Berlin, Europa

Première fois à Berlin. D’abord arriver de nuit, quand les lumières de la ville sont devenues chiches et qu’on ressent comme un fantôme, en passant par le train à la hauteur d’Alexander Platz, la présence de la haute tour de la télévision, cet ancien symbole de la grandeur du socialisme. Puis on perçoit l’épaisse forêt de Tiergarten, on ne voit pas la ruine de Kaiser-Wilhelm Kirche, on sort à Savigny Platz, où est l’hôtel, le macadam luisant renvoie la lumière verte et rouge des restaurants asiatiques qui sont en train de fermer.

Kaiser Wilhelm Kirche

Le lendemain, on découvre d’abord Kurfürstendamm à la hauteur de l’Institut de France, les magasins de luxe, les Champs-Elysées de Berlin jusqu’à Zoologischer Garten, l’église du Souvenir cette fois en plein jour, travail des vitraux bleus fait par un certain Gabriel Loire, maître-verrier, mosaïque représentant Guillaume 1er. Les vastes trottoirs parsemés de chalets de saucisses au curry (berliner currywurst, j’ai testé et n’ai pas trouvé cela très bon, saucisse découpée en morceaux avec une sauce ketchup un peu relevée) même et surtout devant le bloc imposant et gris du KaDeWe, Kaufhaus des Westens, ex-vitrine de l’Ouest, toujours vitrine du luxe. Wittenberg Bahnhof avec un goût d’antiquité précédant la catastrophe, et à l’entrée, la liste des camps de déportation. Prendre le U2 jusqu’à Potsdam Platz, le pendant à l’ouest de l’Alexander Platz, restes dérisoires de mur de Berlin, sanctuarisés par le centre culturel coréen qui fait le parallèle avec son propre mur qui divise la Corée depuis 1945. Immeubles de verre et de béton, temples de la technologie (Sony), tours, architectures qui furent autrefois futuristes mais ont aujourd’hui comme un relent de passé, la révolution architecturale serait-elle aussi dépassée ?

Budapester Strasse

Au bout de l’avenue (Ebert Strasse), à gauche la forêt, à droite le mémorial de l’Holocauste sous la forme de 2711 stèles de béton brut séparés par des allées qui quadrillent l’espace, pas toutes à la même hauteur, dessinant des collines et des creux. Grues toujours, travaux comme si Berlin n’en finissait jamais de se reconstruire. Il est vrai qu’après ce qui lui est arrivé… Un bout plus loin Brandenburger Tor... foule des touristes, quadrige dominant l’arc. En se retournant on voit la fameuse colonne de la Victoire (Siegessaule… mais on ne sait plus très bien de quelle victoire il s’agit) d’où s’élançait l’ange des Ailes du désir. Unter den Linden… sous les tilleuls mais que sont-ils devenus ? Université Humboldt. Musée de l’Histoire allemande. Y a-t-il une Allemagne avant 1871 ? Charlemagne, l’empire romain germanique, dont les frontières élastiques s’étendent et se contractent au fur et à mesure des conquêtes, des guerres et des mariages entre familles princières. L’histoire est ici vue comme succession d’événements, de portraits de princes commentés par des cartons minuscules et l’audioguide ne produit que des généralités… Réforme, guerre de Trente ans, on apprend les dégâts considérables qu’elle a causés, centaines de milliers de morts passés au fil de l’épée ou tués au canon ou morts de faim tout simplement, jusqu’aux traités de Westphalie de 1648. L’impact de la Révolution Française, Napoléon et ses champs de bataille, la chute de l’Empire remplacé par une Confédération Germanique dont les échecs alimentent les courants nationalistes et romantiques, les événements de 1848, encore une révolution française donnant finalement au peuple un homme providentiel, etc. etc. Qui se souvient en France que l’Allemagne vit le jour au Château de Versailles en 1870 où se retrouvèrent Bismarck et Guillaume 1er ?
C’est au rez-de-chaussée que l’on trouve la suite qui nous concerne particulièrement : ce qui suit la guerre de 14-18, perdue parce que les généraux étaient persuadés de faire une guerre rapide et que celle-ci s’était installée dans la durée, occasionnant de sérieux problèmes de ravitaillement qui devaient entraîner des centaines de milliers de morts à l’arrière du front. En 1918, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg crurent possible ce qui était advenu en Russie, la mise sur pied d’un régime révolutionnaire mettant un terme à la guerre : on trouve encore une trace de ces événements-là gravée sur des plaques de métal en travers d’une rue amenant sur la Rosa Luxemburg Platz, là où s’élève le théâtre de la Volksbühne, ils furent assassinés.

