Philip Roth – Pastorale américaine : réalité et fiction

J’ai lu ce livre pendant un trek himalayen, j’avais à chaque étape, en fin d’après-midi, alors que la brume s’était étalée sur le refuge où nous nous étions arrêtés, et qu’il faisait froid, tout loisir de lire, engoncé dans mon duvet, attendant l’heure de la soupe. La texture épaisse du roman était comme une forêt tiède et enveloppante qu’il fallait défricher à coups de machette. Ce travail de défrichement c’est l’analyse d’un livre lorsqu’on avance pas à pas sans jamais sauter aucun passage. Qu’est-ce qui nous intéresse tellement dans Pastorale américaine ?

Première partie : le paradis de la mémoire.

Nathan Zuckerman, le narrateur, relate son enfance au sein du quartier juif de Newark, dans les années trente et quarante, avec ses parents, frères et soeurs, son père exerçant le métier de pédicure. Il avait une admiration sans borne pour un garçon de son âge, bel athlète blond que pour cela l’on appelait « le Suédois ». Sportif extraordinaire, Seymour Levov (son vrai nom) réalisait sans cesse des exploits au base-ball et au football américain. Etait adulé des élèves, garçons et filles. Avait un frère, Jerry, beaucoup moins séduisant, au corps plutôt chétif, avec qui Nathan faisait des parties de ping pong que Jerry gagnait toujours. En ce temps-là, Jerry n’avait guère de succès auprès des filles. Les parents Levov étaient gantiers. Au départ tanneurs – un métier terrible, puant et salissant – ils avaient fini par acheter une usine sur laquelle le père Levov régnait sans partage. Toute la famille Levov était dans l’art de coudre les peaux, jusqu’à Jerry qui, pour une fois qu’il pouvait attacher à lui une gamine de son âge, avait voulu lui offrir un manteau fait de ses mains par assemblage de peaux. Hélas, il s’y était tellement mal pris que le manteau résultant s’était avéré cartonneux et mal-odorant, au point que la fille convoitée, en le recevant, était tombée dans les pommes… Trente-six ans après, Nathan rencontre Seymour par hasard, se ressent flatté d’être reconnu par son ex-idole, laquelle, de plus, lui décerne le titre flatteur de Skip la Sauterelle… et sera encore plus étonné de recevoir une missive du Suédois lui disant qu’il avait des choses à lui dire et qu’il souhaitait rédiger un hommage posthume à son père. Nathan se rend au rendez-vous dans un petit restaurant italien de Manhattan, Chez Vincent. Seymour, toutefois, ne lui dit rien, ne faisant que vanter ses trois fils et donner l’impression qu’il a pleinement réussi sa vie, au point que Nathan se demande s’il a bien toute sa raison.

On revient alors sur Nathan, ses soixante-deux ans et ses problèmes de prostate (voilà quelque chose de récurrent dans l’œuvre de la fin de vie de Roth). Depuis son opération, Zuckerman est resté impuissant et incontinent, s’est réfugié loin de tout dans un recoin perdu du Massachussetts, près de la petite ville universitaire d’Athena. Il ne se déplace guère qu’à l’occasion de fêtes où il est invité, lui, le glorieux écrivain, à faire de petits discours, comme cette fois où il va fêter les 45 ans de sa bande de copains du lycée. Le discours qu’il avait préparé était trop sérieux, alors il a improvisé. Tous ses ex-amis se sont présentés à lui, tous fiers de leurs enfants et petits-enfants (alors que lui n’a jamais eu d’enfants), et il est tombé sur Jerry Levov. Jerry est devenu un brillant chirurgien, s’est marié quatre fois, il apprend à Nathan que Seymour est mort… quelques jours après leur entrevue au restaurant Chez Vincent, d’un cancer de la prostate. Et il apprend davantage encore : que le drame du Suédois, c’était sa fille, Merry, qui, dans les années soixante, a viré terroriste, faisant exploser une bombe à la petite poste du village où ils habitaient tous, dans le New Jersey, tuant ainsi une personne, un médecin qui passait par là. Soi-disant pour attirer le regard de l’Amérique sur les horreurs de la Guerre du Vietnam. La vie du Suédois en a été bouleversée. Voilà ce que vraisemblablement Seymour Levov voulait raconter à Nathan Zuckerman au cours de ce repas de midi à Manhattan.

