Payan, ainsi font aussi beaucoup de ses collègues. Mais les enfants qui ne trouvent pas de bienfaiteur, que font-ils ? Eh bien, ils ne vont pas à l’école. Un Haïtien sur deux est analphabète.

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La littérature marche bien, en Haïti, on le sait, et les bons écrivains font foison, Jacques Roumain, René Depestre, Jean Métellus, Frankétienne, Dany Laferrière, Lyonel Trouillot… et maintenant Yanick Lahens, qui vient d’obtenir le Fémina pour son roman « Bain de lune ». Elle enseigne à l’université de Port-au-Prince. Les Haïtiens sont très fiers de son succès. Malheureusement, il est impossible de trouver son livre dans les rares (une ou deux) librairies de Port-au-Prince ou de Pétionville (en réalité, il y a une seule librairie, qui se nomme « La Pléïade », sise dans un complexe de commerce de luxe à Pétionville – fermée le samedi dès 16 heures ! – et qui possède une succursale à Port-au-Prince dans le quartier des universités – fermée le samedi dès midi !). Trois cents exemplaires avaient été envoyés par l’éditeur (Sabine Wespieser) mais ils étaient déjà vendus avant leur arrivée.

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Haïti parle le Créole haïtien (et non le Français). Les linguistes considèrent aujourd’hui que les créoles sont des langues à part entière (et non des dialectes, des pidgins ou je ne sais quoi). Ils ont tous, de fait, des propriétés linguistiques remarquables. Le temps et l’aspect sont marqués en créole de façon intéressante. On dit Pyè ap manje yon pom pour dire que Pierre est en train de manger une pomme. Sans marqueur ‘ap’, cela donne Pierre a mangé une pomme, et on dit Pyè pral manje yon pom pour dire que Pierre va très prochainement en manger une, de pomme. Si ‘ap’ est utilisé avec un verbe statif, cela donnera un ‘futur certain’ au lieu d’un présent à la forme progressive. Un linguiste qui se trouvait là lors de mon passage, André Thibaud, connu pour ses travaux sur les langues romanes et sur le Français colonial, disait que cela ressemblait au Français du Québec. ‘ap’ serait l’abréviation de « après », comme quand les Québécois disent : « je suis après téléphoner à mon chum », et que ‘pral’ serait l’abréviation de « pour aller », comme quand ils disent : « je suis pour aller faire un tour en ville ». Ainsi l’observation des créoles et des langues parlées au Québec ou en Acadie nous renseigne sur ce que devait être l’état du Français à l’époque de l’établissement des premières colonies, au XVIIème ou au XVIIIème siècle.
Le créole haïtien est également très riche en déterminants quantifieurs, ce dont on peut juger par cette liste non exhaustive :

Kèk, anpil, tikal, tizing, tikras, titak, tibout, plizyè, pifo, yon tiponyen, yon tizuit, yon kolon, yon pakèt, yon lo, yon pli, yon seri, yon bann, yon latriye, yon dividal, yon chay, yon lavalas, yon mago, yon babako, yon priz, yon mezi, yon pot, yon grenn, yon krey, yon makon…

On peut reconnaître de très loin, dans cette liste, quelques origines françaises, ‘tibout’ bien sûr, c’est un petit bout, ‘yon chay’ c’est une charge, ‘babako’ c’est beaucoup, mais c’est aussi ‘barbecue’, autrement dit on l’utilisera pour dire qu’on a beaucoup… mangé, ‘yon lavalas’ c’est une sacrée lavasse, un sacré torrent, bref beaucoup de gens, d’où la reprise du mot dans le nom d’un parti politique, celui de l’abbé Aristide, ‘yon priz’, c’est une prise, comme une prise de tabac , ‘yon mezi’, une mesure, ‘yon pot’, un pot, ‘yon grenn’ une graine et ainsi de suite…

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La population de Port-au-Prince est énorme, mais difficilement évaluable compte tenu de l’absence de recensement possible et de son accroissement incessant, les estimations varient entre un million deux cent mille et trois millions cinq cent mille. Les gens construisent des habitats de fortune, sortes de cubes de ciment, terre battue ou ferraille sur les pentes abruptes des « mornes » (collines) qui surplombent la ville basse (d’autant que c’est une partie de la ville qui a été moins touchée par le tremblement de terre de 2010). Lorsqu’on circule en voiture sur la route en lacets qui monte de Port-au-Prince à Pétionville, à partir du lieudit « Le canapé vert », on est stupéfait de se trouver face à un mur, de l’autre côté du ravin : c’est un mur dressé vers le ciel, qui n’est fait que de ces habitations de fortune. Un peu plus loin, ce mur se pare de couleurs gaies. R. G. me dit que la peinture a été payée par l’actuel régime. Ils ont repeint la misère, me dit-il.
Au bord de la route, la foule est grouillante. Tout se passe sur le trottoir. En passant, depuis la voiture où je suis installé, j’entends un hurlement. Je tourne la tête. Une femme est en train de se faire « soigner ». Visiblement, elle a le bras cassé. Un comparse lui enlève son bandage. Elle tient difficilement son bras à l’horizontale. Elle hurle de douleur.

Precarious-Hillsides-of-Pap-at-Port-au-Prince-The-Capital-and-Largest-City-of-Haiti[1]

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L’adoption d’enfants haïtiens semble être encore une affaire qui marche. A mon hôtel, une famille française séjourne, avec deux petites filles, d’environ quatre et cinq ans. L’une des deux femmes parle particulièrement fort. La voilà investie d’un rôle de mère, visiblement très nouveau pour elle. Elle montre à l’enfant sa future chambre, dans sa future maison française. « Là, tu vois, maman a poncé le parquer », « maman a verni le parquet », « oh ! maman s’est bien amusée ». Le lendemain, au petit déjeuner : « maman a décidé que tu allait changer de nom. C’est maman qui a décidé de ton nouveau nom. Maintenant, tu t’appelleras « Camille ». Répète : Camille ! – Cami’ – Camille ! – Cami’ ». Le surlendemain : « il faut que tu parles français maintenant. Si tu continues de parler créole, on ne te comprendra pas en France, tu sais. Alors, à partir de maintenant, tu parles français ». L’enfant ne comprend rien. Elle joue avec des ballons multicolores.

