
Alberto Giacometti posant entre les Bourgeois de Calais à l’automne 1950
La fondation Pierre Gianadda à Martigny est un magnifique lieu de culture qui resplendit chaque année (et même deux fois par an) de ses expositions temporaires fastueuses, comme celle en ce moment qui réunit au même endroit Rodin et Giacometti. Rappelons rapidement d’où vient cette fondation : un entrepreneur valaisan d’origine italienne veut rendre hommage à son frère décédé dans un accident d’avion. Pour cela, il crée, il y a quarante ans, une bâtisse en forme de tumulus au milieu d’un grand parc où il donnera à voir des expositions d’art pas seulement contemporain. La première atteignant un grand succès est consacrée à Paul Klee. Par la suite, on a pu voir à Martigny de Staël , Picasso, Modigliani, Poliakoff, Chagall, mais aussi Renoir, Rodin, Manet, Cézanne etc. Toujours, l’exposition est conçue avec intelligence, en prenant pour commissaires d’exposition les meilleurs connaisseurs de l’œuvre. On se souvient de la magnifique exposition de l’an dernier consacrée à Soulages.


Réunir Rodin et Giacometti, il fallait en avoir l’idée car, a priori quoi de plus distincts que d’un côté, ces volumes puissants au point qu’ils en seraient presque terrorisants et de l’autre, ces longues formes éthérées qui passeraient au travers de nous sans qu’on les perçoive ?
Or, cela n’est pas si vrai, la distinction pas si réelle. Il y a aussi beaucoup de points où Rodin et Giacometti se ressemblent, ne serait-ce que du fait que le second, bien plus jeune que le premier (soixante ans les séparent!), a pu suivre des cours sur lui à l’Académie de la Grande-Chaumière et l’admirer, au point parfois, à ses débuts, de l’imiter. La place du dessin, le goût des séries, l’homme qui marche, l’amour du modelé, l’intérêt porté à l’accident, l’apparition de motifs où le groupe prédomine par rapport à l’individu, le rapport au passé, autant de points de rapprochement justement mis en évidence par l’exposition.

Camille Claudel au bonnet – 1884

Tête de Rita – Giacometti – 1936
Les têtes sculptées se ressemblent, à celle de Camille Claudel, répond celle de Rita. On peut voir aussi un splendide moulage de « La Pensée » (daté des années 1893 – 1895), où une tête délicate qui ressemble à Camille émerge du bloc de marbre qui constitue son socle. Elle fait face à un « Homme à mi-corps », en bronze, qui date de 1965 (belle mise en scène!). Le dessin de Rodin est en même temps subtil et réaliste, ses corps de femmes dénudées sont évoqués au moyen d’un crayon très fin qui laisse les formes dans le lointain et l’in-appuyé, alors que les dessins de Giacometti creusent la feuille de papier et enferment les visages dans des réseaux de lignes comme c’est le cas avec ces portraits d’Eluard au stylo bille datant de 1952.

Paul Eluard – novembre 1952

La Pensée – 1893 – 1895

Giacometti – Homme à mi-corps – 1965
Et puis vient la grande confrontation : celles des « Homme qui marche », on connaît bien sûr celui de Giacometti qui fonctionne aujourd’hui comme un archétype de la sculpture contemporaine, figure de l’homme des foules, de l’anonyme qui arpente désespérément le cœur des villes en recherche d’un Autre qui pourrait lui répondre. On connaît moins celui de Rodin qui a pourtant bel et bien inspiré celui de Giacometti (des dessins de ce dernier en attestent), évidemment il est plus colossal, plus musclé, sorti de la matière, sa solide jambe droite plantée dans le sol lui donne un air conquérant que ne saurait avoir l’autre, celui de 1960. Si les poses se ressemblent, néanmoins une différence de taille s’impose entre les deux, alors que chez Giacometti, toujours, l’observateur se centre sur le regard (que voit-il ? où va-t-il ?), l’homme de Rodin n’a pas de tête, sorte de Victoire de Samothrace sans ailes de ce XXème siècle auquel les deux sculpteurs appartiennent.


Les deux artistes entretiennent aussi un rapport important avec le passé, et notamment l’art antique. Il faut voir par exemple ce dessin de Giacometti représentant un hétaïre copié d’un vase attique, à la fois proche de l’art ancien et en même temps moderne par ses déformations, son non-respect des proportions, ensemble de lignes qui s’impose par lui-même.

On est souvent frappé en regardant une figure humaine telle que l’a sculptée l’artiste suisse par l’importance des bras, bras ballants comme si l’homme (ou la femme) qui les porte ne savait qu’en faire, comme si les bras nous encombraient, ne trouvant pas sur l’instant à quoi s’employer (alors que l’artiste bien sûr, lui, sait!), on pourrait penser là aussi qu’il s’agit d’une particularité, mais ne ressentons-nous pas la même chose face à cette ébauche de la grande sculpture des « Bourgeois de Calais » où l’on voit Eustache de Saint-Pierre, jambes maigres et bras lourds partant vers le supplice ?