Les mois qui suivirent, je pensais au Suédois six heures, huit heures et jusqu’à dix heures d’affilée parfois. J’échangeai ma solitude contre la sienne, je me mis dans la peau de cet homme aux antipodes de moi, je m’immergeai en lui, jour et nuit, je tentai de prendre la mesure de quelqu’un d’apparemment creux, innocent, simple, de repérer l’itinéraire de son effondrement, je fis de lui, le temps passant, la figure centrale de ma vie. (p. 110)

Donc, à partir de là, ce n’est pas l’histoire du Suédois que nous suivrons, mais celle que lui invente le narrateur.

Cette introduction me fascine du point de vue de la technique romanesque : comment un narrateur justifie-t-il le fait qu’il sache tout de ses personnages ? Souvent (c’est le cas chez Roth, par exemple dans « J’ai épousé un communiste ») il connaît les choses par le récit que lui en fait l’un des personnages. Ici, ce n’est pas le cas puisque le Suédois est mort et qu’il ne pourra jamais lui « dire la vérité », alors Roth invente ce stratagème : faire que le narrateur se fonde avec le personnage principal au point de ne faire plus qu’un avec lui. Nous ne connaissons pas Seymour Levov, nous ne connaissons que l’image qu’en a Nathan Zuckerman, et cela suffit à faire un roman extraordinaire de vérité et de puissance… jusqu’à la fin, où Nathan nous laisse sur notre faim : comment pourrait-il nous délivrer le secret de cette fille détruite par ses actes et qui, dans son désastre interne, à entraîné toute une famille dans une faillite où se lit le drame d’un pays tout entier ? On doit toujours garder ceci en mémoire au cours de la lecture : ce que nous lisons n’est pas la « vraie » histoire. La dite « vraie histoire », nous ne la saurons jamais. C’est un rêve, un fantasme. Mais est-il d’autres cas ? Je veux dire est-il des cas où l’histoire que l’on nous conte est « vraie » ? Comment le savoir ? En procédant de la sorte, Philip Roth nous entraîne dans une interrogation sur la soi-disant opposition entre fiction et réalité. La réalité est fiction de bout en bout.

Au projet de montrer ainsi une phase de catastrophe pour l’Amérique, se mêle bien entendu chez Roth, comme dans tous ses romans, la réflexion sur le problème de l’intégration, ici celle, en apparence remarquable, de familles juives au sein de la société américaine. On est toutefois dans l’indécision (comme dans d’autres romans, tel La tache) à propos de cette intégration, est-elle une réussite irréprochable due au talent des membres de la communauté juive à se conformer aux règles de la majorité blanche et protestante ? Ou bien est-elle au contraire pleine de failles qui, au dernier moment, peuvent se ré-ouvrir, montrant en fin de compte que le travail est toujours à refaire ? Cette interrogation est une raison de plus pour le narrateur de se fondre avec le personnage principal, qui devient son reflet en dépit de tout ce qui les oppose.

