Il faut écouter l’interview que Geneviève Brisac donne sur le site de Médiapart, assez longue (38 minutes), et passionnante. Je n’avais jusqu’ici guère entendu parler d’elle, ou bien ne m’y étais-je pas intéressé. Je l’ignorais, je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait à dire. Dommage. Maintenant j’en sais un peu plus, de quoi aller bien vite en librairie pour me procurer son dernier roman, que je vous conseille : Dans les yeux des autres (éditions de l’Olivier).

Dans ses romans, Geneviève Brisac reprend sans s’en cacher des méthodes romanesques éprouvées par d’autres, ici notamment celle de Doris Lessing dans « Le carnet d’or ». Il s’agit en effet d’une femme, Anna Jacob – mais l’héroïne de Lessing s’appelait aussi Anna – ex-écrivaine, qui s’est autrefois vivement investie dans les mouvements de libération des années soixante-dix, et qui remet le nez dans ses carnets : prétexte pour une grande remontée vers ces temps anciens où le mot « Liberté » s’écrivait un peu partout : dans les mœurs, dans la politique, à propos des femmes, de la famille, des homosexuels, dans les rapports entre les peuples aussi (que n’a-t-on parlé de luttes de libération nationale…) et même dans l’éducation. C’est dire combien les temps ont changé. Roman d’amertume, alors ? où l’on étalerait ses désillusions ? Non, justement. Geneviève Brisac a ce beau projet qui consiste, loin de nous faire pleurer sur nous-mêmes, à revivifier ces temps anciens, à les faire revivre pour tenter d’en assurer la transmission.
Dans son interview, elle revient notamment sur les luttes féministes de ces années-là, ce qu’elles ont permis de conquérir, et qui est toujours susceptible d’être remis en question, toujours attaqué d’ailleurs (par les mouvements d’extrême-droite autant que par des chroniqueurs haineux). Etonnamment, la haine des femmes se porte bien de nos jours (Zemmour…), comme si toute une frange (une fange) de la masculinité dévoilait son vrai visage, celui de n’avoir fait que semblant d’aimer les femmes (afin d’assouvir leurs besoins sexuels de mecs et surtout, de tenir leur place dans le jeu des rivalités inter-masculines) mais en réalité d’avoir toujours voulu les contraindre et les humilier. Horreur d’une lutte ancestrale qui se meut en guerre dès que se présentent enfin des opportunités pour elles d’affirmer leur rôle au sein de la société.
Rien qu’à propos de la littérature, Geneviève Brisac indique à quel point le poids des hommes est écrasant, comme si on ne laissait guère aux femmes le droit de s’exprimer, comme s’il y avait une littérature propre aux femmes que les hommes dignes de ce nom ne sauraient lire (elle parle de ces hommes qui sont prêts à faire cadeau de livres écrits par des femmes à leur mère, leur belle-mère, leur femme, leur sœur mais qui jamais, au grand jamais ne liraient ces livres – là, j’avoue, je suis un peu estomaqué). Elle parle aussi de l’horrible Nabokov qui refusait de faire une conférence sur Jane Austen parce qu’il ne voulait pas s’abaisser à parler d’une femme écrivaine (et moi toujours de me demander ce que l’on trouve à Nabokov et surtout à son Lolita, encensé dans tout l’Occident, ce qui m’a toujours paru paradoxal de la part de pays si pointilleux sur les marques d’affection que l’on peut porter en public à des enfants…). Ce qu’elle dit là n’est bien sûr pas nouveau. Nécessiterait d’être réfléchi et nuancé. Je suis surpris de son propos qui affirme que lorsqu’on cherche des écrivaines « acceptées », on tombe toujours sur Marguerite Duras et Nathalie Sarraute et c’est à peu près tout… surpris car à un moment de ma vie, je m’étais mis au contraire à penser que la littérature était devenue une affaire de femmes, et de quelles femmes ! Je ne lisais plus que Nancy Huston, Annie Ernaux, Marie N’Diaye, Lorette Nobécourt, Danielle Sallenave, Jeanne Benameur et j’aurais pu lire aussi Véronique Olmi, Brigitte Giraud, Lydie Salvaire voire même… Amélie Nothomb (bon, là, je sais, je pousse un peu question vraie littérature). Et maintenant je lis Geneviève Brisac. Et puis, je me suis repris bien sûr et j’ai vu qu’il y avait des hommes que je lisais, et quels hommes aussi, comme Jean-Marie Le Clézio, Olivier