Badiou (3) : qu’il y a de l’Infini dans l’Etre

Faut-il continuer ? Mes amis me disent qu’ils ont du mal à prendre du plaisir à lire ce que j’écris en ce moment… C’est qu’avec Badiou nous franchissons le seuil mathématique, allons, quoi donc… tant de formules et d’écritures symboliques… pour quoi ? Pour quels voyages ces symboles sont-ils un viatique ? Quand on cite les livres qui ont changé notre vie, la plupart du temps, on cite des œuvres littéraires et je ne suis pas en reste sur ce sujet, prompt à indiquer ce qu’ont fait sur moi les écrits de Rimbaud, « Les filles du feu », « L’éducation sentimentale », « La recherche du temps perdu » ou bien « Les lettres à un jeune poète », voire les « Elégies de Duino » mais je serais incomplet et infidèle à ma formation si je ne citais le volume de topologie générale de Bourbaki, le livre de Lambek et Scott sur la logique catégorielle d’ordre supérieur ou bien le difficile traité « sur la logique et la théorie de la science » de Jean Cavaillès… Comme Roubaud débarquant un jour de 1963 dans un amphi de ce qui ne s’appelait pas encore « Jussieu » mais « la Halle aux vins » et y découvrant émerveillé la mathématique moderne telle qu’exposée par un Dixmier ou un Godement, je reçus autrefois – deux ou trois années plus tard – la révélation de ma vie estudiantine grâce à la découverte des ordinaux transfinis. Eh bien justement, c’est des ordinaux transfinis que j’ai l’intention de vous parler. Qui ne connaît pas cela a tout intérêt à faire un effort pour le connaître parce qu’il s’agit là du SEUL discours profond portant sur l’infini, sur l’infini ? Que dis-je ? Sur LES infinis car il y en a… autant… qu’un infini. Et si Badiou en parle tant c’est parce qu’ils ouvrent la voie à une conception ontologique à couper le souffle, qui n’a rien à voir avec ce que pourrait produire une imagination de philosophe même débridée, qui serait dépourvue de tels outils.

Badiou et les mathématiques

Commençons donc.

1- des ensembles pour lesquels appartenance et inclusion se confondent

Comme dit en note du billet d’il y a deux semaines, Badiou considère les cas où appartenance et inclusion coïncident : ce sont les cas où les éléments présentés dans la situation en cours sont « naturellement » représentés. a est présenté et représenté dans une situation b si et seulement si a b et a b. Le néophyte peut se dire que cela n’arrive jamais. En effet, dans les situations courantes, si on prend un ensemble fini quelconque E = {a, b, …, c}, on a a E, mais bien sûr, a n’est pas inclus dans E, c’est {a} qui l’est : {a} E (ce qui me fait me poser la question de la manière dont Badiou envisage le rapport entre a et {a} : j’avais cru comprendre que le second était une idéalisation du premier, sa représentation au niveau de l’Etat, par exemple ; l’individu juridique – celui qui vote, est élu etc. – par rapport à l’individu concret, mais il ne semble pas que Badiou exploite cette possibilité). Pour que l’on ait a b et a b, il faut, en quelque sorte, « le faire exprès »… autrement dit dès qu’on trouve une partie d’un ensemble, immédiatement l’ajouter comme élément à ce même ensemble. On obtient une dynamique particulière, que l’on observe dans la construction ensembliste classique de la notion de nombre (au sens de nombre entier naturel). La construction est connue (remonte-t-elle à Frege?). Partant de Ø, dont on sait qu’il existe par axiome (le nom propre de l’Être, comme dit Badiou), on construit {Ø}, qui lui, n’est pas vide ! (puisqu’il a un élément, le vide lui-même), or cet ensemble a la propriété souhaitée puisqu’on a bien sûr : Ø {Ø} et Ø {Ø} (puisque Ø est toujours inclus). On a aussi {Ø} {Ø} (tout ensemble est inclus dans lui-même) mais on n’a pas {Ø}{Ø} (si on parcourt l’ensemble {Ø} pour savoir si {Ø} en est élément, on ne le trouvera pas, puisque seul Ø en est élément!). Ainsi {Ø} donne l’exemple d’une situation où un multiple est présenté et représenté, il s’agit de Ø, mais où un autre multiple, qui est représenté, n’est pas « présenté »… Qu’à cela ne tienne, il n’y a qu’à le rajouter, ce qui est possible par l’axiome de la paire : on peut construire {Ø, {Ø}} pour lequel on a, cette fois : Ø {Ø, {Ø}}, Ø {Ø, {Ø}}, {Ø}{Ø, {Ø}} et {Ø}{Ø, {Ø}}. Mais la question se posera avec {Ø, {Ø}}… qu’on pourra alors rajouter, de façon à obtenir {Ø, {Ø}, {Ø, {Ø}}} et ainsi de suite ! Evidemment, on l’a compris, {Ø} est le Un, {Ø, {Ø}} est le Deux, {Ø, {Ø}, {Ø, {Ø}}} est le Trois et ainsi de suite. Nous sommes, par cette procédure, engagés dans une progression infinie. C’est notre première rencontre avec l’Infini. De manière très intuitive et bien peu rigoureuse, on pourrait écrire :

{Ø, {Ø}, {Ø, {Ø}}, {Ø, {Ø}, {Ø, {Ø}}}, {Ø, {Ø}, {Ø, {Ø}}, {Ø, {Ø}, {Ø, {Ø}}}} … } est l’Infini (et puis s’arrêter là) comme si les points de suspension suffisaient à créer une infinitude. Mais avant d’en arriver là, il faut passer par bien des étapes…

2- des objets « naturels »

Il est assez amusant (à mon goût!) que Badiou retienne comme caractéristique du naturel justement ce qui fait la propriété essentielle… des entiers naturels ! À savoir que l’on ait conjointement a b et a b, ou, plutôt, que l’on ait a b a b (si a est présenté dans la situation b, alors il y est obligatoirement re-présenté). Il demande : « y a-t-il un concept pertinent de la nature dans la doctrine du multiple ? » (p. 145). Si on reprend certaines intuitions heidegériennes (ce dont Badiou ne se prive pas…), la nature se caractériserait par « la constance, le stable », le « se-tenir-là » : on verra plus tard qu’elle s’oppose à l’historique, domaine de l’instable, d’où l’idée que le « naturel » serait ce qui nomme l’équilibre de la structure et de sa méta-structure, là où présentation et représentation se mirent l’une dans l’autre. « Et quoi de plus stable que ce qui est, en tant que multiple, compté à sa place deux fois, par la situation et par son état ? » (p. 146). D’où cette idée, finalement, que « une situation est naturelle si tous les termes multiples qu’elle présente sont normaux, et si en outre, tous les multiples présentés par ses termes multiples sont également normaux ». ce qui se traduit par à la fois : si n N, alors nN et le fait que tout n’ tel que n’ N possède aussi cette propriété. Or ceci est justement la propriété des entiers ordinaux.

Heidegger soutient que l’être « este comme φυσις ». Nous dirons plutôt : l’être con-siste maximalement comme multiplicité naturelle, c’est-à-dire comme normalité homogène. Au non-voilement dont la proximité s’est perdue, nous substituons cet énoncé sans aura : la nature est ce qui de l’être est rigoureusement normal. (p. 147)

Intéressante « démonstration », certes, mais qui présume de la stabilité de l’être sous sa forme nature. L’être naturel est-il si stable que cela? Difficile d’éviter le doute (d’autant que Hegel rôde dans les parages(*)). Plus tard (notamment dans le tome 2 de l’Etre et l’événement qui porte pour titre : La logique des mondes, et aussi dans le Second manifeste pour la philosophie) Badiou opposera l’être et l’apparaître. L’être naturel (par exemple l’arbre devant moi) existe comme être fondé sur le vide, ce qui veut dire que si on fait abstraction de toutes ses qualités particulières, il ne restera de lui que du « tressage à partir de rien », alors que l’apparence, elle, c’est différent, elle résulte d’une mise en relation avec les autres multitudes qui l’entourent. Tout ce que nous éprouvons comme présence autour de nous vient de telles mises en relation (que l’on songe par exemple aux couleurs, si présentes et chatoyantes et qui pourtant, n’ont pas de réalité objective, ne sont que relations entre longueurs d’ondes, surfaces réfléchissantes, observateur et façonnage de l’esprit – voir ici).

3- rappel de la fondation sur le vide

Je voudrais ajouter une chose en passant : cette stabilité n’est pas seulement l’oeuvre de la propriété selon laquelle ce qui est présenté est immédiatement représenté (et toute multiplicité incluse l’est également) mais de cette autre propriété qui en résulte apparemment qui est que tous les multiples naturels sont engendrés à partir du seul multiple dont on a dit qu’il faisait l’objet d’un axiome d’existence absolue : le vide, autrement dit ils sont fondés (en un sens même très précis qui viendra à être explicité plus loin). Le débutant mathématicien ne fait pas attention au fait que lorsqu’il pose un ensemble E en écrivant par exemple E = {α, β, γ, }, il ne sait pas ce que sont les α, β, γ, … dont il parle… Bien sûr, un usage naïf dira que lorsqu’on définit, dans une situation donnée, un ensemble par extension à partir de quelques individus : E = {pierre, marie, alain, jacques}, les élements sont bien connus : ce sont les individus clairement identifiables qui sont cités. L’usage naïf présuppose ainsi l’existence de ces individus comme s’ils étaient eux-mêmes des ensembles, mais des ensembles de quoi ? Allons-nous dire que pierre = {les deux jambes de pierre, la tête de pierre, la barbe de pierre, le tronc de pierre etc.} ? Peut-être, mais alors la question se reposera à propos de chacun de ces termes. L’idée que ces ensembles soient fondés est donc hasardeuse… (dépend pour le moins d’une théorie biologique, et même encore… qui décidera de l’âme de pierre ou de son sentiment d’abandon?). De fait, quand le mathématicien ordinaire posera E = {α, β, γ, }, il considérera que l’on a arrêté la décomposition élémentielle aux α, β, γ, donnés et qu’aller plus avant dans leur intérieur est sans issue : il ignore de quoi ils sont faits, dit autrement : le ce-dont-ils-sont-faits reste indéterminé. Ces « ensembles » ne sont pas vraiment fondés. Le possible de leur fondation se perd dans les sables. C’est l’idée que Badiou récupérera plus loin en disant qu’en eux-mêmes ils sont vides (vides de toutes déterminations). Il s’agit d’un vide étrange, pas le même que celui que nous avons identifié comme « le » vide, c’est un vide-absence, absence de détermination. Nous y reviendrons. Notons toutefois que les objets dits naturels n’ont pas de tels manques en eux puisqu’ils sont fondés, ce qui veut dire que pour eux, on peut toujours explorer ce dont ils sont faits, on finira toujours sur un ensemble dont on sait qu’il existe par un axiome posé dans la théorie. C’est là l’être en tant qu’être c’est-à-dire débarrassé des qualités sensibles, des apparences de l’être.

(Là est le platonisme de Badiou : idée que notre monde repose sur des structures ayant leur existence en soi).

4- de l’autre à l’Autre : il y a de l’infini

Si nous revenons maintenant à la théorie des ordinaux, nous constatons que pour construire la suite des entiers « naturels », nous avons appliqué constamment la même règle : pour un ordinal α déjà-là, on en obtient un nouveau en le remplaçant par l’ensemble qui consiste à ajouter à α, comme élément nouveau, α lui-même (par exemple, Deux s’obtient à partir de Un en ajoutant à {Ø} l’élément nouveau {Ø} d’où : {Ø, {Ø}}), ou, dit autrement, en termes de parties et d’union, on fait l’union de cet ensemble α avec {α} : α→α∪{α}. Il est possible de démontrer qu’il n’est pas possible qu’existe un ordinal entre les deux, α et α∪{α}. On peut en déduire que l’opération qui permet de passer de l’un à l’autre est l’opération de succession. α∪{α} est ainsi le successeur de α : α∪{α}=S(α). Cette opération est fascinante : son domaine apparaît comme intuitivement infini (sans fin), créant toujours de l’autre à partir du même ou… du même à partir de l’autre puisque tous les éléments de cette suite sont fondamentalement les mêmes, ayant même structure (seul le nombre change) ! Quelle étrange chose… Vient à l’idée de totaliser les éléments de cette succession, le total ainsi formé est-il bien l’ensemble de tous les ordinaux ? S’il l’est, il est un ordinal lui-même puisqu’il en possède les propriétés, d’où l’on conclurait alors qu’il s’appartient à lui-même (l’ensemble des ordinaux contient tous les ordinaux donc lui-même s’il est lui-même un ordinal!). Mais cela est interdit (l’écriture α∈α est interdite, on comprendra facilement pourquoi). Autrement dit, il n’y a pas d’ensemble de tous les ordinaux, il n’y a rien qui puisse être totalisé sous la forme de LA Nature (ou, comme dit Lacan à propos de LA femme, LA nature n’existe pas).

