
Berlin – Gemäldegalerie dans le Kulturforum
je parle de promenade et non de visite car c’est bien de cela qu’il s’agit à admirer en passant d’un peintre à l’autre les œuvres exposées dans un si grand musée que la Gemäldegalerie de Berlin, autrement dit encore la Pinacothèque berlinoise. Ces œuvres s’échelonnent entre le XVème et le XVIIIème siècles et vont de Patinier à Watteau en passant par van Eyck, van der Weyden, Dürer, Holbein, Mantegna, Titien, Caravage, Rubens, Rembrandt, Vermeer, Canaletto et bien d’autres encore… En ce moment, une exposition temporaire est consacrée à Andrea Mantegna (1431 – 1506) et Giovanni Bellini (1435 – 1516), deux maîtres exactement contemporains, se partageant entre Mantoue et Venise, si proches même qu’ils étaient beaux-frères l’un de l’autre, Andrea ayant toutefois commencé à peindre avant Bellini, ce qui lui donnait une petite avance et, en même temps, autorisait le second à s’en inspirer fortement sans pour autant le copier, mais en prolongeant les découvertes fécondes du premier. Giovanni était né dans une famille de peintres bien établis à Venise. Enfant naturel, il avait été reconnu par Jiacopo, à moins que, selon de nouvelles sources, ce dernier n’ait été son demi-frère et non son père. Il avait un frère, lui aussi très connu : Gentile. Mantegna était un simple fils d’artisan, qui épousa Nicolosia, soeur de Giovanni et de Gentile (et peut-être donc aussi de Jiacopo), ce qui lui permit d’entrer dans la prestigieuse famille. Comme il était d’usage à l’époque, les membres de la famille servaient de modèles et l’on connaît aujourd’hui Nicolosia sous les traits qu’elle a donnés à une Vierge peinte par son époux, celle que l’on voit dans la présentation de Jésus au Temple (Mantegna s’étant portraituré sous l’aspect du jeune spectateur à l’extrême droite, quant à Joseph, ce serait Jiacopo, donc le beau-père)

Mantegna – La présentation de Jésus au Temple – 1455
Ce qu’il y a de fascinant c’est que cette même présentation est reprise un peu plus tard par Giovanni, qui la libère des résidus byzantins comme les auréoles des saints, donne plus de souplesse aux personnages, les fait bouger en quelque sorte, pour finalement donner cela.

Giovanni Bellini – Présentation de Jésus au Temple – 1460
Jésus est toujours emmailloté, Joseph toujours en arrière-plan, le grand prêtre est moins riche de parures mais les personnages autour ont changé. Bellini a gardé exactement la même composition, mais chez lui, les personnages sont appuyés sur un rebord en marbre, et non sur un cadre en bois, ce qui fait plus riche et permet déjà de sentir que la seconde « présentation » est destinée à quelque riche négociant de Venise, alors que la première peut-être n’était destinée qu’à une modeste église.
Autre caractéristique importante qui les sépare : Mantegna reste toute sa vie fidèle à la « tempera », sorte d’émulsion fabriquée avec de l’œuf, ce qui donne des teintes intenses que l’on a un peu perdues aujourd’hui (mis à part le cas de certains peintres actuels – j’en connais – qui tentent de ressusciter ces intensités de coloris en utilisant de la cire), alors que Bellini, lui, rencontra Antonello da Messina qui ramenait la peinture à l’huile des Flandres où elle avait été découverte entre autres par van Eyck, et utilisa celle-ci à partir de 1480. Cela lui permettait sans doute de développer les nuances et les tons délicats que l’on découvre dans ce qui devient sa spécialité : les « Vierge à l’enfant ». On a souvent remarqué que dans ses tableaux, Vierge et enfant ne se regardent jamais, comme si Marie, en quelque sorte, ne souhaitait pas trop se lier à ce fils dont elle sentait qu’il n’était pas complètement à elle et qu’elle allait tôt le perdre. En tout cas, quoi de plus admirable que ce portrait de Vierge à l’enfant entre les deux saintes, Catherine et Marie-Madeleine.

