Ouessantissime

par delà la presqu’île de Feunteun Velen, le phare de la Jument

Quatrième visite à Ouessant. Toujours au printemps, mais cette fois un peu plus tôt afin de bénéficier de la Grande Marée… Les vagues à la marée montante peut-être seront plus fortes, elles gifleront davantage les promontoires et les îlots déchiquetés. Nous marcherons dans l’herbe épaisse et molle comme sur un matelas de plumes. Nous préférerons cette fois la marche au vélo. Le vélo privilégiait la rapidité, on pouvait être sur l’heure à point nommé pour apercevoir un rayon de soleil se réfractant dans l’écume de la pointe de Pern, ou bien aller de nuit se faire embrasser par les rayons géants du Créac’h. Mais si nous privilégiions la lenteur ? L’avancée au gré des choix de nos pas sur les sentiers côtiers que l’on n’atteint pas à bicyclette…

L’île d’Ouessant est découpée en quatre zones géographiques, chacune avec son caractère propre. Au Nord-Est – où l’on accoste – la pointe de Cadoran, sauvage et presque inhabitée, la plus éloignée du bourg central de Lampaul, et le phare du Stiff – le plus ancien, construit sur ordre de Colbert en 1695, aujourd’hui complété par la haute et fine tour du CROSS-CORSEN veillant sur le trafic en haute mer et par le sémaphore voisin qui commande les autres phares de l’île. Au Sud-Est, Penn Arlan et plusieurs petits hameaux, où l’on voit les rares arbres de l’île, saules et peupliers, au Sud-Ouest, la presqu’île de Feunteun Velen (la fontaine jaune) à la pointe déchiquetée et aux falaises ventées, et au Nord-Ouest, la pointe de Pern, à raz les vagues et les embruns, dominée par les silhouettes des pylones construits dans les années trente pour amener l’électricité au phare de Nividic, qui sont comme des Don Quichotte affrontant l’écume, et par le phare du Créac’h, un peu en retrait sur une hauteur, le plus puissant qui soit.

Ouessant, comme toutes les îles sans doute, mais celle-ci encore plus que les autres à cause de sa situation exceptionnelle de bout ultime de l’Europe, donc la plus éloignée qui soit des remugles du temps, est un havre pour poètes (le nom breton de l’île est : Enez Eusa, « l’île la plus éloignée »). A la boutique de Lampaul qui fait en même temps presse, papeterie et librairie, je découvre ainsi l’œuvre poétique complète de Jeanine Baude qui partage son temps entre Paris et ce bout du monde. Ses poèmes sur Ouessant sont courts, posés sur la page comme des galets, profitant des marges blanches. Elle compare quelque part les phares d’Ouessant à des anneaux passés aux doigts de l’île, Kéréon pour Penn Arlan, la Jument à Porz Doun (extrémité de la presqu’île de Feunteun Velen), Nividic à Pern, le Créac’h un peu plus haut et le Stiff à Cadoran. La nuit quand on sort malgré le froid, si on trouve un point assez haut pour dominer l’île, on les verra tous, ces veilleurs de la nuit, cligner de l’oeil, tour à tour en rouge et en blanc.

Randonnée à Pern le jour même de notre arrivée à l’heure de la marée encore basse en partant du hameau de Kerhéré. Au loin s’impose la masse du Créac’h et de ses dépendances (le musée des phares et balises). Du sentier de départ, on a tôt fait d’apercevoir, entre deux monticules d’herbe, la tête de la Jument. Pensée pour ce film qui s’y passe, l’Equipier, avec Sandrine Bonnaire et Philippe Torreton. Tapis dans un creux, un fort de style Vauban – qui a son symétrique à l’autre bout de l’île, mais celui-ci est le seul habité – sort quelques griffes : deux modestes canons d’époque pour garder l’entrée. Puis les rochers aux figures de gargouilles et d’animaux bizarres sur lesquels commencent à se fracasser les vagues. L’eau montant, les chocs se font rudes et des grondements surgissent des grottes sous-terraines. En remontant vers le Créac’h, nous longeons quelques criques sous le soleil intermittent de fin de journée, qui vient dorer roches et galets.

