
Attaquant – vigoureusement ! – la lecture de La République de Platon, je trouve ceci, dès les premières pages : un dialogue sur la vieillesse entre Céphale et Socrate auxquels se joignent quelques autres (Lysias, Euthydème, Thrasymaque…). Céphale interpelle Socrate qui s’en retournait chez lui escorté de Glaucon après avoir prié les déesses sur le port du Pirée. Il lui dit de venir converser avec la jeunesse qui l’accompagne. Il constate avec regret que, la vieillesse progressant (« avec les plaisirs du corps qui se flétrissent »), il a tendance à ne plus converser qu’avec des gens de son âge. Socrate, qui semble être un peu plus jeune que Céphale, répond que, lui aussi, se plaît à converser avec les vieillards car, dit-il « je crois qu’il faut s’informer auprès d’eux, comme auprès des gens qui nous ont devancé sur une route que nous devrons peut-être aussi parcourir, de ce qu’elle est: âpre ou difficile, ou bien commode et aisée » et il profite de l’occasion pour demander à son interlocuteur, qui est « déjà parvenu à ce point de l’âge que les poètes appellent le seuil de la vieillesse » ce qu’il lui en semble, « est-ce un moment difficile de la vie, quel message nous en donnes-tu ? ». Voici ce qui lui est répondu de la part de Céphale (traduction R. Baccou) :
Par Zeus, je te dirai, Socrate, ce que m’en semble. Souvent, en effet, nous nous rencontrons entre gens du même âge, justifiant le vieux proverbe ; or, la plupart de nous, dans ces rencontres, se lamentent, regrettent les plaisirs de la jeunesse et, se rappelant ceux de l’amour, du vin, de la bonne chère et les autres semblables, ils s’affligent comme gens privés de biens considérables, qui alors vivaient bien et maintenant ne vivent même plus. Quelques-uns se plaignent des outrages auxquels l’âge les expose de la part de leurs proches, et, à ce propos, ils accusent avec véhémence la vieillesse d’être pour eux la cause de tant de maux. Mais à mon avis, Socrate, ils n’allèguent pas la véritable cause, car, si c’était la vieillesse, moi aussi j’en ressentirais les effets, et tous ceux qui sont parvenus à ce point de l’âge. Or, j’ai rencontré des vieillards qui ne l’éprouvent point ainsi; un jour même je me trouvai près du poète Sophocle que quelqu’un interrogeait : « Comment, Sophocle, lui disait-on, te comportes-tu à l’égard de l’amour? Es-tu encore capable de posséder une femme ? » Et lui : «Silence! ami », répondit-il, « c’est avec la plus grande satisfaction que je l’ai fui, comme délivré d’un maître rageur et sauvage ». Il me parut bien dire alors, et non moins aujourd’hui. De toutes façons, en effet, à l’égard des sens, la vieillesse apporte beaucoup de paix et de liberté. Car, lorsque les désirs se calment et se détendent, le mot de Sophocle se réalise pleinement : on est délivré de maîtres innombrables et furieux. Quant aux regrets, aux ennuis domestiques, ils n’ont qu’une cause, Socrate, non pas la vieillesse, mais le caractère des hommes. S’ils sont rangés et d’humeur facile, la vieillesse leur est modérément pénible. Sinon, et vieillesse et jeunesse, ô Socrate, leur sont ensemble difficiles.
(édition Garnier-Flammarion, page 77)