De la même manière, l‘ensemble de tous les ordinaux obtenus par opération de succession à partir de Ø (que nous nommerons désormais ordinaux finis) ne peut être un ordinal fini (c’est-à-dire, insistons, un multiple obtenu par opération de succession à partir de Ø) puisque sinon, là encore, il s’appartiendrait à lui-même. Si nous voulons qu’il soit quand même un ordinal… il faudra admettre des ordinaux non finis, autrement dit : l’infini. Ce qui signifie qu’à cet enchaînement du même et de l’autre, il faut… un Autre, et nous ne l’aurons que si nous posons l’infini comme existant. Mais cela résultera d’un axiome supplémentaire.

Si nous généralisons la construction que nous venons de faire en proclamant que les ordinaux(**) sont désormais tous les ensembles qui sont transitifs (b transitif s‘il est vrai que « si a b alors a b ») et dont les éléments le sont aussi, on voit qu’il peut en exister de deux sortes : ceux qui proviennent par l’opération de successeur du Ø, et ceux qui n’en proviennent pas. Par exemple, l’ensemble de tous les ordinaux finis, s’il existe, ferait partie de ces derniers puisqu’il est absolument impossible de désigner, dans la construction, l’élément dont il serait le successeur ! On parlera en ce cas d’un ordinal limite. L’axiome supplémentaire dont nous parlions s’énonce donc aussi : il existe un ordinal limite. Cet ensemble que l’on pose comme existant est bien le lieu au sein duquel peut se faire l’opération de succession, autrement dit l’Autre que nous attendions. Un ordinal limite est donc un ordinal qui ne peut pas s’écrire comme le successeur d’un autre. On peut démontrer qu’étant donnée une propriété susceptible d’être vraie d’un ordinal, il existe toujours un ordinal minimal qui la possède, d’où il suit qu’existe un ordinal limite minimum, celui que l’on notera ω0 (ou bien aussi 0 , voire tout simplement – l’ensemble des entiers naturels). C’est le premier infini, c’est-à-dire le premier ordinal qui ne procède pas d’un ordinal fini.

Nous voilà en conformité avec ce qu’exige l’ontologie.

Car, comme le dit Badiou dans sa méditation 13, jusque là, dans « l’âge métaphysique de la pensée », l’infini n’était que le nom de l’Etant suprême. Il n’était pas loin du fini, dans la mesure où il fallait bien instaurer une communication entre Dieu et les humains. En tout cas, l’idée qu’il pût exister plusieurs infinis distincts demeurait hors de portée. Comment imaginer une suite de « Dieux » successifs, organisée hiérarchiquement ? Ainsi, toute pensée ontologique qui ne se résignerait pas à une telle multitude retomberait dans la supposition d’un Etant suprême et de l’Etre comme finalement Un, ce qui était la thèse que dès le début nous voulions éviter ! Or, comme nous le verrons dans le prochain épisode, cette affirmation de l’infini, qui a conduit à poser la collection des ordinaux finis comme ensemble à part entière, va ouvrir la voie à une myriade d’infinis : le Paradis de Cantor.

Méditation : ces objets infinis existent-ils vraiment dans la Nature ? Il ne faudrait pas ici faire de confusion entre « Nature » (au sens de Heidegger et Badiou) et « monde physique » ou univers. L’univers est-il fini ou infini ? Ceci se discute encore, mais une chose est sûre, le monde physique n’est pas l’Être, il en est tout juste une région. Déjà Spinoza postulait l’Etre comme Infini, et ce n’était pas de l’univers qu’il parlait, mais bien de ce qui nous constitue et constitue notre monde, incluant les pensées, la Pensée. Ces objets infinis sont constructibles en pensée, cela suffit pour qu’ils lui appartiennent. Quel est le rapport entre Être et Pensée ? Pour Parménide, « être et pensée sont le même », même réalité vue sous deux aspects (Spinoza puis Hegel voyaient cela de la même façon), ou peut-être deux faces disposées sur un même ruban de Moebius : en suivant la pensée, on arrive nécessairement à l’être et réciproquement mais si on coupe arbitrairement un bout de ruban, les deux aspects seront bel et bien distincts voire opposés.

(*) plus loin (méditation 15), Badiou se confronte à Hegel, ce qu’il critique chez le philosophe allemand, c’est l’absence de différence qu’il ferait entre autre et Autre. Comme nous le voyons dans ce billet, abolir cette distinction revient à penser que l’infini s’engendre tout seul à partir de la progression des ordinaux finis. Or, comme l’ont bien vu les mathématiciens du XXème siècle, il y faut nécessairement un axiome. D’où chez Hegel le rôle du devenir : comment résoudre la contradiction entre l’un et l’autre – ce qui est et ce qui n’est pas – sans introduire le devenir (le « ce qui n’est pas » est en vrai « ce qui n’est pas encore »), dès lors l’Histoire est présente au coeur de l’Etre et même les êtres « naturels » sont historiques. Badiou rompt avec cette perspective et installe la Nature en dehors de l’Histoire, ce qui n’est pas, peut-être, sans poser de problèmes quand on se place d’un point de vue empirique…

(**) mes excuses aux mathématiciens, pour aller plus vite, j’ai sauté l’étape du « bon ordre »… Si nous poursuivons plus avant, nous serons bien obligés de l’introduire, mais pour l’heure, je l’ignore.

voit ici pour un texte plus détaillé

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Hotel du Commerce

Rue de la Montagne Sainte-Geneviève, Paris, vers 2010

Passant rue de la Montagne Sainte-Geneviève, très récemment, j’ai vu que l’Hôtel du Commerce avait fermé. C’est là que jadis j’avais mes pénates, prêt chaque lundi à partir enseigner sur les hauteurs de Paris, vers Saint-Denis, là où l’évêque avait subi une décollation. Fermé pour cause de démolition. Pour construire à la place un trois-étoiles, que dis-je peut-être quatre ou cinq. En tout cas finies les chambres à cinquante, les escaliers grinçants. A l’angle de la rue, là où elle coupe celle des Ecoles, je m’arrêtai à l’Authre, café qui, contrairement à une lecture rapide, n’est pas dévolu à l’autre du même, mais à une rivière d’Auvergne. Là on me dit la triste nouvelle. Lors de l’un de mes séjours dans cette antre pour enseignants fauchés, j’écrivis un poème, que je vous donne à lire. Et qui va paraître aussi dans la future livraison de la revue Lichen, consacrée à la poésie et publiée par un sieur Elisée Bec qui vit à Banon (Alpes de Haute-Provence) et achète ses livres à la librairie « Le Bleuet ». Que grâce lui soit rendue pour son attention à ma modeste écriture.

Hôtel du Commerce.
Rue de la montagne Sainte Geneviève.
j’ai déjà pris, ici, le thé avec des Japonaises calligraphes
et de vieilles Suissesses échappées d’un château de Rilke.
La dame qui gère virevolte à sa banque,
et rit. Elle rit du matin jusqu’au soir,
et pour cela je lui offre du mimosa.
De la brèche entre ses incisives
s’échappe un vent clair, qui tinte
comme un muguet précoce.
Les escaliers vermoulus craquent et les murs se gondolent.
Cour avec une fontaine moussue,
chambres sans toilettes, douche au premier étage.
Le veilleur de nuit lit les auteurs russes et ne parle
que des vieux films, ceux qui ont encore le tremblé
des vieilles pellicules. Il se rêve en Modigliani,
éperdument aimé de Jeanne Herbuterne.
Il veille sur mon sommeil,
veille sur mes nuits,
comme un bouc tranquille
se lissant le poil.

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Badiou (2) (maths, ontologie et … gilets jaunes)

J’ai présenté il y a quelques semaines le début de la réflexion de Badiou sur le lien entre mathématiques et ontologie. Etudier l’être en tant qu’être nous conduit, tant que nous refusons les solutions simplistes de l’Un, à envisager l’être comme multiple, fait de situations qui, initialement, ne forment pas des « Un » mais sont, littéralement, des entités inconsistantes, non comptées. Le Un surgit après-coup dans l’opération de « compte-pour-un » qui se trouve associée à chaque type de structure. Des multiples sont des ensembles et il n’y a pas de meilleure manière de comprendre leurs lois que de faire recours à la théorie mathématique des ensembles. En ses débuts (Cantor), celle-ci a été vue à partir d’une définition explicite de la notion d’ensemble, elle a alors abouti à de graves contradictions dont il n’a été possible de sortir que par l’axiomatisation (Zermelo, Fraenkel, Bernays) autrement dit le recours à une définition implicite de la notion. Ce faisant, on a pu remarquer qu’un seul ensemble faisait l’objet d’un axiome d’existence absolue (non relative à des ensembles déjà-là) : le vide, noté Ø. Ainsi le vide est-il la base de l’ontologie ou, dit autrement, « le nom propre de l’Être » (puisqu’aussitôt posé, on ne peut que constater son unicité, tout comme le nom propre n’a, dans son référent, qu’un unique objet ou une unique personne).

Dans la suite du premier tome de « l’être et l’événement », comme on peut s’y attendre, Badiou analyse l’impact des autres axiomes sur la doctrine de l’être. Nous ne sommes pas obligés de lui faire crédit en tout point. En philosophe qu’il est (et non mathématicien), il se donne quelques libertés d’interprétation qui peuvent faire sourire le spécialiste. Ce qui est frappant, par exemple, c’est qu’à l’occasion de l’énoncé de l’axiome des parties (« étant donné n’importe quel ensemble a, il existe toujours un ensemble, noté p(a), qui est l’ensemble de toutes les parties de a »), il découvre semble-t-il avec émerveillement ce qui est une grande banalité : la distinction absolue entre relation d’appartenance () et relation d’inclusion (). Il ne saurait échapper à personne qu’une fois que nous avons le vide et la relation d’inclusion (définie comme : a b si et seulement si tout ce qui appartient à a appartient aussi à b, ou pour le dire en termes ontologiques : tout ce qui est présenté dans la situation a l’est aussi dans la situation b), bien sûr, on a: Ø E quel que soit l’ensemble E (et donc en particulier Ø Ø). Une autre manière de le dire et qui le rend évident est que lorsque nous n’ajoutons rien à un ensemble, l’ensemble est inchangé (en termes mathématiques : A Ø = A, or dire A B = A c’est exactement dire que B A). C’est assez banal, encore une fois. Et en tirer l’idée, comme Badiou le fait, que se trouve ainsi attestée l’omniprésence du vide (!) et que la propriété d’inclusion du vide dans tout ensemble « fait preuve de son errance dans toute présentation » fait un peu sourire…

On saisit intuitivement la pertinence ontologique de ce théorème qui s’énonce : « L’ensemble vide est un sous-ensemble de n’importe quel ensemble supposé existant. » Car si le vide est ce point d’être imprésentable, dont Ø marque d’un nom propre l’unicité d’existence, aucun multiple ne peut, par son existence, faire barrage à ce que s’y dispose cet inexistant. (p. 101)

Et plus loin :

les sous-ensembles sont le lieu même où peut errer ce qui n’est multiple de rien, tout comme le rien lui-même erre dans le tout.

Ainsi, le vide « erre » et ce faisant, les ensembles, les multiples purs vus au travers de la seule relation d’appartenance, ne seraient pas « fixés », ils seraient toujours exposés à cette catastrophe épouvantable de la rencontre avec leur vide ! A la méditation huit, Badiou dit effectivement : « Il est requis d’interdire cette catastrophe de la présentation que serait la rencontre de son propre vide », il n’est alors selon lui de « garantie de consistance » que dans le fait que « toute structure soit doublée d’une méta-structure qui la ferme à toute fixation du vide » (p. 109). Le compte-pour-un de la première structure ne suffit pas pour que l’errance du vide se fixe, il faut le compte-pour-un d’une méta-structure, laquelle se trouve être (comme les choses sont bien faites, a-t-on envie de dire) l’ensemble p(a) par rapport à la situation initiale a…

Mais alors si le premier compte n’opère que sur les présentations de l’être situationnel, sur quoi opère le second si ce n’est sur non pas des présentations mais des re-présentations de l’être ! (Comme je le disais plus haut, les choses sont bien faites). La méta-structure est ainsi affaire de représentation. Et d’ailleurs Badiou fait un magnifique tableau à la page 119 où tout cela se trouve résumé.

A vrai dire, il ne semble pas utile de tenir un tel discours, de « dramatiser » en quelque sorte le vocabulaire mathématique, d’user d’une telle imagerie lorsque le discours mathématique est, lui, si limpide (au point qu’il ne nécessite nul méta-discours, nul commentaire) : il suffit, par exemple, de prendre en compte l’idée toute simple qu’en théorie des ensembles, il y a une différence radicale entre a (l’élément) et {a} (le singleton, l’ensemble réduit à un seul élément, cet a lui-même), si aE, {a}E et donc {a}p(E). E et p(E) ne contiennent donc pas la même chose, si a appartient au premier, c’est {a} qui appartient au second et on peut bien dire à ce moment là que si a est présenté dans la première opération, il est re-présenté dans la seconde. Il est joli de dire que p(E) est un espace de représentations car, après tout, on pourrait se dire que les sous-ensembles de E (si E a pour éléments a, b, c, alors p(E) a pour éléments Ø, {a}, {b}, {c}, {a, b}, {a, c}, {b, c}, {a, b, c}) sont les « tableaux » – au sens pictural du terme – que l’on peut faire à partir des trois personnages de E : on peut représenter aucun, l’un d’eux, deux d’entre eux ou bien tous.