Un pas de côté, on change de salle (au hasard…) et l’on tombe sur la Cité idéale… un fantasme ou un décor inspiré, dû à Francesco di Giorgio Martini (vers 1500), semblable à d’autres toiles qui sont à Urbino, chez le duc de Montafeltre. Ce tableau laisse à méditer. Mais de quelle cité idéale peut-il s’agir ? Idéale parce que géométrique ? Idéale parce que sans humains ? La place est déserte… seul un vaisseau au loin semble attendre d’improbables voyageurs. Image d’après l’anéantissement ? Où il ne resterait plus âme qui vive ? Plus personne pour embarquer ? Ou bien plus prosaïquement tentative de concevoir un décor de théâtre. Sur le devant, une loggia à colonnes aménage un sas entre notre monde de spectateur et la réalité virtuelle du tableau. On pourrait attendre longtemps pour voir apparaître une belle dame de la Renaissance qui irait d’un bord à l’autre…

Un autre pas de côté et l’on remonte un peu dans le temps : le doux Filippo Lippi qui a peint lui aussi, on le sait, son épouse bien aimée (Lucrezia) en forme de Vierge toute imprégnée de tendresse (pas la même froideur que chez Bellini) et donne une version de l’Adoration (« dans la forêt »). Ce tableau (une huile sur bois de peuplier!) a donné lieu à beaucoup d’essais d’interprétation, on ne doit pas oublier que les tableaux religieux de la Renaissance sont des énigmes à résoudre, rien n’est laissé au hasard, tout est symbole, ainsi ces quatre œillets rouges renvoient-ils aux quatre clous qui clouèrent le Christ sur sa croix.

Filippo Lippi – L’Adoration dans la forêt – 1459
Lippi eut pour maître Masaccio et ouvrit la voix à un style imprégné de ligne claire (ne pas confondre avec la BD belge…) qui s’épanouit chez Botticelli, dont le musée berlinois héberge une jolie Vénus mais aussi un splendide portrait, celui de Simonetta Vespucci (entre 1476 et 1480), encore une de ces belles dames mystérieuses de la Renaissance. Elles ont l’art des coiffures compliquées, celle-ci a ses beaux cheveux (d’un blond vénitien?) tenus par des tresses savamment disposées, le regard est bleu et résolu, nez fort, front bombé, nous sommes loin des sujets religieux. Mais qui donc était Simonetta Vespucci ? Wikipedia dit qu’elle était à la cour de Laurent le Magnifique et qu’elle était célèbre pour sa beauté. Elle aurait souvent servi de modèle à Botticelli. Cousine du célèbre navigateur grâce à son mariage, la belle Simonetta n’illumina pas longtemps la cour de Florence puisqu’elle mourut à l’âge de 23 ans et fut enterrée à l’église Ognissanti (la prochaine fois que je vais à Florence, promis, j’irai sur sa tombe). On dit que les admirateurs se pressèrent dans la crypte.

Botticelli – Simonetta Vespucci – vers 1480
Autre beauté, et celle-ci bien connue, nous venant d’un autre siècle (XVIème) : Vénus avec un organiste et Cupidon du Titien, j’en aime les tons chauds, la pause langoureuse, la quête du regard du petit organiste, quelle drôle d’idée d’avoir figuré un orgue, dix tuyaux d’orgue, dont la froideur du métal contraste avec l’éclat de la chair, mais dont la forme se rapproche bien de celle des montagnes que l’on voit au loin dans cet air chaud qui maintient en l’air des tentures pourpres, mais il s’agissait encore d’une allégorie, offerte à Charles-Quint, évoquant l’union des sens, la communion du son avec l’harmonie des formes et sans doute aussi avec le toucher. Il paraît que ce tableau fut perçu comme trop brûlant par l’empereur à qui il était destiné. Sacré Titien, toute sa vie et jusqu’à sa mort, attaché à magnifier la nudité féminine…

Titien – Vénus avec organiste et Cupidon – 1548
Une autre femme portraiturée de ce siècle est une certaine Dorothée. Certains la disent romaine, d’autres vénitienne. Elle a sa part de mystère elle aussi. Que veut dire la position de ses doigts sur la fourrure ? Une sorte de V de la victoire… Dans le luxe le plus total, elle affiche une posture qui fait penser à ce « je le vaux bien » qu’on voyait sur les affiches, un temps, de la marque L’Oréal. Ce serait, pour son auteur, Sebastiano Luciani, une façon de reconnaître implicitement qu’elle était une courtisane. Sebastiano Luciani, peintre hors pair et unanimement apprécié pour son grand talent (voir la façon dont il peint cette étole de fourrure…) reçut en remerciement de son engagement auprès du pape le titre de garde des sceaux, autrement dit des « plombs », d’où son surnom de Sebastiano del Piombo. J’apprends que ce portrait a inspiré Vladimir Nabokov pour sa célèbre nouvelle « La Vénitienne » (il figure d’ailleurs sur la couverture de l’édition Folio du recueil de nouvelles dont elle provient).