Rolin, Jean-Philippe Toussaint, Laurent Mauvignier, Sorj Chalandon et… Patrick Modiano. Donc, sur le plan strictement littéraire, ce serait plutôt fifty-fifty… Reste le plan commercial, et ceci est une autre histoire. Par exemple, Je n’ai jamais compris comment il se faisait qu’un aussi beau roman que « Grâce leur soit rendue », de Lorette Nobécourt, ne soit encore jamais sorti en livre de poche, (alors que sortent plein d’oeuvrettes de seconde zone, à la Foenkinos) et ne parlons pas de son dernier opus, « La clôture des merveilles »… et je ne sais pas très bien comment les listes pour les fameux prix sont établies, par des jurés évidemment en majorité masculins… et qui décide, dans les maisons d’édition, de la date de parution d’un livre, qui sera plus ou moins propice à son inscription sur les fameuses listes de l’automne…
Lorette Nobécourt
Nul ne saurait nier qu’il y a encore un ordre masculin régnant dans la société. Mais pour combien de temps ? Il se murmure dans certains milieux (recherche, éducation…) que les femmes ont déjà gagné la partie : les profs d’université sincères (même des hommes !) témoignent que leurs étudiantes sont meilleures que leurs étudiants : plus sérieuses, mieux concentrées, soucieuses de réussir (entre autre bien sûr parce qu’elles savent qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes). Si des domaines-clés de nos sociétés : éducation, santé, justice sont de plus en plus investis par des femmes, ce n’est pas, comme l’affirmait ce mandarin benêt d’Antoine Compagnon, « parce que ces domaines sont dévalués socialement » (quelle ânerie !), mais bien parce que les candidates sont meilleures que les candidats et loin de nuire à la valeur sociale de ces métiers, c’est au contraire leur valeur intrinsèque reconnue par tous (quoi de plus noble que soigner ? éduquer ? rendre la justice ?) qui rejaillit sur les femmes dans leur ensemble. Et si, après tout, il ne fallait voir dans les sordides zemourrades que des réflexes d’arrière-garde d’une gent masculine prise dans le désarroi face à une situation qui lui échappe ?
Mais revenons à Geneviève Brisac et à ce par quoi elle alimente notre réflexion. Sa conception de la littérature, qui s’illustre dans cette volonté de tissage : tissage de son œuvre avec celle des autres, de ceux et celles qui l’ont précédée (Doris Lessing, Marina Tsvetaïeva, Rosa Luxemburg, Virginia Woolf… en qui elle se reconnaît), prise en compte d’une vie propre de la littérature : les livres nous parlent. Nous prenons un livre au hasard dans notre bibliothèque, ou mieux : un livre tombe, s’échappant d’un rayonnage, et nous l’ouvrons à une page apparemment au hasard, mais aussitôt nous saute aux yeux ce que nous voulions lire, ce qui peut-être va éclairer notre journée. Dans « Dans les yeux des autres », un passage des lettres de Kafka à Milena jaillit ainsi sous le regard d’Anna : « Ecrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement ». Est-ce elle alors qui ajoute cette phrase magnifique : « Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route » ? Il y a ainsi un monde littéraire. Il ne faut pas croire que les romans obéissent à une épistémologie réaliste, celle qui pose qu’il y a un réel brut et que le meilleur livre est celui qui se contente de l’observer. Comme en science, d’ailleurs, il faut des hypothèses. Les théories sont des créations de l’esprit qui sont mises en contact avec la réalité (par le biais d’appareillages sophistiqués qui n’ont rien à voir avec l’observation brute, mais qui sont eux-mêmes, comme le disait Gaston Bachelard, des « théories matérialisées »). Les œuvres de littérature aussi, même si, là, les « appareillages » ne sont pas des machines mais des lecteurs. Vous, moi, tout le monde. Il est dommage que les philosophes – surtout les philosophes… « analytiques » ! -qui s’intéressent à la « connaissance littéraire », comme Jacques Bouveresse ou Pascal Engel (des mecs, bien sûr…) ne se mettent pas à l’écoute des écrivain(e)s plus souvent – mais il est vrai, ils les considèrent de haut, avec condescendance, comme souvent les épistémologues ont considéré les scientifiques, aux uns les tâches astreignantes, aux autres les réflexions d’ordre général – au lieu d’aller ressortir des visions archaïques à la Renan, et de condamner au « thaumaturgique » ( !) les théoriciens de la littérature qui n’auraient pas une vision très terre à terre de leur objet…
