Parcours de lecture : de Ôé à Eliot

Nous naviguons sur la surface des mots, de livres-récifs en livres-îles, l’un nous invitant à partir vers l’autre, et nous découvrons ainsi, propulsés que nous sommes par la force des vagues du  désir de connaître, des auteurs nouveaux. Nous accostons à des ports qui nous semblaient fermés, nous apprenons à aimer des choras nouvelles là où nous croyions ne trouver que des rues rectilignes ou des couloirs vides.

 images[4]Ma lecture du dernier livre traduit en Français de Kenzabûrô Ôé m’a conduit ainsi naturellement à ouvrir un livre, un petit livre de poche en collection « Point-Seuil – Poésie » contenant les poèmes les plus importants de T. S. Eliot. Je voulais ainsi lire la source des vers qui forment la substance, ou le fond, du livre de Ôé. Eliot ne m’était pas complètement inconnu, je dois seulement avouer qu’il me rebutait car je ne comprenais pas cette forme de poésie, que je trouvais trop descriptive, ou trop symbolique, ou trop narrative, faite de textes trop longs et détaillés. Une autre chose que je lui reprochais également était d’être trop explicitement métaphysique. La poésie que nous avions l’habitude de lire, depuis Rimbaud et en passant par le surréalisme, puis René Char ou d’autres, comme les poètes suisses (Roud, Jacottet, Chappaz…) avait, certes, des échos métaphysiques, mais c’était par incidence, discrètement. Les mots référant aux choses simples, aux éléments ou à la structure d’un paysage semblaient ne pas devoir être interprétés, ce qui n’est pas le cas avec ce genre de poésie qu’incarne Eliot, qui interroge directement la notion de temps, par exemple, et peut se révéler par instants quelque peu « didactique ». Mais il faut savoir se déprendre de ses habitudes pour accéder à un univers nouveau.
S. Eliot, donc. Dont le premier poème célèbre est déjà, en soi, très original, en forme d’introspection d’un curieux personnage, J. Alfred Prufrock. Et il me semble tout à fait que cela se passe… dans un bordel :

Allons par telles rues que je sais, mi-désertes
Chuchotantes retraites
Pour les nuits sans sommeil dans les hôtels de passe
[…]
Oh ! ne demande pas “Laquelle?”
Allons plutôt faire notre visite.

Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant des maîtres de Sienne.

Puis, ces trouvailles de mots bizarres (je fais confiance au traducteur pour avoir su trouver les équivalents en Français) :

 Le brouillard jaune qui frotte aux vitres son échine,
Le brouillard jaune qui frotte aux vitres son museau
A couleuvré sa langue dans les recoins du soir ;

Oui, vous avez bien lu : « a couleuvré sa langue », j’adore cette expression à cause peut-être de sa connotation sexuelle, voilà qui n’est pas ordinaire comme trouvaille. Rien que pour une trouvaille pareille, on a envie d’aimer le poète.

Puis :

S’est enroulé autour de la maison, puis endormi.
Et pour sûr elle aura le temps,
La jaunâtre fumée qui glisse au long des rues,
De se frotter l’échine aux vitres ;
Tu auras le temps, tu auras le temps
De te préparer un visage pour les visages de rencontre,
[…]
Avant de prendre une tasse de thé.

Et on y revient :

 Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant des maîtres de Sienne

 Je ne sais pas qui sont ces « maîtres de Sienne »…

Et lui, ce personnage étrange, pourtant banal, peut-être trop banal finalement, se pose des questions, et c’est rare de voir ça dans la poésie :

Et pour sûr j’aurai bien le temps
De me demander : « Oserai-je ? » et « Oserai-je ? »
Le temps de me retourner et de descendre l’escalier
Avec une couronne chauve au sommet de ma tête…
(Et l’on dira : « mais comme ses cheveux sont rares ! »)

On se dit, oui, éternelle interrogation d’un homme trop timide pour les aborder, elles, qui « parlent des maîtres de Sienne », cela rappelle les angoisses que Giacometti a exprimées dans certaines de ses sculptures… et puis, là, cela dépasse cette petite appréhension d’ordre sexuel, car tout à coup :

Oserai-je
Déranger l’univers ?
Une minute donne le temps
De décisions et de repentirs qu’une autre minute renverse.

Comme si, en effet, le moindre geste que nous accomplissons avait une portée universelle, comme si en prenant une décision individuelle, nous étions destinés à changer l’ordre du monde…

Le poème se termine ainsi : d’abord une pointe d’humour :

Je vieillis, je vieillis…
Je ferai au bas de mes pantalons un retroussis.

ophélie

Puis on s’embarque, comme Ophélie, sur un grand lac, ou la mer, ou une plage :

 Partagerai-je mes cheveux sur la nuque ? oserai-je manger une pêche ?
Je vais mettre un pantalon blanc et me promener sur la plage.
J’ai, chacune à chacune, ouï chanter les sirènes.

Je ne crois guère qu’elles chanteront pour moi.
Je les ai vues monter les vagues vers le large
Peignant les blancs cheveux des vagues rebroussées
Lorsque le vent brasse l’eau blanche et bitumeuse.

Nous nous sommes attardés aux chambres de la mer
Près des filles de mer couronnées d’algues brunes
Mais des voix d’hommes nous réveillent et nous noient.

Alors, là, nous voyons la matière d’un rêve. Peut-être l’influence de Freud… Que viennent faire ces voix d’hommes ? Elles nous réveillent, dit le poète, et c’est peut-être salutaire, mais en même temps, elles nous noient. Elles nous réveillent au moment où nous pouvions contempler ces filles de la mer. Que viennent faire ces hommes à nous noyer ainsi ? Je laisse cela aux psychanalystes…

Curieux, isnt’it ? La prochaine fois, je vous parlerai d’autres poèmes d’Eliot. (Je sais, mon lecteur, ou ma lectrice, pensera que c’est une curieuse idée de passer son temps à faire des billets sur des écrivains pas très lus de nos jours, surtout en France, et qu’il y aurait mieux à faire peut-être, en parlant de la conjoncture politique ou bien de la situation sociale aujourd’hui… eh bien, je ne crois pas. Il me semble que c’est très politique, par les temps qui courent, de parler de poésie).

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Où va la culture à Grenoble?

entete-orchestre-2013_mini[1]J’ai fait part de mon enthousiasme lors de la victoire de la liste du Rassemblement Citoyen de la Gauche et des Ecologistes lors des dernières élections municipales (cf. ici), et j’avais même promis de tenir mes lecteurs informés de la politique locale et de ses évolutions… ce que je n’ai guère fait depuis, ayant trouvé en général… bien plus intéressant (à mes yeux) pour alimenter mon blog ! Et voilà que cette municipalité qui claironne son attachement à la « démocratie participative » apparaît tout à coup sous un jour un peu moins sympathique en chaussant allègrement, en matière de politique culturelle, les bottes d’un populisme éhonté. Passons sur l’idée de rebaptiser l’adjointe à la Culture sous l’appellation d’adjointe AUX cultures, qui peut sembler recéler des intentions louables d’ouverture aux autres cultures… bien qu’on puisse déjà sentir une légère appréhension lorsque la notion même de « culture » n’est pas définie : ne peut-on faire passer sous ce chapeau un peu tout et n’importe quoi, en particulier n’importe quel groupe ou ensemble qui n’aurait comme atout que celui de plaire à tel ou tel. Mais lorsque madame l’adjointe parle, n’éprouve-t-on pas un léger frisson ? Ainsi de cette interview donnée à la télé locale, qu’elle commence en déclarant : « on ne connaît en général Grenoble que pour ses activités sportives, ski, randonnée, ou pour ses entreprises technologiques, on ne connaît pas Grenoble comme ville culturelle ». Les bras vous en tombent, c’est tout simplement oublier au moins cinq décennies d’innovations culturelles qui ont, au contraire, mis cette ville au premier rang des cités culturelles en France, depuis la création de la Maison de la Culture en 1968, sous les auspices d’André Malraux, jusqu’à la renommée de l’Ensemble Instrumental de Grenoble de Marc Minkowski (nous y reviendrons dans un instant) en passant par l’activité du Centre Dramatique National des Alpes, qui servit entre autres choses à faire s’épanouir l’immense talent de Georges Scenes00149[1]Lavaudant (photo ci-contre), ou bien le Centre de Danse dirigé par Jean-Claude Gallota, voire encore les mises en scène de Laurent Pelly et de Chantal Morel, feu le Théatre-Action de Renata Scant qui anima en son temps un extraordinaire festival du Jeune Théâtre européen, on en passe et des meilleurs (y compris la présence de J. L. Godard à Grenoble pendant de longues années, celles de la primauté des caméras Aton, ou celle, radieuse, de Juliet Berto, pour qui Yves Simon composa cette merveilleuse chanson, Au pays des merveilles deimg0085[1] Juliet…). Autrement dit, la dame a, de compétences en matière de culture, celle que moi, j’ai en matière d’élevage des bovins dans le Sud-Morvan. Autrement dit : aucune. Mais si elle dit cela, n’est-ce pas pour nous dire que tout est à faire, à inventer : du passé faisons table rase, et voilà qui en général augure mal de la suite. Quelle suite ? Au nom de la démocratie participative, le peuple va parler. On va même lui demander – sic – de s’exprimer sur l’actuelle exposition temporaire qui se déroule au Musée de Peinture, consacrée à Pennone, c’est dire l’ouverture de la municipalité… sauf que, on voit se profiler ici d’étranges spectres : à quand des votes « populaires » pour décider de ce qui s’expose ou ne s’expose pas, des œuvres que l’on doit représenter et de celles qu’on doit bannir ? La municipalité grenobloise rejoindrait ainsi la cohorte des municipalités (souvent d’extrême droite ou de l’UMP) qui, déjà, ont décrété sans vergogne qu’elles pouvaient s’immiscer dans les programmation de leurs centre culturels ou théâtraux, ou bien décider des associations culturelles bien ou mal pensantes. Cette orientation, elle s’appelle « populisme », qui signifie l’apparence de démocratie qui résulte d’une soi-disant expression d’un « peuple » relevant d’une notion floue et inanalysée, sous laquelle on fait se côtoyer n’importe quels affects liés à une pensée soi-disant « spontanée », mais qui, de fait, relève des clichés et conformismes les plus établis. Quelle culture (pardon pour l’emploi de ce vilain mot) aurions-nous aujourd’hui si, à des moments cruciaux, on avait fait voter « le peuple souverain » pour dire si telle ou telle innovation de forme avait ou non droit de cité ?