Sebastiano del Piombo – portrait d’une jeune romaine – vers 1512
Plus loin, voici Caravage. Le seul tableau de lui que possède la Galerie est cet exubérant Triomphe de l’Amour. Pour répondre à la commande qui lui est faite par un riche banquier (autour de 1600) et qui consiste à honorer le vers de Virgile « Omnia vincit amor et nos cedamus amori », (l’Amour vainc tout et nous aussi, cédons à l’amour), le grand Merisi a l’idée de représenter un simple angelot. Mais quel angelot ! Rieur et lascif, il est une invitation à l’érotisme. Toutes les lignes de son corps convergent vers son sexe et lui aussi nous fait entendre des accords de musique (pas seulement de flûte…), sans doute suave et gaie, émanant d’une viole et d’une partition exhibée portant la lettre V pour référer au généreux donateur. A côté, son ennemi intime, Baglione, enrage, lui aussi répond à cette commande mais en en prenant exactement le contre-pied : l’amour physique qu’exaltait Caravage est terrassé par un ange cuirassé (mais qui n’est pas mal de sa personne lui non plus !) censé représenter l’amour divin.

Le Caravage – L’Amour victorieux – 1601
Voici maintenant un tableau qui me remplit de détresse et de compassion, un peu comme, dans ma jeunesse, le faisait le fameux portrait de l’orlephine par Delacroix. Il s’agit du martyr de Sainte Agathe par Giovanni Tiepolo (c’est déjà le XVIIIème siècle). Sainte Agathe eut les seins coupés. Ses deux seins lui sont ici présentés sur un plat d’argent pendant qu’une amie compatissante éponge le sang de la blessure. La Sainte devenue bien pâle (on le serait à moins) autour de tous ces rouges et orangés, laisse ses yeux partir vers le ciel où elle espère trouver son sauveur. La légende veut qu’elle ait guéri de ses plaies, ce qui ne l’empêcha pas de mourir peu de temps après sous d’autres tortures. Mais suprême vengeance du ciel : une année après, il se couvrit des cendres de l’Etna. Nul doute que si j’avais connu ce tableau dans ma jeunesse il ne m’eût rempli d’un désir trouble.

Tiepolo – Le martyre de Sainte-Agathe – 1756
Nous quittons l’Italie et allons vers les contrées nordiques. Hollande et Flandres. Un saut dans le temps et l’espace mais pourtant une permanence dans un certain idéal de beauté. Est-ce cela l’idée européenne ? Chez Rembrandt, on voit par exemple un prêcheur mennonite expliquer quelque chose à sa femme docile et attentionnée. Plus encore que les visages, ce sont les mains qui attirent notre regard, notamment celle d’Anslo, le prêcheur, où l’on voit toute la force d’une intention de convaincre. Et les livres, aux pages si fines formant un volume de lumière. La main et les livres, voilà en quoi pourrait se résumer ce tableau. Livres que l’on retrouve aussi, si réalistes, sur un tableau espagnol anonyme de la même époque (vers 1640).

Rembrandt van Rijn – Portrait du prêcheur mennonite Anslo et de son épouse – 1589

Anonyme espagnol – Nature morte aux livres – vers 1640
Et inévitablement, nous rencontrons Vermeer, dont la Gemäldegalerie possède deux tableaux : La dame au collier de perles et Le verre de vin. Encore plus émerveillé de l’art de Vermeer depuis que je sais qu’il allait jusqu’à superposer treize glacis pour rendre compte très exactement de la substance qu’il peignait, comme si l’on mettait d’abord délicatement les os, puis les chairs, puis la peau, les vêtements, les dorures… Pas étonnant alors qu’il en ait fait si peu puisqu’au rythme où séchait l’huile (et sèche encore aujourd’hui), il fallait attendre des semaines voire des mois entre les couches successives. Ces toiles sont toujours aussi mystérieuses, que fait cette femme avec cet homme au milieu de ces beaux meubles ? elle a un verre à la main, il lui a versé du vin issu d’une jolie fiole en terre cuite, assez pour qu’on intitule le tableau « le verre de vin », cela rappelle la définition même de la métonymie : un détail pris pour le tout.

