Faire Deux

« Une vie après » que j’ai vu sur la chaîne Arte le 29 mars, avec Frédéric Pierrot, Emilie Dequenne, Maryline Canto, film de Jean-Marc Brondolo, m’a beaucoup touché. On y dépeint la vie d’êtres très ordinaires empêtrés dans des crises sentimentales dont ils ne semblent pas pouvoir se sortir. Et cela, bien sûr, met très mal à l’aise, parce qu’on s’identifie à ces gens, qu’on se demande tout le temps pourquoi et comment ils en sont arrivés là.

Dans ce film, les couples se multiplient. Il y a d’abord Marion et Lucas, puis il y aura Dominique et Sophie, puis Marion et Dominique, mais aussi Yann et Lilas, voire Gabriel et … (un fantôme de femme envolé). Marion et Lucas sont mariés depuis sept ans, ils ont un petit garçon, et Marion (Emilie Dequenne) résume bien la situation à la première phrase du film : elle avait un père avec qui ça se passait mal mais qu’elle aimait, alors qu’avec Lucas, ça se passait plutôt bien mais elle ne l’aimait pas. Alors que faire en ce cas, quand on ne veut plus continuer à vivre dans le mensonge ? Se séparer bien sûr.

Emilie Dequenne

Cette même Marion, dans une boîte de nuit, rencontre par hasard Dominique qui se trouve là avec sa femme Sophie et son meilleur ami Gabriel. Il n’aime pas danser. Il offre à boire à la jeune femme. Un peu éméchée, celle-ci s’ouvre à lui, et dit à Dominique qui semble ébranlé par cette confidence, qu’elle est ici avec son mari et qu’elle va le quitter, mais qu’il ne le sait pas encore.
Rentré à la maison avec son épouse, Dominique a avec celle-ci une relation sexuelle brutale, dénuée de sentiment amoureux. Sophie paraît néanmoins heureuse de ce qui lui semble être un soudain regain d’intérêt manifesté à l’égard de son corps, dont on devine que Dominique ne l’a point gratifié du moindre désir depuis longtemps. Ces deux là laissent échapper une tristesse infinie. Maryline Canto joue admirablement ce rôle de femme malheureuse, délaissée, qu’on ne regarde plus même quand elle se pare de jolis sous-vêtements faits pour séduire.

Frédéric Pierrot et Maryline Canto

En parallèle, Marion qui s’est séparée de Lucas, tente de s’installer, cherche du travail, fait la connaissance de Yann, un chanteur à la voix éraillée qui fait des duos avec sa compagne qu’il aime. Par hasard encore, elle retrouve Dominique qui la reconnaît et tombe amoureux… Le couple Dominique / Sophie va alors aller de dérive en dérive, jusqu’à une scène d’anthologie au restaurant de l’hôtel où ils passent quelques jours soi-disant pour se donner une « nouvelle chance ». Mots rudes. Devant le serveur du restaurant, elle met son mari au défi de la baiser…
Yann est attendu pour donne un récital avec sa compagne. Il arrive seul. Avoue que depuis trois mois, elle l’a quitté…
Gabriel, lui, fait croire chaque soir qu’il a un rendez-vous avec une femme dégottée sur Internet… mais il n’en est rien, ou bien quand il y en a une qui se présente, il se défile.

On aura rarement vu film plus déprimant sur la situation de couple. Et pourtant, il met le doigt sur un réel indépassable, la difficulté de faire Deux, comme dirait Alain Badiou dans L’être et l’événement. Le dépassement de cette difficulté ne passe pas par une recette ou un bricolage sexuel. Si Badiou met l’accent sur un « opérateur de fidélité », c’est parce qu’il voit bien qu’à chaque instant le Deux risque de se déliter et qu’il ne tient qu’aux connexions qu’on fait exister. Les « sujets » en quoi nous nous résumons (il y aurait beaucoup à dire là-dessus, certes, puisque dans l’optique de Badiou, voire de Lacan, on peut juste dire qu’il y a du Sujet, et pas des sujets, mais enfin passons…) sont comme des trajectoires reliant des points tels qu’en chacun d’eux se marque un renvoi à la rencontre initiale (« l’événement » dans le jargon de Badiou), et des connexions incertaines s’établissent entre points de polarités différentes, c’est-à-dire appartenant à des trajectoires de sujet distinctes. Tout le succès du Deux tient à l’établissement de ces ponts, à la « normalisation » possible si ce n’est effective du réseau des trajectoires – dit-on dans un autre jargon qui serait celui de Jean-Yves Girard, le logicien. Je dis possible, pas forcément effective car lorsqu’elle est effective alors disparaît le risque, avec le Deux lui-même qui devient Un. Le risque doit toujours être là. Dans le film de Brondolo, les couples ou bien ont négligé depuis longtemps d’établir les connexions (Dominique et Sophie) ou bien ont tenté de supprimer ce risque (Lucas est intervenu dans la vie de Marion à une époque où elle était fragile et il a voulu lui montrer qu’il pouvait forclore le risque).