Dernière décision en date de la municipalité de Grenoble : supprimer la subvention de 438 000 euros accordée annuellement à l’Ensemble Instrumental de Grenoble ! Au nom, bien sûr, des économies à réaliser (certes, l’Etat est en grande partie responsable, qui a réduit de 5 millions l’enveloppe de subventions allouée à la ville, mais c’est aussi à la ville de décider ce qu’elle doit ou peut réduire), mais pas seulement. Pire que cela. Eric Piolle dévoile sa pensée dans une interview parue hier dans le journal « Libération ». Je cite :

« Le talent de Minkowski n’est pas attaché à Grenoble et conserver un orchestre national dont l’objet est le rayonnement de notre ville ne nous concerne plus » ( !)

et, plus loin :

« Nous avons, entre les différentes salles et offres, tout l’éventail, y compris de l’excellence. Notre choix, c’est de travailler avec et pour les Grenoblois […]. Si ce travail vaut à Grenoble d’être reconnu à l’extérieur, tant mieux, mais ce n’est pas mon objectif».

Quand un maire de grande ville vous énonce qu’il n’a rien à faire du rayonnement de sa ville à l’extérieur… il y a peut-être de quoi s’inquiéter…

Toujours selon Piolle, il ne devrait pas y avoir de domaine sanctuarisé dans les baisses de budget. Soit. Et en tout cas pas la culture. Voilà qui, après tout, n’est pas sûr, et avant de déclarer cela, peut-être devrait-il prendre l’avis de ceux qui ont voté pour lui… lesquels ne se recrutent certainement pas dans la frange de la population en attente d’une réduction de l’offre culturelle de qualité (une pétition circule, qui devrait bientôt lui apporter un démenti, au cas où il l’aurait cru…).

NB : cette dame « aux cultures » devrait se pencher sur les propos du vice-ministre russe de la culture Vladimir Aristarkhov qui, au dire du Monde (daté 13 décembre), lors de l’ouverture d’une exposition au Musée national d’histoire contemporaine, à Moscou, annonçait qu’à l’avenir, son ministère soutiendrait l’art qui a « un effet positif » et « ne nuit pas à la santé de [ses] concitoyens ». L’argent public, disait ce grand spécialiste, « ira aux artistes de talent » qui recherchent « la beauté », peut-être les approuve-t-elle ? En tout cas, décider d’attribuer l’argent public à une classe particulière d’artistes (les Grenoblois par exemple…) relève du même esprit que l’attribuer à une autre catégorie, quelle qu’elle soit.

Allons, Grenoblois : signez la pétition sur le site http://www.mdlg.net/, et allez assister à tous les concerts de l’EIG, en très grand nombre !

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Ôé encore, et sur la violence

roybon-2973368-jpg_2597800_652x284Un livre comme celui d’Ôé laisse définitivement songeur (voir billets antérieurs)… quid de cette idée (sérieuse ou loufoque ?) que la seule manière de s’en sortir face à la violence globale, qui émane des multinationales, des puissances financières, des groupes tentaculaires qui détruisent notre planète, menacent notre équilibre et notre santé, serait d’user de micro-violences, comme faire exploser des tours urbaines (après les avoir vidées de leurs habitants, bien sûr) et s’en prendre à tous les symboles de cette puissance aveugle ? C’est peut-être ce que pensent les auteurs de ce petit manifeste, paru 10385490_815709431814787_5878568283544780830_nrécemment avec le titre « à nos amis » et présenté comme l’œuvre d’un « comité invisible », c’est aussi sans doute ce que pensent les activistes qui agissent sur les chantiers, ceux du Lyon-Turin, de Notre-Dame des Landes ou bien du barrage de Sivens, voire, nouvellement mis sur la sellette, celui du « Center Parc » tout près de Grenoble, à Roybon, en Isère. Ôé a une attitude très ambiguë face aux arguments de son « ami », voire « double », l’architecte Shigeru… A vrai dire, il ne le contredit pas tellement et il n’a la ressource finalement que de détourner la violence contre lui-même ou plutôt contre ses biens puisque sa résidence secondaire vole en éclats (non sans avoir mortellement blessé un jeune ouvrier). Ceci est particulièrement troublant. Si en effet, nous sommes persuadés d’une catastrophe inéluctable, alors nous sommes singulièrement coupables de ne pas agir, mais quelle action est valide ? La non violence a ses limites, cela a été montré par l’échec des revendications des Tibétains face à la toute puissance de la Chine. Mais en même temps, si on a fait vœu de pacifisme, comment se résoudre à l’acceptation d’actes violents ? Je trouve de quoi alimenter la réflexion sur ce sujet dans un beau papier paru dans Libération de samedi 29 et dimanche 30 novembre, écrit par le philosophe Frédéric Worms. Il ne résout pas le problème, loin de là, mais il a le mérite de poser les termes de la question différemment de ce que nous trouvons sans arrêt dans les mots répétitifs des chroniqueurs matinaux et l’assemblée des médias bien pensants. Worms part d’une interrogation sur la guerre (celle de 14) et ce qui la rend possible. Une analyse schématique nous convainc aisément que ce sont « les intérêts » en conflit qui sont la cause des guerres, mais c’est évidemment insuffisant puisque les gens, des jeunes surtout, se battent et le font avec conscience, et honneur, disent-ils. Il faudrait donc voir dans ce sens de l’honneur (selon le philosophe Alain) le moteur de la guerre. Il est, reconnaissait déjà Platon, des passions nobles, comme le sentiment de l’honneur ou l’ardeur pour la justice. « On aura beau faire, l’ardeur pour la justice est encore là, avec ses conséquences extrêmes qui marquent l’époque. On en sera toujours surpris, au risque de tout confondre : les affrontements autour d’un barrage dans le centre de la France, les engagements lointains dans une violence extrême, mais aussi les migrations désespérées pour accéder à des ressources ou les engagements « sans frontières » ». Et il ne faut évidemment pas confondre ces passions légitimes, cette ardeur, avec les discours des pouvoirs qui les manipulent. Il faut critiquer, comme dit Worms, « ceux qui manipulent, idéologiquement, politiquement, la colère ». Mais à la fin, cette colère reste, elle alimente la « générosité subjective ». Je sais gré à Worms de mettre sur le même plan les jeunes qui protestent contre un barrage inutile, ceux qui s’engagent dans ces combats qui nous paraissent absurdes du côté de la Syrie et ceux qui bravent tous les dangers pour accoster sur nos côtes. Je sais que cet alignement est scandaleux pour beaucoup, mais s’il l’est en effet, ce n’est pas à cause des passions qui se révèlent à travers eux, mais uniquement à cause des discours qui les manipulent. L’homme est destiné à disparaître, dit Ôé, mais il disparaîtra en résistant. Quelle forme doit avoir cette résistance ? C’est bien sûr à réfléchir, toutes les causes et toutes les actions ne se valent pas. Nul doute que la cause de la Terre et de nos vies ne soit au premier rang des priorités. Mais il y a aussi celle des migrants, surtout de ceux qui viennent de ces horizons de misère, de guerre et de souffrance et qui sont poussés à venir en Europe. Soumis à des filières et des passeurs sans scrupules ? Oui, mais des êtres, dont on ne saurait oublier qu’ils ont joué leur vie dans l’histoire. Même si nous regrettons la violence, nous sommes bien obligés de la prendre en considération si c’est pour réveiller les consciences. C’est aussi ça un peu, me semble-t-il, la leçon du tellement puissant roman d’Ôé. Et qui a des chances de se révéler de plus en plus utile par les noirs temps qui courent, où le FN et Sarkozy rivaliseront de discours de pouvoir, tous autant mensongers et manipulateurs.