Au deuxième jour, nous partîmes explorer le Nord-Est en commençant par la plage de Yizun où un pêcheur venait relever ses casiers de moules. En longeant la côte, on s’approche de l’énigmatique île de Keller, qui possède une seule habitation, en son temps propriété de l’Etat puis vendue dans les années vingt à une famille dont la dernière descendante, à ce que dit l’histoire, elle-même sans héritier, offrit le manoir à une jeune fille de quinze ans. Toujours des gens y habitent de temps en temps, pour les vacances principalement. Ils n’ont pas l’électricité mais se douchent, paraît-il, avec de l’eau chauffée par le soleil… Pour atteindre l’île, il faudrait franchir un chenal agité, seuls les habitués doivent savoir comment s’y prendre et surtout où amarrer. La pointe où nous sommes, face à cette île est celle de Penn ar Ru Meur (rumeur d’espace toujours…). Il lui succède celle de Cadoran, qu’on atteint par le franchissement d’un pont naturel, avant d’aller plus loin jusqu’au Stiff (fermé en cette saison)… puis de retourner, à pieds toujours, par la route jusqu’à Lampaul et notre petite chambre d’hôte au-dessus du restaurant Ar Piliguet (« la petite poêle ») (que nous recommandons chaudement, cuisine excellente, patron sympathique qui a quitté avec son épouse l’agitation urbaine pour vivre une toute autre vie sur cette terre éloignée de tout).

Le lendemain eût du être d’après nos prévisions météo une journée pluvieuse… Il n’en fut rien. Nous sommes quand même allés voir les musées…

Créac’h, phares et balises. La quatrième fois que nous le visitons et c’est toujours le même emballement du cœur pour ces restes de naufrages et ces somptueuses lanternes magiques. Je ne reviens pas sur le naufrage du Drummond castle (1896), ni sur celui du Vesper (1903) à l’occasion duquel s’illustra Rose Héré, figure marquante de l’île, ni sur le fait que jusqu’à l’ordonnance de Colbert de 1681, les seigneurs locaux s’arrogeaient le droit de bris ce qui veut dire qu’ils avaient le droit de récolter pour eux le bois des épaves (pense an aod). Je reviens à peine sur les merveilles de l’optique qui fournirent tout ce qu’il fallait pour faire fonctionner les phares. Comme par exemple l’appareil pour feu tournant avec réflecteurs paraboliques et becs d’Argand de 1791 ou bien l’optique de Cordouan de 1823 qui fut la première application de l’invention par Augustin Fresnel de la lentille à échelons (le principe étant bien sûr de ne plus réfléchir la lumière mais de la réfracter, ce qui donne, dans un premier temps… une lentille semblable à une loupe mais alors nécessitant une distance focale bien trop grande, puis dans un second temps l’astuce des échelons qui permettent de ramener cette distance à quelque chose de raisonnable). Ou sur les étapes de l’équipement en phares des côtes françaises, le premier en mer installé en 1821 (le Four du Croisic) et le fameux Kéréon, palace à l’intérieur d’acajou perdu en pleine mer à proximité du courant du Fromveur, qui date de 1916 et dont la tour éclairait grâce à un feu de pétrole jusqu’en 1970…

Paraboles

Lentilles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce musée accueille des expositions temporaires, nous nous souvenons avoir vu celle consacrée aux fouilles archéologiques sur l’île et plus récemment celle consacrée au centenaire du Kéréon. En ce moment c’est une exposition pour les cinéphiles qui tient les devants, le phare dans le cinéma mondial (24 éclats par seconde, le phare au cinéma, mise en place par la Cinémathèque de Bretagne). On y trouvera des extraits de films qu’on aimerait revoir (La Marie du port de Marcel Carné avec Jean Gabin, La taverne de l’Irlandais de John Ford, Une vie entre deux océans, de Derek Clanfrance (2016, Australie), Sang chaud pour meurtre de sang froid (1992, avec Richard Gere et Kim Basinger), …), des films à venir comme The Lighthouse, film américano-canadien de Robert Eggers avec Willem Dafoe, à paraître en 2019, ou des films parfaitement inconnus comme Manina la fille sans voiles avec Brigitte Bardot (!) et Howard Vernon, film de Willy Rozier qui date de 1951 et ne semble pas avoir laissé un souvenir impérissable. Les commentaires sont « inspirés », autrement dit pertinents et faisant appel chaque fois à une authentique réflexion sur le cinéma. On y dit par exemple que « au cinéma, le phare est un lieu de la métamorphose, un lieu où le personnage évolue, où son destin est sur le point d’être bouleversé. Pour mettre en scène ces changements, les cinéastes usent d’une image simple, celle de la montée des escaliers jusqu’au sommet », ce qui est – ou semble – juste. Ou bien que « le phare est lieu de passage, d’un état à un autre, de la lucidité à la folie, de la vie à la mort, de notre monde à un ailleurs magique ».