Je dissipai l’aura du dîner Chez Vincent, où je m’étais empressé de conclure étourdiment que tout était aussi simple qu’il y paraissait, et je fis monter sur scène le jeune homme que nous allions tous suivre en Amérique, notre chef de file sur la voie de l’intégration, qui se sentait ici chez lui à la manière même des wasps, qui était américain sans se forcer : non pas parce que c’était le Juif qui trouve un vaccin, le Juif de la Cour Suprême, le plus brillant, le plus éminent ou le plus fort, mais au contraire en vertu de son isomorphisme avec le monde wasp où il trouvait sa place par sa banalité, son naturel, son côté américain moyen. Sur les accords sirupeux de Dream, je m’arrachai moi-même à la fête des retrouvailles et je me mis à rêver. Je rêvai une chronique réaliste. J’entrepris de jeter les yeux sur sa vie ; non pas sa vie de dieu ou de demi-dieu dont les triomphes nous faisaient exulter gamins, mais sa vie d’homme aussi vulnérable qu’un autre. C’est ainsi que sans savoir pourquoi – or voici que, comme on dirait ailleurs – je le trouvai à Deal, New-Jersey, dans la villa de bord de mer, l ‘été des onze ans de sa fille, du temps qu’elle ne décollait pas de ses genoux.(p . 131)

Ainsi, Zuckerman invente la scène qui a lieu dans une ville de bord de mer, à Deal dans le New-Jersey, où, Merry, enfant qui souffre de bégaiement est décrite comme amoureuse du père, jusqu’à lui mendier un baiser sur la bouche, ce dont Seymour ressentira la culpabilité toute sa vie. Il la traînera alors chez tous les psychologues, jusqu’à en trouver une qui fait remplir à la gamine un « cahier de bégaiement » où elle doit noter tous les cas qui déclenchent en elle ce symptôme. C’est à ce moment que commence la révolte, précédée par le visionnage à la télévision de ces moines bouddhistes qui s’immolaient au Sud-Vietnam. A partir de 16 ans, elle fréquentera des « amis bizarres », commencera à passer ses week-ends à New York sans qu’on sache vraiment ce qu’elle y fait. Le père obtiendra au moins, comme concession, qu’elle veuille bien dormir chez les Umanoff, un couple d’universitaires, ce qui n’aura lieu, finalement, qu’une seule fois. Puis revient sans s’expliquer vivre à Old Rimrick, là où la famille s’est installée, dans une maison solide qui était le rêve de Seymour lors de son mariage avec celle qui fut Miss New-Jersey.

American pastoral, photo du film qu’en a tiré Ewan Mc Gregor

Comment ne pas être ému du drame de l’adolescence. Confrontation souvent brutale du monde de l’enfance, tout empreint d’amour, de douceur et de gestes d’empathie, avec une réalité qui éclate autour de soi, moment de prise de conscience douloureuse, parfois éclairs de lucidité, dévoilement de vérités cachées (on en apprendra beaucoup lors de la troisième partie). Si l’enfant n’est pas, à ce moment, doté d’une armure le rendant apte à survivre à toutes les turpitudes qui se révèlent à lui, sous la forme de croyances stables, d’intérêts dans des apprentissages, d’admirations (ici, la littérature a son rôle bien entendu), alors il peut à chaque instant basculer dans la négation de tout ce qui a précédé jusque là. Et c’est bien ce qui arrive à la jeune Merry.

La deuxième partie sera donc La chute. Qui culminera dans ce passage hallucinant où, finalement, en 1973 (onze ans après les faits) le père « retrouve » sa fille. Il ne la retrouve évidemment pas en réalité : comment pourrait-il la reconnaître sous la forme de ce squelette ambulant qui tient en permanence un voile jamais lavé devant sa bouche et qui vit dans un recoin d’immeuble abandonné près de la gare de Newark (nous sommes bien après les émeutes qui ont ruiné cette ville, ont contraint les usines à fermer et, parmi elles, la ganterie de la famille Levov, qui n’existe plus qu’à Porto-Rico), il la reconnaît si peu qu’à un moment il doute que ce soit elle et que dans un moment de rage il se rue sur elle et veut lui ôter ce voile sur la bouche et se rend compte alors que cette odeur putride qu’il sent autour de lui depuis qu’ils sont en ce lieu, vient d’elle, de cette bouche d’horreur qui, parfois, se nourrit de sa propre merde.