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Ôé ! cri d’alarme

Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie

 Oe-AdieuJ’ai dit que je lisais le livre de Kenzaburo Ôé « Adieu, mon livre » lors de mon court séjour au Japon, j’ai dit que j’attendais de lui beaucoup, en tant que réflexion sur la vieillesse, l’atteinte d’une fin de vie et de carrière, beaucoup en termes de sagesse. Maintenant que je suis arrivé au bout de ce livre (que j’ai eu du mal à lâcher, bien que pourtant il ne fût pas tellement drôle, ni tellement « à suspense », encore moins affriolant, mais bien plutôt par instant ennuyeux, parfois répétitif), je suis tout étonné car ce n’était pas finalement ce que j’attendais, mais autre chose, qui me laisse perplexe, m’a bousculé, dérangé en fin de compte. Ce livre est par instant récit rocambolesque, il narre l’existence de deux petits vieux, si l’on peut dire ainsi (bien que n’ayant pas encore atteint l’âge de soixante-dix ans, ils se qualifient eux-mêmes de vieillards), qui sont tout sauf « sages » et côtoient plutôt la folie, mais une folie bien particulière, peut-être cette folie raisonnable qu’il nous faut pour survivre. Il me vient justement à l’esprit que l’un des précédents romans de Ôé, du temps de sa pleine forme triomphante, avait justement pour titre : « Dites-nous comment survivre à notre folie ». Mais ici, c’est une forme de folie qui nous fait survivre. Comme je l’ai mentionné dans mon précédent billet, le livre se bâtit d’abord sur un hommage à Eliot : le poète anglais fournit à l’écrivain du roman, le double de Ôé lui-même, ici dénommé Chôkô Kogito, le nom de la maison qu’il a faite construire sur les plans de son ami architecte Shigeru : la Maison-Gerontion, d’après le titre du poème : « Me voici un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie./ Je n’étais pas au brûlant défilé/ je n’ai pas combattu dans la pluie chaude/ …/ Ma maison est une maison délabrée ». Mais l’influence d’Eliot ne reste pas là, il fournit également ces vers : « Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie », et Shigeru de poursuivre : « Tu sais, Kogi, je dis ça parce que j’ai moi-même une idée en tête. Je ne veux pas dire que leur crainte de la crainte et de la frénésie soit la seule chose qui me fasse agir. Non ! Mais s’il se trouve des hommes de notre âge qui ne se sentent pas concernés par ces vers, je n’en veux rien savoir, je ne veux pas les fréquenter… ». Il faut donc un projet fou pour continuer à vivre. Et quel projet fou ? Nous sommes dans un Japon post-Hiroshima (et même post-Fukushima) qui a connu le traumatisme de la guerre, de la défaite, de l’humiliation… période marquée plus que nous ne croyons par la folle entreprise et le suicide de Mishima, une obsession. Pourtant Ôé et Mishima sont aux deux extrêmes du spectre politique japonais, Mishima ayant adhéré aux positions les plus fascisantes et Ôé au contraire s’étant fortement engagé contre le nationalisme nippon, mais le second n’en éprouve pas moins une fascination pour le premier, car lui, au moins, a osé quelque chose et ne s’est pas cantonné dans une attitude intellectuelle confortable. C’est là, comme il est dit dans le livre, « le problème Mishima », qui nous vaut, à nous lecteurs occidentaux peu au fait des évènements, la lecture de longues digressions sur ce qu’il aurait pu advenir d’une issue différente de l’affaire. On sait que le grand écrivain japonais, auteur du « Temple d’Or », avait convaincu une partie des Forces Spéciales d’Auto-défense de se révolter et de prendre le pouvoir. De fait, l’aventure se solda par un lamentable échec que l’écrivain conclut par le suicide. Mais que serait-il advenu « si » ? si par exemple, il avait survécu, fait de la prison et s’il était réapparu quelques années plus tard, avec son aura de grand écrivain « ayant osé » ? Aurait-il été vu comme un leader ? Ce problème alimente la discussion entre les deux vieux amis mais aussi avec leurs étudiants. Que faire de l’exemple de Mishima ? L’architecte Shigeru – le « double » de Kogi, au sens où, très jeune, ils ont été présentés ainsi l’un à l’autre – a bien, comme il le dit, en effet, une idée derrière la tête, et il va d’autant plus y soumettre son ami que celui-ci est diminué par la convalescence suite à un accident dont nous n’apprendrons que fort tard dans le récit (et de manière quasi anodine) la stupéfiante origine. Le constructeur a planifié la destruction. Face à la violence globale qui règne dans le monde, on ne peut, théorise-t-il, réagir que par des mini-violences locales, sorte d’attentats terroristes suffisamment nombreux pour déstabiliser la machine gigantesque qui domine le monde : il suffirait pour cela de placer des explosifs aux bons endroits dans les tours urbaines. Vivre en étant une sorte d’Urban Bomber en quelque sorte, rien que ça. L’écrivain n’y croit pas, au début, et pense sincèrement que tout ceci n’est que jeu et mise en scène, mais il finit bien par se rendre à l’évidence : ces jeunes gens qui viennent travailler chez lui et qui pour cela enferment son pavillon dans des tubulures d’échafaudage, ces jeunes femmes qu’on lui envoie pour l’aider dans sa vie quotidienne ou lui faire la lecture dans le texte de T.S. Eliot, tous sont impliqués dans l’action ou la série d’actions prévues par l’architecte. Que penser ? Rêve de vieux fou ou bien, à l’aune de la réalité japonaise, seule issue possible à tenter face à l’inéluctabilité de la catastrophe qui, tôt ou tard (de cela, Ôé est convaincu) finira par arriver ? De fait, l’écrivain Kogito, pour limiter les dégâts, s’offrira comme victime expiatoire, c’est sa maison qui sautera (non sans avoir fait une victime humaine) et lui, partira se réfugier définitivement dans les forêts de sa chère île de naissance, Shikoku. On doit voir ici sans doute une image de la grande contradiction où se meut Ôé, entre un pacifisme intransigeant maintes fois exprimé dans ses essais, et une violence qui le fascine en fin de compte, contradiction qu’il résout en apparence par une sorte d’immolation symbolique, ou en tout cas, d’autodestruction de son image médiatique.

The-Fukushima-nuclear-pla-007Fukushima, nov. 2011

Au plan littéraire, le roman d’Ôé est remarquable par l’usage qu’il fait de la notion d’intertexte (un concept inventé dans les études littéraires des années soixante et qui se trouve particulièrement bien illustré ici), autrement dit des multiples autres textes que Ôé connait et auxquels il se réfère sans cesse, formant la trame souterraine du livre. Comme on retrouvait Doris Lessing chez Geneviève Brisac, on retrouve sans cesse de multiples auteurs, affleurant sous la plume d’Ôé : T.S. Eliot évidemment, mais aussi Dostoïevsky, bien entendu, dont Les Démons forme une sorte de modèle pour l’action principale, à moins que ce ne soit l’Idiot qui, tout à coup, apparaisse au devant de la scène, mais pas seulement : Céline est aussi convoqué (et aussi Pierre Gascar, un romancier français qu’on ne lit plus beaucoup). Etonnant chez un écrivain japonais (mais Ôé a été très marqué par la culture française), surtout un écrivain japonais « de gauche », mais le Robinson du Voyage a fortement impressionné, dans le roman, l’écrivain Kogi, dont le dernier rêve de roman est d’écrire son histoire. Oui, écrire un ultime roman, ce pourrait être celui-là. L’architecte Shigeru ne justifie-t-il pas aussi son entreprise folle par la volonté d’aider Kogi à finaliser ce projet romanesque ? En somme, la trame dostoïevskienne aiderait à mettre en place un dispositif réel qui n’aurait d’autre but que de donner les éléments nécessaires à la production d’un grand roman qui, lui-même, aurait suffisamment de force pour influer sur la réalité, en instillant des idées subversives chez ses jeunes lecteurs… On voit le problème d’Ôé, et même son obsession, qui est de trouver la formule qui permettra enfin à l’écrivain de peser sur la réalité du monde. Que peut la littérature ? crier suffisamment fort pour détourner, ne serait-ce qu’un instant, le cours des choses qui, inéluctablement, conduit au cataclysme (nucléaire, on le devine). Il répond ainsi à une interview par la jeune femme, Shinshin, invitée là pour parfaire son anglais en lui faisant lire du Eliot :

– Alors ma question est la suivante : avez-vous jamais cru que les puissances nucléaires allaient d’elles-mêmes mettre en place un programme d’abolition de cet armement ?
– La mise en garde des scientifiques parlant d’un « hiver nucléaire » a influencé les deux camps durant la guerre froide ; aussi, après l’écroulement de l’Empire soviétique, oui, j’ai eu un véritable espoir.
– Mais un espoir déçu !
– En effet.
– Est-ce que vous espérez voir de votre vivant l’abolition mondiale des armes atomiques ? Si vous n’entretenez pas un tel espoir, affirmez-vous tout de même qu’il faut continuer à argumenter contre les armes nucléaires ? Bien sûr, c’est votre droit ! Vladimir dit que vous aimez citer une phrase d’un Français d’autrefois, mentionné dans un ouvrage du professeur Musumi :
L’homme est condamné à disparaître. Soit. Mais il disparaîtra en résistant.

