Journée prise à la volée, juste un jour où j’étais seul, plus d’enfants à tenir en laisse, à écouter, à balader, à emmener aux « Molière pour les jeunes »… Pourtant je les aime, mais avouez que de temps à autre, être seul et se choisir à soi-même ses propres spectacles, ça ne fait pas de mal non plus. Alors j’en ai profité pour voir ce que j’avais envie de voir depuis longtemps, et je n’ai pas été déçu. J’ai vu Marguerite Duras. Bon, je sais, ce n’était pas vraiment elle puisqu’elle est morte depuis un certain temps (3 mars 1996)… mais cela lui ressemblait tellement par le génie du jeu de l’actrice Sylvie Boivin… Et puis j’ai vu Hercule et Colombine, et puis j’ai vu la grande Dominique Reymond, nouvelle Maria Casares, dans une adaptation d’Euripide… Une journée parfaite sur le plan des émotions théâtrales.
Commençons par le début : les deux petites pièces signées Fabrice Melquiot (dont nous avons vu cet hiver J’ai pris mon père sur mes épaules, au Théâtre du Rond-Point) au théâtre du 11-Gilgamesh (Boulevard Raspail, non loin de la gare). Hercule à la plage et Ma Colombine.

Hercule à la plage – c Ariane Catton
La première est une très jolie pièce. L’histoire se présente comme celle d’une jeune femme, India, retournant vers son enfance et son adolescence, et ses histoires d’amour avec trois de ses camarades de classe, Melville, Charles et Angelo. Elle était belle, elle était la meilleure, tout le monde l’aimait, et elle jouait à les soumettre aux travaux d’Hercule. Ils se retrouvent quarante ans plus tard, Charles lui glisse dans l’oreille qu’il n’a jamais guéri de son amour pour elle. Mais las… tout est faux, tout est inventé, India s’appelle en réalité Stéphanie et ses souvenirs ne sont que ses rêves d’adolescente. Cette pièce est pleine de délicatesse dans l’évocation de l’enfance, des rêves, des illusions. Les jeunes acteurs sont excellents, surtout la jeune comédienne Hélène Hudovernik dont les larmes nous bouleversent.
Nos souvenirs sont réinventés chaque fois que nous les reformulons à du dire quelque part Sigmund Freud, mais nous ne pouvons pas nous en passer, même s’ils nous mentent, car ils forment la substance de ce que nous sommes. India/Stéphanie avait perdu sa mère à neuf ans et depuis, elle charriait sa tristesse en suivant son père dans ses déplacements. Un déménagement autour de ses quinze ans avait été traumatisant, elle voyait ses rêves s’écrouler, ses camarades s’éloigner sur la plage et elle rester seule, jusqu’à ce que, longtemps après, vers ses quarante ans, elle y repense, se réinvente une enfance, pour survivre.
Le noir est beaucoup utilisé dans la mise en scène de Mariama Sylla, il figure les ténèbres d’où nous sortons avec difficulté, lampe de poche ou bougie en mains.