La troisième partie devrait être la « clé » comme il est d’usage dans les romans classiques. De fait, elle se déroule au cours d’une seule journée, et c’est un tour de force pour le romancier. Après le « paradis de la mémoire », voici le paradis perdu. Ce ne sera pas à proprement parler une « clé » puisque à la toute fin bien des mystères demeureront, nous ne saurons jamais ce qu’il advient de Merry, nous ne saurons pas vraiment ce qu’a été la vie de Seymour entre cette journée fatidique et le jour de sa mort. Que voulait-il dire finalement au narrateur lors de cette rencontre Chez Vincent ? Néanmoins, ce sera une clé car s’y révéleront les côtés obscurs des personnages centraux… Au point que l’on se demande si une seule journée dans la vie d’un homme peut être à ce point capitale. Cette journée a commencé avec la rencontre avec Merry (convertie au jaïnisme etc.). Quand Seymour rentre à la maison, il a à affronter les parents et amis (qui ne sont évidemment pas au courant de l’entrevue) réunis pour un barbecue estival dans le jardin de la maison d’Old Rimrick. Sont présents les Orcutt (un architecte un peu pédant et sa femme sombrée dans l’alcoolisme), les Salzmann (elle orthophoniste qui eut à soigner Merry, et son mari, aimable docteur à l’écoute de tous ses patients), les Umanoff (les universitaires ayant hébergé Merry) et les parents Levov, outre bien sûr Dawn, l’épouse de Seymour dont la légende (le récit officiel) veut qu’elle n’ait postulé à des titres de reine de beauté que pour subvenir aux frais d’études de son jeune frère, et qui, une fois mariée avec le Suédois, a voulu meubler son temps en faisant de l’élevage (souvenirs de scènes bucoliques où Dawn emmenait la petite Merry, neuf ans, soigner les bovidés à une époque où l’enfant vivait à l’unisson de sa famille). C’est à Orcutt que les Levov ont demandé de faire les plans de leur future maison puisque entre temps, le souci et l’amertume ont fini par dégoûter le couple de la maison actuelle. Temps où Seymour pensait encore que les choses auraient une chance de s’arranger, il avait soutenu le projet de Dawn de se refaire le visage à grands frais chez un chirurgien de Genève, des fois que le ravalement d’une façade aurait pu valoir aussi pour l’intérieur… mais en cet après-midi, ce qu’il voit au travers de la vitre de la véranda donnant sur la cuisine le plonge dans la stupeur : sa propre femme, Dawn, se faisant sodomiser par le vil Orcutt… Le château imaginaire s’effondre : ainsi cette maison moderne à venir, Dawn ne prévoyait-elle pas de l’habiter avec son amant plutôt qu’avec son mari ? Elle n’était pas si innocente… Mais lui, Seymour l’est-il tellement ? Après tout, lui-même a eu une maîtresse peu de temps après l’événement dévastateur et cette maîtresse n’était autre que Sheila Salzmann, l’orthophoniste, dont il vient d’apprendre par la bouche de sa fille que c’est chez elle que celle-ci s’est réfugiée après le drame alors que Sheila ne lui a jamais rien dit à ce sujet ! Sheila, la femme froide à qui il vient demander des comptes et qui ne peut un seul instant envisager qu’en protégeant Merry elle ne l’a en réalité que poussé vers d’autres gestes criminels : trois personnes tuées au cours d’attentats dans les années soixante, et qui suspecte Seymour de ne lui révéler cela que « pour lui faire du mal »…

Dur bilan :

Sa fille était une meurtrière démente, cachée sur le sol d’une chambre à Newark, sa femme avait un amant qui l’enfilait par derrière contre l’évier de la cuisine, son ex-maîtresse avait sciemment attiré le désastre sur sa maison, et lui, il essayait d’apaiser son père avec des : « d’un côté bien sûr, mais par ailleurs »… (p. 490)