plaque proclamant le lieu de la révolution prolétarienne de 1918

La République de Weimar, conduite par les sociaux-démocrates, fit face à une situation économique qui n’arrêtait pas de se dégrader et à l’intransigeance des puissances victorieuses (France, Belgique) punissant tout manquement à la dette (occupation de la Ruhr en 1923). Et cela jusqu’à l’avènement des mouvements d’extrême-droite, des milices, de la NSDAP au travers d’une situation sociale explosive et d’une manipulation du peuple par les officines de propagande. Tout cela exposé dans des vitrines qui contiennent une masse parfois confuse d’archives, de photos, d’articles de journaux, d’affiches dont on admirerait le graphisme plein de modernisme provoquant si nous ne savions que derrière se cachent des affrontements ultra-violents.

Puis la guerre, les camps, une reconstitution en plâtre du camp d’Auschwitz où tout à coup on réalise que les exterminés descendaient d’abord un escalier avant de se trouver, en sous-sol, dans les salles de gazage, précédant les autres salles, le tout formant une mécanique, une chaîne au sens industriel, aboutissant à la transformation des corps en cadavres.

Puis l’odyssée des deux Allemagne jusqu’à la démolition du Mur et à la réunification. On ne saura rien des espoirs qu’avait encore une certaine gauche est-allemande qui, sûrement, espérait autre chose que cette ruée vers le monde de la marchandise qui s’est installée sur les ruines d’un système vermoulu.

Le Mur, parlons-en. On le retrouve sur un peu plus de un kilomètre au bord de la Spree, près du pont Oberbaumbrücke et des stations Ostbahnhof et Warschauer Strasse, à la limite du quartier occidental de Kreuzberg. Là, des Berlinois de l’Est perdirent la vie en voulant traverser à la nage. Aujourd’hui, on appelle cette portion de mur la East Gallery, à cause des fresques murales, souvent fort belles, qui y ont été réalisées. Occasion de méditer sur ce qui fut sans doute la plus importante et l’ultime tentative de dresser une barrière entre deux modes de vie et contre le capitalisme marchand. Je me souviens de l’écrivain Heiner Müller qui déclarait lors d’une interview sur son passé à l’Est que la société est-allemande avait au moins l’avantage de porter une éthique de la pauvreté (mais en est-il d’autres ?). Il voulait parler bien entendu du peuple est-allemand et pas de ses dirigeants (dont on sait, eux, que, par ailleurs ils amassaient des fortunes dans les banques suisses). D’Ostbahnhof part une large avenue typique des architectures de l’Est, bordée de barres de logements dans le style de nos HLM de banlieue, qui répond au nom émouvant pour nous Français d’Avenue de la Commune de Paris. J’y prends un bus – le 240 pour être précis – qui me conduit au cœur de Friedrichshain, sur la petite Boxhagener Platz, havre de paix peuplé de gens à vélo que d’aucuns appelleraient des bobos… mères de famille portant bébé, rescapés de l’ère hard rock, étudiants Erasmus grignotant salades bio à l’angle d’une rue bordée d’arbres qui se balancent… Non loin de la Simon-Dach Strasse, autrefois célèbre pour ses boîtes enfiévrées mais qui n’offre guère aujourd’hui, en tout cas l’après-midi, que des terrasses ombragées où il fait bon prendre un café voire même piquer une petite sieste assis adossé à un mur.

