
Un festival, c’est un lieu où l’on cause, soit. C’est aussi un lieu où l’on vend, un lieu même peut-être fait pour cela. Michel Le Bris, fondateur du Festival des Etonnants Voyageurs, a beau tenir un vibrant discours au début de la manifestation, sous le chapiteau dénommé « Magic Mirrors I », disant que la littérature nous élève au-dessus de nous-mêmes, que, sans les mots, l’homme serait réduit à peu de choses, juste un consommateur peut-être, et que le livre n’est pas une marchandise, tout, autour de lui, tend à dire le contraire : l’énormité de ce festival, le grésillement permanent des lecteurs de cartes bleues, le brouhaha des salons, la fébrilité des allers et venues entre les stands de livres à vendre, stands des libraires, stands des éditeurs. Comme je demande si l’on peut trouver le livre du poète chinois Cai Shu, on me répond avec des étoiles dans les yeux : « il a tout vendu ! ». Et on vend tout et de tout en ces festivals où convivialité et consensus sont les maîtres-mots… On vend même de la poésie… vous vous rendez compte ? Yvon Le Men, le récent lauréat du prix Goncourt de la Poésie, en jouit sur scène, les poètes n’auront jamais tant attiré de monde dans les salles de spectacle…
Cela invite à une réflexion sur la fonction du livre et de la culture dans notre monde mercantile. On aimerait tant que la culture fasse UN avec la vie, que la littérature se passe d’intermédiaire, soit le TEXTE et la parole nus, surgis face à nous comme un commandement biblique, une injonction à lire sans commentaires et sans blabla. Sans doute est-ce un vœu pieux, un fantasme aussi vain que celui d’une pensée sans langage ou d’un langage sans grammaire. Le livre, pour arriver jusqu’à nous doit franchir des barrières, des flux monétaires, des queues d’acheteurs, il doit subir des commentaires désinvoltes, des mots blessants, des regards de biais, courir après le succès. Les prix littéraires. Ah ! Quel monde que celui des prix littéraires. Ce week-end, pendant que nous errions dans les allées du salon du livre de Saint-Malo, se décernait le prix du Livre Inter, il y eut une lauréate désignée dont on parla beaucoup le lendemain sur la radio nationale, mais les neuf autres sélectionnés, en a-t-on parlé ? La lauréate elle-même a-t-elle eu un mot pour ses rivaux ? Noter que dans le monde sportif, le moindre vainqueur d’étape a toujours un mot gentil pour ses équipiers, voire même ses adversaires. Les vagues d’écrivains se succèdent d’une année à l’autre sans que rarement le promu d’une année ait un regard vers ceux ou celles qui l’ont précédé, tout occupé qu’il (ou elle) est à vendre son produit.
Il me revient en mémoire les réflexions de Peter Sloterdijk, parlant à propos du livre de sa fonction de dressage, ou bien celles de Bourdieu voyant dans la culture essentiellement une recherche de distinction.
A quoi sert désormais, par exemple, la poésie ? Il faut qu’elle soit lisible (impératif n°1), il faut qu’elle soit gaie et fasse sourire, si ce n’est rire (impératif n°2), qu’il y ait toujours une chute, comme dans une histoire drôle (impératif n°3), et puis qu’elle ne soit pas « prise de tête », qu’elle parle de questions quotidiennes, qu’elle réunisse sous sa couverture le plus possible d’honnêtes gens qui pensent à peu près les mêmes choses. Où est la poésie-coup de poing, celle qui dérange, qui nous invite à sortir de nous-mêmes, celle qui tord la langue quand il en est besoin ? On l’a compris : il existe une littérature des bons sentiments qui prend le dessus dans ces manifestations tellement grandioses qu’on s’étonne qu’elles ne se terminent pas par des feux d’artifices. Noter comme l’expression est appropriée : un feu d’artifices.