Dawn, sous les traits de l’actrice Jennifer Connolly

On a souvent traité Roth de misogyne car les femmes chez lui auraient plutôt le mauvais rôle. Il ne sert à rien de le cacher : c’est vrai. Ce qui, bien sûr, n’enlève rien à la maîtrise romanesque, mais quand même… il y a là un parti pris gênant. Car si l’on songe à toutes ces femmes, en particulier Sheila Salzmann et Dawn, sa propre épouse, elles n’inspirent guère la compassion, décrites qu’elles sont en femmes froides et calculatrices, ce qui, du point de vue du lecteur, est très injuste : Seymour a, dans la narration de Nathan Zuckerman, un sacré traitement de faveur ! (pas étonnant compte tenu de cette osmose entre les deux). Or un autre point de vue pourrait tout aussi bien faire ressortir ses propres propensions au calcul. Il est ainsi bien prompt par exemple à se donner des excuses pour sa liaison (certes momentanée) avec Sheila Salzmann et ne fait qu’évoquer sur un ton badin son projet d’alors qui n’était rien d’autre que larguer sa femme pour aller vivre avec l’orthophoniste à Porto-Rico ! Il est connu que Roth avait quelques comptes à régler avec les femmes, qui, à ses yeux, n’avaient pas toujours été tendres avec lui.

La fin ? Le lecteur attend… attend le dénouement final en forme d’apothéose, pourquoi ne pas imaginer que Merry surgisse au milieu de la fête ? Même Seymour y croit, lorsqu’il entend un cri d’horreur poussé par son père du fond de la cuisine où celui-ci s’est réfugié pour tenir compagnie à madame Orcutt, imbibée d’alcool. Mais ce cri ne provient que de ce que la femme ivre a planté sa fourchette près de l’œil du vieux Levov… Nous n’en saurons pas plus, juste la sentence finale de l’auteur qui tombe comme un défi glaçant :

Jamais ils ne s’en remettront. Tout est contre eux, tous les agents, tous les facteurs hostiles à leur mode de vie. Toutes les voix de l’extérieur qui condamnent leur vie sans appel !
Et qu’est-ce qu’on lui reproche, à leur vie ? Qu’on nous dise ce qu’il y a de moins répréhensible que la vie des Levov !

Philip Roth peu de temps avant sa mort

Pastorale américaine est l’un des grands romans du XXème siècle. Comme toujours chez Roth, il y a cette vision de l’histoire au travers du prisme d’une famille, d’un homme (Nathan Zuckerman) de façon à ce que les rayons réfractés explorent tous les coins et recoins d’un monde. Il faudrait aussi dans un compte-rendu de ce livre évoquer les passages extraordinaires où se trouve décrite une ville (Newark) ou une activité industrielle : longues pages où « le Suédois », encore propriétaire de la ganterie de Newark fait visiter à celle qu’il croit être une étudiante (mais s’avérera une « envoyée » de sa fille) toute la chaîne de montage d’un gant, décrivant avec lyrisme le travail de chaque employé…

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5 commentaires pour Philip Roth – Pastorale américaine : réalité et fiction