Johannes Vermeer – Le verre de vin – 1660
On aime aussi Franz Hals, bien sûr, en qui on peut voir un précurseur de l’impressionnisme, de Manet en particulier, ou bien de ce peintre espagnol moins connu mais dont j’ai appris l’existence aux Beaux-Arts : Sorolla. Ces peintres savent jongler avec les brosses et les pinceaux, ils prennent les plus fins pour peindre avec luxe de détails les étoffes et les dentelles et les plus gros pour sabrer à grands coups des portraits et des robes moins riches, comme dans cette Malle Babe, vieille folle sortie d’un asile qui dialogue avec un hibou, authentique symbole de la déraison. Le peintre lui-même était sensible à l’internement psychiatrique puisque c’est ce que dut subir son propre fils. Rien à voir au premier coup d’œil avec cette petite fille à la robe richement brodée dans les bras de sa nourrice, qui devait sans doute être la fille d’un notable commanditaire du tableau.

Franz Hals – Malle Babe – vers 1635
Et puis un tour par les paysages de Hollande, comme ce magnifique étang gelé où virevoltent les patineurs (« il patinait merveilleusement / s’élançant impétueusement / … »). Très beau reflet du soleil sur la surface de glace, effet de profondeur créé par le rapetissement des silhouettes avec les arbres dépouillés qui se répondent d’une rive à l’autre. C’est un tableau de Aert van der Neer qui doit dater des environs de 1655. Contrairement à ce qu’on a pu croire, les hivers n’étaient pas si froids en Hollande vers ces années-là, cette vue est donc exceptionnelle.

van der Neer – Paysage d’hiver avec patineurs – vers 1655
Dans une salle pas si éloignée, on trouve Watteau et Chardin, clin d’oeil au XVIIIème siècle français. Pour le premier, des fêtes galantes bien entendu et pour le second un dessinateur qui taille un manche de bois qui porte à l’autre extrémité une craie avec laquelle il a déjà commencé un portrait en noir et blanc, ébauche de mise en abîme.

Chardin – Le dessinateur (détail) – 1737
On rencontre bien peu de femmes dans les musées, surtout ceux des siècles anciens. Je veux dire bien sûr : de femmes peintres, car pour ce qui est de modèles… nous avons l’embarras du choix et nous en avons vu déjà un grand nombre, qu’elles se nomment Dorothée, Simonetta, Lucrezia ou Nicolosia, alors c’est un coup de tonnerre quand on en rencontre une, ici Anna Dorothea Therbush, née (en 1721) et morte (en 1762) à Berlin, une « locale » donc… qui s’est auto-portraiturée d’une étrange façon, elle tient à la main un monocle, sans doute grâce auquel elle perçoit mieux ses modèles, si réaliste qu’on croirait un trompe-l’oeil, on croirait même que l’objet s’est fiché dans la toile à la manière d’un clou qu’on n’aurait pas réussi à enlever. Cette dame un peu austère a peint une jeune femme habillée de ce qu’on appelle même en allemand, un « négligé », dévoilant avec grâce et légèreté un sein d’un blanc perlé. Chair potelée rose, arrondis des joues et des épaules, le soyeux de la peau en continuité avec la douceur de la soie. Là encore, quelle maîtrise des glacis.

Anna Dorothea Therbush – Jeune femme en négligé – vers 1769
Au gré des salles prises dans n’importe quel ordre, toujours, on remonte, sans s’en apercevoir, le temps, et l’on va à la rencontre de Roger van der Weyden, de Petrus Christus, de Hans Holbein et de Cranach. Ce qui nous vaut encore de jolies visions de jeunes dames, cette fois très sages, de vierges offrant leur sein à de tendres joues d’enfants endormis et de Vénus aux seins très menus.