Heureusement, nous aurons quelques écrivains et quelques évocations de vrais grands écrivains du siècle passé comme Soljénitsyne, sur qui Georges Nivat dira des mots forts, Pierre Haski présentera son documentaire saisissant sur Liu Xiaobo, prix Nobel de la Paix et surtout Ma Jian, le grand écrivain chinois en exil, prendra la parole pour secouer un peu notre torpeur. Le film sur Soljénitsyne (Alexandre Soljénitsyne, le combat d’un homme) réalisé par Pierre-André Boutang et Annie Chevallay, est une plongée dans le monde des idées et affrontements est-ouest des années soixante, on y voit les intellectuels français s’en prendre à l’auteur de l’Archipel du Goulag au nom d’une solidarité avec l’Union Soviétique. Max-Pol Fouchet, que je ne savais pas si philo-communiste, ira jusqu’à dire que Soljénitsyne est un écrivain académique, bien loin de Dostoïevski. Francis Cohen, intellectuel organique, dira perfidement qu’il dénonce ce qui se passe dans les camps alors qu’il est installé confortablement dans son appartement moscovite. Or, en réalité, ce prétendu «mauvais écrivain » doit déménager en permanence et est l’objet des tracasseries sans fin du régime et même d’une tentative d’assassinat. On est surpris de voir que ce ne sont pas tant les intellectuels du Parti (mis à part Francis Cohen, qu’on a oublié depuis) qui attaquent de toute part (car Aragon est discret et on sent que Pïerre Daix, bien vite, virera sa cuti) mais les sympathisants, les « compagnons de route », les Max-Pol Fouchet et les Jean-François Kahn qui cherchent à « bien se faire voir ». Le fondateur des Editeurs Réunis et de YMCA-Press, Nikita Struve (dont l’échoppe se situe en face de l’hôtel parisien que j’ai longtemps fréquenté) apparaît en pleine lumière dans son rôle actif de passeur de l’œuvre du grand maître. Des écrivains russes d’aujourd’hui rendent un vibrant hommage à celui qui, dès avant la guerre, avait entrepris de donner sa version de l’histoire de la Russie depuis 1914, dans La roue rouge. Georges Nivat met la pensée du Prix Nobel 1970 à sa juste place, l’éclairant des réflexions de Bergson sur la société ouverte par opposition aux sociétés closes incarnées par les notions de classe sociale et de lutte des classes (combien de couleuvres avons-nous avalées au nom de la lutte des classes et du mythe selon lequel à la toute fin de l’histoire, lorsque le prolétariat aurait enfin assumé sa mission et instauré sa dictature, nous vivrions dans l’harmonie de la société sans classes ! Il fallait un écrivain comme Soljénitsyne pour nous donner une autre vision de l’Histoire).
Dans la lignée des écrivains opposants aux régimes les plus durs, il fallait bien inscrire les chinois Liu Xiaobo et Ma Jian. Deux trajectoires différentes puisque le premier, voulant obstinément rester en son pays y est mort en prison en 2017 alors que le second vit aujourd’hui en exil à Londres. Je reviendrai un jour sur Liu Xiaobo, il y aurait tant à dire. Quant à Ma Jian, sa présence sur le plateau avait quelque chose d’irréel, comme si une légende s’incarnait. Je reviendrai sur lui dans mon prochain billet.

Catherine Poulain et André Bucher sur la scène du café littéraire
Tout festival de livres est heureusement l’occasion de croiser quelques écrivains que l’on aime bien, ainsi de Sorj Chalendon avec un air débonnaire dédicaçant ses livres tout en parlant des pratiques de guérisseur dans les campagnes françaises, qui m’annonce la parution de son prochain roman au mois d’août ayant pour sujet une forme de résistance particulière – mais je ne suis pas habilité à en dire plus – ou bien de Catherine Poulain, toujours timide et ayant du mal à s’exprimer oralement, dont le dernier livre provoque une immersion perturbante dans le milieu des saisonniers et des paumés de Provence. Ou bien d’André Bucher, tout surpris de nous retrouver si loin de notre base habituelle (il est vrai qu’en train, il nous avait fallu bien dix heures pour venir!)

Catherine Poulain

Paolo Cognetti
J’ai aimé Paolo Cognetti à ses débuts littéraires, j’aimais sa façon de raconter son isolement dans la montagne, ses descriptions des longues journées âpres passées dans les hauts pâturages alpins, à endurer la pluie en été, la neige en hiver, j’étais heureux de le rencontrer et je me réjouissais de l’entendre parler de sa découverte de l’Himalaya. Las, si la prestation orale était plutôt sympathique, l’accent mis sur les voyages horizontaux, autour des montagnes et dans les vallées de préférence aux ascensions vers les sommets, plutôt intéressant, le livre m’a semblé être un banal récit de voyage à la découverte du Dolpo, région tibétaine du Népal, après que d’autres en ont déjà parlé. Mais un jour, sûrement, je prendrai le temps de le lire en détails et… je serai sûrement ravi.