photo extraite du site goista.com

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Joie des cours

 

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Jean-Naphetaly,
Carl Max Stevens,
Salomon Gardy,
Djerphline, Magdala, Judith,
Daniel, dont le nom est ‘Prophète’,
Jonas,
Yves Mozart,
Anne Lynn, Florenne,
Frantz, Guertie,
Jean Whig, Israël, Jocelyn Otilien,
Mideline, Anna Flore,
César Jean, Complot, au nom de Mackinson,
Serge Lynn, Myrlande, Rose, Paul,
Francesca Carla, Jean Julien Josué, Kerline, la sœur de Judith,
Et d’autres, dont j’ai déjà perdu le nom, où dont je n’ai que les initiales sur une adresse électronique,
soyez remerciés pour la joie et l’enthousiasme.

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Rue Cadet Jérémie

A la fin, tu es las de cette situation de prisonnier dans cette vieille résidence coloniale érigée en hôtel de luxe, et tu enfreins l’interdiction de te promener seul à pieds dans les rues de la ville. Tu sors de l’hôtel et descends la rampe qui y conduit pour fouler le sol inégal des trottoirs. Tu longes un muret où un artiste local expose quelques toiles aux couleurs criardes. L’air est doux, les palmes se balancent. Cette rue est peu passante. Tu arrives à un carrefour, où elle en rencontre une autre, beaucoup plus animée. Des voitures te frôlent, de riches quatre-quatre ou bien au contraire de vieilles  guimbardes rafistolées avec du fer rouillé, dansant d’ornière en ornière faute de suspension en état de fonctionner. Tu es étonné du nombre d’écoles ou d’instituts, comme si tout un chacun pouvait décider d’ouvrir un établissement afin de recueillir, moyennant quelques frais, les défilés d’enfants en tenue du dimanche. On trouve notamment des « universités », des « instituts  technologiques ». Tu apprendras plus tard que les écoles publiques sont rares, quasi inexistantes. Tu te demandes ce que peut bien être la qualité du corps enseignant dans un contexte où chaque école est une entreprise privée qui embauche ses professeurs comme elle l’entend, et pourtant tu vois que tel collège annonce fièrement ses cursus, de la quatrième à la classe de philo. Tu te demandes aussi ce que peut bien être la paye d’un enseignant ainsi recruté.

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Tu passes devant des étals de petit commerce posés sur le trottoir, tenus par des dames assises qui s’éventent d’un geste las, vendant quelques fruits, des biscuits, faisant des sortes de petites crêpes fourrées avec des morceaux de viande grillée, vendant aussi des cadres en plexiglas, des photos d’artistes, de chanteurs en vogue, des CD de Michel Sardou, mais plus souvent de musique compa, le nouveau mérengué, ou de musique zouk venue des Antilles françaises. Tu longes un mur où sont exposés des livres à vendre – il faut bien des livres quand il y a tant d’écoles – vieux ouvrages de comptabilité financière, manuels de puériculture, livres sur la sexualité humaine et autres traités de mécanique. Tu es le seul blanc dans la rue. Absolument le seul. Tu sais qu’inévitablement, donc, tu es remarqué par tout le monde, mais tout le monde fait comme si de rien n’était, te croise sans te regarder. Alors qu’ils te voient tous et toutes. Tu fais de même, tu ne regardes personne, tu les vois juste du coin de l’œil. Tu marches lentement pour mieux t’imprégner de cette atmosphère particulière, ou bien pour montrer que tu n’as aucune fébrilité, que tu ne crains rien. Sur le trottoir d’en face les vestiges de ce qui fut une salle de cinéma autrefois, « l’Eldorado », dont aujourd’hui les salles sont fermées par des grilles. Sur la rue, des tap-tap, ces sortes de taxis collectifs, peints de couleurs bariolées. Au loin, la mer, à laquelle on n’accèdera jamais, d’abord c’est trop loin, ensuite plus le trajet s’allonge, plus il faudrait s’enfoncer dans des secteurs peu sûrs, mal protégés, zones de bidonvilles à perte de vue, aires de non droit s’étalant sur les plages.

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Au retour, tu passes devant un grand portail que tu n’avais pas repéré,  qui ouvre sur un vaste parc. Tu ne fais pas attention. Pourtant tu y reviendras le soir venu, avec R.G. qui, apprenant que tu t’es promené par là, te dira : « ah mais c’est près de l’Hotel Oloffson ! ». Et si nous allions y boire une bière. Et là en effet, soudain, une porte s’ouvre sur un autre monde. Un monde ancien où le Haïti des dictateurs accueillait les grands de la planète dans une prestigieuse demeure coloniale qui n’a rien à envier aux palais de la Louisiane. Et qui cache encore un autre monde, celui du vaudou, auquel on ne saurait échapper. La particularité de cet hôtel et de son parc est d’être remplis de références au culte vaudou. Signes mystérieux, qu’on n’ose dire kaballistiques puisque cela renverrait à une autre religion, et qu’on appelle des « vévés », statuettes de pierre qui, te dira-t-on, incarnent les saints de la religion (les « lwas »), comme ce « gedemasaka » qui nous montre le chemin en bas de l’escalier. Tu te rendras compte alors à quel point le vaudou est présent dans les consciences quand R .G. te dira que les zombies existent, que son grand père, mort en 1963, avait des zombies dans son jardin, et que récemment on en a trouvé un en Floride, qu’on a fait venir en Haïti, cela a été annoncé à la télévision, mais que les gens nombreux qui ont voulu le voir, ont été empêché de le faire, car il était très protégé. Tu apprendras qu’ici, la plupart des gens ne croient pas que l’on meurt, mais qu’on est « mangé ». Sans doute si nous disparaissons, ce n’est pas de quelque maladie ou de quelque accident, mais bien parce qu’on nous en veut, qu’on jalouse notre vie, notre réussite éventuelle, que nos ennemis (ou bien quelque esprit passant par là) ont décidé de nous manger. Cela éclairera un peu ce que tu as cru comprendre de ton dialogue avec les étudiants quand tu as dit que les restrictions lexicales sont telles, dans la langue, qu’on ne saurait dire que Pierre a mangé Marie sans avoir l’intention de commettre une métaphore. Comment donc une métaphore ?… mais cela peut être bien réel, que Pierre mange Marie…