Quatrième jour : départ vers le Sud-Ouest, la presqu’île de Feunteun Velen, terminée par Pors Doun, traversant le hameau « chic » du Prat, « Saint Trop’ » dit notre hôte, où les maisons sont effectivement plus cossues et riches, avec leurs petits jardins regorgeant de roses et de magnolias. Le sentier côtier longe la baie de Lampaul avec son gros rocher central, le Korz. Puis au fond d’une verte prairie, une source, source et lavoir du Prat. Le sentier monte jusqu’au sommet de la presqu’île d’où l’on découvre un sublime panorama. Pors Doun. L’étendue marine avec à gauche le phare de la Jument qui semble en lévitation au-dessus de l’écume blanche des vagues et à droite Nividic et ses pylones d’approvisionnement gesticulant toujours comme des forcenés dans la tempête. Entre ce sommet et la mer, une grande anse qui, à marée basse, expose algues et poches d’eau refermées où viennent pêcher mouettes et cormorans. On dort un peu au soleil, on peint, on divague au milieu des rochers et des algues, jusqu’à l’océan, puis on remonte sur la côte pour suivre au retour le sentier qui cette fois donne du côté de Molène et, plus loin, la baie de Camaret.

Beauté de la Bretagne, beauté des îles. Rien de superflu ici. Comme si presque rien n’avait bougé depuis les temps anciens : aucun lotissement ni supermarché ne s’est installé par là. Les maisons sont belles et authentiques, sauf quelques rares maisons modernes mais qui respectent toujours le style de l’ensemble. Leur axe est orienté Est-Ouest, la porte d’entrée donnant vers le Sud, le pignon ouest étant aveugle pour cause de grand vent. Un fin couloir central distribue les pièces à gauche et à droite. Dans les plus vieilles (comme la maison-musée de Niou Huella) il n’y a pas de cloisons internes, ce sont les meubles bien agencés qui forment des séparations. Les lits d’autrefois étaient des cages où l’on dormait quasiment assis – car ce sont les morts que l’on couche. On perçoit de loin le clocher de l’église de Lampaul, celle où ont lieu tous les grands événements et que l’on voit sur les vieux films en noir et blanc de Jean Epstein, remplie de fidèles, surtout des femmes réunies là dans l’attente de leurs pêcheurs de maris. Pas de grand hôtel, évidemment peu d’automobiles (il faut les transporter jusqu’ici et le transfert depuis le continent est coûteux), mis à part les deux ou trois bons restaurants (dont notre Ar Piliguet), quelques crêperies magnifiques comme Chez Carole, petite maison en bordure de la route où les crêpes sont fines et craquantes, dégustées sur des nappes blanches et sous des portraits de marins des années mille neuf cent.

Mais nous n’avons pas fini d’explorer l’île qu’il faut déjà repartir, laissant pour la prochaine fois nos visites à Penn Arlan, Cromlech, Paraden, Keraloche, Kerdrall, Kerlann, Kergoff, Kerivarc’h, Kervasdoue et Notre-Dame de Bonne Espérance.

pointe de Pern

Phare du Créac’h

Pern – fracas des vagues

l’île de Keller

Le manoir de Keller

Tour radar, phare du Stiff et sémaphore

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4 commentaires pour Ouessantissime

  1. Debra dit :

    Merci pour la belle visite, et les belles images.
    Cordialement.

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  2. Jolie randonnée et photo « fracassante » de la vague… 🙂

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  3. Madeleine Quivy dit :

    Bravo, cela donne vraiment envie d’aller sur cette belle ile, très belles photos, Félicitations. MADO

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