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Pour revenir au début, j’ai visionné une interview donnée par Michel Le Bris au cours de laquelle il énonçait sa « ligne » en termes assez vagues : il disait refuser certains écrivains, ceux qui sont mystérieusement appelés les partisans d’une « littérature pure » sans bien sûr qu’il ne donne un seul nom de ces écrivains mystérieux. Certains, disait-il, aimeraient venir, mais je les décourage en les prévenant qu’ils ne se sentiraient pas à l’aise… Voici bien de quoi nourrir l’interrogation. Force est de constater l’absence de nombreux écrivains actuels dans cette manifestation. P.O.L. est peu représenté, Minuit complètement absent. Seraient-ce les auteurs de ces maisons qui sont visés ? En veut-on à Echenoz, Toussaint, Viel, Amendros, Ravey ? Au-delà de ces auteurs actuels, on sent chez Le Bris une rancœur à l’égard « d’un certain courant » qui aurait dominé les lettres françaises au moment où le Festival fut fondé, il y a trente ans donc, ce courant qui voulait (sic) qu’on supprime du roman le sujet, l’histoire et je ne sais quoi encore, on devine là une caricature du « Nouveau roman », ainsi les Etonnants Voyageurs se seraient créés en réaction contre lui. Admettons que Robbe-Grillet ait été un peu radical et terroriste en son genre, qu’il fut même un peu formaliste, mais veut-on condamner Claude Simon ? Robert Pinget ? Marguerite Duras ? Michel Butor ? Nathalie Sarraute ? Si c’est cela, il faut le dire franchement. Nous saurons alors quel parti prendre et laisser aux quais de Saint-Malo non plus les flottes de la marine mais celles de la littérature marchande.
Ce livre-ci plaira-t-il aux critiques patentés dont j’ai cru observer dans le passé proche qu’ils tendaient un peu à mésestimer désormais Le Clézio au nom de ce qui serait, paraît-il à leurs yeux, un style devenu endormant voire un peu trop simple ? Ces « quinze causeries » me semblent, quant à moi, comme des paroles d’or (on se souvient du Chercheur d’or...) sorties d’un vieux sage qui a eu tout le temps d’une carrière littéraire (presque soixante ans) pour les élaborer et finalement les énoncer à l’occasion de nombreuses conférences faites en Chine dans ces dix dernières années. On notera cependant que le vieux sage n’évoque pas les sujets qui fâchent car ni la place Tian An Men ni l’ascension de M. Xi ne figureront dans ces pages, ni même les écrivains dissidents comme Ma Jian auquel il aura préféré Mo Yan. J’interpréterai cette attitude comme celle d’un sage qui, plutôt que de critiquer âprement l’inclination néfaste d’un régime préfère maintenir le dialogue et converser avec ceux et celles qui forment encore l’ossature d’une vie intellectuelle chinoise dont fait partie au premier chef son ami et traducteur Xu Jun, auteur de la préface. On aurait pourtant aimé que J. M. G. Le Clézio se promène un peu du côté du Tibet… Il y aurait rencontré une littérature et, s’il avait pu les approcher, des hommes et des femmes intègres qui se battent pour la survie de leur culture autant que le font ou l’ont fait « Aimé Césaire le Martiniquais, Raharimanana le Malgache, Rita Mestokosho l’Indienne Montagnaise du Québec, Soyinka le Nigérian, Déwé Gorodé la Kanake, Ananda Devi la Mauricienne, Scott Momaday l’Indien Kiowa du Nouveau-Mexique ou Sherman Alexie, le Sioux Lakota », tous cités dans ces conférences. A cette liste auraient pu s’ajouter Chogyam Trungpa, le poète de Mudra, Paden Gyatso, le moine, Jigme Doutche, le poète de Shabkar ou Thondrupgyal, l’auteur de la Fleur vaincue par le gel.























