Une bonne année de haïkus à chacun.e!

Kerouac et le haïku, ed. des Lisières, 2018

Voici un autre de ces petits livres magnifiques (si joliment illustrés) édités par Les Lisières, c’est-à-dire Maud Leroy, un livre écrit par Bertrand Agostini et Christiane Pajotin, illustré par Jean-Yves Roy : Jack Kerouac et le haïku (itinéraire dans l’errance). On connaît beaucoup Kerouac par son premier chef d’oeuvre, On the road, bréviaire des voyageurs, des transhumants, écrit sur des bouts de papier à calligraphie japonaise collés bout à bout, mais son oeuvre ne se limite pas à ce tour de force, il a écrit d’autres romans et en particulier en 1958 ce récit : Les clochards célestes, où il raconte son compagnonnage avec cet autre poète de la Beat Generation, Gary Snyder connu, lui, pour le rôle qu’il a joué dans la propagation du bouddhisme zen en Occident. (I remember San Francisco, near the City Lights bookshop with all these streets named after famous poets : Gary Snyder, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Lewis Ferlinghetti…) Au cours de cette période, Kerouac écrivit de très nombreux haïkus dont ce génial petit livre nous livre des aperçus. Le haïku…

Avec la fulgurance de l’éclair et l’intensité du feu, nous percevrons comme une présence : nous éprouverons le sentiment très vif d’une existence (celle de la lumière, la nôtre). Cette vivacité exceptionnelle alertera en nous, un bref instant, un point sensible – que certains appellent conscience. (Haïku : la croisée des chemins avec Kerouac, p. 7)

Quelques exemples (tirés de Haïku, Fayard, 1978 : une anthologie des classiques) :

Mon âme
plonge dans l’eau et ressort
avec le cormoran

(Onitsura)

ou bien :

Les montagnes lointaines
se reflètent dans les prunelles
de la libellule

(Issa)

et encore :

Le serpent s’esquiva
mais le regard qu’il me lança
resta dans l’herbe

(Kyoshi)

Pour ce dernier, Bertrand Agostini dit : « comment mieux traduire la persistance d’une impression de haine dans l’esprit de celui qui en est victime ? Comment mieux percevoir la nécessité du détachement surtout lorsque l’on est blessé ? ».

Sur Kerouac plus précisément, les auteurs mettent en lumière son sens de l’errance et de l’incertain. Le voyage en tant que déambulation, voyage pour lui-même, afin que rien ne reste statique, enkylosé, que rien ne soit statufié. Que tout demeure dans la fluidité de l’éphémère.

Beau titre en apparence que Les clochards célestes mais il ne correspond à rien en regard du titre original : The Dharma bums, car « bums » ne correspond pas au français « clochard » (celui-ci trop dévalorisant) et « céleste » n’a rien à voir avec Dharma. Le titre anglais, donc, fait avant tout référence à l’errance zen, au bouddhisme.

Gary Snyder au temps de sa jeunesse

Il faut dire qu’en ce temps-là (années 58 – 68), la promesse était belle, Gary Snyder écrivait qu’il « entrevoyait la grande révolution des sacs au dos » :

Des milliers, des millions de jeunes américains, bouclant leur sac et prenant la route, escaladant les montagnes pour prier, faisant rire les enfants, réjouissant les vieux, rendant heureuses les jeunes filles, et plus heureuses encore les vieilles, tous transformés en Fous du Zen, lancés de par le monde pour écrire des poèmes inspirés, sans rimes ni raison, pratiquant la bonté, donnant l’image de la liberté par leurs actes imprévus, à tous les hommes et même à tous les êtres vivants (Les clochards célestes, p. 150, cité dans Jack Kerouac et le haïku, pp 18-19)

Nous en sommes loin aujourd’hui… Louons les auteurs de ce petit livre dans leur tentative (désespérée?) de redonner aux lecteurs le goût de l’errance légère, loin des autoroutes et des jouets manufacturés, des quatre-quatre diesel et des grandes bouffes prétendument exotiques. (Comme le dit une certaine Albertine, qui tint une petite librairie à Nyons (une relation que j’ai via Facebook) : « je n’ai aucune revendication liées à l’essence et dérivés, ni à la mise en avant du pouvoir d’achat. Je comprends, mais ne souscris point ,-) Maintenant si on invite à consommer, cultiver différemment, privilégier l’être, l’âme « en libre circulation » comme première intention, là c’est autre chose ». Ô combien je suis d’accord avec elle…