L’idée d’un couple présentation / représentation est féconde car c’est elle maintenant qui nous ouvre la voie à une réflexion sur le politique (méditation 9). Si Badiou nomme « état de la situation » cette méta-structure que nous avons vue, qui est une sorte de réduplication de la structure, ce n’est pas pour rien. Grâce à elle s’exprime en effet quelque chose de stable, qui est garant du tenir-ensemble des parties de la situation et si l’on se transporte vers le politique, on aura tôt fait d’y voir la figure de l’Etat. Le philosophe a plusieurs arguments pour étayer cette comparaison. Il n’oublie pas, par exemple, son marxisme d’origine :

ce fut une grande acquisition du marxisme que de comprendre que l’Etat n’avait pas rapport, dans son essence, aux individus, que la dialectique de son existence n’était pas celle de l’un de l’autorité au multiple des sujets. (p. 121)

Nous voici carrément confrontés, penseront certains, aux fameux corps intermédiaires… encore qu’il ne s’agisse pas encore nécessairement de syndicats ou de partis, mais de masses (ou de classes). Le dispositif marxiste « pose que ce dont l’Etat assure le compte-pour-un n’est pas originairement le multiple des individus, mais le multiple des classes d’individus » (p. 122)

même si l’on abandonne le lexique particulier des classes, l’idée formelle que l’Etat, qui est l’état de la situation historico-sociale, traite des sous-ensembles collectifs et non des individus, est essentielle. Il faut se pénétrer de l’idée que l’essence de l’Etat est de ne pas avoir à connaître des individus, et que quand il en a à connaître, c’est-à-dire, dans les faits, toujours, c’est selon un principe de compte qui ne les concerne pas comme tels (p. 122)

Ceci nous parle particulièrement dans la situation présente : il serait vain d’attendre que l’Etat veille au bien être individuel de chacun de nous, sur nos sentiments, nos émotions, notre malaise ou notre douleur propre, individuelle telle que marquée localement, il ne peut en avoir qu’à ce que nous sommes dans la représentation, autrement dit pas moi Alain Lecomte mais {Alain Lecomte} (car je sais maintenant qu’à moi tout seul, je peux former classe ou ensemble). J’ajoute à la méditation badiousienne des considérations qui me viennent d’ailleurs : en logique dite « linéaire » (cf. Jean-Yves Girard, déjà mentionné sur ce blog), on en vient à opposer le local au spirituel. Dans la terminologie girardienne, l’ensemble tel le singleton est une entité dite « spirituelle » au sens où elle est délocalisée et de ce fait peut se retrouver partout, comme l’esprit, à l’opposé de la marque (ou locus) qui a toujours une localisation bien particulière, analogue plutôt en cela à la lettre. L’Etat, pour Girard, serait dit « spirituel », de même que ma représentation en son sein (quand je vote par exemple). Badiou se rapproche de cela bien que son appareillage formel soit tout entier dans le « spirituel » (la théorie des ensembles…autrement dit un appareillage un peu vieillot).

Ceci dit, l’Etat apparaît toujours comme une nécessité (puisque la méta-structure naît inévitablement de la structure, tout en en étant, certes, séparée) : Badiou règle ici ses comptes avec la vieille idée du marxisme selon lequel, avec la victoire du communisme, il y aurait dépérissement de l’Etat. Ce pauvre Lénine, au moment de sa mort, pouvait bien être catastrophé de voir à quel point l’Etat, loin de s’abolir, n’avait fait que se renforcer. L’Etat a toujours une fonction par rapport à une situation historico-sociale, elle peut bien sûr être de coercition – et dans ce cas, on ne voit pas bien de quoi l’Etat puisse être la représentation, réduit qu’il serait à une machinerie bureaucratique et militaire, c’est ici que Badiou parle d’excroissance de l’Etat. Mais elle est le plus souvent de simple gestion (dans nos sociétés, l’Etat a un rôle protecteur, on n’imagine pas comment pourrait fonctionner une Sécurité Sociale sans Etat – ou une Education Nationale sans Etat, quels que soient les intérêts de classe mis à une certaine époque en avant). En bref, dans sa fonction de compte-pour-un des éléments de la méta-structure (c’est-à-dire les sous-ensembles de la situation), l’Etat veille à ce qu’il n’y ait pas de dé-liaison, dit trivialement : sans Etat, les sous-ensembles se taperaient sur la gueule.

La séparation de l’Etat résulte moins de la consistance de la présentation que du péril de l’inconsistance. Cette idée, on le sait, remonte à Hobbes (l’autorité transcendante absolue est exigée par la guerre de tous contre tous) (p. 126)

Thomas Hobbes

ce faisant, nous avons introduit l’idée d’excroissance et nous avons, en filigrane, dessiné la possibilité d’un décrochage de la représentation par rapport à la présentation. Ici, je ne sais pas très bien comment Badiou se débrouille avec la théorie des ensembles(*) : dans celle-ci, en effet, il est impossible de concevoir un élément qui ne figurerait pas sous la forme d’une partie (ne serait-ce que sous la forme d’un singleton). Néanmoins, on peut toujours spéculer et, une fois qu’on possède ces deux concepts, prétendre qu’il peut exister des présentés non représentés et des représentés non présentés. Les premiers, Badiou les appelle « singuliers » et les seconds « excroissances ». Dans le vocabulaire marxiste classique, le prolétariat occupe évidemment la place des singuliers, les institutions ne sont pas faites pour lui et il n’y est pas représenté. Quant aux excroissances, nous les avons vues au niveau de l’Etat (et ce sont elles donc qu’il faudrait abolir à défaut de l’Etat lui-même).

Revenons alors à la situation historico-sociale présente : comment ne pas voir dans le mouvement des Gilets Jaunes, le surgissement de présentés non représentés au sein de la méta-structure ? Difficile de dire ce qu’il en sera demain de ce mouvement, mais gageons que l’une de ses principales causes – au-delà des évidentes revendications de pouvoir d’achat – réside dans la non-représentation au sein de l’Etat de pans entiers de la société (agriculteurs, ouvriers, petits artisans etc.). La revendication du R.I.C. apparaît dans ce contexte comme une lutte pour combler l’anomalie en quoi réside l’existence de ces présentés non représentés : faire en sorte que, sans avoir besoin d’être représentés, on le soit quand même ? Comment faire pour que la présentation suffise sans aucun besoin de « corps intermédiaires » ? La démocratie directe peut-elle être autre chose qu’un fantasme ? A mon humble avis, nous en sommes là. Aux prises avec toutes ces questions, et bien malin sera celui qui dira vers où cela débouchera… La métaphysique badiousienne est probablement trop générale pour nous le dire… (mais cela ne va pas nous empêcher de continuer, dans le futur, à réfléchir sur ses bases !).

(*) En réalité, comme nous le verrons plus tard, ce que demande Badiou à un élément a pour être à la fois présenté et représenté dans la situation b c’est d’être à la fois élément et partie c’est-à-dire d’être dans la situation où on a à la fois a b et a b, ce qui peut sembler étrange mais arrive bel et bien dans le cas des ensembles ordinaux comme nous le verrons dans le billet n°3 consacré à cette réflexion sur L’être et l’événement.

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La vraie famille n’est pas ce qu’on croit

photo du film « Une affaire de famille » de Kore-Eda

Comment se sent-on quand on sort de voir le film « Une affaire de famille » du Japonais Hirokazu Kore-Eda, récente palme d’or de Cannes ? Emu bien sûr, et plus que ça : nous avons l’impression d’avoir compris quelque chose à l’affection que des êtres peuvent se porter. Ce film baigne dans l’amour sans qu’à aucun moment, il ne soit atteint par la mièvrerie, ni par un quelconque parfum d’eau de rose, car l’amour est chose sérieuse, ne se galvaude pas, ne s’exprime même peut-être pas sous une forme explicite, c’est comme si le dire était déjà l’avoir flétri. Un poète discret, Henri-Louis Pallen, qui habite là-bas du côté de L’Isle sur la Sorgue, écrivait un jour : « Parfois, loin d’en mourir, l’échange vit mieux sans parole,/ immatière plus palpable qu’en termes d’expression ». Sur ce film, ajoutons en plus que l’échange vit mieux, non seulement sans parole, mais aussi… sans respect des cadres conventionnels. A nous, occidentaux, la psychanalyse a apporté quelques convictions : que, par exemple, l’amour et le « je » ne sauraient s’épanouir que dans la reconnaissance des lois du symbolique, dont font partie les institutions (mariage, filiation), que vouloir subvertir ces lois c’est tout simplement s’exposer au risque de la folie (de la psychose). La psychanalyse nous dit encore qu’aucun véritable amour ne peut vivre sur fond de cette folie. Bref, elle nous enseigne la nécessité de respecter les normes. J’en veux comme illustration par exemple une conversation que j’eus il y a peu de temps avec un psychanalyste justement, qui se targuait de ses goûts littéraires et qui partageait mon admiration pour Philip Roth et en particulier pour ce roman dont j’ai déjà parlé abondamment sur ce blog : « Pastorale américaine ». Selon cette personne, le roman n’avait pas d’autre fonction (ce qui semblait déjà admirable à ses yeux) que de nous montrer que le bonheur ne peut exister que dans le respect par chacun du rôle que lui assigne la société. Je lui ai exprimé évidemment mon désaccord, en même temps que ma conviction qu’un écrivain ne produit jamais une oeuvre pour donner des leçons de morale. Et un cinéaste non plus. Que fait Kore-Eda ? Il nous balance dans le monde de tout ce qui a l’apparence d’une famille. Famille pauvre, certes, mais famille « qui se débrouille ». Cette famille – les « Shibata » – comprend un couple, la soi-disant « demi-soeur » de la femme, un garçon adolescent et une grand-mère. La grand-mère reçoit de temps à autre ce qui ressemble à une pension. L’homme va au boulot, sur des contrats d’intérim (jusqu’au jour où il se fait une entorse sur un chantier), la femme travaille aussi, dans une blanchisserie. Bien sûr, ils volent… ils ne sont pas « normaux » donc. Et nous en apprendrons beaucoup sur les techniques du chapardage, en tout cas au Japon (je doute que ça marche chez nous, où les commerçants semblent plus méfiants!). C’est le père qui a enseigné les techniques au garçon. Toujours la même chose : un rituel (on croise les doigts d’une étrange façon puis on porte le poing au front avant d’agir), puis l’action elle-même, rapide et sûre. Le garçon se demande si cela ne cause pas du tort à autrui mais non, voyons, car les marchandises, lorsqu’elles sont dans le magasin, n’appartiennent encore à personne, raisonnement étrange, tout aussi étrange que lorsque le garçon justifie le fait de ne pas aller à l’école en disant que « l’école c’est uniquement pour ceux qui ne peuvent pas apprendre tout seuls à la maison ». On pense à Marguerite Duras et à sa pièce « La pluie d’été » où l’enfant refuse d’aller à l’école parce qu’on lui apprend des choses qu’il ne sait pas. Il y a de ça dans « une affaire de famille », un climat qu’on pourrait par moment dire presque durassien. Mais la perception qu’on a de cette famille en apparence normale se dérègle dès les premières images du film où, passant dans le froid glacial d’un hiver tokyoïte à proximité d’un balcon, l’homme et l’enfant – de retour d’une expédition de fauche – remarquent une enfant qui a l’air abandonné et qu’ils la ramènent à la maison. Cette enfant de quatre ans, qui s’appelle au début Yuri (ou Juri) deviendra Rin, plus tard. Elle s’intégrera à cette famille sans que cela ne semble poser problème, notamment vis-à-vis d’une accusation éventuelle d’enlèvement. Et là, pas à pas, nous verrons l’illusion de famille se déconstruire, avec au fur et à mesure de cette déconstruction, une intensification des rapports affectifs. Cet amour contourne le sexe : quelqu’un demande quand l’homme et la femme font l’amour, cela fait rire l’homme : pour eux, dit-il, l’amour passe par l’esprit, le haut du corps, pas par le bas. Cela ne les empêchera pas de faire l’amour lors d’un moment très bref d’intimité, l’homme vivra cela comme une victoire et la jeune femme semblera s’en amuser.

Je ne raconterai pas tout le film car il faut le voir, bien sûr, et il ménage beaucoup de surprises à tout spectateur qui resterait encore engoncé dans un certain nombre de principes et préjugés. Les préjugés, ici, tombent un à un. On peut vénérer un mort en ne le livrant à aucune cérémonie officielle. On peut même vivre heureux en s’étant débarrassé autrefois d’un cadavre gênant… Jusqu’au grain de sable, à l’accident…
mais même quand les membres de cette fausse famille sont interrogés par la police, puis sérieusement inquiétés et la jeune femme emprisonnée, il reste encore quelque chose de léger qui plane au-dessus d’eux, comme une certitude que l’amour est un ailleurs que les lois de la société ont décidément du mal à atteindre.

Et non, la famille n’est pas ce qu’on croit qu’elle est, en tout cas pas ce que croient les militants du « sens commun », ni ce que croit madame Damares Alves. 