Dans sa retraite, à Shikoku, après l’incident, Chôkô l’écrivain ne fait plus qu’une chose : ramasser des signes, dit-il, les signes annonciateurs : « qu’est-ce que je cherche en procédant ainsi ? des chôkô, des signes ! N’importe quoi qui corresponde à l’un des termes anglais que je t’ai énumérés : des signes, des indications, des indices, des évidences, des symptômes. Je cherche dans tous les articles, courts ou longs, des signes indiquant une situation anormale et je les note. C’est l’entreprise que je poursuis et rien d’autre. Que se passe-t-il dans ce monde où nous survivons encore ? Tout d’abord au niveau de l’environnement, mais pas uniquement […] Parfois, se produit un évènement qui est ressenti comme crucial. Alors on assiste à une avalanche de commentaires énumérant les signes précurseurs et montrant le processus d’accumulation qui a mené à cette situation. Mais moi, ce que je fais, c’est de poursuivre la récolte de tous les infimes signes précurseurs avant que l’évènement ne se produise. Au-delà, à l’horizon de leur amoncellement, se profile la voie qui va vers le point de non-retour, la destruction complète, irréparable. Dans le cas du Japon des années 1920-1930, nous connaissons, toi et moi, de nombreux ouvrages qui retracent ce processus. Les signes annonciateurs que je décris veulent, à l’échelle mondiale, tracer à l’avance cette trajectoire ».

Faut-il y voir l’impuissance de l’écrivain ? Y voir le fait qu’il ne puisse faire autre chose que noter, espérant que les autres (les enfants, dit-il) se saisiront de ses notes pour enfin, enfin, avoir l’idée d’agir ?

Shigeru, à la fin, offre ces quatre vers à l’écrivain qui va sur sa fin :

Les vieillards doivent être des explorateurs
Ici-et-là n’importe pas
Il nous faut toujours nous mouvoir
Au sein d’une autre intensité.

Pas de repos donc, surtout pas.

On lira ici une intéressante étude sur l’écrivain japonais : http://www.laviedesidees.fr/Kenzaburo-Oe-ou-la-barbarie-du.html. Ecrivain difficile, dont la pensée politique n’est pas sans ambiguïté. Lors du dîner de colloque auquel je participais, j’avais en face de moi deux intellectuels japonais, un mathématicien et un philosophe, j’aurais aimé approfondir avec eux une discussion sur Ôé notamment. Difficile dans l’ambiance d’une taverne (et dans un anglais approximatif), mais quand même j’ai obtenu ceci : que, paraît-il, il aurait beaucoup de disciples dans le monde intellectuel (à noter aussi mon émerveillement quand le philosophe me fit part de son admiration pour… Jean Cavaillès, un autre héros résistant !).

 

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Second vent

Le 24 novembre au matin, j’ai pris la ligne Yokosuka, vers Kamakura. Au départ en gare de Yokohama, je n’avais pas vu que le train en partance se composait de plusieurs parties et que l’une d’elles était composée de wagons de luxe pour lesquels je n’avais pas le billet approprié. C’est une charmante jeune femme en tenue traditionnelle qui est passée dans le couloir. Me voyant démuni du sésame, elle se montra désolée, ou fit semblant de l’être, poussant des cris d’orfraie et se voilant la face comme si elle avait vu quelque chose qu’elle n’aurait pas du voir. J’ai fini par comprendre et j’ai bien voulu immédiatement quitter ma place et rejoindre un wagon plus prolétaire. A l’arrivée en gare de Kamakura, il fallait naturellement changer pour poursuivre vers le quartier de Hase, c’est un petit train électrique, de la ligne dite Enoden, qui mène au Daibutsu. Grosse affluence dans cette petite ville touristique (mais d’un tourisme avant tout national). Le Grand Bouddha est à 400 mètres de la gare. Dès qu’on entre dans l’enceinte, on est pris par la majesté de la figure de bronze. Ses treize mètres de haut, son visage épanoui large de deux mètres, ses lourdes oreilles pendantes, sa bouche, où se dessine une moue bien significative d’un détachement qui est parfois proche du dégoût, tout cela nous surplombe. Sérénité, détachement, abandon à soi-même, regard lointain sur le murmure du temps. Il est possible d’entrer à l’intérieur de la structure, ce qui permet d’apprécier l’ingéniosité de la technique d’assemblage des plaques de bronze. Ce Bouddha géant date de 1252 et a traversé les tremblements de terre et les tsunamis sans encombre. Toutefois, pour plus de sûreté, on a entrepris récemment des travaux qui permettent au corps de se mouvoir librement par rapport à sa base, en cas de séisme, ainsi qu’une consolidation de son cou. Je suis resté un long moment à tourner autour, recherchant tous les points de vue, essayant de me concentrer sur les traits de son visage. Les gens autour de moi, souvent des familles, avaient l’air heureux, c’était une fête pour eux, ils achetaient des cartes postales et se photographiaient face à la statue de bronze.

???????????????????????????????Le long de la rue qui redescend vers la gare, des rues transversales permettent d’accéder à divers temples, d’abord le premier, peu connu, que je visite quasi seul, le temple Kosoku ji, qui fut la résidence forcée du disciple Nichiro du grand prêtre zen Nichiren, après que celui-ci eût été banni et que le seigneur Mitsunori eût décidé de mettre à l’ombre les hérétiques. Mais, revirement de l’histoire, Mitsunori lui-même devint disciple de Nichiren et convertit sa demeure en temple tout dévolu à sa gloire. Effectivement, en montant dans la colline, derrière le petit temple, on voit une grotte où, vraisemblablement, Nichiro fut prisonnier. Nichiren eut d’ailleurs bien d’autres disciples : en lisant le livre de Ôé (« Adieu, mon livre ») j’apprends par hasard qu’il est à la source de la secte Sokka Gakaï dont on parlait beaucoup dans les années soixante et qui se proposait comme alternative au parti politique dominant. Pour l’heure, ce qui est surtout remarquable, c’est le petit jardin autour de l’édifice religieux, la richesse de sa végétation et de sa flore, mandarines et citrons s’épanouissant dans la chaleur humide au milieu de magnifiques bonzaïs, probablement de plusieurs siècles.

kamakura06Deux rues plus loin, un temple beaucoup plus imposant : Hasedera, connu entre autres choses pour son Bouddha sculpté dans du bois de camphrier (et évidemment recouvert d’une pellicule d’or), le Hase Kannon, photo interdite. Nettement moins émouvant que le Daibutsu, mais tout autant historique, il relève d’une légende datant du 7ème siècle, lorsqu’un moine découvrit un immense tronc de camphrier dans lequel, pensait-il, on pouvait sculpter au moins deux figures de Bouddha. L’une fut mise à la mer loin du lieu de sa découverte, mais elle refit surface tout près, ce qui constituait un gage de protection pour les paysans du lieu.

Un chemin conduit vers un point dominant d’où l’on découvre une vue magnifique sur la baie toute proche. Cette petite ville ressemble à celles que nous avons vues il y a trois ans dans les médias, submergées par le tsunami, et on se dit que celle-ci aussi serait vite engloutie.

Je reprends ma route, flânant au milieu des échoppes qui vendent toutes sortes de colifichets, objets de trois fois rien mais si joliment empaquetés… J’ai même vu un grand magasin spécialisé uniquement dans… les boîtes à musique ! Au bout de la rue : la plage, et sur la plage (au sable un peu terne), des vacanciers, jeunes ou moins jeunes, et des surfeurs qui semblent marcher sur l’eau, et quelques bateaux de pêche en attente de départs.

???????????????????????????????Je reprends le train de la ligne Enoden, et entreprends d’aller voir quelques temples dans la ville de Kamakura, qui en est très riche. Après une lente remontée de la rue commerçante très encombrée, bordée de boutiques de souvenirs, de confiseries et de marchands de glaces, j’atteins le fameux Tsurugaoka Hachimangu, grand sanctuaire shintoïste très visité où les foules se massent pour faire leurs ablutions et acheter ces petits papiers ou ces petites plaques qu’ils mettent ensuite en évidence sur des étals de bois et qui contiennent les vœux qu’ils ont formulés, plus d’argent, la guérison, la réussite aux examens… Superstition superstition… Cérémonie au milieu du jardin (mariage ?), musique traditionnelle (curieux instruments).