  1. « Il faudrait aussi, dans un compte rendu de ce livre, évoquer les passages extraordinaires où se trouve décrite une ville (Newark) ou une activité industrielle (…) » : on attend la suite… 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    Oui, on attend la suite. Je serais vaguement tentée de lire ce roman, en anglais, bien sûr.. mais la vie est trop courte.
    Ce qui me frappe en lisant votre compte rendu, c’est à quel point ce qui est cerné comme étant l’enjeu de l’intégration juive dans la société américaine pourrait être un grand mirage. Ce que décrit Roth pourrait très bien être le parcours d’une famille blanche wasp, tout compte fait. Si, si.
    Ce qui donne son poignant à cette… déchéance ? décadence ? (Roth a du le vivre comme ça, je crois…) est le contraste avec les idéaux.. passés de l’identité culturelle juive, en sachant que la fameuse « intégration » est un problème partout, et pas seulement aux U.S., et bien avant le moment où Roth écrit « Une pastorale américaine ».
    Je me demande si Roth connaissait les livres de Singer, « Le manoir », et « Le domaine », où Singer retrace la déchéance d’une famille juive, de structure patriarcale (attention, moi, je n’ai rien contre l’autorité paternelle…) mise à mal par la destruction de l’aristocratie polonaise au 19ème siècle…
    Ma lecture récente d’un livre de Pierre Grimal m’amène à faire l’hypothèse qu’il y a une tension considérable entre une structure familiale/sociale avec des personnes qui ne sont pas sédentaires, ou.. STABLES, dans une situation d’errance, et de « précarité », et une structure familiale/sociale de personnes implantées dans une cité.
    Dans ce contexte le mot « intégration » prend une autre tonalité, en sachant qu’historiquement, le peuple juif a été, précarité oblige ? un peuple très refermé sur lui-même… assez intolérant, fanatique, même. Le respect scrupuleux des règles diététiques rend impossible toute… intégration pour fréquenter quelqu’un à l’extérieur de la communauté pour manger, par exemple. (Les noms des personnes de la soirée d’anniversaire à la fin sont quasiment tous juifs, non ? Pas que ces personnes respectent la cacheroute, mais… Le livre de Singer entre dans un détail considérable sur les vexations considérables quand il s’agit de manger en dehors de chez soi, pour un Juif désirant respecter les règles… qui font partie de son identité de Juif.)
    Pour la misogynie… ah bon, Roth n’a pas le droit de dépeindre des femmes froides, calculatrices ?… Pourquoi ? Il n’y en aurait pas ?…

    Et puis, un mot personnel. Voilà des années que je constate avec une certaine frayeur, notre engouement pour construire l’Enfant Dieu, tout bon, tout innocent, tout… guimauve, comme si le fait de construire cet Enfant-Idole ne jouait pas le rôle de nous renvoyer… Adultes, à un statut de Tout mauvais, Tout corrompu… comme si le « réalisme » de ceux qui seraient « déniaisés » consistait dans le « fait » de voir un monde, et un Homme Tout mauvais.
    Tant de…méchante sentimentalité me consterne…
    Le moins qu’on puisse dire, est qu’elle ne nous agrandit pas, loin de là.

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    • alainlecomte dit :

      Ce que vous dites est intéressant. Il est vrai que le roman ne serait pas très différent si les personnages principaux n’était pas juifs (sauf Dawn et sa famille qui sont des descendants d’immigrés irlandais – j’ai oublié dans ce compte-rendu de traiter l’opposition entre les deux familles, l’une catholique, l’autre juive, comme une des causes possibles du naufrage de la fille). il se trouve que Roth est juif et qu’il ne parle que de ce qu’il connaît, à savoir la communauté juive et la ville de Newark. La particularité d’être juif ne fait qu’ajouter un ancrage de la famille. Vous posez la question de l’intégration des communautés juives, sûrement c’est un problème éternel (au moins depuis leur départ de Palestine). Il me semble cependant que des millions de Juifs non spécialement pratiquants ont fait des efforts désespérés d’intégration dans les sociétés d’accueil, parfois couronnés de succès, mais que ces efforts n’ont pas été reconnus comme tels et en tout cas ne leur ont pas évité de connaître le sort que l’on sait pendant la seconde guerre mondiale, d’où évidemment un retour vers les origines, dont on ne saurait les blâmer.
      Pour la misogynie (et non la mysoginie :-)) je ne conteste pas le droit de décrire des femmes froides et calculatrices, je conteste seulement le fait que le héros Seymour ait un traitement de faveur: sous son verni d’homme parfait, il a a été aussi hypocrite et calculateur que son épouse.
      Sur l’Enfant-Roi, nous sommes bien d’accord et ce roman justement explore bien les limites de cette conception de la famille. N’est-ce pas justement parce que l’enfant est choyé et mis à l’abri du monde réel que la rencontre avec ce dernier peut se révéler être traumatisante et conduire à une révolte « radicale »?