Laurent Mauvignier
Si Geneviève Brisac peut être qualifiée d’écrivaine « engagée », c’est bien parce qu’elle s’engage corps et âme dans son écriture : pas question ici d’écrire un livre qui ne correspondrait pas à ce qui l’habite, parfois depuis longtemps, et cela sans considération de « ce qui se fait » (pour être vendu…) ni obligation de publier deux ou trois livres par an. On reconnaît tout de suite les écrivains qui s’engagent ainsi dans leur œuvre, sans concession « au marché », et on reconnaît aussi chez les meilleurs, des moments où il leur arrive de faillir à cette règle. Ainsi de Laurent Mauvignier, justement, que je mentionnais tout à l’heure, que j’ai tant admiré dans ses premiers romans (et surtout dans « Des hommes ») et qui vient de nous infliger un ouvrage qui, manifestement, est sur commande (même s’il ne relève pas d’une commande explicite faite par son éditeur) tellement il correspond à l’air du temps, aux destinations obligées, aux thèmes à la mode, déjà mille fois ressassés (la vacuité des voyages, l’ennui du tourisme, l’angoisse d’être pris dans une attaque terroriste, le Chili qui a servi de terre d’accueil aux anciens Nazis, la peur de se retrouver avec un grand père nazi – thème déjà travaillé par Lorette Nobécourt, justement, dans « Grâce leur soit rendue »…, le Ngorongoro, réserve keynianne où les touristes vont en 4×4 observer les lions, avec la bêtise mâle d’un des hommes qui veut aller au-devant du danger… et puis Rome, évidemment, comme destination obligée, La Trinité des Monts, la piazza di Spagna… ce n’est plus un roman, c’est le Guide du Routard !), s’inscrivant presque dans la foulée de cet autre auteur très à la mode, qui promène sa moue désenchantée sur les plateaux télé et même sur les scènes de spectacle, moue qui lui sert en quelque sorte de marque commerciale… [et quelle écriture sans surprise : « Très vite ils tournent sur la gauche pour remonter vers la piazza di Spagna, dont il espère trouver les fameuses marches recouvertes de fleurs rouges ou fuchsia, comme il avait vu une fois à Pâques » (p. 223)… « ils se sont arrêtés pour manger une glace. Peter a fait son petit discours sur Marco Polo rapportant les sorbets et la glace de ses lointains périples » (p 225) et quand ils en sont à Saint Louis des Français, on sait, on sait qu’ils vont parler du Caravage ! – comme si toujours, il fallait que l’écrivain fasse du poids, rajoute des lignes en faisant étalage de sa culture, laquelle en l’occurrence et une nouvelle fois, ne dépasse pas celle d’un guide touristique standard…]. J’aime la charge menée par Geneviève Brisac contre la littérature de divertissement, qui s’avère tellement ennuyeuse parce que remplie de conventions et que surtout, surtout, elle ne veut pas déranger le lecteur, ou bien contre cet autre défaut des livres (de ceux surtout qu’on retrouve aux kiosques des gares), et aussi, ajouterai-je, du cinéma contemporain, qui est le sentimentalisme. Plus facile de le voir d’ailleurs dans les sorties de films (puisqu’on nous parle beaucoup plus encore des sorties de films que des sorties de livres), comme par exemple le récent « Samba » (suite aux « Intouchables », je précise ici que je n’en ai vu que la bande-annonce) qui noie le drame des sans papiers dans le mélodrame niais, comme si les militants de la cause des sans papiers n’étaient participants à ce juste combat que par manque affectif, désir de rencontre etc. Façon habile de déplacer le problème, qui est d’abord politique, en donnant au spectateur moyen la bonne conscience de s’émouvoir de situations individuelles, toujours tristes, bien sûr, sans pour autant lui offrir les moyens d’une analyse des causes et des systèmes. Geneviève Brisac dit, à juste titre, me semble-t-il, que plus les perspectives sociétales et politiques sont sombres, plus se répand ce sentimentalisme, comme simple échappatoire, soupape de sûreté qui évite aux âmes sensibles de se heurter trop frontalement aux réalités.