???????????????????????????????Sur une enseigne de magasin dans Tsurumi-chuo, je vois écris « Second Wind », que je traduis par le second vent ; voilà qui me semble bien dans la manière japonaise, celle de Murakami par exemple, où le fantastique éclot d’un détail du quotidien. Mais il est vrai que, moins poétiquement, la vraie traduction serait plutôt : « second souffle » comme quand nous courons longtemps et qu’après un temps d’épuisement, nous retrouvons du punch. Il reste que me viennent à l’idée ces quelques lignes :

Le second vent, c’est celui qui se lève lorsqu’on ne l’attend pas, d’abord un filet étroit, présent tout en étant issu de nulle source apparente, qui ne charrie pas d’odeur, ne soulève aucune jupe tel un importun, car il est immatériel,

Et sans pouvoir sur les corps
N’en ayant que sur les esprits

Le second vent, c’est celui qui devient brûlure avec l’âge, puis bourrasque au moment de la mort, puisque c’est lui qui nous emporte, bien plus sûrement que la maladie ou la fatalité,

Nous emporte en silence,
tel un véhicule des sensations immatérielles.

Mais le lendemain…

Je me suis senti bien à Tokyo, ce matin-là, débarquant de mon train de la ligne Yamanote à la station Shibuya et trouvant un petit café tranquille où je pouvais me poser et préparer ma journée, court moment de solitude heureuse où je pouvais avec mon crayon, tracer ces quelques lignes, mais vers la fin de cette journée, la ville, le quartier des grands commerces m’ont submergé. La pluie a balayé mes espoirs. Je pensais pouvoir trouver cette voie parallèle dont j’ai parlé plus haut, un autre Japon, une ligne de force qui m’aurait fait rejoindre l’esprit du Grand Bouddha de Kamakura… Las, il n’y avait en écho que les images grotesques et les musiques braillardes diffusés sur les écrans géants des façades, et un déversoir continu de nourritures fades. Même les librairies avaient un goût de corruption. Je me suis tout à coup détourné de Tokyo, il était temps que je rentre chez moi.

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Le Bouddha de Kamakura – 2

D’autres photos du Daibutsu… (on ne s’en lasse pas)

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… et du petit port sur l’océan, juste à proximité (quartier de Hase, dans Kamakura, préfecture de Kanagawa)

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???????????????????????????????et du temple Hasedera

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Le Bouddha de Kamakura

???????????????????????????????Il est lourd et léger à la fois, ses 121 tonnes flottent dans l’air comme un reflet, il est haut (plus de 13 mètres) mais si haut… nous donnant si fort le sentiment du peu que nous avons accompli, son visage de deux mètres, ses oreilles (1m 90), sa bouche de 0m 80, la façon dont il fut assemblé, si ingénieuse en des temps si anciens (mille deux cent cinquante…) nous parlent d’un autre monde, de la sérénité et de l’abandon à soi-même. A l’observer encore, même en reproduction sur une photographie, ne finissons-nous pas par nous y voir, adoptant cette moue typique du détachement, de l’éloignement, les yeux mi-clos ne laissant passer des lumières du jour que la part adoucie, qui rend les contours mouvants, sortant de ce monde-ci pour aller vers un ailleurs où l’espace enfin serait franchi.

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Demain à Yokohama

 Avant que l’année ne se termine, j’ai encore un long voyage à faire. Le septième en une année, entre décembre et décembre. Chacun de ces longs voyages m’apparaît comme l’ultime, et pourtant il en vient d’autres, l’enchantement du monde ne se réduit pas. J’ai beaucoup de chance, ma profession m’a permis d’aller de place en place à l’occasion de colloques, conférences, séminaires, et malgré ma peur souvent (l’angoisse de la conférence à prononcer, des questions auxquelles je dois répondre), je me suis lancé chaque fois tête baissée. Ainsi demain : Tokyo, plus précisément Yokohama, le grand port. Je pars seul, avec des livres. Murakami, Oé. Je voudrais relire Kafka sur le rivage et lire le dernier Kenzaburô Oé (Adieu mon livre), le premier parce qu’il exalte l’innocence, et le second parce qu’il tente de percer à jour le mystère de la vieillesse… quand enfin l’homme vieillissant se dédouble entre un moi qui vit encore et un autre qui l’observe. Les longues heures d’avion ne seront sans doute pas de trop pour que j’apprenne un peu de cette sagesse.

kenzaburo-oeLendemain. En effet, j’ai lu Oé avec avidité, comme s’il allait me dévoiler quelque chose de nouveau. C’est un roman puissant, d’une facture très classique, on pourrait penser à Thomas Mann (je ne sais pas trop à vrai dire pourquoi ce nom me vient immédiatement à l’esprit, il doit y avoir des raisons). Le Prix Nobel japonais s’y met en scène dialoguant, après un accident qui demeure mystérieux au point où j’en suis de ma lecture, avec un vieil ami, qui pourrait être son « double ». La trame du roman s’organise d’ailleurs autour de cette notion de double, d’autre soi-même (avec des « côtés étranges »), voire de gémellité. Dans leur enfance, à tous deux, la mère de l’un lui a dit : « toi, tu as un double, un kagemusha, un enfant prêt à mourir pour toi. Lorsque tu traverses un moment douloureux, ça te donnera du courage de penser à cela, alors ne l’oublie pas ! ». Et de nombreuses années plus tard, alors que chacun a fait sa vie, l’un comme romancier illustre, l’autre comme architecte exilé aux Etats-Unis, ils se retrouvent et décident d’habiter proches l’un de l’autre dans une maison dite « maison-Gérontion » en hommage à un grand poème de T. S. Elliott, dont Oé s’avère être un grand admirateur, au point que toute son œuvre, peut-être, aurait dérivé de ce poème, qui commence ainsi : « Me voici, un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie. » Et qui se poursuit par un regret exprimé de « ne pas avoir combattu », où l’on comprend que le ressort de l’œuvre de l’écrivain japonais, c’est bien cela : ne pas avoir combattu avec les autres quand il était plus jeune et que c’était la guerre, ou bien ne pas avoir combattu avec les étudiants révoltés des années soixante-dix. Regret d’un manque d’engagement, de la part d’un grand admirateur, aussi, de Jean-Paul Sartre.

??????????????????????Arrivée à Yokohama. Un Narita Express y conduit. Mais comme j’ai réservé dans un Best Western qui se trouve dans le quartier de Tsurumi, il me faut dénicher le train qui me fera progresser de Yokohama central à la gare de Tsurumi. Je vous le dis, au cas où vous iriez : il faut prendre la ligne bleue. Après… trouvez l’hôtel par vous-même, il est très proche de la gare, sur une avenue irriguée de petites rues adjacentes où l’on peut trouver des autels discrets au coin des rues et de petites gargotes – mais les menus sont écrits exclusivement en japonais, alors on tire au sort. Je suis pas mal tombé. Le soir, je ressors. Près de la gare, je déniche un restaurant qui fait angle et s’est spécialisé dans la viande, surtout de bœuf. J’ai envie d’essayer. Vous choisissez une assiette de viande fraîche, on vous l’apporte et vous exposez tour à tour les petites tranches roses, au travers d’une grille, à la flamme d’un réchaud. C’est délicieux. Viande très tendre. A côté de moi (nous sommes au comptoir) un très jeune couple. La fille, cheveux courts et regard vif comme une héroïne de manga, rit en me voyant faire mes expériences gastronomiques, alors je ris aussi. Elle veut bien sûr savoir d’où je viens. L’évocation de la France suscite en elle immédiatement et curieusement, l’association d’idées avec le football (comme quoi finalement, la France serait bel et bien une nation footballistique…), mais c’est que son mec est un joueur de foot et qui a, sur son smartphone, toute une collection de photos de joueurs célèbres… Thierry Henry, Trézéguet, Zidane… Nous sympathisons. Ils me font goûter des plats qu’ils ont choisi (foie et poulet, toujours à cuire selon la même méthode). Je sens que je ne peux faire mieux que leur payer une tournée de bière… ils sont ravis. Continuant sur le foot et ne voulant pas être en reste, je leur dis que le Japon compte aussi de grands joueurs. Je leur fais l’étalage de mes faibles connaissances (mais assez pour les impressionner !) en leur disant qu’il fut un temps où ma ville possédait une équipe de foot pas si mauvaise qui possédait en son sein un international japonais célèbre. Quelle joie je leur fais, aussitôt, il me sort la photo du joueur en question, un certain Matsui, je crois, qu’effectivement j’avais vu jouer la seule fois où j’ai assisté « en vrai » à un match de foot. C’était au stade de Grenoble, et l’équipe locale avait été dévorée par l’ogre marseillais qui lui avait mis un but dès la première minute de jeu… Je me résous finalement à quitter mes deux jeunes nouveaux amis. Les quartiers de gare sont toujours agités. On dirait que les gens vont et viennent de manière affairée comme s’ils allaient rater leur dernier train.