Une pièce de théâtre vraiment passionnante et actuelle, dans une mise en scène à la hauteur d’un texte et de ce dont il parle : notre situation contemporaine d’homme ou de femme d’après le nazisme, d’après la fondation de l’Etat d’Israël et des guerres qui en ont résulté au Moyen-Orient, d’après les massacres de Sabra et Chatila, à l’heure des fausses réconciliations et des haines recuites, et posant la question des identités. C’est ce qu’est « 





















Depuis deux ans, un jeune ambitieux qui dut se prendre un jour pour Bonaparte occupait le poste envié de président de la République. Il était brillant et cultivé. Mais contrairement à ce que l’on avait pensé, il n’était pas venu là par le seul hasard. Son élection, en donnant à ce mot non seulement son acception démocratique mais aussi toute sa connotation d’être élu, désigné par quelque onction divine, n’était pas due au fait que le mot « chance » fût écrit en lettres de feu au-dessus de ses demeures successives, de son berceau d’abord, de ses chambres d’étudiant ensuite. Il avait rencontré en chemin des illustres bienfaiteurs, anges-gardiens et donateurs, magnats de la presse, riches entrepreneurs. Ces gens-là savent y faire : ils repèrent de jeunes élèves brillants, les flattent, les gonflent d’importance jusqu’à ce que ceux-ci, enfin, ne se sentant plus de joie… ouvrent un large bec et laissent tomber leur âme. Mais au moins pouvait-on penser que cet homme là, étant donnée son intelligence, allait pouvoir naviguer entre les récifs, donnant par moment aux plus riches ce qu’ils demandaient pour qu’ils continuent à soi-disant investir dans l’économie (soi-disant…) et aux moins riches de quoi quand même lui permettre d’asseoir une réputation de re-distributeur. Hélas, c’était sans compter sur le fait que les mesures qu’il prenait passaient pour n’être en rien capables de compenser le déficit de confiance des moins riches. C’est que l’inégalité de richesse entre les extrêmes du spectre des revenus avait atteint son point de rupture. D’où il s’ensuivit une atmosphère de révolte. Celle-ci éclata en novembre 2018 et fut connue sous le nom de « mouvement des Gilets Jaunes ». Les historiens chercheront à établir quelles manoeuvres souterraines, quels groupes plus ou moins suscités par des partis très à droite à propos de telle ou telle mesure qui ne passait pas, comme la réduction de la limite de vitesse sur les routes – alors que celle-ci n’avait pas d’autre raison que réduire le nombre de toutes ces morts absurdes parce qu’évitables qui noircissaient nos routes d’une sombre panique, ou bien la hausse prévue d’une taxe sur les carburants qui aurait eu comme effet d’inciter les gens à moins utiliser leur voiture particulière, étaient à l’origine de ce mouvement qui se revendiquait au départ anti-taxes et pro-automobiles. Le fait est que ce germe devait éclore et voir s’agglomérer à lui les multiples raisons qu’un peuple peut avoir de s’en prendre aux puissants, ceux dont on n’osait plus guère dire qu’ils l’opprimaient, mais à tout le moins qu’ils l’abandonnaient, voire le méprisaient. On vit – enfin – apparaître sur les écrans de télévision les visages jusque là anonymes de ceux qui portaient en eux une vraie colère, de transporteurs routiers en aide-soignantes ou infirmiers psychiatriques. Par eux, un peuple s’exprimait. Il ramenait à la surface de la conscience des autres ces cris étouffés, ces exaspérations anciennes, ces souffrances non dites présents dans le corps social depuis… une éternité. C’était comme si le livre de Bourdieu, La misère du monde, était tout à coup porté à l’écran et dans nos rues. C’est Bourdieu qui avait parlé de la véritable situation d’esclavage occupée par ceux et celles qui, pris entre les injonctions de l’Etat (« faire mieux, plus vite, avec moins de moyens ») et les réalités du terrain, doivent sans arrêt prendre sur eux-mêmes, tenter d’obéir à leur conscience tout en appliquant les règles édictées. La révolte des humains, des sans-grade, de ceux dont le président avait dit peu avant, dans une gare, qu’ils étaient des gens de rien, non pas qu’il ait voulu dire sans doute qu’ils n’existaient pas à ses yeux car c’était une figure de style, une manière de s’apitoyer, pas plus grave pris à la lettre que les mots utilisés dans le titre d’un livre autrefois célèbre d’un sociologue inspiré, « les
gens de peu » – mais tout de même entre « peu » et « rien », il y a « peu »… – cette révolte donc était normale. Quoi de plus normal en effet que de dire que l’on existe et qu’on estime ne pas être représenté ? Car ces « gens de peu », pour reprendre ce qui est à mes yeux une belle expression employée autrefois par Pierre Sansot, pour être présents dans la structure, comme dirait Badiou, n’en étaient pas moins absents de la représentation, ce qui en soi fait problème, oui absents, absents des délibérations, absents des débats, laissant au moment de décider ce qui serait en principe « la volonté générale » un grand vide, un grand manque. Car la société pour fonctionner a besoin à la fois d’une présence à elle-même – et celle-ci était bien arrimée par le biais du travail, notamment le travail fourni dans les endroits où l’on en a le plus besoin, comme les hôpitaux, les écoles, les routes, les voies ferrées… – et d’une représentation, sorte de miroir et de conscience d’elle-même, de sa globalité, sans quoi elle est comme un cerveau dont on a abimé les régions du cortex où l’on situe le plus souvent le siège de la conscience…
Communisme…