Boxhagener Platz

Ou bien l’on prendrait le U2, encore, pour descendre cette fois à la station Oranienburger Strasse, dans le quartier de Mitte, où se trouve la Nouvelle Synagogue au dôme doré que l’on voit de loin tant il brille. Quartier de galeries d’art. J’en connais une sur la Auguststrasse, justement appelée Galerie Berlin, qui m’a attiré l’œil car y étaient exposés des artistes a priori intéressants, comme Bernhard Heisig (inconnu pour moi mais dont j’apprends qu’il fut un grand artiste d’état de la RDA…) pour des œuvres dont le prix atteignait quand même les 90 000 euros…

Les appartements de Brecht et Helene Weigel

En suivant Oranienburger Strasse, on croise Friedrich Strasse à l’endroit où elle se transforme en Chaussee Strasse… et au 125, de la Chaussee Strasse s’élève la maison où vécurent Bertolt Brecht et Helene Weigel à partir de 1953, le premier jusqu’en 1956, date de sa mort d’un infarctus et la seconde jusqu’en 1971. A aller voir le matin, heures où l’on a un peu de chance de trouver porte ouverte et guide aux cheveux noirs de jais pour vous emmener, même si vous êtes un visiteur solitaire, à la rencontre du couple infernal. Brecht et Weigel s’engueulaient beaucoup, il la trouvait « mauvaise actrice » parce qu’elle ne se soumettait pas assez, selon lui, à son dogme de la distanciation : elle pleurait sur scène quand elle jouait une scène émouvante de La Mère par exemple, donc elle ne jouait pas le jeu de la non-identification qui, pour Brecht, était capital : le théâtre en effet, ratait son objectif politique – qui était d’émancipation – si, en permettant au spectateur de s’identifier aux personnages, il désamorçait son désir d’action. Tant et si bien qu’un beau jour, elle lui dit : « ça suffit ! », et prit l’appartement du haut (celui où sont rassemblées aujourd’hui les archives). Désormais les deux époux ne se rencontrèrent que sur rendez-vous et Brecht put sans doute s’étaler dans le premier appartement, où il pouvait travailler dans une très belle pièce dominant le cimetière de Dorotheenstadt qui devait un jour recueillir sa tombe et celle d’Hélène. Belle pièce, claire et peu meublée si ce n’est de trois tables : le dramaturge passait de l’une à l’autre en fonction des travaux qu’il avait à faire. Au moment où il mourut, il avait en chantier une pièce sur Albert Einstein. Cuisine où Helene préparait les wienerschnitzel entourée d’une vaisselle blanche et bleue dont elle raffolait. Chambre du poète, où il dormait d’un sommeil dont on ne sait s’il était celui d’un juste mais en tout cas dans un lit à une seule place. Il semble que son rêve allait parfois vers les voitures, qu’il aimait, curieusement. Ma guide me suggère qu’il s’agissait sûrement d’un reste d’enfance. On peut trouver entre les pages de livres de sa riche bibliothèque (on y trouve les œuvres complètes de Hegel ainsi que celles de Lénine, mais aussi des numéros des Temps Modernes, Sartre, mais aussi beaucoup de livres sur la culture chinoise)… des photos d’autos de course. J’imagine que ce sont des Maserati, des Talbot, pas des Mercedes quand même…

Brecht en 1954

En 1954, Brecht écrivait à son éditeur Suhrkamp : « je vis maintenant à Chausseestrasse, près du cimetière « français » où sont enterrés les généraux huguenots et Hegel et Fichte ; toutes mes fenêtres sont tournées vers les tombes, ce n’est pas sans avoir un côté réjouissant ». Ce cimetière est donc le Dorotheenstadtischer Friedhof dévolu à l’origine aux protestants français et qui, effectivement, héberge la tombe de G.F.W. Hegel, mais aussi celle d’Anna Seghers et, désormais celles de Bertolt et d’Helene. Grâce à une dame qui nourrit les chats du cimetière, je retrouve sans trop de mal toutes ces tombes (mais je dois attendre qu’elle ait fini de nettoyer sa gamelle). Je m’éloigne en regrettant de n’avoir jamais vu jouer Helene Weigel – qui, pourtant, était venue peu de temps avant sa mort à Aubervilliers pour jouer La Mère pour le centenaire de la Commune – ni la troupe du Berliner Ensemble dont Barthes disait, après l’avoir découvert: « Il n’est plus rien resté devant mes yeux du théâtre français : entre le Berliner et les autres théâtres, je n’ai pas eu conscience d’une différence de degré mais de nature et presque d’histoire ».

tombes de Brecht et Weigel

Tombe de Hegel

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