??????????????????????????????????????????????????????????????rue et autel à Yokohama, quartier de Tsurumi

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En toute… Bonnefoy (poésie et politique)

BONNEFOY YvesSans vouloir aucunement porter ombrage à Patrick Modiano, qui mérite amplement son Nobel, il reste que deux grands poètes contemporains francophones en méritent un depuis longtemps, Philippe Jacottet et Yves Bonnefoy. Ayant souvent déjà parlé du premier sur ce blog, je voudrais aujourd’hui parler du second. D’abord, ce qui m’a mis en tête la pensée d’Yves Bonnefoy, c’est le rappel, aperçu sur FB (je dis bien « aperçu » car hélas les réseaux sociaux sont tous à la fois parents et enfants de l’éphémère… ce que vous saisissez à une heure de la journée, pas sûr que vous arriviez à le retrouver quelques heures plus tard, enfoui que c’est devenu sous un flot constant de « nouvelles », d’alertes diverses, de protestations de vos « amis » sur tel ou tel fait qui se déroule au Québec, en Equateur, en Mongolie… quand ce ne sont pas les photos du petit dernier ou bien l’annonce captivante qu’Untel a mangé fort bien dans un restaurant de Stockholm…), rappel donc d’une conférence qu’il prononça en 2000 à « l’Université de tous les savoirs » sur le thème de la parole poétique. Que peut-elle ? Que signifie-t-elle ? Quel type de connaissance apporte-t-elle (puisqu’il faut bien de temps en temps adopter le point de vue des philosophes analytiques) ? Ensuite… oui, bien sûr, j’ai glané de ci de là (chez les bouquinistes du bord de la Seine notamment) quelques œuvres éparses du poète sous la forme de plaquettes discrètes aux titres hiératiques : « Rue traversière », « Immobilité de Douve », « Le lieu d’herbes », « Les planches courbes », « Ce qui fut sans lumière »… Ajoutons que je fus marqué pour la vie par la lecture, vers l’âge de mes vingt ans, du magnifique volume sur Rimbaud, publié dans la collection « écrivains de toujours ». Où il est dit d’ailleurs, préfigurant une réponse possible à la question du type de connaissance apportée :

Quel ouvrage de poésie a jamais été entrepris pour « communiquer » un sentiment, une connaissance, une pensée ? Un poète a pour souci d’inventer, de vérifier, c’est là vivre et ce n’est pas dire – il ne dira que conséquemment […] Et si le poème achevé peut valoir pour tous les hommes et femmes, c’est parce que son auteur n’a rien voulu qu’être soi, dans une expérience privée. (p. 112)

A13U89onZwLLa question que pose Yves Bonnefoy, on l’a compris, est celle de l’existence possible d’un « autre savoir », à côté de celui qui prévaut en général et s’illustre principalement dans la méthode scientifique, un savoir que l’on pourrait qualifier de « poétique ». Une question qui n’est pas nouvelle, ayant surgi aussi dans la philosophie, à propos notamment de la possibilité d’un « savoir phénoménologique ». Beaucoup d’auteurs qu’on peut rattacher au courant positiviste (sans qu’il y ait là d’intention péjorative), de Piaget à Bouveresse par exemple, ont répondu par la négative. Il faut lire entre autres le réquisitoire de ce dernier contre ce qu’il appelle une « bigoterie littéraire », dans son livre de 2008, « La connaissance de l’écrivain », en stigmatisant une conception « qui voit dans la littérature une forme de connaissance supérieure de la réalité, qu’il ne faut surtout pas essayer de discuter et d’analyser réellement, et autour de laquelle il convient d’entretenir au contraire une atmosphère de mystère indispensable à la préservation de sa valeur et de son autorité particulières ». Or, il me semble justement que ce n’est pas quelque chose que l’on peut reprocher à Yves Bonnefoy, qui ne dédaigne nullement entrer sur le terrain de la discussion avec des outils de la connaissance rationnelle, des concepts linguistiques notamment. De plus, il ne prétend pas que la forme de connaissance à laquelle il en appelle soit nécessairement « supérieure » à l’autre. Il dit simplement que les deux se partagent le travail, en quelque sorte… Réfléchissant à ce qui peut bien faire l’essence de la poésie, et à pourquoi on attribue la qualité du « poétique » à des œuvres si dissemblables les unes des autres (de Villon à Artaud, de Ronsard à Chateaubriand et même à Proust), il s’arrête à la façon dont un type de parole a affaire directement avec la « matière sonore », alors que le « discours » en général traite du conceptuel. Il est un fait que dans notre usage quotidien de la langue, le concept l’emporte : il s’agit, grosso modo, d’utiliser des mots qui codent les différents aspects d’un objet, de manière à en reconstituer une image, une représentation pour notre esprit. L’usage du concept culmine dans la science où la « représentation » se fait « modèle ». On a souvent décrit, à juste titre, l’activité scientifique comme visant à « modéliser la réalité », c’est-à-dire à mettre à la place de l’objet une sorte de « maquette », souvent virtuelle, qui en restitue les aspects essentiels, du moins, ceux parmi ses aspects qui nous concernent au moment de l’étude. Cette démarche, qui va de pair avec une mise entre parenthèses du sujet observant, et qui vise à fabriquer un monde objectif, parfait reflet de la réalité, a parfois été remise en cause par des scientifiques : on schrodingercitera en particulier Erwin Schrödinger, sur qui le philosophe Michel Bitbol avait écrit, dans les années quatre-vingt-dix, une passionnante étude, intitulée « L’élision » pour indiquer justement que la condition pour faire apparaître un monde objectif parfaitement analysable au moyen de la connaissance était l’évacuation du sujet, opération qui ne se fait jamais sans un reste (au même titre que l’élision d’une lettre dans un mot, qui demeure marquée par un accent circonflexe, par exemple en français), ce reste étant alors l’insistance de certaines apories du savoir qu’on dira « conceptuel ». Yves Bonnefoy note ainsi que le savoir conceptuel est impuissant à saisir le temps. Nous savons en effet que les physiciens n’intègrent le temps dans leurs équations que comme simple variable t (supposée varier continument sur la droite réelle) et que pour beaucoup d’entre eux, il s’agit d’une nécessité technique mais qu’en fait le temps n’existe pas réellement en physique (voir ici le billet que j’avais rédigé autrefois sur un petit livre de Carlo Rovelli). Le temps n’existerait que comme produit de l’interaction entre le sujet humain et le monde physique, et donc, dès lors qu’on a chassé le sujet du monde pour favoriser la pensée conceptuelle, deviendrait hors d’atteinte, du moins pour cette dernière. Comment donc « connaître le temps », au sens où l’on dit aussi « se connaître soi-même » ? Il faudrait pour cela revenir en pensée à un moment précédant « l’élision », ou bien aussi, comme le disent des penseurs ou des méditants relevant de traditions plutôt orientales (bouddhisme…), au moment précédant « la séparation » (celle par laquelle s’est institué un sujet, justement). Bonnefoy voit dans la poésie une telle tentative, autrement dit l’essai d’en revenir à un moment préliminaire au logos, où la parole est encore toute empreinte de sa matière sonore, où les mots sont utilisés non pas d’une manière représentationaliste et conventionnelle, mais dans un rapport direct à la sensation (le voir, l’entendre, le toucher même) et à l’intuition du temps, et où « la forme, c’est le son comme autre chose que ce qu’il est dans le discours de la signification, le son comme présence pleine ». La poésie est ainsi ce qui nous permet d’être plus présents, plus attentifs, de cette attention, de cette vigilance, dont nous avons tellement besoin dans nos rapports avec les autres (et avec nous-mêmes !) si nous voulons peser un minimum sur la qualité de notre vie, et surtout celle des vies, vies des êtres qui nous entourent.