Mais pour en revenir à Kerouac, il y a chez lui plusieurs lignes d’inspiration, la première est naturelle, il s’agit de s’imprégner des éléments de la nature, le vent, la pluie, le tonnerre pour mieux s’oublier soi-même, faire en sorte que le moi se dissolve dans le non-agir (les auteurs de cette monographie soulignent le lien entre le zen et la philosophie de Lao Tseu), laisser tomber l’idée que nous pourrions avoir une action efficace sur les éléments : mieux vaut se laisser porter par eux (dans les Anges de la désolation, un autre de ses romans, Kerouac parle du « Ne rien faire » – wu wei – comme d’un mode de vie en soi « plus beau que n’importe quel autre, une sorte de ferveur monacale au beau milieu de ceux qui, éperdument et frénétiquement, recherchent l’action dans ce monde ou n’importe quel autre monde « moderne » »). Cependant nous vivons au contact des autres humains, nous sommes dans des villes parce que la nécessité de trouver du travail pour notre subsistance nous y a attiré, nous subissons le quotidien, et cela doit se faire sans regret, sans remord, nous devons vivre aussi là-dedans et trouver la grâce aussi bien dans de minuscules aspects du quotidien que dans les grands moments de notre exposition aux éléments naturels. C’est là une deuxième ligne d’inspiration pour Kerouac. On y trouve des haïkus qui nous laissent pantois, où l’on pourrait dire qu’en apparence rien de « poétique » n’habite, si on entend par là une variété de l’étrange ou de l’extraordinaire (comme c’est trop souvent le cas) :

The postman is late
– The toilet window
Is shining

(Le facteur est en retard
– La fenêtre des toilettes
Brille)

ou bien

Crossing the football field,
coming home from work,
The lonely businessman

(Traversant le terrain de football,
de retour du travail,
L’homme d’affaire solitaire)

Les auteurs commentent : « Le haïku supprime toute échelle de valeur entre les choses et les êtres. Ainsi, après avoir été décrits dans leur singularité, le terrain de football et l’homme d’affaires se fondent dans une globalité indifférenciée ».

On pourrait ajouter aussi que le haïku voit au même niveau le discours philosophique savant et le récit anodin ou la plaisanterie sans prétention autre que faire rire. Que ce soit Badiou qui tire d’une haute construction mathématique l’idée que le Vide est l’essence de l’Être ou qu’on la tire nous-mêmes du constat de l’insignifiance des choses, c’est la même idée qui nous vient en tête, prise seulement sous des angles différents (mais tous les angles sont importants, valent le coup d’être connus).

Le petit livre édité par les Editions des Lisières est beau, tient bien en main. Comme toujours chez ces éditions, la typographie est parfaite et la disposition des paragraphes et des notes originale (ainsi on n’a pas à courir en fin de volume pour trouver le contenu d’une note, celui-ci est dans la marge, à hauteur du mot commenté), les auteurs nous conduisent à une réflexion importante et on doit les remercier (en dépit d’un ton quelquefois un peu trop didactique, scolaire, pourquoi vouloir se parer d’un savoir érudit portant aussi bien sur Deleuze que sur Heidegger, ce qui, à mon avis, est parfaitement inutile dans le contexte). Ils nous montrent que le haïku, dans sa forme générale, tente de nous arracher à l’emprise du jugement, de la conscience de soi qui, sans cesse, nous installe dans une position critique vis-à-vis des choses et des êtres. Il nous dit qu’il faut essayer d’être en deça des visées conceptuelles, là où n’existe parfois encore que l’inconsistant informulé des choses. Surtout, il nous ouvre sur un espace de méditation car c’est de l’apparente contradiction des termes que naît la surprise, l’éveil (le satori?).

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

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Un commentaire pour Une bonne année de haïkus à chacun.e!

  1. Girard dit :

    Merci pour ces » trouvailles » et ta curiosité des belles choses en particulier littéraires.On ne s’arrête pas suffisamment devant la belle facture parce que l’on ne sait plus bien, peut être ou réside le beau.

    J'aime

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