Rogier van der Weyden – Portrait d’une femme (détail) – 1435

Mais l’expression de l’art culmine à la source de la peinture à l’huile en ces siècles de Renaissance, la Vierge dans l’Eglise de Jan van Eyck. Ce tableau, relativement petit (31 cm x 13 cm), éblouit, illumine la salle où il se trouve tellement il est lumineux. Le peintre l’a voulu ainsi pour rendre hommage à la Vierge dont il dit qu’elle « dépasse en splendeur le soleil et toutes les étoiles ». Le commentaire fait judicieusement remarquer que la lumière qui se répand depuis les fenêtres, vitraux et portes n’est pas celle du soleil puisque l’orientation de la nef la ferait venir du nord, et qu’elle est donc la lumière divine. L’étonnement vient de la ligne diagonale qui relie l’enfant Jésus (vraiment minuscule comparé à sa mère!) au Christ sur la croix, raccourci d’une histoire qui devient la raison même de représenter cette Vierge dans une église.
Si l’on quitte le musée sur cette dernière vision, on en retirera l’impression d’avoir assisté à une quintessence de l’art en ces débuts de temps modernes où l’exploration du réel au moyen du pinceau paraît sans limites, où les tendances de l’esprit se mêlent encore les unes aux autres, qu’elles se réalisent dans l’art, dans la science ou dans la religion, au point notamment que l’on finirait par penser que la religion n’a été « inventée » que pour donner à l’art toute son expansion et sa raison d’être comme finalité de la vie.



Une pièce de théâtre vraiment passionnante et actuelle, dans une mise en scène à la hauteur d’un texte et de ce dont il parle : notre situation contemporaine d’homme ou de femme d’après le nazisme, d’après la fondation de l’Etat d’Israël et des guerres qui en ont résulté au Moyen-Orient, d’après les massacres de Sabra et Chatila, à l’heure des fausses réconciliations et des haines recuites, et posant la question des identités. C’est ce qu’est « 





















Depuis deux ans, un jeune ambitieux qui dut se prendre un jour pour Bonaparte occupait le poste envié de président de la République. Il était brillant et cultivé. Mais contrairement à ce que l’on avait pensé, il n’était pas venu là par le seul hasard. Son élection, en donnant à ce mot non seulement son acception démocratique mais aussi toute sa connotation d’être élu, désigné par quelque onction divine, n’était pas due au fait que le mot « chance » fût écrit en lettres de feu au-dessus de ses demeures successives, de son berceau d’abord, de ses chambres d’étudiant ensuite. Il avait rencontré en chemin des illustres bienfaiteurs, anges-gardiens et donateurs, magnats de la presse, riches entrepreneurs. Ces gens-là savent y faire : ils repèrent de jeunes élèves brillants, les flattent, les gonflent d’importance jusqu’à ce que ceux-ci, enfin, ne se sentant plus de joie… ouvrent un large bec et laissent tomber leur âme. Mais au moins pouvait-on penser que cet homme là, étant donnée son intelligence, allait pouvoir naviguer entre les récifs, donnant par moment aux plus riches ce qu’ils demandaient pour qu’ils continuent à soi-disant investir dans l’économie (soi-disant…) et aux moins riches de quoi quand même lui permettre d’asseoir une réputation de re-distributeur. Hélas, c’était sans compter sur le fait que les mesures qu’il prenait passaient pour n’être en rien capables de compenser le déficit de confiance des moins riches. C’est que l’inégalité de richesse entre les extrêmes du spectre des revenus avait atteint son point de rupture. D’où il s’ensuivit une atmosphère de révolte. Celle-ci éclata en novembre 2018 et fut connue sous le nom de « mouvement des Gilets Jaunes ». Les historiens chercheront à établir quelles manoeuvres souterraines, quels groupes plus ou moins suscités par des partis très à droite à propos de telle ou telle mesure qui ne passait pas, comme la réduction de la limite de vitesse sur les routes – alors que celle-ci n’avait pas d’autre raison que réduire le nombre de toutes ces morts absurdes parce qu’évitables qui noircissaient nos routes d’une sombre panique, ou bien la hausse prévue d’une taxe sur les carburants qui aurait eu comme effet d’inciter les gens à moins utiliser leur voiture particulière, étaient à l’origine de ce mouvement qui se revendiquait au départ anti-taxes et pro-automobiles. Le fait est que ce germe devait éclore et voir s’agglomérer à lui les multiples raisons qu’un peuple peut avoir de s’en prendre aux puissants, ceux dont on n’osait plus guère dire qu’ils l’opprimaient, mais à tout le moins qu’ils l’abandonnaient, voire le méprisaient. On vit – enfin – apparaître sur les écrans de télévision les visages jusque là anonymes de ceux qui portaient en eux une vraie colère, de transporteurs routiers en aide-soignantes ou infirmiers psychiatriques. Par eux, un peuple s’exprimait. Il ramenait à la surface de la conscience des autres ces cris étouffés, ces exaspérations anciennes, ces souffrances non dites présents dans le corps social depuis… une éternité. C’était comme si le livre de Bourdieu, La misère du monde, était tout à coup porté à l’écran et dans nos rues. C’est Bourdieu qui avait parlé de la véritable situation d’esclavage occupée par ceux et celles qui, pris entre les injonctions de l’Etat (« faire mieux, plus vite, avec moins de moyens ») et les réalités du terrain, doivent sans arrêt prendre sur eux-mêmes, tenter d’obéir à leur conscience tout en appliquant les règles édictées. La révolte des humains, des sans-grade, de ceux dont le président avait dit peu avant, dans une gare, qu’ils étaient des gens de rien, non pas qu’il ait voulu dire sans doute qu’ils n’existaient pas à ses yeux car c’était une figure de style, une manière de s’apitoyer, pas plus grave pris à la lettre que les mots utilisés dans le titre d’un livre autrefois célèbre d’un sociologue inspiré, « les
gens de peu » – mais tout de même entre « peu » et « rien », il y a « peu »… – cette révolte donc était normale. Quoi de plus normal en effet que de dire que l’on existe et qu’on estime ne pas être représenté ? Car ces « gens de peu », pour reprendre ce qui est à mes yeux une belle expression employée autrefois par Pierre Sansot, pour être présents dans la structure, comme dirait Badiou, n’en étaient pas moins absents de la représentation, ce qui en soi fait problème, oui absents, absents des délibérations, absents des débats, laissant au moment de décider ce qui serait en principe « la volonté générale » un grand vide, un grand manque. Car la société pour fonctionner a besoin à la fois d’une présence à elle-même – et celle-ci était bien arrimée par le biais du travail, notamment le travail fourni dans les endroits où l’on en a le plus besoin, comme les hôpitaux, les écoles, les routes, les voies ferrées… – et d’une représentation, sorte de miroir et de conscience d’elle-même, de sa globalité, sans quoi elle est comme un cerveau dont on a abimé les régions du cortex où l’on situe le plus souvent le siège de la conscience…
Communisme…