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Une bonne année de haïkus à chacun.e!

Kerouac et le haïku, ed. des Lisières, 2018

Voici un autre de ces petits livres magnifiques (si joliment illustrés) édités par Les Lisières, c’est-à-dire Maud Leroy, un livre écrit par Bertrand Agostini et Christiane Pajotin, illustré par Jean-Yves Roy : Jack Kerouac et le haïku (itinéraire dans l’errance). On connaît beaucoup Kerouac par son premier chef d’oeuvre, On the road, bréviaire des voyageurs, des transhumants, écrit sur des bouts de papier à calligraphie japonaise collés bout à bout, mais son oeuvre ne se limite pas à ce tour de force, il a écrit d’autres romans et en particulier en 1958 ce récit : Les clochards célestes, où il raconte son compagnonnage avec cet autre poète de la Beat Generation, Gary Snyder connu, lui, pour le rôle qu’il a joué dans la propagation du bouddhisme zen en Occident. (I remember San Francisco, near the City Lights bookshop with all these streets named after famous poets : Gary Snyder, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Lewis Ferlinghetti…) Au cours de cette période, Kerouac écrivit de très nombreux haïkus dont ce génial petit livre nous livre des aperçus. Le haïku…

Avec la fulgurance de l’éclair et l’intensité du feu, nous percevrons comme une présence : nous éprouverons le sentiment très vif d’une existence (celle de la lumière, la nôtre). Cette vivacité exceptionnelle alertera en nous, un bref instant, un point sensible – que certains appellent conscience. (Haïku : la croisée des chemins avec Kerouac, p. 7)

Quelques exemples (tirés de Haïku, Fayard, 1978 : une anthologie des classiques) :

Mon âme
plonge dans l’eau et ressort
avec le cormoran

(Onitsura)

ou bien :

Les montagnes lointaines
se reflètent dans les prunelles
de la libellule

(Issa)

et encore :

Le serpent s’esquiva
mais le regard qu’il me lança
resta dans l’herbe

(Kyoshi)

Pour ce dernier, Bertrand Agostini dit : « comment mieux traduire la persistance d’une impression de haine dans l’esprit de celui qui en est victime ? Comment mieux percevoir la nécessité du détachement surtout lorsque l’on est blessé ? ».

Sur Kerouac plus précisément, les auteurs mettent en lumière son sens de l’errance et de l’incertain. Le voyage en tant que déambulation, voyage pour lui-même, afin que rien ne reste statique, enkylosé, que rien ne soit statufié. Que tout demeure dans la fluidité de l’éphémère.

Beau titre en apparence que Les clochards célestes mais il ne correspond à rien en regard du titre original : The Dharma bums, car « bums » ne correspond pas au français « clochard » (celui-ci trop dévalorisant) et « céleste » n’a rien à voir avec Dharma. Le titre anglais, donc, fait avant tout référence à l’errance zen, au bouddhisme.

Gary Snyder au temps de sa jeunesse

Il faut dire qu’en ce temps-là (années 58 – 68), la promesse était belle, Gary Snyder écrivait qu’il « entrevoyait la grande révolution des sacs au dos » :

Des milliers, des millions de jeunes américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles, et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés en Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rimes ni raison, pratiquant la bonté, donnant l’image de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants (Les clochards célestes, p. 150, cité dans Jack Kerouac et le haïku, pp 18-19)

Nous en sommes loin aujourd’hui… Louons les auteurs de ce petit livre dans leur tentative (désespérée?) de redonner aux lecteurs le goût de l’errance légère, loin des autoroutes et des jouets manufacturés, des quatre-quatre diesel et des grandes bouffes prétendument exotiques. (Comme le dit une certaine Albertine, qui tint une petite librairie à Nyons (une relation que j’ai via Facebook) : « je n’ai aucune revendication liées à l’essence et dérivés, ni à la mise en avant du pouvoir d’achat. Je comprends, mais ne souscris point ,-) Maintenant si on invite à consommer, cultiver différemment, privilégier l’être, l’âme « en libre circulation » comme première intention, là c’est autre chose ». Ô combien je suis d’accord avec elle…

Mais pour en revenir à Kerouac, il y a chez lui plusieurs lignes d’inspiration, la première est naturelle, il s’agit de s’imprégner des éléments de la nature, le vent, la pluie, le tonnerre pour mieux s’oublier soi-même, faire en sorte que le moi se dissolve dans le non-agir (les auteurs de cette monographie soulignent le lien entre le zen et la philosophie de Lao Tseu), laisser tomber l’idée que nous pourrions avoir une action efficace sur les éléments : mieux vaut se laisser porter par eux (dans les Anges de la désolation, un autre de ses romans, Kerouac parle du « Ne rien faire » – wu wei – comme d’un mode de vie en soi « plus beau que n’importe quel autre, une sorte de ferveur monacale au beau milieu de ceux qui, éperdument et frénétiquement, recherchent l’action dans ce monde ou n’importe quel autre monde « moderne » »). Cependant nous vivons au contact des autres humains, nous sommes dans des villes parce que la nécessité de trouver du travail pour notre subsistance nous y a attiré, nous subissons le quotidien, et cela doit se faire sans regret, sans remord, nous devons vivre aussi là-dedans et trouver la grâce aussi bien dans de minuscules aspects du quotidien que dans les grands moments de notre exposition aux éléments naturels. C’est là une deuxième ligne d’inspiration pour Kerouac. On y trouve des haïkus qui nous laissent pantois, où l’on pourrait dire qu’en apparence rien de « poétique » n’habite, si on entend par là une variété de l’étrange ou de l’extraordinaire (comme c’est trop souvent le cas) :

The postman is late
– The toilet window
Is shining

(Le facteur est en retard
– La fenêtre des toilettes
Brille)

ou bien

Crossing the football field,
coming home from work,
The lonely businessman

(Traversant le terrain de football,
de retour du travail,
L’homme d’affaire solitaire)

Les auteurs commentent : « Le haïku supprime toute échelle de valeur entre les choses et les êtres. Ainsi, après avoir été décrits dans leur singularité, le terrain de football et l’homme d’affaires se fondent dans une globalité indifférenciée ».

On pourrait ajouter aussi que le haïku voit au même niveau le discours philosophique savant et le récit anodin ou la plaisanterie sans prétention autre que faire rire. Que ce soit Badiou qui tire d’une haute construction mathématique l’idée que le Vide est l’essence de l’Être ou qu’on la tire nous-mêmes du constat de l’insignifiance des choses, c’est la même idée qui nous vient en tête, prise seulement sous des angles différents (mais tous les angles sont importants, valent le coup d’être connus).

Le petit livre édité par les Editions des Lisières est beau, tient bien en main. Comme toujours chez ces éditions, la typographie est parfaite et la disposition des paragraphes et des notes originale (ainsi on n’a pas à courir en fin de volume pour trouver le contenu d’une note, celui-ci est dans la marge, à hauteur du mot commenté), les auteurs nous conduisent à une réflexion importante et on doit les remercier (en dépit d’un ton quelquefois un peu trop didactique, scolaire, pourquoi vouloir se parer d’un savoir érudit portant aussi bien sur Deleuze que sur Heidegger, ce qui, à mon avis, est parfaitement inutile dans le contexte). Ils nous montrent que le haïku, dans sa forme générale, tente de nous arracher à l’emprise du jugement, de la conscience de soi qui, sans cesse, nous installe dans une position critique vis-à-vis des choses et des êtres. Il nous dit qu’il faut essayer d’être en deça des visées conceptuelles, là où n’existe parfois encore que l’inconsistant informulé des choses. Surtout, il nous ouvre sur un espace de méditation car c’est de l’apparente contradiction des termes que naît la surprise, l’éveil (le satori?).

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

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Fêtons Noël avec les Editions des Lisières : poèmes Nez-percés et poèmes aïnous

Maud Leroy

J’avais prévu de continuer sur Badiou, seulement voilà : pour un billet devant paraître le jour de Noël, c’eût été un peu indigeste (après le foie gras, la dinde etc.). Je voudrais plutôt parler d’autre chose, quelque chose de plus léger, de beau comme un travail artistique bien fait, en l’occurrence des petits livres que je reçois au fur et à mesure de leur parution (je suis abonné) envoyés par Les Editions des Lisières, une petite maison d’édition dirigée avec infiniment de grâce et de compétence par Maud Leroy, une jeune habitante de la Drôme (photo ci-contre). Ces éditions avaient leur siège il y a encore peu au village de Sainte-Jalle. Elles ont déménagé à Nyons mais rien n’a changé de leur présentation et des surprises qu’elles nous apportent à chaque livraison. C’est la libraire de Grignan, Isabelle, l’amie de Philippe Jacottet, qui m’avait mis sur la voie il y a deux ans, puis nous avions fait une belle soirée autour des premiers livres, où s’étaient présentés de joyeux poètes : Laetitia Gaudefroy, Alain Nouvel, Patrick Blanche (traducteur du japonais). Laetitia fut bergère et en tira un recueil de poèmes illustré d’aquarelles splendides où les chèvres rayonnent de bonheur et de couleur (c’est la même chose), Alain égrenait des contes ayant lieu dans tous les villages à la ronde, rencontrant un organiste bizarre à Rosans, dont les mains sculptaient le silence et Patrick initiait son monde à l’art du haïku au travers de sa traduction de Seigetsu, poète peu connu en France jusqu’ici.

aquarelle de Laetitia Gaudefroy

Depuis, les Editions des Lisières se sont ouvertes au monde – à ce que Le Clézio a baptisé la littérature-monde – publiant des poètes irakiens, amérindiens et aïnous. En ces temps de repli, il faut beaucoup de courage pour tenir cette ligne, laquelle apporte tellement d’air à notre vie. Voyager c’est ajouter une dimension de plus à notre existence et si l’on ne peut pas soi-même parcourir le monde, alors laissons le monde venir à nous dans la variété de ses chants et de ses poésies…

Maud ne se contente pas d’éditer des poètes lointains. Sa ligne éditoriale est originale. Il s’agit de tout faire pour qu’on entende les voix des cultures menacées, qu’on perçoive la résurgence de sources qu’on croyait perdues, étouffées par la civilisation industrielle (ou numérique) et condamnées à rendre gorge sous la pression des occupants (la colonisation). Bref, promouvoir la biodiversité… des langues et des cultures. Deux ouvrages récents sont exemplaires de cette ligne.

Autoportrait aux siècles souillés est un recueil de poèmes d’un écrivain Nez-Percé, Michael Wasson. Il témoigne de la force de résistance des cultures indiennes. Wasson, nous dit la traductrice (de l’anglais) Béatrice Machet, « est un descendant des gens qui ont suivi Chef Joseph dans sa fuite vers le Canada pour ne pas avoir à traiter avec les blancs, pour échapper au parcage sur une réserve. Chef Joseph avait fait la promesse à son père de ne jamais vendre la terre qui contenait les os de ses ancêtres, les os de ses parents ». Michael Wasson maîtrise la langue anglaise puisqu’elle a été imposée à sa famille et qu’il l’a pratiquée comme langue maternelle, mais, dit encore la traductrice, « derrière l’anglais son texte pense en langue niimiipuu ». Comme dit Coyote, sur le corps de Monstre (Coyote, c’est ‘iceyéeye) : ‘oykalana pipisne ‘ew’likitx ta’c, ce qui veut dire : rassemble les os et arrange-les bien ! Prenons l’exemple d’un des premiers poèmes du recueil : Swallowed (avalé) :

Now inside you                                                  A l’intérieur maintenant tu
are the boy always                                             es le garçon toujours
on your knees. You think                                   à genoux. Tu penses
we’é we’é but the sound                                     we’é we’é mais le son
of a butterfly wing                                             de l’aile d’un papillon
shimmers into an October                                  miroite dans l’air
air. When you braithe                                        d’octobre. Quand tu respires
you remember the ocean                                   tu te souviens de l’océan
you’ve never been to.                                        au bord duquel tu n’es jamais allé.
How anything collapses                                    De comment dans une mémoire
in a memory                                                     tout s’effondre que tu doives raconter
you have to tell                                                deux fois. Pour que le ciel convoque
twice. So the sky asks                                      dans le lointain
in the distance                                                   un monstre brillant
a bright monster                                                qui te tire dans
who pulled you into                                          cette obscurité de ventre
this bellied darkness                                          peux-tu fermer les yeux
can you close your eyes                                     & te souvenir
& remember                                                       où donc
where it is you are                                             te tiens-tu ? Ta gorge a peur

standing ? Your throat is                                   de sa propre
afraid of your own                                             langue – se déplaçant
tongue – moving                                                depuis un souffle noirci
from blacked breath                                          & jusque dans ce plaidoyer. L’écho
& into this plea. Echoing                                  saisit en profondeur c’est comme de                                                                                  lents
fathoms deep like slow                                      raclements dans le ciel obscur
scrapes into the dark sky                                       du corps.
of the body.

