La vraie famille n’est pas ce qu’on croit

photo du film « Une affaire de famille » de Kore-Eda

Comment se sent-on quand on sort de voir le film « Une affaire de famille » du Japonais Hirokazu Kore-Eda, récente palme d’or de Cannes ? Emu bien sûr, et plus que ça : nous avons l’impression d’avoir compris quelque chose à l’affection que des êtres peuvent se porter. Ce film baigne dans l’amour sans qu’à aucun moment, il ne soit atteint par la mièvrerie, ni par un quelconque parfum d’eau de rose, car l’amour est chose sérieuse, ne se galvaude pas, ne s’exprime même peut-être pas sous une forme explicite, c’est comme si le dire était déjà l’avoir flétri. Un poète discret, Henri-Louis Pallen, qui habite là-bas du côté de L’Isle sur la Sorgue, écrivait un jour : « Parfois, loin d’en mourir, l’échange vit mieux sans parole,/ immatière plus palpable qu’en termes d’expression ». Sur ce film, ajoutons en plus que l’échange vit mieux, non seulement sans parole, mais aussi… sans respect des cadres conventionnels. A nous, occidentaux, la psychanalyse a apporté quelques convictions : que, par exemple, l’amour et le « je » ne sauraient s’épanouir que dans la reconnaissance des lois du symbolique, dont font partie les institutions (mariage, filiation), que vouloir subvertir ces lois c’est tout simplement s’exposer au risque de la folie (de la psychose). La psychanalyse nous dit encore qu’aucun véritable amour ne peut vivre sur fond de cette folie. Bref, elle nous enseigne la nécessité de respecter les normes. J’en veux comme illustration par exemple une conversation que j’eus il y a peu de temps avec un psychanalyste justement, qui se targuait de ses goûts littéraires et qui partageait mon admiration pour Philip Roth et en particulier pour ce roman dont j’ai déjà parlé abondamment sur ce blog : « Pastorale américaine ». Selon cette personne, le roman n’avait pas d’autre fonction (ce qui semblait déjà admirable à ses yeux) que de nous montrer que le bonheur ne peut exister que dans le respect par chacun du rôle que lui assigne la société. Je lui ai exprimé évidemment mon désaccord, en même temps que ma conviction qu’un écrivain ne produit jamais une oeuvre pour donner des leçons de morale. Et un cinéaste non plus. Que fait Kore-Eda ? Il nous balance dans le monde de tout ce qui a l’apparence d’une famille. Famille pauvre, certes, mais famille « qui se débrouille ». Cette famille – les « Shibata » – comprend un couple, la soi-disant « demi-soeur » de la femme, un garçon adolescent et une grand-mère. La grand-mère reçoit de temps à autre ce qui ressemble à une pension. L’homme va au boulot, sur des contrats d’intérim (jusqu’au jour où il se fait une entorse sur un chantier), la femme travaille aussi, dans une blanchisserie. Bien sûr, ils volent… ils ne sont pas « normaux » donc. Et nous en apprendrons beaucoup sur les techniques du chapardage, en tout cas au Japon (je doute que ça marche chez nous, où les commerçants semblent plus méfiants!). C’est le père qui a enseigné les techniques au garçon. Toujours la même chose : un rituel (on croise les doigts d’une étrange façon puis on porte le poing au front avant d’agir), puis l’action elle-même, rapide et sûre. Le garçon se demande si cela ne cause pas du tort à autrui mais non, voyons, car les marchandises, lorsqu’elles sont dans le magasin, n’appartiennent encore à personne, raisonnement étrange, tout aussi étrange que lorsque le garçon justifie le fait de ne pas aller à l’école en disant que « l’école c’est uniquement pour ceux qui ne peuvent pas apprendre tout seuls à la maison ». On pense à Marguerite Duras et à sa pièce « La pluie d’été » où l’enfant refuse d’aller à l’école parce qu’on lui apprend des choses qu’il ne sait pas. Il y a de ça dans « une affaire de famille », un climat qu’on pourrait par moment dire presque durassien. Mais la perception qu’on a de cette famille en apparence normale se dérègle dès les premières images du film où, passant dans le froid glacial d’un hiver tokyoïte à proximité d’un balcon, l’homme et l’enfant – de retour d’une expédition de fauche – remarquent une enfant qui a l’air abandonné et qu’ils la ramènent à la maison. Cette enfant de quatre ans, qui s’appelle au début Yuri (ou Juri) deviendra Rin, plus tard. Elle s’intégrera à cette famille sans que cela ne semble poser problème, notamment vis-à-vis d’une accusation éventuelle d’enlèvement. Et là, pas à pas, nous verrons l’illusion de famille se déconstruire, avec au fur et à mesure de cette déconstruction, une intensification des rapports affectifs. Cet amour contourne le sexe : quelqu’un demande quand l’homme et la femme font l’amour, cela fait rire l’homme : pour eux, dit-il, l’amour passe par l’esprit, le haut du corps, pas par le bas. Cela ne les empêchera pas de faire l’amour lors d’un moment très bref d’intimité, l’homme vivra cela comme une victoire et la jeune femme semblera s’en amuser.