Omar Porras dans « Ma colombine »
La seconde pièce, Ma Colombine, est surtout un texte écrit pour et avec le comédien colombien Omar Porras. C’est un peu moins bon à mes yeux car trop tourné vers la performance, la virtuosité du clown. Oui, Omar Porras est un merveilleux clown et mime à la fois. Il est seul en scène et commence son spectacle avant même que les spectateurs ne soient installés. On croit au début qu’il est le placeur. Puis les lumières s’éteignent et il essaie de nous ensorceler avec des récits sud-américains pleins de militaires cruels, de vieilles femmes aux éventails brodés, sa mère aux mains râpeuses, son père qui ne voit vraiment pas à quoi servirait de fournir une éducation à ses enfants, son frère mythique qui excelle dans le sport au point d’être capable de transporter le petit Oumar d’un bord à l’autre de l’Atlantique d’un seul saut à la perche, ce qui laisse le petit Oumar Toutak à Paris où il pourra enfin devenir comédien.
Jeux de scène, trouvailles se succèdent, Omar Porras joue avec le public (par exemple quand il parvient à faire croire qu’il est excédé qu’un téléphone sonne dans le public, se tourne vers la salle en interrompant son jeu, disant : « arrêtez ça tout de suite, ça n’est pas drôle ! », et les spectateurs d’être paniqués, prêts à condamner celui ou celle des leurs, qui, comble d’indélicatesse, aura laissé son téléphone ouvert, alors qu’il s’agit d’un jeu de scène, d’un téléphone que le comédien lui-même a dissimulé dans la salle et qui sonne pour l’avertir, soi-disant, du décès de sa sœur »…). Tout cela est jouissif, joue avec nos nerfs mais, comment dire… manque un peu d’émotion réelle, de cette émotion si bien exprimée dans la pièce précédente.
(Les deux pièces sont ou seront éditées par les éditions « La joie de lire », foi de ma voisine du Poët qui en est la directrice! Elles sont produites par le Théâtre Am Stram Gram, sis à Genève, Suisse!).
Mais venons-en à Marguerite… quel formidable spectacle ! Claude Gallou, comédien tourangeau (compagnie « Intime ») a eu la remarquable idée de reproduire sur scène la fameuse interview que Bernard Pivot fit de la grande romancière à l’émission Apostrophes, le 28 septembre 1984. Il est difficile de faire la critique de cette représentation sans parler de ce qui est représenté, c’est-à-dire l’échange très riche entre les deux protagonistes.