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Le nouveau voyage en Haïti

Le voyage en Haïti, c’était en février, époque où le temps est plutôt clément là-bas. Ils m’avaient dit tu verras ça passera vite et puis tu retrouveras le contact avec les gens, les étudiants, les professeurs locaux, tu seras bien dans un hôtel avec tout le confort, la piscine sur le toit du bar, la terrasse d’où tu domineras la baie et percevras les cargos venus décharger leur marchandise en cette demi-île du bout du monde, cette terre de pauvreté pourtant conjointe à une république de luxe, bananière peut-être, mais de luxe. La route depuis l’aéroport s’était améliorée : on ne voyait plus les abris de toile à l’infini démarrant depuis le bord de la chaussée, des terrasses de bistrot ouvraient, quelques tables bancales sur un coin de ciment, recouvertes d’un dais de tissu de cuisine rouge et blanc. Le gros pick-up se frayait un chemin au milieu des embouteillages, gagnant son droit de passage à coups de klaxon, forçant la voie à chaque carrefour, où il fallait être le plus audacieux voire peut-être le plus intimidant pour passer. L’hôtel était toujours là, au sommet d’une rue, avec ses quatre colonnes doriques ornant son majestueux balcon. On tombait pile sur la cour grande ouverte toujours encombrée de quatre-quatre et de véhicules qu’on devinait plus ou moins officiels, une fois avec la mention « UN » sur le bas d’une portière, et l’escalier menait toujours à la grande salle d’accueil, rendue un peu fraîche par les pâles tournant lentement d’un vaste ventilateur. Et le petit escalier dans le fond qui menait à la terrasse où l’on pouvait prendre le petit déjeuner, une assiette de fruits frais pour commencer, bouts de melon, de mangue et de bananes, une coupelle de confiture faite avec des fruits exotiques, peut-être de la goyave, et puis les regards cursifs des convives, se jaugeant tous à leur apparence pour deviner qui était prof, qui était homme d’affaire, qui reconstruisait un quartier, qui venait pour un barrage hydraulique. La chambre louée était mieux, plus cossue, plus calme, plus grande que celle de la dernière fois, qui avait l’inconvénient de donner par une fenêtre en vitre cathédrale, donc qui ne laissait rien voir, sur la terrasse intérieure. Cette fois la chambre se terminait, après deux grands lits sagement rangés, par une baie vitrée au travers de laquelle on voyait entre les palmes des arbres, au loin, le trafic maritime et le bleu marin des vagues. En se penchant à peine, on voyait la rue montante par où l’on était arrivé, donc dans ce sens, plutôt descendante, qui, selon l’heure du jour s’animait de bandes d’enfants en uniforme, petites filles avec des nœuds dans les cheveux, garçons en chemise blanche, cartables à bretelles dans le dos, se rendant à l’école ou bien en sortant, ou de femmes traînant leur charge ou bien la portant en équilibre sur la tête, d’un pas nonchalant parce qu’elles se rendaient au marché pas loin, ou bien encore, mais là c’était déjà tôt le matin, les premiers vélomoteurs, qui succédaient à peine, dans la chaîne inexorable des évènements matinaux, aux chants des coqs répétés, qui, il est vrai, commençaient dès deux heures du matin, pour recommencer vers quatre heures, puis vers six heures, rendant inutiles les sonneries des réveils, sauf qu’il était impossible, bien sûr, ici, d’appuyer sur une touche pour supprimer le rappel. La température était moyennement élevée, certes il faisait chaud, mais d’une chaleur supportable pour peu qu’on se mît à l’ombre d’un parasol et que de temps à autre, une légère brise soufflât entre les branches des goyaviers et les fleurs de bougainvilliers. Certes, les travaux de rénovation de la piscine faisaient un peu de bruit. Les longs serveurs mélancoliques essayaient de se saigner aux quatre veines pour le confort de tous ces travailleurs affairés à longueur de temps qui se dépêchaient le matin d’engouffrer leurs toasts pour dégager la table où ils pouvaient étaler leurs ordinateurs et leurs dossiers. On parlait en millions de dollars, on confrontait les règles techniques aux lois économiques, on traitait du droit international, et le dernier serveur, devenu inutile parce que tout le monde finissait par partir, pouvait s’asseoir derrière sa banque pour regarder des informations en espagnol sur une télévision de plein air. Sûrement la chaîne dominicaine. Ou bien regarder inlassablement des matches de foot dont il se fichait complètement du résultat puisqu’ils opposaient des équipes appartenant à un autre monde, européennes en général, plutôt anglaises ou espagnoles, mais qui lui offraient l’occasion de crier sa joie à chaque but marqué, que ce fût par une équipe ou par l’autre.

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On finissait moi aussi, par m’enlever. Cela pouvait être vers midi si le chauffeur avait été matinal et s’il n’y avait pas trop d’embouteillages, ou plus tard dans tous les autres cas, et le manège recommençait, les vitres fermées, les coups de klaxon, l’art de se faufiler entre les files de voitures, jusqu’au bâtiment reconstruit. La Faculté, hangar métallique posé sur le même terrain que l’ancienne faculté, celle qui avait disparu dans le tremblement de terre du 12 janvier 2010, ou plutôt celle dont le deuxième étage avait complètement disparu, comprimé qu’il avait été entre le troisième et le rez-de-chaussée, emportant avec lui la vie de plus de deux cents étudiants et d’une bonne poignée de professeurs qui étaient en train d’officier. S’il y a maintenant un tel type de séisme, on est sûr au moins que cela ne se reproduira pas de cette façon : les escaliers sont en bois, les murs certes fragiles mais souples. Je ne voudrais pourtant pas être là si cela devait arriver…

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Et puis plus tard la nausée, peut-être venue de quelque chose qu’on n’aurait pas dû manger, ou pas dû boire, attachée aussi à ce sentiment de malaise, de mal être consistant dans le fait qu’on est là, et qu’on a le sentiment d’être un peu prisonnier, entre ces murs, ou bien dans ces escaliers branlants menant à des bureaux-cellules sans fenêtres.