Je ne raconterai pas tout le film car il faut le voir, bien sûr, et il ménage beaucoup de surprises à tout spectateur qui resterait encore engoncé dans un certain nombre de principes et préjugés. Les préjugés, ici, tombent un à un. On peut vénérer un mort en ne le livrant à aucune cérémonie officielle. On peut même vivre heureux en s’étant débarrassé autrefois d’un cadavre gênant… Jusqu’au grain de sable, à l’accident…
mais même quand les membres de cette fausse famille sont interrogés par la police, puis sérieusement inquiétés et la jeune femme emprisonnée, il reste encore quelque chose de léger qui plane au-dessus d’eux, comme une certitude que l’amour est un ailleurs que les lois de la société ont décidément du mal à atteindre.

Et non, la famille n’est pas ce qu’on croit qu’elle est, en tout cas pas ce que croient les militants du « sens commun », ni ce que croit madame Damares Alves. 

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3 commentaires pour La vraie famille n’est pas ce qu’on croit

  1. Debra dit :

    Vous savez, je n’ai pas très envie de militer sur ce sujet.
    J’en ai un peu marre des pugilats qui nous empoisonnent depuis qu’une certaine frange de la population a décidé que « le mariage pour TOUS » devait être la nouvelle norme en Occident, et a réussi à intimider des personnes, comme moi qui en sont moins convaincues. (Lire, pour un autre son de cloche, le livre d’André Perrin (difficile, ce livre…), « Scènes de la vie intellectuelle en France, l’Intimidation contre le débat » pour avoir une analyse rigoureuse des effets de la nov-pensée, ou plutôt même.. nov-NON pensée en France. Les passions sont incandescentes dans le pays en ce moment.)
    Pour la psychanalyse…
    Là où la psychanalyse rejoint notre héritage… judéo-chrétien, c’est dans l’importance accordée au Verbe, et au langage verbal pour exprimer les fondements de l’expérience humaine. Qui dit Verbe… ne dit pas numérique. Je persiste à penser que le langage de l’Homme peut exprimer… TOUTE la réalité de l’expérience humaine dans le monde. La langue est donc noble, et elle est même traduisible. Elle doit s’INCARNER dans un corps pour permettre à une personne humaine de tenir debout, et sans cette incarnation, il y a disjonction entre les registres symbolique/imaginaire/réel, comme disait Lacan. Cette disjonction est grandement responsable de la psychose comme manière d’être au monde. J’insiste bien sur le mot « DISJONCTION », car il est le noeud du problème. La disjonction s’oppose à.. LA COPULE, de mon point de vue. La conjugaison, le « être ensemble ».
    J’ai traversé la psychanalyse, et j’ai réalisé que Freud, à son insu, charriait dans sa pensée riche, complexe, et changeante, un certain nombre d’idées, et d’idéaux qu’on pouvait discuter. Mais…. je ne remets pas en question ses observations sur la sexualité des femmes. Pas du tout, même. Là, il était clair-voyant.
    Je ne sais pas comment vous pouvez prétendre que la psychanalyse enseigne qu’il faut respecter les normes quand les psychanalystes sont les premiers embêtés dans les pays totalitaires, et que… bientôt, les… « vrais » psychanalystes seront embêtés… en Occident… si, si.
    Mais je vois un problème dans la rapidité avec laquelle le « nouveau » déferle sur nous, grâce aux nouvelles technologies. L’animal humain a besoin d’habitudes, de repères pour pouvoir penser. Il a besoin de calme, de CADRE. Ne serait-ce qu’un minimum.
    On peut changer la définition de la famille, mais il reste un enjeu de taille pour l’espèce : la transmission (du savoir, entre autres) entre les générations, POUR la continuité de l’espèce. Là, ce qui est dans l’intérêt de l’institution « famille » est dans l’intérêt de l’espèce humaine. Pas de disjonction là… ou plutôt, s’il y en a, c’est mauvais… pour l’Homme…