Deux remarques en passant sur ce beau poème. D’abord l’expression we’é we’é, expression Nez-percée signifiant tout simplement… « le son des ailes d’un papillon qui lentement s’ouvrent et se ferment », ensuite cette image forte de la gorge qui a peur de sa propre langue… c’est comme de lents raclements dans le ciel obscur du corps pour dire ce que cela fait que sa propre langue vienne à sonner étrangement au coeur de nous-mêmes.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces poèmes (j’y reviendrai sans doute).

L’autre recueil passionnant qui est sur la même thématique est : Chant de l’étoile du Nord, carnet de Iboshi Hokuto, poète aïnou (1901 – 1929) (traduction F. Tsukahara et P. Blanche). Les aïnous (habitant principalement l’île de Hokkaïdo) sont encore un de ces peuples opprimés, meurtris par la colonisation (ici japonaise) et dont la culture a failli être anéantie. La langue aïnoue est un isolat, on ne peut la rattacher ni au japonais ni au chinois, elle a été victime d’interdiction par le pouvoir impérial dès la fin du XIXème siècle. Et pourtant, il en est resté quelque chose, grâce en particulier à quelques écrivains qui se sont battus pour elle : Batchelor Yaeko, Iboshi Hokuto et Moritake Takeichi. La poésie de Hokuto repose sur les modèles traditionnels du tanka et du haïku. Le tanka est un poème de cinq vers où alternent déca et heptasyllabes (5/7/5, 7/7), le haïku se limite aux trois premiers vers d’un tanka. Ce qui fait l’originalité de Hokuto, c’est l’âpreté de ses poèmes, et parfois leur crudité. Il a dû comme beaucoup de poètes errants (c’est là une figure récurrente dans les littératures chinoise et japonaise) gagner sa vie dans ce qu’on nommerait aujourd’hui des « petits boulots ». Ainsi par exemple, dut-il à une certaine époque être colporteur. Et que colportait-il de village en village ? Une pommade contre les hémorroïdes ! Et cela donne ceci :

J’suis un débutant
dans la vente de pommade
pour hémorroïdes
Tout doux, gentil toutou noir
ne m’aboie donc pas dessus !

Ou encore :

Au seuil de leur porte :
– Demandez notre pommade
pour hémorroïdes !
Et voici que l’on ricane
j’essuie encore un refus !

Ce qui n’empêche pas de rêver :

Au prochain voyage
j’irai jusqu’à Sakhaline
du moins je l’espère
Mes yeux se tournant au large,
se promènent sur la mer

ni d’avoir pitié de soi-même :

Traversant ce col
pris par les chutes de neige,
la faim me tenaille
Cet Iboshi Hokuto
tout à coup me fait pitié !

Cet Hokuto donc eut une courte vie, la tuberculose lui fut fatale à l’âge de 29 ans… mais il réussit en partie son pari puisque « son décès fut très largement relayé dans les journaux de Hokkaïdo » et qu’il eut même droit à une notice nécrologique dans le Tôkyô Nichinichi shinbun.

La glace flottante
vogue sur la mer avec
des mouettes à bord

et pour terminer l’année :

Une année s’achève…
On ne peut prévoir dit-on,
bonheur ou malheur

On peut se procurer ces très jolis petits livres en les commandant ici.

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Badiou (1) L’être et l’événement: que le vide est le nom propre de l’être

Il y a longtemps que nous n’avons pas parlé philosophie… Par les temps qui courent… c’est un peu comme si l’on parlait du sexe des anges, on va nous demander si nous n’avons rien de mieux à faire, par exemple spéculer sur les divisions sociologiques de notre pays, les chances d’une révolution ou l’émergence de nouvelles classes sociales et, partant, d’une nouvelle forme de la lutte de classes… Mais je laisse cela à de plus compétents que moi sur ces sujets. Il me semble de toutes manières que pour trancher ce genre de question, il faudrait en avoir tranché beaucoup d’autres auparavant. Par exemple celle-ci : comment des individualités diverses peuvent-elles s’agglomérer en collectifs viables, c’est-à-dire susceptibles de durer un certain temps (avant que d’autres collectifs ne se forment et les remplacent) ? La notion de peuple a-t-elle un fondement ? La couleur d’un gilet suffit-elle à fédérer un groupe ? On voit tout de suite que ces questions sont d’ordre ontologique, qu’elles sont même concernées par une théorie en apparence éloignée et quelque peu rébarbative : la théorie des ensembles. C’est pour cela qu’on peut être amené à regarder du côté d’Alain Badiou.

Le peuple en colère

Lire Badiou peut paraître difficile, il y faut, outre quelques connaissances philosophiques un bon savoir des mathématiques, et particulièrement de cette fameuse théorie des ensembles, l’invention semble-t-il de Georg Cantor (1845 – 1918) (je dis « semble-t-il » parce qu’une invention n’est jamais l’oeuvre d’un seul homme et qu’en l’occurrence, il faudrait citer des précurseurs comme Richard Dedekind (1831 – 1916) et d’autres…). Le troisième tome de « L’être et l’événement » vient de paraître, et le premier tome en est à sa première édition de poche (collection Points n° 857). Avant le troisième, il est conseillé, évidemment, de lire le premier et de revenir à ce qui est proposé dès 1988 : rien moins que de considérer les mathématiques comme la base du discours sur l’ontologie. Autant le dire : j’en aime l’idée. Les spéculations de l’auteur sur la politique, son attachement, plus de cinquante ans après, à la Révolution Culturelle peuvent bien me laisser perplexe, il n’empêche que son approche de l’ontologie m’intéresse. Car il va sans dire que le discours mathématique parle de quelque chose. De quoi au juste ? J’ai pensé, modestement, qu’il parlait de tout langage, étant lui-même langage capable de parler de lui-même. Qu’il pût parler de l’être m’a laissé intimidé. Badiou n’a évidemment pas de ces timidités…

Alors quoi ? Le lecteur peu au fait de ces choses doit savoir que l’ontologie se donne comme science de l’être en tant qu’être. Les mathématiques, elles, à mon avis, ne peuvent pas être définies. Activité en apparence bizarre qui est spécifique de l’humain, qui peut-être s’origine de l’âge grec, bien que l’on ait fait des mathématiques dans la Haute Egypte, à Babylone et dans la Chine ancienne. Au départ liées à des histoires d’arpentage de champs, de partage de cultures mais aussi et peut-être surtout de musique (comment couper une corde de façon à ce qu’elle émette un son qui soit juste au milieu de la gamme… problème en quoi on situe l’émergence pour la première fois de l’irrationnalité) mais on ne me fera pas croire qu’on a fait des mathématiques « pour » ériger un cadastre ou couper une corde en deux, on se serait contenté de procédures approximatives, mais de là à spéculer… à se poser des questions sur l’irrationnel, le continu, l’infini… Il faut qu’il y ait à la base une motivation profonde, philosophique et donc ontologique comme le dit Badiou.

Qu’est-ce que l’être ?
L’Être est-il Un, d’abord ? A première vue, on pourrait le penser, et en ce cas on pourrait se replier sur une théologie, si l’Être est Un, Il est Dieu. Point final. Or, va tenter de montrer notre philosophe de la rue d’Ulm, le Un n’est pas. Il n’est d’accès à l’être que lorsque celui-ci se présente à nous, or rien ne se présente comme Un, tout ce qui se présente est multiple. Si nous condamnions au non-être ce qui n’est pas un (donc est multiple), nous nierions l’être de la présentation. Mais, toutefois, il n’échappe à personne qu’avouer que la présentation est un multiple, c’est dire… qu’elle est un multiple, donc Un. Il s’agit là de quelque chose de très difficile : on se trouve ballotté entre le Un et le Multiple sans jamais pouvoir s’arrêter (s’il n’y a pas de un, il y a le multiple mais le multiple est un, et s’il n’y a pas de multiple, tout est un, ce qui contredit notre expérience, à moins que tous les uns se regroupent dans un multiple auquel cas il y aurait aussi des multiples!). On ne peut sortir de là qu’en disant que le Un n’est pas, définitivement. Il n’existerait alors qu’à titre d’opération. Toute situation (qui est une multiplicité présentée) admettrait un opérateur de « compte-pour-un » qui lui serait propre et c’est ce que l’on appellerait une structure. Mais le Un ne préexisterait pas, comme « domaine » par exemple.

Georg Cantor

Or, un multiple est un ensemble et l’on sait bien ce que la mathématique moderne (moderne depuis le sursaut de rigueur qu’ont voulu lui donner les grands mathématiciens du XIXème siècle puis du XXème) doit à cette notion. Mais Cantor, le génial inventeur, démarre avec une « définition » pour le moins boiteuse : « par ensemble, on entend un groupement en un tout d’objets bien distincts de notre intuition ou de notre pensée ». Boiteuse parce qu’on ne sait pas au préalable ce qu’est « un objet », ni ce qu’est « un tout », encore moins une « intuition »… Mots utiles peut-être en ce qu’ils produisent une sorte d’échafaudage de la pensée, mais qu’il faudra bien vite jeter. Et du reste, la faille ne tarde pas à se faire sentir. Cette théorie « naïve » des ensembles est contradictoire. On le sait par la fameuse question de « l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes »…. Soit p cet ensemble, si p appartient à cet ensemble, alors il ne satisfait pas à la propriété de ne pas s’appartenir à soi-même, donc il ne lui appartient pas et s’il ne lui appartient pas alors il satisfait la propriété et il lui appartient ! Les mathématiciens en concluent qu’il n’est pas un ensemble et que donc, toute « collection » n’est pas un ensemble… Il est « trop gros », disent-ils… en tout cas, c’est l’exemple même d’une multiplicité qui est en excès par rapport au langage qui devrait la nommer. L’exemple même d’une multiplicité qui ne saurait se réduire à un Un. Le lecteur intéressé par la question du politique peut tout de suite tenter de faire l’analogie avec la notion de peuple : qui peut croire qu’on a cerné le peuple, tout le peuple, jusqu’à en faire un Un (« Le peuple »), sauf (à un moment très dangereux de l’histoire) à tenter de le faire exister de force, mais alors il coïncide avec un Etre qui prétend l’incarner : le Führer, le Père des peuples, le lider maximo… Mélenchon qui ose dire « Je suis le Peuple ».

Cette contradiction met à mal l’édifice cantorien, en tout cas la prétention à définir un ensemble, à dire « un ensemble, c’est…. etc. ». Désormais, si l’on veut maintenir la notion d’ensemble, il faudra que l’on accepte de ne jamais en donner une définition explicite. Une définition implicite, alors ? Qu’est-ce qu’une telle « définition » (qui n’en est pas vraiment une, de fait) ? Les mathématiciens depuis longtemps savent contourner la difficulté grâce à la notion d’axiomatique. Pour les nombres entiers par exemple… qui se hasarderait à dire qu’un nombre est tel ou tel objet (caractérisé par une propriété quelconque) ? Il faudrait remonter à Pythagore pour avoir une telle caractérisation, mais totalement insuffisante (les petits nombres encore… mais dès qu’on envisage les grands nombres, les très grands nombres?). Et c’est Giuseppe Peano, on le sait, qui au début du Xxième siècle, donne une axiomatique des nombres. Pour les ensembles, il en va de même. Travail accompli par Zermelo, Fraenkel et Bernays (se souvenir que la femme de Freud s’appelait Martha Bernays).

Qu’est-ce qu’une loi dont les objets sont implicites ? Une prescription qui ne nomme pas – dans son opération même – cela seul à quoi elle tolère de s’appliquer ? C’est évidemment un système d’axiomes. Une présentation axiomatique consiste en effet, à partir de termes non définis, à prescrire la règle de leur maniement (p.38)

Alain Badiou

A quoi s’oppose Badiou ? A une « ontologie de la Présence ». Pour lui, « il n’y a que des situations » (et oui, Badiou est situationniste…!), autrement dit des multiplicités structurées, toujours au départ inconsistantes (en ce sens qu’encore une fois jamais le Un n’est donné). L’ontologie doit être elle-même une situation, autrement dit l’être est présent dans toute situation, mais non structuré, non Un. Badiou dit : si le Un n’est pas, l’Etre ne peut pas être Un. Or, les ontologies philosophiques classiques (Platon, Heidegger) posent que l’être est un, donc au-delà de toute situation, de toute expérience, un ineffable que seule la Poésie pourrait approcher. Badiou n’est pas sur cette ligne, il aime la poésie mais il réfute une ontologie poétique en lui préférant une ontologie mathématique. La mathématique aurait-elle donc plus à nous dire que la poésie ? Elle est certes plus rigoureuse… mais surtout, elle prend au sérieux l’idée qu’il n’y a au départ de toutes les compositions conduisant à des multiplicités que des situations qui sont des multiplicités inconsistantes, sans quoi nous contredirions l’idée de départ selon laquelle tout ce qui est Un vient « après coup » (après application d’une opération de « compte-pour-un »). Il ne peut donc y avoir au fondement de l’ontologie que du « rien », c’est-à-dire quelque chose d’inconsistant (puisque le consistant ne vient qu’après coup). Or, justement, ce dont s’originent les schèmes ensemblistes pour fabriquer des ensembles c’est bien… du vide (et l’ensemble vide doit bien son existence à une inconsistance : on peut le définir comme ensemble des x qui ne sont pas x) . A l’ontologie poétique qui pose dès le départ une plénitude de l’Etre, répond ainsi dans l’ontologie mathématique la thèse selon laquelle au départ… l’Etre est vide. C’est ce que Badiou appelle la rigueur du soustractif (opposée à la tentation de la présence) « où l’être n’est dit que d’être insupposable pour toute présence, et pour toute expérience ».