619ewPKICGLIl y aurait ainsi un lien entre poésie et… politique, mais pas bien sûr au sens où l’on entend ce mot trop souvent (il ne s’agit évidemment pas de celle qu’on dit « politicienne », mais même pas de cette politique qui se croirait rationnelle en pesant le pour et le contre de telle décision, attribuant à tous les critères le même poids, et de ce fait même réduisant à néant le choix fondamental qui serait celui de la vie avant tout), au sens où la vraie « révolution », ce serait celle où chacun(e) porte attention au bonheur de l’autre. Un petit livre circule en ce moment… il est signé d’un « comité invisible » (aïe, je vais me faire taxer de dangereux anarchiste) et il tente de tracer des pistes pour ceux qui en ont assez des « procédures », des « assemblées parlementaires », assez d’une conception de la démocratie limitée à ces dernières et qui s’avère finalement bien peu démocratique, et qui aboutit à ce que l’on voit autour de nous (récupération de nos peurs par les fascistes, affrontements sanglants, totale surdité des gouvernants…). Curieusement, ce petit livre retrouve les accents du poète, là où il dit, notamment : « Seul un déploiement omnilatéral d’attention – attention non seulement à ce qui est dit, mais surtout à ce qui ne l’est pas, attention à la façon dont les choses sont dites, à ce qui se lit sur les visages comme dans les silences – peut nous délivrer de l’attachement aux procédures démocratiques. Il s’agit de submerger le vide que la démocratie entretient entre les atomes individuels par un plein d’attention les uns pour les autres, par une attention inédite au monde commun ». Il dit aussi : « au XIIème siècle, lorsque Tristan et Yseult se retrouvent nuitamment et conversent, c’est un « parlement » ; lorsque des gens, au hasard de la rue et des circonstances, s’ameutent et se mettent à discuter, c’est une « assemblée ». Voilà ce qu’il faut opposer à la « souveraineté » des assemblées générales, aux bavardages des parlements : la redécouverte de la charge affective liée à la parole, à la parole vraie ». Alors, Bonnefoy : penseur politique, aussi ? cela ne serait pas étonnant tant nous sentons bien que le politique est avant tout affaire de langage et qu’au premier rang des « réformes » à effectuer… devrait figurer une action sur le langage, sur notre usage de la langue en tant que c’est lui qui fait lien entre les « atomes individuels ».

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Geneviève Brisac : la littérature et la vie

x28a9hyIl faut écouter l’interview que Geneviève Brisac donne sur le site de Médiapart, assez longue (38 minutes), et passionnante. Je n’avais jusqu’ici guère entendu parler d’elle, ou bien ne m’y étais-je pas intéressé. Je l’ignorais, je n’avais aucune idée de ce qu’elle avait à dire. Dommage. Maintenant j’en sais un peu plus, de quoi aller bien vite en librairie pour me procurer son dernier roman, que je vous conseille : Dans les yeux des autres (éditions de l’Olivier).

Couv Dans les yeux des autres

Dans ses romans, Geneviève Brisac reprend sans s’en cacher des méthodes romanesques éprouvées par d’autres, ici notamment celle de Doris Lessing dans « Le carnet d’or ». Il s’agit en effet d’une femme, Anna Jacob – mais l’héroïne de Lessing s’appelait aussi Anna – ex-écrivaine, qui s’est autrefois vivement investie dans les mouvements de libération des années soixante-dix, et qui remet le nez dans ses carnets : prétexte pour une grande remontée vers ces temps anciens où le mot « Liberté » s’écrivait un peu partout : dans les mœurs, dans la politique, à propos des femmes, de la famille, des homosexuels, dans les rapports entre les peuples aussi (que n’a-t-on parlé de luttes de libération nationale…) et même dans l’éducation. C’est dire combien les temps ont changé. Roman d’amertume, alors ? où l’on étalerait ses désillusions ? Non, justement. Geneviève Brisac a ce beau projet qui consiste, loin de nous faire pleurer sur nous-mêmes, à revivifier ces temps anciens, à les faire revivre pour tenter d’en assurer la transmission.

Dans son interview, elle revient notamment sur les luttes féministes de ces années-là, ce qu’elles ont permis de conquérir, et qui est toujours susceptible d’être remis en question, toujours attaqué d’ailleurs (par les mouvements d’extrême-droite autant que par des chroniqueurs haineux). Etonnamment, la haine des femmes se porte bien de nos jours (Zemmour…), comme si toute une frange (une fange) de la masculinité dévoilait son vrai visage, celui de n’avoir fait que semblant d’aimer les femmes (afin d’assouvir leurs besoins sexuels de mecs et surtout, de tenir leur place dans le jeu des rivalités inter-masculines) mais en réalité d’avoir toujours voulu les contraindre et les humilier. Horreur d’une lutte ancestrale qui se meut en guerre dès que se présentent enfin des opportunités pour elles d’affirmer leur rôle au sein de la société.

Rien qu’à propos de la littérature, Geneviève Brisac indique à quel point le poids des hommes est écrasant, comme si on ne laissait guère aux femmes le droit de s’exprimer, comme s’il y avait une littérature propre aux femmes que les hommes dignes de ce nom ne sauraient lire (elle parle de ces hommes qui sont prêts à faire cadeau de livres écrits par des femmes à leur mère, leur belle-mère, leur femme, leur sœur mais qui jamais, au grand jamais ne liraient ces livres – là, j’avoue, je suis un peu estomaqué). Elle parle aussi de l’horrible Nabokov qui refusait de faire une conférence sur Jane Austen parce qu’il ne voulait pas s’abaisser à parler d’une femme écrivaine (et moi toujours de me demander ce que l’on trouve à Nabokov et surtout à son Lolita, encensé dans tout l’Occident, ce qui m’a toujours paru paradoxal de la part de pays si pointilleux sur les marques d’affection que l’on peut porter en public à des enfants…). Ce qu’elle dit là n’est bien sûr pas nouveau. Nécessiterait d’être réfléchi et nuancé. Je suis surpris de son propos qui affirme que lorsqu’on cherche des écrivaines « acceptées », on tombe toujours sur Marguerite Duras et Nathalie Sarraute et c’est à peu près tout… surpris car à un moment de ma vie, je m’étais mis au contraire à penser que la littérature était devenue une affaire de femmes, et de quelles femmes ! Je ne lisais plus que Nancy Huston, Annie Ernaux, Marie N’Diaye, Lorette Nobécourt, Danielle Sallenave, Jeanne Benameur et j’aurais pu lire aussi Véronique Olmi, Brigitte Giraud, Lydie Salvaire voire même… Amélie Nothomb (bon, là, je sais, je pousse un peu question vraie littérature). Et maintenant je lis Geneviève Brisac. Et puis, je me suis repris bien sûr et j’ai vu qu’il y avait des hommes que je lisais, et quels hommes aussi, comme Jean-Marie Le Clézio, Olivier Rolin, Jean-Philippe Toussaint, Laurent Mauvignier, Sorj Chalandon et… Patrick Modiano. Donc, sur le plan strictement littéraire, ce serait plutôt fifty-fifty… Reste le plan commercial, et ceci est une autre histoire. Par exemple, Je n’ai jamais compris comment il se faisait qu’un aussi beau roman que « Grâce leur soit rendue », de Lorette Nobécourt, ne soit encore jamais sorti en livre de poche, (alors que sortent plein d’oeuvrettes de seconde zone, à la Foenkinos) et ne parlons pas de son dernier opus, « La clôture des merveilles »… et je ne sais pas très bien comment les listes pour les fameux prix sont établies, par des jurés évidemment en majorité masculins… et qui décide, dans les maisons d’édition, de la date de parution d’un livre, qui sera plus ou moins propice à son inscription sur les fameuses listes de l’automne…

AVT_Lorette-Nobecourt_2902Lorette Nobécourt

Nul ne saurait nier qu’il y a encore un ordre masculin régnant dans la société. Mais pour combien de temps ? Il se murmure dans certains milieux (recherche, éducation…) que les femmes ont déjà gagné la partie : les profs d’université sincères (même des hommes !) témoignent que leurs étudiantes sont meilleures que leurs étudiants : plus sérieuses, mieux concentrées, soucieuses de réussir (entre autre bien sûr parce qu’elles savent qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes). Si des domaines-clés de nos sociétés : éducation, santé, justice sont de plus en plus investis par des femmes, ce n’est pas, comme l’affirmait ce mandarin benêt d’Antoine Compagnon, « parce que ces domaines sont dévalués socialement » (quelle ânerie !), mais bien parce que les candidates sont meilleures que les candidats et loin de nuire à la valeur sociale de ces métiers, c’est au contraire leur valeur intrinsèque reconnue par tous (quoi de plus noble que soigner ? éduquer ? rendre la justice ?) qui rejaillit sur les femmes dans leur ensemble. Et si, après tout, il ne fallait voir dans les sordides zemourrades que des réflexes d’arrière-garde d’une gent masculine prise dans le désarroi face à une situation qui lui échappe ?