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    • alainlecomte dit :

      Ah, pour cette fois, je vous donnerai une bonne partie des points du débat. Je concède que vous puissiez avoir raison sur la psychanalyse. Cela rejoint ma conversation, dans la semaine, avec une autre psychanalyste qui, elle, me disait avoir détesté ce film. C’était pour des raisons que je comprends. Vous avez raison sur l’opposition à faire entre disjonction et copule. La copule, c’est en effet le mirage du « être ensemble », auquel on se laisse facilement prendre. Ce serait tellement bien si… mais en réalité nous ne vivons pas dans cette osmose imaginaire. Il y a la dimension du symbolique et je n’y avais pas réfléchi assez. Disons que ce film est étonnant par sa manière de montrer la transgression. Voir la transgression est, à mon avis, toujours utile. On l’a vu déjà dans la littérature (Sade, Bataille). Il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre ce qui est dit dans ces oeuvres, il ne s’agit pas de les prendre comme des leçons à suivre, bien au contraire, mais comme des visions de ce qui existe au-delà de la barrière des interdits, des explicitations de la frontière. D’accord aussi pour dire que la famille se définit par son rôle dans la transmission. seulement, vous conviendrez que ce rôle puisse s’exercer sous une grande variété de formes, il n’y a pas une seule famille. Du reste, les travaux ethnographiques nous l’ont suffisamment montré.

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      • Debra dit :

        Ah, merci pour votre réponse, qui me fait chaud au coeur. Comme tout un chacun, j’aime bien trouver des points d’accords avec mon… prochain.
        Au moment de finir mon analyse (là, c’est une analyste qui parlait, et pas moi qui décidais que mon analyse était finie, je précise), une de mes analystes m’avait fait remarquer l’impasse à laquelle conduit la pensée de Lacan pour la fin de la cure, et je dois me répéter ici. La fin de la cure pour Lacan est synonyme.. d’effondrement mélancolique (si, si). Lacan n’a jamais cessé de tenter d’élaborer SON bricolage au désert d’une vérité conçue comme un démantèlement du registre de l’imaginaire comme… ILLUSION.
        Si vous partagez ses conclusions, je ne peux que constater notre ? impossible rencontre sur la question du rapport « vérité »/ »illusion ». (Ce qui ne nous empêche pas de nous parler, certes.)
        L’accent (lacanien) mis sur la NON rencontre, ou sur l’illusion de la rencontre, entre les personnes est dévastateur, à mon avis. Il va de pair avec la solitude… moderne.
        Dans les derniers temps où je fréquentais des milieux psychanalytiques, il y a eu l’amorce d’une.. REVALORISATION du registre de l’imaginaire qui avait été.. diabolisé dans beaucoup de têtes quand je fréquentais les lacaniens, en sachant que la pensée de Lacan a pu ? du ? produire des ravages dans les milieux intellectuels américains (et français…) auprès de personnes qui ont eu accès à la psychanalyse comme corpus théorique, sans son indispensable versant… pragmatique ? si je puis dire.
        Pour le symbolique… j’ai également vu auprès d’un certain nombre de collègues une certaine tendance à.. l’idéaliser (dans le temps). Comme antidote à cette tentation, je vous propose de considérer l’opposition « symbolique/diabolique » pour avoir un autre aperçu du problème…

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