Cette thèse est fondamentale, c’est en elle que réside le « matérialisme » philosophique qui est celui de Badiou, qui consiste dans le rejet du Un sous n’importe quelle forme qui donnerait nécessairement plus tard au plan métaphysique la notion d’un Dieu unique et au plan politique celle du Tyran. Il faut partir de l’idée que l’Etre est vide, ou, si l’on veut, formulé autrement par Badiou lui-même : « le vide est le nom propre de l’Être ».

Sur le plan mathématique, cela se traduit par le fait que tous les axiomes de la théorie partent de la préexistence supposée de multiplicités déjà là (ainsi l’axiome de sélection dit qu’à tout prédicat unaire correspond bien un ensemble, mais un ensemble qui est une partie d’un ensemble déjà là, on ne peut faire l’économie de ce dernier, et c’est ce qui permet d’éviter d’ailleurs le paradoxe) sauf un : celui qui pose l’existence du vide. En somme, le vide, comme dit Badiou, est le point (le seul) où la théorie « se suture à l’Etre ».

Je viens de résumer (sans doute maladroitement) seulement les cinq premiers chapitres d’un livre qui en comporte trente-six (tous appelés « méditation») et qui continue sur des développements ardus de la théorie des ensembles. Entre autres choses, Badiou attache une grande importance à ce qui apparaît comme une autre aporie de la théorie, située sur un autre plan que la contradiction toute bête de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes, aporie selon laquelle il n’est pas possible au sein de la théorie de décider de la véracité d’une thèse qui la concerne au premier chef, connue sous le nom d’hypothèse du continu et qui peut se formuler ainsi : soit l’ensemble de tous les sous-ensembles de l’ensemble des entiers, son cardinal (nombre d’éléments) est strictement plus grand que celui de l’ensemble des entiers mais ce nombre infini lui-même est-il le simple successeur de l’infini des entiers (selon la théorie des ordinaux) ou bien y a-t-il un successeur intercalé entre les deux ? Pour montrer que ce problème était indécidable, Paul Cohen (1963) a dû inventer à son tour une théorie (dite du « forçage ») et des concepts d‘indiscernable et de générique que Badiou tentera d’investir dans le champ de sa réflexion ontologique. Mais ceci est une autre histoire….

Paul Cohen

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Le monde mental ment

1848 – Barricade de la rue Mortellerie (Ernest Meissonnier)

Je ne suis pas un chroniqueur politique. Je vois de loin les choses. Elles m’effraient parfois, elles m’étonnent et me déstabilisent. Je crois sincèrement qu’une partie de la population aujourd’hui se réveille, monte à l’assaut après avoir été longtemps silencieuse et pour cette raison oubliée, comme des eaux souterraines qui, à l’occasion d’une inondation, d’une tempête ou d’un tsunami deviennent visibles et se répandent dans les rues, dans les champs, partout… Les gens comme moi qui sont heureux de leur existence et qui cherchent le calme, sont surpris, ils se rendent compte qu’eux aussi n’ont pas très bien regardé, ont pensé que tout cela allait passer, s’améliorer, ont cru dans des courbes économiques, ont préféré penser des choses qui les arrangeaient. Notre cerveau n’est pas fait pour les mauvaises nouvelles. Notre cerveau est limité et ne s’oriente que vers les pensées qui lui demandent le moins d’effort possible. Comme l’a écrit Chomsky à maintes reprises, nous ne sommes pas des anges, c’est-à-dire des êtres immatériels aux pouvoirs illimités. Nos pensées se composent selon des grammaires assez restreintes dans leur capacité d’engendrement… Nos idées ne s’inscrivent pas dans un continuum, elles ne sont que dénombrables. Et nous n’en sommes pas maîtres. Quelque chose sans arrêt pense en nous, qui n’est pas nous. Non, je ne décide pas de ce que je peux dire et penser car tout cela dépend d’un système de règles mentales qui fonctionne à partir de bases fragiles, un échantillon minuscule des données que nous offre le monde. Monde physique. Monde mental. Le monde mental ment, monumentalement (Prévert). Notre cerveau-machine (ou mind/brain comme l’appelle souvent Chomsky) prélève un échantillon, puis oriente son fonctionnement vers, avant tout, la satisfaction de nos pulsions, cette satisfaction n’étant rien d’autre que la recherche d’un équilibre, un état à peu près stable où s’épanouit notre quiétude. Les anglo-saxons appellent parfois cela wishful thinking. Je l’ai souvent pratiqué dans ma vie, ma vie sentimentale ou ma vie professionnelle. C’est par exemple la naïveté du chercheur qui tient tellement à une idée qu’il veut à tout prix la rendre vraie ce qui conduit au pire à la fraude scientifique, et chez le mathématicien à des démonstrations fausses : l’auteur a négligé un lemme, il l’a cru vrai alors qu’il était faux. Aveuglement.

Pour en revenir à la situation sociale : nous ne voyons pas les insurrections qui viennent parce que nous sommes collectivement aveugles, « l’idéologie » (celle qui, comme disait Althusser, « nous interpelle en sujet ») barre notre horizon. J’emprunte ici à Badiou le parallélisme qu’il fait entre les mathématiques, l’amour et le politique. Tous des processus qui se heurtent en régime normal à des murs, et qui, seulement à certains moments de l’histoire, submergent les points de blocage. Nous mêmes, ou ce qu’il reste de « nous mêmes », si tant est que ce « nous mêmes » existe, n’y sommes pas pour grand chose. Les processus s’accomplissent, à nous de nous y couler ou au contraire de nous mettre en dehors. Et même avons-nous cette liberté-là ? Non. Ou si… via la psychanalyse par exemple, qui n’est qu’une manière – processus elle-même – d’amener plusieurs processus à interagir. C’est lorsque des déséquilibres apparaissent qu’une vague configuration en nous peut être considérée comme « percevant » quelque chose de caché jusque là. Et nous entrons à notre tour dans un processus nouveau qui nous fait « voir » les choses autrement. Le terrain neutre de la science est particulièrement apte à fournir des exemples tant sont nombeux les cas où la science s’entête dans des voies sans issue jusqu’à ce que, tout à coup, via une déhiscence d’un processus de croisière, une découverte ne surgisse, introduisant une rupture dans l’ordre normal, ou ce qu’on appelle tout simplement une révolution scientifique. L’informatique vient de là, avec tout ce qu’elle a permis de « voir » mais aussi avec tous les ravages qu’elle ne finit pas de provoquer (surveillance, réseaux sociaux, robotisme et IA suppresseurs d’emplois…). Si la « révolution des gilets jaunes » parvient à s’imposer, nous n’en aurons pas fini pour autant, elle permettra elle aussi de faire voir des choses, mais en occulteront combien ?

Nous pourrions être plus attentifs à ce que nous lisons, à ce que nous entendons, à ce que nous voyons. Nous pourrions nous souvenir que, déjà, Pierre Bourdieu, dans les années quatre-vingt-dix (1993… il y a vingt-cinq ans donc) avait tenté d’établir un grand panorama de la misère. Cela s’appelait « La misère du monde », c’était un gros livre, paru dans un deuxième temps en édition de poche (coll. Points, n° P466). On y trouve par exemple (page 843 et suivantes) le portrait de Pierre, négociant en vins dans une petite ville rurale, plus de 65 ans, « il a subi sans vraiment les comprendre les transformations qui ont affecté sa profession et la société rurale. Il a refusé, par exemple, de s’associer avec tel autre négociant de la région pour acheter le vin en grosses quantités aux producteurs parce qu’il ne voulait pas voir disparaître son nom des transactions commerciales […] Son village se transforme et devient méconnaissable au point qu’il ne s’y sent plus chez lui. Il a le sentiment d’être envahi par des étrangers en qui il voit la cause de son malheur (il ne connaît les immigrés, contre qui il s’insurge, qu’à travers les faits divers de l’actualité télévisée). Il croit au maintien de ces frontières qui protègent et rassurent ». On croit reconnaître un Gilet Jaune type. Sauf qu’à cette époque là, on sent encore dans la description opérée par le sociologue une sorte de conviction que ce type là va disparaître, ces ruraux ne sont-ils pas les témoins d’un monde en déclin? Et puis, vingt-cinq ans plus tard, on se rend compte que non seulement ils n’ont pas disparu mais qu’ils sont devenus plus nombreux encore et que s’agglomèrent à eux des foules de gens qui se sentent déclassés ou bien en voie de déclassement. En 1993, les populations qui semblent porter le flambeau de la misère sont les immigrés et enfants d’immigrés. En 2018, ce sont les petits commerçants, les agriculteurs et les habitants des lotissements éloignés des villes. On ne s’attendait pas à cela. Cela ne veut pas dire évidemment que la misère des immigrés et descendants d’immigrés n’est plus là… bien au contraire. Ce sont deux misères parallèles et, hélas, concurrentes. Quand le sociologue évoque « le sentiment d’être envahi par les étrangers », il ne voit que représentation fautive de la part de l’interviewé (puisqu’il « ne connaît les immigrés que par l’actualité télévisée »), il ne pense pas que ce genre de sentiment va se durcir dans l’avenir, devenir de plus en plus prégnant et que, comme un leitmotiv, les personnes qui se sentent déclassées, laissées à l’abandon, marginalisées par le rouleau compresseur du libéralisme économique vont répéter qu’il « suffit d’être immigré pour qu’on vous accorde des aides et subventions », ce qu’on entend partout aujourd’hui. Je ne juge pas. J’essaie seulement de comprendre et d’écouter.

Pierre Bourdieu

Si Pierre Bourdieu était encore en vie, ne doutons pas qu’il aurait corrigé le tir, il avait un appareillage théorique lui permettant cette adaptation à la mouvance des situations. On ne l’a guère entendu. Et toute une classe d’intellectuels (que je qualifierais volontiers de « néo-libéraux » en pensant à tous ces Enthoven, ces Bruckner ou autres Heinich) n’a cessé de réduire son audience ainsi que celle des chercheurs et écrivains qui ont trouvé en lui une source d’inspiration (je songe en premier à Annie Ernaux, mais aussi sans doute à Eddy Louis). Cette offensive pro-libérale a marché tant que les gens dans mon genre se sont laissés aller à croire que tout marchait bien et que finalement, modernisme aidant, les questions de société allaient se résoudre dans la technologie et le confort apparent. Mais rien n’a été résolu et rien n’est en voie de se résoudre. A l’heure où j’écris ces lignes, le président de la République n’a encore pas prononcé le discours qui est présenté comme fatidique. Les premières fuites laissent à penser qu’il ne marquera aucun recul (sur le rétablissement de l’ISF ou l’amélioration des salaires), privilégiant ainsi le « cap » de sa politique sur les revendications populaires. Encore de beaux samedis noirs en perspective…

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Paris, révolution, art et culture

Aller à Paris par les temps qui courent… les grenades qui éclatent au loin, les fumées des incendies, Paris enfiévré – sommes-nous au bord d’une révolution ? Nous étions à la capitale parce que nous avions des places pour Ivanov… Je ne sais pas si, un jour, plus tard, loin dans le temps (dans l’au-delà?), je répondrai à ceux qui m’interrogeront que le 1er décembre 2018 nous étions au théâtre de l’Athénée. Mort en 1904, Anton Tchékhov n’a pas eu le temps de connaître les révolutions russes, qu’en aurait-il pensé, qu’aurait-il fait ? Il semble qu’il n’ait guère prêté attention aux mouvements révolutionnaires, bien que pourtant si proche des gens pauvres, de la misère sociale, au point d’aller jusqu’à l’île de Sakhaline pour y soulager les bagnards. Je ne connaissais pas très bien Ivanov… juste avant d’assister à la pièce, mise en scène par Christian Benedetti, j’apprenais qu’il en existait en fait deux versions, l’une de 1887 et l’autre datée de deux ans plus tard. La première version n’avait pas plu : la critique l’avait trouvée incohérente, une partie du public l’avait sifflée pour quelques raisons que l’on dirait aujourd’hui de convenance. D’abord, on ne fait pas rire du malheur des gens, on ne mélange pas l’humour et le tragique, il faut se tenir à un cap : comédie ou tragédie ? A la fin de la pièce, Ivanov se suicide, au moment où l’esprit optimiste se dit que peut-être tout pourrait s’arranger : il vient d’épouser celle qu’il aime, cette mort intervient sans qu’on s’y attende. Les premiers spectateurs n’ont pas compris. Alors, la deuxième version s’alourdit de considérations verbeuses où il « s’explique ». Christian Benedetti a dû juger que nous n’en étions plus là et que, en public adulte, nous pouvions comprendre les « surprises » apparentes de la pièce. Les personnages sont pleins de truculence : Borkine, l’intendant qui incarne l’amoralité, l’esprit de lucre et de jouissance (joué par Christian Benedetti lui-même – certains trouveront sûrement qu’il en fait trop), l’oncle Chabelski qui ne veut plus être cantonné à distraire la femme d’Ivanov, et explose d’ennui. Ivanov, lui, remarquablement joué par Vincent Ozanon, se tient de côté, vaguement intellectuel, pris, lui aussi de crises d’ennui, il devrait s’occuper de sa femme phtisique mais au lieu de cela va courir le guilledou chez la famille Lebedev (pourtant ses créanciers), où les femmes expriment en son absence jalousie et méchanceté. Si cette pièce a un lien avec la situation que nous vivons en ce moment, il est bien dans cette mise en avant des frustrations d’une micro-société à l’écart de tout, monde « périphérique » s’il en est, mais en plus de l’analyse sociologique que l’on pourrait en faire, il y a bien sûr, comme toujours chez Tchékhov, et ce qui fait son génie, la part proprement psychologique du personnage principal. Quel psychiatre viendra dire les raisons d’une telle asthénie ? Celle d’un homme dont tout le monde se moque parce qu’il n’a plus le courage de rien faire, même pas le courage d’aimer ? S’il se suicide à la fin, c’est bien parce qu’il a compris que cette jeune Sacha qu’il épouse, et qui est follement amoureuse de lui, il ne va pas tarder à ne plus l’aimer… peut-être même comprend-il qu’en épousant la fille de ses créanciers, il n’a fait que vouloir leur échapper (motivation moins louable que l’amour, on en conviendra…).