Reste que bien sûr, le roman de Geneviève Brisac (comme d’ailleurs celui que j’ai tellement aimé, de Lorette N.) ne manque pas de quelques défauts (du moins, à mes yeux). Personnages emblématiques, fascinants, auxquels on se trouve attaché comme s’ils étaient réels, mais qui demeurent en même temps idéaux, comme des figurines de papier qu’ils sont toujours en dernière instance, trop beaux, parfois trop caricaturaux pour être vrais. Anna est une écrivaine torturée, Molly, sa sœur, une médecin engagée de toute son âme dans le soulagement à donner aux autres, deux femmes extrêmement généreuses. Elles ont eu, ont encore des amants. Comme ce Boris (Boris Yankel), homme doux et idéaliste qui s’engage aussi (justement !) dans la cause des sans papier. C’est un homme étrange, Boris, quoiqu’un homme dans lequel je me reconnaîtrais volontiers, un de ces hommes qui n’a pas perdu son enfance, qui trouve que, souvent, la conversation entre adultes ne vaut pas les mots que l’on peut échanger avec un enfant. Amateur de poésie. Issu d’Arménie. Fou des poètes de la Bucovine et de Cernowitz (là, Geneviève Brisac nous apprend beaucoup) comme cette Rose Ausländer. Mais que va-t-il faire en manifestant autant d’attention aux enfants des sans papier qu’il en vient à les re-baptiser du nom de ces poètes (Ilana Shmueli, Immanuel Weissglas, Heinz Kehlmann… )(*)? (n’est-ce pas un peu invraisemblable, aussi ?). Actions et attitudes qui ne seront pas comprises, et vont lui coûter cher d’ailleurs. Mais pourquoi ? Est-il nécessaire de camper des personnages qui vont si loin dans l’excès ? Liberté du romancier, de la romancière en l’occurrence, dira-t-on, prétexte aussi à toujours faire entrer davantage de littérature dans la littérature même. Tout comme Lorette N. baptisait tous ses personnages avec les prénoms de ses écrivains de prédilection (Alejandra, Virginia, Roberto…). Encore une marque de ce que la littérature, pour mieux nous parler du monde qui nous entoure, doit d’abord renvoyer à elle-même.
Rose Ausländer
Post-scriptum : Boris leur a enseigné (aux enfants) des poèmes de cette Rose Ausländer :
Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres.
« Les enfants comprenaient parfaitement le sens de ce vers. Il était devenu un Opinel pour dépiauter la réalité. Un couteau à mille lames pour ouvrir, effiler, râper, creuser, sculpter la réalité ». On ne saurait mieux dire le rôle attendu des œuvres littéraires qui, loin d’être des « études de cas » relevant d’observations d’une réalité statique, sont des armes, des instruments pour faire apparaître une réalité qui nous échappe.
(*) Il va sans dire que, jusqu’ici, je n’avais jamais lu ces noms. De rapides recherches sur Internet m’ont révélé un pan entier de la poésie contemporaine que j’ignorais totalement. Celles et ceux qu’on appelle « les poètes juifs de Czernowitz » ont tous été en relation avec le grand poète allemand Paul Celan. Rose Ausländer lui est souvent comparée, mais on ajoute aussitôt en général que sa poésie est moins impénétrable, plus fluide, translucide en quelque sorte. « Rose elle fut et tenta d’être dans ce monde où « l’on avait mis les morts à table », et elle frêle femme, portera le MOT au plus haut » est-il écrit sur ce site dans un beau texte sur elle d’un certain Gil Pressnitzer.
Merci à Geneviève Brisac d’attirer notre attention vers ces poètes et de combler ainsi le trou béant de notre inculture.