Sur scène, une grande table et aux deux bouts, se tiennent respectivement Claude Gallou/Bernard Pivot et Sylvie Boivin/Marguerite Duras. Comme dans l’émission, le journaliste a face à lui un amoncellement de livres : Barrage contre le Pacifique, Moderato Cantabile, Détruire dit-elle… et surtout l’Amant qui vient de sortir et obtiendra deux mois plus tard le Prix Goncourt. Il triture ses lunettes, se fait tour à tour charmant et vindicatif, désireux d’obtenir d’elle qu’elle sorte de sa réserve (ses interviews étaient rares) et dise tout ce qu’elle a sur le cœur.
La romancière ou « l’auteur » (je note qu’à l’époque on ne féminisait pas encore les noms, on disait « l’auteur » et « l’écrivain », ni « l’auteure », ni « l’écrivaine ») se tient en face, imperturbable, les yeux encadrés de grosses lunettes, les doigts ornés de bagues.
Sylvie Boivin est excellente. Elle a la même voix, la même physionomie du visage, les mêmes mouvements de lèvres quand elle exprime le doute ou le rejet, le même rire désarmant, la même bonté du regard, qui se mue de temps à autre en rouerie. On se souvient qu’à l’époque, Marguerite Duras sortait d’une cure de désintoxication. Bernard Pivot n’élude pas le sujet. Elle y répond calmement, dit ce que c’est l’alcoolisme, comment ça lui est venu, en sortant beaucoup à une certaine époque avec des hommes qui l’ont entraînée.
Bien sûr, au début, le roman est décortiqué. Bernard Pivot veut savoir qui était l’amant, quel effet cela faisait dans la famille que la toute jeune fille – elle avait quinze ans – couche avec un Chinois. Elle explique que sa mère n’en a rien su, ni ses frères. Pivot ne veut pas le croire : mais enfin, il invitait toute la famille à des repas somptueux, ils devaient bien se douter… Non, car ce n’était pas possible à imaginer, pour eux.
Mais ce Chinois, ce fut l’unique. On sent chez Duras qu’aucun homme par la suite ne lui est arrivé à la cheville. Est-ce qu’on se souvient du plaisir ? Lui demande Pivot. Oui, répond-elle.
Elle évoque sa mère, petite institutrice envoyée enseigner aux indigènes comme on disait à l’époque, et donc figurant au bas de l’échelle sociale des colons, et qui, pour tenter de s’enrichir, acquiert une concession (de caoutchouc), ce sera le thème de Barrage pour le Pacifique. Et puis ses frères, le grand, le petit. Son adoration pour son petit frère dont le corps, en fin de compte, n’était pas si éloigné de celui du Chinois. Elle accuse le grand frère d’avoir tué le petit.
Elle avait failli avoir le Goncourt pour Barrage, mais le prix lui avait échappé en faveur d’un écrivain qu’on a oublié depuis. Elle dit que c’est parce qu’elle était de gauche, communiste, elle était membre du Parti, à ce moment-là. Oui, c’était mal vu. Et maintenant ? Nous sommes en 1984, rappelons-le. Mitterrand est au pouvoir depuis trois ans. Marguerite Duras dit qu’elle n’est plus de gauche, qu’elle n’est plus rien. Long silence (de ces longs silences qui caractérisent tellement l’écrivaine, que l’on trouve chez elle autant à l’oral que dans son écriture, et que Sylvie Boivin fait entendre – bien qu’elle ait opté pour un certain raccourcissement). Je suis mitterandienne, maintenant. Et d’expliquer ce qu’a fait Mitterrand tout en contournant l’idéologie qui l’avait porté au pouvoir. Occasion pour Pivot/Gallou d’insister sur les prises de position politique de Duras/Boivin. Elle réfléchit beaucoup, évoque ses positions à l’issue de la guerre, quand elle a adhéré au PC. Mais elle ne s’en vante pas, elle fait partie des gens, dit-elle, qui ont cru pouvoir résoudre leurs problèmes personnels grâce à des appartenances politiques. Le PC lui apportait la chaleur de ses militants. Mais après tout, elle comprend aussi bien les collabos… Quelle différence entre moi et Brasillach ? Il était très jeune aussi. Et c’est vrai qu’on ne lui a pas laissé beaucoup de chance… On sent que Pivot est un peu décontenancé, il ne s’attendait pas à de tels aveux.
Et la voilà même qui, tout à coup, se met à faire la différence entre ceux qui écrivent vraiment et ceux qui simplement croient qu’ils écrivent. Des noms, des noms ! Lui réclame Pivot. La réponse fuse : Sartre par exemple. Allez-vous prétendre que Sartre n’est pas un écrivain ? Il ne l’est pas vraiment, non. Il fait partie de ceux qui se servent de leur environnement social ou politique, grappillent à gauche ou à droite pour « écrire », mais ce n’est pas vraiment cela, écrire. Alors c’est quoi ? Duras défend l’écriture pure. Elle dit qu’elle écrit tout le temps, qu’elle ne comprend pas ceux ou celles « qui ont besoin d’un endroit particulier pour écrire » car on peut écrire n’importe où, n’importe quand.
Pivot la titille encore : et l’Académie Française, vous y pensez ? Alors là, elle dit : je suis capable de tout, vous savez… Ah bon ? capable de tout ? Vraiment ? Oui, même de venir dans votre émission, vous voyez. Pivot est un peu paniqué… pourquoi ? Eh bien je suis venue, lui dit-elle, parce que je vous trouve charmant – en insistant bien sur le mot, et avec cet air de gourmandise qui déconcerte.
L’émission tire à sa fin. On sent qu’un moment d’intense communication va s’achever, que Pivot est heureux d’avoir obtenu cela mais qu’en même temps, peut-être, il est heureux que cela se termine, tant l’effort, la tension furent grands. On entend le générique de fin. Sylvie Boivin quitte une à une ses bagues, sans un sourire jusqu’à ce que les lumières ne s’éteignent. Ils viennent saluer, c’est un triomphe.
A la sortie, après les portes vitrées du hall, j’ai la possibilité de m’entretenir quelques minutes avec eux. Evidemment, Sylvie Boivin dans la vie ne ressemble pas du tout à Marguerite Duras. Miracle du théâtre et génie des grands acteurs et actrices… nous faire croire à ce point qu’ils SONT les personnages qu’ils incarnent. Claude Gallou raconte que Bernard Pivot est venu voir la pièce, qu’il a bien ri, qu’il ne se souvenait pas avoir posé toutes ces questions. Sylvie Boivin raconte que le jour où il est venu, il y avait deux spectacles, celui sur scène et celui dans la salle où les spectateurs observaient quelles étaient les réactions du présentateur vedette.