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Vertus de la discussion (après Charlie)

Il  est faux que la discussion soit vaine, que tous autant que nous sommes, nous soyons condamnés à camper sur nos positions quand bien même nous aurions à faire face à des arguments censés nous bousculer. En réalité, et contrairement aux opinions défaitistes sur ce sujet, la discussion nous change. Pour peu bien sûr que nous soyons de bonne foi, et ouvert aux autres, et donc à leurs arguments. Ainsi, je ne peux pas dire que, depuis les attentats de janvier, et après de nombreux échanges sur la toile (en général via FB), je n’ai pas changé. Il y eut au début la stupeur, et le commentaire spontané. Oui, bien sûr : solidarité pleine et entière avec « Charlie » (et évidemment le surlendemain avec les juifs de nouveau pris pour cibles, cela va sans dire), et acceptation du mot d’ordre « Je suis Charlie ». En tant qu’il exprimait avec force la volonté de maintenir en France une presse libre de dire ce qu’elle croit bon de dire, dussent les idées exprimées ne pas correspondre tout à fait à ce qu’on pense. C’est la phase voltairienne : « même si je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, je me battrai pour que vous puissiez l’exprimer ». Il m’est apparu à ce moment là que tout doute émis sur la légitimité des dessins de Charlie Hebdo (les fameuses « caricatures ») ne pouvait être qu’une tentative de diversion aboutissant in fine à émettre un jugement du genre : « ils l’ont bien cherché ». Ce qui était inacceptable. Les premiers doutes dont j’ai pris connaissance venaient d’outre Atlantique, soit des Etats-Unis, soit du Québec. Ils se donnaient souvent comme des attaques en règle du soi-disant « modèle français », entendez par là la conception commune que nous avons de la République, de la laïcité et de la liberté de la presse. La République, c’est le mythe commun selon lequel tous les habitants du sol français doivent suivre les mêmes lois, censées être justes et porteuses de valeurs positives pour l’épanouissement de l’individu. La laïcité, c’est l’idée que les croyances, en particulier religieuses, sont toutes admises à égalité et qu’à cause justement de cela, elles  ne doivent pas interférer avec l’action de l’Etat, que ce soit en matière d’éducation, de santé ou de sécurité publique. Que tous les habitants du sol français suivent les mêmes lois a pour conséquence normale le rejet de ce qu’on nomme souvent « le communautarisme », c’est-à-dire l’admission du fait que certaines communautés se replient sur elles-mêmes et se mettent à vivre sur le sol national selon leurs propres lois, et plus selon celles de la République, ce qu’une tendance forte dans le débat français a placé sous le signe des  « territoires perdus de la République ». Le communautarisme est le modèle prôné en général par le monde anglo-saxon, ce qui explique les attaques virulentes de la part d’américano-canadiens qui ont tendance à le défendre, ces attaques conduisant souvent à un véritable « France bashing », qui peut nous heurter, nous qui vivons en France, et qui, si nous acceptons bien des critiques venant de notre sol, regardons avec suspicion les critiques venues d’ailleurs, c’est-à-dire de lieux, de pays qui eux-mêmes ont leurs problèmes, voire leurs points aveugles (la question des autochtones au Québec, par exemple, qui, à ma connaissance, n’a jamais fait descendre beaucoup de monde dans la rue). Ces attaques ont été souvent outrancières, on a dit que les journalistes de Charlie Hebdo étaient racistes (alors qu’ils s’employaient souvent à longueur de page à dénoncer le racisme), voire même que les caricatures étaient du niveau des dessins parus dans la presse nazie. Bien sûr, certains dessins peuvent laisser penser que leur auteur s’attaque aux traits physiques supposés caractéristiques d’individus appartenant à la religion musulmane : barbes, djellabas. Plantu, par exemple, n’y va pas par quatre chemins, exposant en une du « Monde » des visages obtus, parfois entourés de mouches. Lesdits dessinateurs se défendraient sûrement en disant qu’ils ont voulu ridiculiser des mollahs particulièrement stupides et des criminels qui se réclament abusivement de l’islam, et non les musulmans. Autre était l’intention manifestée par les dessinateurs nazis, qui visaient à répandre des affiches et des dessins censés exposer les traits caractéristiques du Juif universel. On a détourné savamment le sens de certaines couvertures du magazine, qui, il est vrai, sorties de leur contexte historique, sont parfois difficiles à comprendre (comme cette première page où l’on voit des femmes africaines enceintes, censées représenter les femmes enlevées par Boko Haram… réclamer leurs allocs, ce que les médias américains ont pris pour une blague stupide contre les femmes africaines, alors qu’il s’agissait d’une moquerie à l’égard des bonnes bourgeoises françaises qui manifestaient contre la réduction de leurs allocations familiales au moment où ces femmes nigérianes se faisaient enlever dans l’indifférence générale). L’insistance mise de plus en plus sur l’argument du « deux poids deux mesures », consistant notamment à dire que Dieudonné et Charlie n’étaient pas mis sur le même pied d’égalité, puisqu’on avait toléré, et maintenant défendu, l’humour des uns, tout en sanctionnant celui de l’autre, commençait à prendre un tour nauséabond : on faisait semblant d’oublier que Dieudonné n’avait pas été condamné « pour des blagues » mais bel et bien pour propagande négationniste (notamment en faisant intervenir Faurisson dans son show), et surtout on essayait une nouvelle fois de renvoyer dos à dos « islamophobie » et anti-sémitisme, sans doute pour, indirectement, atténuer l’effet d’horreur face à ce que le second a produit dans l’histoire, et qui se trouve réactivé en nos mémoires en ce temps de commémoration de la libération des camps.