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      • Debra dit :

        Dernier paragraphe :
        J’attire votre attention sur le mot « réel »… parce que pour moi, il s’agit du nerf de la guerre. Il se trouve que la famille est bel et bien UNE INSTITUTION SOCIALE. Il est important de garder cela en vue. Elle n’est pas une institution sociale fixe et inamovible, une fois pour toutes. Comme toutes les institutions.. SOCIALES, elle bouge, au fur et à mesure que sa place se trouve redéfinie par rapport à d’autres institutions sociales, et que la place de ses membres se trouve redéfinie au sein de l’institution, et par rapport aux autres institutions sociales. La famille a la particularité d’être une institution sociale.. intermédiaire. Qui dit intermédiaire postule une structure ternaire, n’est-ce pas, et pas binaire.
        Donc… le monde… « réel » n’est pas plus (ou moins..) réel que l’institution familiale qui met en présence deux, ou plus, générations dans la nécessité de vivre ensemble EN RELATION, et avec la nécessité de déterminer ces relations, les unes par rapport aux autres.
        Si on postule une institution instituée comme forcément INTERIEURE qui DOIT être UNIQUEMENT BONNE, où les gens DOIVENT être TOUS GENTILS, les uns avec les autres, à l’INTERIEUR, on a tendance à séparer, à cliver, et rejeter dehors, à l’extérieur (comme Freud le faisait remarquer) un DEHORS qui est, en face, TOUT MAUVAIS, menaçant, où les gens.. DOIVENT ETRE ?? TOUS méchants, etc. (Il s’agit de faire disparaître la structure ternaire au profit d’une structure binaire.) Mais.. il ne s’agit pas d’une réalité… réelle, d’un monde « réel », il s’agit d’une réalité.. psychique que nous instaurons à partir de nos.. idées, et nos.. croyances, d’ailleurs.
        Comme quoi, l’ambivalence freudienne permet de comprendre ces enjeux ; la possibilité pour un être humain de reconnaître… qu’il peut être à la fois bon et mauvais, qu’il peut.. SE tromper, qu’il peut, lui, être capable d’actes incompréhensibles et… violents.
        Et Jacqueline de Romilly, avec ses analyses sur le théâtre grec, et la construction de la conscience moderne occidentale. On y voit qu’il est très difficile pour l’Homme d’admettre, reconnaître, sa nature ambivalente, polymorphe, ambiguë, et qu’en cas de tensions, de bouleversements sociaux importants, il a tendance à instituer un dehors hostile, par mouvement d’exclusion, en réduisant la structure ternaire à une opposition antagoniste binaire. Pour SE protéger, et se permettre de penser qu’il est TOUT BON.
        C’est très infantile, tout ça, mais comme nous gardons en nous précieusement le souvenir de notre enfance, source d’énergie, de possibilité de DESIRER, et bien.. dans le meilleur des cas, cela nous permet de vivre.

        Pour l’identité juive, c’est un problème qui m’est cher, et où j’ai beaucoup cogité.
        Il se trouve que la catastrophe de la deuxième guerre mondiale intervient en Europe au moment précis où l’intégration des communautés juives, surtout dans les sphères aisées, est.. plutôt réalisée. La catastrophe arrive au moment où l’identité juive, en tant qu’identité… DE PEUPLE JUIF DIFFERENCIE d’une identité nationale, s’effondre. Et comme le dit si bien Elisabeth de Fontenay, la deuxième guerre mondiale produit comme effet la ré-émergence de cette identité juive différenciée dans les esprits (on va laisser de côté, bien que cela soit capital, la fondation d’Israël, et l’ouverture de la possibilité d’une identité NATIONALE juive), en sachant que cette identité n’est pas une identité DE SOL, et pas une identité nationale, ce qui constitue… un énorme problème symbolique pour l’Homme, qui aime bien.. localiser et matérialiser. Et quand on ajoute le problème supplémentaire d’avoir affaire à une DOUBLE ALLEGEANCE, dans cette affaire, et bien, cela créé beaucoup de problèmes de symbolisation…

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