Claude Gallou et Sylvie Boivin avec (le vrai!) Bernard Pivot

la « vraie » émission
(NB : au cours de l’automne-hiver 2019, ce spectacle passera à : Théâtre du Carré Rondelet – MONTPELLIER, Théâtre de Poche – TOULOUSE, Salle des fêtes – SEUILLY, Salle des fêtes – SAINT-GERMAIN sur VIENNE, Médiathèque de CHAMBRAY les TOURS, BEAULIEU les LOCHES, FONTENAY le FLEURY, BAYEUX, BRUXELLES , LAUSANNE).
La semaine prochaine, je parlerai de l’autre moment fort de cette journée : la pièce « Le reste vous le connaissez par le cinéma », pièce de Martin Crimp, d’après Les Phéniciennes d’Euripide, mise en scène par Daniel Jeanneteau qui dirige le Théâtre de Gennevilliers (T2G), avec Dominique Reymond (Jocaste), Solène Arbel (Antigone), Stéphanie Béghain (la Gardienne), Axel Bogousslavsky (Tiresias), Yann Boudaud (Œdipe), Quentin Bouissou (Etéocle), Clément Decout et Victor Katzarov en alternance (Ménécée), Jonathan Genet (Polynice), Philippe Smith (Créon) et un chœur composé de neuf lycéennes de Gennevilliers.


















Récemment, j’ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre acheté il y a six ans, qui parlait de « l’homme neuronal, trente ans après », donc si nous rajoutons les six ans, c’est devenu l’homme neuronal trente-six après. Cela fait penser comme le note d’ailleurs Lionel Naccache dans son hommage, à Alexandre Dumas et à son Vingt ans après…






Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.
Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.
La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.



Ce livre-ci plaira-t-il aux critiques patentés dont j’ai cru observer dans le passé proche qu’ils tendaient un peu à mésestimer désormais Le Clézio au nom de ce qui serait, paraît-il à leurs yeux, un style devenu endormant voire un peu trop simple ? Ces « quinze causeries » me semblent, quant à moi, comme des paroles d’or (on se souvient du Chercheur d’or...) sorties d’un vieux sage qui a eu tout le temps d’une carrière littéraire (presque soixante ans) pour les élaborer et finalement les énoncer à l’occasion de nombreuses conférences faites en Chine dans ces dix dernières années. On notera cependant que le vieux sage n’évoque pas les sujets qui fâchent car ni la place Tian An Men ni l’ascension de M. Xi ne figureront dans ces pages, ni même les écrivains dissidents comme Ma Jian auquel il aura préféré Mo Yan. J’interpréterai cette attitude comme celle d’un sage qui, plutôt que de critiquer âprement l’inclination néfaste d’un régime préfère maintenir le dialogue et converser avec ceux et celles qui forment encore l’ossature d’une vie intellectuelle chinoise dont fait partie au premier chef son ami et traducteur Xu Jun, auteur de la préface. On aurait pourtant aimé que J. M. G. Le Clézio se promène un peu du côté du Tibet… Il y aurait rencontré une littérature et, s’il avait pu les approcher, des hommes et des femmes intègres qui se battent pour la survie de leur culture autant que le font ou l’ont fait « Aimé Césaire le Martiniquais, Raharimanana le Malgache, Rita Mestokosho l’Indienne Montagnaise du Québec, Soyinka le Nigérian, Déwé Gorodé la Kanake, Ananda Devi la Mauricienne, Scott Momaday l’Indien Kiowa du Nouveau-Mexique ou Sherman Alexie, le Sioux Lakota », tous cités dans ces conférences. A cette liste auraient pu s’ajouter Chogyam Trungpa, le poète de Mudra, Paden Gyatso, le moine, Jigme Doutche, le poète de Shabkar ou Thondrupgyal, l’auteur de la Fleur vaincue par le gel.






