On pense à Anne Dufourmantelle qui a écrit un superbe « Eloge du risque » où elle disait voir en lui le contraire de la névrose, en ce qu’il ouvre une possibilité d’être au présent, refusant que l’avenir soit façonné selon la matrice des expériences passées, comme s’il ne pouvait jamais rien advenir de neuf. Ce faisant, elle nous montre autant que Badiou, la nécessité d’une ouverture permanente aux lendemains si l’on veut que les liens, la fidélité amoureuse perdurent.

Heureusement, le film n’est pas si désespéré. A la fin, le couple qui paraissait le plus irrémédiablement condamné se reforme : à la suite d’un événement imprévu (accident du fils dont celui-ci réchappe) une connexion inattendue, « accidentelle », se crée. Ce n’est pas eux qui l’auront voulu, c’est le hasard, aux cadeaux duquel il faut toujours demeurer ouvert.
Dominique se perd dans la ville, seul. Mais tout ne semble pas être perdu, peut-être trouvera-t-il de quoi recréer sens au travers d’une autre interaction amoureuse. Une « vie après », comme dit le titre, sera possible. Ainsi en va-t-il de nos vies, ne se soutenant que de rencontres dues au hasard, qui sont autant de points de rendez-vous à saisir pour instituer une fidélité sous la forme d’une trajectoire.

***

Ce qui m’intéresse, à l’issue de ces constats et de l’observation de ce film, c’est de voir ce qu’on pourrait en dire d’un point de vue formel qui serait mathématique (Badiou) ou logique (Girard), deux approches qui se confrontent à ces notions fondamentales dans nos vies que sont l’événement, la rencontre, l’interaction, à partir desquelles on puisse définir une fidélité, une dispute, une convergence ou au contraire une divergence. Notons dès à présent que « logique » ne s’entend pas ici comme norme (norme d’une déduction, d’un enchaînement…) mais comme conditions de possibilité d’enchaînements : quelles conditions faut-il remplir pour qu’une certaine stabilité se fasse jour dans l’action de processus dont la plupart se font à partir du pur hasard.

Alain Badiou a caractérisé formellement ce qu’il entend par « événement » : à partir d’un site (ensemble qui contient un élément « sous lequel il n’y a rien » puisqu’il n’est pas reconnu comme étant lui-même une partie de l’ensemble), une fonction qui nomme quelque chose de ce site qui était jusque là insu, inaperçu, et qui instaure la possibilité d’une fidélité, s’incarnant alors comme chronique reliant toutes les fois où le sujet fait référence à cette nomination première. Badiou a appliqué cela aussi bien à l’art qu’à la science ou à l’amour (je ne parle pas ici de la révolution…). Jean-Yves Girard ne s’est pas exprimé en ces termes mais il a, semble-t-il sans le vouloir, approché une conception semblable quand il a voulu faire une théorie formelle de l’interaction (sa fameuse « Ludique »). Sans le vouloir… pas si sûr puisque la petite histoire suggère qu’il ait pensé à son modèle après une dispute amoureuse… justement.

Si un événement est ce qu’il est pour Badiou, il peut être aussi vu autrement. Ce serait comme la rencontre de deux « bases » (voire plusieurs, dans une extension possible), suites de lieux positifs ou négatifs. Ainsi, l’événement et le cours des choses qui en résultent ont lieu dans une sorte d’arène. Les lieux sont positifs ou négatifs comme les cases d’un échiquier sont blanches ou noires. La base est donc un certain arrangement, très local et instantané de lieux. Quand une base a un lieu négatif, c’est son point d’arrimage, ce par quoi une autre base peut lui être accrochée. C’est un tel accrochage qui provoque ce qu’on appelle un événement. C’est ce qu’on voit dans les rencontres. Par exemple, dans « Une vie d’après », le personnage de Marion possède un point d’ancrage pour Lucas, qui s’en saisit très vite (trop vite?) – sa détresse après une déception dans sa carrière de sportive – de même elle aura un point d’ancrage pour Dominique (sa confidence) que celui-ci saisira aussi mais pour lui-même devenir plus tard point d’ancrage pour quelqu’un d’autre, quand Marion retournera à Lucas…