Ces mots, évidemment, donnent à penser. Passons vite sur l’opinion selon laquelle il serait plus intéressant de parler aux vieillards qu’aux non-vieillards en vertu de ce qu’ils pourraient nous renseigner sur la nature du chemin que nous allons suivre tout au long de la vie, sera-t-il âpre ou sera-t-il aisé? Cette opinion est-elle si assurée de nos jours tant elle va de pair avec la croyance en la stabilité du monde dans le temps ? Pour nos deux rhéteurs, il va sans doute de soi que le chemin suivi par leurs descendants s’effectuera dans un même monde que celui qu’ils ont connu, hypothèse que nous ne pouvons plus formuler aujourd’hui : nos petits-enfants ne rencontreront vraisemblablement pas les mêmes soucis, les mêmes problèmes, les mêmes joies – aussi – que ceux que nous avons connus. Le futur risque d’être en complète rupture avec notre présent et, encore plus, avec notre passé. C’est donc moins des conseils des plus âgés dont ils ont besoin que de leurs encouragements à y aller voir par eux-mêmes, à imaginer des solutions pour le futur.
Mais la suite du dialogue, que signifie-t-elle ? qu’avec l’âge, s’estompe l’urgence du désir, ce qu’on ne saurait nier, et que celui-ci est un tyran furieux dont le lent déclin de notre libido finirait par nous libérer. Et c’est ce que Socrate nomme « paix et liberté », ce dont aujourd’hui il nous est difficile de nous satisfaire tant nous sommes, il est vrai, attachés à une forme de jeunisme qui voudrait que, toute notre vie, nous soyons habités par le même désir (comme si, finalement, nous croyions davantage en la stabilité de notre forme interne qu’à celle du monde externe). Indépendamment des considérations de « jeunisme », on notera que ni Socrate ni Sophocle – à ce que nous en dit Céphale – n’envisage le fait que l’amour d’une femme puisse durer plus longtemps que ce qu’ils en ont l’idée. Or, c’est parce que nous savons cela, aujourd’hui, que nous sommes agacés du geste de Sophocle qui veut faire taire ceux qui l’apostrophent sur ce sujet. Sans compter qu’il ne conçoit l’amour que comme « possession d’une femme », ce qui est très restrictif.
C’est la fin, la conclusion de ce passage qui devrait le plus emporter nos suffrages. Oui, bien sûr, ce n’est pas la vieillesse qui est cause (ou seule cause?) de nos malheurs liés à l’âge mais ce que Socrate nomme « le caractère des hommes », autrement dit la manière dont nous menons notre vie, la façon dont, tout au long de celle-ci, nous avons tenté d’accroître notre « quantité d’être », notre identification aux autres, notre désir d’être en phase avec la vie qui nous entoure. « Comme on fait son lit, on se couche » dit la sagesse populaire. On peut y voir la preuve que si les souffrances de la vieillesse sont, pour certains, moins lourdes à supporter, c’est parce qu’il leur reste toujours ce peu de joie et de désir qui leur fait paraître la vie belle alors même qu’ils en approchent de la fin. Auquel cas nous ne serions jamais libérés de cette « folie »…

Ceci me rappelle les écrits de vieillesse de Kenzaburo Oé (où en est-il aujourd’hui, lui qui doit atteindre les 84 ans et dont nous n’avons pas vu de nouvelle publication depuis longtemps?) et les citations qu’il y fait de T. S. Eliot, qui sont aux antipodes de Platon.
Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie a écrit Eliot.
Là est le fondement de la réflexion de l’écrivain japonais dans Adieu, mon livre ! (lire ici) Pour Oé, contrairement à la sagesse antique, il n’y a ni répit ni repos pour le vieillard qui, informé qu’il est – à l’âge qu’il a atteint, nul ne saurait le taxer d’ignorance – doit utiliser ses dernières forces à indiquer le risque qui vient, quitte à se réfugier dans un projet fou. La grande différence par rapport à la situation où se meut Socrate, c’est qu’aujourd’hui nous savons – plus ou moins confusément, certes – que l’homme est destiné à disparaître, et que la seule attitude « raisonnable » est de continuer à être assez fou pour espérer une inflexion du cours du temps.
Vladimir dit que vous aimez citer une phrase d’un Français d’autrefois, mentionné dans un ouvrage du professeur Musumi : L’homme est condamné à disparaître. Soit. Mais il disparaîtra en résistant.