Mais revenons à Geneviève Brisac et à ce par quoi elle alimente notre réflexion. Sa conception de la littérature, qui s’illustre dans cette volonté de tissage : tissage de son œuvre avec celle des autres, de ceux et celles qui l’ont précédée (Doris Lessing, Marina Tsvetaïeva, Rosa Luxemburg, Virginia Woolf… en qui elle se reconnaît), prise en compte d’une vie propre de la littérature : les livres nous parlent. Nous prenons un livre au hasard dans notre bibliothèque, ou mieux : un livre tombe, s’échappant d’un rayonnage, et nous l’ouvrons à une page apparemment au hasard, mais aussitôt nous saute aux yeux ce que nous voulions lire, ce qui peut-être va éclairer notre journée. Dans « Dans les yeux des autres », un passage des lettres de Kafka à Milena jaillit ainsi sous le regard d’Anna : « Ecrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement ». Est-ce elle alors qui ajoute cette phrase magnifique : « Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route » ? Il y a ainsi un monde littéraire. Il ne faut pas croire que les romans obéissent à une épistémologie réaliste, celle qui pose qu’il y a un réel brut et que le meilleur livre est celui qui se contente de l’observer. Comme en science, d’ailleurs, il faut des hypothèses. Les théories sont des créations de l’esprit qui sont mises en contact avec la réalité (par le biais d’appareillages sophistiqués qui n’ont rien à voir avec l’observation brute, mais qui sont eux-mêmes, comme le disait Gaston Bachelard, des « théories matérialisées »). Les œuvres de littérature aussi, même si, là, les « appareillages » ne sont pas des machines mais des lecteurs. Vous, moi, tout le monde. Il est dommage que les philosophes – surtout les philosophes… « analytiques » ! -qui s’intéressent à la « connaissance littéraire », comme Jacques Bouveresse ou Pascal Engel (des mecs, bien sûr…) ne se mettent pas à l’écoute des écrivain(e)s plus souvent – mais il est vrai, ils les considèrent de haut, avec condescendance, comme souvent les épistémologues ont considéré les scientifiques, aux uns les tâches astreignantes, aux autres les réflexions d’ordre général – au lieu d’aller ressortir des visions archaïques à la Renan, et de condamner au « thaumaturgique » ( !) les théoriciens de la littérature qui n’auraient pas une vision très terre à terre de leur objet…

laurent-mauvignier-accueilLaurent Mauvignier

Si Geneviève Brisac peut être qualifiée d’écrivaine « engagée », c’est bien parce qu’elle s’engage corps et âme dans son écriture : pas question ici d’écrire un livre qui ne correspondrait pas à ce qui l’habite, parfois depuis longtemps, et cela sans considération de « ce qui se fait » (pour être vendu…) ni obligation de publier deux ou trois livres par an. On reconnaît tout de suite les écrivains qui s’engagent ainsi dans leur œuvre, sans concession « au marché », et on reconnaît aussi chez les meilleurs, des moments où il leur arrive de faillir à cette règle. Ainsi de Laurent Mauvignier, justement, que je mentionnais tout à l’heure, que j’ai tant admiré dans ses premiers romans (et surtout dans « Des hommes ») et qui vient de nous infliger un ouvrage qui, manifestement, est sur commande (même s’il ne relève pas d’une commande explicite faite par son éditeur) tellement il correspond à l’air du temps, aux destinations obligées, aux thèmes à la mode, déjà mille fois ressassés (la vacuité des voyages, l’ennui du tourisme, l’angoisse d’être pris dans une attaque terroriste, le Chili qui a servi de terre d’accueil aux anciens Nazis, la peur de se retrouver avec un grand père nazi – thème déjà travaillé par Lorette Nobécourt, justement, dans « Grâce leur soit rendue »…, le Ngorongoro, réserve keynianne où les touristes vont en 4×4 observer les lions, avec la bêtise mâle d’un des hommes qui veut aller au-devant du danger… et puis Rome, évidemment, comme destination obligée, La Trinité des Monts, la piazza di Spagna… ce n’est plus un roman, c’est le Guide du Routard !), s’inscrivant presque dans la foulée de cet autre auteur très à la mode, qui promène sa moue désenchantée sur les plateaux télé et même sur les scènes de spectacle, moue qui lui sert en quelque sorte de marque commerciale… [et quelle écriture sans surprise : « Très vite ils tournent sur la gauche pour remonter vers la piazza di Spagna, dont il espère trouver les fameuses marches recouvertes de fleurs rouges ou fuchsia, comme il avait vu une fois à Pâques » (p. 223)… « ils se sont arrêtés pour manger une glace. Peter a fait son petit discours sur Marco Polo rapportant les sorbets et la glace de ses lointains périples » (p 225) et quand ils en sont à Saint Louis des Français, on sait, on sait qu’ils vont parler du Caravage ! – comme si toujours, il fallait que l’écrivain fasse du poids, rajoute des lignes en faisant étalage de sa culture, laquelle en l’occurrence et une nouvelle fois, ne dépasse pas celle d’un guide touristique standard…]. J’aime la charge menée par Geneviève Brisac contre la littérature de divertissement, qui s’avère tellement ennuyeuse parce que remplie de conventions et que surtout, surtout, elle ne veut pas déranger le lecteur, ou bien contre cet autre défaut des livres (de ceux surtout qu’on retrouve aux kiosques des gares), et aussi, ajouterai-je, du cinéma contemporain, qui est le sentimentalisme. Plus facile de le voir d’ailleurs dans les sorties de films (puisqu’on nous parle beaucoup plus encore des sorties de films que des sorties de livres), comme par exemple le récent « Samba » (suite aux « Intouchables », je précise ici que je n’en ai vu que la bande-annonce) qui noie le drame des sans papiers dans le mélodrame niais, comme si les militants de la cause des sans papiers n’étaient participants à ce juste combat que par manque affectif, désir de rencontre etc. Façon habile de déplacer le problème, qui est d’abord politique, en donnant au spectateur moyen la bonne conscience de s’émouvoir de situations individuelles, toujours tristes, bien sûr, sans pour autant lui offrir les moyens d’une analyse des causes et des systèmes. Geneviève Brisac dit, à juste titre, me semble-t-il, que plus les perspectives sociétales et politiques sont sombres, plus se répand ce sentimentalisme, comme simple échappatoire, soupape de sûreté qui évite aux âmes sensibles de se heurter trop frontalement aux réalités.

Reste que bien sûr, le roman de Geneviève Brisac (comme d’ailleurs celui que j’ai tellement aimé, de Lorette N.) ne manque pas de quelques défauts (du moins, à mes yeux). Personnages emblématiques, fascinants, auxquels on se trouve attaché comme s’ils étaient réels, mais qui demeurent en même temps idéaux, comme des figurines de papier qu’ils sont toujours en dernière instance, trop beaux, parfois trop caricaturaux pour être vrais. Anna est une écrivaine torturée, Molly, sa sœur, une médecin engagée de toute son âme dans le soulagement à donner aux autres, deux femmes extrêmement généreuses. Elles ont eu, ont encore des amants. Comme ce Boris (Boris Yankel), homme doux et idéaliste qui s’engage aussi (justement !) dans la cause des sans papier. C’est un homme étrange, Boris, quoiqu’un homme dans lequel je me reconnaîtrais volontiers, un de ces hommes qui n’a pas perdu son enfance, qui trouve que, souvent, la conversation entre adultes ne vaut pas les mots que l’on peut échanger avec un enfant. Amateur de poésie. Issu d’Arménie. Fou des poètes de la Bucovine et de Cernowitz (là, Geneviève Brisac nous apprend beaucoup) comme cette Rose Ausländer. Mais que va-t-il faire en manifestant autant d’attention aux enfants des sans papier qu’il en vient à les re-baptiser du nom de ces poètes (Ilana Shmueli, Immanuel Weissglas, Heinz Kehlmann… )(*)? (n’est-ce pas un peu invraisemblable, aussi ?). Actions et attitudes qui ne seront pas comprises, et vont lui coûter cher d’ailleurs. Mais pourquoi ? Est-il nécessaire de camper des personnages qui vont si loin dans l’excès ? Liberté du romancier, de la romancière en l’occurrence, dira-t-on, prétexte aussi à toujours faire entrer davantage de littérature dans la littérature même. Tout comme Lorette N. baptisait tous ses personnages avec les prénoms de ses écrivains de prédilection (Alejandra, Virginia, Roberto…). Encore une marque de ce que la littérature, pour mieux nous parler du monde qui nous entoure, doit d’abord renvoyer à elle-même.

roseRose Ausländer

Post-scriptum : Boris leur a enseigné (aux enfants) des poèmes de cette Rose Ausländer :
Nous sommes devenus des épines dans les yeux des autres.
« Les enfants comprenaient parfaitement le sens de ce vers. Il était devenu un Opinel pour dépiauter la réalité. Un couteau à mille lames pour ouvrir, effiler, râper, creuser, sculpter la réalité ». On ne saurait mieux dire le rôle attendu des œuvres littéraires qui, loin d’être des « études de cas » relevant d’observations d’une réalité statique, sont des armes, des instruments pour faire apparaître une réalité qui nous échappe.

(*) Il va sans dire que, jusqu’ici, je n’avais jamais lu ces noms. De rapides recherches sur Internet m’ont révélé un pan entier de la poésie contemporaine que j’ignorais totalement. Celles et ceux qu’on appelle « les poètes juifs de Czernowitz » ont tous été en relation avec le grand poète allemand Paul Celan. Rose Ausländer lui est souvent comparée, mais on ajoute aussitôt en général que sa poésie est moins impénétrable, plus fluide, translucide en quelque sorte. « Rose elle fut et tenta d’être dans ce monde où « l’on avait mis les morts à table », et elle frêle femme, portera le MOT au plus haut » est-il écrit sur ce site dans un beau texte sur elle d’un certain Gil Pressnitzer.

Merci à Geneviève Brisac d’attirer notre attention vers ces poètes et de combler ainsi le trou béant de notre inculture.

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