On parle de psychiatrie… au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, se tient justement une très belle exposition sur Sigmund Freud : « du regard à l’écoute ». Toute la carrière de l’inventeur de la psychanalyse est là, étalée, illustrée, avec le grand tableau d’André Brouillet montrant le docteur Charcot à la Salpêtrière dans un cours où il présente une hystérique, les appareils étranges dont se servirent très tôt neurologues et fervents du magnétisme, ainsi le premier « analyseur du timbre des sons à flammes manométriques » (le locuteur parle devant des cylindres creux dont la résonance fait varier la hauteur des flammes observables dans un miroir en rotation!) ou bien le baquet à magnétiser de Franz Anton Mesmer (1734-1815). On voit aussi un petit film tourné au moment du départ de Freud de Vienne vers Londres, via Paris, en 1938, où l’on voit toute la famille y compris les chiens, Anna toujours très prévenante à l’égard de son père, Marie Bonaparte hôtesse parisienne, Freud et ses petits-fils dont Lucian qui deviendra le peintre que l’on sait… A ce moment, Freud est fatigué, nous savons qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, il est néanmoins guilleret quand il s’agit d’aller poser face à la caméra. Et puis dans un recoin, « L’origine du monde », longtemps détenu par Jacques Lacan qui avait fait confectionner par André Masson un cache en carton stylisant le modèle pour le demeurer voilé au commun des mortels. Le rapport de Freud au judaïsme est mis en exergue, « la spiritualité juive – dit le texte introductif – à défaut d’une foi et d’une pratique, irrigue ses travaux, de L’interprétation des rêves – ouvrage dont l’herméneutique talmudique n’est pas absente –, jusqu’à l’essai final, Moïse et le monothéisme ».

portrait par Salvador Dali

Cette misère sociale dont l’évocation affleure dans les combats d’aujourd’hui, on la trouve exprimée par la peinture chez le Picasso bleu des années 1900. Très belle exposition au musée d’Orsay qui retrace trois périodes successives du maître, la bleue, la rose et l’ocre qui ouvre déjà timidement la porte du cubisme. Pourquoi le bleu est-il associé à la misère, à la tristesse ? Dans son essai sur la couleur bleue, Michel Pastoureau rappelle ce qu’il advint de cette couleur au 18ème et au 19ème siècles et la part prise par le romantisme allemand : « Goethe (Traité des couleurs, 1810), réaffirme contre Newton la forte dimension anthropologique de la couleur. Et c’est lui aussi qui, avec l’habit bleu de Werther (1774), lance le bleu romantique, celui de la « petite fleur bleue » de Novalis, couleur de la mélancolie et du rêve qui aboutira vers 1870 au « blues » anglo-américain ». Mais chez Picasso, le bleu exprime plus qu’une mélancolie, sa froideur est là comme un rappel de la difficulté de vivre dans des conditions de misère où l’eau gèle dans les baquets, où les frêles jeunes femmes qui n’ont pas d’autre ressource que de se prostituer grelottent dans leurs peignoirs trop légers. Un jour, sur la joue d’un portrait – la Célestine – vient un peu de rose… ce rose redonnera enfin un peu de chaleur, jusqu’à l’ocre, découvert en Catalogne, à Gosol, en 1906. Des enfants, des saltimbanques, redonnent vie et joie à cette période, et les femmes deviennent plus douces : bientôt, nous aurons les Demoiselles d’Avignon, oeuvre-clé du XXème siècle.

La lecture de la lettre, oeuvre de jeunesse, Picasso, dessin et peinture à l’essence

Autre peintre qui s’affronte à la misère : Caravage, exposé avec ses amis et ennemis au Musée Jacquemart-André. Lui est d’une autre époque certes, une époque où l’on peignait encore sur commande et pour le compte, la plupart du temps, de « gens très riches », des ducs, des princes, des papes, mais cela n’empêchait pas Merisi de casser les codes en vigueur. Finis les angelots inutiles et futiles, finis les portraits des donateurs, à la rigueur se mettre soi-même dans un coin du tableau mais le plus souvent y mettre des visages de gens ramassés dans la rue, des pauvres, des voyous, des prostituées là encore. Et au cours de ces mauvaises rencontres, éclatent des bagarres au cours desquelles des meurtres sont commis. Un ami est attaqué par une bande rivale, Caravage vient le défendre, en le défendant il perce de son épée la jambe de l’adversaire qui mourra d’hémorragie. Résultat : l’exil, la fuite hors de Rome, vers Naples, puis vers Malte où la même scène se reproduit. Caravage n’a qu’une obsession : revenir à Rome où sont ses amis et ses mentors, il lui faut pour cela convaincre le pape, il emporte avec lui trois toiles parmi les plus belles, mais las, il se fait encore arrêter, voit sa barque dériver, il perd ses toiles et lui bientôt sa vie, on ne sait comment sur une plage de Porto Ercole. Comme toutes les expositions du musée Jacquemart-André, celle-ci est très pédagogique. Il est passionnant de pouvoir « lire » et comparer les styles de peintres contemporains, affrontés aux mêmes problèmes de représentation. L’ennemi Baglione – qui traîna en justice Caravage pour insultes publiques – continue encore à flatter le goût maniériste et à enrober d’angelots les montées dans les cieux. Dans les concours, parfois Caravage perd, comme pour cet Ecce Homo qui, pourtant, a une sacrée gueule, mais on lui a préféré Cigoli qui, lui, est plus doux à regarder.

Détail de Saint-Jérôme (l’écriture)

Week-end à Paris pendant que s’échangent des horions à quelques centaines de mètres de là, mais ce n’est que le dimanche, près du musée Jacquemard-André, boulevard Haussmann, que nous trouvons quelques dégâts apparents, vitres de banques fracassées, motos de luxe incendiées, feux rouges renversés. Pour le reste, la vie a déjà repris ses droits. Mais les esprits seront longs à s’en remettre si l’on en croit les débats politiques, les annonces véhémentes, les « leçons » qu’il faut tirer…

Paris est trop beau, trop riche, trop luxueux… voilà ce que j’en dis. Quoi d’étonnant, dès lors, à ce que des gens qui n’ont pas tout ce luxe à disposition explosent de colère et de frustration. Ce n’est pas seulement le pouvoir d’achat qui fait réagir, c’est se dire que notre vie sera toujours tenue à l’écart des lieux de réjouissance. Si j’étais « gilet jaune », ma première revendication serait que tout français reçoive un chèque lui permettant d’aller passer un week-end à Paris au moins une fois par an, avec visite incluse des plus grands musées, d’expositions temporaires, représentation à l’Opéra, que sais-je encore ? J’entends peu prononcer le mot « culture » dans tous ces débats d’aujourd’hui… et pourtant, art et culture ne constituent-ils pas les deux ressources essentielles permettant de vivre une vie meilleure ?

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Philip Roth – Pastorale américaine : réalité et fiction

J’ai lu ce livre pendant un trek himalayen, j’avais à chaque étape, en fin d’après-midi, alors que la brume s’était étalée sur le refuge où nous nous étions arrêtés, et qu’il faisait froid, tout loisir de lire, engoncé dans mon duvet, attendant l’heure de la soupe. La texture épaisse du roman était comme une forêt tiède et enveloppante qu’il fallait défricher à coups de machette. Ce travail de défrichement c’est l’analyse d’un livre lorsqu’on avance pas à pas sans jamais sauter aucun passage. Qu’est-ce qui nous intéresse tellement dans Pastorale américaine ?

Première partie : le paradis de la mémoire.

Nathan Zuckerman, le narrateur, relate son enfance au sein du quartier juif de Newark, dans les années trente et quarante, avec ses parents, frères et soeurs, son père exerçant le métier de pédicure. Il avait une admiration sans borne pour un garçon de son âge, bel athlète blond que pour cela l’on appelait « le Suédois ». Sportif extraordinaire, Seymour Levov (son vrai nom) réalisait sans cesse des exploits au base-ball et au football américain. Etait adulé des élèves, garçons et filles. Avait un frère, Jerry, beaucoup moins séduisant, au corps plutôt chétif, avec qui Nathan faisait des parties de ping pong que Jerry gagnait toujours. En ce temps-là, Jerry n’avait guère de succès auprès des filles. Les parents Levov étaient gantiers. Au départ tanneurs – un métier terrible, puant et salissant – ils avaient fini par acheter une usine sur laquelle le père Levov régnait sans partage. Toute la famille Levov était dans l’art de coudre les peaux, jusqu’à Jerry qui, pour une fois qu’il pouvait attacher à lui une gamine de son âge, avait voulu lui offrir un manteau fait de ses mains par assemblage de peaux. Hélas, il s’y était tellement mal pris que le manteau résultant s’était avéré cartonneux et mal-odorant, au point que la fille convoitée, en le recevant, était tombée dans les pommes… Trente-six ans après, Nathan rencontre Seymour par hasard, se ressent flatté d’être reconnu par son ex-idole, laquelle, de plus, lui décerne le titre flatteur de Skip la Sauterelle… et sera encore plus étonné de recevoir une missive du Suédois lui disant qu’il avait des choses à lui dire et qu’il souhaitait rédiger un hommage posthume à son père. Nathan se rend au rendez-vous dans un petit restaurant italien de Manhattan, Chez Vincent. Seymour, toutefois, ne lui dit rien, ne faisant que vanter ses trois fils et donner l’impression qu’il a pleinement réussi sa vie, au point que Nathan se demande s’il a bien toute sa raison.

On revient alors sur Nathan, ses soixante-deux ans et ses problèmes de prostate (voilà quelque chose de récurrent dans l’œuvre de la fin de vie de Roth). Depuis son opération, Zuckerman est resté impuissant et incontinent, s’est réfugié loin de tout dans un recoin perdu du Massachussetts, près de la petite ville universitaire d’Athena. Il ne se déplace guère qu’à l’occasion de fêtes où il est invité, lui, le glorieux écrivain, à faire de petits discours, comme cette fois où il va fêter les 45 ans de sa bande de copains du lycée. Le discours qu’il avait préparé était trop sérieux, alors il a improvisé. Tous ses ex-amis se sont présentés à lui, tous fiers de leurs enfants et petits-enfants (alors que lui n’a jamais eu d’enfants), et il est tombé sur Jerry Levov. Jerry est devenu un brillant chirurgien, s’est marié quatre fois, il apprend à Nathan que Seymour est mort… quelques jours après leur entrevue au restaurant Chez Vincent, d’un cancer de la prostate. Et il apprend davantage encore : que le drame du Suédois, c’était sa fille, Merry, qui, dans les années soixante, a viré terroriste, faisant exploser une bombe à la petite poste du village où ils habitaient tous, dans le New Jersey, tuant ainsi une personne, un médecin qui passait par là. Soi-disant pour attirer le regard de l’Amérique sur les horreurs de la Guerre du Vietnam. La vie du Suédois en a été bouleversée. Voilà ce que vraisemblablement Seymour Levov voulait raconter à Nathan Zuckerman au cours de ce repas de midi à Manhattan.

Les mois qui suivirent, je pensais au Suédois six heures, huit heures et jusqu’à dix heures d’affilée parfois. J’échangeai ma solitude contre la sienne, je me mis dans la peau de cet homme aux antipodes de moi, je m’immergeai en lui, jour et nuit, je tentai de prendre la mesure de quelqu’un d’apparemment creux, innocent, simple, de repérer l’itinéraire de son effondrement, je fis de lui, le temps passant, la figure centrale de ma vie. (p. 110)

Donc, à partir de là, ce n’est pas l’histoire du Suédois que nous suivrons, mais celle que lui invente le narrateur.