Un précieux film est montré concernant Giacometti. C’est un film tourné par Ernst Scheidegger dans les années soixante, en couleurs, où l’on voit le sculpteur grisonnais d’abord assis en terrasse rue d’Alésia, à l’endroit où il allait chaque matin boire son café et lire la presse, puis dans son atelier au 46 de la rue Hippolyte Maindron (un sculpteur lui aussi, soit dit entre parenthèses), et c’est le poète Jacques Dupin qui fait le commentaire et se fait portraiturer. Comment ne pas avoir envie de suivre la trace de Giacometti quand, de la pointe d’un fin pinceau il met d’abord en place les traits essentiels du visage, avant de les compléter par d’autres lignes, des touches plates couleur chair, le façonnement des yeux et cette façon qui lui est si propre de cerner le regard ? Face à son modèle, le peintre ne le quitte presque jamais des yeux, incessant mouvement du regard qui va du modèle vers la toile et vice-versa, tout en peignant il parle, ce qui n’est pas commun, il dit la difficulté à rencontrer le réel : plus on se rapproche d’un visage plus il se transforme, où se trouve la bonne distance ? Le plus important à saisir est le regard mais c’est un impossible à atteindre, les yeux sont la seule partie du visage à être d’une autre matière que celle qui les enserre, cette hétérogénéité est périlleuse. Chez Giacometti, l’iris n’est pas rond, il est souvent un trait vertical et c’est ce trait qui nous atteint comme s’il était tiré par un arc. Giacometti est mort en 1966. Les derniers étés il les passait encore auprès de sa mère, Annetta (jusqu’à la mort de celle-ci en 1964) – qui lui avait si souvent servi de modèle justement – dans leur petite maison de Stampa, dans les Grisons, à deux pas de l’Italie. Une autre Annette était devenue son épouse après la guerre et elle aussi avait souvent été son modèle.

Après un bon repos 




Sylvie Boivin est excellente. Elle a la même voix, la même physionomie du visage, les mêmes mouvements de lèvres quand elle exprime le doute ou le rejet, le même rire désarmant, la même bonté du regard, qui se mue de temps à autre en rouerie. On se souvient qu’à l’époque, Marguerite Duras sortait d’une cure de désintoxication. Bernard Pivot n’élude pas le sujet. Elle y répond calmement, dit ce que c’est l’alcoolisme, comment ça lui est venu, en sortant beaucoup à une certaine époque avec des hommes qui l’ont entraînée.



















Récemment, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre acheté il y a six ans, qui parlait de « l’homme neuronal, trente ans après », donc si nous rajoutons les six ans, c’est devenu l’homme neuronal trente-six après. Cela fait penser comme le note d’ailleurs Lionel Naccache dans son hommage, à Alexandre Dumas et à son Vingt ans après…






Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.
Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.
La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.



Ce livre-ci plaira-t-il aux critiques patentés dont j’ai cru observer dans le passé proche qu’ils tendaient un peu à mésestimer désormais Le Clézio au nom de ce qui serait, paraît-il à leurs yeux, un style devenu endormant voire un peu trop simple ? Ces « quinze causeries » me semblent, quant à moi, comme des paroles d’or (on se souvient du Chercheur d’or...) sorties d’un vieux sage qui a eu tout le temps d’une carrière littéraire (presque soixante ans) pour les élaborer et finalement les énoncer à l’occasion de nombreuses conférences faites en Chine dans ces dix dernières années. On notera cependant que le vieux sage n’évoque pas les sujets qui fâchent car ni la place Tian An Men ni l’ascension de M. Xi ne figureront dans ces pages, ni même les écrivains dissidents comme Ma Jian auquel il aura préféré Mo Yan. J’interpréterai cette attitude comme celle d’un sage qui, plutôt que de critiquer âprement l’inclination néfaste d’un régime préfère maintenir le dialogue et converser avec ceux et celles qui forment encore l’ossature d’une vie intellectuelle chinoise dont fait partie au premier chef son ami et traducteur Xu Jun, auteur de la préface. On aurait pourtant aimé que J. M. G. Le Clézio se promène un peu du côté du Tibet… Il y aurait rencontré une littérature et, s’il avait pu les approcher, des hommes et des femmes intègres qui se battent pour la survie de leur culture autant que le font ou l’ont fait « Aimé Césaire le Martiniquais, Raharimanana le Malgache, Rita Mestokosho l’Indienne Montagnaise du Québec, Soyinka le Nigérian, Déwé Gorodé la Kanake, Ananda Devi la Mauricienne, Scott Momaday l’Indien Kiowa du Nouveau-Mexique ou Sherman Alexie, le Sioux Lakota », tous cités dans ces conférences. A cette liste auraient pu s’ajouter Chogyam Trungpa, le poète de Mudra, Paden Gyatso, le moine, Jigme Doutche, le poète de Shabkar ou Thondrupgyal, l’auteur de la Fleur vaincue par le gel.