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Ceci étant dit, et mon compte étant réglé avec certaines attaques abusives de la part du camp américano-canadien… il me faut bien en venir à ce qui m’a touché et a contribué à faire évoluer mon opinion sur ces sujets.
Vite sont apparues l’ampleur du non-dit et la confusion qui régnaient au sein du slogan « je suis Charlie » : en proclamant ce mot d’ordre, il y avait peut-être une insinuation sourde, « je suis Charlie » voulait aussi signifier que j’étais requis à être « tout Charlie », avec ses erreurs, ses ambiguïtés, ses allusions lamentables, et donc à assumer une position « anti-musulmans » (je me refuse à utiliser le mot « islamophobe » dont on sent trop bien qu’il a été inventé à des fins propagandistes, pour l’opposer facilement à d’autres attitudes de rejet qui, dans l’histoire, ont été autrement monstrueuses, comme l’anti-sémitisme). Du reste, la persistance d’un tel slogan dans les vitrines de commerçants ou sur les murs de nos centre-ville, encore aujourd’hui, a comme une allure de clin d’œil entre gens du même avis, moins préoccupés de liberté de la presse que de méfiance à l’égard des musulmans périphériques. De ce point de vue, l’idée que même si on semble s’en prendre uniformément à toutes les religions par le biais des caricatures, le fait de s’en prendre particulièrement à l’islam est douteux parce que c’est la religion portée par une classe opprimée, n’apparaît pas sans légitimité.

Doit-on, peut-on « se moquer des religions » ? J’aurais tendance à penser, à l’instar de bien des personnes qui se sont exprimées sur ce sujet, que lorsqu’il s’agit de la sienne ou de celle dans laquelle on a été plus ou moins éduqué, cela est de bonne guerre, mais que, quand il s’agit de la religion « de l’autre », c’est tout autre chose (de même que je disais tout à l’heure que si nous admettons fort bien des critiques contre notre « modèle » venant de l’intérieur de celui-ci, les critiques de l’extérieur nous sont toujours désagréables, et s’avèrent en général contre-productives). Là, le respect prévaut et cela justement si on prétend maintenir un dialogue avec l’autre. C’est ce que les journalistes de Charlie Hebdo ont raté, lamentablement raté, et on ne va donc pas endosser leur ratage.

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J’ai lu récemment que des défenseurs de Charlie Hebdo étaient allés au Canada et y avaient essayé de convaincre que le fait de s’attaquer à une croyance ou à un ensemble de croyances ne signifiait pas qu’on attaquait leurs porteurs, ceci au nom de la séparation entre la personne et son système de croyances. Cet argument mérite d’être pris en considération car il est juste, mais il ne l’est, paraît-il, que du point de vue d’une conception qui pose que la personne existe indépendamment de son système de croyances, conception qui peut être mise en cause et l’est effectivement par certains anthropologues. C’est une mise en cause que je prendrai avec des pincettes : il est trop facile de prétendre que les membres d’une autre culture sont à ce point différents de nous qu’ils n’auraient pas accès à leur individualité, au sens où nous l’entendons. Ce relativisme est, lui-même, suspect, et n’est peut-être que le fait d’une pensée occidentalo-centrée, qui attribue facilement aux autres cultures des croyances, justement, qui ne sont pas les nôtres. On pourra de toutes façons dire qu’il se trouve que, dans notre culture, c’est bien ainsi que l’on pense : l’individu est distinct de ses croyances, et qu’il va de soi, pour tout un chacun, que, si je change de croyance, je n’en deviens pas pour autant une autre personne. On pourrait s’arrêter là et dire : voilà, c’est la réalité qui prévaut ici et maintenant. Mais nous ne sommes plus à une époque d’une société homogène quant à sa culture. Comme je l’ai lu encore quelque part, cela nous conduit à réfléchir à la manière de faire vivre le multiculturalisme, un multiculturalisme qui est devenu, qu’on le veuille ou non, notre loi. Les rétrogrades et réactionnaires de toutes sortes peuvent se lamenter et hurler contre la « mondialisation » : nous ne reviendrons jamais en arrière (et de ce point de vue, toutes les positions « anti-mondialistes » qu’elles émanent de la droite ou de la gauche, doivent nous sembler suspectes). Le multiculturalisme est le grand enjeu de notre siècle, celui auquel se trouvera confrontée notre conception de la laïcité. Les cultures doivent interagir, se modifier réciproquement, s’adapter les unes aux autres si elles sont destinées à vivre ensemble. Notre conception de la laïcité devra donc évoluer, loin des intransigeances et des fixations que nous observons parfois (désirs exprimés par certains qu’il n’y ait pas d’étudiantes voilées dans les universités, refus de mères accompagnatrices voilées pour les sorties des enfants dans les écoles etc.). Et les gens qui prennent la lourde responsabilité de s’adresser au public par le biais d’articles, de sketches ou de caricatures devront apprendre à réfléchir avant de publier : se réfréner dans l’art de la moquerie est bien le prix à payer pour assurer un mieux-vivre collectif.

Parallèlement à cela, nous pouvons néanmoins objecter à ceux qui défendent la légitimité d’une conception de la personne basée sur les croyances qu’il est tout autant légitime, de la part d’une culture d’accueil, de défendre sa propre vision de la personne. Après tout, dans « interaction » et « respect mutuel », il y a aussi justification pour une action sur l’autre, car nous sommes justement l’autre de l’autre, or il y a quelque raison de penser qu’une vision de la personne basée sur les croyances comporte quelque chose de dangereux, car elle ouvre sur le fanatisme. Si mon moi s’effondre dès qu’il change de croyances, on comprend combien on va être tenté de défendre celles-ci, alors que si nous estimons qu’il en est relativement autonome, alors nous supporterons plus aisément les critiques et les désillusions. Il m’est arrivé de devoir abandonner certaines croyances (dans les lendemains qui chantent, le communisme, la société sans classes etc), j’en ai été triste sans doute, mais cela ne m’a pas empêché de continuer à vivre ni de trouver dans d’autres composantes de mon être des ressources pour être heureux. Il est donc légitime d’expliquer à autrui d’une autre culture que cette conception-là a sa valeur aussi, et qu’elle mérite en tout cas d’être essayée !