C’est un joli petit livre que C. a acheté sur l’île, de format 12,5 x 17,5, avec un élégant dessin sur la couverture représentant un phare dans le lointain qui domine un empilement de stries évoquant des couches géologiques à moins que ce ne soit la mer. Ecrit à deux mains, l’une géographe (Françoise Péron) et l’autre philosophe (Emmanuel Fournier). Il porte sur ce que cela fait d’aller sur une île, d’y aller souvent, et sur ce qui nous attire, des îles et plus particulièrement de cette île-là, Ouessant, dont on ne dira jamais assez qu’elle est la plus loin sur la carte, à l’ouest de l’Europe, celle au large de laquelle passent, très loin, cargos et tankers qui empruntent le rail du même nom qu’elle, guidés qu’ils sont, ou plutôt surveillés, par la grande tour-radar à l’entrée du port du Stiff. Ce livre est une mine, à moins qu’il ne soit un enregistreur sismique, tant il emmagasine à la fois d’informations et d’émotions qui nous parcourent lorsque nous accostons puis résidons un peu sur cette lande désertique aux mille facettes, et bordée par mille rochers et creux au fond desquels mugit le souffle écumant de la mer.
Là encore le parallèle peut être fait avec ces lointains royaumes de l’Himalaya qui ne furent pas seulement des oasis coupées du monde mais aussi des lieux de passage, voire de commerce sur les routes de la Soie – les caravansérails comme celui de Leh ne désemplissaient pas – ce qui permettait à des voyageurs venus de loin, Chine ou Asie Centrale, de marquer parfois une halte et de conquérir le coeur d’une locale, et c’est ainsi que l’on voyait tout à coup naître des enfants aux yeux bleus ou bien à la haute stature comme des paysans du Kham ou des guerriers Turkmènes. Ou bien sont nés de nombreux arghons (ou « sang mêlé ») résultant de mariages avec des musulmans, tout comme , dès « l’ouverture de l’île sur la grande terre par l’amélioration des liaisons maritimes un quart des mariages célébrés à Ouessant le furent entre une Ouessantine et un homme du continent » (p.72). Au Ladakh aussi, il fallait que les populations inventent des rites et des cérémonies au cours desquelles se tissaient des liens entre villageois et villageoises afin que l’on soit sûr qu’en cas de malheur, chacun ou chacune pourrait trouver de l’aide auprès d’un « frère » ou d’une « soeur » (au Ladakh, cela s’appelle pha-spun, littéralement « pères-frères »).