Les règles du jeu spécifiées dans l’arène font qu’après arrimage peuvent se déclencher des suites de coups d’un côté comme de l’autre de chaque base. On appelle point de rendez-vous toute situation similaire à une base dans sa structure mais qui découle d’une base, soit en un seul coup (coup initial) soit après une suite de coups. Il serait fastidieux de préciser ces règles ici, sachons seulement qu’elles existent et qu’elles sont exprimables en termes suffisamment généraux pour qu’elles couvrent la plupart des situations concrètes telles qu’elles se déroulent dans la vie. Par exemple, la déception (celle éprouvée par Sophie à l’égard de Dominique) peut se décrire explicitement comme le résultat de l’application d’une telle règle. Notons, ce qui est important, que lors de l’application d’une règle se créent toujours d’autres lieux, qui se distinguent des précédents par des index particuliers, qui devront se correspondre dans la procédure de rendez-vous à venir : une procédure de rendez-vous en elle-même établit les connexions quand elles sont possibles, ce qui exigera que soit respectée une certaine discipline concernant les index que nous venons d’introduire. On peut imaginer que lors d’une connexion, un index soit « manquant » (une omission due au processus), la connexion a alors le pouvoir de transférer l’index présent sur un des deux points de rendez-vous vers l’autre.

Dans la relation amoureuse, et en particulier dans les situations du film évoqué plus haut, un point de rendez-vous positif peut être une invite à une relation sexuelle, la procédure de rendez-vous enregistre l’invite et en principe y répond, mais en y répondant, elle enchaîne sur une possibilité d’un autre rendez-vous. Il est clair que si dans le répertoire des points de rendez-vous positifs qui résulte d’un point négatif par passage par règle ne figure pas la possibilité réalisée, il y aura déception à moins que l’inattendu surgisse et fasse apparaître une possibilité qui n’avait même pas été prévue (une jouissance d’un nouveau type par exemple).

Le surgissement de l’inattendu est un peu comme la nomination de l’insu chez Badiou. Il a la force d’un événement fondateur. C’est en lui particulièrement que se marque la force d’un Sujet car il a quelque chose d’une procédure de forçage (La relation « force à être » une modalité d’un nouveau type).

Il est clair qu’il existe un fantasme subjectif : le sujet non réalisé (non réalisable) obtenu lorsqu’on imagine l’ensemble de tous les desseins qui interagissent positivement (convergent) avec une trajectoire de rendez-vous qui exprime le point de vue d’un sujet, c’est ce qu’en termes mathématiques on appelle l’orthogonal de la trajectoire en question. Il est facile de voir que celle-ci appartient à l’orthogonal de l’orthogonal (bi-orthogonal), ce dernier est donc la fermeture de la trajectoire : c’est une image idéale du sujet, que nous appellerons une Vérité, pour rejoindre ici Badiou. La somme des vérités, énorme ensemble, constitue l’idéal de vérité tout court. Remarquons que l’opération de sommation ici ne garde que les vérités compatibles entre elles (cohérence).

NB : et l’Etre dans tout ça ? Dans une perspective « réaliste », il n’y a pas d’être. Toute ontologie est donc superflue. Néanmoins la théorie des ensembles fonde que l’on puisse parler « d’ensemble des trajectoires », d’orthogonal etc. Autrement dit, l’ontologie vient après, elle est un idéal de la production des sujets et objets. Elle ne vient pas avant. Le réel, comme disent Jocelyn Benoist et Markus Gabriel, est toujours déjà là, on ne le construit pas. Il s’illustre dans notre conception par l’importance des lieux, qui viennent à nous, en quelque sorte, sans qu’on le leur ait demandé. Ou si on veut parler d’ontologie, il s’agira d’une ontologie processuelle : les processus eux-mêmes (de mise en relation des lieux) sont la réalité.

Ne me dites pas que ceci est une explication absconse, comme celle à laquelle Sganarelle répond : « et voilà pourquoi votre fille est muette »… c’est, me semble-t-il au contraire, la base, le fondement de notre être au monde (rien que ça…), être au monde qui ne se soutient que des interactions avec les autres. J’y ai pensé relativement à ce film, mais cela pourrait s’appliquer à n’importe quel film, même au dernier que j’ai vu, qui s’avère être « l’Adieu à la nuit » d’André Téchiné, avec Catherine Deneuve dans le rôle d’une grand-mère qui se trouve être par hasard celle d’un jeune homme dont la route a croisé, par hasard, celle d’une jeune fille accroc aux sites Internet islamistes… d’où découlent comme on s’en doute de multiples tentatives de connexion, le plus souvent malheureuses mais quelque chose nous fait penser à la fin que peut-être une connexion heureuse se fera. Par l’écriture.

L’adieu à la nuit, Oulaya Amamra et Kacey Mottet Klein

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Un commentaire pour Faire Deux

  1. Debra dit :

    Votre billet me fait penser à combien j’apprécie les comédies romantiques coréennes que je regarde en ce moment. Souvent, le premier baiser survient après 8-10 épisodes sur 16.
    C’est très rafraichissant…

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