Amartya-Sen_1[1]C’est un indien, Amartya Sen, donc quelqu’un issu d’une autre culture que l’occidentale, qui a le plus défendu l’idée que l’individu ne s’identifiait pas à une composante idéologique ou religieuse, mais qu’il était au point de rencontre de plusieurs séries : on peut être croyant, et en même temps musicien, amateur de foot, amoureux, navigateur au long cours ou pêcheur à la ligne. Et il a défendu ceci au nom des privilèges d’une société ouverte, où l’information circule, ce qui constitue la base minimale d’un système démocratique. Gardons-nous donc aussi d’une complaisance excessive à l’égard des exigences d’autrui, lesquelles ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées conquérantes, visant à instaurer un ordre répressif. C’est pratiquer l’angélisme ou une certaine dose de laisser-aller que de prôner de manière irresponsable un communautarisme au terme duquel, soi-disant, chacun serait heureux dans son champ… Une jeune femme sur un fil de discussion de FB (injustement traitée par un de mes amis) mettait en relief ce qu’elle appelait « sexapartheid », autrement dit cette forme d’apartheid qui existe en de nombreux endroits du monde entre les sexes, pour faire remarquer qu’il coïncide souvent avec les endroits où prévaut une conception communautariste de la société. Est-ce à dire qu’il y a des conceptions du monde, des formes de civilisation supérieures à d’autres ? (comme l’affirmait sans vergogne le sinistre Guéant, il n’y a pas si longtemps). Non bien sûr car, comme l’avait mis en évidence Claude Lévi-Strauss dans « Race et histoire », là où une forme de civilisation semble avoir un avantage, elle le perd aussitôt lorsqu’on envisage un autre trait comportemental. Guéant aurait dû faire un minimum de mathématiques sociales (au sens de Condorcet), il aurait su que de la réunion d’un ensemble de pré-ordres (les préférences exprimées selon des critères distincts), il n’émerge en général pas de pré-ordre « universel ». On peut légitimement penser que le but du jeu de dialogue interculturel devrait être, dans l’idéal, de cumuler les avantages qui viennent de tous les horizons (mais ceci est une utopie bien entendu, car nous savons bien que les croyances et comportements forment structure au sein d’une civilisation et qu’on ne saurait détacher un élément sans extraire en même temps d’autres éléments, qui ne sont alors pas forcément souhaitables). Ceci dit, il convient de réfléchir à l’extension de ce que nous nommons « communautarisme » : une société laïque comme la nôtre en est-elle totalement exempte ? Certainement pas si on considère la force des débats (il est vrai initiés principalement par la droite sarkozyste) autour du thème de « l’identité nationale ». Qu’est-ce que cette identité si ce n’est l’affirmation de l’appartenance à une certaine communauté, justement ? Une participante à l’émission « Ce soir ou jamais » du 6 février allait jusqu’à poser la question provocatrice : « à quoi servent les musulmans ? » pour y répondre aussitôt en suggérant que cette partie de la population était érigée en communauté par la communauté dominante afin de la constituer en repoussoir et de se rassembler elle-même face à un adversaire commun. Propos excessif sans doute, mais qui qualifie sûrement les intentions d’une partie du monde politique.

Dans les discussions qui ont suivi ces évènements douloureux, il y a eu les interventions qui m’ont marqué. Il y a eu ainsi les interventions dans la presse d’Etienne Balibar, de Jean-Marie Le Clézio, de Lydie Salvaire, mais aussi d’Olivier Rolin et, allant dans le même sens que ce dernier, une note quelque part, assez confidentielle, du psychanalyste Daniel Sibony. Elles allaient dans des directions très différentes les unes des autres, et parfois des directions opposées, mais elles étaient toutes dignes d’intérêt et méritent d’être relevées. Dans Libération du week-end du 10-11 janvier, Etienne Balibar répondait à des amis qui lui avaient écrit de tous les endroits du monde pour marquer leur compassion, mais aussi leurs interrogations sur le destin de la société française. Il soulignait que la communauté nationale ne devait être en aucun cas exclusive « de ceux, parmi les citoyens français ou immigrés, qu’une propagande de plus en plus virulente assimile à l’invasion et au terrorisme pour en faire les boucs émissaires de nos peurs, de notre appauvrissement ou de nos fantasmes », elle doit, disait-il « s’expliquer avec elle-même ». Et elle ne s’arrête pas aux frontières. Il disait encore que cette communauté ne se confondait pas avec « l’union nationale », concept qui n’a jamais servi qu’à des buts inavouables. Et il terminait sur un appel à une critique théologique, seule à même de contrer le discours djihadiste, renversant la notion « d’islamophobie », si prompte à surgir chez les adversaires de la laïcité, pour en faire l’attribut de ceux qui prétendent lire l’appel au meurtre dans le Coran ou la tradition orale (et notamment dans les hadiths, clairement attaqués dans une tribune du Monde – daté des 1e et 2 février – par l’écrivain algérien Ali Malek, ces écrits qui ont été rajoutés à la tradition musulmane après la mort du Prophète et qui ont été dictés par les califes successifs) : les vrais « islamophobes » sont ceux qui détournent sciemment le Coran pour leurs fins politiques ou idéologiques, et qui, de ce fait, dénaturent l’Islam.