Oé Kenzaburo aura passé sa vie à lutter, tentant de mobiliser ses compatriotes contre la vraie folie, celle qui aura consisté à exploiter le nucléaire – et qui plus est, dans des conditions de risque sismique épouvantable – ou bien à partir dans des courses aux armements sans fin (projet relancé par l’actuel premier ministre japonais Shinzo Abe). A lui tout seul, il dément ceux qui, en Occident, voient dans la population japonaise uniquement des gens passifs et soumis à l’ordre et au conformisme. On lira ceci dans sa notice wikipedia : « en 2012, il présente au Premier Ministre japonais une pétition de plus de 7 millions de signataires pour l’abandon de l’énergie nucléaire ». Sept millions… on croit rêver. Et arrivé au bout de son âge, il continue à lutter encore, quitte à passer pour un vieux fou. Dans Adieu, mon livre, son alter ego projette une explosion symbolique dans un immeuble de Tokyo dans le but de réveiller les consciences, malheureusement les choses ne se passent pas comme il l’aurait voulu. Il échappe aux conséquences de son acte mais il y a suffisamment de quoi susciter des doutes sur l’équilibre mental du vieillard. Et pourtant lui arguera que plus encore que lui, c’est le monde autour qui est dérangé.
On me dira peut-être que Socrate buvant la ciguë est dans la ligne du vieillard de Oé, et qu’en somme, il n’y aurait pas de contradiction profonde entre ces premiers échanges dialogiques de La République et les considérations de l’écrivain japonais (ou d’Eliot) quand on connaît la suite des événements. Certes, mais cette idée de la vieillesse en liaison avec l’intransigeance jusqu’à la folie n’est pas thématisée comme telle chez Platon (en tout cas pas dans La République).
Il y a une idée « moderne » de la vieillesse que l’on ne peut trouver chez Platon, celle qui rend possible cette autre idée : on luttera contre la vieillesse, que l’on trouve à l’œuvre – heureusement si l’on se place du point de vue de la santé publique – chez beaucoup d’entre nous. On luttera contre elle en continuant (qui est une façon de résister) : continuer à vivre certes, mais plus particulièrement continuer à aimer, continuer à lire, continuer à peindre, continuer à aller au théâtre, au concert au cinéma… et continuer à voyager quand bien même la tendance générale serait à restreindre cette dernière activité au nom de l’écologie, laquelle dévoilerait un aspect bien mortifère, quand, au contraire, elle devrait se présenter comme poussant au maintien de la vie.
Une partie de mon propos est ici, on l’a compris, d’opposer deux tendances qui se font jour dans l’épistémé contemporaine, l’une qui vise à restreindre nos activités au nom de l’écologie devenue valeur sans partage quitte à limiter les ressources de chaque individu dans son propre accomplissement, et l’autre qui prend le flambeau de la lutte contre la vieillesse, devenue inévitable et tout aussi salvatrice dans un monde où l’espérance de vie heureusement s’allonge et fait de la Terre un lieu qui héberge un nombre croissant de vieillards. Doit-on résumer cela en une contradiction entre vie de l’espèce et vie de chacun de ses membres ? Cela ne serait évidemment pas impossible… ouvrant pour chacun la nécessité de faire un choix cornélien.
La grandeur des textes est autant dans ce qu’ils ne disent pas (et qu’ils nous forcent à dire) que dans ce qu’ils disent.


Je n’en raconte pas davantage, il faut lire ce livre pour savoir, et pour faire aussi une expérience assez unique. On dit que McCormack est dans la lignée de Joyce et de Beckett, c’est sans doute vrai à cause notamment de la précision qu’il met à rapporter les moindres détails d’une vie, à analyser le quotidien, revenir en arrière quand c’est nécessaire jusqu’au coup de théâtre de la fin et à des pages hallucinantes dans l’expression de la douleur physique.
une émission de radio que j’avais entendue, un certain temps auparavant, un groupe d’experts discutait de l’avenir de ces éoliennes, évaluant leur impact environnemental au regard de leur efficacité énergétique, la parole passant de ceux qui y étaient défavorables à ceux qui les appelaient de leurs vœux, mais la discussion n’avançait pas vraiment, jusqu’à ce que la parole soit donnée aux auditeurs qui, dans leur immense majorité, reprenaient les uns après les autres ce qui avait été déjà dit, à l’exception d’une femme, dont la voix hésitante contrastait avec les intonations stridentes du débat, elle appelait pour dire qu’













Après un bon repos 




Sylvie Boivin est excellente. Elle a la même voix, la même physionomie du visage, les mêmes mouvements de lèvres quand elle exprime le doute ou le rejet, le même rire désarmant, la même bonté du regard, qui se mue de temps à autre en rouerie. On se souvient qu’à l’époque, Marguerite Duras sortait d’une cure de désintoxication. Bernard Pivot n’élude pas le sujet. Elle y répond calmement, dit ce que c’est l’alcoolisme, comment ça lui est venu, en sortant beaucoup à une certaine époque avec des hommes qui l’ont entraînée.



















Récemment, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre acheté il y a six ans, qui parlait de « l’homme neuronal, trente ans après », donc si nous rajoutons les six ans, c’est devenu l’homme neuronal trente-six après. Cela fait penser comme le note d’ailleurs Lionel Naccache dans son hommage, à Alexandre Dumas et à son Vingt ans après…