Cette introduction me fascine du point de vue de la technique romanesque : comment un narrateur justifie-t-il le fait qu’il sache tout de ses personnages ? Souvent (c’est le cas chez Roth, par exemple dans « J’ai épousé un communiste ») il connaît les choses par le récit que lui en fait l’un des personnages. Ici, ce n’est pas le cas puisque le Suédois est mort et qu’il ne pourra jamais lui « dire la vérité », alors Roth invente ce stratagème : faire que le narrateur se fonde avec le personnage principal au point de ne faire plus qu’un avec lui. Nous ne connaissons pas Seymour Levov, nous ne connaissons que l’image qu’en a Nathan Zuckerman, et cela suffit à faire un roman extraordinaire de vérité et de puissance… jusqu’à la fin, où Nathan nous laisse sur notre faim : comment pourrait-il nous délivrer le secret de cette fille détruite par ses actes et qui, dans son désastre interne, à entraîné toute une famille dans une faillite où se lit le drame d’un pays tout entier ? On doit toujours garder ceci en mémoire au cours de la lecture : ce que nous lisons n’est pas la « vraie » histoire. La dite « vraie histoire », nous ne la saurons jamais. C’est un rêve, un fantasme. Mais est-il d’autres cas ? Je veux dire est-il des cas où l’histoire que l’on nous conte est « vraie » ? Comment le savoir ? En procédant de la sorte, Philip Roth nous entraîne dans une interrogation sur la soi-disant opposition entre fiction et réalité. La réalité est fiction de bout en bout.

Au projet de montrer ainsi une phase de catastrophe pour l’Amérique, se mêle bien entendu chez Roth, comme dans tous ses romans, la réflexion sur le problème de l’intégration, ici celle, en apparence remarquable, de familles juives au sein de la société américaine. On est toutefois dans l’indécision (comme dans d’autres romans, tel La tache) à propos de cette intégration, est-elle une réussite irréprochable due au talent des membres de la communauté juive à se conformer aux règles de la majorité blanche et protestante ? Ou bien est-elle au contraire pleine de failles qui, au dernier moment, peuvent se ré-ouvrir, montrant en fin de compte que le travail est toujours à refaire ? Cette interrogation est une raison de plus pour le narrateur de se fondre avec le personnage principal, qui devient son reflet en dépit de tout ce qui les oppose.

Je dissipai l’aura du dîner Chez Vincent, où je m’étais empressé de conclure étourdiment que tout était aussi simple qu’il y paraissait, et je fis monter sur scène le jeune homme que nous allions tous suivre en Amérique, notre chef de file sur la voie de l’intégration, qui se sentait ici chez lui à la manière même des wasps, qui était américain sans se forcer : non pas parce que c’était le Juif qui trouve un vaccin, le Juif de la Cour Suprême, le plus brillant, le plus éminent ou le plus fort, mais au contraire en vertu de son isomorphisme avec le monde wasp où il trouvait sa place par sa banalité, son naturel, son côté américain moyen. Sur les accords sirupeux de Dream, je m’arrachai moi-même à la fête des retrouvailles et je me mis à rêver. Je rêvai une chronique réaliste. J’entrepris de jeter les yeux sur sa vie ; non pas sa vie de dieu ou de demi-dieu dont les triomphes nous faisaient exulter gamins, mais sa vie d’homme aussi vulnérable qu’un autre. C’est ainsi que sans savoir pourquoi – or voici que, comme on dirait ailleurs – je le trouvai à Deal, New-Jersey, dans la villa de bord de mer, l ‘été des onze ans de sa fille, du temps qu’elle ne décollait pas de ses genoux.(p . 131)

Ainsi, Zuckerman invente la scène qui a lieu dans une ville de bord de mer, à Deal dans le New-Jersey, où, Merry, enfant qui souffre de bégaiement est décrite comme amoureuse du père, jusqu’à lui mendier un baiser sur la bouche, ce dont Seymour ressentira la culpabilité toute sa vie. Il la traînera alors chez tous les psychologues, jusqu’à en trouver une qui fait remplir à la gamine un « cahier de bégaiement » où elle doit noter tous les cas qui déclenchent en elle ce symptôme. C’est à ce moment que commence la révolte, précédée par le visionnage à la télévision de ces moines bouddhistes qui s’immolaient au Sud-Vietnam. A partir de 16 ans, elle fréquentera des « amis bizarres », commencera à passer ses week-ends à New York sans qu’on sache vraiment ce qu’elle y fait. Le père obtiendra au moins, comme concession, qu’elle veuille bien dormir chez les Umanoff, un couple d’universitaires, ce qui n’aura lieu, finalement, qu’une seule fois. Puis revient sans s’expliquer vivre à Old Rimrick, là où la famille s’est installée, dans une maison solide qui était le rêve de Seymour lors de son mariage avec celle qui fut Miss New-Jersey.

American pastoral, photo du film qu’en a tiré Ewan Mc Gregor

Comment ne pas être ému du drame de l’adolescence. Confrontation souvent brutale du monde de l’enfance, tout empreint d’amour, de douceur et de gestes d’empathie, avec une réalité qui éclate autour de soi, moment de prise de conscience douloureuse, parfois éclairs de lucidité, dévoilement de vérités cachées (on en apprendra beaucoup lors de la troisième partie). Si l’enfant n’est pas, à ce moment, doté d’une armure le rendant apte à survivre à toutes les turpitudes qui se révèlent à lui, sous la forme de croyances stables, d’intérêts dans des apprentissages, d’admirations (ici, la littérature a son rôle bien entendu), alors il peut à chaque instant basculer dans la négation de tout ce qui a précédé jusque là. Et c’est bien ce qui arrive à la jeune Merry.

La deuxième partie sera donc La chute. Qui culminera dans ce passage hallucinant où, finalement, en 1973 (onze ans après les faits) le père « retrouve » sa fille. Il ne la retrouve évidemment pas en réalité : comment pourrait-il la reconnaître sous la forme de ce squelette ambulant qui tient en permanence un voile jamais lavé devant sa bouche et qui vit dans un recoin d’immeuble abandonné près de la gare de Newark (nous sommes bien après les émeutes qui ont ruiné cette ville, ont contraint les usines à fermer et, parmi elles, la ganterie de la famille Levov, qui n’existe plus qu’à Porto-Rico), il la reconnaît si peu qu’à un moment il doute que ce soit elle et que dans un moment de rage il se rue sur elle et veut lui ôter ce voile sur la bouche et se rend compte alors que cette odeur putride qu’il sent autour de lui depuis qu’ils sont en ce lieu, vient d’elle, de cette bouche d’horreur qui, parfois, se nourrit de sa propre merde.

La troisième partie devrait être la « clé » comme il est d’usage dans les romans classiques. De fait, elle se déroule au cours d’une seule journée, et c’est un tour de force pour le romancier. Après le « paradis de la mémoire », voici le paradis perdu. Ce ne sera pas à proprement parler une « clé » puisque à la toute fin bien des mystères demeureront, nous ne saurons jamais ce qu’il advient de Merry, nous ne saurons pas vraiment ce qu’a été la vie de Seymour entre cette journée fatidique et le jour de sa mort. Que voulait-il dire finalement au narrateur lors de cette rencontre Chez Vincent ? Néanmoins, ce sera une clé car s’y révéleront les côtés obscurs des personnages centraux… Au point que l’on se demande si une seule journée dans la vie d’un homme peut être à ce point capitale. Cette journée a commencé avec la rencontre avec Merry (convertie au jaïnisme etc.). Quand Seymour rentre à la maison, il a à affronter les parents et amis (qui ne sont évidemment pas au courant de l’entrevue) réunis pour un barbecue estival dans le jardin de la maison d’Old Rimrick. Sont présents les Orcutt (un architecte un peu pédant et sa femme sombrée dans l’alcoolisme), les Salzmann (elle orthophoniste qui eut à soigner Merry, et son mari, aimable docteur à l’écoute de tous ses patients), les Umanoff (les universitaires ayant hébergé Merry) et les parents Levov, outre bien sûr Dawn, l’épouse de Seymour dont la légende (le récit officiel) veut qu’elle n’ait postulé à des titres de reine de beauté que pour subvenir aux frais d’études de son jeune frère, et qui, une fois mariée avec le Suédois, a voulu meubler son temps en faisant de l’élevage (souvenirs de scènes bucoliques où Dawn emmenait la petite Merry, neuf ans, soigner les bovidés à une époque où l’enfant vivait à l’unisson de sa famille). C’est à Orcutt que les Levov ont demandé de faire les plans de leur future maison puisque entre temps, le souci et l’amertume ont fini par dégoûter le couple de la maison actuelle. Temps où Seymour pensait encore que les choses auraient une chance de s’arranger, il avait soutenu le projet de Dawn de se refaire le visage à grands frais chez un chirurgien de Genève, des fois que le ravalement d’une façade aurait pu valoir aussi pour l’intérieur… mais en cet après-midi, ce qu’il voit au travers de la vitre de la véranda donnant sur la cuisine le plonge dans la stupeur : sa propre femme, Dawn, se faisant sodomiser par le vil Orcutt… Le château imaginaire s’effondre : ainsi cette maison moderne à venir, Dawn ne prévoyait-elle pas de l’habiter avec son amant plutôt qu’avec son mari ? Elle n’était pas si innocente… Mais lui, Seymour l’est-il tellement ? Après tout, lui-même a eu une maîtresse peu de temps après l’événement dévastateur et cette maîtresse n’était autre que Sheila Salzmann, l’orthophoniste, dont il vient d’apprendre par la bouche de sa fille que c’est chez elle que celle-ci s’est réfugiée après le drame alors que Sheila ne lui a jamais rien dit à ce sujet ! Sheila, la femme froide à qui il vient demander des comptes et qui ne peut un seul instant envisager qu’en protégeant Merry elle ne l’a en réalité que poussé vers d’autres gestes criminels : trois personnes tuées au cours d’attentats dans les années soixante, et qui suspecte Seymour de ne lui révéler cela que « pour lui faire du mal »…

Dur bilan :

Sa fille était une meurtrière démente, cachée sur le sol d’une chambre à Newark, sa femme avait un amant qui l’enfilait par derrière contre l’évier de la cuisine, son ex-maîtresse avait sciemment attiré le désastre sur sa maison, et lui, il essayait d’apaiser son père avec des : « d’un côté bien sûr, mais par ailleurs »… (p. 490)

Dawn, sous les traits de l’actrice Jennifer Connolly

On a souvent traité Roth de misogyne car les femmes chez lui auraient plutôt le mauvais rôle. Il ne sert à rien de le cacher : c’est vrai. Ce qui, bien sûr, n’enlève rien à la maîtrise romanesque, mais quand même… il y a là un parti pris gênant. Car si l’on songe à toutes ces femmes, en particulier Sheila Salzmann et Dawn, sa propre épouse, elles n’inspirent guère la compassion, décrites qu’elles sont en femmes froides et calculatrices, ce qui, du point de vue du lecteur, est très injuste : Seymour a, dans la narration de Nathan Zuckerman, un sacré traitement de faveur ! (pas étonnant compte tenu de cette osmose entre les deux). Or un autre point de vue pourrait tout aussi bien faire ressortir ses propres propensions au calcul. Il est ainsi bien prompt par exemple à se donner des excuses pour sa liaison (certes momentanée) avec Sheila Salzmann et ne fait qu’évoquer sur un ton badin son projet d’alors qui n’était rien d’autre que larguer sa femme pour aller vivre avec l’orthophoniste à Porto-Rico ! Il est connu que Roth avait quelques comptes à régler avec les femmes, qui, à ses yeux, n’avaient pas toujours été tendres avec lui.

La fin ? Le lecteur attend… attend le dénouement final en forme d’apothéose, pourquoi ne pas imaginer que Merry surgisse au milieu de la fête ? Même Seymour y croit, lorsqu’il entend un cri d’horreur poussé par son père du fond de la cuisine où celui-ci s’est réfugié pour tenir compagnie à madame Orcutt, imbibée d’alcool. Mais ce cri ne provient que de ce que la femme ivre a planté sa fourchette près de l’œil du vieux Levov… Nous n’en saurons pas plus, juste la sentence finale de l’auteur qui tombe comme un défi glaçant :

Jamais ils ne s’en remettront. Tout est contre eux, tous les agents, tous les facteurs hostiles à leur mode de vie. Toutes les voix de l’extérieur qui condamnent leur vie sans appel !
Et qu’est-ce qu’on lui reproche, à leur vie ? Qu’on nous dise ce qu’il y a de moins répréhensible que la vie des Levov !

Philip Roth peu de temps avant sa mort

Pastorale américaine est l’un des grands romans du XXème siècle. Comme toujours chez Roth, il y a cette vision de l’histoire au travers du prisme d’une famille, d’un homme (Nathan Zuckerman) de façon à ce que les rayons réfractés explorent tous les coins et recoins d’un monde. Il faudrait aussi dans un compte-rendu de ce livre évoquer les passages extraordinaires où se trouve décrite une ville (Newark) ou une activité industrielle : longues pages où « le Suédois », encore propriétaire de la ganterie de Newark fait visiter à celle qu’il croit être une étudiante (mais s’avérera une « envoyée » de sa fille) toute la chaîne de montage d’un gant, décrivant avec lyrisme le travail de chaque employé…

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