Jean-Marie_Gustave_Le_Clézio-press_conference_Dec_06th,_2008-2[1]Dans « Le Monde des Livres » (16 janvier), Jean-Marie Le Clézio publiait une « lettre à [sa] fille » dans laquelle il disait (avec toujours cette réserve et cette élégance qui le caractérisent) : « Tu as choisi de participer à la grande manifestation contre les attentats terroristes. Je suis heureux pour toi que tu aies pu être présente dans les rangs de tous ceux qui marchaient contre le crime et contre la violence aveugle des fanatiques. »,  puis, ayant ainsi salué le choix de sa fille, et regretté que son éloignement et son âge lui aient interdit d’en faire autant, il passait à une deuxième période du texte : « Maintenant, il importe de ne pas oublier. […] J’entends dire qu’il s’agit d’une guerre. Sans doute. […] mais c’est d’une autre guerre dont il sera question, tu le comprends : une guerre contre l’injustice, contre l’abandon de certains jeunes, contre l’oubli tactique dans lequel on tient une partie de la population (en France, mais aussi dans le monde), en ne partageant pas avec elle les bienfaits de la culture et les chances de la réussite sociale ». Quant aux assassins, Le Clézio refuse de les qualifier de « barbares », ils sont, dit-il « tels qu’on peut en croiser tous les jours, à chaque instant, au lycée, dans le métro, dans la vie quotidienne ». S’ils ont « basculé dans la délinquance », c’est parce que « la vie autour d’eux ne leur offrait qu’un monde fermé où ils n’avaient pas leur place, croyaient-ils ». « Il faut, disait-il aussi, cesser de laisser se construire une étrangeté à l’intérieur de la nation ». Cette dernière phrase sonne comme une alarme dite avec des mots justement trouvés. Une étrangeté à l’intérieur de la nation, ce n’est ni une fatalité, ni un « mal » qui serait soi-disant nécessaire, ni un cancer, non, juste une « étrangeté », ce mot qui renvoie à la fois à « étranger » et à « étrange » (« étranges étrangers » entend-on parfois dire), pour souligner qu’avec une insuffisance d’attention, on laisse se développer une anomalie en même temps qu’un rejet. Le premier ministre, on le sait, a parlé de « l’apartheid social et ethnique » qui ravage notre pays. Je fais partie de ceux qui l’ont trouvé très courageux de dire cela. Car il est inhabituel pour un haut responsable politique de faire ce qui a l’accent réel d’une autocritique. Je sais qu’on a voulu déformer ses propos (telle chaîne de télé détachait la phrase du contexte, comme pour faire croire que ce que Valls avait dit, c’était qu’une situation s’était créée sans que l’Etat en soit responsable, comme si c’était par la volonté des gens exclus eux-mêmes, alors que selon moi, l’affirmation était claire), qu’on a aussi dénoncé son hypocrisie, et même la contradiction dans laquelle il se meut, lui qui, dans le même temps, par la politique de son gouvernement, restreint les subventions d’état aux collectivités territoriales, justement les subventions qui pourraient permettre d’avoir une action plus efficace en direction des quartiers dits « sensibles ». Mais quand même, le mot était lâché. Les phrases de Le Clézio, comme les propos du premier ministre ont été attaqués par des gens en général de droite qui refusent tout discours de recherche de causes (qualifié de « sociologisant ») au prétexte qu’il servirait à « excuser » le comportement des délinquants. Cette critique n’est pas infondée. On ne doit jamais laisser entendre que de tels comportements sont rendus normaux par les situations vécues : un exclu, un rejeté de la société, un marginalisé n’en devient pas pour autant un criminel. Et puis, les belles âmes des centre-ville ou des villes périphériques vont hurler qu’on a déjà déversé suffisamment de millions aux cités (pour leur réhabilitation) pour qu’on ne doive pas encore se lancer dans de nouvelles politiques coûteuses. Mais c’est se méprendre, cette fois, car il ne s’agit pas de millions d’euros, mais de transformations de mentalité, de manifestations d’ouverture, de déclarations à faire peut-être, haut et fort, que les descendants d’immigrés sont des Français à part entière et ont droit, comme les autres, à intégrer pleinement la société, notamment par le travail, eux qui souvent se voient discriminés à l’embauche pour la simple raison d’un nom qui sonne arabe ou kabyle. Bien sûr, l’exclusion ne pré-détermine pas au djihad, mais on  a tort de ne pas essayer de se mettre à la place de ces jeunes pour comprendre combien le vide de la vie sociale ou de l’esprit peut être propice à des tentatives de le combler par des actions vues comme « fortes », même si elles ne sont en réalité que des monstruosités barbares.

AVT_Lydie-Salvayre_7412[1]Dans le même « Monde des Livres », belle expression également que celle de Lydie Salvayre, allant dans le même sens que le propos de Le Clézio : « Je crus comprendre ceci : ces enfants, pour qui l’idée de se rendre à Paris était une affaire compliquée et presque insurmontable tant ils se sentaient loin de ce que Paris représentait, ces enfants aux yeux desquels les valeurs de la France ne signifiaient strictement rien puisque du haut de leurs immeubles ils n’en voyaient pas la moindre mise en pratique, ces enfants qui vivaient dans la nostalgie d’un bled qu’ils ne connaissaient pas et dans l’humiliation blessante d’être tenus à l’écart de la fête, ces enfants se raccrochaient, faute de mieux, à ce qu’ils trouvaient à leur portée : des croyances communes et des haines communes en guise d’armature ». Mais on ne saurait s’arrêter là, d’abord ce statut d’humilié, d’exilé de la fête, n’est pas propre aux « nostalgiques du bled », il habite et a habité tous les pauvres de la société. Tous ceux et toutes celles qui, dans leur enfance ou leur jeunesse, n’ont pas appartenu aux milieux aisés l’ont éprouvé, il est faux de prétendre qu’ils n’ont, à chaque fois, trouver d’armature que dans la haine de l’autre. C’est même, presque, faire injure aux pauvres que les cantonner dans ce ressentiment là. Si ces enfants mis à l’écart ont cherché refuge dans la haine, c’est aussi peut-être parce que des forces hostiles les ont poussés vers cet écueil, forces contre lesquelles il convient de lutter. Bien sûr l’islam radical, les imams autoproclamés, les propagandistes de la cause anti-juive… comment alors ne pas prêter oreille aux propos d’Olivier Rolin, dans ce même numéro consacré aux « écrivains face à la terreur », lorsqu’il se pose la question, et cela m’a surpris venant d’un romancier qu’on classe plutôt à gauche : « Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi ; » et de dresser la liste des horreurs commises dans le monde au nom de cette religion… Il est rejoint par le psychanalyste Daniel Sibony : « Le Coran a beau maudire nommément les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) parce qu’« ils se moquent de la religion des musulmans » (5,57), il ne faut pas en parler, car il y a risque d’amalgame, de stigmatisation, d’islamophobie […] Ainsi on est chaque fois dans une pensée totale : une critique sur les aspects violents que comporte l’islam, dans son texte fondateur, est exclue car elle est prise comme un rejet de tout l’islam, et un rejet de type raciste ». Je ne suis pas totalement d’accord avec eux parce que je sais qu’il y a une pente dangereuse à emprunter ce discours, mais pourtant, oui, l’erreur essentielle, qui risque un jour de nous conduire au cataclysme, est bien là : dans la réception, par une masse énorme de gens, d’un texte dit sacré, tellement sacré qu’on ne saurait proposer d’en faire l’exégèse d’une seule ligne, qui doit être pris au sens littéral, ce que, semble-t-il, aucune autre religion ne fait ou propose de faire (sauf des sectes, dans leur interprétation littérale de la Bible, par exemple, mais ce sont des sectes, que nous reconnaissons comme telles). C’est à Jean Birnbaum que je donne la parole alors, toujours dans « Le Monde des Livres », mais celui du 30 janvier : « Les terroristes ne savent pas lire » dit-il, en complétant : « Non, les terroristes ne savent pas lire à commencer par le livre qu’ils brandissent. Puisqu’ils se réfèrent à un livre unique, parions sur la multitude des livres. Puisqu’ils prétendent détenir la vérité absolue du texte, misons sur la diversité des lectures possibles ». Education, encore et toujours l’éducation, dira-t-on… oui, et pas seulement en ce qui concerne la sphère française (où les mesures proposées, comme toujours en urgence, reposant sur l’éducation civique et je ne sais quel enseignement des vertus républicaines, peuvent faire sourire et semer le doute quant à leur efficacité – elles risqueraient plutôt d’être contre-productives, à mon humble avis), mais éducation dans le monde.

Et si Internet pouvait être aussi utilisé dans le sens de la paix, en proposant de grands programmes d’éducation poussant à la lecture, à l’écrit, à la diversité des livres, et si, grâce à cela on en venait à suggérer aux masses entières qu’il n’y a pas seulement un livre sacré (voire deux, ou trois), mais que dans le fond, tout livre a quelque chose de sacré en ce qu’il participe du mystère insondable du langage ? C’est sans doute voir loin, trop loin que de proposer une telle idée, certes. Mais la question de la culture et de l’accès à la culture doit être posée : c’est par les œuvres qu’elles produisent que les civilisations exercent une attirance, et non par des valeurs abstraites. Sur ce terrain, le monde musulman peut rivaliser avec le monde chrétien et occidental. C’est, cette fois, vraiment à l’école de le montrer dès (surtout) les plus petites classes, pour que les êtres en devenir puissent se souvenir plus tard de l’émotion qu’ils ont ressentie à l’écoute, à la lecture ou à la vision d’une œuvre, que celle-ci vienne d’une culture ou d’une autre, puisqu’après tout, « Les Mille et une Nuits » valent bien « La Flûte Enchantée » (et réciproquement). De cette indifférenciation seule, opérée par l’émotion et le sentiment de la beauté, pourrait naître un universalisme capable de relativiser l’appartenance communautaire.

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Penone – II

Je suis retourné voir l’exposition Penone, mais sans la petite fille, elle qui, pourtant, avait raison quand elle avait vu dans le grand dessin de ronds concentriques l’empreinte de son index. Car en effet, si on regarde bien ce gigantesque dessin au crayon, on voit qu’il part d’une toute petite marque en son centre, qui est l’empreinte digitale de l’artiste. Les ronds concentriques sont au départ des figures courbes qui complètent chaque sillon du doigt, allant d’une extrémité pour revenir à l’autre.

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Les salles de l’expo grenobloise sont dédiées au contact, à la peau, au souffle et au temps.

Penone s’est intéressé notamment à la fine épaisseur qui toujours nous sépare de ce que nous touchons, peau, écorce de l’arbre, Il a consacré des dessins, qui réunissent des empreintes de feuilles et des bouts d’adhésif, à d’étranges caresses, avec des épines, sur des lèvres, sur des paupières.

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Il a enserré des souches d’arbre dans des peaux brunes, montrant comme la nature est bien, en fin de compte, une question de rencontre et de frôlements entre le règle animal et le végétal.

Et des morceaux d’arbre aussi dans des gaines de marbre blanc, retour au minéral, à son éternité, lui qui provient des masses énormes de matière compressées au cours du temps.

A une époque (à ses tout débuts), Penone avait planté un moulage en bronze d’une de ses mains dans le creux d’un tronc d’arbre, pour que, par la suite, cet arbre, en se développant, enserre puis absorbe cette main, cette main qui, elle, continuait à pointer du doigt le rond concentrique marquant justement la date de la rencontre, un évènement. L’arbre, dit Penone, garde son histoire en lui.

L’un de ses projets fut de rendre à des objets manufacturés en bois leur ancienne nature d’arbre. Ainsi par exemple avec des poutres, qu’il taillait et complétait par des branches ajoutées à chaque nœud qui apparaissait dans le polissage.

Le temps, celui d’un rouleau de marbre qui se déplie et laisse apparaître, sous lui, les veines du sol.

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La respiration, un mur de grillage enserrant des tonnes de feuilles de thé, et une branche d’arbre qui communique avec un poumon de feuilles.

Le souffle, comme le vent, qui courbe les arbres et les fait ressembler à des insectes géants.

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L’Arte povera (l’art pauvre) n’est pas seulement une question de pauvreté du matériau (ce qui serait contradictoire avec le fait que Penone va jusqu’à utiliser des feuilles d’or pour revêtir le fond de son écrin), il consiste plutôt dans l’accent mis sur le matériau, dont la présence se substitue à l’idée de représentation. Chez Penone comme chez ses pairs, l’art ne représente pas, il crée l’équivalent de ce que crée la nature autour de nous. C’est pourquoi sans arrêt, nous promenant dans les maquis, les forêts, les sous-bois, nous voyons des productions artistiques. A condition que nous les voyions comme telles. Et c’est l’artiste qui nous apprend à avoir ce regard.

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